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17 boulevard Jourdan Concours de récits

raconté par les neuf lauréats du 1er concours de récits sur le thème de la Cité internationale

organisé par l’Alliance Internationale, Association des anciens et amis de la Cité internationale


Sommaire p 3 > Terres à Terres de Romain Raji 1er prix Anciens résidents p 7 > Le bonheur d’être ici de Benjamin Hiver 1er prix Résidents p11 > Comme un songe dans la Cité d’été de Jeanne Le Roux 1er prix Grand Public p15 > L’installation d’Amelia Maria Bogliotti 2ème prix Anciens résidents p20 > C’était un autre monde de Mikhaïl Savtchenko 2ème prix Résidents p25 > La Cité unie vers Cythère de Christian Zeimert 2ème prix Grand Public p29 > Si Thé Unité de Grahame Robert Anderson 3ème prix Anciens résidents p33 > Le vagabond de Julie Desjardins 3ème prix Résidents p37 > « Un mundo ideal » de Jean-Pierre Weiller 3ème prix Grand Public

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Terres à terres

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Romain Raji

Pourquoi ai-je eu envie de participer à ce concours ? J’aime beaucoup lire, j’aime(rais) écrire. La Cité Internationale

Universitaire

de

Paris m’inspire parce que j’y ai passé une année exceptionnelle et par le brassage de cultures qu’elle représente. Voilà la recette idéale pour partager ma vision d’une cité pas comme les autres. Une plume, des souvenirs et un petit

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peu d’imagination. Je suis un jeune homme curieux et ouvert sur le monde. Le théâtre, la musique, les livres, la nature et la photo sont ma

1er prix

passion, ma curiosité.

catégorie «Anciens résidents»

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17 Boulevard Jourdan, Paris.

C

hers parents, chers frères, chère sœur, Je vis à un rythme effréné depuis mon arrivée dans la Capitale française. Voilà un mois que je suis installé ici et

je n’ai toujours pas réalisé mon rêve. Enfin… Ce que je pensais être mon rêve ! Me hisser au-dessus en haut de la Tour Eiffel. Vous rappelez-vous de mon engouement ? « Un pas sur le sol parisien et je vaincrai la dame de fer ! ». Que nenni ! Mais depuis c’est un autre rêve que je réalise … Ou plutôt que je vis ! Ici les frontières n’existent pas, les hommes et les femmes de toutes les couleurs, de toutes les classes sociales, de toutes les origines se côtoient, se parlent dans les langues de Goethe, de Molière, d’Homère, dans la langue du Dad ou encore de Mishima et de nombreuses autres que j’aimerais tellement apprendre. Chaque pas me fait traverser un océan, une mer ou encore des montagnes qui me semblaient infranchissables. Père, je sais que cela paraît insensé mais l’architecture qui m’entoure porte une trace du pays que le bâtiment représente. Je dors en Suisse, je mange au Maroc, après être allé voir une exposition en Suède, je me balade entre l’Allemagne et le Brésil. L’Espagne et le Japon sont voisins, l’Asie du Sud-Est est si proche des Pays-Bas. Des hommes qui ont marqué l’histoire représentent des pays, des contrées sans prétendre les diriger, leurs noms évoquent simplement le respect. Pourquoi le monde n’est-il pas ainsi ? Comment est-il possible de n’avoir connu que la guerre alors qu’ici le Liban réunit et rassemble les Hommes.

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Oh ! Vous me manquez, le pays me manque, ses étals, ses couleurs, ses senteurs, ses plages… Mais ici, il n’y a pas de peur, il n’y a pas de bombardements, il n’y a pas de haine, il n’y a pas de ciel bleu non plus, certes ! Mais qu’est ce qu’un ciel bleu au Liban ? Une tache bleue dans une flaque de sang. Un œil bleu sur un visage en sang ! Le gris ici est une couleur rassurante. Je reviendrai plus riche de savoirs, de cultures, et de paix. Je vous aime. Salam Quelques semaines plus tard, boulevard de la paix, Beyrouth. Cher Frère, Comment se passe ta vie en Allemagne, l’entreprise tourne bien ? La famille va bien ? Ta femme et tes enfants s’acclimatent-ils ? Je te souhaite d’être très heureux mon frère. Toutefois, je t’écris pour te parler de quelque chose qui me préoccupe. Mon fils, Salam, est depuis quelques semaines en France. Son départ nous a énormément affecté, cependant il était temps qu’il prenne son envol. Mais depuis son départ nous sommes inquiets, ses récits sont insensés et loufoques, ses idées du monde totalement erronées. Je pensais lui avoir donné une bonne éducation, mais il ne connaît même plus sa géographie ! Je te demande donc d’aller le voir, s’il te plaît, tu sais que je ne peux sortir du pays. Stuttgart n’est pas si loin de Paris. Et raisonne-le, je t’en supplie. Je te remercie mon frère, embrasse tes petites et ta femme. Reviens nous voir quand tu le souhaites. Mohamed

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Un mois est passé, Friedenstrasse, Stuttgart. Mon Frère, Je rentre d’un week-end à Paris où j’ai décidé d’emmener les filles. Nous avons passé un moment aimable en compagnie de Salam qui, je peux te l’assurer, va très bien. Il nous a reçu comme des rois, nous avons visité sa chambre en Suisse et dîné au Japon avec ses amis marocains, puis nous nous sommes promenés entre la GrandeBretagne et l’Espagne, tu comprends les petites étaient fatiguées de ce voyage au 17 boulevard Jourdan …

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Le bonheur d’être ici

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Benjamin Hiver

Né en 1987 en Normandie, je suis résident de la Maison des étudiants suédois depuis octobre 2010. J’étudie la finance à l’ESSEC, l’esthétique à l’EHESS, et la littérature à la Sorbonne. Mon récit essaye de fixer quelques-unes des croyances, des espérances, des sensations que m’a inspirées la vie à la Cité. Ce n’est pas un fragment d’autobiographie, mais un hymne à certains instants, à certaines personnes rencontrées ici-même et qui, déjà, me sont devenues essentielles. J’ai toujours cru que la littérature et l’amour

catégorie «Résidents»

faisaient bon ménage, que le désir alimentait le désir d’écrire, et je tiens à remercier profondément celle qui

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1er prix

m’a inspiré le personnage de Séta Hélène, dont il était bien audacieux de vouloir restituer la foisonnante beauté dans l’espace si resserré de ma fiction...


V

oici le lieu : la Cité Internationale, et son étirement de bâtisses plantées dans ce vaste parc, comme une ville dans la ville. Rapidement, je fus envoûté par la magie enveloppant cet es-

pace qui avait prospéré là, aux portes de Paris. Dès les premiers jours, j’avais scellé des amitiés que je devinais prometteuses. Et j’éprouvais, pour la première fois, le vertige de la création. Ce qui était passé, ce que je n’avais ni vu ni perçu de moi-même, le fond des êtres qui m’étaient déjà chers me semblait à jamais condamné à m’échapper. Alors, mon imagination vint à mon secours. Il y avait Andreï, le Sibérien. Je me souviens encore de la surprise qui me saisit lorsque je l’entendis jurer en russe dans le restaurant universitaire. Son français impeccable m’avait conduit à lui inventer une ascendance normande. De génération en génération, à partir des bribes qu’il m’offrait, je lui avais inventé un ancêtre grognard qui, échappé de la Grande Armée lors de la campagne de 1812, s’était installé dans un petit village de l’Oural, y avait épousé une jeune Russe et avait noué à jamais son destin à ce pays, avec lequel il avait fini par se confondre. Quand je me retrouvais face à Andreï, face à son visage ovale, écrasé, creusé de traits fins, je guettais dans ses yeux les plaines interminables, grises, brumeuses où il était né, où il avait grandi avant de partir étudier à la grande ville, Moscou… Ces plaines fouettées par le vent glacé, balayées par des rafales de neige, il en était le reflet : naturellement, elles formaient la toile de fond des images que je lui associais, et dont je l’augmentais. Surtout, il y avait Séta, ma voisine arménienne, ma lumière fatale. Mon désir de tout savoir d’elle ne pouvait être satisfait des longues heures que nous passions à nous découvrir patiemment. Ses mots, je les

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roulais avec délices sur ma langue. Elle était ma plus belle source d’inspiration, un tremplin vers le palais des songes. Je n’avais de cesse de l’interroger sur sa famille, ses souvenirs. C’étaient comme deux plaques que les hasards de la tectonique avaient toujours tenu séparées, et qu’il me fallait « conjoindre » contre toute logique. Je me sentais condamné à rester sur le seuil de sa vie. Le vent de l’exotisme qui soufflait sur elle excitait mon imagination, et c’était tout un pays, toute une culture que je m’efforçais à déterrer. Je passais des jours entiers dans la bibliothèque de la Maison Internationale, à dévorer tout ce que je pouvais trouver sur ce petit pays. L’Arménie surgissait, comme l’Atlantide, tel un piton perçant les brumes qui l’enserraient. Souvent, je m’échappais en douce pour contempler la Maison arménienne, sculptée dans une pierre irradiant d’étrangeté, gravée de ces lettres dont le sens me paraissait interdit à jamais, comme des runes. Fasciné, je scrutais les visages des résidents que je voyais entrer et sortir. J’espérais percer leurs mystères. L’oreille aux aguets, je me laissais bercer par la mélodie de leur langue. Et s’ils se transmettaient, justement, ces secrets qui me faisaient défaut dans ma quête ? Je m’en retournais dans ma maison, parfois après de longues heures, les yeux baignés de larmes, toujours habité par ces mêmes énigmes, sourdes, lancinantes. Séta avait croisé l’Histoire, et j’avais honte d’espérer pétrir son passé de mon ingénuité. Écrire, il fallait écrire. Ce serait peut-être insuffisant, mais c’était à mes yeux la seule manière de capter quelque chose de ces vibrations lointaines, diffuses, fuyantes. A travers l’écriture, j’avais l’impression de réparer mon ignorance. Le soir, je m’y abandonnais furieusement, jusqu’à l’oubli du sommeil qui pesait sur mes paupières, pour ressaisir ces vies. Peu m’importait que mes histoires fussent proches de la

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réalité ou tout à fait farfelues. Il suffisait qu’elles comblent ce manque que je portais en moi, et qui me plongeait dans un état de profonde mélancolie. Tous ces êtres chers devenaient aussi des personnages, peuplant mes nuits, me hantant de toutes les possibilités qu’ils ouvraient, offraient, m’ouvraient, et pour lesquels mon estime n’avait de cesse de grandir. Comme des ombres, partout, ils me poursuivaient. Cette puissante curiosité qu’ils éveillaient, c’était bien le centre autour duquel ma plume gravitait, le point aveugle où convergeaient mes désirs (aimer, rêver, créer). Je n’avais plus honte d’écrire, je ne regardais plus mon ambition comme un vice inavouable : le plaisir auquel chaque soir je me livrais, était devenu quasi physiologique. Ici, il rayonnait d’évidence.

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Comme un songe dans la cité d’été Jeanne Le Roux

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J’ai travaillé toute ma vie dans le commerce international. J’ai vécu quelques années à Hong Kong, avant et après la rétrocession à la Chine. Je suis maintenant en retraite, ce qui me laisse enfin le temps de faire ce qui m’amuse, par exemple étudier l’histoire ancienne ou écrire des nouvelles. J’habite maintenant dans le 14ème , et avec mon mari anglais, nous adorons nous promener le dimanche dans le parc de la Cité. C’est sur un panneau d’affichage dans le hall du Bâtiment Principal que j’ai vu l’annonce de

catégorie «Grand public»

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1 prix er

ce concours. Le souvenir magique de ma première visite dans ce lieu m’est alors revenu en mémoire et j’ai eu envie de le concrétiser en écrivant ce récit.


J

’ai rencontré Maroine dans l’avion un dimanche d’août 1974. Un vol Air France de Beyrouth à Paris. Nous devisâmes pendant les trois heures que durait le voyage. Il était beau, il était professeur

de littérature arabe à l’Université du Caire, il m’impressionnait, moi qui n’étais qu’une petite étudiante française, fraîchement diplômée d’une faculté de province. Arrivés à Orly, nous n’avions plus envie de nous quitter. Il devait séjourner quelques jours avec un ami dans une résidence universitaire. Pourquoi n’essaierais-je pas, moi aussi, d’y trouver un hébergement pendant la semaine que je devais passer à Paris ? Le soleil se couchait lorsque le taxi nous déposa devant un imposant édifice, le long d’une avenue déserte en cette soirée d’été. « C’est là », nous dit le chauffeur d’un ton rogue. Mais où aller ? Pas de gardien à la grille. Aucune flèche ne signalant la réception. Traînant valises et sacs de voyage, nous déambulâmes à travers les allées, nous arrêtant devant chaque bâtiment. Chacun avait son style. Chacun portait le nom d’un pays. Mais toutes les portes étaient closes. Aucune maison ne semblait habitée. Pas un bruit, pas un être vivant, pas un chat ! Seuls les oiseaux s’égosillaient dans les arbres. J’avais l’impression d’être entrée par effraction dans le château de la Belle au bois dormant. Quel était ce lieu étonnant, hors de l’espace et du temps ? A qui pouvait appartenir ce jardin extraordinaire et ces pavillons à l’architecture étrange ? Je m’attendais à voir apparaître à tout moment un canard qui parlerait anglais ou un garde qui nous expulserait. Maroine ne répondait pas à mes questions. Il se contentait de maugréer contre son ami qui n’avait pas répondu au courrier qu’il lui avait adressé pour annoncer sa venue. Nous contournâmes le corps du bâtiment principal. Toujours pas de bureau d’accueil. Mais devant nos yeux, un vaste espace s’ouvrait :

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une pelouse immense, la plus grande que j’aie jamais vue, baignée de la lumière du crépuscule. Et, miracle, à notre droite, sous les arbres, deux garçons assis sur un banc, l’un brun, l’autre blond. Ils répondirent à nos questions, l’un en arabe, l’autre en allemand. Ils indiquèrent à Maroine où se trouvait la Maison du Liban, là-bas, au fond, cachée derrière les sapins. Mon compagnon traversa la pelouse en continuant à grommeler. J’attendis sereinement son retour. Je n’étais pas pressée. Ici, tout était si beau, si calme ! Je fermai les yeux. Les deux étudiants reprirent leur conversation dans un dialecte inconnu et pourtant familier. Des mots me remémorant les messes de mon enfance parsemaient leurs échanges. Etait-ce un langage codé ? J’interrogeai le jeune homme blond. Il m’expliqua en riant qu’il était allemand et anglophone, mais que son camarade tunisien comprenait seulement l’arabe et le français. Leur seule langue de communication était donc le latin, comme au Moyen-Âge chez les escholiers de la Sorbonne ! Je me pinçai le bras. Aïe, ça faisait mal. Je ne rêvais donc pas. Maroine apparût enfin, plus maussade que jamais; son ami était absent et il n’était pas possible de séjourner dans la Cité sans réservation préalable. Nous reprîmes nos bagages, quittâmes le Parc à regret, et après moult pérégrinations, nous atterrîmes vers minuit dans un hôtel sordide du Quartier Latin. Maroine repartit au Liban à la fin de la semaine. Quelques mois plus tard, la guerre éclata dans son pays et je n’en eus plus jamais de nouvelles. Je m’installai à Paris et la vie suivit son cours. Je gardais un souvenir vague de ma découverte d’un lieu magique le soir de mon arrivée dans la capitale, mais je n’avais aucune idée de son emplacement.

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L’an dernier, une amie m’invita à l’accompagner pour voir un ballet dans un « Théâtre international » dont elle me vantait depuis longtemps la programmation variée. Rendez-vous fut pris à la sortie de la station « Cité Universitaire » du RER B, une ligne que je n’empruntais jamais. Et là, le choc ! Après trente-six ans, le songe d’une nuit d’été dans la Cité reprenait vie. L’imposant édifice, les pavillons sous les arbres, les rosiers, les parterres à la française, rien ne manquait. Mais le domaine était sorti de sa torpeur estivale : des foules d’étudiants de toutes les nationalités se pressaient à la caféteria, des familles piqueniquaient sur la pelouse, des joggeurs arpentaient les allées à petites foulées... Et plus personne ne parlait latin !

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L’installation Amelia Maria Bogliotti

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Je travaille et vis en Argentine où je suis professeur de français, langue étrangère. De 2003 à 2006, j’ai résidé à la Cité Internationale de l’Université de Paris. Pendant ce séjour j’ai préparé une thèse de Doctorat que j’ai soutenue en 2009 à Paris III, Sorbonne-Nouvelle et après je suis retournée dans mon pays. Ce concours de récits a réveillé mes souvenirs : je me suis rappellé la course pour obtenir une chambre à la Cité Internationale, les travaux du boulevard Jourdan en 2003, le RER B, le bus 67… Ces images me replaçant tout à coup dans Paris, j’ai

catégorie «Anciens résidents»

pris plaisir à écrire en français, autre chose que des cours. Ce récit m’a permis de quitter un temps ma peau de prof et de raconter une histoire

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2ème prix

qui serait lue et appréciée. J’ai peut-

être aussi voulu voyager en écrivant : dire en somme qu’un cordon me relie à Paris. J’existe ici tout en vivant ailleurs. La distance me

sépare des voix francophones et je ne veux pas qu’elles m’oublient. Voilà toutes les raisons qui m’ont poussée à écrire « L’Installation ».


Q

uand j’arrivai à la Cité Internationale de l’Université de Paris, Avicenne devint mon foyer pendant un an. Cette résidence, à la différence des autres maisons, accueillait

des étudiants déjà engagés dans la vie professionnelle, venus à Paris pour des recyclages linguistiques ou scientifiques. Sa gardienne était une polonaise qui avait gagné la France dans l’espoir d’y trouver une situation. À l’arrivée de chaque nouvel hôte, elle semblait revivre son propre débarquement dans Paris et regardait les jeunes arrivants, d’un sourire nostalgique, comme si elle enviait leur avenir qu’elle devinait plus heureux que le sien. Pour accéder à Avicenne, il fallait traverser tout le parc de la Cité et aller vers le sud-ouest. Les jeunes de la chorale internationale prenaient ce chemin tous les mardis soir pour se rendre à des répétitions qui débutaient à 20 heures précises. À ce moment-là, la gardienne, rêveuse, contrôlait les entrées. La maison Argentine fut mon deuxième abri. Quand j’y fus admise, je dus d’abord passer par le petit pavillon, un bâtiment annexe aux installations principales où logent les directeurs et quelques étudiants. Si pour les premiers ce petit pavillon peut représenter un chez soi, pour les seconds il ne constitue qu’un dortoir. En effet, la vraie vie se passe dans la partie centrale de l’immeuble qui réunit la plus grande quantité d’habitations et donc le plus grand monde. C’est là que les histoires les plus belles ou les plus déchirantes se tissent au hasard des rencontres. Je ne tardai pas à obtenir une place dans ce grand pavillon. Je vécus pendant quelques jours au deuxième étage. Puis, je passai au troisième, chambre 39, à côté des toilettes. Cette pièce m’intéressait parce que c’était la plus proche que possible de la 38 dans laquelle je

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prétendais habiter jusqu’à la fin de mon séjour à Paris. En effet, elle avait pour moi un charme tout particulier. C’était la dernière du couloir sur la droite et avait deux fenêtres qui donnaient respectivement sur le boulevard Jourdan et sur le côté ouest du parc. De l’une, on pouvait voir la pelouse du Montsouris et un héros statufié qui me rappelait mon pays ; de l’autre, la maison du Canada et une allée qui s’habillait superbement au gré des saisons. De cette chambre, à l’aube, on entendait invariablement les pies. La 39 n’était pas laide, mais elle n’avait qu’une fenêtre et était plus sensible aux bruits du couloir qu’à ceux du jardin. Je préférais la 38. Un jour j’appris que son locataire était parti et demandai à pouvoir y loger. Une semaine après on m’autorisait à y entrer, après le nettoyage. J’étais tellement heureuse que je n’attendis pas. Dès que j’eus la clé, j’ouvris et une drôle d’impression s’empara de moi : j’étais là en voleuse. Un souffle de présences invisibles remplissait cette chambre vide qui la rendait étrange. Assise sur le lit, j’inspectai l’endroit. Comme rien ne m’étonna, je repoussai mon inquiétude et commençai à dépoussiérer meubles et parquet. Cela dura toute la matinée ; quelques heures plus tard toutes mes affaires, réduites à une valise et à quelques cartons bourrés de notes et de livres, avaient trouvé leur nouvel emplacement. Au bout de la journée, je n’avais plus qu’à remettre la clé de la 39 et me sentir enfin propriétaire pour un certain temps de cet espace dont je m’étais entichée. Seulement, ma première sensation d’étrangeté réapparut comme pour me confirmer que j’avais pénétré un espace interdit dont je violais l’intimité. J’hésitai mais cet avertissement ne tenant à rien de concret, je me disposai à achever mes rangements. Je ne sais pas combien de temps s’écoula à partir de ce moment-là. Soudain, je sentis l’air s’adoucir de lavande et une sorte

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d’évanouissement conscient m’emporter dans une espèce de déjà-vu qui m’entoura d’un décor délicat habité par de voluptueux murmures. Un énorme tapis mou couvrit alors le sol de bleu se mariant au mauve levantin de petites mosaïques glacées sur le mur gauche. Au milieu d’un bureau profond et large, une lampe venue d’ailleurs tamisa la lumière en adoucissant la nuit. Sur un téléviseur éteint, trois petits cactus érigèrent leur raideur. De l’intérieur d’une vieille armoire miouverte, des livres aux reliures dorées exhalèrent leur parfaite odeur de papier neuf ; sur les étagères, des pulls et des cols d’hiver se montrèrent dans un ordre parfait ; par terre, toute sorte de chaussures d’homme s’alignèrent soigneusement, de bout en bout, contre l’une des parois. Enfin un manteau vert sombre venant très probablement de Russie tomba défait sur le lit en même temps que, sortie de je ne sais où, une voix m’enlaçant me dit comme dans une incantation : « Regarde, tu vois ce rayon de lumière qui traverse les jalousies vertes et qui s’en va aussitôt ?». «Oui…? ?» m’entendis-je dire. «C’est la Tour Eiffel qui caresse Paris.» Puis, un sifflotement de jazz s’amorça dans cette voix et elle disparut sur le champ, me dérobant la musique, la lumière et le charme. Prise d’une étrange frénésie, j’arpentai la pièce, ouvris tous les tiroirs, scrutai chaque coin, dans l’espoir d’y trouver une trace qui me prouverait que je n’avais pas rêvé. Ce fut en vain car cette chambre ne contenait que ma valise déglinguée et mes cartons repus d’écrits. Décontenancée, je pris les clés des deux chambres et les regardai longuement. Déroutée, je m’approchai des fenêtres. Au toucher, leurs rebords m’étaient familiers. Je refis alors le tour de la pièce, doucement, et caressai le lit, les meubles, les murs et chaque fente des persiennes vertes. Puis, je m’allongeai sur le sol nu et attendis la

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nuit. Quand le faisceau blanc de la Tour Eiffel eut traversé trois fois les jalousies et que je crus réentendre le chuchotement des voix, je m’étais déjà décidée … Je me redressai et redéménageai tout de suite dans le noir. Le lendemain matin, je rendis la clé de la chambre 38 pour ne plus jamais y revenir. Je finis mon séjour à la 39. Un mardi soir d’hiver, alors que j’allais à la répétition de la chorale de la Cité, une silhouette décidée, habillée d’un manteau sombre venant probablement de Russie me dépassa sur un air de jazz et se perdit dans la brume. L’air se parfuma de lavande et je frissonnai.

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C’était un autre monde

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Mikhaïl Savtchenko

Je m’appelle Mikhaïl Savtchenko, je suis russe et je fais une thèse sur la chanson française. Aussi loin que je me rappelle, j’ai toujours écrit quelque chose. J’ai tout de suite été intéressé par le concours « 17 boulevard Jourdan » parce que ça me donnait une occasion d’exprimer mon amour pour la Cité Universitaire. J’avais plusieurs

fois

participé

à

des

concours de traductions poétiques, mais jamais à un concours de récits. J’ai fait de mon mieux pour ne pas être banal et ne pas parler comme

catégorie «Résidents»

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2ème prix

un prospectus. Je quitte la Cité bientôt, ayant passé trois années universitaires ici, et je pense que j’ai mis un peu de ma nostalgie par anticipation dans mon récit.


J

e démarre la machine. Lentement, le tapis de course se met en marche. Il roule de plus en plus vite, et je commence à courir. Il faut que je fasse au moins trois kilomètres. La course, c’est

un moyen d’échapper à mes problèmes. J’ai dû lire ça dans une pub pour des baskets, et je tente de me persuader que l’entraînement en salle de gym est bon pour lutter contre la dépression. J’aimerais me fatiguer jusqu’à mourir, j’aimerais que ma tête soit incapable de penser. J’aimerais que le cœur lâche. Cependant, ça n’arrive jamais. Les muscles se fatiguent et ne permettent pas au corps de s’épuiser totalement. Quand je suis ici, je pense souvent à son mail. Je l’ai reçu il y a quelques mois et je n’ai toujours pas le courage de le lire. Trop souffert déjà. De toute façon, que peut-elle me dire de bon ? Il n’est pas un mot cruel qu’on ait oublié de se lancer en se quittant. Je me réveille dans sa chambre à la Cité U. Il est bientôt quatorze heures. C’est sans doute un dimanche, puisqu’on n’a pas cours. Elle est assise devant son ordi, en train de lire un blog ou encore un truc politique. Ça sent très agréablement. Elle était allée acheter des brioches chez le boulanger qui se trouve près de la résidence. On va prendre le petit déjeuner. Elle revient au lit, et on y emmène l’ordinateur. On va se promener au parc Montsouris. Il y a du monde, surtout des enfants et des gens qui courent. Je suis mal rasé et je pue la clope car j’ai oublié le rasoir et la brosse à dents chez moi. Ça m’embête. En plus, je me suis bien promis d’arrêter, mais pour l’instant je n’y arrive pas et je fume juste deux cigarettes par jour, auxquelles s’ajoutent la honte et la culpabilité.

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C’est un autre monde ici, complètement différent du nôtre. Je m’y suis confronté dès mon premier soir à Paris, quand j’ai passé deux heures à trouver ma résidence, toute neuve, qui n’avait pas encore ses jolies lettres stylisées au-dessus du porche. Le temps, en automne, c’est quasiment comme l’été chez nous, en hiver il ne neige pas, les odeurs aussi sont très différentes. Si on est un peu perdu dans la rue, on marche sans but et ça fait toujours plaisir, on découvre forcément quelque chose. Elle et moi, on contemple, on écoute et on s’essaye à un jeu : comprendre, même pas comprendre, mais deviner ce qui ce passe dans la tête des Français. La Cité U, un autre monde encore, un microcosme qui renferme des châteaux habités par nos semblables… on n’en revient pas ! Des pelouses, des tourelles, un beffroi. Un temple antique avec des noms de Grecs célèbres inscrits au fronton. Un château avec une immense horloge, somptueux. Un autre château dans cette ville dans la ville, aux richesses indicibles, avec des bancs fantastiques aux visages sculptés qui font penser aux personnages de Rabelais. Des gens sympa, des gens bizarres, des gens qui parlent mal le français ou de rares Français qui parlent tellement vite qu’on ne les comprend pas. Des filles qui n’arrivent pas à faire des photocopies à la bibliothèque et qui te sollicitent parce que tu es un garçon, et les garçons, ça pige mieux tout ce qui est technique. Ne pas penser à elle. Penser Paris et Cité Universitaire. J’essaye de me rappeler tous les noms des stations qu’il fallait faire pour arriver chez elle à l’époque où j’habitais près du bassin de la Villette et elle sur le site principal. J’avais fait ce chemin mille fois, mais bizarrement,

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ma mémoire est incertaine. Je respire péniblement. Ce n’est plus une machine, c’est l’escalator du RER Cité Universitaire. Il est très tard, on l’a peut-être arrêté, ou tout simplement est-il en panne, il faut remonter les marches immobiles. On marchait le long du boulevard Jourdan ; il y avait des feuilles mortes partout. Quelques semaines auparavant, elles étaient rouges, belles, c’était bon d’enfouir les pieds dedans. Maintenant, il pleuvait, et les feuilles n’étaient qu’une masse dégueulasse qui collait aux chaussures, mais même ça, c’était beau et j’avais le cœur content. On revenait des courses et je portais deux sacs. Ça me faisait plaisir, de marcher comme ça, ensemble, les mains chargés des trucs à manger, comme un vrai ménage. On était indépendants, pour la première fois si loin de nos parents. La femme de ménage venait chaque jour, et on levait juste les pieds, assis sur le lit, un peu gênés. Une fois un plombier est venu pour le lavabo ; en nous voyant ensemble, il s’est excusé et a proposé de repasser plus tard. Il y a eu un autre temps : j’étais seul, triste, le vide à l’estomac car je ne pouvais rien avaler à part la fumée de mes cigarettes. Pour un moment, la Cité U était devenue hostile, j’avais peur de l’y croiser ; au passage piéton, toutes les filles avaient son visage. Mais ce fut aussi un temps où les copains ont fait leur réapparition. En effet, j’ignorais énormément de choses à cause d’elle. Je ne me suis pas vraiment consolé, mais il y avait du bon dans cette époque-là.

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Je suis rentré dans mon pays ; mais de tout ça, de cette beauté et insouciance, de cet amour et de ce désamour violent, j’en ferai un roman, un long, un vrai, je l’imprimerai pour que ça fasse de belles pages bien couvertes de caractères, tout en français, et je l’enverrai à Paris, par courrier. Pour peu qu’il ne se perde pas, on va le publier, et ça fera sans doute un succès, elle y sera aussi, mais elle n’aura aucun pouvoir de changer quoi que ce soit dans ma vie ni sur les pages du livre. C’est dans ma tête que ça se passe. C’est à moi que ces souvenirs appartiennent.

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La Cité unie vers Cythère Christian Zeimert

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Je suis artiste peintre, né à Paris le 17 octobre 1934, mis au monde par une sage-femme communiste… D’où une certaine confusion qui règne dans ma tête, entre ma naissance et la révolution d’octobre 17. J’ai appris par mail l’existence du concours, j’ai eu envie de parler de ma vie à la frontière de la Cité, frontière sans barbelés, avec juste un grillage séparant celle-ci de Gentilly où j’habitais. Je suis un

2ème prix

catégorie «Grand Public»

ersatz d’écrivain, j’ai longtemps participé

à

des

émissions

de

radio sur France Culture comme Les papous dans la tête. Il fallait

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écrire court. Cela me convient. A 76 berges, je me suis dit que peu de personnes ont connu la Cité U avant que naisse le boulevard périphérique quand la zone existait encore. J’ai donc fait remonter ma mémoire 55 ans en arrière, avant que la maladie qui porte presque mon nom ne m’atteigne.


J

e n’aime pas la ligne de Sceaux. Je ne suis jamais descendu à la station Cité Universitaire, pas plus qu’à la station Gentilly. Pourtant en 1956, j’habitais cette ville, rue Dedouvre, une

impasse longue de 130 mètres qui aboutissait sur des champs de poireaux. A cette époque, j’étais étudiant en peinture à l’école des Arts Décoratifs rue d’Ulm à Paris. Oubliant la ligne de Sceaux, je prenais l’autobus 21, terminus près de la Cité Universitaire que je traversais pour me rendre à l’atelier d’artiste loué pour une bouchée de pain, au fond d’une petite cour, à deux pas du Sacré-Cœur de Gentilly, cette église avec quatre gros anges de bronze aux ailes déployées. Elle est paraît-il inspirée de la Basilique du Sacré-Cœur de Montmartre. Je trouve curieux que le Sacré-Cœur de Gentilly ait été construit en 1936, en pleine période du Front Populaire. Quand je pense que la Basilique de Montmartre a été édifiée pour expier « les crimes de la Commune de Paris de 1871 », j’en rage encore, car mon arrièrearrière-grand-père fait partie des 30.000 disparus après la répression de cette Commune de Paris. Pour me rendre chez moi, j’avais deux possibilités, soit traverser la Cité Universitaire, soit longer le stade Charléty. Je suis allé deux fois au stade du Paris Université Club, une fois pour voir le coureur Michel Jazy, battre le record du monde du 1500 mètres, une autre fois, en mai 1968, pour voir les « anars » faire un tour de piste, Maurice Joyeux en tête…Ce jour-là on pouvait dire qu’il y avait du monde aux balcons… de la Maison du Brésil. En effet, avant que le stade soit rénové, la Maison du Brésil était aux premières loges pour voir les matchs qui s’y déroulaient. Plutôt que de prendre un chemin inutile, je préférais traverser la Cité dans son épaisseur. J’aboutissais sur le terrain vague des anciennes fortifications, aujourd’hui le boulevard périphérique.

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Une clôture de grillage séparait le parc de la Cité de cette zone et je sortais par un portillon. Ces « fortifs », je les parcourais parfois en suivant de loin le photographe Robert Doisneau. Il habitait Gentilly et y était né en 1912. Sans doute faisait-il comme moi et traversait-il la Cité pour revenir chez lui ? Quel contraste entre les gosses qui jouaient sur la zone des « fortifs » et le parc verdoyant de la Cité U. Au printemps et en été des étudiants de toutes nationalités, étendus sur le ventre ou sur le dos, devaient étudier de très près le gazon de la pelouse du parc qui avait été conçu après la disparition de la zone en 1934. Alors qu’en hiver je pressais le pas pour rentrer, au contraire, au printemps je m’attardais et m’allongeais quelques instants sur l’herbe pour regarder tranquillement « les belles étrangères » comme l’a si bien dit Aragon et je songeais à L’embarquement pour Cythère de Watteau… Combien de mariages les rencontres dans le parc de la cité U ont-elles occasionné ? J’ai vécu dix-huit ans à Gentilly et j’ai vu bien des changements, la construction du périphérique en 1959, la construction de la passerelle pour que les étudiants croyants arrivent plus vite à la messe au SacréCœur de Gentilly. Notre vie dans la rue Dedouvre était une vie de village où tout le monde se connaissait. L’atelier que je louais a la particularité d’avoir été occupé quelque temps avant la guerre 39-45, par le sculpteur Allemand Arno Breker qui a servi avec zèle le troisième Reich, mais qui par amitié pour le sculpteur Maillol, sauva Dina Verny son modèle du camp de concentration. Deux autres ateliers au fond de la cour avaient été le lieu de travail du sculpteur Paul Bigeard, metteur au point de Maillol. Un couple de Yougoslaves a occupé et restauré ces ateliers ; ils y vivent et travaillent encore. Dans la petite cour il y a un

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seul arbre, un prunier, et il reste encore quelques vestiges d’ébauches de statues recouvertes de lierre qui font penser à Hubert Robert, le peintre des ruines. Avec mes amis serbo-croates nous avons souvent ouvert nos ateliers pour des grandes fêtes cosmopolites. Je « jaspinais » avec tous ces étrangers qui parlaient bien le français, moi qui ne connais aucune langue à part… l’argot parisien. A compter de 1963 je n’ai jamais retraversé la Cité Universitaire. J’avais une voiture… Une traction-avant Citroën d’occasion de 1936, qui me permettait de conduire ma femme à son lycée. Je passais par la rue Deutsch de la Meurthe, le mécène alsacien à l’origine de la fondation qui porte son nom, la première à voir le jour à la Cité. Durant toutes les années passées à Gentilly, j’ai vu se construire quelques maisons de la Cité, jusqu’à la dernière, un symbole de technologie architecturale, l’ex-Maison de l’Iran inaugurée en 1969, qui apparaît encore comme un phare sur le périphérique. En 1974 j’ai quitté mon atelier au fond de la cour pour un atelier au 13ème étage dans un immeuble du 13ème à Paris. De mon observatoire je vois encore quelques toits de la Cité Universitaire et le « biberon » du Sacré-Cœur de Gentilly. J’avais fait le tour de la vie gentiléenne avec la disparition des amis, des petits bistrots, des petits commerces fermés les uns après les autres et remplacés par des boites à bouf’. Je n’ai jamais été invité à visiter une maison de la Cité, je n’étais qu’un passant et un « voyeur ». Mais ce lieu a laissé une forte empreinte dans ma mémoire. Il m’arrive de faire des courses dans un « Super Marché U » et je songe alors que c’est peut-être la « Super Université du Monde ».

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Si Thé Unité

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Grahame Robert Anderson

Je suis Anglais par profession, étudiant par destination, écrivain par distraction. Comme tout écrivain, j’espère être «juriste-échoué» et c’est pour cela que je poursuis mes études à Paris. Ce concours de

récits

m’a

rappelé

l’année

passionnante que j’ai passée dans la Maison du Cambodge ; toute la «bantère» (NDLR : badinage) qui en est issue, c’est ce concours m’a permis de l’exprimer. Ce que l’on appelle, la «bantère» est la force artistique et créative qui nous permet d’atteindre ce que l’on ne

catégorie «Ancines résidents»

pourrait pas autrement atteindre. La «bantère» est la joie, elle est la bonne humeur, elle est l’humanité, elle est dans moi et elle est dans vous. Pour cette raison j’aimerais

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3ème prix

remercier l’Alliance internationale, le jury, la Cité universitaire, et toutes les personnes douées de «bantère» qui savent bien comment elles m’ont aidé.


U

n sage maître de conférences dans une université parisienne dit un jour : « Eh bien...nous avons en France, chers étudiants, une belle expression que vous ne connaissez peut-

être pas. On dit « Ce n’est pas ma tasse de thé », ce qui est quand même un peu étrange, puisque chez nous, nous n’avons pas les mêmes goûts que nos cousins d’outre-Manche, mais bon… Justement, moi, je préfère le thé…» Il y a des boutiques de thé qui siègent partout à Paris, mais leur inspi-

ration a son siège au 17 boulevard Jourdan. C’est à l’occasion de ces réflexions, moitié nostalgiques, moitié ravissantes, que l’on a consacré le SPÉCIAL-MÉLANGE-N°-DIX-SEPT – mélange fin, mélange aimé, mélange doux, mélange exotique. Je suis anglais, et en tant que tel c’est le thé qui court dans mes veines. C’est le thé qui fait danser nos cœurs et chouchoute nos lèvres, mais nous Anglais, ne sommes pas les seuls à cet égard. Le thé réunit, autour d’une théière brûlante, les méchants, les sages, les beaux, les moches, la peau douce, la peau ridée. Qu’il s’agisse du thé noir, du thé vert, du thé jaune, du thé rouge, du thé blanc, il s’agit bien de gens noirs, gens verts, gens jaunes, gens rouges et gens blancs. À mon sens, le thé a vocation à résoudre les problèmes du monde. J’oserais même dire que c’est l’esprit de thé qui trace le réseau des trottoirs, des rues, des champs et des couloirs du mélange n° 17 de notre Cité U. La vie à la Cité U s’assimile à celle d’une feuille de thé. Élevée et sélectionnée en terre lointaine, elle traverse le monde pour finalement se retrouver avec d’autres de la même espèce dans un même vaisseau, on se sépare de tout ce qui est superflu. Cette eau chaude extrait ce

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qui nous est propre - notre goût même - mais non pas pour autant pour le gaspiller ; on est érodé jusqu’à la charpente, mais tout ce qui est la charpente d’autrui s’expose aussi, et c’est à partir de là qu’on apprend à faire le meilleur thé. Ça, c’est le mélange numéro 17. On peut bien sûr décider de se garder en sachet et de ne faire partie que d’une infusion pure. Le mélange numéro 17, toutefois, offre toute une assiette de goûts ; s’isoler, c’est se dénier la liberté qu’offre l’eau chaude. Et si elle ne se présente pas comme liberté, elle est quand même une leçon. À mon arrivée, à la Cité U, j’étais fait d’Earl Grey : onctueux mais quand même délicat. En revanche, à mon départ, il n’y avait plus aucune unité dans ce que j’étais devenu. Quand on me verse, je suis un peu le tout : je suis du Masala Chai, quand, ayant traversé l’Atlantique avec un Luxembourgeois dans un avion rempli de Français, les amis que j’ai rencontrés, parlent plus hindi qu’anglais et habitent dans une maison à deux pas de la mienne ; je suis du Sencha quand je m’isole dans une chambre ou un bain, et la solitude me dit de me déchirer ou de me détendre, et le clair de lune traverse le périphérique et la peau, d’où se forme le cerveau ; je suis de n’importe quelle soupe au lait quand, la fête faite, je rentre après le lever du soleil, Espagnole à gauche, Canadien à droite, et je me rends compte, pas pour la première fois, que la maison (j’en suis sûr !) s’est déplacée ou s’est cachée quelque part. Bien entendu (et bien vu et bien goûté), le mélange n°17 demeure sur la langue, ce qui n’a rien à voir avec ma capacité de verser un subjonctif en français.

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Tout le monde a sa propre façon de le faire, mais tout le monde s’est mis d’accord qu’il vaut la peine de l’achever, et dès qu’il s’agit du mélange n° 17, ça s’achève. Le mélange n° 17, ça se boit chaud, ça se boit frais, par les artistiques et les scientifiques, par les juristes et les médecins ; mais chaque fois, ça se boit… je préparerai la bouilloire alors.

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Le vagabond

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Julie Desjardins

J’étudie

les

mathématiques

à

Paris à l’Université Denis-Diderot depuis deux ans. J’ai la chance d’habiter pendant ces études à la Cité Universitaire. Aussitôt que j’ai découvert le concours de récits, j’ai été enthousiasmée. La Cité Universitaire, lieu exceptionnel au sein de Paris, m’inspirait mille et une histoires. C’est un lieu à la fois paisible et fourmillant d’activités et

‘‘

de cultures. Pour le concours, j’ai

choisi de rendre hommage à un de mes voisins, un habitant méconnu

3

ème

prix

catégorie «Résidents»

de la Cité, que je croise chaque matin en me rendant à l’université.


J

e m’éveille. Sans me presser, je me redresse en baillant. Puis, j’étire chacune de mes jambes, mon dos, et je me secoue pour chasser le sommeil. Je me tiens dans le coin d’un petit escalier

jouxté à un complexe de briques rouges. Là, trois heures auparavant, je me suis autorisé une petite sieste pendant que le ciel pleurait son froid et son ennui. Il ne semble plus si triste à présent et les oiseaux matinaux pépient avec force, heureux de cet agréable changement de climat. Ce sont eux qui m’ont réveillé. Je ne me sens plus endormi du tout et la perspective d’un petit déjeuner me motive à sauter sur le pavé glacé, et même à m’engager prudemment dans l’herbe humide. Je fais la moue. Je déteste sentir le froid de cette pluie fraîchement tombée transpercer mon manteau et s’infiltrer dans mes jambes. Je me hâte de gagner le chemin terreux, plus sec. J’évite les flaques et aussi la lumière des lampadaires qui me heurte les pupilles. Je préfère l’ombre: je m’y sens en sécurité. J’y suis plus noir que la nuit. D’un pas rapide, je poursuis ma promenade matinale. Je déambule discrètement sur le bord de la route. L’allée bordée d’arbres est déserte et silencieuse. Pas un coureur ne s’entraîne à cette heure. Aucun sportif n’occupe non plus les terrains de football boueux. Personne sur les pelouses à lire, à discuter... Aucun étudiant ne révise ses notes assis au pied d’un arbre. Aucune famille ne pique-nique. Aucun enfant ne s’amuse à faire des galipettes. Personne ne promène son chien... Seul seigneur en ce royaume ténébreux, je me sens le maître du parc. Après quelques instants, je parviens à une allée de cailloux. À ma gauche, une vaste étendue de gazon et au bout de celle-ci, une chapelle à demi cachée par les arbres. À ma droite, un immense palais de pierres. Dans ce château, on trouve toujours à manger. Je hume

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un souvenir du repas d’hier soir: du poisson ! Je n’ose pas pénétrer dans cet imposant bâtiment et me dirige plutôt vers les poubelles, situées dans le fossé qui l’entoure. Le vent a mis à terre un mastodonte de plastique. Je me faufile à l’intérieur et farfouille. Pas de chance: des cartons, du papier et des emballages. Le recyclage. Je m’éloigne tristement des autres poubelles, trop lourdes pour être renversées, desquelles sortent les bonnes odeurs de mer. Mon ventre geint. Je remonte la pente des douves par l’escalier de béton et je m’engage à nouveau dans l’allée de cailloux. Je m’arrête sous des arbres dont le feuillage dissimule une famille d’oiseaux matinaux. Silencieux comme une ombre, je me tapis dans un buisson et j’attends...J’attends... Un étourneau se pose près de moi, sur l’herbe humide, et je me garde de bouger. J’aime les étourneaux. Les grives, les merles, les moineaux aussi... Les pigeons ? Trop coriaces. Les pies ? Trop méchantes. Brusquement, je bondis sur le petit étourdi et lui plante mes crocs dans le corps. J’ai raté la nuque : l’oiseau vit et se débat. Je veux donner un bon coup de mâchoire. Le sacripant profite de ma bouche ouverte pour sortir et sautille, amoché. Je le poursuis. Son aile est blessée, il ne peut m’échapper... Le voilà qui parvient à décoller. Il se perche sur une branche basse. Je grimpe à mon tour et le pourchasse. Nous montons ainsi de branche en branche, jusqu’à l’endroit où les branches ne sont pas assez solides pour me supporter. Là, peine perdue: il s’évade. Dégoûté et affamé, je redescends. Les oiseaux se sont tous envolés. Je pénètre dans une cour cernée de bâtiments de briques roses. Les murs sont couverts de rosiers grimpants et le jardin foisonne de

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buissons. En ronchonnant, je m’y cache, fâché contre moi-même d’avoir sauté trop tôt. Le ciel s’éclaircit peu à peu. Des gens commencent à sortir de leur résidence, à marcher dans les allées. Certains passent près de moi. Quelqu’un me remarque : « Bonjour mon beau. Viens par ici »! « Touche-le pas. Il doit avoir des puces ». Je m’éloigne, indigné. Je passe devant une grande maison rouge et bleue. Je traverse la grande intersection d’asphalte rouge et longe des colonnes blanches. Un homme aux poils très noirs, comme les miens, m’aperçoit et me sourit. Il pose un plat près de moi et je tolère ses caresses. Des croquettes, ça ne vaut pas du bon poisson. Ça n’a rien à voir avec la chair chaude d’un étourneau. Mais ça me plaît. Je ronronne.

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Un Mundo Ideal

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Jean-Pierre Weiller

La raison pour laquelle j’ai eu envie de participer au concours se trouve dans le texte lui-même : je me sens en quelque sorte redevable du lieu et de ses étudiants. Il m’a fait rêver, m’évader

d’un

quotidien

assez

triste et peut-être même m’a-t-il évité d’aller voir de l’autre côté de la voie ferrée, là où les « bandes » sévissaient. Je suis certain qu’il a fait de moi quelqu’un d’ouvert à l’autre, tolérant. Ma carrière professionnelle s’est déroulée exclusivement dans l’industrie musicale ; elle m’a permis

catégorie «Grand public»

de connaître et travailler avec des artistes comme Bob Marley, U2, Serge Gainsbourg. J’ai été Président-Directeur-Général de la société Island France, manager du chanteur Yannick Noah, et j’ai dernièrement

créé

‘‘

3ème prix

une

société

de vente de produits musicaux dérivés Talents Distribution que

j’ai revendue l’année dernière à la société Warner Music France.


T

oute mon enfance eut pour centre un petit appartement situé dans un immeuble en briques rouges appartenant à la ville de Paris : j’habitais boulevard Kellermann. Les aléas de la vie

firent qu’après tant d’années, je suis récemment revenu vivre dans ce même endroit. L’ambiance de ces années 50 puis 60 se révélait par leur modernité : le téléphone n’était pas encore arrivé dans notre quartier, la premier chaîne de télévision, unique et en noir ne fit son apparition que tardivement. La vie familiale était rythmée par le marché de Gentilly. J’y accompagnais soit ma mère, soit mon père. Colombe et Léopold ne s’entendaient pas et je pense même me rappeler qu’ils aient passé dans ce petit appartement plus de deux années sans échanger le moindre mot. Colombe, bien que née à Paris était d’origine normande ; Léopold, alsacien. Elle était de confession catholique, il était juif. Je connus la guerre des religions à la maison. Leurs familles avaient été décimées par les guerres, la déportation et il n’y avait plus que nous trois. Tout cela n’avait pas contribué à faire de moi un enfant joyeux, j’étais timide, mais tout cela était normal. Comment aurais-je imaginé que la vie puisse être différente ? Ma mère m’avait « placé » » dans un collège du Quartier Latin, pour m’éviter d’être en contact avec de mystérieuses bandes de « voyous » qui sévissaient dans ce quartier sud de Paris, bien que je ne les ai jamais vus. Une de ces bandes m’inquiétait particulièrement de l’autre côté des voies de chemin de fer de la Petite Ceinture. Je ne pouvais l’apercevoir alors, en raison de l’imposante usine de la SNECMA qui jouxtait le boulevard Kellermann, mais je la savais proche

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et n’étais pas rassuré.
Dès que je fus en âge d’aller seul à l’école, vers 7 ou 8 ans, j’appris à me rendre à la station Cité Universitaire et à prendre le métro qui me conduisait à celle du Luxembourg. Pour cela, je longeais d’un côté, le parc Montsouris et de l’autre, la Cité Internationale Universitaire. Ces trajets quotidiens étaient effectués en présence de jeunes hommes et femmes que ma mère m’avait décrits un jour, avec une certaine solennité, comme des étudiants qui « venaient de tous les pays du monde ». Mon sac sur le dos, je les retrouvais souvent sur le chemin du retour. Ma journée commençait à l’école le matin à 8 heures et se terminait à 18 h 45. Un soir, une étudiante, que j’imaginais Iranienne, ma mère m’ayant appris qu’une princesse de ce pays lointain étudiait au Quartier Latin, me prit gentiment la main et me demanda « Comment tu t’appelles ? » en m’accompagnant en haut des marches de la station. Lorsque nous nous quittâmes, elle me fit un petit geste de la main. Un après-midi, certainement un jeudi ou un dimanche, je regardais un athlète s’entraîner sur la petite piste de course de la Cité universitaire; je restais sur place un long moment portant un regard certainement admiratif à son agilité, son élégance car à la fin de son entraînement, il s’approcha de moi. Nous ne parlions pas la même langue, mais je compris que la sienne était l’anglais. Il s’accroupit et de son sac de sport sortit un écusson qui représentait son pays : le drapeau anglais y figurait, et en dessous, en toute lettre était écrit Nigéria. Je ne me souviens plus comment j’exprimai toute ma reconnaissance, peut-être la bredouillai-je tellement j’étais surpris. Je repartis rapidement avec le plus beau cadeau qui ne m’avait jamais été offert.

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Longtemps il resta au dos de mon cartable, cousu par ma mère à cet endroit. J’étais ainsi devenu un fier Nigérian et encore aujourd’hui je pense à ce bel athlète : Qu’est-il devenu ? Comment pourrais-je lui dire ce qu’a représenté pour moi l’écusson qu’il m’avait si gentiment offert ? Je m’étais habitué à tout ce petit monde multicolore et beaucoup plus tard je me rendis compte que jamais je ne les avais différenciés, bien qu’ils aient été africains, asiatiques, originaires du MoyenOrient. C’était le monde tel qu’il était, la vie que je connaissais. Je ne l’imaginais pas autrement. Et puis il y avait la Garden Party du mois de juin. Celle-ci avait lieu généralement le même week-end que les 24 heures du Mans, le grand événement de ces années d’après-guerre, avec le Tour de France. Mais je la préférais toujours à regarder la fameuse course automobile à la télévision. Alors pendant une journée, je voyageais, parcourais le monde entier parmi tous ces étudiants qui me faisaient découvrir leurs pays, leurs costumes, leurs coutumes, leurs nourritures. Je rentrais le soir fourbu tel un explorateur, chargé de brochures et souvenirs, récupérés pendant ce fabuleux voyage à travers tous les continents, le temps d’une journée. Et puis tout cela disparut, je crois après 1968. J’avais déjà 16 ans. Aujourd’hui je ne puis m’empêcher de penser à tous ces jeunes gens. Que sont-ils devenus ? Sont-ils heureux ? Je sais que je ne serais pas le même si je n’avais pas connu enfant, la Cité U. Grâce à elle, ce

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n’est que beaucoup plus tard que j’appris l’existence du mot « racisme ». Elle fut lieu d’harmonie, de rencontres qui façonnèrent certainement l’âme idéaliste d’un petit garçon du 13e arrondissement. Aujourd’hui encore, quand à la sortie du métro Cité Universitaire, je croise une jeune étudiante ou un étudiant, tout en repensant à ma princesse Iranienne, mon coureur nigérian, je leur souhaite, silencieusement, en les accompagnant d’un regard discret, de connaître le bonheur, la prospérité et la paix.

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Textes lauréats du concours de récits : "17 boulevard jourdan"  

Les textes primés par "17 boulevard jourdan".