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La vie en rose (framboise)

Un texte d’Alicia


On ne voit pas d’étoiles dans le ciel de Paris. Certes on l’appelait « la ville lumière » mais elle était pleine de pollution lumineuse. A la campagne, Juliette voyait les étoiles et pouvait rester des heures à les contempler, sans penser à rien. Regarder la lune et ses différentes formes selon la période du mois demeurait un spectacle qui l’apaisait. Depuis peu, Juliette habitait dans la capitale française. Il n’y avait pas photo, c’était bien mieux que son village, plus animé, plus… « pour les jeunes » comme le disait souvent sa mère. Mais la seule chose que Juliette reprochait à cette ville était son ciel. On n’y voyait pas les étoiles. Elle était gourmande de l’immensité de cet océan à l’envers. Dans son enfance, elle se voyait comme une figure féminine du Petit Prince, se faisait appeler La petite princesse par toutes ses peluches qu’elle soupçonnait de s’animer et de vivre en son absence depuis qu’elle avait vu Toy Story au cinéma. Dès lors, elle avait pris grand soin de toutes ses peluches, même celles qu’elle n’aimait plus forcément. Elle croyait même les entendre respirer quand elle se réveillait en pleine nuit. La petite princesse ne voyageait pas sur une planète et ne rencontrait pas d’aviateur. Mais elle déambulait, la tête en bas dans le ciel. Elle marchait, nageait, comme s’il eut s’agit d’une immense mer aux couleurs de la nuit. Aujourd’hui, Juliette rêvassait dans le RER qui la ramenait à l’appartement qu’elle louait en colocation avec deux autres jeunes filles, des jumelles avec qui elle s’entendait plutôt bien. Elle devait s’y rendre assez rapidement car les filles avaient décidé de se faire une toile, un film qu’elles souhaitaient voir depuis sa sortie. Toutes les trois ayant des emplois du temps très différents, l’occasion se présentait aujourd’hui et rien qu’aujourd’hui, puisque les disponibilités concordaient, par miracle. Elle devait tout de même se l’avouer, elle ne parvenait pas à s’adapter tout à fait à cette grande ville qui grouillait de monde, même si elle la trouvait très jolie et adorait se balader seule dans ses rues colorées. Le quartier qu’elle préférait, Le Marais, abritait une librairie géniale où elle trouvait toutes sortes de perles littéraires, mais surtout… une partie de la boutique accueillait des tables et un petit bar afin de servir les clients victimes d’une petite fringale. Ils confectionnaient les plus délicieux cup cakes que Juliette aie jamais goutés. Des saveurs originales mêlant sucré salé, sucre et fruits … Le dessert ayant été élu numéro 1 par


ses papilles était une friandise composée de chocolat noir et de framboises. Le tout saupoudré de quelques éclats de noisette et de cannelle. Ce délice avait la forme d’une étoile filante. Quand elle cessa ce voyage au fond de sa tête (et de son estomac), la jeune fille ouvrit les yeux. Quelle coïncidence ! Alors que Florent Pagny chantait dans les écouteurs vissés à ses oreilles « Chatelet les halles », elle découvrit, amusée, que le train venait justement de s’arrêter à la station des halles. Le samedi après-midi, prendre des sous-terrains, aller voir où ça vit de l’autre côté, ligne 1… Elle sourit de ce hasard, bien que les paroles la déprimaient un peu, lorsqu’elle prêtait une oreille attentive au sens de la chanson et qu’elle voyait à quoi ressemblait le forum des Halles, le samedi après-midi. Quand le soleil offrait gentiment sa présence, le spectacle s’avérait moins catastrophique. Peut-être était-ce, certes, un peu trop exagéré d’employer le mot catastrophe… mais l’hiver, des tonnes de jeunes qui trainaient leur ennui, tous emmitouflés dans des manteaux sombres, ne faisant pas de différence avec la couleur du ciel et des couloirs. Le Mc do, avec sa foule qui vous donnait parfois l’impression d’être agoraphobe, ou claustrophobe tellement on se sentait oppressé à n’importe quel moment de la journée. Et cet automatisme, refaire les mêmes choses, chaque samedi que dieu fait, toutes les semaines au fil des saisons, le même endroit en compagnie des mêmes personnes, alors qu’il y avait tant de belles choses à voir, à Paris ! Tant de jolis endroits…Pourquoi donc, Chatelet les Halles ? La librairie-gourmande ne se trouvait pas très loin de Chatelet. On pouvait aisément s’y rendre à pieds, à partir de ces escalators interminables où les usagers s’observent, se toisent, se jugent, le regard méfiant. Une protestation de son estomac la ramena définitivement à la réalité. Le train était immobilisé pendant un certain temps, les portes ne se fermaient pas, et au fil des minutes, les usagers se multipliaient, se serraient, ressemblant presque à s’y méprendre à un wagon de bestiaux qu’on emmène à l’abattoir. Juliette fut soulagée et bien contente d’avoir trouvé une place assise dès sa montée dans le véhicule. Elle se doutait bien que le conducteur informait les voyageurs de la raison de cet arrêt momentané, mais elle ne prit pas la peine d’ôter ses écouteurs pour savoir. Il s’agissait toujours des mêmes raisons : Malaise de voyageurs, problèmes de portes…


Elle étouffait, là-dedans. L’odeur de transpiration des gens qui l’entouraient s’opposait à celle, entêtante, de cette étoile filante chocolat-framboise qui s’était blottie dans un coin de sa tête depuis qu’elle y avait songé. Peut-être que j’ai encore le temps de descendre ici ? Je pourrai aller rapidement là-bas, manger cette merveille tout en bouquinant et dire aux filles que le train était immobilisé, que ce retard n’est absolument pas de ma faute… Oh et puis bon…avec toutes les pubs avant le film, je pourrai toujours les rejoindre et avec de la chance je ne raterai que les toutes premières minutes… Elle regardait les voyageurs. Mines grises. Ils soufflaient, énervés. Soudain, alors qu’elle pensait que même l’entrée d’une toute petite mouche aurait fait exploser le wagon débordant, une jeune fille entra, bousculant les gens, forçant le passage. Elle fut accueillie par un tonnerre de jurons, et elle s’excusa platement, d’une voix douce mais éteinte. Elle se racla la gorge et se mit à chanter, très fort, le regard dans le vide. Quand il me prend dans ses bras, qu’il me parle tout bas, je vois la vie en rose…

La jeune fille avait profité de la foule pour venir mendier, se disant certainement que plus il y avait de monde, plus les pièces seraient nombreuses. D’autant plus qu’ils ne pouvaient que l’écouter, puisqu’ils se trouvaient coincés là. Elle savait que sa voix était jolie, mais ce genre de choses ne fonctionnait pas à tous les coups. C’est lui pour moi, moi pour lui, dans la vie, il me l’a dit, l’a juré pour la vie… Alors que certains tendaient l’oreille, d’autres râlaient « manquait plus que ça ! » Juliette, curieuse, pressa le bouton qui éteignait son MP3 sans retirer les écouteurs, et apprécia la voix qui s’offrait. Et, dès que je l’aperçois, alors je sens en moi… La chanteuse lui fit penser à La petite marchande d’allumette. Elle en ignorait la raison. La mendiante fermait les yeux à présent, emportée par la chanson. Juliette pensa qu’elle devait avoir de jolis yeux gris, des yeux de la mer qu’on n’avait pas ici. Son estomac réclama à


nouveau quelque chose. Juliette pestait contre ce pêché capital auquel elle ne résistait pas. Elle regarda de nouveau autour d’elle, puis se leva. Pardon, je descends, excusez-moi, je descends… Elle avait entre-temps allumé de nouveau le MP3 et la musique envahit brusquement ses oreilles. Elle n’entendait plus rien que ce concert donné à l’intérieur de sa tête, et la perspective de manger en lisant la fit sourire. Pas de pitié pour la culpabilité, elle pourrait toujours télécharger le film. Elle respira un grand coup en descendant le marchepied, avec cette envie ridicule d’hurler « Enfin libre ! ». Toute à son petit bonheur dans un futur proche, Juliette n’entendit pas les cris des usagers qui soudain se bousculaient pour sortir à tout prix du train. Un comble, quand on les voyait si pressés d’y entrer quelques instants plus tôt ! Elle ne vit pas la petite chanteuse aux yeux gris emportée par la foule, et fut déjà sortie de la station quand un voyageur tira sur tout ce qui bougeait. La petite chanteuse fut touchée dans le dos et s’écroula, au ralenti, alors qu’elle courait, stoppée nette dans sa fuite folle. Après avoir ouvert le feu sur une dizaine de personnes, le tueur retourna son arme contre sa tempe et pressa la détente. Alors que le chaos régnait à Paris, station Chatelet les Halles parce qu’un suicidaire avait voulu copier sur Colombine sans aucune raison apparente, Juliette retira ses écouteurs et demanda en souriant à la vendeuse de la boutique « ce petit dessert, là, avec les framboises ». -Vous avez de la chance, mademoiselle, c’est mon dernier ! lui répondit la dame. Mon cœur qui bat.

La vie en rose  

Un texte d'Alicia en réponse au thème : Gourmandise

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