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La Guerrière Fantôme Les Chroniques de Siwès Tome 1

Syven

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Du même auteur :

Au Sortir de l’Ombre , 2011, éditions du Riez. 978-2-918719-11-3

Illustration page de couverture : Yogh©

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É ditions du R iez © Cosquerou 29460 Logonna Daoulas http://www.editionsduriez.fr editionsduriez@orange.fr

“Le Code de la propriété intellectuelle interdit les copies ou reproductions destinées à une utilisation collective. Toute représentation ou reproduction intégrale ou partielle faite par quelque procédé que ce soit, sans le consentement de l'auteur ou de ses ayants droit, est illicite et constitue une contrefaçon, aux termes des articles L.335-2 et suivants du Code de la propriété intellectuelle.”

Syven

Éditions du Riez© – dépôt légal : 2012 ISBN : 978-2-918719-59-5 – ISSN : 2104-7235 X

Tous droits réservés pour tous pays.

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Pensons Ă  nos enfants. Donnons-leur des rĂŞves et des ailes.

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Extrait numéro 2

Le chapitre 4 en intégralité… bonne lecture ! http://www.editionsduriez.fr/products-page/brumes-etranges/laguerriere-fantome/

- version non corrigée -

 04  La brume du rêve se mêlait à la bruine tandis que Siwès explorait les lieux autour de Tadjal. Au-delà d’un buisson, un vide vertigineux se déploya. Tétanisée par l’effroi, Siwès le contempla un instant et il fut trop tard pour s’échapper, elle se rassemblait. Elle se jeta contre la paroi blanche sur la première touffe d’herbe venue. Si elle avait été de chair et d’os, elle se serait agrippée de toutes ses forces à s’en faire blanchir les phalanges pour lutter contre la gravité, collée de toute son âme contre le pan de calcyne, en proie à la chaleur née de la fièvre, l’oppression née du danger, persuadée qu’elle finirait par lâcher. Une peur viscérale l’empêchait de tendre le bras vers le maigre aplomb pour se hisser sur le bord. Elle se sentait tomber, son estomac lui remontait dans les côtes et le poids de son corps attiré vers le bas l’empêchait de réfléchir. Elle mélangeait le présent et le passé, piégée par un vilain souvenir qu’elle peinait à refouler.

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La tête de Tadjal apparut au-dessus d’elle : « Qu’est-ce que tu fabriques ? » « J’ai le vertige ! » Il fronça les touffes blanches de ses sourcils : « Tu ne risques rien, tu es un esprit. Dépêche-toi de me rejoindre. » Elle lui aurait bien asséné une réplique cinglante, mais elle en était incapable, réduite à se cramponner à son bout de rocher aussi froid et létal que le sommeil quand il la reprenait. « Allons Siwès, il te suffit de le vouloir. » Si elle se pensait à côté de lui, elle se retrouverait sur la terre ferme. Cependant, le néant prêt à l’engloutir attendait de l’avaler, il s’accrochait à ses chevilles qu’il tirait vers le bas, impossible de l’oublier. « Siwès, le vide n’existe pas. Tu as franchi la distance d’un monde qui nous sépare, vas-tu renoncer si près du but ? » Le fauve la fixait de son regard pénétrant, aux iris ambrés et scintillants. Sa chaleur, son Herrès, tout en lui l’appelait à le rejoindre. Aussi étrange que cela parût, elle entendait son cœur tambouriner. Tadjal ne tolérerait pas un échec, elle ne voulait pas perdre sa confiance, alors elle compta avec lenteur jusqu’à trois, puis se jeta vers lui. Ce fut si bref qu’elle sentit l’herbe tiède sous elle avant de comprendre qu’elle avait réussi. Hébétée, elle garda les yeux rivés au sol. La présence du gouffre à deux pas était difficile à occulter. Il fallait qu’elle se reprenne. Aplati dans un buisson à deux pas, Baxian lui adressa un sourire poli : — Bonjour Siwès. « Salut », répondit-elle, gênée de se retrouver à quatre pattes devant lui. Elle parvint à s’asseoir en tailleur. — Joli camut, lui dit-il en désignant la tenue de cuir, identique à la sienne, dont elle s’était revêtue.

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Elle le remercia, contente d’avoir pensé à se choisir une apparence adaptée à la situation, et se détendit enfin. Le guerrier se remit à griffonner sur son carnet. Des allées, des tentes, des zones avec des bêtes à tête cornue, d’autres occupées par des chevaux… Il reproduisait le plan d’un camp, inscrivait des chiffres et annotait la page suivante de symboles qu’elle ne parvenait pas à lire. Au vu de la masse nuageuse qui bouchait le ciel, il se basait sur sa mémoire. Sur l’herbe à côté de lui, elle remarqua une longue vue. « Je suis désolée », redit-elle au tigre qui s’était recouché par terre, mécontent. « Par chance, il y avait un nuage, personne n’a pu te voir en bas. » « Par chance ? S’il n’y avait pas eu de nuage, j’aurais vu le vide et je ne me serais pas approchée ! » « Peu importe. N’en parlons plus. » Encore une arrivée qui manquait de discrétion, songea Siwès. En arrière, à couvert des premiers arbres, Krine plaqua ses oreilles sur son crâne et donna un coup de tête en avant. Un salut ? La laückfillès lui fit signe en retour. Elle remarqua l’absence de Tomas et Hellone, partis en reconnaissance sur la route de Neirtéhis, de l’autre côté de la forêt. « Ils reviendront bientôt, indiqua Tadjal. En espérant qu’ils aient repéré un bon endroit pour tendre une embuscade. Tiens-toi tranquille. Fais attention quand tu penses, sinon les autres t’entendent. Tu es bruyante, il faut que tu songes à diriger tes pensées vers ceux auxquelles elles sont destinées. » Si un autre s’était permis de lui donner des ordres de la sorte, Siwès l’aurait sûrement envoyé promener. Là, elle se renfrogna en se concentrant sur le tigre : « Et si je veux que personne ne m’entende ? » « Dans ce cas, personne ne t’entendra. La volonté est la clé. » Dubitative, la jeune femme s’installa à plat ventre, tentée par sa chaleur rassurante comme les fois précédentes. Son enveloppe de laückfillès demeurait aussi froide qu’un vêtement mouillé qui la

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recouvrait de la tête au pied, même dans les premiers moments de son rêve, la lourdeur du tissu humide en moins. À bien y réfléchir, c’était exactement comme se baigner tout habillée un jour de printemps. Le souvenir la percuta de plein fouet. Enfant, elle avait trébuché au bord d’un lac et s’était retrouvée trempée. Il lui avait fallu rentrer en se hâtant ; d’abord, le contact de ses habits l’avait plus gênée que la sensation de froid, mais à mesure que le soleil avait décliné, le fond de l’air s’était rafraichi et elle s’était mise à claquer des dents, transie jusqu’aux os. La bruine s’effilocha sous l’effet du vent. Cinq à six cents pas plus bas, le camp lluhanien occupait la plaine brouillée par la grisaille. De part et d’autre d’une voie centrale qui rejoignait des enclos de corde, des alignements de tentes minuscules remplissaient des rectangles ponctués d’oriflammes colorées. Dans certaines zones, les tailles des toiles variaient, et à trois endroits, l’herbe dessinait de grands espaces vides. Les chevaux et les soldats fourmillaient dans les allées et au-delà des limites du camp, des nuées s’entrainaient : l’éclair des lames scintillait au milieu des silhouettes. La laückfillès entendait une basse rumeur, amas compact de pensées indiscernables. Le nuage revint leur boucher la vue. Baxian reposa sa lorgnette et se remit au travail. — J’avance le chiffre de soixante-quinze mille hommes et de six ou sept mille chevaux. Ils sont là depuis un bon moment, trois septaines. En revanche, il s’agit d’un campement provisoire, ils comptent repartir bientôt. « Comment le sais-tu ? » souffla Tadjal. — Ils n’ont installé ni les pavillons des blessés ni les tentes de commandements, sauf dans le quartier des meneurs. « C’est quoi des meneurs ? » demanda Siwès à Tadjal. « Des sorciers capables de commander à l’Ahr. » « Comme le traqueur de fabuleux que nous avons affronté l’autre jour ? »

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« Non. Un chichtahr ne maîtrise qu’un ou deux pièges appris et répétés depuis l’enfance. Les meneurs sont capables de modeler et de tisser de véritables sortilèges. » Le tigre se retourna vers Baxian : « Pourquoi sont-ils arrivés en avance ? » — C’est ce que je compte découvrir une fois que je serai infiltré. L’expression tendue de son visage témoignait de sa concentration. La mine de son crayon allait d’un élément à l’autre de la carte à mesure qu’il vérifiait et complétait ses informations. « N’oublie pas l’objet de ta mission », rappela Tadjal. — Je le garde en tête. Cela restera difficile de pénétrer le commandement, même en me transfigurant. En l’attente, tout renseignement est bon à prendre. « Et les marjaks ? » — Les dégâts dans le fort de Rehem attestent leur présence. Les portes ont été arrachées, les tours éventrées et seul un dragondéfunt est capable de perpétrer un tel désastre. Il y en a un qui se cache quelque part. Le tigre gronda son assentiment : « Les dragons en vigie à Ispare n’en feront qu’une bouchée. » — S’ils ne nous abandonnent pas avant. Silencieuse, Siwès n’en perdait pas une miette. L’amertume qui teintait la dernière réplique de Baxian ne lui échappa pas. « Pourquoi les dragons vous abandonneraient-ils ? » chuchotat-elle à Tadjal. « Ils sont avec vous, non ? » « Ceux-là sont des sentinelles. Leur tâche est de prévenir leur Souverain si des marjaks se montrent à l’est. Leur priorité va à leur territoire : les monts aux dragons ne se trouvent qu’à un jour de vol d’Ispare. » Selon toute probabilité, ils défendraient Ispare ou plutôt, ils attaqueraient les marjaks qui se montreraient sauf si ces derniers arrivaient en supériorité numérique. Le cas s’était produit sur une citadelle à l’époque où les dragons intervenaient encore sur la

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frontière, et Baxian leur en tenait rancune. Le tigre partageait ses réserves, il ne leur faisait pas confiance. « Les dragons ne sont du côté de personne. Leur seul ennemi, ce sont les marjaks et ils mènent leur guerre sans se soucier de la nôtre, surtout depuis qu’ils sont harcelés sur leur territoire. Au mieux, ils postent des sentinelles comme à Ispare si cela va dans leur intérêt, mais la plupart des cités libres sont sans protection et cela ne leur pose pas de problème. » « Vous avez plusieurs ennemis communs », souffla Siwès éberluée, « les marjaks et les nécromants du Vèd. Unir vos forces tombe sous le sens. » « Les dragons, s’allier avec des humains ? Non… » Les dragons d’Ès n’envisageaient pas les choses de la même façon. Ils vivaient des siècles, hantaient les cieux, et les mers pour certains. Les lois de l’Équilibre leur interdisaient de se mêler des affaires des autres espèces, par crainte de déclencher le Chaos, synonyme de malheur et de destruction pour leur monde. « Les humains ne sont que des fourmis à leurs yeux, expliqua le fauve. Ils ne revêtent aucune importance, et leurs conflits encore moins. Imagine qu’un lluhanien écrase une fourmilière en courant vers toi, une lance à la main : tu ne te soucieras pas des fourmis. » On aurait dit qu’il rapportait les propos d’un autre, tant son discours était las. Il faudrait du temps à Siwès pour appréhender la situation. Tadjal s’était déjà coupé d’elle, il replongeait dans ses souvenirs ; elle le sentait en proie à leur violence, tiraillé entre le cauchemar du passé et celui à venir. Les tenants et aboutissants demeuraient aussi vagues que les contours de ce camp estompés par la brume délétère. Néanmoins, un élément lui sautait aux yeux : le Vèd, les Lluhaniens, l’Ahr étaient l’ennemi responsable du malheur qui frappait le fabuleux. L’aide que naïvement elle s’était crue capable de lui apporter devenait dérisoire en comparaison des forces en présence. « Il ne faut pas renoncer », lui assena Tadjal, farouche. « Les dragons d’Ès livrent une guerre féroce aux marjaks et ils la

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gagneront. Quant à nous, nous empêcherons le Vèd d’étendre sa tyrannie à l’ensemble du territoire humain. Rien n’est perdu. » Sa tête se reposa sur ses pattes avant. Ses pensées avaient perdu leur caractère verbal ; elles s’embrouillaient en un flot de sensations et d’images qui manquaient de sens par accumulation. Siwès s’en détacha, elle ne voulait pas être submergée comme par les visions de dragons-défunts et ce, avec la conscience que Tadjal s’était mis à nu durant ces dernières minutes. Sa confiance la touchait. L’attention de la jeune femme se reporta sur les alentours au calme réconfortant : à proximité immédiate, il n’y avait rien d’alarmant. Les cheveux noirs de Baxian masquaient sa figure tandis que penché sur les pages, il poursuivait sa prise de notes et Krine, qui s’ennuyait sous les arbres, mâchonnait les feuilles des branches basses. Les oiseaux piaillaient, les insectes crissaient, des mammifères glissaient entre les buissons. † Le temps fila en silence. Les fabuleux s’étaient endormis, leur sommeil paraissait profond. Qu’il s’agisse de Krine ou de Tadjal, une fine nappe de luminescence enveloppait leur corps. Siwès se demanda si Baxian la voyait aussi mais elle n’osa lui poser la question de peur d’attirer l’attention sur sa méconnaissance de l’Herrès. Forcé d’attendre la prochaine éclaircie, l’espion l’observait. Elle ne se gêna pas pour le détailler en retour. Mis à part la cicatrice qui barrait son sourcil gauche et le voile de barbe sur ses joues, son visage harmonieux n’offrait pas de défaut : un front avenant, un nez droit, une chevelure de jais, une peau lisse, des paupières légèrement bridées. Son regard sombre, intelligent, occultait sa façade tranquille. Il était beau. Mal à l’aise, Siwès détourna le regard, soudain confuse à l’idée qu’il s’attarde sur son propre physique. Sa laideur, elle l’attribuait à sa maigreur qu’elle détestait de tout cœur. Le reste, les taches de rousseur et les yeux chagrins, elle les acceptait. Pas les os saillants de ses épaules, pas ses doigts malingres presque crochus, pas sa

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poitrine plate qui donnait l’illusion qu’elle avait quinze ans et non dix-neuf. L’émotion la bouleversa sans crier gare. Ces pensées lui venaient de son autre vie. « Tu ne peux pas regarder ailleurs ? » lui lança-t-elle énervée. — Pardonne-moi si je t’ai offensée. Je n’ai pas souvent l’occasion d’approcher une laückfillès. « Excuse-moi de m’être emportée », se radoucit-elle. « Je n’aime pas qu’on me fixe comme une bête curieuse. » — Je le comprends. Je suis natif du Lluhan. Il l’avait dit sans amertume, juste sous forme de rappel. Elle imaginait très bien comment il pouvait être dévisagé, à la dérobée ou droit dans les yeux, souvent avec une surprise remplacée par un masque d’indifférence. Elle se rendit compte qu’elle avait encore oublié de protéger ses pensées, ce qui la mit mal à l’aise. — Parfois, sourit-il, j’envie Tomas. Il est insouciant, il vit au jour le jour avec Hellone. « Et il connaît toutes les femmes d’Ispare. » Elle lui adressa un clin d’œil, il s’esclaffa : — Je ne jalouse pas ses conquêtes. J’aime autant éviter que trop de femmes rêvent dans mes bras d’une vie de noble lluhanienne. « Pourquoi ? Est-ce que tu es noble ? » — Par mon père. J’appartenais à une grande maison avant ma fuite du Vèd. (Il baissa la voix :) Les Isparites s’imaginent que la vie de noble est synonyme d’oisiveté, de richesse, d’opulence. Cette image répandue dans l’empire est loin de la réalité. Les familles nobles ne vivent pas toutes dans le faste et la plupart sont soumises à la pression permanente du pouvoir. Les intrigues et les rivalités mettent à rude épreuve la réputation des grands noms. Il est possible de tout perdre sur un seul ordre. Dans le Vèd, plus la maison est influente, plus ses devoirs envers l’empereur sont importants. Il lui faut sans arrêt prouver sa loyauté et son utilité. Un fils ne peut se contenter d’hériter ; s’il ne démontre pas sa valeur, il est privé des faveurs acquises par les générations

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précédentes et les voit données à un rival. Ceci inclut ses terres et ses vassaux. « Ainsi l’empereur les tient pieds et poings liés. » — En effet. D’autant que chaque héritier se doit de tenir son rang dans l’armée. Les généraux sont nobles, leurs officiers également. Ils ne sont pas faciles à approcher. Elle hésita avant de lui poser la question, puis se dit qu’elle n’avait rien à craindre sinon un refus de répondre : « Comment vas-tu t’infiltrer ? » — Je me fondrai dans la masse. « Et tu crois que les Lluhaniens ne s’en rendront pas compte ? » Le sourire énigmatique de Baxian l’intrigua. L’éclaircie interrompit leur discussion. Le jeune homme se replongea dans son observation minutieuse des allées. Siwès se résignait à s’ennuyer ferme quand le passage d’un troupeau assez loin attira son attention : des biches, ou bien des mammifères de taille équivalente, lancées à pleine vitesse entre les arbres. La laückfillès eut un mauvais pressentiment. Krine avait dû les entendre ; tête haute, elle écoutait. Une horde de minuscules éclats bondissants déferla derrière le masque du feuillage, par dizaines d’abord, par centaines ensuite. Que fuyaient-ils ? Tadjal se redressa à son tour. Elle lui transmit son interrogation. « Un prédateur important est entré dans la forêt », devina-t-il. Une nuée de volatiles fila au-dessus d’eux. « Il est l’heure de partir, Baxian. » Aussitôt, l’espion replia sa longue vue, referma son carnet et le glissa dans la doublure de son pourpoint de cuir. Siwès les précéda, franchissant d’un seul pas la verdure qui la séparait de Krine. Celleci sursauta et sa gueule irradia de chaleur. Par réflexe, Siwès se cacha derrière son bras. L’adiale grise renâcla avec mauvaise humeur. La jeune femme se sentit ridicule. L’Herrès de ces fabuleux avait autant en commun avec celui de Tadjal par exemple qu’une fournaise avec un chaleureux feu de bois.

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« C’est pour cela qu’on les surnomme les chevaux-dragons, lui rappela-t-il. Maintenant, dis-moi. Qu’est-ce que tu vois ? » Il s’attendait à ce qu’elle découvre un marjak dans les parages, mais elle ignorait à quoi ressemblait l’empreinte de chaleur d’une créature de ce genre. Elle commença par étendre son champ de perception à l’ensemble de la forêt. À mesure qu’elle essayait de voir plus loin, l’opalescence des arbres formait une masse compacte qui absorbait toutes les présences. Impossible alors de différencier le végétal de l’animal. « Je ne vois rien. Il y a trop d’arbres. » « Montre-moi. » Frissonnante, elle posa un genou à terre et une main sur son poitrail. Tandis que ses frissons se taisaient, les senteurs des sousbois la revigorèrent. Sous elle, le sol devint ferme et d’infimes sons meublèrent le silence : le souffle de Krine, celui de Baxian, le bruit des bottes froissant l’herbe, le chuintement dans les feuillages. Elle soupira d’aise. Ainsi ancrée à lui, elle développait une conscience plus aigüe de son environnement. « Siwès, je veux voir. » Docile, elle repoussa les limites de son champ de perception. Les troncs parurent plus opaques encore. Pourtant, il y avait quelque chose, elle en avait l’intuition. « Je veux en avoir le cœur net », lui dit-il en rompant le contact d’un pas en avant. « J’y vais. » « Non. » « Je serai revenue en un rien de temps, tandis que si la menace est grande et que tu fais l’aller-retour, tu vas perdre ton avance. Je ne prendrai aucun risque, c’est promis. » Le tigre se faisait violence quand il répondit : « D’accord, mais fais vite. » Ravie, elle adressa un sourire amical à Baxian remonté en selle, puis se lança en avant, guidée par la lisière des arbres qui fondit en une ligne confuse, facile à suivre. Quand elle reconnut la luminosité

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d’un flot vivant, elle se rassembla à bonne distance, tout contre un vieux tronc chaleureux afin de lui voler un peu d’Herrès. La brume des nuages occultait toujours le flanc de la falaise. Des centaines de lueurs grimpaient le long de la paroi et se déversaient dans la forêt. Ils s’y enfonçaient par nuées. « Des petites bêtes, donc. » Piquée par la curiosité, elle se projeta assez près pour les apercevoir, et à l’abri dans un buisson, en observa une qui escaladait un arbre : un corps souple, brun et arqué, une longue queue en balancier, des pattes arrière pourvues de mains. Là s’arrêtait la ressemblance avec un singe. Les bras se terminaient par une serpe d’os qui se plantait sans mal dans l’écorce, fort pratique pour se hisser. Quand le spécimen tourna sa tête ronde, il montra des petits yeux noirs enfoncés et d’énormes lèvres qui occupaient la moitié de son visage. Siwès en avait vu assez. Elle se concentra sur Tadjal et le temps se suspendit. Malgré la distance, elle le visualisa, aux aguets, prêt à déguerpir, aussi beau et lumineux que dans les visions qui le ramenaient à lui depuis leur rencontre. Elle traversa non pas la forêt, mais un voile de brume pour le rejoindre instantanément. « Alors ? » la questionna-t-il. Dans son dos, Baxian, juchée sur une Krine qui piétinait, attendait avec une impatience teintée d’appréhension. « J’ai rarement vu des bestioles avec une tête aussi moche ! » Siwès se la remémora avec dégoût, en souhaitant que chacun puisse voir l’animal en question. — Des aguulias, lâcha Baxian. « Des quoi ? » — Aguulias. A-gu-u-lias, articula-t-il, surpris. Une fois dans les arbres, ils sont extrêmement rapides. Très dangereux… Il y en avait plein les forêts du Labothen avant la forteresse ne chute. Ils se délectent de la cervelle de leur victime, ils s’organisent pour rabattre et mettre à mort le gibier. Ils s’attaquent à n’importe quoi, y compris des fabuleux. Décidément, les Lluhaniens ne veulent

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personne dans les bois d’Ir ! Krine, ramène-nous à la grotte s’il te plaît. Il se cramponna avec fermeté aux poignées du harnais. L’adiale grise tourna court et d’un bond souple, franchit le rideau de buissons, atterrissant à deux doigts du sol puis accéléra dans une gerbe d’Herrès. Elle ne tarda pas à disparaître entre les arbres. « Ce n’est pas très loin », grogna le tigre en devenant invisible. « Il faudrait peut-être prévenir Tomas, non ? » Elle n’obtint pas de réponse. Le visage du capitaine Ferrine ne l’avait pas marquée, elle ne lui avait pas vraiment parlé, au contraire d’Hellone aux naseaux dorés, qui l’avait détaillée avec curiosité et dont elle se souvenait à la perfection, aussi bien que de l’électricité qu’elle avait ressentie au contact de son souffle. Elle se concentra sur elle, le cœur à l’avenant. Une vision furtive la balaya. Sans réfléchir, comme qui dirait à l’instinct, elle tenta le coup. La brume l’accueillit et elle s’y enfonça, ses pensées tendues vers l’adiale. Celle-ci lui apparut aux détours de troncs embrouillés, en pleine course de toute évidence. Siwès choisit un point de chute en retrait. Des centaines d’aguulias tombaient des feuillages. Hellone rua pour dégager une grappe de bestioles de sa croupe et Tomas délogea les trois restants avec son poignard. Les cris hystériques des animaux emplissaient la forêt. Étincelante, la fabuleuse se lança sur sa droite, du mauvais côté réalisa Siwès en titubant sous l’effet de la fatigue. Une forme de clairvoyance l’alerta en voyant Hellone et son cavalier disparaître entre les arbres : les assaillants étaient répartis en tenaille, le piège se refermait sur leurs proies. — En avant, ne t’arrête surtout pas ! cria Tomas. Sacrifiant ses dernières forces, la jeune femme se projeta devant eux. « Demi-tour ! » ordonna-t-elle bras en croix, comprenant trop tard qu’Hellone ne l’éviterait pas. Lorsque l’adiale transperça la laückfillès, son aura la consuma avec la ferveur d’un brasier ardent. Siwès fut déchirée et jetée en pièces dans l’obscurité.

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Ouvrages disponibles aux

Éditions du RIEZ Collection Brumes Étranges (Science-fiction, Fantasy, Fantastique) LA LOI DU DÉSERT de Franck Ferric. LES SOMBRES ROMANTIQUES de Mathieu Coudray. FOOD FOR MAGGOTS de Virginia Schilli. LES DAMES BAROQUES , anthologie dirigée par Estelle Valls de Gomis. L’HÉRITIERE D’OWLON de Patrick S. Vast AU SORTIR DE L’OMBRE de Syven LES POUSSE-PIERRES d’Arnaud Duval LES TANGENCES DIVINES de Franck Ferric ABSINTHES & DÉMONS d’Ambre Dubois DERNIÈRE SEMAINE D’UN REPTILE de Franck Ferric (à paraître) DESTINATION MARS , anthologie dirigée par Marc Bailly (à paraître) Cycle Anders Sorsele de Virginia Schilli. PAR LE SANG DU DÉMON (1) DÉLIVRE-NOUS DU MAL (2) L’HÉRITAGE DU SERPENT (3) (à paraître) Cycle d’Arkem, la Pierre des Ténèbres de Valérie Simon. YANIS, DÉESSE DE LA MORT (1) SINIEN, DÉESSE DE LA VIE (2) (à paraître) TAHNEE SHARN, DÉESSE DE L’ALLIANCE (3) (à paraître) MORWEN, DÉESSE DE L’AMOUR (4) (à paraître) Cycle de Siwès de Syven. LA GUERRIÈRE FANTÔME (1)

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LE LION À LA LANGUE FOURCHUE (2) (à paraître) Collection Vagues Celtiques (Bretagne & univers celtes) LE BALLET DES ÂMES de Céline Guillaume.

Collection Sentiers Obscurs (Polars, thrillers, romans noirs) UN AUTRE de Christophe Nicolas. PROJET HARMONIE de Christophe Nicolas. MOI & CE DIABLE DE BLUES de R. Tabbi & L. Lavaissière.

Collection Graffics (Bd, Artbooks, Livres illustrés) CŒUR EMPOISONNÉ de Bloody Countess. MEMORIES OF RETROCITY de Bastien Lecouffe. LE PANTIN SANS VISAGE de Aalehx. MADEMOISELLE ROSE de N. Pierandrei et E. V. de Gomis. (à paraître) MEMORIES OF RETROCITY II de B. Lecouffe. (à paraître)

Collection Pages au Vent (Littérature blanche) CONTES DU MONDE, anthologie dirigée par Alexis Lorens.

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La Guerrière Fantôme (extrait 2)