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KSOURS DE

FIGUIG ou l’espoir d’une

SAUVEGARDE

Amine BENALI Ecole Nationale Supérieure d’architecture de Clermont-Ferrand Domaine d’études Mémoire des Techniques de l’Architecture du Patrimoine Habité Urbain et Rural

Sous la direction de : Brigitte FLORET et Loïs DE DINECHIN


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KSOURS DE FIGUIG ou l’espoir d’une sauvegarde

Amine BENALI - 16 janvier 2018

Ecole Nationale Supérieure d’architecture de Clermont-Ferrand

Domaine d’études Mémoire et Techniques de l’Architecture du Patrimoine Habité Urbain et Rural Sous la direction de : Brigitte FLORET et Loïs de DINECHIN

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REMERCIEMENTS Je tiens tout d’abord à exprimer ma reconnaissance envers l’École Nationale Supérieure d’Architecture de Clermont-Ferrand, où je conclus mes études d’architecture, pour m’avoir donné l’occasion de suivre le domaine d’étude METAPHAUR. C’est donc aux enseignants qui l’animent que vont mes remerciements avant tout. Mes directeurs de mémoire, Brigitte Floret et Loïs de Dinechin, ont tout deux été indispensables à la concrétisation de ce mémoire : disponibles et d’une grande qualité d’écoute, exigeants dans leurs remarques et corrections, ils m’ont montré un soutien sincère qui a nourri l’ensemble de mes recherches. Plus particulièrement, feu Abdelilah Khaddari, architecte d’état, marocain, qui a su me conseiller depuis mon jeune âge, et m’orienter vers la piste dans laquelle je suis aujourd’hui. Très précieuse aussi a été la contribution de Jeanne-Marie Gentilleau, qui, entre autres, a prit le temps de discuter sur les débuts de mon mémoire et me conseiller quelques unes de ses connaissances à Figuig. J’aimerais saluer la confiance qu’elle m’a accordée. Dans ce cadre, j’ai pu confronter mes idées à un contexte et à un enjeu différent de celui occidental, en faisant, par l’écriture, l’échange via les entretiens, et la critique, considérablement mûrir et progresser mes réflexions et mon double regard d’étudiant étranger marocain et étudiant en école d’architecture française y ont fortement contribué. Je tiens donc à remercier Monsieur Hakkou, maire de la ville de Figuig ainsi que leur service technique pour les échanges et la procuration d’informations nécessaires pour mener à bien ce mémoire. Par ce biais je remercie aussi toutes les personnes comme Omar Benali, ayant collaborés de près ou de loin et ayant contribué au bon déroulement des entretiens m’ayant servi de support indispensable. Enfin, ce travail n’aurait pu voir le jour sans le soutien patient et motivant de ma famille, que je remercie du fond du cœur. Ma sœur et mon père en particulier qui m’ont été d’une précieuse aide. 5


SOMMAIRE

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Mosquée Hassan II, Casablanca Fig 1 : Ancienne tour de contrôle à Figuig reconvertie Source : Welovebuzz en kiosque d’acceuil pour les touristes source : photo personnelle


SOMMAIRE Remerciements

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Avant-propos

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Lexique et mots-clefs

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Introduction

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I - JADIS LE KSAR : PLUS QU’UNE ARCHITECTURE; UNE CULTURE

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1/ Comprendre le ksar sous deux aspects, anthropologique et technique 2/ Habiter et percevoir l’héritage collectif

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II - LA NOTION ACTUELLE DE L’HÉRITAGE, UN ABANDON MAIS PAS SEULEMENT

46 60

1/ Un socle culturel qui a entretenu le ksar mais qui mène aujourd’hui à sa perte 2/ La prise de conscience des ksouriens : le ksar comme un héritage à sauvegarder 2-1 - Une prise de conscience progressive, sous supervision étrangère 2-2 - Une prise de conscience partielle face aux problèmes de la copropriété 3/ Comment pourrait-on sauver le ksar ?

62

Conclusion

90

Bibliographie

94

//Annexes

96

Fiches d’entretien

97

Déclaration de l’UNESCO : inscription

108

Documents maison Kouddane

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Photographies sur place - Figuig 2017

118

70 71 80 85

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AVANT-PROPOS

1

Figuig en «tifinagh», qui est la calligraphie Amazigh. 1

«Celui qui ne sait pas d’où il vient ne peut savoir où il va.» Antonio Gramsci philosophe, écrivain et théoricien politique italien

Issu d’une culture marocaine, j’ai quitté mon pays à mes 18 ans afin de poursuivre mes études en architecture en France, le métier d’architecte et sa manière de travailler m’a toujours séduit, un mélange entre créativité et matières scientifiques et présence dans le terrain afin de réaliser des projets. J’ai été touché par la vision française de l’architecture et surtout leur regard vis-à-vis au patrimoine, et c’est ce qui m’a poussé d’ailleurs à choisir ce domaine d’études. En effet, j’ai longuement été impressionné par ma culture de base, et quand je dis culture, je pense à tout ces rapports entretenus avec un territoire, qu’ils soient de l’ordre du rituel, de l’anthropologie ou encore des techniques de construction, employés dans une architecture traditionnelle en terre, ce qui a été le cas pendant des siècles dans la ville de Figuig. J’ai eu l’occasion d’y aller à plusieurs reprises, depuis mon enfance, pour constater un bon nombre de changements, dont celui de la perception de l’habitat traditionnel. Mais je n’avais pas encore une prise de conscience suffisante pour affirmer ce fait, ni pour donner mon opinion concernant ce sujet. Au fil du temps et pendant mes études en architecture, je me suis forgé un regard et un esprit analytiques qui me permettent aujourd’hui de mieux appréhender les choses avec une vision d’architecte, 9


sans perdre cette sensibilité culturelle marocain et ma manière de percevoir les choses. Je me suis intéressé de près ces deux dernières années à l’architecture au Maroc, depuis que j’ai adhéré au master METAPHAUR2. À chacun de mes retours à Figuig, je voyais la ville différemment sachant que je n’y suis pas retourné depuis une dizaine d’années auparavant. Je me suis retrouvé fasciné par la vision et l’approche occidentale vis-à-vis du patrimoine, au point de me poser plusieurs question, dont celle du rôle de l’identité et sa sauvegarde à travers l’architecture.

Mémoire et techniques de l’architecture du patrimoine habité urbain et rural. 2

Pourquoi patrimoine ? C’est un domaine d’étude qui s’intéresse notamment à tout ce qui est ancien, et qui prône qu’on ne peut pas aller vers l’avant si on ne sait pas d’où l’on vient. Plusieurs architectes ont reprit ces propos qui ne sont pas juste les miens. J’estime que je ne peux pas tracer mon chemin en ignorant d’où je viens réellement, par ceci je me réfère à ma propre culture, la manière avec laquelle nous percevons notre architecture et avec laquelle nous la pratiquons, nous la conservons et nous la léguons ; et comment nous prenons soin (ou pas) de notre héritage culturel et architectural. Ce mémoire constitue une sorte de découverte de moimême. En effet, j’ai toujours été séduit par ma ville d’origine Figuig, qui m’a particulièrement envahie de plusieurs sensations depuis tout petit. Pour les grands événements, on voyageait avec ma famille pour y assister. Plus de mille kilomètres à parcourir pour arriver à cette Waha3 se situant à la frontière Maroco-Algérienne. Oasis, palmeraies, et paysage montagneux, nombreux sont les souvenirs que j’ai gardé d’une enfance, bercée dans les entrailles de Ksar4 l’Maiz, son architecture de terre et de pierre, et la densité de ses habitations. Un Ksar qui fait partie des 7 Ksours constituant la Waha de Figuig. Un héritage que j’ai voulu comprendre, en entamant mes études d’architecture, comprendre qu’est ce qui a pu déclencher autant de sensations qui n’ont pas changés jusqu’à aujourd’hui, que je ressens encore en y revenant, malgré les façades en état de ruine de Figuig. 10

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Palmeraies.

(définition litérraire; palais) qui veut dire quartier fortifié. 4

5

Pluriel de ksar.


Je n’arrive cependant pas à chasser de mon esprit une question particulière, celle si ces ksours5 continuerontils à exister ? En tout cas j’ai une conviction profonde, celle d’apporter ma brique avec mon regard multiple, celui d’un architecte bien sûr , mais aussi celui d’un étranger, qui a grandi au Maroc, pour venir poursuivre ses études supérieures en France, dans l’espoir d’acquérir une formation meilleure, compte tenue de la réputation de celle-ci dans le milieu architectural et patrimonial et reconnu au niveau mondial. En réfléchissant à plusieurs approches permettant de sauvegarder cet héritage, accumulé sur plusieurs siècles, et qui doit survivre afin de témoigner devant les nouvelles générations d’une identité. Une visite in situ sur plusieurs périodes fragmentées, m’a été incontournable, pour bien cerner le cas d’étude choisi, une maison à ksar l’Maiz. J’ai cherché à observer de plus près ses particularités, et obtenu plusieurs documents qui m’ont été d’une grande aide dans mon analyse critique. Ma méthodologie consistait pour faire simple, en deux approches du sujet, la première étant une approche anthropologique des choses, visant à comprendre la culture figuigui et tout les éléments en rapport avec leur identité, leur manière de pratiquer l’espace et de s’articuler autour de l’habitat traditionnel, les aspects de solidarité entre les habitants d’une communauté. Comprendre aussi jusqu’à quel point peut aller leur solidarité dans le ksar. Pour ce faire, des interviews et des entretiens ont été effectués dans ce sens avec différents habitants et acteurs à Figuig, les questions étaient diverses et étaient orientés vers la question de l’héritage, qui va remplacer le terme patrimoine, pas encore approprié par les habitants de Figuig. La seconde étant une approche technique, décortiquant l’habitat vernaculaire, pour mieux cerner son architecture, sa logique d’insertion urbaine, mais aussi la matérialité de cet habitat en pierre et en terre, construit avec différentes techniques traditionnelles et des fois locales. Sans oublier le support photographique, où plusieurs photos ont été prises sur place ce qui nous permettra entre-autres de bien nous projeter dans la ville de Figuig et visualiser l’architecture et la composition urbaine de ses ksours. 11


LEXIQUE ET MOTS-CLEFS Le Ksar est un quartier fortifié, avec des habitations et des repères protégés par des remparts en terre. Le terme patrimoine tel qu’il est défini et perçu par les sociétés occidentales, est nouveau dans la société marocaine et pour les populations des petites agglomérations comme Figuig, la notion d’héritage le remplacerait et sera employée le long du mémoire, pour désigner toute propriété concrète et abstraite, legs des ancêtres qui a survécu de génération en génération, une notion interprétée différemment dans le temps par les habitants du ksar. L’héritage collectif est un bien géré collectivement par des copropriétaires, ces héritiers partagent des liens familiaux. La notion de socle culturel est la manière avec laquelle les habitants du ksar percevaient leur héritage; affirmant ainsi leur identité. La jmâa est une assemblée du ksar composée de 8 chefs de familles principaux et 8 de leurs aides (soit 16 personnes) ayant pour tâche de gérer les affaires du ksar. La prise de conscience est la sensibilité développée vis-à-vis à un héritage donné, donc au patrimoine. Elle peut prendre plusieurs formes et se manifester partiellement ou collectivement par les copropriétaires d’un héritage collectif ksourien.

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13


INTRODUCTION Avant de commencer mon mémoire, il me semblait judicieux de chercher l’étymologie du mot «Figuig» comme début, afin de comprendre tout les termes que j’ai apprit durant mes différents entretiens, les maîtriser et pouvoir les réemployer dans le bon contexte. L’origine de ce mot, est un dérivé du mot «l’Fiyeyy», qui proviendrait tout simplement du verbe berbère «afey» qui veut dire courir. À Figuig il est courant d’entendre le terme «ajenna n Ifiyyey» qui veut dire courir dans le paradis, cela ferait penser relativement, que «Ifiyyey» désigne la falaise au milieu de la ville, n’épargnant ni oasis ni ksours. Et comme une falaise pousse les gens à précipiter le pas en la descendant, on aurait appelé l’endroit Ifiyyey. Jadis, cette ville comptait beaucoup plus d’habitants, moyennant les 14000 habitants au début du XXe siècle, mais pour plusieurs raisons, cette ville ne progressa pas en termes d’habitants, à cause de l’exode rural et d’autres faits historiques qui seront révélés progressivement dans ce mémoire. Aujourd’hui, la ville atteint à peine les 12000 habitants. L’emplacement de Figuig, oasis le plus proche de l’Europe, situé à l’est du Maroc à la frontière MarocoAlgérienne, est délimité géologiquement par une série de reliefs montagneux, Nord, Sud et Est, communiquant avec le royaume par l’Est. La ville est caractérisée par une falaise qui la distingue en deux plateaux, faisant de cet oasis une particularité dans sa formation géologique. D’autant plus que les ressources hydrauliques n’y manquent pas, grâce aux nappes phréatiques artésiennes, générant des sources inépuisables d’eau, distribué par les Ikoudas6 dans les palmeraies. Ces sources d’eau thermales 14

Système de distribution d’eau dans les différentes parcelles oasiennes. 6

Pièce souterraine ressemblant à une grotte, qui rejoignait la nappe phréatique, utilisé pour les ablutions et pour se doucher. 7

Fondateur avec ses fils au xve siècle, d’une université à Figuig au sein de laquelle étaient enseignés l’algèbre et la théologie islamique. 8


approvisionnent ainsi les habitants en eau potable, alimentant aussi la Bahbouha7.

Voir figure 3 page 16. 9

Ethnie constituant une grande partie de la population marocaine et celle du Maghreb. 10

Les différentes qualités de ce milieu ont fait de Figuig un lieu incontournable, point d’aller retour durant des siècles, les plus anciennes traces écrites sont datées du V siècle; héritage de Sidi Abdeljebbar Elfiguigui8, savant qui a beaucoup voyagé dans le monde avant de s’installer définitivement à ksar l’Maiz (où il a été enterré dans un mausolée et considéré ainsi comme un saint) et ses fils, mais la plupart de son héritage manuscrit a été légué à un village berbère qui se retrouve actuellement à l’autre coté de la frontière en Algérie. Mais il est certain que cette Waha a toujours été peuplée et fréquentée, puisque des traces de civilisations primitives ont été retrouvés au pied des montagnes, dessins et écritures révélant la faune et la flore qui existait à l’époque9. La région a joué un rôle clef dans la liaison des différents empires qui ont succédé la partie nord ouest africaine, au monde occidental comme au monde oriental entre le Xe et le début du XXe siècle. Plusieurs escales de déplacements entre ces deux mondes ont su profiter des différents savoirs qui ont traversés cette Waha et influencés son architecture Amazigh10. Les plus anciennes constructions sont datées du XIIe siècle, d’autres sont plus récentes, entre le XVe et le XIXe siècle. Ces constructions vernaculaires sont caractérisés par l’usage de terre crue, de pierre et de bois de palmier (branches et troncs), avec des techniques locales et des décorations artisanales, travaillés par les femmes et les hommes. Douze Ksours constituaient la ville et au fil du temps, trois d’entre eux ont disparu pour des raisons conflictuelles sur leur héritage oasien ou d’arangement et d’appartenance familiales, en se fondant dans d’autres ksours. Ksar Ounif, ville algérienne actuellement, s’est retrouvé quant à lui séparé de sa famille par les frontières, en jouant le rôle de poste frontalier algérien. Cet héritage, qui se traduit en hybridité de styles architecturaux a laissé des traces encore vivantes comme le témoigne la maison Kouddane, située à Ksar l’Maiz, qui constitue un cas d’étude intéressant, compte tenu de son historique. Cette maison était encore habitéé par les membres de la famille Kouddane il y a une décennie, 15


et ayant la particularité d’assembler trois maisons considérées comme une seule, mais aussi le fait qu’elle soit abandonnée récemment après être passée par une phase de réhabilitation sans aboutissement. En 2007, un groupe d’étudiants italiens, issus d’une école de construction en région Sardaigne d’Italie, se sont intéressés de près de ksar l’Maiz, jusqu’à proposer la réhabilitation complète de la maison kouddane, avec les techniques traditionnelles. En contre partie, ils projetaient d’y installer une école de formation aux techniques de constructions locales. L’idée séduisante a convaincu les copropriétaires et ne tarda pas à voir le jour, mais à peine ils eurent finit de réhabiliter les deux premières maisons, qu’un nouvel obstacle, hélas majeur, est apparu pour interrompre à jamais leur travail : la crise en Italie, et l’absence de fonds pour financer le projet. Après leur abandon faute de moyens financiers, et ne trouvant toujours pas de solution depuis 2013, la maison s’est vite dégradée et ne va pas tarder à rejoindre le destin de plusieurs dizaines d’autres habitations traditionnelles, aussi abandonnées les unes que les autres et en état de ruine avancées. Cet exemple, va éclaircir plusieurs points dont la question de l’héritage, la raison pour laquelle ces constructions ont été conservés et réhabilités durant plusieurs siècles, et par plusieurs générations. P Puisque l’abandon de l’habitat traditionnel remarqué dans la plupart des maisons ksouriennes de Figuig- s’inscrit dans un mouvement social d’urbanisation de la population marocaine motivée par la quête d’un mode de vie meilleur qu’on arrive plus à trouver dans le ksar aujourd’hui. Son rôle défensif d’hier est dépassé et leur anciennes habitations démodés si on en croit leur dires. Chez les ksouriens  de l’Maiz,  ce phénomène est plus accéléré car il s’agit d’un abandon quasi total. Ce rapport à l’héritage n’étant plus le même qu’hier, comment peut-on contribuer à la sauvegarde du ksar ?

Comment une réinterprétation de la notion d’héritage va-t-elle sauver le ksar ? 16


INTRODUCTION

Fig 2 : Ikouda, système traditionnel de répartition d’eau dans l’oasis source : photo personnelle

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CONTEXTUALISATION HISTORIQUE Grandes périodes par lesquelles est passé la ville de Figuig, et dates importantes qui ont influencé à jamais son devenir et qui ont fait la ville aux 7 ksours comme on la connait aujourd’hui.

Théorie d’avant J.C Des gravures rupestres découvertes au début du 20e siècle dans les montagnes entourant Figuig, témoignent des activités et espèces animales vivants dans la région (qui ont pour la plupart disparus). Ces gravures sont datées par les archéologues entre 10000 et 2300 avant JC, période caractérisé par le changement du mode de vie de l’homme abandonnant la chasse pour la sédentarisation et l’agriculture. Fig 3 : Gravures rupestres au pied de la montagne est (Figuig) source : documentaire sur figuig - paris diderot

VI - XI Conquête arabo-musulmane XIIe siècle : la région est soumise sous l’autorité de la dynastie Mouahidite dirigé par Yacoub El Mansour AlMouahidi. 1651 : Sous le règne des Alaouites (royaume actuel), le sultan Mohammed Ben Sherif s’engage dans une bataille féroce pour soumettre la ville de Figuig sous son autorité.

Fig 5 : Minaret piérreux à ksar loudaghir, datant du XIIe siècle source : documentaire sur figuig - paris diderot

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1782 : l’un des conflits le plus violent entre les Ksours prend fin. Les sources d’eau étaient en général la cause de ces conflits. A cette année ksar Aljouaber disparaît à jamais.


Période de colonisation française 1903 : Début de campagnes militaire, visant à arrêter des résistants cachés dans les Ksours, ce qui causa quelques bombardements. Avant d’installer un axe routier en 1912 et construire l’église Sainte-Anne. 1er août 1946 : Le roi Mohammed V ordonne la construction de l’école Annahda qui aura un rôle de centre de formation des cadres. Cet établissement était supervisé par le feu Alhaj Mohammed ben Frej.

Fig 4 : ancienne église Anne-Marie, abritant actuellement le service technique de la mairie source : cparama.com/forum/figuig

Post - indépendance du Maroc 1956 : L’indépendance du Maroc. 1963 : Entre l’Algérie et la Maroc se déroule la guerre des sables : l’Algérie refuse de rendre au Maroc ses terres incluses dans le territoire de l’occupant français. Après cette crise les habitants de Figuig ont perdu une superficie considérable de leurs terres et dattiers, Ksar Ounif ne fait plus partie de son emprise.

Fig 6 : Vue aérienne sur la ville de figuig source : citoyenhmida.org

2004 : La ville de Figuig est parmi les villes qui ont été incluses dans un programme de rafraîchissement des activités locales, en fondant des coopératives pour la production dattière, et des centres de formations à l’artisanat.

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I.

20

Jadis le Ksar : plus


qu’une architecture; une culture

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1/ Comprendre le ksar sous deux aspects, anthropologique et technique

Fig 7 : Photo d’une ruelle abritée de ksar l’maiz Source : discoveringfiguig.com

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Espagne Algérie

Tunisie

Figuig

Lybie

Mali

Sénégal

Espagne

Tunisie

Figuig

Algérie

Maroc

Mauritanie

Lybie

Mali

Fig 8 : Carte du Maroc 1880 au règne de Hassan Ier / source : infosahara.com Fig 8’ : Plan de localisation de la ville de Figuig dans le Maroc / source : document personnel

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Maroc AlgĂŠrie

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Maroc Algérie

Fig 9 : Plan de localisation Figuig, vue de satellite Source : google earth - retravaillé

Maroc e Algéri

Figuig

Béni Ounif

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Fig 10 : Photo d’une mosquée réhabilitée avec l’ajout d’un nouveau minaret neuf (il n’existait pas avant). Proche de l’entrée Nord (Place Ayrour) -par le ministère des habous -2015Source : photo personnelle

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UNE VILLE EN TERRE Quand on arrive à Figuig, le visiteur s’attend à voir surgir devant lui les ksours en terre, qui font tant la fierté de la ville avec ses 7 ksours vernaculaires, fortifiés dans une posture défensive et de couleur ocre. On ne perçoit rien de cela en y arrivant. On remarque avant tout un paysage «classique» comme dans les petites villes, avec des rues plus ou moins larges mais généralement étroites, bordées de boutiques dans les rez-de-chaussées et des maisons construites en béton et en parpaings. La présence du ksar ne se découvre qu’après avoir franchi la nouvelle zone d’habitat dit ‘moderne‘. Une fois arrivés dans le ksar, on est immergés dans un labyrinthe de ruelles serpentant entre des maisons construites en pierre et en terre. Ces ruelles qui font 2m de largeur environ sont recouvertes de bois de palmier qui les protège du soleil et supportant les chambres des habitations avoisinantes (voir fig22). Des percements -patios- permettent d’interrompre d’une manière alternative le noir des ruelles la journée, et donc de les éclairer d’une manière naturelle. Nos yeux s’habituent petit à petit à cette continuité d’alternance entre plein/ vide, ce jeu d’ombre et de lumière et apprennent à distinguer l’intriguant spectacle qu’offrent ses ruelles. Les différents quartiers du ksar se présentent sous la forme d’îlots compacts, séparés les uns des autres par une ou plusieurs rues et percées aussi de quelques impasses de temps à autre. Marquant des seuils d’entrées pour les habitations. Ces dernières sont distribués de part et d’autre de ces impasses, souvent fermées avec des portes la nuit. Adobe, préparé avec des moules, pour obtenir une forme de parpaing en terre 0

La construction de la maison traditionnelle est basée essentiellement sur des matériaux locaux. La pierre pour les fondations et le soubassement, la terre pour les murs (sous forme de briques crues appelés toubia0), et le bois de palmier pour la charpente. 27


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Ksar en «tifinagh», qui est la calligraphie Amazigh. 1

KSAR OU ALCAZAR Le terme ksar (Ksours en pluriel) dit Aghrem en berbère, provient de l’arabe (Qasr) ce qui veut dire « château  », ou encore «  village fortifié  », ce terme proviendrait du latin castrum : fort ou place forte, et qui a été employé en espagnol alcázar. Littéralement Ksar veut dire palais, au Maroc ce terme est utilisé pour désigner les différents ksours de régions pré-sahariennes, qui sont des villages fortifiés et protégés. Souvent en terre et en pierre, mais ce terme pourrait désigner autre chose. En effet en Tunisie, il s’agit des greniers collectifs (appelés Igoudars2 au Maroc), une architecture vernaculaire implantée sur une colline pour stocker leurs récoltes, et des fois leurs biens. On en retrouve dans tous les pays du Maghreb, de différentes typologies. Ce n’est pas un hasard que le terme Ksar soit utilisé pour désigner deux architectures qui ne remplissent pas le même rôle, c’est à dire que la première est habitable alors que la seconde non. En fait elles sont similaires dans leur aspect défensif, de l’extérieur des pourtours font références à des palais, avec des murs épais et difficiles à escalader, d’autant plus qu’elles sont d’une certaine manière, un point de repli, préparés pour se défendre en cas d’attaque extérieure. Le Ksar est une demeure patriarcale, puisque ses habitants revendiquent une relation de parenté autour d’un ancêtre commun. Elle abrite souvent trois à quatre générations c’est à dire facilement une vingtaines de personnes et appartient généralement à un chef de tribu ou de fraction, dont l’autorité s’étend sur le village et son territoire. Son aspect défensif n’est pas uniquement symbolique, puisqu’en cas d’attaque extérieure du village, les villageois se repliaient dans ce ksar où ils trouvaient refuge et armes afin de résister. 28

Grenier collectif, servant à stocker les biens (récoltes, trésors...). 2


Fig 11 : Minaret de la mosquĂŠe Sidi Abdeljebbar, Fait partie des plus anciennes encore en activitĂŠ Source : photo personnelle

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Fig 12 : Plan de Figuig avec son oasis source : google earth

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Fig 13 : Plan des 7 ksours dans l’oasis de Figuig source : dÊlio oasis de figuig


Terme désignant une pratique, consistant à réunir des volontaires, pour construire une maison, et en contre partie ils étaient nourris. 3

Un marabout, un saint musulman local reconnu dont le tombeau est l’objet d’un culte populaire. 4

Invasions étrangères, guerre inter ksouriennes, bêtes sauvages, braquages... 5

Une ou plusieurs pièces se trouvant dans chaque habitat, et servant de stockage pour les produits alimentaires (récoltes, viandes séchées, dattes confites...). 6

La collectivité et la convivialité entre les différents membres du village, étaient renforcé par leurs croyances et leur appartenance ethnique. Toutes les activités collectives que pouvaient offrir cette organisation tributaire comme « Touiza3  » qui illustre entre parmi d’autres exemples, cet aspect d’entraide et une organisation collective qui mêleraient plusieurs questions dont celle de l’intérêt commun et du rite. L’ARCHITECTURE DU KSAR Architecture ksourienne parce qu’elle s’adapte à un milieu désertique à climat aride, à un milieu difficile, confins de l’atlas et du désert saharien, le ksar va donc par son labyrinthe, les arcades de ses ruelles, les protéger de cette chaleur. Il va aussi protéger de la violence du vent, de la pluie etc.. Architecture qui est double : monumentale avec les mosquées, les « Wali Salih»4, les minarets, etc.. et une architecture populaire faite de terre et de sable, pour les habitations. Le Ksar est souvent habité par des grandes familles de plusieurs générations ,et les habitations y sont proches et attenantes. Il constitue une entité urbaine exprimant une volonté de solidarité et de communication avec l’ensemble des membres d’une même communauté. Le ksar se traduit également comme un élément architectural à caractère défensif. Généralement situé sur un site à reliefs importants, pour assurer un maximum de sécurité , et se retrouve souvent entouré d’épais remparts en pierre et en terre pour le protéger d’éventuels dangers5. Les inventeurs des Ksours ont fait usage de matériaux et de techniques locaux (comme le pisé pour en faire des adobes séchées au soleil) engendrant un style architectural et une morphologie exprimant une architecture défensive. D’ailleurs les habitants comme pour les dangers climatiques sont préparés en possédant leurs propres réserves alimentaires appelés «  Bayt lakhzin  »6 et des puits collectifs protégés, qui servent aussi à conserver des vivres pour les périodes de famine. Sa forme urbaine et l’expression de ses façades reflètent en fait cette insécurité dans laquelle vivaient les populations des oasis, et le la philosophie collective qui tendaient à croire que plus les remparts sont solides et les 31


3 Fig 14 : Plan d’analyse de ksar l’maiz avec tout ses repères source : délio oasis de figuig - service technique

CIMITIERE

PORTE AT HAMMADI

4

PORTE SIDI CHADLI

43

PORTE LOUDARNA

2

PORTE SIDI HIBA

3

KSAR OULED SLIMANE

1

1 1

PORTE ABDELJALID

2 2

PORTE SIDI ABDELJABBAR

KSAR OULED SLIMANE

32


LEGENDE: LEGENDE:

Rues principales Rues principales Rues secondaires pour relier le Rues secondaires pour relie tissu ancien tissu ancien Places et lieux de rencontre Places et lieux de rencontre

Dans le ksar: Dans le k Système de rues Système _ PRINCIPALES

_ PRINC _ SECONDAIRES _ SECON _ TERTIAIRES _ TERTIA Limite du ksar Fakhda

Limite du ksar

Secteur ancienFakhda Secteur Secteur des annees '50 ancien

Secteur Secteur des annees '60 des annees '50 Secteur des annees '60 Lieux et edifices remarquables

Lieux et edifices remarquab Porte du ksar Lamaiz

ksar Lamaiz OuledduAbdeljabar 1 Porte 2 Ouled Moussa MOSQUÉE 1 Ouled Abdelja 3 Ouled Karwach 2 Ouled Moussa 4 Ouled Hammadi 3 Ouled Karwac MARABOUTS 1 Sidi Abdeljabar 4 Ouled Hamma 2 Sidi Hiba Sidi Abdeljaba MARABOUTS 3 Sidi Med Ben1 Amar Sidi Hiba 2 4 Sidi Med Ben Shikh 3 Sidi Med Ben A ZAOUIA 1 Al Kadiria 4 Sidi Med Ben S 2 Sidi Ahmed ZAOUIA 1 Al Kadiria 3 Tijania 2 Sidi Ahmed JMAA 3 Tijania MOSQUÉE

RIE DU LAMAIZ

PALMERIE DU LAMAIZ

ASSOCIATIONSJMAA ECOLE CORANIQUE ASSOCIATIONS ECOLE PRIMAIRE école Fellah ECOLE CORANIQUE SOURCE D'EAU ECOLE PRIMAIRE MUSÉE SOURCE D'EAU PRESSOIR OLIVE MUSÉE HAMMAM SOUTERRAIN PRESSOIR OLIVE 0

1

N

HAMMAM SOUTERRAIN 5

3

0

1

3

écol

5

10m

33


montagne Nord

Ksar

Falaise Palmeraie haute

Fig 15 : Coupe transversale montrant la place du ksar dans l’oasis source : document personnel

Fig 16 : Vue depuis un toit terrasse du ksar, vers la palmeraie basse (sud) source : photo personnelle

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montagne Sud

Palmeraie basse


Fig 17 : Partie SUD de ksar l’maiz où l’on peut distinguer l’ancien rempart, un mur bien épais et quasi-aveugle source : photo personnelle

Rempart - Facade SUD de la maison kouddane

maisons serrés et reliées, le danger d’une attaque d’une autre communauté est écarté, C’est donc un espace de vie considéré comme collectif, qui vient répondre à la fois à une organisation politique d’autodéfense mais aussi à une organisation sociale ayant pour but de faire respecter une segmentation ethnique et sociale. UN ASPECT DÉFENSIF

Tour de contrôle en terre, avec un accès hélicoïdal, et un point de tir, permet de contrôler de loin les activités suspectes dans la palmeraie et les limites du ksar. 7

Ce quartier fortifié est composé de 4 entrées, avec de grandes portes, fermées la nuit, pour se protéger et se défendre d’éventuels attaques ou autre dangers, menaçant leurs biens (ou même la vie des habitants). Les portes jouent le rôle de filtre et de contrôle des allées et des venues des personnes, qu’elles soient du ksar ou de simples étrangers. L’ensemble des constructions à l’intérieur des remparts en pierre et en terre étaient une propriété collective de tous les habitants, qui devaient la gérer et l’entretenir par leurs propres moyens. Des Sours7 (tour de contrôles) étaient édifiés dans les remparts et dans la palmeraie, dans des endroits ponctuels et stratégiques, pour contrôler leur héritage de près et de loin, de tout individu qui les approcheraient. 35


UNE CONSTRUCTION COLLECTIVE Les constructions destinées à la collectivité et accessibles à tous, sont souvent regroupées à l’entrée du Ksar. Il s’agit entre-autres de la mosquée avec ses annexes, une maison de réunion, quelques magasins d’artisanat greffés dans les rez-de-chaussée d’habitations (souvent à proximité des portes du ksar). L’importance de ces parties collectives varient d’un Ksar à un autre selon la disponibilité des espaces constructibles et selon le pouvoir et la richesse de sa communauté. Chaque Ksar avait un certain nombre de « puits » sur les Fouggaras8 qui forment le système d’irrigation de la palmeraie, dont la source collective était la « Bahbouha»9 situé généralement en dessous de la mosquée (une seule bahbouha par ksar) qui est une sorte de bain public. Ce bain est creusé pour rejoindre la nappe phréatique sur une dizaine de mètres en profondeur. Cela en dit long sur les usages collectifs au sein même du ksar, ayant plus qu’un endroit pour se laver ou faire leurs ablutions, les habitants y puisaient de l’eau pour la stocker chez eux (généralement dans des gourdes faites à base de peau de bête), l’eau est thermale et pouvait facilement atteindre 37 degré, chose qui la rendait agréable pour les bains, même dans les périodes d’hiver, puisqu’elle provient des profondeurs du sol . Une partie collective s’étendait au-delà du Ksar, généralement, devant la porte d’entrée et sur une grande superficie, destinée aux carrières de terre pour la construction des maisons mais aussi au cimetière. J’en profite pour attirer l’attention sur un point important, l’une des particularités de la ville de Figuig, c’est qu’elle est implanté au dessus de sources hydrauliques importantes. Ce rapport à l’eau distingue la ville des autres configurations ksouriennes dans le reste du royaume, - à savoir les régions pré sahariennes ou l’on nomme leur configuration «kasbah»10 -. Avec la manière de s’adapter à l’eau et de le ramener chez soi pour l’utiliser dans leurs usages quotidiens. Il y a beaucoup de réflexion sur la manière d’amener l’eau dans le ksar et sur la question de distribution de cette eau. Générant des espaces communs où l’on pourrait profiter de l’eau dans ses différents états, c’est à dire, capter l’eau de source chaude sans avoir besoin de la chauffer (économie du charbon). 36

système complexe de distribution de l’eau capté de source, depuis le ksar vers les palmeraies pour l’irrigation mais aussi utilisé comme lieu de lavage de vêtements puisque l’eau y circule sans s’arrêter (voir la figure de foggara). 8

pièce souterraine ressemblant à une grotte, qui rejoignait la nappe phréatique, utilisé pour les ablutions et pour se doucher. 9

une citadelle d’architecture vernaculaire berbère, qu’on retrouve en Afrique du nord, avec des configurations plus ou moins similaires, implanté dans des régions oasiennes. 10


Fig 18 : Photo de la bahbouha, source d’eau provenant de la nappe phréatique source : photo personnelle

mosquée

Accès bahbouha

espace de détente, ablutions, bain collectif eau provenant de la source

Fig 19 : Rapport entre la bahbouha et le ksar, une source d’eau accessible depuis le coeur du ksar source : coupe schématique personnelle

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Fig 20 : Foggara, le système d’irrigation des palmeraies de figuig source : figuignews.com

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Fig 21 : Photo d’un chantier : aspect collectif de la construction et solidarité source : figuignews.com


La famille Kouddane avec qui j’ai pu échanger pendant des entretiens, possédant une grande maison dans le ksar qui consistera un cas d’étude analysé et mieux expliqué dans le second chapitre du mémoire. 11

Voir fiches d’entretien, Maymouna Benali. 12

Crieur volontaire, qui joue aussi le rôle d’annoncer les nouvelles du ksar (événements, mariages, obsèques..). 13

Littéralement se solidariser, pratiquement c’est l’action de conserver collectivement le ksar pendant les pluies torrides, en bouchant avec de la terre toute source de fuite d’eau pluviale. 14

15

Habitants du ksar.

Ensemble de familles ayant le même nom de famille 16

LA SOLIDARITÉ ET L’ENTRAIDE On peut distinguer deux structures régissant le ksar, mais qui demeurent difficilement dissociables. La structure communautaire sert de ciment rassemblant toutes les familles et les habitants du ksar, et partant du principe que le Ksar entier est une seule famille. Vient alors la structure familiale, qui à petite échelle, a des règles qu’elle dicte, comme la construction de nouvelles maisons accolés quand il s’agit de la même famille, et souvent en assembler deux pour ne constituer qu’une seule. Le cas de la maison Kouddane11 est une exception, puisque leur grande maison en regroupe trois. « L’architecture du Ksar Maiz et de ses habitations avaient un principal but : c’est la vie en communauté et sa préservation. » Maymouna Benali12 Quand il est question de construction d’une nouvelle maison, et dans un souci de trouver la main d’œuvre et de l’aide, c’était grâce à la « Touiza » : Un «  ghouwat»13  : crieur qui se chargeait d’annoncer dans les ruelles du ksar qu’une famille X voulait construire une maison, et qu’ils avaient besoin d’une main d’œuvre. Malheureusement, cette pratique n’est plus courante, et s’est complètement perdue dans les années 2000, à cause de l’éclatement de la famille traditionnelle et l’individualisation de ses membres. Chaque membre aujourd’hui cherche à acquérir une indépendance de l’habitat par rapport à la grande famille. « Je vous résumerais cette culture en un seul mot, Tajannoud14, qui est une habitude ancrée dans la culture des ksouriens15, consistant à entretenir d’urgence les toitures, dès qu’il commence à pleuvoir, en prenant dans ses mains de la terre et grimper sur le toit pour boucher les trous et les failles empêchant l’eau de s’infiltrer et pour minimiser les dégâts. Il y avait pleins d’autres habitudes qui, accumulés, reflétaient une culture, un mode de vie, une autosuffisance, une solidarité, un esprit collectif quand il s’agissait d’entretenir le ksar. » Driss Kouddane La maison originale constitue la base de la « fakhda »16 et abrite un ancêtre commun, puis tout autour se construisaient d’autres logis, qui abriteraient à leur tour des membres de la même famille qui en s’agrandissant ne pouvait se contenter de l’espace habitable originel et 39


devait aménager un nouvel espace pour accueillir les nouveaux membres. À l’époque, c’était la famille composée des grands-parents, de leur enfants et des petits enfants, qui se réunissaient dans une seule et même maison, dans le ksar. La maison à patio était régulièrement entretenue par ces derniers. Un des aspects qui les réunissaient et démontre leur solidarité familiale et même celle entre voisins, était «Tajannoud». Ce terme apparaissant à la moindre goutte d’eau pluviale. Toute la maison était en état d’alerte et sa protection consistait à prendre une quantité de terre sèche, se presser de monter sur la toiture afin de boucher là où l’eau commence à s’infiltrer. Cette pratique est toujours courante aujourd’hui, par les derniers habitants des anciennes maisons du Ksar, mais avec l’absence du coté d’entre aide et de soutien offerts par les voisins. Cela rend la tâche plus difficile. Tout ces réflexes ont pour but une économie de moyens et d’efforts, pour éviter l’effondrement de parties (charpentes, murs) de la construction et sa fragilisation. Les gouttières, passaient entre deux maisons différentes, résultat de compromis entre deux familles voisines, pour faire passer l’eau par la toiture de la maison donnant sur la rue. Parfois il y existait des conventions écrites et signées, un document attesté par la mairie pour être certain qu’il n’y aura pas de conflits. A noter que les habitants du ksar se déplaçaient souvent à travers les toitures des maisons, encore une preuve qui montre à quel point le toit était considéré comme une voie collective. ADMINISTRATION DU KSAR Le rôle de la « Jmâa »17 (est très important pour l’organisation de la vie communautaire au sein du Ksar. Ce Ksar peut être considéré comme héritage prestigieux d’une civilisation Amazigh des oasis. C’est une œuvre collective d’une société en parfaite concordance avec un milieu aride, pré saharien, et à climat subtropical. Il doit son apparition à l’autosuffisance économique et l’organisation sociale et culturelle de la communauté oasienne. Une organisation s’est imposée avec le temps, de telle sorte qu’on désigne la Jmâa composée des chefs de familles (fakhda) (huit pour la cas de ksar Maiz) et de leurs aides, pour se réunir et discuter des affaires du Ksar  : conflits, gestion, événements, distributions des eaux d’irrigation, propriétés collectives de l’oasis... 40

Littéralement veut dire la réunion, dans ce contexte le terme désigne le conseil du ksar, qui réunit 8 chefs de familles, représentant chacun une Fakhda 17


Coupe schématique sur une ruelle abritée source : schéma personnel correspondant à la phot ci-dessous

habitat

maison à patio

ruelle

couloir d’accès

maison à patio

Fig 22 : Photo de la porte d’entrée de la mosquée principale où se tenait les réunions source : photo personnelle

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HABITER LE KSAR « Les maisons ou la plupart avaient des petites cours au milieu entourées d’arcades (asswari) avec cuisine et cheminée au milieu de la cuisine. » Maymouna Les constructions sont très denses en terme de hauteur pour répondre à trois enjeux : le premier étant sécuritaire, le second étant économique en terme d’emprise au sol (surface constructible) et le troisième étant l’adaptation à un climat oasien subtropical. Les habitations s’élevaient18 jusqu’à dominer les remparts pour mieux surveiller les alentours. La construction en hauteur donnait la possibilité de ventiler les maisons et migrer verticalement entre les étages selon les saisons, et en fonction du climat (pendant le jour dans les étages supérieurs, et pendant la nuit dans les étages inférieurs en l’hiver et inversement à la saison caniculaire). « L’architecture du Ksar permettait une très bonne communication entre les différents habitants. Les habitants étaient solidaires et vivaient en communauté surtout au moment des événements religieux ou familiaux comme les mariages, les décès, les naissances, etc. » Maymouna On est obligés d’aborder le rôle de l’architecture dans l’entente des différents membres de la famille et avec les voisins, les murs extérieurs ou donnant sur la rue sont quasiment aveugles ou avec des petits percements laissant passer un puit de lumière. L’intimité est très importante, à tel point que la configuration de l’intérieur, des circulations est faite pour que hommes et femmes ne se croisent pas, ou très rarement. Par exemple en longeant le couloir d’entrée, on arrive au patio, ou sont accrochés des tissus entre les poteaux (structurant le patio), ce tissu a pour rôle de séparation, entre un couloir devant la cuisine et un patio, cet espace est utilisé par les femmes pour le tissage ou la cuisine, des fois des activités artisanales collectives, quand les voisines se réunissant chez quelqu’un. « Les hommes exerçaient des petits métiers (vendeur, journaliers, etc.) et s’occupaient de la culture des jardins familiaux et des palmiers dattiers et les femmes en 42

Alternant entre R+1 et R+2 et pouvant atteindre jusqu’à R+4, ce qui faisait du ksar des habitations denses à fois en terme de tissu urbain et en termes de hauteur 18


Fig 23 : Coupe schématique sur une ruelle d’habitations dans le ksar source : Schéma personnel

maison à patio

Marché, organisé une fois par semaine, devant les portes du ksar, dans les placettes 19

ruelle

toilette sèche publique

maison à patio

plus de la cuisine elles travaillent la laine et tissent des Djellabas et Bernouse qu’elles vendent le jour du Souk18. Le travail primaire de la laine est réalisé individuellement (par habitat) et le tissage principalement est organisé en groupe tel que chacun a son tour pour le tissage final des Djellabas et de Bernouses. » Maymouna Comme le montre la figure ci-dessus, il existaient des toilettes publics collectives dans le ksar, et on en dénombrait une pièce pour chaque Fakhda, soit huit pièces plus ou moins dans tout le ksar. Ces toilettes étaient affiliés à une habitation dans un rez-de-chaussée, mais avec un accès uniquement depuis l’extérieur. à l’intérieur on trouvait une sorte de mezzanine , où les déchets pouvaient tomber en sous-sol et étaient récoltés puis utilisés comme engrais pour la fertilisation des sols, vers la palmeraie. Une fois encore, on comprend clairement que rien n’était perdu, tout était utilisé, et rentrait dans un cycle, où l’on avait zéro déchets, ces déchets qui sont aujourd’hui un problème majeur dans les villes mais aussi dans plusieurs pays. On retrouve aussi cet usage collectif, utilisant une même pièce et qui est entretenu un peu par tout le monde, soit pour la nettoyer des odeurs, soit pour récupérer les excréments qui étaient très utiles pour l’agriculture. 43


La propreté de la ville est donc assurée par l’ensemble de ses habitants et ces anciennes toilettes publiques gratuites sont encore visibles à aujourd’hui, j’ai pu en visiter une dans ksar l’Maiz. Chaque ksar est doté de bain (bahbouha) et de lavoir où des sources l’alimentent en eau potable, provenant des profondeurs du sol via des grottes creusés. Ces grottes viennent rejoindre la nappe phréatique. Actuellement, ces espaces publiques et collectifs se ferment la nuit par une porte. Puisque rappelons-le, la sécurité était un élément fondamental et assurés par tout les habitants, donc on ne pouvaient laisser ces espaces ouverts ou squattés par des étrangers, avant de les fermer on vérifiaient si personne n’y était présent. J’ai pu visiter la bahbouha de l’Maiz, quand j’étais petit, et dans mes souvenirs, c’était un espace très sombre, ou il n y avait pas de lumière, la seul manière de l’éclairer c’était d’allumer une bougie avant d’entrer. Il fallait faire attention quand on y descend, les marches sont irrégulières, on dirait presque un habitat troglodyte. Et une fois arrivé à une quinzaine de mètres sous le sol, on peut enfin toucher l’au tiède où on peut prendre son bain tranquillement. Aujourd’hui, on ne peut plus y accéder, c’est fermé avec des cadenas, et j’ai apprit que ça a été fermé depuis une dizaine d’année pour deux raisons : La première c’est que l’eau chaude est présente dans les foyers grâce aux chauffe-eau de gaz, donc les foyers n’avaient plus besoin de se déplacer jusqu’à la bahbouha et cette dépendance aux bains chauds s’est dissipée. La seconde raison, et qui est évidente, c’est l’usage des produits chimiques : Shampoings, savons et autres produits, on se doutait bien que la nappe phréatique était de plus en plus polluée, et ça influençait directement l’agriculture, puisque c’est avec cette eau même «polluée» qu’on irrigue les palmeraies. Après plusieurs débats et tentatives de changements d’habitudes», la mairie et les ksouriens ont décidés de fermer la Bahbouha en attendant de trouver une autre solution.

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Fig 24 : photographie d’une khettara; canal non recouvert conduisant l’eau vers la palmeraie source : photo personnelle

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2/ Habiter et percevoir l’hÊritage collectif

Fig 25 : baguettes de laurier rose utilisĂŠes pour ornementer les plafonds des maisons traditionnelles source : photo personnelle

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L’HÉRITAGE COLLECTIF À FIGUIG

pratiques et sacrifices, ayant un lien avec un saint enterrée dans un mausolée 20

Cette partie aura pour but d’éclaircir en quoi l’héritage figuigui est un héritage collectif. En décortiquant ce mot ; et en expliquant comment collectivement les habitants protégeaient le ksar. Comment ils l’habitaient dans le passé, en interprétant tout autour d’eux d’une manière abstraite c’est à dire que leur regard vis-à-vis de leur héritage était dans leur culture, dans leurs rituels20, l’invocation de saints. Tout ce qui concerne le maintien de leurs terres et leurs habitations, et surtout comment ils coordonnaient tout ces éléments. Quatre éléments majeurs constituent leur héritage matériel et sont : Le ksar – La maison dans le ksar – La palmeraie – Le système d’irrigation L’héritage dans sa définition littéraire est un legs, un bien matériel transmis aux générations qui suivent via un lien parental (de père en fils).

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L’HÉRITAGE ET LA RELIGION En Islam (qui est la religion principale Maroc donc des figuiguis), il existe des taux précis de répartition de ces biens matériels, aux différents membres d’une famille, la question de l’héritage matérielle -Tourath20- est tellement fondamentale dans la société marocaine qu’on l’enseigne au lycée, et tout un programme est élaboré par l’éducation nationale marocaine afin de mieux cerner ses droits en termes d’héritage et de legs. Ces principes reposent sur des calculs mathématiques pour résoudre des affaires de legs, et répartir comme il le faut les biens sur les différents membres concernés d’une famille. Mais il y a aussi des lois ayant pour but de délégitimer un ou plusieurs héritiers, en cas de meurtre ou de grave délit. On peut remarquer à Figuig, jusqu’à un passé proche, et contrairement aux règles d’héritage islamiques censées être appliqués partout dans l’empire chérifien21 et sur tout les individus y appartenant, les femmes étaient privées de l’héritage pour raison qu’elles épousaient un étranger à la famille qui ne portait pas le même nom. Ils estimaient que cela influencerait directement leur héritage en le dispersant. Donc pour eux (les figuiguis), ils mettaient la question de l’héritage et de l’identité au dessus de tout, et des fois même au dessus de la religion et des lois. Peut-être même que c’est l’une des raisons principales pour laquelle leur héritage a survécu le long de plusieurs siècles, d’ailleurs on pourrait presque penser que la communauté figuigui est patriarcale22, ce qui d’apparence n’est pas faux. Mais dans le fond des choses, et au cœur de la famille, la femme prend de plus en plus de valeur avec l’âge et l’expérience, ce qui la place, à un certain moment, au dessus de tout le monde et arrivée à un âge mature, elle dirigeait la famille et prenait les grandes décisions. « Généralement, c’est la grand-mère qui possédait les clefs des pièces principales, à savoir Bayt lakhzin23 (grenier) etc.. Et on doit toujours prendre sa permission et ses conseils avant de prendre toute décision. Plus la femme grandit plus sa valeur (respect) s’accroît jusqu’à obtenir le pouvoir total en devenant chef de famille.. » Hassan Kouddane

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Littéralement c’est l’héritage, mais concerne aussi ce qu’on peut transmettre comme des coutumes, des traditions, des sciences, de la littérature, des arts et ainsi de suite de génération en génération. 20

Régime politique du Maroc, entre le XVe et le XXe siècle. 21

Obéissant à une seule autorité masculine de la famille. 22

La pièce de stockage, qu’on peut qualifier de grenier alimentaire de la maison. 23


UNE SOCIÉTÉ SEGMENTAIRE La société traditionnelle de Figuig fait partie de ces sociétés dites segmentaires; où l’appartenance de l’individu se définit par rapport à plusieurs référentiels comme le ksar, les croyances, l’ethnie et la fakhda. « Quand le ksar acceptait un étranger, qui venait d’arriver à Figuig souhaitant s’y installer, Il fallait le classer quelque part et obligatoirement lui donner une identité d’appartenance, à une fakhda. » Driss Kouddane Littéralement c’est l’assemblée, et dans ce contexte c’est le rassemblement de plusieurs chefs de familles dans une pièce affecté à la mosquée, une salle de réunions. 24

édifice religieux consacré à une confrérie et toute la communauté qui se structure autour de ce centre spirituel et social. 25

Assemblée politique, se basant sur la majorité des voix pour voter une loi ou prendre une décision. 26

Augustin Bernard, Les Confins algéromarocains,1911. 27

Cette société présentait en fait un niveau de cohésion remarquable qui est une conséquence d’une rareté des ressources économiques les obligeant à la défense des intérêts communs et à l’interdépendance. L’inexistence ou la faiblesse du pouvoir central a permis, durant plusieurs siècles, la prospérité de deux institutions qui assuraient la gestion du ksar. Il s’agit de la Jmâa24 et de la Zaouia25. La jmâa, pour le rappeler, est l’autorité dirigeante du ksar, jouant un rôle primordial dans l’organisation de l’oasis et de la vie de ses habitants. C’est une sorte de sénat26, composé des principaux chefs de familles (fakhda), et des notables les plus âgés de la tribu. Les jmâas des différents ksours sont indépendantes les unes des autres. Ces assemblés n’élisent aucun chef, et leurs membres sont nommés à vie sans aucune hérédité. En temps de guerre, quand la sécurité générale est compromise, les jmâas des divers ksours, se réunissent, mais, si critiques que soient les circonstances, elles n’élisent jamais de chef suprême. Chaque année, la jmâa prélève sur le revenu de chaque maison une certaine quantité d’orge, de dattes, et constitue ainsi une espèce de fonds de réserve pour les étrangers, invités, ambassadeurs, fournitures pour la guerre, etc. La jmâa inflige des amendes pour toutes sortes d’infractions. C’est ainsi que, devançant les plus récentes réglementations de la circulation des grandes villes, elle interdit de circuler à certaines heures dans un certain sens par les rues étroites des ksours et des jardins; les mauvaises têtes qui enfreignent cette prescription payent une amende. Des règlement sévères concernent l’entretien des canaux d’irrigation, travaux pour lesquels chacun doit une partie de son temps27. 49


Fig 26 : Mausolée de Sidi Abdeljebbar située dans la toiture terrasse de la mosquée S. Abdeljebbar source : photo personnelle

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UN HÉRITAGE RESPECTÉ ET CONTRÔLÉ L’héritage dans le passé, et durant plusieurs siècles, était interprété dans son sens abstrait, c’est à dire que les figuiguis conservaient et réhabilitaient leur héritage compte tenu des efforts fournis par leur parents et grands parents. C’est en respectant donc tout ces investissements fournis par leurs ancêtres. La jmâa inspectait et contribuait au bon déroulement des choses, et à ce que ces travaux soient appliqués dans les meilleurs conditions, jusqu’à pénaliser quand ce n’est pas respecté. LE RÔLE DU RITUEL DANS L’ENTRETIEN DE L’HÉRITAGE Cet héritage collectif, doit son entretien à d’autres facteurs, dont le facteur rituel, comme les différentes pratiques, pour lesquels ils ont construit des mausolées au milieu du ksar afin de les vénérer et les sacraliser. On retrouve enterrés des personnages ayant rapporté des choses nouvelles et révolutionnaires à Figuig (Marabouts), souvent c’est des savants. Ces marabouts bénéficient d’un statut de saint attribué par la population du ksar, des saints qui ont eu des «miracles» racontés de génération en génération. Au delà de cet aspect abstrait du mausolée, il y a aussi la partie construire et matérielle : un tombeau au milieu d’un sanctuaire, coiffé généralement d’un dôme. Avec différentes couleurs qui les représentent. Le mausolée de Sidi Abdeljebbar est particulier, il a été construit dans le cœur du ksar, affilié la mosquée Sidi Abdeljebbar. Une légende dit que l’architecte, originaire du ksar l’Maiz, qui aurait construit le mausolée de Sidi Abdeljebbar, serait celui même qui aurait construit le mausolée Moulay Idriss à Fès. On l’aurait amputé d’un bras pour éviter qu’il ne reproduise ses œuvres ailleurs. Figuig - guide pratique, la mosquée Sidi Abdeljebbar p.45

Les ksouriens de l’Maiz sont fortement attachés à Sidi Abdeljebbar Elfiguigui, qui comme cité précédemment, était l’origine d’une ébauche d’université fondée au cœur du Ksar au XVe siècle, ses fils et petit fils ont entretenu tout ce qu’il a laissé, comme son mausolée qui sont régulièrement nettoyés par une de ses dernières 51


descendantes, du moins d’après ce qu’elle prétend, elle refuserait d’abandonner son habitation dans le ksar, sous prétexte qu’elle sera maudite si elle laissait tomber en ruine le legs de son arrière grand-père, il s’agit de Fatna Bnt Lahcen. « Mon héritage est toujours là, au beau milieu des ruines qui l’entourent, et je me suis juré, que je ne quitterais jamais le ksar, sinon je serais maudite par Dieu le tout puissant, je suis une petite fille de Sidi Abdeljebbar El Figuigui et mon devoir est d’honorer sa mémoire. » Fatna28 D’autant plus que jusqu’à nos jours, la mosquée qui est liée à son mausolée est utilisée, ce dernier est visité à plusieurs périodes de l’année, où les gens viennent se ressourcer, et prendre sa baraka ; une forme de bénédiction, dans une ambiance émue, comme s’il venaient de le perdre hier. Un souvenir me revient à l’esprit; étant petit29, et en visitant le ksar, qui était encore debout (par rapport à aujourd’hui), ma grand-mère s’arrêtait de temps à autre devant des portes toutes fermées, chuchotant quelques prières et me couvrant le visage avec ses mains en répétant :

Extrait de l’entretien de Fatna Bent Lahcen, voir fiches d’entretien. 28

à l’âge de 9 ans, pendant la célébration d’un mariage familial, parmi les occasions ou on se rendait à Figuig en famille. 29

« Tiens, mon petit-fils, c’est la baraka de Sidi Abdeljebbar, qui te protégera de tout les maux et que Dieu éloigne tout mal te faisant obstacle sur ton chemin. » Maymouna Je ne comprenais pas à l’époque la signification de ces pratiques, ni qui était ce personnage, mais en faisant des recherches j’ai appris que ce n’était pas une simple figure mythologique30, mais bel et bien un savant qui avait tant rapporté, en son temps, à son ksar et à Figuig, en savoir comme en organisation. Les gens ont aussi ce respect des anciens, on vient réhabiliter et conserver des choses qu’ont laissées nos ancêtres. Pour les habitants de Figuig, les plus anciens, d’avant deux trois générations, ils le prenaient dans son sens abstrait, et c’était très spirituel; on n’avait pas le souci du coût de ces travaux, soit d’une nouvelle construction soit d’une réhabilitation, puisque tout les matériaux étaient sur place. On ne se souciait pas de la main d’œuvre, tout le monde savait construire et 52

Relevant du mythe et de la légende, n’ayant jamais existé. 30


réhabiliter, et maîtrisaient ce savoir faire d’une façon naturelle, depuis l’age de l’adolescence on apprenait aux enfants les fondamentaux de la construction, et ils apprenaient en pratiquant.

Extrait de l’entretien de Abdelkader Benali, voir fiches d’entretien. 31

Minaret, bahbouha, bibliothèque, école coraniqu.. 32

Quelqu’un de l’extérieur du ksar, même s’il appartenait à un autre ksar il était considéré quand même comme un étranger. 33

« Quand j’étais jeune, tout le monde savait construire, j’aidais mon père en préparant les adobes. Je me rappelle de la Touiza, qui réunissait des volontaires ksouriens pour construire, et étaient remerciés avec de la nourriture..» Abdelkader Benali31 Cette dimensions abstraite se matérialise et se concrétise dans quelques éléments essentiels : Le ksar avec ses remparts, ses mosquées et ses mausolées qui venaient structurer la vie quotidienne des ksouriens et leur organisation sociale. Si on voulait décrire la fonctionnalité du ksar; les rues peuvent être hiérarchisées selon les trois niveaux de voies classiques : Les rues principales, les rues secondaires et les rues tertiaires (ou impasses). Et d’une manière générale, dans le ksar; la ou les places sont de très petite dimension. Dans ces places s’y concentraient les bâtiments d’intérêts collectif comme la mosquée, ses dépendances32, le siège de la Jmâa, et la Zaouia de Sidi Abdeljebbar. Ce lieu constituait ainsi un lieu de concentration des activités commerciales. Le rôle de la distribution spatiale des places : à partir de la place principale, se diffusent les principaux axes traversant le ksar. Les places qui servaient hier de foires et de lieux de rencontres des caravanes ou de lieu de rassemblement important, sont rejetées et repoussées à l’extérieur à proximité immédiate des portes voire même devant les portes d’aujourd’hui. Les ksouriens ne supportaient pas beaucoup les va et vient étrangers33, et peuvent vite se sentir agressés et touchés dans leur intimité quotidienne. Ce sentiment de propriété collective, entre ksouriens, traduit à quel point ils craignent le changement de leur bien collectif, et démontre aussi qu’ils faisaient tout pour le protéger.

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Fig 27 : Couloir (rue) menant à la petite place dans le coeur de ksar l’maiz, dans la rencontre de plusieurs repères : la zaouia, la bibliothèque, le musée.. source : photo personnelle

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L’EAU PERÇUE COMME UN HÉRITAGE QUI COMPLÈTE LE KSAR ET LE NOURRIT

appelée aussi foggara, est la partie du canal d’eau non recouverte alimentée par les sources artésiennes du plateau de Figuig. 34

Rotule de distribution vers les palmeraies. 35

L’oasis du ksar constituait la continuité du ksar vers la palmeraie, et l’eau est un élément qui vient relier tout ces héritages et qui constitue aussi un héritage majeur et des plus anciens, c’est l’eau : avec son système d’irrigation et de répartition dans les différentes parcelles de la palmeraie. C’est la où l’on se rend compte de son importance, et c’est très compliqué, parce que pour se répartir l’eau, cela demande beaucoup de collaboration et de coordination de cet héritage collectif, et quand on parle d’héritage je pense au système d’irrigation, khettara34, ikoudda, (voir le schéma dans la page suivante) L’eau est un fil conducteur, qui apparait et disparaît dans le ksar, pour donner des usages, que les habitants s’approprient comme ils peuvent. Avant d’arriver à l’ikoudda35, on arrive à cet eau au cœur du ksar, puisqu’au sous sol avoisinant la mosquée, il y a un chemin menant vers le sous sol, comme une grotte mais artificielle, aboutissant vers le cours d’eau de la nappe phréatique, la bahbouha. Considéré comme un espace collectif, servant au fidèles d’un endroit pour les ablutions, mais aussi considéré comme une douche collective. Les habitants s’organisaient à la fois pour que tout le monde en profite sans gêner les autres et les déranger dans leur intimité. « Les bains se faisaient en famille, mais il arrivait des fois qu’il y ait juste quelques membres qui prenaient leur douche. Avant de descendre; à l’entrée du tunnel ; on criait en berbère : il y a quelqu’un ? Soit on avait une réponse et dans ce cas il fallait revenir plus tard, soit on te répondait pas ce qui voulait dire que personne n’y est et que c’est libre. » Hassan

Ksar Bahbouha : première source captée Foggara : seconde source captée Charij36 : stockage d’eau et redistribution

nappe phréatique

Fig 28 : Coupe schématique montrant le rapport entre ksar, palmeraies et nappe phréatique (l’eau) source : schéma personnel

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Fig 29 : Schéma en plan du fonctionnement et irrigation depuis le ksar jusqu’au palmeraies source : schéma retravaillé personnel

Décompte des parts en temps

Décompte des parts en volume

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Mosquée

Bassin (Charij) Mosquée

Source d’eau

Ksar

Khettaras Canal

Parcelle palmeraie

Distribution (ikoudda)

Ensemble palmeraie

Fin khettara

Jorf (falaise)


L’aspect collectif dans l’irrigation de l’oasis du ksar, il est très important que les ksouriens s’entendent entre eux, puisque l’eau en soit, vient de sources souterraines, et peuvent jaillir et suivre des chemins creusés pour voir la surface. Bassin de stockage d’eau, construit en pierre et en terre. 36

L’eau suit la topographie pour descendre dans le charij36 situé au début de la palmeraie -appartenant à la première famille-, et sera rempli d’une quantité d’eau précise, pour déverser dans celui d’après. À chaque fois qu’il déversait dans un nouveau charij, on le mesurait avec une technique traditionnelle; consistant à toucher le fond du bassin avec un long bâton, et voir jusqu’où le bâton est humide. C’est en le mesurant qu’on sait en quelle quantité il est approvisionné en eau, et après on saura combien il en a perdu en mesurant dans des moments ponctuels de la journée. L’EAU COMME SOURCE D’ENTENTE ET DE CONFLITS En cas de dépassement des quantités d’eaux par une ou plusieurs parcelles, cela peut rapidement engendrer des conflits brutaux. Comme le témoigne un ancien ksar : Ksar Ait Jaber, des tours de contrôle en pierre et des vestiges d’anciennes habitations qui ressemblaient à un Ksar entier sont le reste de ces conflits. Un conflit qui est ancré dans la mémoire collective de tout les ksouriens.

La partie du canal d’eau non recouverte alimentée par les sources artésiennes du plateau de Figuig. 37

« Il y a 3 siècles de cela, les ksouriens de Ait Jaber, possédaient plus de la moitié de la palmeraie à eux seuls, et donc avaient le pouvoir en contrôlant la plupart des foggaras37 comme ils voulaient. Une réunion secrète entre les autres ksours eu lieu, et ils ont décidés d’attaquer ce ksar, puisqu’il jugeaient que ce n’est pas juste qu’il jouisse à lui tout seul de la plus grande partie de la palmeraie soit plus de la moitié, leur ksar fut détruit, et les survivants ont été répartis dans différents ksours. » Driss Aspect collectif dans la répartition des rescapés, qu’on les ait pas mit dehors, avec mon analyse personnelle sur cette solidarité n’empêche avec ceux qu’on a considéré comme membre d’un même ksar ennemi.

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« A Figuig, on ne rigolait pas avec l’eau, d’ailleurs c’est toujours une source de conflit jusqu’à nos jours » Driss . L’héritage de l’eau est donc collectif, puisqu’il doit être géré par tout les membres du ksar dans le tout début du ksar, (et les sources) jusqu’à son arrivée dans le charij avant d’arroser les palmiers et les parcelles agricoles. Les Khettaras permettent de guider l’eau jusqu’à l’ikoudda, pour qu’elle soit ensuite redistribué aux charijs, et par la suite une fois un charij plein, il alimente en eau plusieurs parcelles et les irrigue. L’administration du ksar (Jmâa) fait partie des aspects collectif et d’entraide dans le ksar, et servait d’intérmediaire entre les différents habitants en cas de conflit, et sera mieux expliqué dans le second chapitre du mémoire. Cette administration était efficace et nécessaire au bon fonctionnement du ksar et permettait l’entente entre les différents chefs de famille assistant au réunions, pour ensuite donner une idée sur leurs attentes, raconter et échanger de leur soucis quotidiens, rapportés par les différents ksouriens et donc membres de leurs familles, et donc tout les membres la Fakhda communiquaient entre eux. Les huit représentants de chaque Fakhda avec leur aides (huit autres) se retrouvaient dans une salle de réunion, et la plupart du temps une cour de mosquée, pour échanger, discuter et débattre des affaires du ksar, intérieurs comme extérieurs. Le but étant de prendre des décisions collectives. Cette gestion administrative change de celle courante dans le reste de l’empire chérifien38 -qui depuis le moyen âge jusqu’au début du XXe siècle, dominaient et gouvernaient dans ses territoires en déployant des militaires autour des ksours et le Makhzen-, afin de protéger ses citoyens des ennemis extérieurs et protéger les commerçants caravaniers, mais aussi les séparer en cas de conflits inter-ksours. Cette manière de gérer vient donc de haut en bas, c’est – à – dire que les grandes décisions étaient toujours prises par le sultan et descendaient vers le bas donc vers ses généraux, colonels et ensuite officiers.

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Empire gouvernant au Maroc entre le XVe et le XXe siècle 38


SYNTHÈSE

39

Héritage, en tifinagh, écriture amazigh 39

Le ksar, qui constitue beaucoup plus qu’une architecture; est une culture à pratiquer et à vivre par ses habitants, puisque sa base est composée d’échanges et d’entraide. Cette gestion collective du quartier est le ciment marquant leur identité. Tout ces éléments sont regroupés sous la notion du «socle culturel» qui leur permet d’interpréter et de percevoir leur héritage comme un témoignage de leur identité et un moyen d’affirmer leur communauté. Donc l’identité du ksar se définit par ce socle culturel qui est composé de : - La manière de vivre, les différents rituels, coutumes, pratiques et usages collectifs. - La manière de construire; legs d’un savoir-faire local, d’une connaissance de techniques de construction traditionnelles par toutes les générations du ksar, et un aspect d’entre-aide entre les ksouriens, se traduisant par la solidarité quand il s’agit de construire pour un voisin. - L’articulation autour de la famille et la considération du ksar comme une grande famille, ce qui renforçait les liens entre les voisins, et les poussaient à réagir collectivement dans la vie quotidienne. - La manière de gérer collectivement les problèmes et les obstacles quotidiens auxquels les ksouriens ont à faire, par le biais de la jmâa qui constituait l’administration du ksar en représentant ses habitants par huit membres et huit aides (seize représentants). 59


II.

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La notion actuelle de


l’héritage; un abandon mais pas seulement

Fig 30 : Ruelle dans ksar l’maiz passant par les repères religieux source : figuignews.com

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1/ Un socle culturel qui a entretenu le ksar mais qui mène aujourd’hui à sa destruction

Fig 31 : entrée de la maison Kouddane, dans un état de chantier abandonné source : photo personnelle

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Base identitaire, comprenant leur interprétation (par le passé) de l’héritage collectif, l’esprit solidaire dans sa gestion. 1

2

Habitants du ksar.

Dans les années 70, date pendant laquelle il vivait encore dans le ksar. 3

Extrait de l’entretien de Abdelkader Benali, voir fiches d’entretien. 4

Il s’agit principalement de leur anciennes habitations dans le ksar. 5

Le socle culturel1, analysé dans le premier chapitre, démontre que la vie des ksouriens2 est axée autour d’une entraide et d’une responsabilité collective. Cela était nécessaire au fonctionnement de la vie communautaire. Dans le ksar toutes les générations se côtoient, et tous les évènements qui s’y déroulent sont connus,. Les peines et les joies étaient des événements publics, les habitants des ksours étaient souvent cousins, et d’ailleurs jusqu’à nos jours qu’importe la personne, dès qu’elle nous disait qu’elle venait de la ville de Figuig, celleci était automatiquement répertoriée comme cousin(e). On pouvait remonter facilement l’arbre généalogique et trouver un lien, qui même infime, était pour nous assez important pour faire de la personne, un parent. À l’époque, et d’après mon père, le ksar avoisinait les 1000 habitants3. « Tout le monde connaissait tout le monde dans le ksar dès qu’il y avait une naissance ou un décès, tout le monde le savait et était convié à le fêter, et on fêtait aussi les évènements religieux ensemble comme une seule grande famille. On servait les repas dans les ruelles ou dans les patios de plusieurs maisons, pour que tout le monde puisse manger à sa fin. Le ksar devenait presque public et on pouvait rentrer et sortir des maisons librement, entre habitants du ksar  !  » Abdelkader Benali4 Tous ces éléments ont été partiellement perdus aujourd’hui, à commencer par le changement de l’interprétation de cette notion d’héritage, qui a bougé. Son sens n’est plus le même, les gens ne la voient plus de la même manière pour plusieurs raisons : cet éloignement et ce changement d’interprétation ont malheureusement affecté d’une manière négative leur héritage architectural5 et culturel. Figuig a longuement été une région autosuffisante en alimentation et en eau, ses habitants ont résisté aux périodes de disettes et famines ainsi qu’aux sécheresses. Rendu possible grâce au stockage de dattes et autres matières premières, qui pouvaient être conservés pendant de longues périodes, dans ce que l’on appelait “Bayt Lakhzin” en français pièce de 63


conservation. Il s’agit d’une pièce généralement située au rez-de-chaussée avec une toute petite ouverture, à peine assez large pour ventiler un peu l’espace mais aussi pour permettre au chat d’entrer et de sortir, pour nettoyer et chasser toutes bêtes pouvant nuire à leurs récoltes et produits stockés. Aujourd’hui ce Bayt Lakhzin6 est encore utilisé, même dans les maisons inhabitées. D’après ma visite sur place et les entretiens menés, on observe que les familles visitent leur ancienne habitation dans le ksar pour cette pièce. On se poserait alors la question de savoir s’ils le font par nostalgie ou par habitude. Puisque avec la techniques d’aujourd’hui, on arrive quand même à conserver des aliments au frais dans des réfrigérateurs des chambres froide. À moins que la raison ne soit économique? En tout cas d’après les échanges que j’ai eu avec les habitants poursuivant encore ces pratiques, comme le stockage de dattes dans les jarres enterrés7, les deux raisons sont valables. En effet, cela coûte cher de construire une chambre froide et cela permet également de jeter un coup d’œil sur leur héritage (très souvent en état de ruine mis à part le rezde-chaussée). « C’est vrai que notre maison est fermée à double tour et inaccessible au public, donc pourquoi ne pas profiter des pièces ‘utiles’, comme bayt lakhzin, qui est dédiée à l’usage de stockage de dattes, et comme notre maison dans ksar est proche de la palmeraie, c’est plus facile et pratique pour nous d’y stocker les récoltes en dattes, on en possède trois de ces pièces au rez-dechaussée qui sont encore utilisées, d’autant plus que le commerce affilié à notre maison et qui donne sur la place extérieure devant le ksar, était utilisé pour les activités commerciales jusqu’aux années 2000. » Driss Kouddane8 Les figuiguis vivaient de l’élevage local du bétail, des dattes et de l’agriculture ; légumes et fruits étaient aussi cultivés dans des parcelles au cœur des palmeraies. Ils échangeaient entre eux par une sorte de troc9. Ils étaient aussi auto-suffisants en matière constructive, puisqu’à la base leur architecture est vernaculaire, et construite avec des matériaux locaux faciles à trouver. Parmi les formes d’entre-aide , la plus répandue était la Touiza10. Elle n’existe plus aujourd’hui. Elle est le 64

Pièce de conservation, équivaut un grenier, sans aucune ouverture, sert à stocker les dattes, récoltes et autres objets considérés comme précieux. 6

Aussi appelée «koulla», des jarres en argile, qui permettaient de conserver les dattes compressés, cette technique augmentait la durée de vie des aliments de plusieurs mois. 7

Extrait de l’entretien de Driss Kouddane, voir fiches d’entretien. 8

Echange direct de biens entre les habitants ou de services sans l’intermédiaire de la monnaie. 9

Aide volontaire de plusieurs ksouriens dans la construction d’une nouvelle maison, sans recevoir de l’argent en contrepartie. 10


résultat de ce changement d’interprétation de la notion d’héritage, le changement de mode de vie des habitants.

Extrait de l’entretien de Fatna Bent Lahcen, voir fiches d’entretien 11

Autonome en ce qui concerne l’alimentation et sans besoin d’importer d’autres produits puisqu’ils ont presque toutes les matières première sur place. 12

Référant au «Tajannoud», qui est le fait d’entretenir collectivement les toitures du ksar pendant les périodes de pluie.

« L’entretien de la maison est très pénible, comme tu as pu le constater je suis une vieille femme, et j’ai moi même besoin d’assistance, quelqu’un pour me faire les courses, puisque je suis handicapée, le ksar est vide, des fois je dois attendre toute la journée pour croiser un enfant et lui demander de me chercher des choses à l’épicerie dans le centre. Il n’y a plus de sécurité comme autrefois dans le ksar. Avant tout le monde se connaissait, et on se faisait confiance, il n’y avait jamais de vols mais aujourd’hui, des étrangers rentrent dans le ksar et il se peut qu’ils volent des choses, comme les anciennes portes en bois et les matériaux qui coûtent chers comme le bois de laurier récupéré sur les anciennes charpentes.» Fatna11 Aujourd’hui, on constate un changement majeur, puisque Figuig n’est plus auto-suffisante12 comme avant. Elle a choisi de ne plus l’être. Ceci est le résultat aussi de l’immigration massive de ses habitants locaux vers des grandes agglomérations comme Oujda ou encore à l’étranger.

13

Voir figures 23 p.43 et figure 18 p.37 du chapitre I. 14

Premièrement en abandonnant leur mode de vie, comme les pratiques d’entretien collectives13, ou encore leurs habitudes solidaires, les figuiguis ont suivi la mode de l’époque. Cette quête résidait dans la recherche du confort. Ils cherchaient de plus en plus de l’intimité, en commençant par les espaces communs du ksar, comme les salles de bain, qui avant les années 70 étaient communes mais qui aujourd’hui ne le sont plus (ceci est un petit exemple pour montrer la proximité des habitants), pour la plupart elles sont fermées. Ce qui s’était déjà produit pour la maison Kouddane, où la famille s’était tellement agrandie (40 membres à peu près) qu’ils avaient leur propres toilettes14. Deuxièmement, le changement dans l’économie et l’appât du gain, ont influencé d’une manière frappante cette perception de leur héritage. Le travail de la terre, l’agriculture dans la palmeraie et la réhabilitation avec les matériaux locaux (je citerais le principe de construction collective et solidaire ; la Touiza) ne sont plus d’actualité. Les habitants ayant changé leurs métiers, ne trouvent plus le temps de tout faire. Cela s’est rapidement reflété 65


sur la situation du ksar, qui commençait petit à petit à se dégrader. Plusieurs familles trouvaient des compromis entre les différents membres, pour alterner ces réhabilitations et la culture de leurs palmeraies. D’autres le faisaient pendant leur temps libre. Mon père a connu cette période de transition, où il partait à l’école et à la bibliothèque (école coranique). Chaque jour et pendant son temps libre, il aidait son père à cultiver et à prendre soin de nos terres dans la palmeraie devant le ksar. Puis arrivé au lycée, il était obligé de quitter Figuig pour Oujda15. Dans cette ville se trouvait son lycée proposant la filière désirée, indisponible dans sa ville d’origine. Troisième facteur au changement qu’a connu la ville de Figuig, c’est la colonisation. Le Maroc dans sa politique de post-indépendance, a utilisé les placettes réaménagées et requalifiées par les français16, devant les portes de chaque Ksar, pour proposer un espace public où l’on pouvait se réunir. On pouvait également observer ces ksouriens de plus près. En effet, il était dangereux de s’aventurer à l’intérieur d’un ksar, puisque les habitants se méfiaient de tout ce qui venait de l’extérieur, y compris les habitants des autres ksours. Les anciens remparts17 commençaient à s’effacer petit à petit. On construisait dans un premier temps vers le sud du ksar, accolé aux remparts. À chaque nouvelle construction on renforçait ses murs donnant sur l’extérieur pour remplacer les anciens remparts. Puis les ksouriens ont vite abandonné leur extension18, puisqu’elle se faisait au dépens des palmeraies, ce que d’autres familles ne toléraient pas. La mairie est intervenue en leur octroyant des parcelles au dessus du cimetière, plus vers le nord, puisqu’on ne pouvait désacraliser ce dernier et construire dessus. Ce cimetière est respecté jusqu’à aujourd’hui. Un mausolée y est construit abritant un saint « pour protéger les morts ». Ces nouvelles parcelles ont été découpées en plusieurs petits îlots. Dans chaque îlot on pouvait construire de quatre jusqu’à six maisons à patio. Mais c’est justement là qu’on se rend compte de la rupture définitive avec le ksar, en s’inscrivant dans la discontinuité du tissu ksourien. On a plus la même configuration, plus les mêmes repères et espaces communs, et plus la même architecture. 66

Ville marocaine se situant à 350km au nord de Figuig, la plus grande ville de la région orientale du Maroc, et qui était doté des universités pour les études supérieures et autres équipement culturel et d’éducation nationale. 15

Pendant la période coloniale, et dans un souci de déplacement des véhicules et de constructions de routes, les placettes devant les ksours, on été goudronnées. 16

Remparts avant l’indépendance du Maroc, donc avant 1956. Période pendant laquelle on lisait plus facilement la forme du ksar. 17

Extension du ksar, pour les causes d’insuffisance d’espace à l’intérieur des remparts, et les familles s’agrandissaient et avaient besoin de plus de place, d’autant plus que la figure traditionnelle de la famille commençait petit à petit à se perdre, et les différents membres souhaitaient construire alors de nouvelles maisons pour trouver l’indépendance. 18


On construit avec de nouveaux matériaux, qui n’ont rien à voir à avec le site, et qui coûtent plus cher, puisqu’elles sont transportés depuis les usines jusqu’à Figuig, qui peuvent se situer à plusieurs centaines de kilomètres. 19

Savoir faire détenu par les habitants du ksar, qu’il maîtrisaient depuis leur enfance, et qui était transmis comme de la manière d’un héritage, de génération en génération, variant les techniques employés. 20

Quatrième facteur donc, comme on peut le deviner, c’est les habitants qui ne construisent plus de la même manière. En habitant en dehors du ksar, ils ont changés aussi leur manière de construire. En fin de compte elle n’est plus adaptée comme avant avec l’existant et le territoire19. On comprend alors que le ksar n’est plus géré comme avant. Il n’a plus la même place. Puisque soit les réhabilitations dans les ruelles du ksar ou dans ses habitations, soit les nouvelles constructions, se faisaient d’une nouvelle manière, autre que celle qu’ils avaient l’habitude de faire. Les matériaux transformés on conquit le marché figuigui, des matériaux qui ne sont même pas adaptés au climat du site ni à son sol, comme le ciment (parpaings,béton armé..) qui ont envahis le marché. D’autant plus pour que ces nouveaux matériaux soient transportés, il leur fallait naturellement des routes. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle on a construit des routes autour du ksar. Avec l’accessibilité des voitures, les nouvelles devenaient sont poreuses et ne sont plus denses comme avant en terme de tissu urbain. Avant on se déplaçait d’une manière moindre pour trouver tout ces matériaux, et dans la plus éloignée des situations, on cherchait des pierre dans les pieds de montagnes, transportés à dos de mulets. Avec l’arrivée progressive de ces matériaux, on se doutait bien que leur mise en œuvre n’est plus la même que celle des matériaux locaux. Il fallait apprendre à maîtriser cette nouvelle manière de faire et de construire, sans chercher à l’adapter ou trouver un compromis entre ancien et nouveau. Progressivement, le savoir faire local20 commençait à se perdre, et on faisait appel à des maçons qui savaient construire en ciment et en parpaings mais avec peu de notions sur le savoir faire local et une absence de prise en compte des savoirs de constructions anciennes. Il me semblait important d’éclaircir un point particulier, ce qui me dérange le plus, ce n’est pas les matériaux transformés en soit, mais surtout que ce soit mal mis en œuvres. Je n’accuse pas juste les matériaux non adaptés et qui ne s’intègre pas avec ce qui était ancien, mais aussi le manque de créativité en ce qui concerne leur intégration.

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D’un côté, les nouvelles habitations sont certes facile à entretenir, en terme d’hygiène et de propreté. Dans cette même perspective de quête de confort, on retrouve moins de poussière s’infiltrant dans les maisons. « La nouvelle maison là bas à coté de la mosquée Sidi Abdeljebbar, est plus luxueuse, les sols sont faits de zelliges, les murs en parpaings et le plafond en plâtre, un seau d’eau et hop ! Tout est propre. » Fatna En entendant ces expressions, d’une habitante permanente du ksar l’Maiz, on pensait que c’était du gâchis, de trouver que le luxe était reflété par ces matériaux. Mais au fur et à mesure qu’on continuais l’enquête et les entretiens avec d’autres habitants, on comprenait que cela était une vérité chez eux, et que terre et bois de palmier rimaient avec ancienneté et passé de mode dans leur perception du ksar. Là aussi on peut déduire que l’héritage n’est plus perçu à sa juste valeur; mais était tristement considéré comme un ramassis de pierres, ravagés par le temps et les guerres. Les habitants cherchaient à modifier leur héritage, afin de le rendre propre21 et amélioré, et qu’on puisse facilement l’entretenir à en croire leur paroles. Ce constat avait bouleversé ma manière d’analyser les choses, et a dévié définitivement la trajectoire du mémoire. Où je me suis rendu compte, qu’en fin de compte, ce n’est pas juste le ksar qui perdait de son essence et de son authenticité, c’était bien plus que cela  : L’interprétation de la notion d’héritage qui changeait. Plus les habitants cherchaient à mieux faire en modifiant leur legs, plus il était défiguré. Une réaction inconsciente. D’autant plus que les réhabilitations ou les rénovations ne se faisaient pas dans une continuité du mode de construction traditionnel. Ni celle de la conservation du patrimoine hérité, mais l’idée était de développer le bâtiment et le rendre semblable à ceux des villes modernes, en terme de confort intérieur et d’esthétique extérieure, sans plus. Les ksouriens ont été prit par ce changement, sans avoir le temps d’adapter et de s’adapter à la nouvelle manière de construire, de percevoir et de s’approprier de nouveaux éléments de construction. En 2012 on dénombrait de plus de 50% le nombre de maisons en ruines rien qu’à Ksar l’Maiz. 68

Savoir faire détenu par les habitants du ksar, qu’il maîtrisaient depuis leur enfance, et qui était transmis comme de la manière d’un héritage, de génération en génération, variant les techniques employés. 20

Expression utilisée par les ksouriens avec lesquels j’ai fait l’entretien, il entendent par propre, des maisons faciles à entretenir et qui ne retiennent pas la poussière. 21


Littéralement veut dire séparer l’ensemble, et par ensemble on entend l’ensemble de l’héritage, donc l’héritage qui doit rester uni sans le fragmenter et le diviser entre les héritiers. 22

Moderne et dotée de nouvelles technologies, cette modernité reflétaient aussi une forme de richesse; pour pouvoir se procurer et construire une nouvelle maison en dehors du ksar. 23

A cause du conflit Maroco-Algérien concernant le Sahara, qui a prit de grandes proportions et a causé plusieurs dégâts, entre autres la fermeture des frontières terrestres, et les figuiguis se sont retrouvés dans une impasse géographiquement parlant puisque la route était fermée. 24

Tous ces changements ont commencé à partir de 1956, après l’indépendance du Maroc. Dans les années 70 le phénomène s’est accentué et dans les années 90 les choses se sont empirés, à cause de la fermeture définitive des frontières entre le Maroc et l’Algérie. Cette fermeture a porté un coup fatal à l’économie de la ville, et a poussé plusieurs membres voire même des familles à l’exode, dans d’autres villes, y trouvant des opportunités de travail. D’autant plus que Figuig n’était pas dotés d’équipements de santé, et donc mêmes les parents de ces travailleurs, devaient les suivre sans complètement se détacher du ksar. En effet ils revenaient de temps en temps visiter le ksar sans pouvoir y rester pour des raisons de santé. Si la famille est toujours réunie, le ksar et la maison dans le ksar survivra, si la famille se décompose, le ksar sera automatiquement abandonné, j’insisterais sur un terme qui est «Ferrek Echmel»22 un adage péjoratif arabe qui veut dire, disperser le lègue, cette expression est non seulement utilisée pour désigner une famille dissolue mais aussi pour désigner un legs fragmenté. Pour synthétiser, les raisons derrière le changement de la base culturelle, qui a engendré une interprétation de la notion d’héritage, et qui par la suite s’est répercuté sur l’héritage collectif et l’a dégradé. L’entretien était difficile des anciennes habitations, on a le changement de mode de vie qui ne correspondait plus à celui du ksar et ne se contentait plus de l’autosuffisance alimentaire, mais la dépassait pour une quête de confort, et une facilité à entretenir les nouvelles constructions, sans oublier d’évoquer l’influence par de nouvelles esthétique des façades d’aujourd’hui reflétant une architecture dite moderne23. Une date importante, portant un coup fatal à l’économie figuiguie (déjà au bord du gouffre) : la fermeture définitive24 des frontières terrestres MarocoAlgérienne. L’oasis de Figuig ne constitue plus depuis un point d’escale comme joué pendant plusieurs siècles, ni un point d’échange d’ailleurs. Dans les années 90 où cette fermeture a été déclarée pour des raisons politiques, l’exode s’accentua et beaucoup de Figuiguis quittent massivement Figuig soit pour chercher du travail. D’autres afin de poursuivre leurs études, ou tout simplement pour rejoindre d’autres leur famille déja sur place. Comme à Casablanca et Oujda, une grande partie de leurs citoyens d’origine figuiguis s’y retrouvent. 69


2/ La prise de conscience des ksouriens : le ksar comme un héritage à sauvegarder

Fig 32 : Facade EST de la maison Kouddane (donnant sur la rue), presque réhabilitée source : photo personnelle

70


2-1 Une prise de conscience progressive sous une supervision étrangère Nom de leur Fakhda, qui est la grande famille composés de plusieurs noms. 25

Voir fiche Driss kouddane dans les annexes. 26

La famille “Kouddane” (Ait Hamane25) est le parfait exemple. Illustrant une problématique venant de l’interprétation négative de la notion d’héritage. Cette maison est composée de 3 maisons, des propriétés collectives d’une seule famille, ayant abrité par le passé plusieurs membres et considérée comme la plus grande maison de Ksar l’Maiz. La famille habitant encore dans la ville s’amoindrissait petit à petit jusqu’aux années 2000. À peine une dizaine de membres dans les 3 maisons, et pour la plupart des personnes âgées, ne pouvant donc plus assurer l’entretien leur grande maison. Après avoir effectué l’entretien avec Hassan et Driss Kouddane26, deux membres de cette famille, j’ai pu obtenir plusieurs réponses même si j’ai du insister pour les avoir. J’ai même été étonné de constater qu’il y avait plusieurs problèmes derrière la sauvegarde d’une copropriété -un héritage collectif- liés à : L’entente entre les héritiers, aux litiges juridiques, à la question financière et à la question de l’entretien. Au fur et à mesure que j’écoutais les deux frères parler de leur habitation, je me rendais compte de leur prise de conscience vis-à-vis de leur legs. Ce terme qui apparait dans leur discours démontre leur attachement, en particulier Driss, à leur histoire et leur «patrimoine». Par conséquent, entre différents copropriétaires, ils ne partageaient pas tous le même avis. « L’interprétation de cet héritage dépend des membres de la famille, on a pas tous le même avis. Lorsque la mairie nous a proposé de réhabiliter notre maison dans le ksar et y fonder une école par les italiens, on a pas hésité à leur céder la propriété. La preuve qu’on ne perçoit pas l’héritage dans sa dimension concrète est qu’on dépense de l’argent sans attendre de retour, uniquement pour le sauvegarder. » Driss kouddane Leur prise de conscience, n’est pas le fruit d’un hasard, puisque même en habitant à une distance de 1000km, dans la ville de Mohammedia (à proximité de Casablanca), ils trouvaient du temps pour rendre visite à leurs terres et à leur héritage à Figuig. Et cela malgré leurs emplois du temps -biens chargés-. 71


Se remémorant ainsi tous leurs souvenirs dans le ksar. C’est aussi une occasion pour réhabiliter quelques parties de leur ancienne maison (éviter son effondrement, sans pour autant y habiter. Ils souhaitaient d’après eux garder la mémoire vivante d’une partie de leur enfance, et conserver leur héritage intact. Mais ils avaient aussi conscience qu’il pouvaient difficilement y habiter ou même y reloger le restant de la famille qui refusent de quitter Figuig. « Il y a ceux qui ont déjà vécu cette vie dans le ksar, et

ont toujours cette nostalgie, et veulent y retourner mais individuellement c’est impossible puisqu’on ne peut pas construire comme avant avec l’aide des voisins. Et même si on la construisait avec les matériaux et techniques traditionnelles, on va répondre uniquement à la dimension symbolique, mais elle sera dénuée de sentiments, presque sans cœur, juste la carcasse, le ksar étant plus qu’une architecture, c’est avant tout une culture.» Driss En 2002, la famille restante27 a décidé de construire une maison en dehors du tissu ancien, dans l’extension du ksar. Afin d’y reloger les personnes âgées, jugeant qu’il était très dangereux pour eux de vivre dans l’ancienne maison, et qu’il ne pouvait plus assurer à eux seuls l’entretien d’une grande propriété. Effectivement, jadis, elle abritait une quarantaine de membres à l’intérieur de 1000 m² couverts (+315 m² de jardin). Même s’ils habitaient dans une seule des 3 habitations constituant la grande, ils risquaient de ne pas s’en sortir puisque la structure est commune entre les trois habitations. Ils fallait donc réhabiliter l’ensemble pour éviter des effondrements partiels constituant un danger. Cela se produirait tel un effet domino et précipiter l’effondrement de toute la maison, et les ruelles avoisinantes, en augmentant les dégâts dans le ksar. Ces effondrements risquaient de boucher la rue, qui constitue une artère principale, nous ramenant depuis la porte SUD jusqu’au cœur du ksar. Cinq années après, une expédition d’un groupe d’étudiants italiens en construction s’y rendait. Issus de la région de Sardaigne en Italie, qui a d’ailleurs financée en partie leur projet : un centre de formation (CFCTUTTL28). Les enseignants encadrants, s’intéressent de 72

Génération de la famille Kouddane d’avant Driss et Hassan donc l’ancienne génération, comprenant ainsi 5 ou 6 personnes âgées plus ou moins. 27

Centre de formation pour la construction en terre crue et l’utilisation des techniques traditionnelles locales, cas : Maison kouddane à Ksar l’Maiz. 28


près au cas des ksours de Figuig, du savoir faire local, et étaient particulièrement happés par la maison des “Kouddane”. Leur intérêt s’est vivement manifesté auprès de la mairie. Ils ont proposé de fonder leur école de formation, en deux langues : une section italienne et une section française pour les marocains ou francophones qui seraient aussi intéressés (la langue française étant beaucoup plus parlée et comprise que la langue italienne dans les pays du Maghreb compte tenu de leur passé colonial français).

Maisons dans le ksar, proche plus ou moins de la situation de la maison Kouddane c’est à dire dans un état de dégradation mais pas encore en ruine. 29

Savoir faire comme la technique d’adobe figuigui, qui est différente des adobes classiques, caractérisés par leur forme cylindrique. 30

Cet intérêt, d’un regard étranger sur un héritage ksourien, est une preuve de plus, qu’on a à faire autant à une architecture typique, des mises en œuvres traditionnelles et locales de la région, qu’à une intervention étrangère, visant à s’approprier cet héritage. Une nouvelle manière d’utiliser les maisons du Ksar se présentait. La mairie (bachawya) se portera intermédiaire entre les italiens et les copropriétaires de la maison Kouddane, du moins ceux qui étaient présents et capables de décider au nom de leur famille. Le compromis était simple et clair, les italiens proposaient de réhabiliter les trois maisons, pour y fonder leur programme de formation, en contrepartie, ils occuperaient la maison réhabilitée jusqu’au horizons de 2030 dans un premier temps. Evidemment, ils pensaient renouveler le contrat, tout en repérant d’autres co-propriétés29 dans le ksar afin de les réhabiliter et d’en faire des extensions de ce centre de formation. Cette réhabilitation offrait déjà la possibilité d’apprendre et de maîtriser les techniques traditionnelles et d’expérimenter la construction collective. Étudiants et encadrants y participaient, en collaboration avec des maçons maniant ce savoir-faire local30. En parallèle ils suivaient leurs cours soit en plein air, sur le terrain, soit dans les locaux fraîchement réhabilités, puisqu’ils ont réussi achever la première maison et une partie de la seconde. Ce que j’ai remarqué, et que je développerais dans la partie suivante; une prise de conscience étrangère visà-vis d’un héritage donné s’est ressentie, a été saluée et appréciée par tout les habitants du ksar. Même les habitants locaux, en quête d’un savoir faire «affaibli», et « perdu », s’inscrivaient et rejoignaient cette formation. 73


La maison est effectivement implantée dans un lieu stratégique, soit à coté de l’une des 4 portes de Ksar l’Maiz. Mais il y avait aussi une place, dite la place Misart, qui distinguait cette porte SUD du ksar (voir figure 33). A cause de la crise majeure qui a frappé l’Italie, plusieurs fonds on été retiré aux associations italiennes et la région Sardaigne n’en fut pas épargnée. Le projet de l’école à ksar l’Maiz a été abandonné en 2013, faute de manque de financement. Mais en voulant en savoir plus je devais souvent insister dans les entretiens afin d’avoir les réponses derrière le fond du problème31. J’ai pu comprendre, d’après Driss Kouddane, que les italiens avaient tenté de négocier avec leur famille, s’ils pouvaient financer leur projet, avant d’abandonner complètement la ville de Figuig.

Des sujets nécessitant plus d’une question pour parvenir à une réponse cohérente et dans le sens de mon mémoire. 31

« L’héritage doit se partager et se vendre, on a ni vendu ni partagé. La raison principale derrière l’absence d’entretien régulier, c’est qu’il faut s’entendre avec tout les héritiers sur ce sujet et que tout le monde participe au financement en même temps, mais c’est pas facile puisqu’on est éloignés aujourd’hui, idéologiquement comme financièrement. » Driss Voici le début d’une réponse logique et à laquelle je ne m’attendais pas. En fait ce qui les «dérangeait» dans le financement de la réhabilitation, ce n’était pas les problèmes d’argent en soi. Mais bien plus complexe; des problèmes liées à l’entente entre les différents héritiers, pas parce qu’ils n’ont pas les moyens, mais parce qu’ils ne veulent pas investir et s’engager dans cette réhabilitation. Au risque qu’un héritier habitant ailleurs32 (à l’étranger par exemple) et qui ne s’intéresse plus de leur héritage depuis un moment, s’y intéresse un jour et réclame son dû. Ce qui causerait un conflit direct avec les autres héritiers surtout s’ils décident de partager l’héritage, et ne plus le garder dans cet état d’héritage collectif, soit fragmenter la propriété ou en vendre des parties pour les cas les plus extrêmes. Ce qu’on remarque dans la figure à droite, c’est l’organisation des étudiants dans leur manière d’intervenir. Dans un premier temps ils ont effectué plusieurs arpentages de site, afin de repérer les potentiels de la ville et du territoire, ensuite ils ont étudié d’une façon plus précise le tissu ancien de ksar l’Maiz. 74

La famille est dispersée, les membres habitent soit dans les grandes agglomérations soit à l’étranger. 32


Fig 33 : Documents d’analyse de la maison kouddane par les étudiants italiens source : service technique de la mairie de Figuig KSAR LAMAIZ

nt e:

de on on

de

N° constructions

374

Constructions inhabitées

41.18%

Constructions menacées

37.70%

état médiocre

7.22%

constructions dégradées

22.19%

Ruines

8.29%

Enquête fait au Janvier 2000 sur l’identication des bâtiments

PLACE MISART

BOUL

EVAR

D

du

La Maison Kouddane occupe un place stratégique très facile a accéder notamment elle est avoisinante de la place Mizart, lieu de rencontre.

75


Cependant, comme leur intervention et leur intérêt sont motivés principalement par le savoir faire et les techniques locales, on ressent dans leur démarche, ce coté technique. Une prise en compte minimale de l’aspect culturel, dans le sens où ils ne se sont pas attardés sur les sources des problèmes d’abandon, et se sont attaqués directement à la réhabilitation et l’emploi de techniques traditionnelles. Or comme je l’ai cité précédemment, le souci vient d’une interprétation de la notion d’héritage, et du fait que les habitants ne perçoivent plus leur habitat traditionnel de la même manière, donc même si on résolvait les problèmes techniques cela reste insuffisant pour encourager les habitants à réinvestir leur argent dans le ksar, et l’habiter de nouveau. Pour ma part, je salue l’initiative de la construction d’une école de formation33, et je salue aussi le travail de recherche mené, visant à adapter leur vision du patrimoine dans ksar l’Maiz. Ce qui est dommage, c’est le non aboutissement de l’intervention. Leur travail aurait pu être plus complet accompagné d’une étude anthropologique, pour mieux cerner les problèmes empêchant la prise de conscience par les ksouriens. Le vrai problème aujourd’hui c’est la prise de conscience vis à vis au ksar comme patrimoine et héritage collectif, qui se fait très lentement. On pourrait imaginer une association collaboratrice, représentant le ksar, et s’associant aux italiens afin d’échanger, et de s’approfondir sur les vrais problèmes d’abandons, des habitants, de l’entretien du ksar, et de l’avenir du ksar. Sachant que les italiens projetaient d’intervenir à long terme dans d’autres habitations et s’engager dans une série de réhabilitations. Jusqu’à remettre en état l’ensemble du tissu ancien de ksar l’Maiz.

adrement anistique: Lamaiz

projet de auration a Maison 76 ddane

1 2 3

encadrement urbanistique: ksar Lamaiz

le projet de restauration de la Maison Kouddane

le projet de conversion

Centre de formation pourlaladurabilité du construction en terre projet crue et l’utilisation des techniques traditionnelles 33

4


Fig 34 : Documents d’analyse visant à repérer les enjeux du site et du territoire source : service technique de la mairie de Figuig

coupe p projet p j

ACCORD DE KYOTO: import problème énergétique dans la res du patrimoine de bâtiment existant

éclairage avec lumière naturelle ventilation naturelle Puits canadien = système de clima naturelle

Chem lumiè sur la et ja sées cône

Fig 35 : Axonométrie décontextualisée de la maison Kouddane source : service technique de la mairie de Figuig

Fig 36 : Coupe longitudinale d’analyse de la maison Kouddane source : service technique de la mairie de Figuig

77


LÉGENDE FONCTIONNE

t :

e n n

e

u

plan rez-de-chaussée LÉGENDE FONCTIONNE

plan premier étage

78


Fig 37 : plans d’analyse de la maison Kouddane avec la répartition programmatique de la nouvelle école source : service technique de la mairie de Figuig

haussée

ier étage

DESTINATION D’USAGE

Maison Koudanne = centre de formation

+ siège administratif + maison d’hotes BÂTIMENT A : Plan Rez-de-chaussée _ bureaux administratifs du centre de formation, accès indépendant _ Premier étage divisé entre maison d’hôte et école (salle informatique, salle de presse). BÂTIMENT B : centre de formation _ 4 classes, salle étude, bibliothèque, secrétariat étudiants, bloc services. Bâtiment de grandes dimensions. BÂTIMENT D : centre de formation _ salle professeurs, secrétariat, salle conférences, laboratoire modèle, salle exposition, salle projection. BÂTIMENT C : maison d’ hôte _ salle de déjeuner, cuisine, salle de bain, 8 chambres. Bâtiment plus petit. Un accès indépendant au sud. La bibliothèque sera accessible au large public pour bénicier du matériel disponible et pour amorcer un processus de reconstruction du quartier entier.

but architectural + social chantier pilote + chantier école Maison d’hôte destinée à l’accueil de tout ce qui sont en relation avec des activités de coopération locale et internationale (étudiants, professeurs, experts de secteur, opératoires culturels, etc.). Sa gestion pourrait être conée à une association locale des femmes, qu’elle s’occuperait de l’organisation. 79


2-2 Une prise de conscience partielle face aux problèmes de la copropriété PRISE DE CONSCIENCE DE LA « BACHAWYA34 » Dans la phrase de Ruskin; « La plus grande gloire d’un édifice réside dans son âge et dans la force avec laquelle sa voix s’adresse à nous. ».35 Cette citation nous renvoie directement à la définition du Ksar, qui a pu survivre à travers des décennies voir des siècles, survivre aux temps de guerres, catastrophes naturelles, mais encore et c’est la plus dure des épreuves au cœur du problème : la négligence des ses propriétaires (héritiers des grandes familles fondatrices). Ces héritiers ont préférés vivre dans les grandes agglomérations, mais malgré tous ces malheurs, rien n’a empêché le ksar de rester debout et fier, mais pour encore combien de temps ? Quand je lis ces quelques phrases, dans un sens je l’associe à la définition même du Ksar, qui a survécut aux périples du temps, des guerres36 et de la négligence, et qui maintenant à cause de l’abandon de ses anciens habitants crie puissamment au secours, et reste malgré tout debout, dans la force de ces édifices installés depuis des années. «  Sans elle (l’architecture) nous ne pouvons pas nous remémorer » John Ruskin37 Dans cette citation on nous explique que l’entretien est avant tout un devoir moral qui exige que les demeures soient élevées avec « soin, patience, amour et diligence ». Tout comme le sont ces édifices occidentaux, qui grâce à plusieurs lois sur la protection et l’entretien de ces derniers, sont toujours debout et témoignent d’une identité forte. Ruskin et à juste titre nous rappelle que l’architecture est la preuve vivante d’une histoire qu’a connu l’humain lors d’une période, et que la voir et la revoir nous permet rappelle le passé. L’architecture n’est plus cantonnée à sa définition primaire. Actuellement chaque bâtiment, même une éraflure dans un mur, raconte une histoire, un vécu. Des preuves vivantes d’épreuves passées , de joies vécues, on jurerait que les plafonds et les murs nous murmurent 80

34

Mairie de Figuig.

CHOAY Françoise , Le Patrimoine en questions, Seuil,(extrait de John Ruskin, «La lampe de la mémoire», 1849) p.130. 35

Conflits interksouriens, essentiellement à cause de l’eau 36

CHOAY Françoise , Le Patrimoine en questions, Seuil,(extrait de John Ruskin, «La lampe de la mémoire», 1849) p.129 37


des contes. Pour certains bâtiments, y toucher même pour les rénover devient blasphématoire. CHOAY Françoise , Le Patrimoine en questions, Seuil,(extrait de John Ruskin, «La lampe de la mémoire», 1849) 38

« L’Architecture ne saurait jamais se développer à moins d’être soumise à une loi nationale ».38 Si les propriétaires de ces Ksours ne prennent pas l’initiative de rénover (faute de moyen ou plus fréquemment d’envie) l’ordre public saura retrouver les fonds nécessaires pour initier la réparation de ces édifices. Le ksar, l’architecture du ksar et son entretien, obéissaient avant à des règles communautaires qui régissaient la vie à l’intérieur du ksar. Une organisation basée sur la collectivité dans la gestion, un savoir faire maîtrisé par tout le monde et un rapport particulier à l’héritage collectif. Aujourd’hui la Bachawya (mairie), a remplacé ce rôle en reprenant en main la réhabilitation partielle du ksar, c’est à dire financer la remise à niveau des artères principales (ruelles) et des points de repères comme les mosquées et les mausolées. Cette prise en main est une bonne initiative, de la part de la mairie, ce qu’ils ont commencé à faire à partir de l’indépendance du Maroc en 1956. Ils devraient chercher à s’étendre petit à petit sur l’ensemble du ksar, puisque ce qui fait patrimoine justement, et qui est un héritage collectif, ce ne sont pas juste les repères du ksar. Que seraient ces mosquées et ces mausolées sans les habitants et leurs habitations, qui les investissaient et pratiquaient des activités autour et dedans ?

S’INSPIRER DE L’ANCIEN POUR INTERVENIR DANS LE KSAR AUJOURD’HUI CHOAY Françoise , Le Patrimoine en questions, Seuil,(extrait de John Ruskin, «La lampe de la mémoire», 1849) 39

« L’architecture d’une nation est grande seulement lorsqu’elle est aussi universelle et solidement établie que sa langue. » S’exprime sur l’originalité : « un homme doué adoptera le style en vigueur de son temps, quel qu’il soit  », liberté possible mais «  C’est seulement à partir d’un parfait maniement de la langue et des règles de l’architecture qui lui correspondent que la naissance de styles nouveaux peut être intelligible. »39 Ruskin montre son excitation et son espoir avec les nouvelles possibilités matérielles offertes 81


par la science. La manière avec laquelle on agit dans la reconstruction du ksar aujourd’hui, est d’une telle brutalité. Le même problème se répète : une mauvaise manœuvre de certaines maisons , et avec des matériaux modernes qui sont mal employés. Le résultat contraste avec l’architecture vernaculaire existante du ksar. Cela tend à nous démontrer à quel point on devrait se référer aux techniques anciennes et s’inspirer un maximum du legs des anciens. Même si des fois il n’est pas nécessaire de mélanger la modernité et l’antiquité. Le modèle est déjà existant dans le cas du ksar de Figuig. Pourquoi chercher une inspiration ailleurs sans utiliser l’existant? Sans même chercher à le développer, ne serait-ce qu’en l’adaptant aux usages d’aujourd’hui sans le défigurer40. Le souci est de le protéger et le rendre habitable, quoi qu’il en soit le phénix est censé renaître plus fort et plus beau de ses cendres.

Modifier son esthétique et la remplacer par des façades fades, avec des matériaux comme le ciment et le parpaing. 40

INTERVENTION RAPIDE POUR SAUVEGARDER UN MAXIMUM À son époque, Ruskin dénonçait déjà l’uniformité des villes. Et affirmait haut et fort dans ses écrits la nécessité d’agir vite. « Une association pourrait être créée. » Voilà ce qu’il réclamait. «  Après nous pourrons créer, mais c’est aujourd’hui seulement que nous pouvons préserver ».41 Intervenir le plus rapidement possible pour limiter les dégâts; est-ce toujours possible et évident ? Sans pour autant figer l’architecture, on ne veut pas muséifier42 un héritage, mais le développer et le rendre habitable, pour ses propriétaires, de nouveaux propriétaires, ou tout simplement les amoureux de l’histoire et de la vie, qui viendraient lire et comprendre l’identité de ce territoire à travers de leur héritage architectural collectif. Comment combiner et joindre l’utile à l’agréable ? À ce niveau on ne cherche plus à parler du Ksar mais à trouver des solutions, le pourquoi le comment et le quand. Développer des moyens et des approches pour investir et occuper des édifices ksouriens, sans les sacraliser et les figer dans le temps est possible, mais le souci c’est de réunir l’équipement et l’équipe qui répondraient aux besoins des habitants présents et futurs. Il faut faire attention et faire en sorte de répondre aux 82

CHOAY Françoise , Le Patrimoine en questions, Seuil,(extrait de John Ruskin, «La lampe de la mémoire», 1849), p.142. 41

Le figer dans son temps et lui donner le caractère d’un musée. 42


Importance du problème énergétique dans la restauration du patrimoine de bâtiment existant. 43

CHOAY Françoise , Le Patrimoine en questions, Seuil,(extrait de Gustavo Giovannoni, «L’urbanisme face aux villes»). 44

normes de confort, pour que la réutilisation de ces maisons soit facile. L’accord de KYOTO43 le stipule, comprenant la prise en compte de l’éclairage avec la lumière naturelle et l’usage du système existante de ventilation naturelle par les ruelles ombrées. Mais le point à ne jamais négliger, c’est que modernité n’est pas toujours un synonyme de préservation. La tâche semble cependant rude mais pas insurmontable. En effet il s’agit ici de jouer finement, et c’est à ce moment là qu’intervient l’architecte, il devra jouer avec les produits du passé, et intégrer les facilités. Gustavo Giovannoni répond à d’autres problématiques, à plus grande échelle, en évoquant l’impact de l’élément «cinématique» qui permet de s’étendre. L’apparition de nouveaux quartiers et les problèmes concernant les villes anciennes : comme la rénovation des centres anciens et de leur adaptation aux nouvelles fonctions de la vie moderne. Dans la majorité des cas le centre ancien est resté le centre de la ville moderne subissant une augmentation de la valeur . Donnant un lieu d’ajout, de surélévations… Des greffes qui détruisent l’harmonie de la ville et rendent impossible de mêler moderne et ancien puisque l’ancien est inadapté à la nouvelle urbanisation44 et le nouveau en rupture totale avec le site et le territoire. Dans ksar l’Maiz, la coordination des nouveaux quartiers avec l’ancien et l’aménagement local de ce dernier, se font dans une incohérence totale. On n’arrive plus à lire les anciens remparts du ksar, ni même de distinguer les différentes couches le constituant. Ce qui demeure grave, c’est les réhabilitations au sein même du ksar en matériaux mal employés comme le ciment et le parpaings. Défigurant d’une manière agressive l’architecture existante et le dévalorisant.

UN NOUVEL HABITAT INHABITABLE SANS LES MOYENS TECHNOLOGIQUES CHOAY Françoise , Le Patrimoine en questions, Seuil,(extrait de Gustavo Giovannoni, «L’éclaircissement urbanistique des centres anciens», 1913). 45

Giovannoni nous explique que les problèmes d’hygiène sont dû au manque d’entretien. Dénonçant la dégradation rapide des édifices récents (de son époque). Il insiste beaucoup sur les moyens de s’appuyer à l’existant et le maintien d’une harmonie entre l’ancien et le nouveau45. Aujourd’hui Figuig connait un sérieux problème de dégradation au niveau des « nouvelles  » habitations 83


au cœur même du ksar, son extension, mais aussi les nouveaux quartiers (plus au nord). Les habitants conscients de la fragilité de leur nouvelles habitations préfèrent malgré tout reconstruire ou reconstruire leurs maisons dans le ksar. Sachant d’avance que les nouvelles techniques ne vont pas résister face aux intempéries et que l’année qui suivra, au meilleur des cas ils se retrouveront avec des trous au plafond et autres fissures. Il faut donc réfléchir à de nouvelles solutions pour rendre leur habitat solide, et l’adapter aux conditions du site. En revenant aux méthodes antérieurs et les moderniser (augmenter leurs performances) sans les changer complètement, mais aussi investir dans des matériaux solides. L’ancien n’est pas synonyme de dépassé, et matériau solide n’est pas synonyme non plus de coûteux. L’exemple qui me vient à l’esprit, celui de feu Abdeslam Benali46 qui a construit dans sa maison un plafond solide, perdurant plus de quarante ans. Un autre habitant a voulu récemment reproduire le même plafond dans sa maison. Mais le plafond a résisté à peine quelques mois avant de s’effondrer. Cela nous démontre à quel point les reproductions sont faites sans comprendre comment ça tient, et sont juste là pour leur coté esthétique, sans quête de performance. Les problèmes liés à la bio climatique, c’est à dire les murs en béton armé (ou parpaings, ciment) résistent beaucoup moins au climat subtropical de Figuig, qui est très chaud l’été, et qui peut rapidement atteindre des températures très basses en dessous de 0 degré. L’année dernière les habitants étaient surpris par la neige. J’ai eu l’occasion d’expérimenter ce nouvel habitat, l’été dernier où j’étais convié à un déjeuner familial chez la famille Kouddane. Une journée d’été particulièrement chaude, la maison contenait la chaleur, malgré la présence des systèmes de ventilations. L’après-midi, en essayant de faire une sieste, les ventilateurs bruyants ont été éteints. Il a fallu moins d’un quart d’heure pour que la chaleur s’infiltre dans la chambre, on pouvait tout aussi bien dormir sous le soleil… Cette expérience m’a montrée encore une fois à quel point il y a des contraintes dans ces nouvelles manières de construire, et que les espaces de la maison, sans les moyens technologiques comme le chauffage pour l’hiver et la climatisation pour l’été, étaient invivables. 84

Mon grand-père paternel, qui était maçon à Paris, et avait l’habitude de revenir d’année en année pour vérifier et conserver son héritage dans le ksar. 46


3/ Comment pourrait-on sauver le ksar ?

Fig 38 : Vue depuis une toiture au centre de ksar l’Maiz, vers le SUD de la palmeraie source : photo personnelle

85


a / Sensibiliser à travers le coté associatif Il existe plusieurs associations dans chaque ksar, qui avant tout avaient pour but de le sauvegarder, et dans ce sens de la sauvegarde, promouvoir sa culture, et affirmer son identité régionale; l’agriculture (dattes), gastronomie, coutumes, rituels (zaouia, mausolées), savoir-faire techniques etc. Le souci qui se posait, est que ces associations ne remplissent pas vraiment le rôle principal, qui est de la sauvegarde de l’héritage du ksar comme un patrimoine architectural. Ils se doivent alors de sensibiliser, les habitants, de leur héritage et contribuer progressivement à une prise de conscience, passant de la prise de conscience partielle à une prise de conscience générale. C’est une manière de retrouver l’esprit du ksar, ce coté culturel qui rassemblait tout le monde pour la même cause. Donc cet enjeu associatif doit être renforcé, et exploité dans la perspective de la sauvegarde et la sensibilisation au devenir du ksar. Nouer contact avec les coopératives et les centres de formations alentours est une opportunité pour amener de l’activité. L’implantation de ces différents programmes dans le ksar vont encourager les ksouriens à y céder leur habitations abandonnées. Proposant une autre manière de le percevoir et de se l’approprier, ce qui renforcera le lien entre les habitants de Figuig et ce legs ksourien. D’autant plus que ces associations obtiennent des aides de la mairie, sans inspection sur comment et dans quoi leur argent est dépensé. Des rapports rédigés seront alors nécessaires et indispensables, pour expliciter les objectifs de l’association, la gestion de leurs budgets, leurs travaux et leur programme s’il le faut pour juger de sa pertinence et décider l’octroiement de ces aides. La mosquée est perçue comme un média influent et peut constituer un enjeu important, puisqu’à Figuig, la plupart des habitants sont pratiquants et ont l’habitude de faire leur prières quotidiennes dans les mosquées. Pourquoi ne pas en profiter pour introduire cette notion de sauvegarde au sein même des discours de l’imam47?

86

Religieux musulman à même de diriger les prières et les précéder d’un discours culturel, ou de créer un débat sur des sujets d’actualité. 47


b / Renforcer les services d’entretien du ksar La Bachawya (mairie), s’occupe depuis l’indépendance du Maroc en 1956, de l’entretien des différents repères et éléments structurant du ksar, comme les mosquées, les artères principales -ruelles traversant le ksar-, les zaouias, les mausolées... CHOAY Françoise , Le Patrimoine en questions, Seuil, (extrait de Eugène Viollet-le-Duc « Entretiens sur l’architecture », 1863 et 1872). 48

« Restaurer un édifice, ce n’est pas l’entretenir, le réparer ou le refaire, c’est le rétablir dans un état complet qui peut n’avoir jamais existé à un moment donné. » Eugène Viollet-le-Duc48 Comme disait Viollet-le-Duc, il faut faire attention à la manière avec laquelle ces travaux de restaurations proches des réhabilitations sont faites. Éviter de tomber dans la «muséification», mais d’après la visite effectuée à Figuig, cette crainte de «muséifier» les repères du ksar s’est dissipée en remarquant qu’ils ont toujours chercher à exécuter les réhabilitations dans le même esprit de l’architecture existante, pour la plupart des édifices. Par conséquent, une portée plus élargie et étendue de ces travaux d’entretiens est nécessaire, pour conserver au moins le tissu ancien, donc les premiers remparts du ksar. Ce qui contribuerait à sa sauvegarde, de la même manière qu’ils ont entretenus jusqu’à aujourd’hui les points de repères ksouriens. Le ksar doit être considéré entièrement comme un héritage, ce qui devrait être le cas de ksar l’Maiz. La contribution peut prendre plusieurs formes, des lois, des aides financières et un service spécialisé. En termes juridiques, il peut y avoir des lois pour sanctionner les habitations abandonnées depuis plusieurs années avec une absence d’entretien, et cela concernerait les anciens habitants vivant à l’étranger qui ont cessé de retourner à Figuig. Ainsi sans prise de position par rapport à leur héritage, et sans volonté de le céder à un privé, aux voisins ou à la mairie. Ces lois auront pour but donc de mettre la pression sur d’anciens propriétaires qui ne considèrent plus leur héritage comme tel puisqu’il a été voué à l’abandon. Et cela les pousserait à prendre une décision ferme et claire, soit d’agir pour la sauvegarde de leur maison et donc du ksar, soit céder leur propriété abandonnée à celui ou ceux qui pourront mieux la gérer. 87


c / Création d’une nouvelle «Jmâa» « Le passé est passé, mais il faut le fouiller avec soin, avec sincérité, s’attacher non pas à le faire revivre, mais à le connaître, pour s’en servir.»49 La jmâa jouait le rôle de l’administration et la gestion du ksar d’hier, en prenant des décisions collectives sur son entretien, son devenir, les éventuels modifications et réhabilitations, les extensions etc. Actuellement, cette Jmâa a disparue, mais il serait bien de s’en inspirer, de leur mode opératoire, leur manière d’agir, et l’expérience qu’ils avaient. La nouvelle Jmâa ne sera pas comme celle d’hier, mais jouera le même rôle, de stabilisateur de l’entité ksourienne. Elle sera composée de plusieurs acteurs , cadres, architectes, anthropologues, génie civil, quelques habitants permanents du ksar, maçons maîtrisant les techniques locales et traditionnelles etc. Toutes ces disciplines permettront de diagnostiquer les problèmes techniques et sociaux du ksar, et en fonction des réunions qu’ils auront, décideront de la manière d’y intervenir, avec bien sûr un plan guide, et en élaborant un programme sur le long terme. Ce programme comprendrait l’injection progressive des activités complétant le ksar, et contribuerait à son dynamisme et à sa résurrection. Le projet des italiens est un bon exemple -avec leur école de formation aux techniques locales et traditionnelles- qui comme ils l’ont prouvé, ont utilisés les potentiels d’une grande maison composée de trois habitations. Mais il faut toujours prendre en compte l’échelle du ksar, et rester dans le raisonnable sans excéder ses capacités. L’éventuelle possibilité à habiter de nouveau dans le ksar est une piste à approfondir aussi. La nouvelle Jmâa verrait le jour, comme nouvel organisme financé par l’état, ou composé de bénévolat ou les deux. Puisque bon nombre de figuiguis, cotisent et souhaitent agir pour le ksar, mais si l’on regroupait toutes ces actions et ces bonnes volontés, cela pourrait efficacement constituer un nouvel espoir pour la sauvegarde du ksar de Figuig, et les autres ksours pourraient s’en inspirer pour agir à leur tour et décider de l’avenir de leur héritage, donc de leur identité. 88

CHOAY Françoise , Le Patrimoine en questions, Seuil, (extrait de Eugène Viollet-le-Duc « Entretiens sur l’architecture », 1863 et 1872). 49


d / Le tourisme «utile» comme enjeu Figuig est une ville avec le terme d’héritage en phase transitoire, en passant d’un héritage collectif partagé hier entre copropriétaires et héritiers du ksar, à une propriété collective de la ville. Se retrouvant si on suit le cours des choses, comme un héritage à une échelle plus importante, régional et ensuite nationale. On ne peut pas parler d’héritage national, sans évoquer la question touristique, qui prend plusieurs formes, et vise plusieurs types de touristes. Le tourisme culturel est la forme de tourisme la plus adaptée, par son aspect et son approche sensible du patrimoine. Cependant, la ville de Figuig n’est pas pour autant préparée pour accueillir des touristes, ni en terme de capacités d’accueil (en nombre lits) ni avec des équipements nécessaires et des commerces répondant aux besoins des visiteurs, (Il n y a pas vraiment de restaurants ou d’endroits servant la gastronomie locale). Pourtant, plusieurs initiatives ont été entreprises pour promouvoir leur culture, leur architecture et leur histoire. Une tour reconvertie en kiosque touristique mais sans intérêt (inutilisée aujourd’hui), des livrets et des associations de tourisme, qui encouragent à ce qu’on reconnaisse Figuig comme patrimoine régional représentant la culture oasienne. Le ksar témoigne par ce biais de l’empreinte qu’a pu laissé l’homme dans un territoire pré-saharien et à caractère oasien. La question de l’image du lieu et du marketing culturel et touristique se pose. Puisque si l’on admet que le tourisme culturel est l’un des aspects importants du patrimoine et de la mise en valeur de cet héritage, l’image à commercialiser sur le terrain ‘touristique’ doit à la fois séduire pour attirer les visiteurs, tout en correspondant un à la réalité; les interventions et les nouveaux programmes injectés dans le ksar au futur doivent respecter l’échelle et les intérêts des habitants, tout en répondant prioritairement à leurs besoins. Les associations sensibilisatrices peuvent être préparées pour jouer ce rôle, et déclencher une prise de conscience, valorisant l’importance capitale de s’ouvrir et de promouvoir leur culture, et encourageant les visiteurs à vivre et expérimenter l’habitat traditionnel au cœur du ksar. Leur expliquer l’importance du tourisme comme moteur de création d’opportunités de travail, donc qui va contribuer à l’économie de la ville et de la région. 89


CONCLUSION

Comment une réinterprétation de la notion d’héritage va-t-elle sauver le ksar ? Que conclure de cet aperçu, bien anthropologique, d’un sujet qui pourrait à bien des égards paraître réfutant la notion du patrimoine. Comment à une époque où contextualisme50 et caractère identitaire et sociétal sont des valeurs que l’on cherche à retrouver, dans une architecture dénuée de sens et de valeur, puisqu’on l’abandonne progressivement? On remarquera que nous avons beaucoup abordé la question de l’héritage, celle de la propriété collective. Cet ensemble de valeurs regroupés sous un socle culturel, mais finalement on aborde peu les manières de réhabiliter l’intérieur des habitations et celle de les rendre plus confortables, pour une meilleure appropriation et adaptation aux pratiques contemporaines de l’homme. Jugeant que cette piste réflexive ne pourrait pas exister sans prise de conscience du devenir du ksar. Il m’a semblé inévitable de rebondir sur l’interprétation actuelle de cette notion d’héritage, et la tournure qu’elle a prit pendant les dernières décennies. Cela a causé la dégradation et l’abandon de l’architecture du ksar, ce qui impacterait directement son identité. Alors que le ksar d’aujourd’hui intéresse pour son esthétique, fascinant avec l’habilité et l’entretien des ksouriens qui ont permit de le sauvegarder hier. On est arrivés à une phase transitoire de l’interprétation de l’héritage, entre quête de confort d’un côté, et un mimétisme sans prise de conscience de ce que l’on croit être une architecture «moderne», le changement de mode de vie, mais aussi de politique en ce qui concerne la gestion du ksar actuel. Et d’un autre côté, un rapport plus matériel à l’héritage, considérant l’habitat ksourien comme un 90

Le contextualisme en philosophie de la connaissance est la thèse selon laquelle les attributions de connaissance peuvent changer de valeur de vérité d’un contexte de conversation à l’autre. 50


habitat ‘démodé’ et difficile à entretenir. Malgré cela, la conservation de la copropriété demeure en refusant de la céder, et en préférant de la voir tomber petit à petit, plutôt que de trouver une solution mature et prendre des décisions en faveur de sa sauvegarde. L’attachement identitaire des ksouriens ou anciens ksouriens est évident dans cette situation, chose que j’ai comprit lors des différents entretiens. Il existe donc un fort attachement identitaire et une revendication évidente du lien au ksar. Malheureusement ce fait ne se traduit pas par un entretien ou une remise en état du bâti représentant cette identité. Ainsi, dans les deux cas, les personnes qui ont les moyens ne vont quasiment jamais investir dans la réfection de l’ancienne demeure familiale, ou l’entretien du tissu traditionnel et ancien, mais plutôt dans la construction d’édifices neufs, tout en se prévalant d’un attachement profond au legs de leurs ancêtres, un lien relevant uniquement de la nostalgie, que les générations les succédant seront incapables de comprendre. L’image du territoire n’est pas vraiment associée au patrimoine. Puisque quand on parle de Figuig au gens qui ne la connaissent pas, la première image qu’ils auront en tête est celle de l’isolement, d’un désert aride, d’une contrée lointaine, mais rarement de paradis oasien, de paysage captivant ou de patrimoine bâti comme les sept ksours de Figuig, faisant la fierté des locaux.

Voir la déclaration de l’inscription de Figuig comme patrimoine mondial de l’UNESCO, dans les annexes p.108. 51

La diversité du patrimoine figuigui représente une grande opportunité d’une réinterprétation de leur héritage et de leur identité, composée d’une diversité ethnique (amazigh, arabes, juifs, noirs..). Se reflétant dans sa partie construite et dans ses édifices, Figuig est un modèle de culture oasienne. C’est une architecture en terre avec des techniques locales, sans oublier le patrimoine que constitue l’eau, sans lequel les sept ksours n’auraient jamais vu le jour. D’ailleurs, l’oasis de Figuig est inscrit depuis 2011 dans la liste du patrimoine mondial de l’UNESCO51. Pour finir, et à travers cet exercice de mise en tension de l’acte de préservation du patrimoine sur un territoire particulier comme celui de Figuig, il était 91


important de démontrer des permanences, qui d’ailleurs peuvent se retrouver dans d’autres lieux du Maroc en différant de près des techniques et de leur histoire. Il est également important de constater que ce sont des questions d’actualité qui doivent être mises en scène. Dans notre rapport à l’héritage d’aujourd’hui, il s’agit d’analyser ces questions et de baser dessus l’action future. Il faut pour cela, et en particulier pour sortir d’une approche nostalgique du patrimoine, adresser les revendications dans les bonnes directions, et elles sont multiples et cités dans la troisième sous-partie du second chapitre. On va retenir deux éléments principaux pour sauver la cause du ksar : Le premier élément concerne une répartition équitable des responsabilités, et en particulier dans la place que prendra la bachawya locale dans la décision et l’action jusqu’à la sanction. Il est indispensable que la prise de conscience de l’héritage soit considérée comme une prise de conscience fondamentale, et que cette notion soit réappropriée à nouveau par les locaux, en diminuant jusqu’à faire disparaitre les massacres qu’a subit le ksar lors de cette période transitoire. Le second, s’illustre dans la sensibilisation. Il est important que cette dernière, à commencer par l’éducation, joue un rôle irremplaçable dans la construction de la perception de l’héritage d’hier, et dans l’appropriation de cette culture grâce à un nouveau rapport au patrimoine. Ainsi, au niveau des institutions éducatives comme l’école et sensibilisatrices comme les mosquées et les associations réclamant une identité figuiguie, la question de l’héritage collectif doit être considérée comme la priorité numéro un, en termes d’apprentissage et de recherche. Et si on ne se mobilise pas pour impliquer par ces moyens les citoyens figuigui dans leur patrimoine, ils continueront à ne pas se sentir concernés par la préservation de leur héritage et le massacre du ksar et sa dégradation vont triompher.

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Fig 39 : ruines d’une maison de ksar l’Maiz source : photo personnelle

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BIBLIOGRAPHIE Ouvrages BERAHAB Oukacha, Figuig, choix de correspondances marocaines et francaises, 2003 AJAJA Mohammed, Figuig et les figuiguis, 2010 MAHFOUDI Jamal, Études des architectures régionales de l’Oriental, analyse et recommandations, Direction de l’Architecture, Rabat, 1998. ZAÏD Omar - Figuig (Maroc Oriental) : l’aménagement et les mutations de l’espace oasien. Thèse de doctorat de géographie, Université de Paris I, 1992, FATHY HASSAN, Construire avec le peuple, Histoire d’un village d’Egypte, Gourna , Actes Sud,1996. RAVEREAU André, La Casbah d’Alger, et le site créa la ville, Actes Sud, 1989. RAVEREAU André, Le M’Zab, une leçon d’architecture, Actes Sud, 2003. CHOAY Francoise , Le Patrimoine en questions, Seuil, 2002. CHOAY Francoise , L’allégorie du patrimoine, Seuil, 1996.

ENTRETIENS Fatna Bent Lahcen, habitante permanente à ksar l’Maiz, 5 août 2016, durée de l’entretien : 2h00. Driss KOUDDANE, frère de Hassan Kouddane, et habitant dans les périodes de vacances à ksar l’Maiz, 24 août 2017, durée de l’entretien : 1h45.

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Brahim AL MINSARI, Maçon et spécialiste des techniques traditionnelles Figuiguis, 25 août 2017, durée de l’entretien : 1h00. Abdelkader BENALI , Professeur et ancien habitant de ksar l’Maiz, ayant effectué plusieurs allers-retours à ksar l’Maiz, 08 septembre 2017, durée de l’entretien : 2h00. Abdeljebbar BENALI, Agriculteur et médecin, habitant vacancier à ksar l’Maiz, 17 août 2017, durée de l’entretien : 2h00. Maymouna BENALI, Ancienne habitante de Figuig, et pratiquante de différents rituels et coutumes du Ksar, 09 septembre 2017, durée de l’entretien : 35min.

Documentaires Amouddou TV , Figuig, le don des sources, 20 juillet 2014. lien : https://www.youtube.com/watch?v=vp_o6YFwmxA Université Paris Diderot , Figuig, carrefour des cultures, 03 juillet 2014. lien : https://www.youtube.com/ watch?v=th5A2pwBXzI

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// ANNEXES

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FICHES DE DIALOGUE - ENTRETIENS AVEC LES HABITANTS ET EX-HABITANTS

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NOM Prénom : KOUDDANE Driss (quinquagénaire)

Métier : Professeur de droit Sa place à Figuig : Habitant saisonnier, copropriétaire de la maison Kouddane à ksar l’Maiz Date de l’entretien : Août 2017 Lieu de l’entretien : Café Figuig Habitation actuelle : Maison de vacances; dans l’extension du Ksar Amis de la famille et quand j’étais petit, Driss et son frère avaient l’habitude de faire beaucoup d’aller-retours à Figuig, ramenant des dattes avec eux, du ksar. Amine Benali : Comment percevez-vous votre héritage? Il y a ceux qui ont déjà vécu cette vie dans le ksar, et ont toujours cette nostalgie, et veulent y retourner mais individuellement c’est impossible puisqu’on ne peut pas construire comme avant avec l’aide des voisins. Et même si on la construisait avec les matériaux et techniques traditionnelles, on va répondre uniquement à la dimension symbolique, mais elle sera dénuée de sentiments, presque sans cœur, juste la carcasse, le ksar étant plus qu’une architecture, c’est avant tout une culture. Et l’interprétation de cet héritage dépend des membres de la famille, on a pas tous le même avis. Lorsque la mairie nous a proposé de réhabiliter notre maison dans le ksar et y fonder une école par les italiens, on a pas hésité à leur céder la propriété. La preuve qu’on ne perçoit pas l’héritage dans sa dimension concrète est qu’on dépense de l’argent sans attendre de retour, uniquement pour le sauvegarder. L’héritage doit se partager et se vendre, on a ni vendu ni partagé. La raison principale derrière l’absence d’entretien régulier, c’est qu’il faut s’entendre avec tout les héritiers sur ce sujet et que tout le monde finance en même temps, mais c’est pas facile puisqu’on est éloignés aujourd’hui idéologiquement comme financièrement. A.B : Pourquoi avoir quitté la maison dans le ksar? C’est essentiellement à cause des problèmes d’entretien, la maison est très grande, et avant elle abritait une 40aine de membres, et c’était plus facile à entretenir puisque tout le monde y participait, avec le temps début des années 90 la famille s’est rétrécit; et l’entretien devenait pénible. Avec l’éclatement de la famille traditionnelle, on avait besoin de plus d’espace, les habitants cherchaient un lot de terrain pour construire leur propre maison, indépendante. Ce qu’il ne faut pas confondre avec notre cas; la maison 98


kouddane était la plus grande maison du ksar, réunissant 3 maisons qui communiquent entres elles, c’est bien le contraire qui nous a poussé à la quitter, c’est qu’elle devenait très grande pour pouvoir abriter qu’une dizaine de membres qui souhaitaient rester à Figuig dans le ksar. A.B : En quoi l’entretien du ksar devenait-il encombrant? La maison était construite en argile, donc en terre et en pierre pour le sous bassement et la détérioration était facile et fréquente. Il y avait un phénomène dans toute la ville qui était le changement du mode de construction, en employant de nouveaux matériaux plus faciles à entretenir. Et notre famille n’y a pas échappé compte tenu du rétrécissement des membres occupant notre maison dans le ksar, et leur age (vieilles personnes) qui avaient du mal à réhabiliter leur habitat et l’entretenir comme dans leur jeunesse. L’absence de voisins était une des raisons aussi qui a poussé à quitter le ksar, puisqu’on s’est retrouvés tout seuls dans le quartier, et on était les derniers à en être sortis. Avant, les voisins étaient importants dans l’entretien du ksar, on s’entre aidaient continuellement tout au long de l’année, par exemple je pouvais aider à entretenir les voisins. A.B : Comment trouvez-vous le nouvel habitat (en dehors du ksar)? nb : précisions, en matériaux transformés comme le ciment, les parpaings etc.. Je vous avoue que le nouvel habitat, après y avoir emménagé, est facile à entretenir, si on parlait d’hygiène. Cependant, comme le climat de Figuig est très chaud l’été, on est obligé d’utiliser la climatisation 24h/24 et quand il fait froid l’hiver utiliser le chauffage électrique 24h/24 sinon ça devient invivable. Et cette énergie nous coute de l’argent. Alor que dans le Ksar les murs de la maison était très épais, et résistaient aux fortes chaleurs, était bien ventilés grâce aux ruelles abrités... Et c’était très agréable à vivre, on y revient de temps en temps pour y ressentir cette fraicheur par nostalgie. A.B : Ksar de Figuig, culture ou architecture? Certainement une culture. Je vous résumerais cette culture en un seul mot, Tajannoud, qui est une habitude ancrée dans la culture des ksouriens, consistant à entretenir d’urgence les toitures, dès qu’il commence à pleuvoir, en prenant dans ses mains de la terre et grimper sur le toit pour boucher les trous et les failles empêchant l’eau de s’infiltrer et pour minimiser les dégâts. Il y avait pleins d’autres habitudes qui, accumulés, reflétaient une culture, un mode de vie, une autosuffisance, une solidarité, un esprit collectif quand il s’agissait d’entretenir le ksar. 99


NOM Prénom : Fatna Bent Lahcen (octogénaire)

Métier : Femme au foyer Sa place à Figuig : Habitante permanente, dans le ksar, la partie ancienne Date de l’entretien : Août 2017 Lieu de l’entretien : Dans sa maison à Ksar l’Maiz Habitation actuelle : Ksar l’Maiz centre En prenant quelques photos de maisons en ruines dans le ksar, Fatna s’est approché de moi en me demandant qui suisje par rapport au Ksar, et prétendait de connaitre toute ma famille puisqu’ils étaient voisins. Amine Benali : Comment percevez-vous votre héritage? Mon héritage est toujours là, au beau milieu des ruines qui l’entourent, et je me suis juré, que je ne quitterais jamais le ksar, sinon je serais maudite par Dieu le tout puissant, je suis une petite fille de Sidi Abdeljebbar El Figuigui et mon devoir est d’honorer sa mémoire. Je m’y accroche comme je peux, même si je n’ai plus l’énergie comme quand j’étais jeune. Malheureusement les habitants ont changés, et ont perdu l’habitude de l’entretenir collectivement comme on le faisait avant. A.B : Pourquoi avoir quitté la maison dans le ksar? Je ne l’ai jamais quitté, comme je l’ai mentionné tout à l’heure, c’est vrai que tout le monde est partis, mais je regrette cette époque ou l’on faisait tout collectivement, tiens, ta grand mère va bien d’ailleurs? Ah chère Maymouna, j’ai ouvert mes yeux dans le ksar en compagnie de Maymouna, on jouait, on cuisinait on faisait tout ensemble puisqu’on est voisins dans la même ruelle, j’ai pleins de souvenirs qui me reviennent en tête (en versant quelques larmes). Si seulement elle était encore là, je ne sais pas qu’est ce qui lui a prit de quitter le ksar comme ça. En ce qui me concerne je voudrais mourir dans la maison de mes ancêtres, et enterrée dans le cimetière de ksar l’Maiz. A.B : En quoi l’entretien du ksar devenait-il encombrant? Je vis toute seule dans la maison, depuis 4 ans, ma fille s’est mariée et a rejoint son mari dans leur demeure. L’entretien de la maison est très pénible, comme tu as pu le constater je suis une vieille femme, et j’ai moi même besoin d’assistance, quelqu’un pour me faire les courses, puisque je suis handicapée, le ksar est vide, des fois je dois attendre 100


toute la journée pour croiser un enfant et lui demander de me chercher des choses à l’épicerie dans le centre. Il n’y plus de sécurité comme autrefois dans le ksar, avant tout le monde se connaissait, et on se faisaient confiance, il n y avait jamais de vols mais aujourd’hui, des étrangers rentrent dans le ksar et il se peut qu’ils volent des choses, comme les anciennes portes en bois et les matériaux qui coûtent chers comme le bois de laurier récupéré sur les anciennes charpentes. A.B : Comment trouvez-vous le nouvel habitat (en dehors du ksar)? nb : précisions, en matériaux transformés comme le ciment, les parpaings etc.. Le nouvel habitat a l’air très bien, dans le sens où l’on peut l’entretenir facilement, pas comme ma maison aujourd’hui, regarde les maisons dans l’extension du ksar; faite en marbre, et les sols en carrelages lisse, un seau d’eau et finit les saletés. C’est vrai que je galère avec l’entretien dans ma maison actuelle, même si j’ai prit l’habitude, et des fois je me dis pourquoi ne pas carreler le sol chez moi, et après j’hésite à le faire de peur que les anciens (ancêtres) n’apprécient pas ce luxe. Il faut rester modeste, tout comme notre terre qui l’a été depuis toujours. A.B : Ksar de Figuig, culture ou architecture? Sans aucune hésitation c’est une culture le ksar, on le pratique, on le vit, demandes à ton père et à ta grand mère comment la vie était agréable avant, on avait besoin de rien du tout. Tout était là, la nourriture, les dattes, le bétail, les fruits et les légumes qu’on cultivaient. Hélas, je ne sais pas quelle malédiction a prit les ksouriens pour qu’ils abandonnent comme ça leur héritage, j’ai du mal à le réaliser. À chaque fois que je ferme l’œil, je rêve du ksar d’hier, un ksar où les habitants connaissaient la valeur de chaque pierre, et de sa terre, où je tissais avec mes voisines dans la fraicheur du patio. Je ne sais pas si vous (les jeunes) allez connaître cette existence, et ce paradis qu’était Figuig autrefois..

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NOM Prénom : BENALI Abdelkader (sexagénaire)

Métier : Retraité - ancien professeur universitaire Sa place à Figuig : Ancien habitant de Figuig, possédant un héritage dans le Ksar Date de l’entretien : Septembre 2017 Lieu de l’entretien : Marrakech Habitation actuelle : Casablanca Il s’agit de mon père, qui nous emmenait à Figuig de temps en temps pour les grands évènements. J’ai pu avoir une idée sur la vie communautaire et la notion de solidarité à travers tout ce qu’il nous racontait, de sa mémoire collective et de celle de la famille. Amine Benali : Comment percevez-vous votre héritage? Les gens originaires de Figuig voient leur héritage matériel et personnel (anciennes maisons, jardins de palmiers, part d’eau des Foggaras, etc.) comme des biens hérités de leurs ancêtres et d’une valeur inestimable qu’en général on partage entre les frères lorsque c’est possible, mais presque jamais à vendre ou à céder même aux proches. L’héritage matériel commun pour le Ksar (Mosquées, Bahbouha et Ifli, etc.) est entretenu grâce à l’association du Ksar (Jemaa) qui veille à la bonne marche de ces édifices grâce aux différentes aides et dons qu’elle perçoit des originaires du Ksar qui habitent dans d’autres villes du Maroc ou à l’étranger et qui ont bien sur des moyens. Noter A.B : Pourquoi avoir quitté la maison dans le ksar? En général il y’avait toujours des extensions du Ksar Maiz plus ou moins importantes. Jusqu’à la fin du protectorat Français (années 50), ces extensions restent limitées et les constructions se réalisent en matériaux locaux. Apres le protectorat, la scolarisation des jeunes et moins jeunes de Figuig se généralise grâce à la construction des nouvelles écoles avec les moyens de bord, à l’aide des habitants et leurs dons. A partir des années 60, on note l’apparition des nouvelles constructions en pierres, en briques et dalles en ciment armé et c’était même à la mode. Il faut également noter que les jeunes instruits de Figuig commencent à occuper massivement les postes d’enseignants et autres fonctions publiques dans d’autres villes marocaines et une partie importante également rejoint les anciens qui travaillent en Europe et principalement en France, ce qui engendre l’exode en famille de ces habitants. A.B : En quoi l’entretien du ksar devenait-il encombrant? 102


Après l’exode massive des familles vers les villes marocaines et à l’étranger (regroupements familiales en France, années 70, 80 et 90) un grand nombre de maisons restent inhabitées, ce qui engendre le manque d’entretient pendant les périodes des pluies. Mêmes les maisons qui étaient encore habitées s’endommagent par l’absence d’entretien des maisons avoisinantes. Ce genre d’habitations exige qu’elles soient habitées toute l’année pour réparer immédiatement les endommagements lorsqu’ils se produisent, ce qui n’est pas possible pour les habitations abandonnées. A.B : Comment trouvez-vous le nouvel habitat (en dehors du ksar)? nb : précisions, en matériaux transformés comme le ciment, les parpaings etc. Le Ksar Maiz a connu une extension vers le sud dans les années soixante, mais elle est limitée par la palmerai. Une autre zone d’extension est située au Nord du Ksar (année 70, 80 et 90, etc.) qui elle se limite par des oueds et des montagnes. Une autre zone d’extension se situe au sud est qui est principalement constituée par les terrains des jardins. Toutes les habitations de ces zones présentent des rues plus larges pour le passage des véhicules, et sont construites de pierres, de briques et dalles en béton armé. A noter que ces maisons sont plus chaudes l’été et plus froides l’hiver comparées aux anciennes habitations. Elles se dégradent également par l’effet des intempéries et parce qu’elles ne sont pas habitées le long de l’année. Noter que la plus part de ces nouvelles habitations appartiennent à des gens de Figuig (du Ksar Maiz) qui habitent dans d’autres villes marocaines ou à l’étranger. A.B : Ksar de Figuig, culture ou architecture? L’architecture du Ksar Maiz et de ses habitations avaient un principal but c’est la vie en communauté et sa préservation. La ruine du Ksar (dans son ancienne forme) est dû aux causes évoquées précédemment, mais le désordre et l’absence d’une bonne gouvernance qui règnent dans la ville l’ont également accentué. L’héritage familial comme il est perçu à Figuig n’aide pas à la préservation du patrimoine familial. Cet héritage n’est ni pour partager (habitation) ni pour céder ou vendre aux proches ou autres, ce qui contribue à sa ruine rapide comme le ca actuellement du Ksar Maiz. Malgré que les jeunes du Ksar Maiz ont créé des diverses associations ( six ) pour œuvrer à la préservation du patrimoine personnel ou communautaire, leur travail et réalisation sur le terrain reste limité à cause, principalement, de leurs visions limitées et des conflits d’intérêts. 103


NOM Prénom : BENALI Maymouna (octogénaire)

Métier : Femme au foyer Sa place à Figuig : Ancienne habitante, ayant passé la majeure partie de sa vie à Figuig dans le ksar Date de l’entretien : Septembre 2017 Lieu de l’entretien : Mohammedia Habitation actuelle : Mohammedia Ma grand-mère paternelle, qui a joué un rôle majeur dans le maintien de la famille Benali, n’ayant jamais cessé de répéter : Il faut entretenir notre maison dans le ksar, et ne jamais l’abandonner. Elle fait partie des personnes qui ont le plus cette prise de conscience vis-à-vis de notre héritage et n’hésite pas à le rappeler chaque fois qu’elle en a l’occasion. Amine Benali : Comment percevez-vous votre héritage? Tout était merveilleux, utile et parlant. Les maisons, les ruelles, les jardins, les voisins et cousins etc. Même les palmiers et les dattes avaient une valeur inestimable. Aujourd’hui toutes ces choses ont perdu leurs valeurs et sont toutes abandonnées à leurs destins. Les maisons, les jardins etc. ne sont plus entretenus comme auparavant. Les maisons sont désertées et les jardins sont abandonnés. A.B : Pourquoi avoir quitté la maison dans le ksar? Les années cinquante ont connus la séparation du foyer familiale où habitaient les trois frères (dont mon mari) âpres leurs mariages. Donc en premier temps chacun habitait dans un coin de la même maison. Les frères sont partis ensuite travailler en France ou en Algérie, et a leur retour deux des trois frères ont acquis un terrain voisin et ont construit chacun sa nouvelle maison avec des pierres et ciment armé tout en entretenant l’ancienne maison (années soixante). A partir de 1970, les enfants, pour suivre leurs études (après le brevet) sont obligés d’aller au lycée à la ville la plus proche (Oujda) située à 385 Km de Figuig. Au même temps le mari a acheté une partie d’un commerce à Berkane (60 Km d’Oujda, soit 445 Km de Figuig) ce qui nous a contraint de déménager tous à Berkane au début des années 70. A.B : En quoi l’entretien du ksar devenait-il encombrant? Les maisons du ksar sont en terre avec de la toiture en branche de palmier et terre. Elles exigent donc un entretien continu surtout pendant le temps des pluies qui usent les murs et endommagent les toits. Les maisons (ou la plus part) étaient non habitées ce qui accélère leur endommagement 104


et les rend rapidement non utilisables. De même il est pratiquement impossible d’engager quelqu’un pour veiller sur l’entretien des anciennes maisons ou de les louer, en plus de l’insuffisance des moyens matériels ; et dans la plus part des cas il y a également l’absence de compréhension entre les différents héritiers. A.B : Comment trouvez-vous le nouvel habitat (en dehors du ksar)? nb : précisions, en matériaux transformés comme le ciment, les parpaings etc.. Il faut noter qu’avant les années soixante, même les nouvelles constructions dans le Ksar (extension) étaient construites en terre comme les anciennes. Mais à partir des années soixante, l’extension au sud du Ksar et sa proximité a connu les premières maisons construites en pierres, en briques de ciment et des toits en dalles de ciment armé. L’ancien habitat est plus commode et meilleur que le nouveau pour plusieurs raisons : la proximité des bains public gratuits (Bahbouha ou Ifli), la possibilité de se déplacer dans le Ksar l’été comme l’hiver sans problème (la majorité des ruelles entre les habitations sont couvertes par un toit, climat convenable dans ces maisons : moins froides l’hiver et moins chaudes l’été, etc. A.B : Ksar de Figuig, culture ou architecture? L’architecture du Ksar permettait une très bonne communication entre les différents habitants. Les habitants étaient solidaires et vivaient en communauté surtout au moment des événements religieux ou familiaux (mariages, décès, naissances, etc.). Les maisons ou la plupart avaient des petites cours au milieu entourées d’arcades (asswari) avec cuisine et cheminée au milieu de la cuisine. Les hommes exerçaient des petits métiers (vendeur, journaliers, etc.) et s’occupaient de la culture des jardins familiaux et des palmiers dattiers et les femmes en plus de la cuisine elles travaillent la laine et tissent des Djellabas et Bernouse qu’elles vendent le jour du Souk (Marché). Le travail primaire de la laine est réalisé individuellement (par habitat) et le tissage principalement est organisé en groupe tel que chacun à son tour pour le tissage finale des Djellabas et de Bernouses.

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NOM Prénom : BENALI Abdeljaber (sexagénaire)

Métier : Médecin - passionné par l’agriculture Sa place à Figuig : Ancien habitant de Figuig Date de l’entretien : Août 2017 Lieu de l’entretien : Khenifra Habitation actuelle : à Khenifra mais un habitat en copropriété en cours de construction Mon oncle paternel, que je vois d’été en été pour discuter et échanger sur plusieurs sujets surtout celui du devenir de notre patrimoine à Figuig, dans le ksar. Amine Benali : Comment percevez-vous votre héritage? Ce n’est pas un héritage personnel ou appartenant à une seule génération. Il s’agit d’un héritage de toutes les générations qui nous on précédées et qu’on se doit de protéger, de l’améliorer ou la moindre des choses, de le garder tel qu’il est et le conserver pour les générations futures. A.B : Pourquoi avoir quitté la maison dans le ksar? L’inadaptation des Ksours aux besoins de la vie moderne en équipements, services, infrastructures et moyens de communication accélère la décadence de ces noyaux de civilisation ancienne. A.B : En quoi l’entretien du ksar devenait-il encombrant? Dans un ksar, les maisons sont adossées les une aux autres avec des ruelles assez étroites. Ainsi la dégradation d’une maison entraine obligatoirement la dégradation en cascade des autres. On ne peut donc concevoir d’entretenir ou de restaurer un habitat seul isolé sans restaurer tout ce qu’il y a autour, et d’habitations auxquels il est adossé. Ce serait a mon avis une erreur de limiter l’entretien et le maintien du de l’habitation dans le ksar à une responsabilité individuelle. A.B : Comment trouvez-vous le nouvel habitat (en dehors du ksar)? nb : précisions, en matériaux transformés comme le ciment, les parpaings etc.. Les nouvelles habitations sont le résultat de l’abondon et également de l’éclatement des ksours, en plus d’une désintégration du mode de vie local. ce qui a conduit à les construire à la périphérie des ksours Les constructions en briques de ciments remplacent les maisons traditionnelles dans le pourtour du ksar. 106


Demeurant impossible à maîtriser, ce phénomène banalise les Ksours, détériore leur caractère original et en déprécie les valeurs matérielles et symboliques. A.B : Ksar de Figuig, culture ou architecture? Les Ksours de Figuig sont des constructions ancestrales qui font partie intégrante du patrimoine et de l’identité socioculturelle de la région. Ils constituent à la fois un patrimoine matériel (édifices et architecture) et immatériel (pratiques et savoir-faire ancestraux adaptés à cet environnement spécifique), ce qui leur confère une valeur et un potentiel écologiques, touristiques, culturels et socioéconomiques uniques.

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DÉCLARATION DE L’INSCRIPTION DE FIGUIG PATRIMOINE MONDIAL DE L’UNESCO 1

COMME

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Description Figuig est une oasis située dans la pointe sud orientale du Maroc à environ 400 km au Sud de la Méditerranée et à 7 km de la ville algérienne de Beni Ounif. Elle est entourée des trois côtés par l’Algérie; mais la frontière entre les deux pays est aujourd’hui fermée, ce qui a engendré l’isolement et l’enclavement de la ville, qui a connu un mouvement migratoire intense, qui s’explique par la réduction brutale de ses ressources économiques. Cela, a suscité en partie une dégradation importante de son patrimoine, d’où l’urgence de son classement. La société oasienne de Figuig a élaboré au fil du temps une architecture de terre spécifique traduisant matériellement les structures de son organisation et les pratiques sociales, culturelles et cultuelles, qui constituent un patrimoine immatériel d’une grande importance. Ainsi, Figuig est une oasis qui a conservé de son histoire des vestiges exceptionnels qui représentent aujourd’hui, des richesses patrimoniales matérielles ; architecturales et archéologiques importantes : grandes murailles, remparts, tours de guets, mosquées, mausolées, canaux d’irrigations... sans oublier les gravures rupestres citées précédemment. Mais ce patrimoine est également agro-environnemental, en témoignent les sources d’eau, qui sont à l’origine de l’établissement des ksour, des jardins étagés associés à la palmeraie et de son système d’irrigation. L’oasis de Figuig se présente comme un ensemble cohérent, matériel et culturel, où existe une complémentarité entre l’architecture et l’organisation spatiale des ksour, la palmeraie et son système d’irrigation et toutes les pratiques sociales et culturelles. Cette configuration est accentuée par sa situation d’enclavement, générée par la fermeture de la frontière algérienne.

Ainsi les éléments à protéger se présentent comme suit : Des édifices monumentaux ponctuels : les édifices remarquables tels que les mosquées, les cimetières, la synagogue, l’église Saint Anne, les marabouts, les portes, et les places. L’architecture des ksour et son organisation urbaine : Constructions éphémères, vue qu’elles sont en perpétuelle reconstruction, mais qui représentent la trace et l’empreinte physique de l’organisation sociale et des pratiques culturelles. Ainsi, on ne peut concevoir la préservation de la forme architecturale et de l’organisation urbaine, sans la préservation des pratiques sociales. La palmeraie en jardin étagé, avec une diversité de cultures et de variétés de palmiers, et son système d’irrigation : foggaras, bassins, échangeurs et canaux avec leurs savoir-faire et pratiques sociales constituent un ensemble étroitement imbriqué de patrimoine matériel et immatériel à préserver dans leur cohérence. La persistance de ce système constitue un atout important, compte-tenu des modifications importantes qu’ont connu la plupart des oasis localisées dans le Maghreb, qui ont abandonné leur système d’irrigation traditionnel pour opter pour un pompage direct dans les nappes, qui s’avère non durable (épuisement de la ressource). Dans ce mouvement de ‘modernisation’, les jardins étagés ont été transformés en des plantations monovariétales de palmier, ce qui a eu pour conséquence la disparition d’un paysage culturel et de sa biodiversité domestique associée.

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Date de soumission : 30/05/2011 Critères: (iii)(iv)(v) Catégorie : Culturel Soumis par : Morocco État, province ou région : Région de l’Oriental Coordonnées N32 07 W01 14 Ref.: 5625

Site officiel de l’UNESCO. source : http://whc.unesco. org/fr/ listesindicatives /5625/ 1

Organisation des Nations Unies pour l’éducation, la science et la Culture. 2


Justification de la Valeur Universelle Exceptionnelle Figuig est un patrimoine historique, architectural et archéologique à forte valeur culturelle. Héritage d’une longue tradition urbanistique et architecturale avec les matériaux et techniques locaux tels que la brique de terre séchée, le bois de palmier et la chaux, elle est aussi la synthèse des apports culturels d’origines diverses. Ainsi, l’ensemble constitué par les ksour, les jardins étagés de palmeraie avec leur système d’irrigation, les pratiques sociales et culturelles particulières, illustre un mode d’implantation saharien qui présente, dans l’oasis de Figuig, un caractère spécifique tant par l’unité de sa structure que par la rigueur de son organisation. Les sept ksour de l’oasis et leurs sites antérieurs forment, malgré leur dispersion spatiale, un ensemble homogène. Ils sont la marque, aux portes du désert, d’une civilisation sédentaire urbaine et l’expression d’une culture originale qui a su, grâce à sa situation géographique éloignée des grands centres urbains modernes, préserver sa cohésion. Tout au long des siècles passés, la population de l’oasis de Figuig a créé, avec des matériaux locaux, une architecture et un urbanisme vernaculaires parfaitement adaptés aux besoins de l’écosystème oasien. D’une part, par la simplicité et la pureté de ses formes, ce type d’architecture a revêtu une qualité de modèle formel pour l’architecture moderne. D’autre part, par ses principes simples d’adaptation au milieu géographique, cette architecture et cet urbanisme constituent une valeur d’exemple pour la recherche et l’enseignement des sciences de la ville contemporaine, selon les principes de développement durable. Il en est de même pour ce qui est du système des jardins étagés et irrigués (palmeraie), qui constitue un trésor exceptionnel de savoir faire, de l’ingéniosité et de l’adaptation d’une société locale à un milieu contraignant. A l’heure d’un retour critique sur les projets de modernisation agricole, qui ont montré leurs limites sociales et environnementales dans les autres palmeraies du Maghreb, la sauvegarde de ce patrimoine de jardins et d’irrigation par canaux représente un enjeu important, car les pratiques traditionnelles qui lui sont associées peuvent être une nouvelle source d’inspiration pour repenser un développement durable des systèmes oasiens. Cela dit, cet « exemple éminent d’établissement humain » connait d’innombrables problèmes: dans le domaine de l’urbanisme et de l’habitat, le style urbain moderne progresse. Les tissus anciens se dégradent, les Ksour se dévalorisent et les anciennes constructions en terre sont de moins en moins renouvelées et entretenues. La palmeraie est en partie abandonnée, faute de main d’œuvre. Pour ces raisons, il semble de plus en plus important, pour la sauvegarde de ce témoignage qu’une reconnaissance internationale lui soit accordée, car il est représentatif de la culture des populations berbères sahariennes dont il constitue le cadre. Il offre, un exemple d’ensemble architectural couplant bâti et jardins étagés, caractéristique de la période de développement du commerce caravanier présaharien et trans-saharien. • Critère (iii) : « apporter un témoignage unique ou du moins exceptionnel sur une tradition culturelle ou une civilisation vivante ou disparue. » Le patrimoine tangible et immatériel de Figuig apporte un grand témoignage de la civilisation sédentaire urbaine des populations Amazighes Sahariennes, caractérisée par des pratiques sociales et cultuelles génératrices d’un mode d’établissement humain, représentant un patrimoine architectural, archéologique, paysager et historique d’une grande importance.

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• Critère (iv) : « offrir un exemple éminent d’un type de construction ou d’ensemble architectural ou technologique ou de paysage illustrant une ou des période(s) significatives(s) de l’histoire humaine ». En effet, Figuig représente un exemple éminent d’organisation spatiale, architecturale et urbanistique en ksour, associés à un paysage de palmeraie en jardins étagés. Ceux-ci illustrent un modèle d’implantation de la période de développement du commerce caravanier présaharien et transsaharien, particulier par ses pratiques sociales et cultuelles. • Critère (v) : « être un exemple éminent d’établissement humain traditionnel, de l’utilisation traditionnelle du territoire ou de la mer, qui soit représentatif d’une culture (ou de cultures), ou de l’interaction humaine avec l’environnement, spécialement quand celui-ci est devenu Vulnérable sous l’impact d’une mutation irréversible. » Le paysage culturel de Figuig est une représentation exceptionnelle de l’interaction de l’homme et de la nature dans un environnement désertique, basée sur un système social traditionnel complexe. Ce paysage se traduit par une organisation spatiale structurée en ksour, une architecture de terre particulière et une architecture monumentale par le système d’irrigation adopté pour la palmeraie et les jardins étagés qui lui sont associés. Le micro-climat de la palmeraie, grâce à l’ombrage des palmiers et des autres arbres fruitiers, à l’ombre portée des murs ceignant les jardins, et à la fraicheur apportée par les bassins, constitue un exemple d’interaction positive entre l’homme et l’environnement, dans un contexte marqué par des tendances telles que la désertification et le changement climatique.

Déclarations d’authenticité et/ou d’intégrité Les différentes missions d’expertises, les recherches ainsi que les constats faits par les institutions scientifiques et organisations qui travaillent sur ce sujet depuis plusieurs années, telles que l’université de Paris 7, l’école d’architecture de Paris Val de Seine, ainsi que l’ONG Africa’70, démontrent, que ce patrimoine répond bien aux critères selon lesquels l’inscription est proposée. En effet, Figuig a su garder son intégrité globalement à travers les années malgré les différents facteurs qui l’affectent et les mutations qui la rendent de plus en plus vulnérable. C’est une oasis qui a su préserver son originalité architecturale, le paysage de la palmeraie, ses pratiques culturelles, religieuses et sociales. Les coutumes et traditions tiennent toujours une place très importante au sein de la société figuiguienne. Le patrimoine culturel et architectural actuellement conservé porte surtout le cachet de la période islamique. Les maisons, les mosquées, les marabouts construits en terre séchée, de même que les canaux et foggara et les bains ainsi que les vestiges d’anciens Ksour désertés ou détruits subsistent encore. Son intégrité est aussi préservée sur le plan urbanistique : les sept ksour de l’oasis et leurs palmeraies respectives, ont sur garder leur organisation spatiale et culturelle. Les principes de cette urbanisation du territoire, structuré en villages fortifiés, et caractérisés par la maitrise des ressources en eau ainsi que par les relations réfléchies entre le cadre bâti, la palmeraie, le système d’irrigation et les traditions ancestrales sont aujourd’hui sauvegardés. Parallèlement, l’architecture traditionnelle est aujourd’hui dévalorisée aux yeux d’une partie de la population qui lui préfère le modèle d’habitation isolé , moderne en béton, adopté dans les zones d’extension des ksour et parfois à l’intérieur même des ksour, ce qui touche ainsi à son intégrité, d’où l’urgence de sa protection. Les jardins étagés, malgré une tendance à l’abandon,

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sont exemplaires d’un modèle d’agriculture oasienne, basé sur la complémentarité entre les cultures et avec l’élevage, et sur la valorisation de la ressource en eau, produisant une alimentation diversifiée. La biodiversité domestique (au niveau de l’espèce, et au niveau de la variété) a été préservée, avec notamment des variétés de dattes très valorisées.

Comparaison avec d’autres biens similaires L’oasis de Figuig constitue un témoignage exceptionnel avec ses valeurs urbanistiques et architecturales possédant une identité qui lui est propre par ses ksour, sa palmeraie et son système d’irrigation, ainsi que les pratiques sociales. Il constitue un site remarquable par la complémentarité de ces trois pôles, qui représentent un patrimoine particulier. En faisant la comparaison avec d’autres sites classés au Maroc (première partie du mémoire), notamment le ksar Ait Ben Addou, on constate qu’aucun site comme Figuig n’a fait l’objet d’un classement, à l’échelle nationale. A ce stade de l’étude, Il serait pertinent de faire une autre comparaison, avec un site classé au patrimoine mondial de l’humanité. En effet, des similitudes avec la Vallée du M’Zab en Algérie sont très frappantes. Ainsi, ce site constitué de cinq ksour et d’une palmeraie semblable, a été classé au patrimoine mondial de l’UNESCO depuis 1982, pour les mêmes raisons évoquées précédemment à savoir : • Les Ksour • Les maisons traditionnelles • Les mosquées • Les minarets • Les aires de prières et mausolées • Les remparts • Les tours • Les systèmes de partage des eaux • La palmeraie • Les puits traditionnels En comparaison avec d’autres biens similaires, la similitude de la palmeraie à celle de la palmeraie d’Elche, retient toute l’attention. Inscrite en 2000 au patrimoine mondial de l’humanité, et située en Espagne, elle est dotée d’un système d’irrigation, aussi complexe et riche que celui de Figuig. Reconnue pour être la plus grande palmeraie d’Europe, elle a été aménagée à l’époque de la construction de la cité islamique d’Elche, à la fin du Xème siècle ap. J.-C., au moment ou une grande partie de la péninsule ibérique était arabe. Enfin, la palmeraie de Figuig est l’un des derniers exemples de jardin étagé oasien encore fonctionnel, c’est-à-dire produisant une variété d’aliments et de produits d’échange (dattes notamment) et s’appuyant sur des savoir faire et des pratiques traditionnelles de gestion de l’eau. Dans la plupart des oasis, les palmeraies ont soit connu une tendance à la modernisation, ce qui les a transformées en agro-systèmes très simplifiés, potentiellement plus productifs mais également plus vulnérables face à la raréfaction de la ressource en eau ; soit les palmeraies sont devenues des « fonds de décor » pour une mise en valeur touristique, ce qui conduit à leur dégradation faute d’entretien.

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MAISON KOUDDANE - Documents état existant (archives -service technique - mairie de Figuig)

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PHOTOGRAPHIES SUR PLACE - VOYAGE À FIGUIG - AOÛT 2017

Fig 40 : Vue sur la rue menant à la porte SUD de ksar l’Maiz, à gauche les extensions des années 1970, à droite des extensions plus récentes source : photo personnelle

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Fig 41 : Driss Kouddane qui me fait visiter leur maison Faรงade EST donnant sur rue de la maison Kouddane source : photo personnelle

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Fig 42 : Accès depuis la ruelle de ksar l’Maiz à la maison Kouddanne source : photo personnelle

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Fig 43 : Poteaux porteurs, encerclant le patio (dimensions 1 x1m) source : photo personnelle

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Fig 44 : Vue depuis le point le plus haut du JORF (falaise) vers l’oasis Toubia (adobe) en terre, séchant sous la chaleur du soleil d’été source : photo personnelle

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Les ksours de Figuig ou l'espoir d'une sauvegarde  

Mémoire de fin d'études réalisé par Amine Benali

Les ksours de Figuig ou l'espoir d'une sauvegarde  

Mémoire de fin d'études réalisé par Amine Benali

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