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Illustration page de couverture : Aurélien POLICE©

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LES RUNES DE FEU Cyril CARAU

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É d it ions d u R iez © Cosquerou 29460 Logonna Daoulas http://www.editionsduriez.fr

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Éditions du Riez© – dépôt légal : 2015 ISBN : 978-2-918719-89-2 – ISSN : 2111-6180 X Tous droits réservés pour tous pays.

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L’Inquisiteur de la Nouvelle-Angleterre Première partie

Chapitre 1

New York, mercredi 7 septembre 1938

Un quart d’heure de retard ! Jack a sûrement une excuse, mais j’en ai marre de lambiner. L’agent spécial Scott Summers lâche son mégot à terre et l’écrase méthodiquement du pied.

Tant pis ! J’y vais. Il me rejoindra plus tard. D’un bon pas, il se dirige vers l’entrée du lycée public pour filles Theodore-Roosevelt. Sur les nerfs depuis qu’il est chargé de l’affaire de « l’Inquisiteur de la NouvelleAngleterre », comme les journalistes ont surnommé le tueur qui terrorise la Côte Est des États-Unis, Summers ne supporte plus la moindre contrariété. La dernière victime, Maria Deodato, devait fêter ses seize ans dans une semaine. Quand il a vu le corps de la malheureuse à l’OCME1, l’institut médico-légal, deux heures plus tôt, Scott a failli vomir. Défigurée par d’atroces brûlures et scarifications, la mâchoire Cet acronyme signifie : The Office of Chief Medical Examiner of the City of New York. C’est l’Institut médico-légal de la ville de New York. Il

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est situé au 125 Worth Street, à l’époque où se déroule le roman.

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grande ouverte, la défunte semblait encore hurler d’épouvante. L’homme espérait se tromper, mais le coroner avait confirmé ses craintes : « Agent Summers, cette gamine a vécu un enfer. Pour impressionnantes, les blessures ne sont pas létales en soi, même si elles ont dû être extrêmement douloureuses. C’est la peur, une peur panique, horrible, qui a provoqué l’arrêt cardiaque. Je compte sur vous pour appréhender ce monstre au plus vite. Je ne veux pas avoir une nouvelle malheureuse à autopsier. Compris ? » Summers a acquiescé et, maintenant, il marche vers l’établissement, prêt à interroger les professeurs et les camarades de classe de Maria, d’autres élèves présents le jour de sa disparition, ainsi que le personnel scolaire. Il va y passer des heures, mais qu’importe ! Mis à part le mode opératoire, les marques étranges et la mise en scène macabre, rien ne rattache Maria aux deux victimes précédentes.

Avec tous ces témoins potentiels, en plein jour, ce n’est pas possible que personne n’ait rien vu ! se répète-t-il. La jeune fille s’est évaporée à onze heures, après le cours de chimie, et sa dépouille martyrisée a été retrouvée à quelques pâtés de maisons, dans une fabrique désaffectée, le surlendemain par un chien renifleur alors que l’on recherchait activement la lycéenne. Scott possède une photo de Maria dans sa poche intérieure. Un portrait d’elle en tenue de communiante que lui a donné Lucia Deodato, sa mère. Il y a tant de douceur dans sa prunelle, ses joues pleines telle la Vierge aux raisins de Pierre Mignard, qu’on la confond avec un ange de bonté. 5


Summers ne peut s’empêcher d’y songer chaque fois qu’il la regarde. Le policier compte s’en servir, lors de ses entrevues, pour forcer les gens à se souvenir de Maria. Et d’une certaine manière, plus intime, cette image de l’innocence brisée lui rappelle son devoir d’enquêteur vis-à-vis des victimes. À côté de la double porte d’entrée du bâtiment se trouve un mur transformé en mémorial : des photographies, des dessins, des petits mots d’hommage, des bouquets de fleurs et, sur le sol, une constellation de bougies. Sorte de stèle improvisée pour qu’on n’oublie jamais la lycéenne. Summers lit quelques billets : « Tu nous manqueras toujours », « tu es au Ciel avec les anges maintenant », « Maria, tu nous as quittés trop tôt, tu demeures dans notre cœur ». En fait, l’agent du FBI cherche dans ces traces d’amitié, de compassion, d’amour, si le tueur, dans sa folie, n’a pas poussé l’outrage jusqu’à laisser un message personnel. Scott Summers repense à l’affaire du « vampire de Brooklyn », Albert Fish2, et comment la lettre qu’il avait envoyée aux parents d’une de ses jeunes victimes avait finalement permis de remonter sa piste. Mais il ne trouve rien de tel.

Dommage ! L’ordure finira par commettre une erreur et je serai là pour l’attraper, se dit Summers en pénétrant dans le lycée.

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En novembre 1934, Albert Fish a écrit une missive qui retrace l’enlèvement de Grace Budd, âgée de dix ans, son meurtre et comment il l’a dévorée. Contrairement au roman que vous lisez, qui est une pure fiction, même s’il est ancré sur certains événements réels de la NouvelleAngleterre durant les mois de septembre et novembre 1938, les actes de Fish sont vrais, absolument terrifiants et abominables.

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À l’accueil, Mme Nocenti, la surveillante générale, le reconnaît et s’approche en lui tendant la main. Summers la lui serre en lui souhaitant bonjour. Ann Nocenti est une femme à la beauté spontanée. Chez elle, pas de fard ou de maquillage superflu. Des sourcils épais structurés au-dessus de grands yeux noirs et francs. La peau claire et saine. Un nez droit. Une bouche fine aux lèvres joliment dessinées. Et des cheveux brun foncé, presque noirs, coiffés au carré. Bien qu’assez petite, elle n’arrive même pas à hauteur d’épaule de son vis-à-vis, elle en impose par sa prestance. Scott estime qu’elle a entre trente-cinq et quarante ans. « Bonjour, agent Summers, prononce-t-elle d’une voix chaleureuse, venez dans mon bureau. Pour plus de commodité, je le laisse à votre disposition pour les interrogatoires. » Scott approuve du chef en se demandant si cette amabilité ne cache pas l’inquiétude de la fonctionnaire à l’idée de voir un flic fouiner un peu partout dans l’établissement. Cette intention protectrice envers ses ouailles est certes appréciable, mais Scott se réserve le droit de se déplacer si nécessaire. « Très bien, répond-il, mais je pourrais être amené à visiter les lieux. Notamment si une information me permet de découvrir l’endroit où Mlle Deodato a été kidnappée. — Je comprends, lâche Nocenti après un temps d’hésitation. Bien sûr. » Scott s’installe à la place de son interlocutrice, qui reste debout. Ce bureau lui semble bien étriqué, impression 7


renforcée par les étagères et casiers qui cernent chaque recoin. Même la fenêtre qui donne sur un extérieur gris et morne ne suffit pas à le détromper ; cette pièce sue la misère.

Un lycée d’État, évidemment, les moyens font défaut ! Coupes budgétaires, manque de surveillants, de professeurs. Satanée crise ! Mais l’agent ne se laisse pas déconcentrer outre mesure et, calepin en main, commence à interroger Mme Nocenti : « S’il vous plaît, pourriez-vous me dire où vous étiez le lundi 5 en fin de matinée et si vous avez vu Mlle Deodato ? — J’étais ici… et non, hélas ! je n’ai pas croisé la pauvre Maria ce jour-là. Quand on m’a annoncé son absence, je n’y ai pas vraiment prêté attention. J’ai pensé… (Nocenti se tait et baisse la tête ; la culpabilité dévore les mots qu’elle voudrait prononcer. Scott, devant la détresse de cette dame, conserve le silence et attend. Au bout d’un moment, Nocenti reprend doucement :) Je ne sais plus ce que j’ai pensé. J’ai sûrement cru qu’elle était retournée chez elle, indisposée. Ce n’est que le lendemain que j’ai compris la gravité de la situation, lorsque ses parents se sont présentés à l’accueil, accompagnés d’un policier. Ils nous ont appris que Maria n’était pas rentrée après l’école. Qu’elle avait disparu ! Connaissant le caractère de cette élève, je n’ai pas imaginé une seconde qu’elle ait pu fuguer. J’ai aussitôt alerté M. Shooter, le proviseur. De concert, nous avons décidé de suspendre les cours avant de prêter notre concours pour les recherches. »

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Scott l’écoute, un peu contrarié ; il espère quelque chose de nouveau et pas un résumé de ce qu’il sait déjà. Du coup, l’envie de griller une Lucky Strike lui titille le palais. « Okay, je vois, dit-il à la place en jouant avec son styloplume. Vous avez certainement interrogé des élèves, des enseignants, des membres du personnel durant vos investigations, non ? Personne n’a rien remarqué ? Quelqu’un avec Mlle Deodato ? Ou un étranger aux abords du lycée ? — Non, hélas ! non ! Mais je n’ai pas parlé avec tout le monde, il est possible que… — Je vous remercie, madame Nocenti, la coupe Summers. Je ne vous retiens pas davantage. » La phrase, pour aimable, tranche avec le ton ; Nocenti sent le désappointement et la colère contenue de l’agent du FBI. Elle se doute qu’elle lui a fait perdre son temps. Avant de céder à son penchant pour le tabac, l’enquêteur questionne encore un témoin, Roy Thomas, le surveillant qui faisait sa ronde, ce lundi-là, dans le couloir où se trouve la classe de chimie. Thomas ne lui apprend pas grand-chose, sinon que Maria a pu se rendre aux toilettes. Dehors, Summers souffle et se mordille la lèvre inférieure, il regarde le bout incandescent de sa cigarette comme s’il allait lui révéler un secret sur cette affaire. Scott ne râle même pas après son collègue, John L. Byrne3, que tout le nomme surnomme pourtant Jack, qui a presque une heure de retard. Non, l’agent Summers focalise toutes ses réflexions sur un seul sujet : pour que Maria disparaisse tranquillement, 3

John, comme nombre d’Américains, est familièrement surnommé « Jack ». L. pour Lindley.

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sans bruit, sans esclandre, sans susciter de soupçons alors que dix, vingt, trente ou cinquante pékins auraient pu la remarquer, c’est peut-être qu’elle a suivi quelqu’un de confiance, ou du moins qu’elle connaissait. Alors qu’il fait demi-tour vers le bureau de Nocenti où l’attend un autre surveillant, Summers décide de jeter un œil aux sanitaires en question. Devant la porte, il hésite à entrer, comme si le symbole représentant une dame au-dessus du mot « ladies » l’immobilisait ! Ses pensées vagabondent. Dans le casier de Maria, on n’a rien déniché de significatif. Pareil dans sa chambre, pas même un journal intime. D’après ses parents, la jeune fille n’avait pas de petit ami. Seules ses études, la couture et la religion trouvaient grâce à ses yeux. Merde ! s’exclame intérieurement Scott. J’ai rien ! Il recule de quelques pas et, presque par inadvertance, se rend aux toilettes des garçons. Il urine durant de longues secondes, la tête vide. Ni les relents de détergent ni le grésillement insistant des néons ne l’incommodent. Alors qu’il se lave les mains, le miroir lui renvoie l’image d’un gaillard d’une quarantaine d’années bien tassée dont la chevelure, brune hier encore, se constelle de gris. Des iris d’un bleu perçant, le nez fin quoique légèrement de travers et une mâchoire carrée concourent à dessiner de lui le portrait d’un homme séduisant. Mais lui ne voit qu’une brute au regard blessé, un géant de près de deux mètres tout en muscles, une force de la nature, mais dont l’aspect presque minéral de la physionomie semble, étrangement sous cet éclairage cru, se liquéfier comme si un peintre impressionniste avait décidé de retoucher ses traits. D’un 10


geste agacé du poignet, Scott s’essuie les yeux et fait disparaître un début de larmes.

Que m’arrive-t-il, bon sang ?! Avec l’âge, je vire au mélo ! L’agent Summers comprend d’autant moins ce moment de faiblesse qu’il a dix-huit ans de service au sein du Bureau. Vétéran de guerre, médaillé pour actes de courage lors de la bataille de Belleau Wood en 1917, il a survécu à l’enfer du front en Europe. Il a mené une soixantaine d’enquêtes criminelles et côtoyé plus d’une fois la misère, l’horreur, la détresse humaine. Il refuse de se l’avouer, bien sûr, mais depuis son récent divorce avec Emma, ce colosse a le cœur brisé. Scott s’extirpe de son introspection lorsque la porte s’ouvre sur un gars vêtu d’une combinaison grise d’homme à tout faire. Il n’a pas trente ans et il faut toute l’observation aiguë du policier pour déceler dans ces traits fatigués, ces joues flasques, ces yeux exorbités, cette chevelure filasse et grasse, une beauté perdue. Tandis qu’il tient un balai d’une main et un seau de l’autre, sa bouche semble figée sur une lamentable expression d’hébétude. « Bonjour, monsieur. Je suis l’agent spécial Summers du Federal Bureau of Investigation, dit Scott en montrant son badge. Je suis chargé de l’affaire Deodato. Pourriez-vous répondre à quelques questions ? » Le nouveau venu recule d’un pas et marmonne dans sa barbe : « Chais pô trop, chef ! J’travaille, moué ! J’dois passer la serpi’ère. Pô l’temps d’tailler une bavette ! »

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L’alcool et le mauvais tabac ont brisé les notes claires d’une voix qui, naguère, a été chantante, pense le Fed. Ce dernier a connu trop de jeunes hommes vieillis avant l’heure et cassés par la guerre pour ne pas éprouver une certaine sympathie envers ce pauvre type. « Je comprends, monsieur, mais l’un n’empêche pas l’autre. Faites donc… mais avant, j’aimerais que vous regardiez cette photo. » Summers extirpe de sa poche le portrait de Maria. L’agent d’entretien s’avance, d’abord timide, puis encouragé par un geste amical du policier, il colle presque son nez dessus en plissant des yeux. « Vi, j’la reconnais. C’est la pôv’gos’ qu’on a zigouillée. Quelle tristesse ! Mais bon ! ajoute-t-il en mâchouillant son chewing-gum, quand on cherche le loup, faut pô s’étonner d’tomber sur un méchant ! ‘Fin, moué ! J’dis ça, j’dis rien, hein ! Faut pas débiner les morts ! Ça porte malheur ! » Et l’homme ponctue sa tirade par un gros glaviot dans son seau, laissant Summers un peu éberlué. Puis, dans un flash qui s’éternise une longue seconde, Scott se voit plonger la tête de ce saligaud dans un des WC et tirer la chasse pour lui laver la cervelle. Mais il refrène cette envie furieuse de le démolir. Comment peut-il sous-entendre que la jeune Maria courait les garçons de mauvaise réputation et que l’un d’eux serait son meurtrier ? Certes, c’est une hypothèse que tout enquêteur qui œuvre dans les règles de l’art se doit d’émettre, mais jusqu’à présent, tous les témoignages et éléments matériels se recoupent pour dresser le portrait d’une gamine 12


sans problèmes, élève modèle et fort pieuse qui faisait la fierté de ses parents. De plus, le médecin légiste a été catégorique : Maria était vierge. Alors pourquoi cet hurluberlu profère-t-il des propos aussi insanes sur l’adolescente ? « Monsieur, vous ne m’avez pas dit votre nom, demande le policier, ni précisé votre fonction au sein de l’établissement. — C’est vrai, ça, désolé, chef ! J’suis Billy… Billy Masterton. Et ici, j’suis l’homme à tout faire : concierge, gardien, agent d’entretien, réparateur, tout le toutim, quoi ! J’suis l’bon gars, moué. D’mandez à m’sieur le proviseur, y vous dira : "Billy, sûr qu’c’est l’bon gars !" » Et vlan ! Billy lâche un autre mollard dans l’eau qui lui servira à laver le sol des toilettes. Il renifle bruyamment, tandis que Summers s’empare de son calepin et d’un crayon pour noter les renseignements. « Est-ce que lundi matin autour de onze heures, vous avez vu l’élève Maria Deodato ? — Beh, vi ! répond Masterton comme si c’était l’évidence même. (Il se gratte les bourses avant de préciser :) J’lai vue comm’ j’vous vois, chef ! J’venais d’finir les chiottes. Une souillasse avait dégobillé partout. Ça avait besoin d’un sérieux coup de serpi’ère. Heureusement qu’l’Billy y fait ben son boulot ; y a tout nettoyé. Le gars, c’est crasseux, chef, je comprends ça ; car y travaille, y a tout l’temps les mains dans la merde ! Mais la midinette, normalement ça fait attention, quoi ! C’est tout propret ! Ça sent bon ! Non… Mais non ; gars ou garce, c’est kif-kif, chef ! Les chiottes de ses p’tites dames, c’est tout cradingue aussi. Les pets et la merde qui sortent des 13


culs des gars ou des garces, chef, sauf vot’ respect, y sentent pô la rose ! Mais l’Billy, c’est l’bon gars, lui ; y lave tout. Bref, j’m’étends sur des détails et j’vois que vous trépignez. J’explique ! Donc, j’sortais des cabinets quand je vois la pov’ gos’ y entrer. J’lui ai même tenu la porte. L’bon gars, l’Billy. Pouvez d’mander à m’sieur le proviseur, chef ! — D’accord, je lui demanderai, fit Summers tout à la fois agacé et intéressé par les propos de l’énergumène. Ensuite, vous avez vu Maria ressortir ? Oui ? Elle était seule ? Et elle s’est dirigée où ? » Masterton perd subitement de sa « superbe » et sa gouaille déraille quelque peu ; le regard fuyant, il bafouille : « Beh, chais pô, chef. P’t’être ben… Chais plus trop, non… euh… » Le concierge se gratte l’oreille, tourne la tête de côté, sourit de manière forcée. « Monsieur Masterton, vous pouvez tout me confier. En fait, vous y êtes même obligé ; n’oubliez pas qu’il s’agit d’une enquête fédérale. — Chais ben, chef, Billy l’a pas la cervelle égrotante. J’respecte la loi, moué. Mais c’est pô facile. Faut jamais débagouler du mal sur les macchabées. Mais dire la vérité, c’est pas débagouler du mal, hein, chef ? — Non, le rassure Scott. Absolument pas. — J’peux vous fair’ confiance ? Pasque j’suis le bon gars, moué. Demandez à m’sieur le provi… — Monsieur Masterton… Billy, le coupe Summers en élevant la voix. C’est parce que je sais que vous êtes un bon gars, et que moi aussi je suis un bon gars, qu’on peut avoir 14


une relation de confiance. Racontez-moi tout ce que vous savez, tout ce que vous avez vu, et je vous promets que vos informations serviront au mieux l’enquête. Vous voulez bien ? continue l’agent d’un ton plus doux. Cela me sera d’une grande aide. — J’veux ben, vi ! C’est tout’ la vérité et je déblatère pô ! Qu’on vienne pô dire ‘suite que l’Billy l’est pô l’bon gars, hein ! J’en ai vu une flopée de saintes nitouches qui cachaient leur jeu, misère d’misère ! Les p’tites vierges, faut pô s’leurrer, chef… c’est les plus vicelardes. Ça t’fait des ronds d’flan et un manège pas possible pour protéger leur minou, mais ça offre le derrière à n’importe qui… vi, chef ! Et pour rendre le poireau bien affable, ça tutoie le pontife avec la langue… (Billy joint le geste à la parole et tire un appendice rose d’une bouche pleine de chicots brunâtres, avec lequel il lèche le bout du balai en faisant des bruits obscènes de succion. Devant l’imitation de cochonneries du concierge, Scott est franchement déconcerté. Masterton, lui, s’en donne à cœur joie, avant d’ajouter, malsain :) Vous z’avez pô idée de c’que j’ai vu dans la cave. J’ai l’impression qu’toute l’école repose sur un lupanar, vi, chef ! Et la p’tite gos’ Maria, l’était pas la dernière des dévergondées ! Plus d’une fois, j’en ai attrapé et j’leur ai expliqué ma façon d’penser… et ça les a fait rire. Y sont moqués du Billy… l’bon gars Billy ! J’l’ai raconté à m’sieur le proviseur. Mais les jeunes, y respectent rien ! La Maria, vous savez quoi… maintenant qu’j’en parle, ça revient dans mon ciboulot, vi ! L’a filé au sous-sol, en faisant attention qu’on la remarque pô, ce lundi-là ! Moué, j’vous l’dis, chef, elle allait chercher le loup. » 15


Sur cette clabauderie sans appel, Masterton plante son balai-brosse dans le seau, asperge d’eau le parquet et commence à frotter dur. Scott, sans voix, ne parvient pas à détourner le regard du bonhomme. Dans son métier, il a été amené à fréquenter de sacrés personnages et, plus d’une fois lors d’interrogatoires, il a entendu des révélations à faire froid dans le dos sur des gens bien sous tous rapports. Mais là, il ne s’y attendait pas. Maria cachait-elle une face trouble… qui l’aurait conduite à finir dans les rets d’un prédateur sexuel ? Il a du mal à l’imaginer. Pour excentrique et crasseux, Billy semble de bonne foi ; Summers n’a pas décelé en lui de malice ni perçu de signes de mythomanie. Limité intellectuellement, frustre et le désir de plaire à une figure de l’autorité, voici ce qui saute aux yeux de l’agent du FBI. Et si Billy a raconté des mensonges, ce ne sera pas spécialement difficile de les percer à jour. Il suffit de se rendre aux soubassements d’abord, puis de mettre la pression sur les amis de Maria et les mauvais éléments de l’école. « Monsieur Masterton, je veux bien vous croire. Ce qui m’aiderait dans mon enquête, voyez-vous, c’est que vous me conduisiez aux sous-sols, précisément à l’endroit où des élèves font des… des cochonneries. D’accord ? — Sûr, chef ! Billy, c’est l’bon gars toujours prêt à donner un coup d’main. » Alors qu’ils se dirigent vers les locaux en contrebas, ils passent devant le bureau de Mme Nocenti. Un des surveillants qui attendent l’agent pour être interrogés les aperçoit, mais n’ose aborder les deux hommes. Il les suit du

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regard, hésite – va-t-il leur emboîter le pas ? –, finalement il hausse les épaules et retourne s’asseoir. Les soubassements semblent imprégnés de contradictions : ils sentent le renfermé, mais sont traversés par un courant d’air gelé et pourtant il fait chaud. Bien que silencieux, des petits bruits les habitent comme une demeure hantée – canalisations, échos des salles supérieures, chuintements furtifs (d’animaux ? rats ? blattes ?), souffle de la chaufferie. Pour éclairage, des veilleuses qui enveloppent d’ambre l’atmosphère. Mais ce bon gars de Billy, qui a toujours une lampe-torche sous la main, balaie l’espace d’un rond de lumière. Le concierge ne cesse de parler alors qu’il guide Summers dans l’obscurité. Ses paroles, résonnant dans ce dédale de couloirs, de conduits, d’intersections, de renfoncements et de recoins, amplifient, par leur vacuité, la désolation des lieux. La plupart des cagibis ou caves servent de débarras et il n’est pas difficile d’imaginer des adolescents s’y cacher pour se lutiner en toute tranquillité ou se livrer à l’ivresse. Au bout d’un moment, ce décor et le bavardage ininterrompu de Billy provoquent chez Scott une sorte de dédoublement – ou une percée dans le rêve. Il a l’impression d’évoluer simultanément en plusieurs endroits. Ici, dans les sous-sols d’un lycée, en compagnie d’un pauvre hère. Là-bas, en Europe, dans une tranchée de boue et de froid, sous le feu ennemi. Ailleurs, en un no man’s land de désolation et d’abandon, à la fin de tout lorsque le soleil lui-même sera mort. Car il sait qu’il marche vers de noirs secrets qu’il désire, au fond de lui, ne pas connaître. Près de son cœur, qu’il sent 17


palpiter plus fort, la photo de Maria. Summers ne peut pas croire qu’elle n’était pas un ange de vertu. Il ferme les yeux un fugitif instant avant de demander à Billy si c’est encore loin. « Pô très, chef. Normal qu’ça paraisse long ; le temps passe pô pareil dans les espaces confinés. On y est presque. — Là… là où les élèves se rencontrent en cachette ? questionne un peu piteusement Scott. — Vi. Au domaine des flammes qui vous lèchent l’esprit et vous nourrissent les sens, scande Masterton. — Euh… vous parlez de la chaufferie ? — Regardez, patron, répond Billy en pointant du doigt une lueur rougeoyante au bout du couloir. Voilà où cette catin de Maria s’est fait cramer. — Quoi ? » s’exclame Summers. Totalement interloqué par cette révélation, il réagit une seconde trop tard pour éviter la lampe-torche qui s’abat violemment sur sa tête.

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Chapitre 2

New York, mercredi 7 septembre 1938 Des éclairs de douleur lézardent sa conscience. Scott essaie de réagir en levant le bras pour stopper l’attaque, mais il perd l’équilibre. Dans sa chute, son dos percute un objet improbable – un tricycle ? – et le guidon lui coupe le souffle. Un coup de pied dans son ventre, suivi d’un revers de la lampe sur le front, le déstabilisent et sapent complètement ses forces. L’univers alentour, pétri de rouge, de noir, de flashs, de sang, d’os brisés, de cris, tourne, dérive et amplifie la nausée qui lui mord les tripes. Masterton hurle si fort que sa victime ne parvient à discerner que de vagues mots – flammes, punition, ouverture – s’ajoutant à ses propres maux. Un marteau, suppose Summers – il ne voit plus rien en ce chaos sauvage –, lui fracasse la mâchoire. D’un geste de pur instinct de conservation, le policier tente un balayage, mais ses membres affaiblis se meuvent avec lenteur et Billy se joue de cette pathétique manœuvre de défense. Il bave toute sa folie et cogne encore et encore jusqu’à ce que Summers s’évanouisse. Lorsque l’agent du FBI entrebâille un de ses yeux tuméfiés, il ignore combien de temps a duré son inconscience. Il s’étonne de se compter toujours parmi les vivants, doit-il s’en réjouir ? Pas sûr ! Avec son unique œil valide – le second est-il crevé ou seulement encroûté ? –, il 19


distingue approximativement le tableau général. Jeté à terre, tels des détritus à incinérer, il se trouve ligoté avec du fil de fer qui lui coupe la chair des poignets et des mollets. Ses vêtements lui ont été retirés. Une souffrance aiguë rampe et s’insinue en lui, croît et le dévore intérieurement. Il saigne en plusieurs endroits et pas seulement au visage. Devant lui, le fourneau, avec sa porte ouverte, semble lui tirer une langue d’acier et se gausser de son malheur ? de son imprévoyance ? de sa stupidité ? d’autre chose ? Salive-t-il d’avance du festin qu’on lui prépare ? Enfin, un dingue monologue – à moins qu’il ne réponde à quelques voix mystérieuses ? – en apprêtant un matériel de torture. Mais les pensées de Scott Summers ne se focalisent pas sur son sort ; non ! Il imagine la pauvre Maria, trois jours auparavant, dans la même situation et combien son calvaire a été atroce, terrifiant. « J’vous l’ai dit, chef, Billy, c’est l’bon gars. Toujours prêt à rendre service. Pas contrariant, non, non ! L’bon gars, quoi ! Y dit jamais non. Les Flammes, elles parlent dans ma tête… (Avec des gestes étonnamment délicats, Masterton fait glisser la flammèche bleutée de sa lampe à souder sur la lame d’un scalpel. S’il ne crie plus, il continue de parler fort, de manière saccadée, à la limite de l’hystérie :) J’leur ai obéi… Fallait ben, quoi ! Mais j’ai compris depuis, oh ! oh ! Les Flammes, elles parlent… mais elles disent pas tout ! Billy, l’est pas bête, oh, non ! Y a vu plus loin qu’la prêche ! Y a tout compris ! Chef, vous d’vez comprendre aussi. C’est pô facile, chais ben… mais si vous mourez, pour toujours, ça arrêtera tout ! Vous n’aurez pas à sacrifier vot’ gamin ! Au-delà des Flammes, y a la fin du cycle… la paix éternelle. Chef, votre 20


trépas ne s’ra pô vain. Et promis, j’vais faire fissa. Z’aurez presk’ pô mal. Voilà ! c’est prêt, chef. » Entre ombre et lumière, Masterton sourit. Comme il aurait l’air niais et inoffensif s’il ne tenait pas en main un scalpel à la lame rougeoyante ! « Billy, marmonne Scott avec difficulté… vous êtes le bon gars, je le sais… vous voulez pas commettre un… meurtre… Je… — Allons, chef ! n’gâchez pô tout ! le vilipende Masterton d’un ton empreint de déception. Z’êtes courageux, diantre ! V’savez qu’c’est nécessaire. Billy n’agit pô d’gaieté d’cœur, y prend pô d’plaisir là ! Mais il l’fait quand même… Faut ben ! » À deux pas de l’agent du FBI, le concierge le surplombe, sépulcral. Scott doit jouer son va-tout. Lorsque Billy se penche pour l’égorger, Summers, malgré les liens métalliques qui lui déchirent la peau, esquive, se débat, lutte jusqu’à son dernier souffle. Mais la lame s’abat inexorablement vers la gorge… Non ! Elle tombe à côté. Quelque chose vient d’exploser ! Une détonation ! Des pas rapides ! Une voix ou plusieurs ? On prononce son nom : « Scott ! » Le corps de Masterton chute lourdement. « Scott, tiens bon ! J’arrive ! — Ja… Jack ? C’est toi ? réussit à articuler Summers. — Oui, c’est mo… attention ! » Soudain, comme si sa blessure ne pouvait le neutraliser, Billy se redresse et se jette sur l’homme à terre en hurlant : « Pour le monde, crève ! »

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Mais John Byrne le réduit à l’impuissance d’un coup de crosse à l’arrière du crâne. « Tu vas te calmer, charogne ! » Malgré son mètre quatre-vingt, Jack se meut tel un félin. Sa ressemblance avec Johnny Weissmuller n’a jamais été aussi vive, en l’esprit de Scott, qu’en cet instant où son partenaire surgit de l’ombre pour le sauver. Mis à part une mâchoire carrée, il a le même regard charmeur et généreux que l’acteur, des cheveux bruns, des traits bien dessinés et un charisme naturel qui le rend attachant. Byrne menotte Masterton avant de vérifier que l’homme est bien dans les vapes. Il examine également la blessure au bras. Douloureuse, mais pas mortelle, aucune artère n’est touchée. Avec cette obscurité – et la pression –, Jack aurait pu le louper ou lui mettre une balle dans la tête. Sacré tir ! Puis il se tourne vers son coéquipier. Summers semble mal en point. Ce dernier le rassure en dodelinant du chef. « Ne remue pas trop, dit Byrne. Je vais te libérer. (Tout en dénouant les fils de fer avec délicatesse, il s’adresse à la personne qui l’a guidé dans les sous-sols :) Madame Nocenti, vous avez un téléphone ? — Oui, dans le bureau du proviseur. — Je vous serai reconnaissant d’appeler les secours. Rapidement, reprend le policier devant le manque de diligence de la surveillante générale. — Euh… bien sûr ! » La femme finit par obéir. Après un demi-tour, elle s’éloigne à vives enjambées.

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« Comment tu te sens ? » prononce Byrne d’une voix blanche en reportant son attention sur son ami. Summers grimace avant de répondre : « Mieux, j’ai cru que je n’en réchapperais pas. — Allons, Scotty, il est un peu tôt pour passer l’arme à gauche, non ? Tu sais bien que le Vieux Woodie ne peut plus rien avaler.4 Et puis tu risquais rien ; les G-men ont la tête dure, plaisante Byrne, manifestement rassuré. (Puis plus sérieusement, il ajoute :) Il va falloir faire examiner ton œil. Tu as un sacré cocard ! Je te trouve tes nippes et tu m’expliques le tableau. » Malgré le tournis, Scott se redresse. Il se touche la mâchoire, le crâne, les bras. Rien de cassé. Seul son œil l’inquiète, mais apparemment, les dégâts ne sont pas importants. Au front, il a traversé des événements bien plus méchants et traumatiques, même si c’était vingt ans plus tôt. Il demeure un grand gaillard, solide comme une montagne, que rien ne parvient jamais à faire chanceler. En revanche, son manque de vigilance, sur ce coup, le déçoit fortement. Surtout, Billy l’a complètement bluffé. Sans l’intervention de Byrne, il y restait. « Scott, arrête d’y penser, lâche son coéquipier comme s’il venait de lire en lui. Tu es vivant, mon vieux. Allez, rhabilletoi fissa. Ordre du patron, tu sais bien que les gars de J.

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Expression américaine qui veut dire que le cimetière de Woodlawn, à New York, contient trop de morts et qu’il n’y a plus de places. Nombre de célébrités comme Herman Melville, Duke Ellington ou Joseph Pulitzer y sont enterrés.

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Edgard doivent toujours être irréprochables. Avec tes bijoux de famille à l’air, tu es réglementairement limite. — Tu devrais garrotter le bras de Masterton ; cela m’ennuierait qu’il passe l’arme à gauche à cause d’une hémorragie ; il a beaucoup de choses à nous apprendre. — C’est lui notre tueur ? » demande Byrne qui attrape un chiffon pas trop sale afin de bander Billy. Ce dernier gémit dans son inconscience. Summers croit reconnaître de nouveau les mots : « les flammes, ouverture ». « Aucune idée, répond-il. Je ne l’ai pas soupçonné une seconde jusqu’à ce qu’il m’attaque et tienne ensuite des propos accablants. On doit perquisitionner les lieux, ainsi que son appartement. — Sûr ! Mais pas toi. Dès que les secours arrivent, tu te fais examiner. Tu te sens capable de surveiller ce Masterton pendant que je me rends en haut pour téléphoner ? L’équipe technique va avoir du boulot ici. Il faut que j’avertisse Ozy de la tournure des événements. — D’accord, on procède ainsi. (Puis il prononce d’une façon enjouée qui contraste avec son ressenti profond :) Monsieur le directeur adjoint Erhard devra nous payer un bon restaurant, si Masterton est bien notre homme. — C’est incroyable, regarde ce type ! Lui, l’Inquisiteur de la Nouvelle-Angleterre ? Il est pitoyable ! Et comment imaginer qu’il ait pu croiser la route des deux autres victimes dans le Connecticut ? — Je sais. John Buscema et Jessica Drew étaient des notables, rien à voir avec ce pauvre gars. Mais attention aux

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apparences et aux préjugés, rappelle-toi Albert Fish qui avait tout du gentil grand-père. » Jack secoue la tête, écœuré, comme s’il tentait justement de faire disparaître l’image du « Vampire de Brooklyn ». « Tu tiendras le coup ? — Ça ira, pas de problème… Allez, file. » Jack met cinq ou six minutes pour découvrir une issue menant au rez-de-chaussée. La première personne qu’il trouve lui indique le bureau du proviseur… qu’il rencontre peu après, sur le chemin, en compagnie de la surveillante générale. Celle-ci a dû lui apprendre que le concierge a agressé un agent du FBI. — Madame Nocenti, vous avez prévenu les secours ? — Oui. Je les attends pour les guider aux sous-sols. Je viens de les avoir et ils seront là dans une poignée de minutes. » Jack se tourne vers son supérieur : « Monsieur Shooter, deux points. D’abord, je dois donner un coup de téléphone. Ensuite pouvez-vous me dire où habite Masterton ? — Oui. Allons dans mon bureau », réplique Shooter. En chemin, John Byrne déclare : « Pour l’instant, vos élèves ne se sont rendu compte de rien et c’est tant mieux. Faisons en sorte que cela reste le cas, surtout lorsque l’ambulance et mes collègues arriveront. Madame Nocenti, je vous invite à informer votre personnel de la situation afin qu’il puisse prendre les choses en main. Expliquez juste qu’un suspect a été arrêté dans les sous-sols du lycée. 25


— Est-ce que Billy a un rapport avec le meurtre de la pauvre Maria ? » lâche le proviseur, dubitatif. Jim Shooter est un homme imposant. Plus grand et costaud que son vis-à-vis, il a des cheveux grisonnants, l’œil bleu, le nez un peu couperosé, le teint bistre et une mâchoire impressionnante. « Tout l’accable : son attaque contre mon équipier et surtout ses aveux. Mais il revient, en effet, à l’enquête de le prouver ou l’infirmer. Ce à quoi vous devez vous efforcer, c’est d’éviter que quiconque soit blessé ou panique. Masterton doit être évacué dans le calme et la discrétion. — Je comprends et j’approuve entièrement, répond le fonctionnaire. — D’accord, dit Nocenti, je vais parler à mes assistants. » La surveillante générale se retire. Quelques brèves minutes plus tard, le proviseur fouille dans un classeur pour dénicher la fiche du concierge. John Byrne le regarde faire pendant qu’il téléphone. Après avoir indiqué son matricule, il obtient enfin de l’opératrice du FBI une liaison avec son supérieur, le directeur adjoint Ozymandias Erhard. « Patron, ici John Byrne. Il y a du nouveau dans l’affaire de l’Inquisiteur. Avec Summers, on a mis la main sur un suspect des plus probables. — Vraiment ? s’exclame l’autre. Déjà ? Comment ? Qui est-ce ? Où êtes-vous ? lâche-t-il très vite. — Nous sommes à l’école pour filles Theodore-Roosevelt, dans le Bronx, le lycée de la dernière victime. Sur Fordham Road. Summers a interrogé le concierge, puis visité les soussols avec lui. C’est là que celui-ci a agressé notre agent. Pour 26


l’appréhender, j’ai dû lui tirer dessus. Au bras. Il n’est pas grièvement blessé. Les secours arrivent. Pour inspecter le local, j’ai besoin que vous nous envoyiez l’équipe technique d’urgence… — Comment va Summers ? le coupe Erhard. — Pas trop mal. Son œil gauche a été amoché… mais Scott est solide ! — Que savons-nous du suspect ? » D’un signe, Byrne demande le dossier de Masterton au proviseur, qui le lui tend. « William Masterton, vingt-neuf ans, célibataire, concierge et homme à tout faire au lycée TheodoreRoosevelt, domicilié au 492 de la 189e rue Est, juste en face de l’établissement. Chef, je vais devoir perquisitionner son logement pour trouver des preuves. Certes, il semble avoir fait des aveux à l’agent Summers, mais il peut avoir menti. — Je m’occupe du mandat. Je vous rejoins au plus vite avec l’équipe Alpha. Agent Byrne, beau boulot. — Merci, patron. » Songeur, comme s’il passait à côté de quelque chose d’important, Byrne pose le combiné téléphonique et repousse, d’un geste machinal, le document vers son vis-à-vis. « Si… si Billy… euh, Masterton est vraiment coupable… Oh, Seigneur Jésus ! je… je suis terriblement navré ! lâche Shooter, en proie à une vague de remords, comme s’il prenait subitement conscience de la gravité de la situation. Tellement désolé ! Pauvre Maria ! Si vous pensez que cela peut aider votre enquête, on peut se rendre immédiatement chez ce… ce misérable ! Il vit dans un logement payé par la mairie. 27


L’appartement appartient à la ville et j’ai un double des clés. Si vous commencez à fouiller sans mandat, personne n’y trouvera rien à redire. — Pas faux ! Bonne idée, monsieur Shooter. Mais avant, assurons-nous que l’évacuation du suspect se déroule sans problème. » Scott Summers attend, sans perdre Billy du regard. Étrangement, il ne souffre pas. Il ressent quelques élancements dans son œil fermé, mais rien de véritablement désagréable. Il a voulu fumer une Lucky, mais l’espace confiné de la chaufferie, les bruits grouillants auxquels se mêlent parfois les gémissements ou les paroles désarticulées de l’homme à terre ont eu raison de cette envie. Les mêmes pensées ne cessent de tourner en boucle :

Est-ce lui l’Inquisiteur ? Si, oui… pourquoi ? A-t-il frappé aveuglément ou selon un schéma précis ? A-t-il agi seul ? Soudain, des pas qui se rapprochent l’extirpent de ses réflexions. « Monsieur Summers, entend-il, c’est moi, Ann Nocenti. Je suis en compagnie des ambulanciers. » Un rayon de lumière vient se poser sur lui au moment où il répond : « Ici ! » Quelques minutes suffisent, une fois Masterton sur la civière, pour l’emmener jusqu’au véhicule médicalisé. Même si les surveillants font écran, des élèves assistent à la scène. Les jeunes filles font davantage preuve d’étonnement ou de curiosité, voire de sollicitude, que d’inquiétude ou de colère. 28


Bien ! pense Scott accompagné d’Ann Nocenti. Dehors, une pluie fine et grise attriste le paysage, l’odeur de bitume mouillé renforçant cette impression de désolation. Le concierge n’a toujours pas repris connaissance, mais l’agent Summers a néanmoins veillé à le faire enchaîner au brancard. Il informe l’ambulancier en chef de son intention d’escorter le prisonnier. « D’accord, monsieur, répond ce dernier. Nous nous rendons au Presbyterian Hospital. Je vais profiter du voyage pour vous ausculter. » Scott grogne un « ouais » d’assentiment, puis se tourne vers Nocenti : « Pourriez-vous dire à mon collègue que je suis au Presbyterian Hospital avec le suspect ? De surcroît, le plus sage serait, dès que l’équipe technique arrivera, d’annuler les cours et de renvoyer les élèves chez elles. » La surveillante générale acquiesce et Scott est sur le point d’entrer dans l’ambulance lorsque deux hommes attirent son attention. L’un, qui tient un calepin et un crayon, porte un chapeau melon et de petites lunettes rondes, et son imperméable gris dissimule mal un début d’embonpoint malgré sa trentaine. Brun, de taille moyenne, il ne se départit pas de son sourire. L’autre, sensiblement du même âge, est plus grand, plus fin, blond avec un regard vif, curieux. Il a un appareil photo en bandoulière et s’apprête à tirer le portrait des principaux protagonistes. Ce sont des journalistes que Scott n’apprécie guère. L’un d’entre eux est Clifford Smith, le reporter vedette du New York Times. C’est lui qui a surnommé le tueur de 29


leur affaire en cours « L’Inquisiteur de la NouvelleAngleterre ». « Agent Summers, vous venez d’appréhender l’Inquisiteur ? C’est bien lui que l’on transporte dans l’ambulance ? Quel est son état ? A-t-il avoué ? — Pas de commentaires, Smith ! Vous apprendrez ce qu’il y a à savoir par le communiqué officiel ! Dégagez tous les deux ! Pas de photos ! — Summers, un bon geste. Pensez au public ! — Un passe-droit pour vous, Smith ? Vous perdez la mémoire ! Je ne suis pas votre ami, ne me confondez pas avec mon coéquipier. Circulez ou je vous fais arrêter ! lâche Scott avec virulence. Vous allez voir à quel point je peux être sympathique avec des fouille-merdes de votre espèce. » Conscient que le G-man ne plaisante pas, le journaliste recule sans mot dire, attendant une meilleure occasion. Avec Summers, cela n’a jamais été le grand amour, mais le policier n’avait encore jamais fait preuve d’une telle animosité envers lui. Les ecchymoses qui le défigurent expliquent sûrement ce coup de sang. « Okay, okay, big man, inutile d’être agressif. » Scott ne l’écoute pas davantage et pénètre dans l’ambulance. « Clayton, fais-moi le plaisir de mitrailler la scène, prononce Smith à son compagnon. Puisque Summers est dans les parages, son partenaire doit se trouver dans les environs. Lui sera plus aimable et bavard.

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— Tu n’auras pas à le chercher bien loin, Cliff ; il discute avec Joseph Sinnott, qui vient de rappliquer, et un gaillard immense que je crois être le proviseur du lycée. — Eh ! Eh ! mais voilà le héros de la journée, fait Clifford Smith en levant les bras tout en marchant vers Byrne. Mon ami, raconte-moi tout ; les lecteurs du Times sont avides de savoir. Tu as arrêté l’Inquisiteur ! Chapeau bas ! » Se tournant vers le reporter, Jack dodeline du chef et le rejoint. Cette familiarité aurait de quoi choquer si les deux hommes n’étaient pas effectivement des intimes de longue date. « Ne va pas trop vite en besogne, Cliff. On n’est pas sûrs que Masterton soit le coupable. Au mieux, tu peux écrire qu’un suspect a été interpellé et qu’il travaille dans l’établissement scolaire où la pauvre Maria Deodato suivait ses études. Mais pour le moment, j’ignore s’il a un rapport quelconque avec les deux premières victimes. Promis ! dit Byrne en faisant un clin d’œil à son ami, dès que je suis fixé, tu seras le premier pisse-copie que je contacterai. — Espèce de salaud ! répliqua affectueusement Smith avant d’ajouter, plus sérieux : Je reste quand même dans les parages… histoire de laisser traîner une oreille. On ne sait jamais ! » Byrne retourne vers l’agent Joe Sinnott, en pleine discussion avec Shooter. Le mince sourire dessiné sur les lèvres de Sinnott indique à Jack que son interlocuteur a proposé de perquisitionner le logement de Masterton sans plus tarder. 31


« On ne va pas se gêner, tiens ! (En regardant son confrère, le chef de l’équipe Alpha lâche :) Ozy lambine trop ! Tu n’es pas de mon avis ? — Sûr ! Le juge Grey a dû se perdre dans son club et le patron doit s’arracher ses derniers cheveux à lui courir après ! » Si le directeur du lycée ne comprend pas grand-chose de ce dialogue sibyllin et s’abstient de tout commentaire, il saisit néanmoins les sous-entendus ironiques des deux G-men. Sinnott fait un signe à ses collègues qui le rejoignent et dit : « Monsieur Shooter, nous vous suivons. » La 189e rue Est compte plusieurs immeubles de cinq ou six étages, des habitations de petits bourgeois, fonctionnaires et commerçants. Masterton vit dans les combles du 492. Durant l’ascension, les hommes ne parlent presque pas. Le civil perçoit un changement d’attitude ; il ne reste plus rien de l’esprit sarcastique des minutes précédentes. La tension ne cesse de croître. Byrne contracte sa mâchoire et on sent que Sinnott, véritable paquet de nerfs, est prêt à exploser. Alors qu’ils arrivent au seuil du corridor du dernier niveau, en haut des escaliers, Byrne donne l’ordre de s’arrêter. « Les gars, plus un bruit maintenant ! chuchote-t-il. (Puis il dit à l’attention de Shooter :) Vous êtes certain que Masterton est célibataire ? On ne risque pas de se trouver nez à nez avec sa petite amie ? — Non, non ! lâche le proviseur sur le même ton confidentiel. J’en aurais entendu parler. — Pas de poulette, mais peut-être un complice, intervient Sinnott. 32


— C’est envisageable, répond Jack. J’y ai pensé. Proviseur, il vaut mieux éviter de vous mêler à ce qui va suivre. Passezmoi les clés, s’il vous plaît. (Shooter s’exécute et confirme lorsque l’agent lui demande :) C’est bien au numéro 64 ? (Byrne réfléchit tout en repérant la porte du logement.) Bon ! les gars, vous voyez comme moi qu’on manque de monde pour sécuriser le périmètre. Il doit y avoir une issue de secours, un escalier extérieur. Hank et Bobby… Désolé, les garçons, mais vous devez repartir. Mettez-vous en planque derrière l’immeuble. Si quelqu’un tente de se carapater d’ici cinq minutes, vous me l’alpaguez, compris ? C’est à ce moment-là qu’on entrera dans l’appartement. — Ça nous laisse à peine le temps de redescendre et de nous cacher », ronchonne Bobby Drake, un blond un peu trop dilettante selon Sinnott. Cette remarque a le don de l’agacer. D’un ton brusque, il commande : « Allez ! Vite ! » Ses deux subalternes obéissent en traînant un peu des pieds. Puis le silence reprend possession des lieux… entrecoupé parfois par un bruit de tuyauterie ou un éclat de voix provenant d’une des habitations. Shooter ne cesse de regarder sa montre et, dans cette pénombre, cette immobilité, les aiguilles argentées lui semblent des choses vivantes qui marquent l’écoulement des secondes. Il déglutit à de nombreuses reprises et admire quelque peu l’impassibilité des agents du FBI, lui qui a la bouche sèche, les mains moites et le cœur qui bat la chamade. « On procède en douceur, les gars ! » chuchote Byrne. 33


Le civil hoquette et sursaute. Sinnott le rassure d’une tape amicale sur l’épaule. « Tout va bien se passer, lui dit-il dans un murmure. Mais restez derrière nous. » Le proviseur acquiesce et voit les représentants de l’ordre s’avancer dans le couloir. Byrne s’arrête et se retourne vers lui ; du doigt, il lui demande si c’est la bonne porte. Shooter fait oui de la tête. Le Fed colle l’oreille au vantail puis, avec des gestes délicats, il introduit la clé dans la serrure et entrebâille le battant. Malgré l’obscurité et la distance, Jim Shooter ne perd rien de la scène, des grouillements écœurants, de l’odeur infecte, de la lumière glauque qui frappe le visage de John Byrne. Spectateur impuissant, comme s’il était encroûté dans un cauchemar, le proviseur souhaiterait s’enfuir, abandonner là les policiers, mais son corps se dérobe à sa volonté. Il voit Byrne ouvrir des yeux démesurés, et la terreur s’insinuer en lui. Il surprend le mouvement de recul de Sinnott et entend son cri : « BON DIEU ! NON ! » Tout comme il assiste aux réactions des agents Tom Palmer et Mark Waid, l’un pétrifié et l’autre retenant avec difficulté des haut-le-cœur. Alors, il fait quelque chose qu’il ne comprend pas, qu’il ne veut pas : il avance jusqu’à l’appartement numéro 64 de Billy Masterton.

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Ouvrages disponibles aux

É d i t i on s d u R I E Z Collection Brumes Étranges (Science-fiction, Fantasy, Fantastique) LA LOI DU DÉSERT de Franck Ferric. LES SOMBRES ROMANTIQUES de Mathieu Coudray. FOOD FOR MAGGOTS de Virginia Schilli. LES DAMES BAROQUES, anthologie dirigée par Estelle Valls de Gomis. L’HÉRITIERE D’OWLON de Patrick S. Vast AU SORTIR DE L’OMBRE de Syven LES POUSSE-PIERRES d’Arnaud Duval LES TANGENCES DIVINES de Franck Ferric ABSINTHES & DÉMONS d’Ambre Dubois DERNIÈRE SEMAINE D’UN REPTILE de Franck Ferric DESTINATION MARS, anthologie dirigée par Marc Bailly LES OMBRES DE TORINO d’Arnaud Duval LE GOÛT DES CENDRES de Maëlig Duval LE FLIBUSTIER DU FROID de Ludovic Rosmorduc RÉDEMPTION de Bérengère Rousseau Cycle Anders Sorsele de Virginia Schilli. PAR LE SANG DU DÉMON (1) DÉLIVRE-NOUS DU MAL (2) L’HÉRITAGE DU SERPENT (3)

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Cycle d’Arkem, la Pierre des Ténèbres de Valérie Simon. YANIS, DÉESSE DE LA MORT (1) SINIEN, DÉESSE DE LA VIE (2) TAHNEE SHARN, DÉESSE DE L’ALLIANCE (3) MORWEN, DÉESSE DE L’AMOUR (4) Cycle de Les Chroniques de Siwès de Syven. LA GUERRIÈRE FANTÔME (1) LE LION À LA LANGUE FOURCHUE (2) Cycle Le Sang des Chimères de Sophie DABAT. MUTANTE (1) ERRANTE (2) VIVANTE (3) Cycle La Reine des Esprits de Valérie Simon. COUP D’ETAT (1) Collection Vagues Celtiques (Bretagne & univers celtes) LE BALLET DES ÂMES de Céline Guillaume. Collection Sentiers Obscurs (Polars, thrillers, romans noirs) UN AUTRE de Christophe Nicolas.

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PROJET HARMONIE de Christophe Nicolas. MOI & CE DIABLE DE BLUES de R. Tabbi & L. Lavaissière. LA MAISON OGRE de Arnaud Prieur LES SONGES-CREUX de Arnaud Prieur LES RUNES DE FEU de Cyril Carau ULAN BATOR de Richard Tabbi CEUX QUI GRATTENT… de Patrick Eris (à paraître) Collection Graffics (Bd, Artbooks, Livres illustrés) CŒUR EMPOISONNÉ de Bloody Countess. MEMORIES OF RETROCITY de Bastien Lecouffe. LE PANTIN SANS VISAGE de Aalehx. RETOUR À SILENCE de Franck Ferric & Pierre LePivain LA NUIT DES PANTINS de Aalehx. (à paraître) Collection Pages Solidaires CONTES DU MONDE, anthologie dirigée par Alexis Lorens. CŒURS DE LOUPS, anthologie co-dirigée par Charlotte Bousquet & Valérie

Lawson

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Les runes de feu vf extrait  

Septembre 1938. États-Unis. Un tueur en série que la presse a surnommé « L’Inquisiteur de la Nouvelle-Angleterre » fait peser un climat de t...