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(extrait du roman PROJET HARMONIE de Christophe Nicolas, parution, mars 2012 – ISBN 978-2-918719-21-2) – Tous droits réservés – Editions du Riez (www.editionsduriez.fr)

Le voyant d’enregistrement du magnétoscope clignotait lorsque deux D entrelacés apparurent à l’écran. Mathias monta le volume du téléviseur. Une jeune femme blonde sourit à la caméra. — Bonsoir, bienvenue à Débat Direct. Transmettre l’information au péril de sa vie, depuis une ville bombardée, ou suivre une vedette sur une plage ensoleillée. Les deux extrêmes d’une même profession : journaliste. Ce soir, nous allons essayer de répondre à cette question : que représente le journaliste dans la société actuelle ? Pour parler de ce sujet, j’ai l’honneur d’accueillir à cette table Michel Narris, le célèbre réalisateur. Bonsoir Michel, et encore merci d’être venu. Nous parlerons de votre dernier film, bien entendu, mais si vous êtes là, c’est surtout pour nous donner votre vision de ce métier qui, ce soir, nous est commun à tous. Isabelle gloussa, Narris sourit, elle poursuivit. — Jacques Lamouroux, vous êtes journaliste au National, vous nous donnerez aussi votre point de vue. Yannick Diaz, vous venez de sortir un livre qui s’intitule « Publi-reportage », nous en parlerons. Et José Tertsch, vous travaillez pour la célèbre émission de reportages de la quatrième chaîne : Reporters.


Le cœur de Yannick battait à tout rompre. Il sentait des gouttes de transpiration couler sur son front, et imaginait les sillons qu’elles creusaient dans l’épaisse couche de maquillage qui lui couvrait le visage. Pourquoi avait-il accepté de venir ? Je crois que je vais dégueuler, pensa-t-il. Les comédiens disent que le trac s’envole une fois sur scène, dès les premières répliques lancées. À part un léger hochement de tête à l’annonce de son nom accompagné d’un murmure incompréhensible, Yannick n’avait pas été capable d’ouvrir la bouche depuis qu’une lampe rouge s’était allumée au sommet d’une grosse caméra, sur sa gauche. La lumière avait disparu un instant, pour réapparaître sur la caméra en face de lui, et entamer une chaotique valse autour du plateau, soumise aux ordres de la régie. Yannick n’avait rien pu faire d’autre que suivre la lumière du regard, le ventre tordu par l’angoisse. Qu’est-ce que je fous là ? Assis à côté de lui, Narris ne semblait pas souffrir du même mal. Les gestes larges, le sourire généreux, il répondait d’une voix tranquille aux questions d’Isabelle. Il était clair que le célèbre réalisateur était le clou du débat, et la majorité des questions de la présentatrice lui étaient adressées. Seul Lamouroux ne s’était pas résigné à cette juste répartition des rôles et tentait à grand-peine de tirer la couverture à lui. Sans les crampes désagréables de son estomac, Yannick se serait beaucoup amusé du pathétique spectacle qu’offrait cette lutte inégale entre la gloire et l’aigreur. — Je ne suis pas complètement d’accord avec vous, disait Lamouroux. Je ne pense pas que vous puissiez proférer ce genre de propos sans les nuancer. — Et pourtant, je les maintiens, monsieur Lamoureux.


Lamouroux tiqua à la mauvaise prononciation de son nom. Yannick ne savait pas si Narris l’avait fait exprès, mais le résultat fut saisissant : le journaliste du National bégaya quelques mots en rougissant, avant de se taire. Tertsch profita de la brèche pour s’immiscer dans la discussion. Si Narris était là pour vendre des places de cinéma, et Lamouroux des exemplaires du National, José Tertsch se devait de racoler le maximum de téléspectateurs pour le nouveau numéro de Reporters du lendemain. Et Yannick qui continuait à suivre la lumière rouge d’un œil absent. Il ne se savait pas sujet au trac. Il avait pourtant souvent pris la parole en public, lorsqu’il était encore membre des Jeunesses communistes. Il avait même hurlé dans un mégaphone, juché sur la plateforme d’un camion, devant une foule innombrable. Mais cela remontait à plus de quinze ans… Ce devait être les caméras. L’émission est en direct, ne cessait-il de se répéter. L’émission est en direct. Et ce qu’il croyait être du trac se rapprochait plus d’un profond sentiment de honte. — … de monsieur Diaz ! — Laissons-le se défendre, dit Isabelle. Que répondezvous à cela, monsieur Diaz ? Yannick fit un effort pour se tirer de sa torpeur. Il se tourna vers la présentatrice, et lui adressa un sourire idiot. — Pardon, dit-il. Vous disiez ? — Qu’avez-vous à répondre à monsieur Lamouroux ? Il vient de vous traiter de gauchiste alarmiste… — Je n’ai pas vraiment dit ça, se défendit Lamouroux. J’ai simplement dit que le livre de monsieur Diaz n’était qu’une compilation de vieilles thèses anticapitalistes, rebattues par les partis d’extrême gauche, encore de nos jours, et je le regrette. — Quelles thèses ? demanda Yannick.


Il jouait la montre. Ses capacités intellectuelles revenaient lentement. — La théorie du complot, monsieur Diaz ! Le banquier ventripotent, avec son cigare et son haut-de-forme, qui exploite les gentils ouvriers et qui téléguide les gouvernements. C’est du réchauffé ! — Mon livre parle de journalisme. Lamouroux balaya la réplique d’un geste dédaigneux. — À qui voulez-vous faire croire cela ? — Le livre dissèque les diverses pressions auxquelles sont soumis les journalistes, expliqua Yannick d’une voix calme. Et parmi ces pressions, il y a celles des annonceurs. Lamouroux émit un rire désagréable. — Vous n’avez aucun respect pour le métier que vous exercez. Ou devrais-je dire : que vous exerciez. Presque libéré du nœud dans son ventre, Yannick répondit : — De quel métier parlez-vous ? Du vôtre ? Celui qui consiste à recopier les dépêches des agences de presse en faisant bien attention à ce qu’elles ne contredisent pas les publicités tout autour ? — La publicité fait vivre les journaux… — Je croyais que c’était les lecteurs. — … et n’influe en rien dans les contenus, poursuivit Lamouroux sans tenir compte de l’interruption. — Oh ! si. Elle influe. Et vous le savez très bien. — Pas au National. — Au National comme ailleurs. Et si ça continue comme ça, on verra apparaître des quotidiens entièrement financés par la publicité. Une sélection de dépêches d’agences et de


communiqués de presse, distribuée gratuitement à la sortie du métro. — Vous divaguez. Il se passa quelque chose à ce moment-là. Les lumières du studio se mirent à vaciller. Yannick eut d’abord l’impression de manquer d’air. Puis ses tympans commencèrent à vibrer sous l’effet d’un son qui, d’un bourdonnement imperceptible, se transforma en une fraction de seconde en un sifflement douloureux. Enfin, il eut la sensation que son cerveau enflait et pressait contre les parois de sa boîte crânienne. Ce fut alors qu’il s’évanouit et tomba lourdement de sa chaise. Face à son poste de télévision, Mathias ne comprit pas tout de suite ce qui se passait. Jubilant devant le spectacle de Yannick détruisant les arguments de ce connard du National, il vit soudain son ami devenir tout rouge. La caméra se fixait sur ses yeux exorbités lorsque Yannick, un cri silencieux déformant sa bouche, porta violemment les mains contre ses oreilles. Puis il disparut de l’image par la droite. Après une seconde de flottement, le réalisateur de l’émission dut pianoter au hasard sur sa console. Un plan large montra Yannick allongé sur le sol, un jeune homme coiffé d’un micro-casque jaillissant à sa rencontre. L’image revint sur la présentatrice qui resta figée un instant, puis adressa un rictus à la caméra. — C’est une théorie intéressante, dit-elle d’une voix mal assurée. Qu’en pensez-vous, monsieur Narris ? Narris lança un regard médusé à la jeune femme. Puis un sourire se dessina sur le coin de sa bouche, et il lâcha en se retenant visiblement de rire : — C’est renversant !

PROJET HARMONIE  

Extrait du thriller Sf de Christophe Nicolas, PROJET HARMONIE - parution en mars 2012 aux Editions du Riez (www.editionsduriez.fr)

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