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FIAC Hors les Murs

été altérée. Le monde naturel n’est plus le monde idyllique de l’Hymne homérique à la Terre, des Bucoliques de Virgile, de certains livres d’heures médiévaux, ou des poètes romantiques du 19 e siècle. Notre manière de regarder l’eau, l’air et la terre, n’est plus la même. La fraternité qu’évoquait le magnifique Cantique des Créatures, de saint François d’Assise, est rompue. Les jardins, les parcs et les forêts, qui réjouissaient autrefois les cœurs des hommes, meurent à présent de cancers, comme les hommes. Ces derniers se sont mis en guerre contre l’idée même d’arbre, et ont fini par détruire jusqu’aux forêts enchantées des contes de fées. Dans notre médiocrité et notre grandeur, nous ne sommes pas différents – mais nous ne sommes pas non plus les mêmes – des hommes de l’an 1000, et de ceux qui existeront probablement en l’an 3000. Il est une chose qui continuera nécessairement d’unir les hommes des trois millénaires : la conscience de la mortalité du corps. Une minorité sera consciente d’autre chose encore – de la dégradation écologique de la Terre et de la vitesse vertigineuse à laquelle les espèces animales et végétales disparaissent.

nous consommons. C’est une mère désespérée de trop nombreux enfants, mais nous ne sommes plus des enfants. Pour moi, la métaphore de la « Terre-Mère » ne fonctionne plus. Si la Terre était notre maison, nous pourrions la quitter ; si c’était notre mère, nous lui survivrions. La planète est plutôt un lieu de vie, et nous ne sommes pas les seuls à y vivre (du moins pas encore, heureusement). Les chiffres sont sans équivoque : la planète est surpeuplée d’hommes, de poulets, de vaches, de chiens et de chats. D’animaux

Homero Aridjis caressant une tortue marine à Escobilla, Mexique. (Ph. DR). English

innocents, d’animaux que nous consommons. La nature n’est plus ce qu’elle était. Qu’en est-il aujourd’hui de ce que nous appelions « nature » ? Le concept de nature, tel que poètes et artistes le comprenaient, a changé au cours des soixantedix dernières années, plus précisément depuis que les premières bombes atomiques ont été larguées sur Hiroshima et Nagasaki en 1945. Notre vision de la terre en a

Il n’y a pas que les tortues, les baleines, les papillons et les forêts qui disparaissent. Au Mexique, l’an dernier, quarantetrois étudiants ont disparu après une confrontation avec la police à Iguala, dans l’État du Guerrero. Des journalistes disparaissent. Des femmes disparaissent : dans les dernières années, des centaines d’entre elles ont été assassinées à Ciudad Juárez, au nord du pays. On se croirait dans le cabinet d’un prestidigitateur maléfique. Dans votre poème Pluie dans la nuit, vous écrivez : « L’homme mourra demain / Il mourra deux fois / La première en tant qu’individu / la deuxième en tant qu’espèce / Il pleuvra dans la nuit / mais dans les rues humides et sur les montagnes noires / Il n’y aura personne pour entendre la nuit tomber. » La pluie disparaîtra-t-elle aussi ? À Iguala, l’État, l’armée, la police et les cartels de la drogue se sont rendus coupables d’une violation barbare des droits de l’homme sur la personne d’étudiants d’une École normale rurale d’Ayotzinapa. On disait autrefois à Ciudad Juárez qu’être femme, pauvre et jolie revenait à être condamnée à mort. Les féminicides de Ciudad Juárez n’ont jamais été résolus, mais l’on continue de tuer des femmes dans tout le pays ; les assassins ne sont pratiquement jamais arrêtés ni jugés. Ce qui me met le plus en colère dans le monde actuel, c’est la destruction de la nature. La nature peut vivre sans l’homme – c’est peut-être d’ailleurs sa seule chance de salut – mais l’homme ne peut pas vivre

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What Once We Called Nature- pgs 94 97 voices artpress_ Interview alex cecchetti with homero aridjis  

What Once We called Nature Interview Alex Cecchetti & Homero Aridjis First Published Artpress 2015

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What Once We called Nature Interview Alex Cecchetti & Homero Aridjis First Published Artpress 2015

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