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ENFANTS EN DANGER

LA RÉVOLTE DES MÈRES DE FUKUSHIMA

Lucille Reyboz

Partir ou rester ? Envoyer ses enfants respirer ailleurs ou les enfermer chez soi ? Entre la politique de l’autruche du gouvernement et les risques d’irradiation, les femmes de Fukushima cherchent désespérément l’issue de secours. Reportage.

Dans une rue ensoleillée, trois fillettes rentrent de l’école en bavardant gaiement. Elles ne portent pas de masque mais, à leur cou, pend un dosimètre. « On va le rendre à la fin du mois pour vérifier... » raconte l’une. « Comment ça s’appelle ? » demande la deuxième. « La radioactivité », répond l’autre copine. A Fukushima, à 60 km de la centrale, le gouvernement distribue ces appareils aux enfants et organise des opérations de décontamination du sol dans les écoles. Mais, pour les mères de famille, de plus en plus conscientes du danger, ces mesures sont insuffisantes. Neuf mois après l’accident nucléaire, dans un climat délétère, elles racontent leur lutte au quotidien pour protéger leurs enfants. Un long et douloureux processus où elles se retrouvent souvent seules à se battre contre leur entourage pour le convaincre de la seule issue possible : l’évacuation. Dans le bureau de l’association Réseau de Fukushima pour protéger les enfants contre les radiations, Maya Kobayashi classe les annonces de logements gratuits. Le Réseau joue un rôle important dans l’aide aux demandes « d’évacuation volontaire », un terme qui en dit long… « La préfecture n’encourage pas les départs, bien au contraire », révèle cette jeune volontaire. Et il suffit de lire les centaines de messages postés par des mères en détresse sur le site de l’association pour s’en convaincre : « Le personnel de la mairie décroche le téléphone mais ne répond pas. Il se contente d’écouter les plaintes des parents, c’est une situation insoutenable », écrit une maman. Depuis que les mesures officielles de radioactivité ont été remises en question par plusieurs organisations internationales et instituts privés, les mères sont sur le qui-vive. D’autant que le taux

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de radioactivité annuelle autorisé avait déjà été augmenté depuis la catastrophe. « Nous avons protesté dès que le taux est passé de 1mSv à 20 mSv*. Tout le monde sait maintenant que c’est un taux appliqué aux travailleurs de la centrale nucléaire. Nous ne sommes pas des cobayes !, s’insurge Chieko Shiina, une autre bénévole du Réseau. L’autre jour, une jeune mère s’est félicitée que l’école ait distribué les dosimètres aux enfants. Les parents croient que ça va protéger leurs enfants mais le dosimètre ne possède même pas de système d’alarme. On le rend au bout d’un ou deux mois à la préfecture pour mesurer l’influence de la radioactivité. » En effet, le badge à lecture différée, distribué à environ 360 000 enfants et femmes enceintes, rappelle douloureusement les tests réalisés sur les irradiés de Hiroshima et de Nagasaki. Menées par l’ABCC (Atomic Bomb Casualty Commission) après le largage des deux bombes, ces expériences servaient non pas à soigner mais à développer le savoir de l’industrie nucléaire. « L’ABCC existe encore à Hiroshima. Cela semble inconcevable mais la même chose pourrait se produire à Fukushima », dit Mme Shiina. Récemment, le dosimètre d’une fillette a enregistré une dose de 1,7 mSv pour le seul mois de septembre. Malgré la publication de ces résultats, la municipalité avait déclaré qu’il n’y avait pas de danger pour la santé. « Ce prétendu projet de protection des enfants va continuer encore quelque temps, mais nous savons déjà que les autorités déclareront que tout va bien », enrage Mme Shiina. Depuis la mise en réseau de plusieurs associations, les informations circulent beaucoup mieux à Fukushima. Mais il reste encore du chemin à faire, toujours selon Mme Shiina. « Le problème, ici, c’est que la majorité des gens préfèrent ne pas savoir. Les mères lancent des appels désespérés sur le Net, mais sous anonymat. Les pères ne veulent pas abandonner leur travail. La pression est tellement forte que même les enfants sont brimés par les autres s’ils se montrent inquiets à l’école. » Sous l’arcade d’une galerie marchande, Kaori attend pour faire passer une anthroporadiamétrie à ses enfants. L’appareil, installé dans le CRMS (Citizen’s Radioactivity Measuring Station, un laboratoire indépendant), mesure la contamination radioactive dans l’organisme. « Mes enfants * Le mSv (millisievert) est l'unité utilisée pour mesurer les doses de radiation. 1 mSv est le taux de tolérance international.

Masques et dosimètres pour les écoliers : des accessoires qui sont loin de rassurer les mamans. 23 DÉCEMBRE 2011.ELLE 105


ont 5 et 8 ans, explique cette jeune maman qui était à Fukushima quand les réacteurs de la centrale ont explosé le 12 mars. Je me suis réfugiée dans ma famille le 18 mars, sur l’île de Hokkaido, et je suis revenue en avril. Mes enfants sont tellement traumatisés qu’ils désignent n’importe quel objet par le mot “radiation” avant de le toucher. C’est peut-être trop tard mais je tiens quand même à savoir. » Malgré son inquiétude, elle espère rester à Fukushima. « Mes parents veulent que je retourne chez eux mais ce n’est pas si simple... » soupire Kaori, qui refuse de donner son nom. Les résultats de l’examen lui seront communiqués dans un mois. Une attente longue mais inestimable à Fukushima, où il n’y a qu’un seul anthroporadiamètre. « Les résultats aident les familles à mettre un chiffre sur le danger Kana Yoshidan, avec Ino, sa fille de 1 an, s’est invisible de la radioactivité. Mais le principal souci reste la contamiréfugiée à Yonezawa, de l’autre côté de la nation alimentaire », déplore Wataru Iwata, directeur du CRMS, insmontagne, où elle se sent plus à l’abri des radiations. tallé à Fukushima depuis mai dernier. La situation peut se comparer à un état de guerre : « Ici, on peut voir à des détails que certaines personnes refusent de s’inquiéter. Continuer à faire sécher son linge dehors ou acheter des produits de Fukushima est un signe de déni. Je suis convaincu qu’il faut évacuer les enfants avant d’entreprendre quoi que ce soit. » Mais, depuis que le gouvernement a lancé la campagne « Gambaro Fukushima » (« Du courage, Fukushima ! »), le mot d’ordre partout est « N’inquiétez surtout pas les enfants ». Une politique qui est loin de rassurer plus d’un parent, comme Kaori : « Les écoles ont décidé la semaine dernière de laisser jouer les enfants dehors une heure par jour. » La question de l’évacuation des adolescents est encore plus épineuse. Mizue Nakano en fait chaque jour le constat avec son aînée, qui a 16 ans : « En mars, je suis allée me réfugier dans la préfecture de Nagano avec mes filles. Mais j’ai reçu un appel pour que ma fille aînée vienne à la cérémonie d’entrée au lycée, le 9 avril. Je n’aurais jamais pensé être rappelée par l’école... » Depuis, Mme Nakano se ronge les sangs pour la santé de son adolescente : « J’ai pu évacuer ma cadette dans ma famille, mais l’aîShinobu Yokoyama et ses enfants née refuse de changer d’école. Dois-je recourir à la vivent à Watari, un quartier de force ? » Une autre maman, Seiko Takahashi, est en Fukushima City hautement contaminé. conflit avec son fils. « J’ai voulu faire des démarches pour que mon fils aille dans une maison d’accueil près de Tokyo Mizue Nakano et Seiko Takahashi, militantes mais il s’y est opposé. Mon mari aussi est contre », dit-elle, au bord actives du Réseau de Fukushima pour des larmes. Ces deux femmes, également impliquées dans le Réseau, protéger les enfants contre les radiations. ont accepté de témoigner pour encourager le plus de mères possible à évacuer. Mais leurs enfants n’ont pas voulu les accompagner. « Ils ne veulent pas se sentir différents de leurs camarades. Ils ont peur d’être brimés et mis à part. Le seul moyen est d’évacuer les enfants tous ensemble », expliquent-elles. Dans un contexte familial où les enfants et les maris minimisent le danger, les mères se sentent à la fois coupables et impuissantes. L’aînée de Mme Nakano déclare qu’elle ne veut ni se marier ni avoir des enfants. Le fils de Mme Takahashi, lui, veut rester pour continuer ses leçons de tir à l’arc. Une situation surréaliste où la responsabilité des écoles est encore pointée du doigt. « Pour faire une demande de changement d’école, le lycée de ma fille m’a dit qu’il fallait l’accord de l’élève. Je ne comprends plus », soupire Mme Nakano. L’adolescente fait de l’athlétisme dehors chaque jour, ce qui ne fait qu’augmenter l’angoisse de sa mère : « Je lui ai tellement parlé des risques de cancer et de malformation génétique qu’elle veut faire un test d’urine avec détection de césium. Mais, au centre de santé, on m’a SUITE PAGE 108

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répondu qu’on ne faisait pas ce genre d’examens. N’y a-t-il donc personne du côté des enfants ? » Shinobu Yokoyama donne le sein à son bébé de 8 mois. Elle habite avec ses quatre enfants à Watari, le hot spot de Fukushima. Ce quartier a la triste particularité d’avoir un taux de radioactivité qui, à certains endroits, a quadruplé depuis trois mois. « A chaque fois qu’il pleut, nous avons des retombées radioactives de la montagne, confirme Mme Yokoyama, qui fait partie de l’association Save Watari Kids. Nous avons établi une carte avec des relevés qui indiquent clairement qu’une centaine de lieux sont touchés. Mais, malgré cela, le gouvernement n’évacue pas. » La famille Yokoyama habite une belle maison en bois achetée à crédit il y a deux ans, qu’il leur faudra pourtant abandonner bientôt. « Nous avons décidé avec mon mari de déménager vers la préfecture de Niigata, annonce-t-elle. Evacuer est une décision douloureuse. Nous aimons notre ville, notre maison. Mon mari doit quitter son travail. » Dans le salon à côté, on entend les éclats de rire des enfants agglutinés devant la PlayStation. « Ils ont passé tout l’été enfermés. C’est cela qui nous a incités à partir. » Le cas de Mami Yokoda est similaire. Elle habite à Koriyama, une ville située à 65 km de la centrale, sur l’axe nord-est très touché par les retombées radioactives. « J’ai trouvé une famille d’accueil à Hokkaido pour mon fils de 16 ans. Il va regretter ses amis mais je suis sûre que, après, il ne voudra plus revenir ici ! » dit-elle en riant. Cette mère très débrouillarde rapporte du riz, du café et d’autres produits de Hokkaido et s’approvisionne aussi gratuitement en eau minérale à Koriyama. « Mon mari est chauffeur de camion et nous n’avons pas de maison à crédit, dieu merci ! » Sa seule contrainte est le bar qu’elle tient depuis six ans. Mais cela aussi, elle est prête à l’abandonner. « A Koriyama, le plus surprenant, c’est que les gens recommencent à acheter des maisons. » Après le séisme, des logements provisoires 108 ELLE.23 DÉCEMBRE 2011

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avaient été construits pour accueillir les sinistrés. « Avec les indemnités, ces gens préfèrent acheter à crédit des maisons plutôt que de louer des appartements. Mais c’est à cause de ces crédits que beaucoup de familles n’arrivent pas à évacuer », remarque-t-elle. La préfecture de Fukushima ne prévoit aucune aide financière en cas d’évacuation volontaire. Mais, sur les sites des associations, le nombre d’offres de logements sociaux ou de maisons d’accueil atteste d’une vraie solidarité dans les autres préfectures. Une main tendue que beaucoup de mères ont choisi de prendre. Dans une crèche en pleine campagne, Taeko Henmi accueille de bon matin une dizaine d’enfants. Cette institutrice a choisi de faire la navette tous les jours entre Fukushima et Yonezawa, dans la préfecture voisine de Yamagata, pour permettre aux enfants de « respirer ». « Yonezawa n’est qu’à 100 km mais la montagne qui la sépare de la centrale fait un barrage naturel », explique Mme Henmi. C’est dans cette ville qu’environ 3 500 habitants se sont réfugiés depuis l’accident nucléaire. « La courte distance encourage les mères à confier leurs enfants à la crèche en attendant l’évacuation, mais, depuis septembre, nous avons de plus en plus d’enfants déjà installés à Yonezawa », poursuit M me Henmi. Parmi les nouveaux résidents, Momoko Takeuchi est arrivée début octobre avec sa fille de 5 ans : « Mon mari est resté à Fukushima avec notre fils de 17 ans. Malgré la séparation, je ne regrette pas mon choix. J’habite un logement social réhabilité. Le loyer est gratuit pendant deux ans. Je commence déjà à réfléchir à l’avenir et, au moins, ma fille est en sécurité. » « Quand on voit ce qui est arrivé à Hiroshima et à Nagasaki, on ne peut pas penser que tout va bien, s’alarme Izumi Nishida, maman de deux enfants. Et, pourtant, à Fukushima, c’est ce que tout le monde croit. » Mme Nishida, arrivée à Yonezawa en juin, rappelle comment le Pr Yamashita, conseiller en sécurité nucléaire de la préfecture, a déclaré, à grand renfort de tracts, qu’il n’y avait aucun danger pour la santé. Une information qui s’est diffusée rapidement. « Même moi, je voulais y croire, explique Izumi. Mais j’ai rencontré des gens comme M. Iwata, du CRMS, qui m’ont obligée à voir la réalité en face. Ma décision d’évacuer avec mes enfants a été très critiquée par mes proches. Un jour, ils réaliseront, eux aussi. » Le soleil monte doucement sur les montagnes de Yonezawa. C’est l’heure de la balade journalière. Mme Henmi se dirige vers la rivière avec sa petite troupe d’enfants, escortée par quelques mamans. Neuf mois après la triple catastrophe, Fukushima retombe peu à peu dans l’oubli. Comme ce fut le cas pour Hiroshima et Nagasaki, le Japon a choisi de régler le problème en l’étouffant. Mais les répliques sismiques aident à réveiller les consciences et un véritable réseau de résistance s’est mis en place. Une révolution des mères de famille qui se mobilisent, de Hokkaido à Okinawa, pour sauver les enfants de Fukushima. « Après tous ces mois de cauchemar, ils respirent enfin, dit Mme Henmi en regardant tendrement les enfants jouer avec les libellules. Mais le combat n’est pas fini. Ce n’est qu’un début. » ALISSA DESCOTES-TOYOSAKI

Lucille Reyboz

Momoko Takeuchi a préféré déménager avec sa fille Sakurako, même au prix d’une séparation : son fils de 17 ans et son mari sont restés à Fukushima.

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La révolte des mères de Fukushima