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- 2008 -

LE POIDS DE L'HÉRITAGE HISTORIQUE DANS LA SOCIÉTÉ SINGAPOURIENNE: éléments de réflexion sur la genèse et la survie de la Cité-État de Singapour

Directeur du mémoire: M. Jacques CANTIER Mémoire de recherche présenté par M. Alexandre BESSON 1


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- 2008 -

LE POIDS DE L'HÉRITAGE HISTORIQUE DANS LA SOCIÉTÉ SINGAPOURIENNE: éléments de réflexion sur la genèse et la survie de la Cité-État de Singapour

Directeur du mémoire: M. Jacques CANTIER Mémoire de recherche présenté par M. Alexandre BESSON 3


Remerciements Merci à Jacques CANTIER pour avoir accepté de diriger ce mémoire. Merci à Kori CICERO, LIM Chee Han, TONG Xavier, KWOK Jia-Chuan et TAN Patricia pour leur aide précieuse.

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Avertissement L'IEP de Toulouse n'entend donner aucune approbation, ni improbation dans les mémoires de recherche. Ces opinions doivent être considérées comme propres à leur auteur.

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Sigles utilisés

PAP

People's Action Party (« Parti d'Action du Peuple »)

ASEAN

Association des Nations d'Asie du Sud-Est

SIA

Singapore Airlines

SingTel

Singapore Telecommunications

PSA

Port of Singapore Authority

MCP

Malayan Communist Party (« Parti Communiste Malais »)

UMNO

United Malays National Organization (« Organisation Nationale des Malais Unis »)

FMI

Fonds Monétaire International

CNUCED

Conférence des Nations Unies pour le Commerce et le Développement

SRAS

Syndrome Respiratoire Aigu Sévère

OMS

Organisation Mondiale de la Santé

ONU

Organisation des Nations Unies

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- SOMMAIRE PRÉAMBULE............................................................................................................................9 INTRODUCTION....................................................................................................................12 Première Partie UN ÉTAT JEUNE AUX FONDEMENTS HISTORIQUES ANCIENS: LA STRUCTURATION DE LA SOCIÉTÉ SINGAPOURIENNE PAR DES HÉRITAGES SÉCULIERS........................................................................................................................17 Chapitre 1 Un comptoir devenu plate-forme internationalisée.........................................................19 Chapitre 2 Le confucianisme, ciment de la société singapourienne..................................................38 Deuxième Partie L'HÉRITAGE DU XX° SIÈCLE: CONSOLIDATION ET RENFORCEMENT DES ACQUIS SÉCULIERS........................55 Chapitre 1 L'empreinte indélébile de la colonisation........................................................................57 Chapitre 2 Le temps des traumatismes ou la naissance du sentiment national singapourien............64 Chapitre 3 Le temps des périls..........................................................................................................69 Troisième Partie ÉLÉMENTS D'HISTOIRE IMMÉDIATE: LES BASES CONTEMPORAINES DE LA SOCIÉTÉ SINGAPOURIENNE ................87 Chapitre 1 Crise asiatique: le modèle singapourien à l'épreuve........................................................89 Chapitre 2 L'avènement du terrorisme international ou la validation par les faits de l'autoritarisme protecteur.........................................................................................................................94 CONCLUSION GÉNÉRALE.................................................................................................101 ANNEXES..............................................................................................................................102 BIBLIOGRAPHIE..................................................................................................................133 SITOGRAPHIE.......................................................................................................................136 TABLE DES MATIÈRES.......................................................................................................138 7


“Quand les forêts sont abattues, domestiquées et devenues parcs et jardins, ce pays tropical semble être, sous son ciel perpétuellement nuageux, une région tempérée de l'Europe. “De nos fenêtres nous avions vue sur des pelouses en pentes, ornées ça et là de grands arbres ombreux qu'on aurait pu prendre pour des ormes et des chênes. Les nuages voguaient indolemment au-dessus de nos têtes. Une brume légère pointillait les lointains délicatement vagues. Nous pouvions nous imaginer un parc dans une vallée de la Tamise, mais une vallée de la Tamise à y regarder de plus près, en plein délire, rêvant de palmes et d'orchidées, où l'air était aussi chaud que le sang. Nous venions d'entrer brusquement dans une Angleterre équatoriale”.

HUXLEY (Aldous), Jesting Pilate, 19261.

1 Traduction: Fernande Dauriac, Tour du Monde d'un Sceptique, réédition 2005 Payot & Rivages, pp. 176-177.

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PRÉAMBULE

(source: http://www.congovision.com/images/singapour1b.jpg)

Singapour, Singapore. « Etat insulaire de l'Asie du Sud-Est, au Sud de la péninsule malaise. A 75% chinoise (15% de Malais, 8% d'Indiens), la population a fortement augmenté, notamment du fait d'une importante immigration: 0,4 million d'habitants en 1900, 1 en 1950, et plus de 4,5 millions en 2008. Cette villeÉtat a la plus forte densité de population du monde: 4.800 habitants au km². Quasiment inhabitée, l'île fut achetée en 1819 au Raja de Johore par Sir Stamford Raffles pour la Compagnie Anglaise des Indes Orientales. Érigée en port franc par Raffles, qui

veillait à son premier essor jusqu'en 1823, Singapour fut rattachée en 1926 à la colonie britannique des Straits Settlements, qui resta administrée jusqu'en 1867 par le Gouverneur Général des Indes. L'importance de Singapour comme port de commerce et de transit ne cessa de grandir au cours du XIXème siècle, mais, à partir de 1921, les Anglais y installèrent également une base stratégique navale et bientôt aérienne qui fit donner à Singapour le surnom de ''Gibraltar de l'Extrême- Orient''. Après la conquête de la Malaisie, les Japonais s'en emparèrent cependant sans grande

difficulté (15 février 1942) et firent 70.000 prisonniers; Churchill parla alors ''du plus grave désastre de l'histoire britannique''. L'occupation japonaise dura jusqu'à la fin de la Deuxième Guerre Mondiale. À la dissolution des Straits Settlements (1946), Singapour devint une colonie de la Couronne incluant les îles Christmas et Cocos- Keeling. L'Angleterre lui accorda son autonomie au sein du Commonwealth en 1959. Singapour entra dans la Fédération de Malaisie en septembre 1923, mais l'antagonisme, entretenu par des agents communistes et indonésiens entre la population chinoise (environ 9


70%) et les Malais provoqua des heurts violents, notamment pendant l'été 1964. Le 8 août 1965, Singapour se retira de la Fédération et devint pleinement indépendante. A la tête du pays depuis 1959, LEE Kuan Yew, chef du Parti de l'Action du Peuple (PAP) entreprit de faire de Singapour, alors 4ème port du monde, un des principaux centres industriels de l'Asie. [La Cité-État sera d'ailleurs l'un des membres fondateurs de l'Association des Nations d'Asie du SudEst (ASEAN)]. Une politique volontariste de développement des infrastructures publiques et de généralisation de l'éducation a doté Singapour d'une économie dynamique. Au sein de zones industrielles comme celle de Jurong, les entreprises de production occupent plus d'un quart de la population active (contre 12% en 1960). Leur spécialisation a suivi les transformations de l'économie mondiale, permettant à Singapour de surmonter le retrait des forces anglaises, la crise des années 1970 et une récession en 1985. Ayant bénéficié, dans les années 1960, de nombreuses délocalisations décidées par des multinationales, Singapour, qui a elle-même investi, au cours des années 1980, 27 milliards de dollars à

l'étranger, sous-traite désormais ses activités de montage, notamment au sein du “triangle de croissance Johor-Batam”, réunissant les régions malaise et indonésienne frontalières. Singapour est aussi le premier port mondial, devançant notamment Hong-Kong pour le trafic de conteneurs. Un quart de la population active travaille dans la finance, faisant de Singapour un des premiers marchés mondiaux. Dominée par le secteur public (50% du PNB) et dynamisée par un fort taux d'investissement (38% du PIB), l'économie a un taux de croissance soutenu (6% par an en moyenne pendant la période 1985-1995). Le PNB par habitant (18.500 dollars) dépassait, en 1995, celui de l'ancienne métropole britannique et avait, depuis 1965, été multiplié par 10. Ce développement économique foudroyant s'est cependant fait au détriment des libertés syndicales et politiques. Le droit de grève est quasiment inexistant, la population encadrée et les médias contrôlés. À de nombreuses reprises, le gouvernement a sévi contre l'opposition, notamment en 1987. Le contrôle des moeurs a même conduit le gouvernement à interdire l'importation du chewinggum et à mettre en place

une agence matrimoniale d'état. L'opposition gagne néanmoins de plus en plus d'audience: moins d'un quart des voix en 1980, près de 40% en 1991, mais, du fait du système électoral, seulement 4 députés sur 80. En novembre 1990, GOH Chok Tong, considéré comme plus libéral, est devenu Premier ministre, LEE Kuan Yew conservant le titre de Senior Minister, sans que son influence politique ne diminue. La réforme constitutionnelle de janvier 1991 a vu la mise en place d'un poste de Président de la République aux pouvoirs étendus et élu au suffrage universel direct ; les premières élections étant remportées en août 1992 par un proche de LEE Kuan Yew, ONG Tong Cheong. [LEE Hsien Loong, fils de LEE Kuan Yew succède en 2004 à la tête du gouvernement à GOH Chok Tong, lequel devient à son tour Senior Minister. Son père devient quant à lui Mentor Minister, titre honorifique crée pour l'occasion]. Puissance économique reconnue, Singapour souhaite s'affirmer comme la capitale culturelle et politique de l'Asie du SudEst. » MOURRE (Michel), Dictionnaire Encyclopédique d'Histoire, 1978, réédition de 1996, Bordas, Paris, pp. 5144-5145.

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Source: DE KONINCK (Rodolphe), Singapour, la Cité-État ambitieuse, Carte de GIRARD (Marc), Paris, Asie Plurielle, la documentation française, Éditions Belin, 2006, p. 19.

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INTRODUCTION

À la pointe de la péninsule malaise, l'île de Singapour fait figure d'îlot chinois perdu dans l'immensité d'un océan malais. Il s'agit d'ailleurs du seul territoire à majorité chinoise non revendiqué aujourd'hui par la Chine. Parce que cet îlot constitue le point névralgique de l'économie du Sud-Est asiatique, parce qu'il a de tout temps été considéré comme le nerf principal du commerce indo-asiatique et par-là le vecteur des flux d'échanges liant l'Europe à l'Asie, sa position stratégique n'a cessée d'être convoitée au fil des siècles. Tantôt supplantée, tantôt en vogue au cours des âges, cette pierre angulaire est, depuis la fin de la Seconde Guerre Mondiale, l'un des centres mondiaux de l'économie internationalisée, aux côtés de géants tels que Hong-Kong, Tokyo, New-York, Londres ou encore Paris. Respectée pour son incroyable réussite, Singapour fait figure de modèle pour nombre de ses voisins, proches ou plus lointains, à commencer par la Chine. Acteur économique et commercial aujourd'hui incontournable et fer de lance du capitalisme asiatique, la « Cité du Lion » jouit au niveau régional d'une influence politique majeure. Alliée des plus grandes puissances mondiales, la voix de la Cité-État compte en Asie du Sud-Est. À un niveau plus global, elle a su se forger une place de choix dans le concert des nations, et rares sont les pays ayant à son encontre un égard proportionnel à sa petite taille. D'aucuns la qualifient de « Suisse d'Asie du Sud-Est », ce qui n'est pas pour déplaire à ses dirigeants. Si son organisation sociale multi-ethnique fait lui aussi objet d'admiration, Singapour peine cependant à devenir le référent culturel qu'elle souhaiterait devenir. Mais les bases de la société singapourienne dans son acception la plus large – autrement dit les bases du ''modèle singapourien'' – demeurent fragiles, et l'incroyable réussite de la petite République insulaire ne saurait cacher une genèse singapourienne laborieuse, un accouchement dans la douleur. En effet, l'histoire du Singapour moderne a été constamment ponctuée de difficultés en apparence insurmontables, d'événements graves et tantôt tragiques venant perturber le bon développement du sur-doué asiatique. C'est ainsi que l'occupation japonaise durant la Seconde Guerre Mondiale ruina l'économie du comptoir colonial et menaça sa stabilité intérieure, tout comme le firent les tensions raciales et l'agitation communiste des années soixante. Son divorce prématuré d'avec la Malaisie et l'hostilité passionnelle de l'Indonésie menacèrent directement sa survie en temps que nation souveraine, puis les crises économiques successives des années 1973, 1979, 1985 et 1997 démontrèrent à la fois la grande vulnérabilité de cette entité étatique peu commune et sa capacité à s'en accommoder, avec bien entendu plus ou 12


moins de difficultés. Le spectre de la récession mondiale planant aujourd'hui sur l'économie internationalisée et la menace terroriste grandissante constituent les grands enjeux actuels de la Cité-État. Mais si la République insulaire – indépendante depuis 1965 – peut faire figure à juste titre de jeune nation, de pays ''neuf'', sa genèse se doit d'être analysée dans une perspective historique longue. On ne pourrait en effet comprendre les spécificités les plus subtiles de la Cité-État sans s'intéresser au préalable à l'histoire ancienne de l'île et à celle de son environnement régional. L'idée ici est que l'histoire de Singapour ne commence pas en 1965, tout comme l'île n'est pas sortie de terre en 1819 à l'arrivée des colons britanniques. D'une part, Singapour a eu un rôle important avant même la colonisation européenne et, d'autre part, son avènement dans le réseau commercial indo-asiatique est le résultat d'un processus long et élaboré. L'histoire longue de Singapour a engendré des environnements politique, économique, social et culturel particuliers qui font de la Cité-État une entité unique et singulière. L'idée développée ici est que les héritages glanés au fil des décennies ont encore un impact direct sur la société singapourienne d'aujourd'hui, en ce sens qu'ils la modèlent et influencent dans une certaine mesure le comportement de ses membres. La richesse de ces héritages et leur diversité font toute la complexité du Singapour contemporain.

Après avoir passé près d'un an dans la Cité-État dans le cadre d'une mobilité académique s'étalant de juillet 2006 à mai 2007, il m'est apparu intéressant de me pencher sur cette histoire de Singapour en vue de mieux comprendre la société singapourienne contemporaine, de mieux en mesurer la complexité. Mais cet intérêt porté à l'analyse des héritages historiques modelant la société singapourienne dépasse la simple curiosité personnelle. En effet, considérée comme un modèle de développement et de réussite en Asie du Sud-Est, la petite République demeure mal connue en Europe. Bien sûr, son existence n'est pas inconnue du grand public, mais à plusieurs reprises lorsqu'il m'a été demandé d'évoquer mon mémoire j'ai pu constater que si Singapour est plutôt bien assimilée au capitalisme internationalisé, sa situation exacte n'est pas comprise. Que Singapour ne soit pas une ville en Chine ou une île chinoise voisine de Hong-Kong a pu étonner certains de mes interlocuteurs. Cette méconnaissance relative de la Cité-État m'a dès lors encouragé à faire part de mon 13


expérience et à dépasser celle-ci pour supplanter au simple témoignage personnel une analyse plus fine et plus documentée. Ma méthodologie de recherche a reposé en premier lieu sur la lecture d'ouvrages traitant de Singapour et sur des témoignages de Singapouriens glanés lors ou après mon s��jour. Sujet, problématique et plan n'ont été élaborés que progressivement au fil de l'avancée de mes recherches, mon objectif premier étant de traiter de Singapour en essayant d'analyser autant que faire se peut l'originalité et la complexité des rouages de sa société. Lorsque le poids que revêt l'héritage historique m'est apparu primordial, l'axe de mon étude s'en est trouvé fixé. La plus grande difficulté a résidé dans l'accès aux sources documentaires. Du fait de la singularité du sujet, peu de textes traitant de Singapour sont disponibles en France. En revanche, nombre de textes ont été publiés en Anglais, à Londres comme à Singapour. Il a été parfois très frustrant de devoir simplement me contenter de résumés ou d'analyses de ces textes. De plus, il a souvent été nécessaire d'actualiser les informations des sources bibliographiques consultées pour la rédaction de cette étude, les textes en question ayant souvent été rédigés dans les années quatre-vingt. Mais la consultation de ces textes déjà datés n'est pas sans intérêt dans une démarche d'analyse historique puisqu'il est possible de juger la situation dépeinte, les inquiétudes formulées et les grandes problématiques dressées alors par leur auteur en parfaite connaissance de la situation actuelle. Par exemple, certains textes décrivaient Singapour comme un pays-atelier faisant des paris audacieux sur l'avenir et voulant jouer dans la cour des grands ; lire ces lignes aujourd'hui que Singapour a presque fait oublié qu'un jour elle a pu être qualifiée de cité émergente s'est avéré plaisant. Ma démarche afin de pallier le caractère « daté » de mes sources a été de sans cesse les confronter avec ce que j'ai pu voir ou comprendre de Singapour lors de mon séjour et avec le témoignage de mes anciens camarades et professeurs rencontrés là-bas.

Aujourd'hui, l'étude de la réussite du modèle singapourien peut s'avérer enrichissante pour ce qui est de la compréhension du phénomène de Cité-État moderne, Singapour faisant figure d'exemple le plus abouti en la matière. En effet, jamais Cité-État n'a connu une prospérité et une survie en parfaite indépendance aussi longue. Ses caractéristiques fort particulières en font un exemple unique d'aboutissement d'une forme d'organisation étatique alternative au classique « État-Nation ». En effet, dans le cas de Singapour, la Cité à pré-existé 14


à la Nation, mais aussi à l'État. Mais si la spécificité de l'exemple singapourien fait que celuici ne saurait servir de modèle directement transposable, il n'en demeure pas moins qu'il peut être une source d'inspiration intéressante.

L'analyse du poids des héritages historiques évoqués peut se faire selon une approche tertiaire, autrement dit en différenciant trois ''strates d'héritages'' définies en fonction du degré d'historicité de celles-ci. Il sera ainsi possible de différencier les héritages historiques les plus ancrées dans la société singapourienne des héritages plus récents et donc plus ''événementiels''.

Ainsi peut-on dans un premier temps revenir sur les héritages qualifiés de ''séculiers'', c'est-à-dire sur ceux traitant de l'histoire ancienne de Singapour et de ses influences les plus profondes. Il s'agira de dépeindre brièvement l'histoire des emporia commerciaux asiatiques, de leur succession dans la région et d'analyser le processus menant à leur apparition et à leur disparition. On aura ainsi l'opportunité d'apprécier la portée de l'émergence de Singapour en qualité de comptoir colonial. Il nous sera en outre permis d'aborder la mise en place du système colonial britannique et ses effets structurants sur l'organisation de l'économie singapourienne, l'aboutissement de cette organisation avec un bilan de la situation économicocommerciale actuelle et enfin l'héritage confucéen. Ce-dernier, s'il modèle profondément la société singapourienne, a malgré tout été adapté à ses particularités, et même ''ré-inventé'' et instrumentalisé par le pouvoir en place. Il s'agira dans un second temps de développer le caractère essentiel de l'héritage qu'a laissé le vingtième siècle. Ce siècle, celui de tous les dangers, a eu pour fonction de consolider et même de renforcer les acquis séculiers abordés précédemment. L'occasion nous sera donnée d'analyser plus en détail l'empreinte indélébile qu'a laissé la colonisation britannique et de soutenir l'idée selon laquelle Singapour s'inscrirait pleinement dans la continuité du schéma colonial comme acteur majeur du ''monde anglais contemporain''. Cette partie sera également celle de l'analyse de l'impact de l'occupation japonaise sur les consciences et sur son rôle dans l'émergence d'une conscience politique et nationale dans l'esprit des Singapouriens qui jusque-là s'en remettaient quasiment pleinement au colon britannique. Enfin, la montée des périls au cours des années soixante fera l'objet d'un intérêt particulier tant 15


elle a influencé et influence encore le comportement et la vision du monde des Singapouriens et de leurs dirigeants. On abordera aussi la menace communiste planant à cette époque sur la Cité-État, l'accession à l'indépendance par la création de la grande Fédération de Malaisie et le déchirement de celle-ci quelques mois plus tard, le tout dans un climat d'hostilité oppressant. Il nous sera permis de voir en quoi cette époque-clef de l'histoire de Singapour, si elle fut chargée d'incertitude, n'en demeura pas moins la source de la solide cohésion sociale cimentant la société singapourienne d'aujourd'hui. On évoquera également la tendance des dirigeants singapouriens à entretenir ce climat d'incertitude en vue de forger l'identité du pays et de ses membres. Enfin, la dernière partie de cette présente étude traitera des bases contemporaines de la société singapourienne à la lueur des héritages anciens présentés précédemment. Elle sera également l'objet d'une analyse des éléments d'histoire immédiate les plus significatifs, c'està-dire ceux susceptibles de devenir des héritages historiques de premier ordre dans les décennies à venir car modelant actuellement en profondeur les consciences et comportements. On analysera ainsi l'impact de la crise asiatique de la fin des années quatre-vingt-dix et en quoi celle-ci a confronté Singapour à ses faiblesses fondamentales et contribua à la remise en cause partielle de son modèle de développement. Nous verrons que cette crise, loin de remettre en cause le pouvoir en place comme ce fut le cas dans plusieurs pays voisins, contribua à son renforcement et à sa re-légitimation. Enfin, le thème de l'émergence de la menace terroriste internationaliste sera abordée afin de démontrer la vulnérabilité de la CitéÉtat dans ce domaine et également en quoi cette menace aboutit elle aussi à renforcer la position du pouvoir en place et ses rhétoriques de mobilisation totale et d'état de siège permanent.

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Première Partie UN ÉTAT JEUNE AUX FONDEMENTS HISTORIQUES ANCIENS: LA STRUCTURATION DE LA SOCIÉTÉ SINGAPOURIENNE PAR DES HÉRITAGES SÉCULIERS

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La mémoire collective fait de l'année 1819, date à laquelle les Britanniques arrivèrent sur l'île, celle de la fondation de Singapour. S'il est vrai que cette date revêt une importance capitale concernant la formation du Singapour moderne, il serait faux de croire que les colons britanniques ont inventé de toutes pièces ce point névralgique du commerce indo-asiatique. En effet, l'étude de l'importance commerciale stratégique de l'île dans une perspective historique longue permet de replacer l'émergence de Singapour au coeur d'un processus multiséculaire et de dessiner une continuité historique certaine. Comme le rappelle Philippe T. REGNIER, aucune étude contemporaine de la situation globale de la Cité-État ne saurait se priver de cette conscience historique : analyser les attributions économiques contemporaines 2

de Singapour à partir des seules années 1819 ou 1965-1967 reviendrait à « négliger les enseignements susceptibles d'être livrés par le champ de l'histoire, sans lesquels l'identité des fonctions de Singapour risquerait de demeurer incomplète, voire inexacte. (...) L'étude de 3

l'histoire économique pré-coloniale (...) renoue avec cette continuité oubliée ou méconnue. ».

Le fait est que la course aux points de contrôle stratégiques dans la région a précédé l'arrivée des colons européens et que dans cette course Singapour a progressivement fait figure de candidat crédible.

2 Accession à l'indépendance en temps que nation souveraine puis, deux ans plus tard, création de l'ASEAN aux côtés de la Thaïlande, la Malaisie, l'Indonésie et les Philippines. 3 REGNIER (Philippe T.), Singapour et son environnement régional : étude d'une Cité-État au sein du monde malais, Genève, Publications de l'Institut Universitaire de Hautes Études Internationales, 1987, p.1.

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Chapitre 1 Un comptoir devenu plate-forme internationalisée

Section 1 – La longue marche des emporia commerciaux en Asie du Sud-Est

« L'expérience historique de l'Asie du Sud-Est révèle la présence ininterrompue d'emporia commerciaux appartenant à un système de relations intra-régionales et internationales vieux de plus de deux mille ans, et les fonctions de la République de Singapour héritent d'une succession de formations étatiques basées sur des structures 4

économiques comparables. » Ainsi, la situation actuelle de la petite République insulaire serait le fruit d'une « remarquable continuité des phénomènes par-delà les époques » puisque de très nombreux emporia commerciaux et portuaires se sont succédés à travers les âges dans cette région du monde, faisant de la fondation de Singapour par les colons britanniques « ni 5

une création artificielle, ni un phénomène isolé à l'échelle de l'histoire » . Sur une carte, 6

l'importance de la position géostratégique du détroit de Malacca est évidente : mettant en relation l'Océan Indien et la Mer de Chine, le sous-continent indien et l'Asie, son contrôle 7

assure à qui le tient une hégémonie maritime et commerciale sur l'ensemble de la région . Ainsi, et ce depuis le IIème siècle de notre ère, d'innombrables emporia commerciaux plus ou moins développés se sont succédés dans cette partie du monde, et Singapour fait en quelque 4 REGNIER (Philippe T.), Singapour et son environnement régional, op.cit., p.1. 5 REGNIER (Philippe T.), Singapour et son environnement régional, op.cit., p.2. 6 Cf. carte du préambule, page 12. Cf. annexe No 4 (« Routes maritimes et commerciales »). 7 « It can be seen that any dominance exercised over the Strait of Malacca had been derived from a position of economic strength located either on the east coast of Sumatra or on the west coast of the Malay Peninsula ». LEIFER (Michael), « Les grandes voies maritimes dans le monde » in International Straits of the World Series, vol.2, Paris, École Pratique des Hautes Études, 1965, p.8

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sorte figure d'ultime représentant de cette longue lignée d'emporia dans la région. Tous ces emporia commerciaux ont cohabité avec une autre forme de construction étatique basée elle non pas sur le contrôle des voies maritimes et des échanges mais sur l'agriculture. D'ailleurs, cette dichotomie détroits / arrière-pays (hinterland) persiste à l'heure actuelle, notamment si l'on considère Singapour, la péninsule malaise et l'archipel insulindien (et notamment Java et Sumatra). P. REGNIER revient sur l'importance de cette dichotomie au cours de l'histoire et nous éclaire sur la situation politique actuelle et les relations entretenues par les différents États dans la région : « Depuis l'Antiquité jusqu'à l'ASEAN contemporaine, [cette dichotomie a persisté]. La coexistence de ces deux types d'États détermine un équilibre instable, qui règle étroitement la nature des relations économiques et politiques intrarégionales, avant, pendant et même au-delà de la période coloniale. Elle canalise à la fois des liens de complémentarité économique naturelle (agriculture et commerce) et des interdépendances potentiellement conflictuelles, y compris sur le terrain politique, entre des États portuaires ouverts au monde extérieur et des voisins frontaliers dont l'ordre intérieur 8

s'édifie largement sur des bases agraires » . L'émergence et la disparition de ces emporia commerciaux au cours des âges a ainsi été le fruit d'un perpétuel rééquilibrage de cette balance ayant pour corollaire l'émergence, la lutte et la disparition des grands empires régionaux. Cela a bien entendu été le cas au cours de la période coloniale durant laquelle, nous allons le voir, les localisations portuaires stratégiques ont évolué avec le rapport de force existant entre les différents colons européens, mais cette situation de rééquilibrage perpétuel a 9

également précédé l'ère coloniale , les colons n'ayant fait que perpétuer – et peut-être amplifier – un processus déjà existant. Ainsi, la course aux points stratégiques qui aboutira à l'émergence de Singapour comme espace-charnière incontournable s'est-elle étalée sur une période allant de la création des premiers empires régionaux connus (Srivijaya et Majapahit) aux luttes coloniales du XIXème siècle avec « la compétition acharnée entre Singapour et la 10

Malaisie sous contrôle britannique d'une part, et l'Insulinde hollandaise de l'autre » . Aujourd'hui, la relation qu'entretient Singapour avec ses voisins malais et indonésiens, premiers partenaires économiques, résulte encore de ce lourd héritage historique. Compétition et interdépendance modèlent encore leur relation. 8 REGNIER (Philippe T.), Singapour et son environnement régional, op.cit., pp.2-3. 9 « The continuing theme of an unstable and changing balance between the influence of a policy based on a populous and agricultural Java, on the one hand, and that of a commercial and maritime power of a rival system in or near the Straits area on the other, can be observed thoughout the colonial era as before it ». COWAN (Charles D.), « Continuing and change in the international history of maritime Southeast Asia » in Journal of Southeast Asian History, Vol.IX, 1968, pp.1-11. 10 REGNIER (Philippe T.), Singapour et son environnement régional, op.cit., p.3.

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Le royaume du Fu-nan et la naissance des premiers réseaux d'emporia (II-VIIèmes siècles): Philippe REGNIER constate que « hormis la célèbre route de la soie par voie terrestre, 11

les détroits de Malacca et de la Sonde , les côtes de Sumatra (Nord et Nord-Est), la péninsule malaise et de l'Indochine méridionale, ont constitué dès la plus haute Antiquité le point de passage maritime obligatoire des échanges entre l'Inde, la Chine et l'Asie du sud-est, orientant 12

toute l'histoire pré-coloniale de cette dernière » . L'un des premiers royaumes indianisés de la région est celui de la civilisation pré-angkorienne de Fu-nan qui domina le delta du Mékong du II au VIIèmes siècles environ. Ce royaume avait, d'après les témoignages historiques recueillis (et notamment les récits de voyageurs chinois), une double vocation : d'une part des activités maritimes côtières menées par une flotte commerciale très puissante et d'autre part des activités agricoles en plein essor, possibles grâce à la conquête progressive de son arrièrepays. Le royaume de Fu-nan fait alors figure de lieu de rendez-vous entre l'Inde et la Chine 13

mais aussi de relais incontournable pour les navigateurs . Dès les III-IVèmes siècles, une première chaîne de cités portuaires se met en place suivant cette route maritime commerciale avec notamment la création des emporia de Ko-ying (côte occidentale de Java ou côte sud-est de Sumatra) et de Tun-sun (à proximité de la pointe sud-est de la péninsule malaise). Ces deux importants emporia font figure à la fois de carrefour d'échanges (avec Tun-sun comme avantposte commercial) mais également d'entrepôts de redistribution régionale. Ce double rôle, encore embryonnaire, annonce celui qu'occuperont par la suite le Sultanat de Malacca puis Singapour.

11 Cf. annexe No 5 (« Détroit de la Sonde »). 12 REGNIER (Philippe T.), Singapour et son environnement régional, op.cit., p.3. 13 « Le Fu-nan occupait sur la route du commerce maritime une situation privilégiée et constituait un relais inévitable aussi bien pour les navigateurs qui empruntaient le détroit de Malacca que pour ceux qui transitaient par les isthmes de la péninsule malaise. Le Fu-nan était peut-être le terminus de la navigation en provenance de l'Orient méditerranéen ». COEDES (George), Les États hindouisés d'Indochine et d'Indonésie, Paris, éd. E. de Boccard, 1964, pp. 83 et 93-94.

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L'empire de Srivijaya et le développement des relations intrarégionales (VII-XV è siècles): Après la chute de Fu-nan vers 627 naissent deux grands empires à l'organisation spatiale différente : d'un côté l'empire commercial de Srivijaya qui s'établit sur l'île de Sumatra (entre 14

Palembang et Jambi) et parvient à étendre son hégémonie sur les détroits de Malacca et de la Sonde du VII au XIIIèmes siècles, et d'un autre le royaume d'Angkor qui devient « la plus 15

grande formation étatique de l'Asie du sud-est basée sur l'agriculture » . En parallèle, d'autres royaumes agraires apparaissent dans le centre puis l'Est de Java au cours des VIII-Xèmes 16

siècles, royaumes qui donneront plus tard naissance à l'empire de Majapahit (1293-1527) . En contrôlant les détroits et donc les principales routes maritimes reliant les mondes arabo-indien et sino-indonésien et en exerçant son autorité sur l'ensemble de la péninsule malaise et la face occidentale de Java, l'empire de Srivijaya s'est octroyé une puissance commerciale majeure. La « colonne vertébrale » de cet empire était constituée d'une série de ports autonomes implantés essentiellement sur Sumatra et la face occidentale de la péninsule malaise. Sur bien des points, la situation de cet empire rappelle celles du sultanat de Malacca, puis de Singapour et peut donc faire figure de précurseur : faible population, peu de main d'oeuvre, agriculture inexistante, aucune production propre mais fonction d'entrepôt tourné 17

vers l'extérieur, société exclusivement tournée vers les échanges et donc peu influente ... À côté de ce géant commercial, « les premiers États de Java n'étaient pas tant des rivaux (...) que des voisins dotés d'un mode d'organisation différent. (...) Dès cette époque, on peut parler d'une réelle complémentarité économique entre deux systèmes, l'un commercial, l'autre 18

largement agraire ».

Mais cette situation de coexistence pacifique n'a pas perduré et l'équilibre s'est détérioré. À partir des X et XIèmes siècles, l'apparition de nouveaux emporia aux portes de l'agriculture javanaise (côte septentrionale de l'île) a attisé les tensions entre les royaumes de Java et le Srivijaya. Au XIIIème siècle, des raids sont organisés contre Palembang puis Jambi, et quand cette dernière finit par tomber et prête allégeance aux souverains de Java, l'empire s'effondre pour laisser place à celui de Majapahit (fin XIII è). Au couple Srivijaya-Angkor va succéder le couple Majapahit-Siam. À la différence de Srivijaya, l'empire de Majapahit va combiner les deux formes d'organisation décrites préalablement : une fédération d'empires agraires 14 15 16 17 18

Cf. annexe No 6 (« Empire de Srivijaya »). REGNIER (Philippe T.), Singapour et son environnement régional, op.cit., p.4. Cf. annexe No 7 (« Empire de Majapahit ») Pensons aux domaines liés à la notion de civilisation tels que l'art, l'architecture, les lettres... REGNIER (Philippe T.), Singapour et son environnement régional, op.cit., p.5.

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fournissant une série de grands ports servant de relais commerciaux. Cette organisation hybride préfigure alors ce que sera l'empire colonial portugais puis hollandais qui s'efforcèrent à maintenir cette double vocation en unifiant l'archipel.

L'essor du Sultanat de Malacca, précurseur de Singapour (XV-XVIème siècles): L'essor du Sultanat de Malacca constitue la dernière étape du processus d'émergence de Singapour et c'est au cours de cet essor que prend toute son importance l'existence de l'île alors appelée Tumasik (ou Temasek). C'est pourquoi Philippe REGNIER n'hésite pas à affirmer que « l'histoire de Singapour ne commence pas en 1819 avec l'implantation britannique, mais elle est antérieure à la création du Sultanat de Malacca qui intervint au 19

début du XVème siècle » . L'un des premiers à prendre conscience de l'importance des activités commerciales de l'île de Tumasik n'est autre que le prince PARAMESVARA de Palembang qui fuit la tutelle de Majapahit et y séjourne quelque temps vers 1390-1400 avant de fonder un nouvel emporium à Malacca, sur la côte ouest de la péninsule malaise. Temasik fut l'objet de la rivalité entre Majapahit et le Siam afin de contrôler le détroit de Malacca et finit par prêter allégeance aux Siamois vers 1365, avant que le prince PARAMESVARA n'en fasse assassiner son gouverneur à son arrivée sur l'île. À noter que c'est au prince 20

PARAMESVARA que l'on devrait le terme « Singapura » (« la Cité du Lion » ) qui va peu à peu supplanter celui de Temasik. Mais la flotte siamoise intervient à nouveau vers 1400, en chasse le prince et anéantit les activités commerciales de l'île. Par la suite, celle-ci entretiendra sa survie en devenant un haut-lieu de la piraterie et en conservant des relations étroites avec le Sultanat de Malacca mais finira par tomber définitivement dans l'oubli jusqu'à ce que Sir Stamford RAFFLES ne foule les plages de la Cité du Lion en 1819. Le Sultanat de Malacca quant à lui préfigure déjà ce que sera le Singapour des XIX21

XXèmes siècles . Son essor est fulgurant et sans précédent et il devient très vite le centre névralgique des échanges entre marchands arabes et commerçants chinois. Il tire sa fortune de sa fonction d'entrepôt régional et de son statut de port libre aux taxes douanières uniformes. 19 REGNIER (Philippe T.), Singapour et son environnement régional, op.cit., p.6. 20 Le prince PARAMESVARA aurait aperçu à son arrivée sur l'île un animal ressemblant étrangement à un lion. Cette légende, en plus de donner son nom actuel à l'île, lui a également donné un symbole : le Merlion, sorte de lion aquatique et fabuleux, qui aujourd'hui trône à l'embouchure du fleuve Singapour, tandis qu'une réplique plus grande se trouve sur l'île de Sentosa. 21 « Malacca apparaît ainsi, à la fin du XVème siècle, comme la capitale d'une sorte d'empire commercial [et] joue par anticipation le rôle du futur Singapour... ». DUPUIS (Jacques), Singapour et la Malaysia, Paris, PUF, QSJ n˚869, 1972, p.28.

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Carrefour international oblige, le Sultanat compte des milliers de résidents étrangers parlant des dizaines de langues et dialectes différents, mais avec le malais ancien comme lingua franca. Chaque communauté vit alors dans un quartier autonome qu'elle anime selon ses spécificités culturelles. En fait, les Britanniques ne feront que calquer ce modèle sur Singapour. La chute de ce dernier emporium pré-colonial, combiné aux expériences malheureuses des empires précédents, en plus de dessiner les contours du futur Singapour

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a aussi

directement influencé sa survie grâce à l'apport d'enseignements extrêmement précieux quant à l'existence et la viabilité de ce type de formations étatiques ; ces enseignements seront considérés avec la plus grande attention tant par les colons britanniques que par les officiels singapouriens en charge de gérer l'accession presque accidentelle de la Cité-État à l'indépendance en temps que nation souveraine. Philippe REGNIER, en soulignant que « la 23

viabilité et l'enrichissement de Malacca étaient fragiles » , distingue « deux formes complémentaires de vulnérabilité » : des « faiblesses intérieures » d'une part, comme « le manque de cohésion de l'équipe dirigeante face à la montée des périls extérieurs (leçon que 24

les leaders actuels de Singapour ont retenue) » , et des « faiblesses extérieures » d'autres part, autant structurelles (dépendance en livraisons alimentaires) que conjoncturelles (incapacité à 25

militairement sécuriser les voies commerciales) .

22 Il faut voir ici une certaine continuité dans le processus d'émergence / disparition d'emporia commerciaux, une sorte de succession d'étapes à l'émergence de Singapour. En effet, le modèle de l'emporium s'est peu à peu affiné, enrichi des expériences malheureuses des entités précédentes et de leurs enseignements. Le dernier des emporia pré-coloniaux donne en quelque sorte le feu vert à l'émergence de Singapour. 23 Le Sultanat tombera aux mains des colons portugais en 1511. 24 Absence de système de succession héréditaire et donc rivalités au sein de la Cour de Malacca. 25 REGNIER (Philippe T.), Singapour et son environnement régional, op.cit., p.8.

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Section 2 – La finalisation du système colonial anglohollandais et ses conséquences actuelles sur les relations économiques entretenues entre Singapour et ses voisins directs

Aux chaînes d'emporia pré-coloniaux vont succéder les chaînes de comptoirs coloniaux que vont développer et améliorer tour-à-tour les colons européens successifs (ibériques, hollandais puis britanniques pour ce qui est de cette partie de l'Asie). Par exemple, une fois conquise Malacca, les Portugais ont chassé les marchands arabes pour se substituer à eux et profiter des circuits d'échanges mis en place par ces-derniers. Ils intègrent alors l'ancien Sultanat dans une chaîne plus large constituée par les relais portuaires d'Ormuz, Goa, Ceylan, Amboine et Macau et s'enrichissent de la taxation des navires qui franchissent les détroits sous leur contrôle. Les Espagnols, eux, préfèrent se concentrer sur Manille et orienter leur chaîne de comptoirs de façon à relier la Chine à l'Amérique Centrale puis l'Espagne, via l'Océan Pacifique. À la fin du XVIème siècle, les Hollandais se lancent à leur tour dans l'aventure coloniale asiatique en profitant des découvertes des premiers colons espagnols et portugais. Très vite, ils mettent en place leur propre réseau de comptoirs dans la région avec pour ambition celle de faire renaître les anciens empires commerciaux indo-malais tels que le Srivijaya, sans trop se préoccuper de l'exploitation des hinterlands. Ils fondent alors l'important comptoir de Batavia et prennent celui de Malacca en 1641. À partir de ces ports, les Pays-Bas entendent dominer l'ensemble du trafic commercial maritime liant l'Europe à l'Asie du Sud-Est. Les gigantesques moyens militaro-industriels mis en oeuvre leurs donnent très vite les moyens de leur politique et suscite l'inquiétude des Britanniques qui voient d'un mauvais oeil le fait qu'un rival crédible puisse leur couper la route maritime entre l'Inde et la Chine. Le XVIIIème siècle sera celui de la rivalité anglo-hollandaise et de la volonté britannique de sécuriser la liaison commerciale Inde-Chine. En 1784, le Traité de Paris met fin au monopole commercial hollandais dans l'Océan Indien ; en 1786, les Britanniques débarquent à Penang puis occupent les Indes néérlandaises jusqu'en 1816. Un nouvel

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équilibre se trouve grâce au partage des conquêtes entre les deux colons . De nouveau, une cohabitation entre deux systèmes rivaux mais complémentaires se met en place, avec d'un côté les Hollandais se focalisant sur l'exploitation des ressources intérieures de Java, et d'un 27

autre les Britanniques qui bâtissent, depuis leurs colonies des détroits (Penang, Singapour et Malacca), un vaste emporium commercial basé sur le libre commerce et la libre navigation. Cette différenciation territoriale sera entérinée par le traité anglo-hollandais de Londres, signé en 1824, et influence encore aujourd'hui l'organisation économique de la région. On peut en effet affirmer que l'activité coloniale et sa structuration (différenciation) au XIXème siècle a modelé et continue à modeler les relations qu'entretient Singapour avec ses voisins: la Cité-État joue pleinement ses rôles d'avant-poste commercial et d'entrepôt régional et accède ainsi indirectement aux hinterlands malais et indonésiens. Cet environnement de compétition-collaboration a traversé les âges, même si cet équilibre demeure toujours très précaire, comme l'ont démontré tous ces exemples historiques mettant en scène des puissances hégémoniques et des puissances en devenir bataillant pour reprendre le contrôle de la situation (autrement dit limiter sa dépendance vis-à-vis et aux dépends des autres puissances).

26 « [Les Hollandais] transformèrent leur système en une politique basée sur Java, se concentrant de plus en plus sur l'exploitation des ressources naturelles de cette île... (...) Dans ce contexte, un nouveau système maritime lié aux détroits apparut à la fin du siècle, c'est-à-dire un nouveau concurrent vis-à-vis des Hollandais implantés à Java (...). Ce nouveau système reposait sur les colonies-comptoirs britanniques de Penang et Singapour ». COWAN (Charles D.), op.cit., p.8. 27 Acquise en 1819.

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Section 3 – Raffles choisit Singapour

Lorsqu'au début du XIXème siècle Lord HASTINGS, alors Gouverneur Général des 28

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Indes à Calcutta, charge Thomas Stamford RAFFLES de fonder un nouveau comptoir qui permettrait de sécuriser

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la route maritime sino-indienne, le choix de Singapour apparaît

comme une évidence à ce-dernier qui connaît bien l'histoire de la région et des différents royaumes, empires et autres emporia qui s'y sont succédés. Les consignes de Lord HASTINGS sont claires: dans un contexte de course au contrôle de la pointe sud de la 31

péninsule malaise et de grandes difficultés rencontrées par les Hollandais , il s'agit d'agir vite et de profiter de ces difficultés afin de mettre en place un nouveau point d'attache aussi central que possible dans la zone du détroit, sans pour autant déclencher le moindre conflit avec les Pays-Bas. Vitesse et finesse sont donc les qualités que l'on attend du Lieutenant-Général. RAFFLES débarque le 28 janvier 1819 sur l'ancienne île de Tumasik dont il connaît la légende. Il s'immisce dans une querelle de succession au Johore en aidant le Sultan HUSSEIN à monter sur le trône afin de pouvoir ensuite négocier avec lui l'acquisition de l'île, qu'il cède par reconnaissance avec dix miles d'eau territoriales à sa périphérie. Malgré les protestations hollandaises, les Britanniques décident de se maintenir à Singapour et FARQUHAR, un proche de RAFFLES, en devient le premier Résident-Gouverneur, et ce jusqu'en 1823. L'enthousiasme de Sir RAFFLES est grand, comme peut en témoigner le message qu'il envoie 32

à Lord HASTINGS : « Ce que Malte est à l'ouest, Singapour le deviendra à l'est » . Le statut de l'île va évoluer en même temps que son essor économique. Très vite, le choix de RAFFLES s'affirme être fort judicieux : en eaux profondes, le port de Singapour est le seul à pouvoir accueillir des navires de fort tonnage, ceux de Penang et de Malacca quant à eux font face à 33

beaucoup trop de problèmes pour rivaliser avec le nouveau joyau de la Couronne . Dès 1832, le gouverneur passe de Penang à Singapour et à la fin des années 1800 c'est à Singapour que 28 Alors Lieutenant-Gouverneur de Bencoolen et ancien Lieutenant-Général à Java (1811-1816). 29 Celui de Penang, acquis dès 1786, s'avère être trop éloigné du détroit de Malacca pour assurer la sécurisation de la zone. 30 Il s'agissait de protéger cette longue voie maritime de la flotte hollandaise, mais aussi de la piraterie ou encore des différentes avaries qui pouvaient survenir, et notamment celles liées aux variations climatiques et au phénomène des moussons. 31 Occupation britannique des Indes néerlandaises jusqu'en 1816, disparition de la Compagnie des Indes Orientales en 1798... 32 « What Malta is in the West, that may Singapore become in the East ». 33 Manque de bois de construction à Penang, problèmes causés par la vase à Malacca...

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revient la responsabilité de diriger les trois colonies et de mener la colonisation de l'intérieur de la péninsule malaise.

Section 4 – La genèse du Singapour moderne: une empreinte coloniale qui demeure indélébile

RAFFLES et son successeur CRAWFURD font de Singapour un port libre afin de rivaliser avec Batavia qui est aux mains des Hollandais. Jusqu'en 1853, aucune taxe n'est prélevée et la seule source de revenus provient de la vente de l'opium. La bataille commerciale fait rage avec notamment la forte discrimination opérée par les Hollandais à l'encontre des bateaux ayant transité par Singapour, ce qui a pour conséquence de favoriser le développement de la contrebande. Une politique qui, encore aujourd'hui, a des effets sur les relations entre Singapour et l'Indonésie, la pratique de la contrebande s'étant installée durablement dans cette région depuis cette date. De plus, il ne s'agit pas seulement de deux puissances commerciales qui guerroient, mais bel et bien de deux idéologies qui s'affrontent avec, d'une part, le libre-échange britannique et, d'autre part, le protectionnisme hollandais. Cette dichotomie, ajoutée aux différences de structures des modèles étatiques pré-coloniaux, en agissant sur les consciences et en modelant les institutions politiques, a laissé des traces et de profonds clivages entres les différents pays de la région, clivages toujours visibles au sein de l'ASEAN contemporaine, les plus flagrants séparant Singapour et l'Indonésie, les anciens « ennemis coloniaux ». L'ouverture du canal de Suez en 1869 va favoriser le développement de la navigation à vapeur et par là-même bénéficier à Singapour qui devient alors un point de passage désormais incontournable

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sur la route de la Chine, d'autant plus que la réduction du temps de

navigation encourage compagnies maritimes, banques et chambres de commerces européennes et chinoises à installer des services sur l'île. Singapour devient en parallèle l'avant-poste de la colonisation de la péninsule malaise (1874-1909) et de nombreux empires 34 Penang, Malacca, Singapour, devenues « Crown Colonies ». 35 Fourniture d'eau, de charbon... Assistance et réparation des chaudières...

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financiers et industriels voient le jour, notamment dans les secteurs liés à l'extraction et l'exploitation des matières premières telles que l'étain et le caoutchouc, puis dès la Première Guerre Mondiale le charbon et le pétrole. Les activités de l'île croissant à une vitesse vertigineuse, la main d'oeuvre afflue de toute la région, et en particulier de Chine avec l'arrivée massive d'Hokkiens, de Teochews, de Cantonais et de Hakkas. C'est à cette époque que se construit le « paradoxe singapourien » : Singapour demeure une île chinoise dans un 36

océan malais , et rien ne la prédestinait à ça... Si en toute logique la population singapourienne aurait dû être essentiellement malaise, son fulgurant développement au cours de la période coloniale a favorisé le développement de ce paradoxe, un paradoxe accentué par l'action du colon britannique qui fit venir des travailleurs, des forçats et des soldats venus du sous-continent indien. C'est donc bien à cette époque que la multiculturalité singapourienne a 37

vu le jour... Tout comme le clivage « ethnico-racial » , omniprésent, et qui subsiste encore aujourd'hui. En effet, dans ce contexte d'immigration massive, Singapour décide à cette époque d'organiser ses flux d'émigration vers l'arrière-pays, un processus qui fait coexister « le monde urbain à majorité chinoise de Singapour relié à des sites miniers, de plantations ou d'exportation portuaire comme Ipoh, Taiping, Kuala Lumpur, Georgetown (...), et un monde 38

rural à économie traditionnelle demeuré largement malais dans le reste de la péninsule » . Mais en parallèle, Singapour commence aussi à cette époque à rayonner autrement que par son essor économique : « comme l'ancienne Malacca, [la colonie devient] un centre culturel régional, lieu de rencontre des marchands et des intellectuels arabes et malais, de transit des pèlerinages vers la Mecque, de diffusion des publications religieuses liées à l'Islam, de refuge et d'intrigues politiques (chefs et sultans malais), de liens étroits avec le 39

Kuomintang en Chine » (HO Chi Minh y fondera le Parti Communiste Malais en 1930). La prospérité de Singapour se fera moins évidente aux lendemains de la Grande Guerre, l'Empire Britannique ayant beaucoup souffert lors du conflit mondial. La grave crise secouant l'Europe et le monde dans les années qui suivirent le conflit (1919-1932) ont fait resurgir les réflexes protectionnistes, ce qui a durablement retardé la reprise économique sur l'île. C'est alors la première fois depuis l'anéantissement des activités commerciales de l'île de Tumasik par la flotte siamoise à la toute fin du XIVème siècle que Singapour connaît un coup d'arrêt dans sa phase de croissance. La santé économique de la petite colonie sera ravivée par la 36 37 38 39

Cf. annexe No 8 (« Une île chinoise dans un océan malais »). Si ce terme peut paraître maladroit pour un Européen, il ne l'est pas du tout pour un Singapourien... REGNIER (Philippe T.), Singapour et son environnement régional, op.cit., p.16. Idem.

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décision britannique de militariser l'île face aux velléités expansionnistes de l'empire nippon au cours des années 1920-1930, avec notamment la création d'un aéroport et d'une puissante base navale – achevés peu de temps avant le déclenchement de la Seconde Guerre Mondiale. Ces infrastructures militaires demeureront jusqu'au retrait des troupes britanniques dans les années 1970 un pôle majeur d'activités et renforceront la vocation de carrefour international de la petite île ambitieuse.

Section 5 – Singapour, capitale globale: un rôle affirmé avec le temps

Si la survie de Singapour a été mise en péril lors de la Seconde Guerre Mondiale puis dans les années qui suivirent son accession à l'indépendance – années soixante, la Cité-État est aujourd'hui devenue un acteur économique et politique incontournable en Asie du Sud-Est 40

et même au-delà, à un niveau global . Après avoir souffert de la domination japonaise durant la Seconde Guerre Mondiale, la petite colonie anglaise a retrouvé les voies du développement et de la forte croissance. Singapour a alors connu un essor et une prospérité économique sans équivalence dans le monde, pas même au sein des trois autres « dragons asiatiques » que sont Taiwan, Hong-Kong et la Corée du Sud. Durant ces quarante dernières années, le revenu et le niveau de vie de ses habitants n'a cessé de s'accroître à une vitesse vertigineuse et les taux de croissance et de 41

chômage demeurent aujourd'hui parmi les plus compétitifs au monde . Même si son type de gouvernance autoritaire qu'on qualifie de « démocratie encadrée » est parfois remis en question (autoritarisme, démocratie encadrée...), la République insulaire demeure bien gérée. La qualité de vie qui y règne est mondialement reconnue, aussi bien au niveau strictement matériel avec des infrastructures modernes, qu'en termes de bien-être avec notamment un sentiment d'insécurité quasi- inexistant.

40 Cf. annexe No 11 (« L'économie de Singapour à l'étranger »). 41 Cf. annexe No 3 (« Singapour 1959-2004 »).

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Mais au delà de cette réussite économique « domestique », Singapour a également su s'imposer tant au niveau régional qu'international en devenant l'un des centres névralgiques de 42

l'économie mondiale. Partenaire économique incontournable pour ses voisins asiatiques , le micro-État singapourien – 4,6 millions d'habitants et à peine 700 Km² – a su s'affirmer comme un acteur politique de premier ordre aux côtés de géants comme l'Indonésie – presque 240 millions d'habitants pour 1,92 millions de Km², la Malaisie – 25 millions, 330.000 Km², la Thaïlande – 65,5 millions, 514.000 Km², le Vietnam – 86,1 millions, 330.000 Km², ou encore le Japon – 127,3 millions, 378.000 Km²), l'Inde – 1,15 milliards, 3,29 millions de Km² et la Chine – 1,33 milliards, 9,6 millions de Km². Au niveau mondial, Singapour jouit d'une reconnaissance et d'un prestige non négligeables auprès des grandes puissances européennes et américaines et ses ambitions, si elles peuvent paraître démesurées, reposent néanmoins sur de puissants arguments. « L'île-entrepôt est maintenant une puissance commerciale et financière, un grand centre de télécommunications. Aucun pays d'une aussi petite taille (...) 43

n'est aussi présent sur la scène mondiale » . Ancien emporium régional devenu coloniecomptoir, Singapour est aujourd'hui un des « bastions » de l'économie mondialisée. Premier 44

port mondial devant Rotterdam , la petite République insulaire dispose également d'entreprises désormais très présentes sur la scène internationale.

42 Rappelons que Singapour est l'un des cinq pays fondateurs de l'ASEAN. 43 DE KONINCK (Rodolphe), Singapour, la cité-État ambitieuse, Paris, La documentation française, éd. Belin, 2006, p.45. 44 En termes de tonnage manutentionné, le port de Singapour est aujourd'hui le plus actif au monde. Plus de 200 lignes de navigation y envoient leurs navires, ce qui le relie à plus de 700 ports à travers le monde. Idem, p. 53.

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Source: DE KONINCK (Rodolphe), Singapour, la cité-État ambitieuse, Paris, La documentation française, éd. Belin, 2006.

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L'un des meilleurs exemples pouvant illustrer cette réussite est le fleuron de l'économie singapourienne, Singapore Airlines (SIA). La compagnie aérienne dessert aujourd'hui plus de 90 destinations dans une trentaine de pays, au-delà donc des itinéraires asiatiques. Elle ne cesse de gagner des parts de marché concernant les destinations européennes et australiennes. Avec sa filiale régionale Silk Air, La compagnie diversifie aussi ses propres investissements : elle est devenue en 1999 le premier actionnaire de Virgin Atlantic et a investi dans Indian Airlines. Elle est aujourd'hui largement reconnue comme la meilleure compagnie aérienne au monde (une centaine de prix lui ont été décernés entre 2000 et 2005 par des associations de voyageurs, des voyagistes, des magazines touristiques, financiers...). Elle est devenue fin 45

2007 la première compagnie aérienne à proposer des vols sur un Airbus A830 .

45 DE KONINCK (Rodolphe), Singapour, op.cit., pp. 46-47-48.

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Source: DE KONINCK (Rodolphe), Singapour, la cité-État ambitieuse, Paris, La documentation française, éd. Belin, 2006.

De même, Singapore Telecommunications (SingTel) est actuellement présente dans une vingtaine de pays. il s'agit d'un des plus importants investisseurs mondiaux dans le domaine hautement qualifié des câbles sous-marins. SingTel est également le premier opérateur de téléphonie mobile à Singapour, en Thaïlande et en Australie. Entreprise cotée en bourse, ses activités se sont rapidement étendues à l'ensemble de l'Asie du Sud-Est puis à travers le monde. Sa présence sur les marchés indien, indonésien et philippin est de plus en plus importante: le nombre de ses clients asiatiques s'élevait à 71 millions en 2005. Elle gère aussi plusieurs satellites de 46.

communication

46 DE KONINCK (Rodolphe), Singapour, op.cit.,pp. 48-49-52.

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Singapour dispose également d'un vaste réseau international de terminaux portuaires 47

(Port of Singapore Authority) et d''agences de développement économique qui parsèment le 48

monde entier (International Enterprise Singapore) . En effet, le rayonnement de Singapour ne se limite pas aux seuls secteurs du transport aérien et des télécommunications : il fait de la colonie affranchie la digne héritière des emporia asiatiques, une sorte de « comptoir souverain et moderne ». Ainsi, le rayonnement mondial de Singapour se manifeste aussi « dans plusieurs autres types d'activités, tant industrielles que commerciales et financières. L'ampleur des services financiers assurés par des institutions singapouriennes, dignes héritières des agences de commerce et des banques ayant prospéré à l'époque coloniale, est particulièrement étonnante. Contrôlant en 2003 plus de 60 milliards de dollars américains, ces institutions sont largement présentes sur les marchés de Londres et de Hong-Kong, et surtout dans les paradis fiscaux. (...) À la fin 2003, le total des investissements réalisés hors de Singapour, par des 49

entreprises incorporées à Singapour, atteignait presque 200 milliards de dollars américains» . Si les entreprises singapouriennes rayonnent à travers le monde, c'est également parce que 50

Singapour est devenue une véritable « plate-forme du capitalisme mondial » en accueillant une multitude de sièges sociaux d'entreprises étrangères. « Pas moins de 4.000 entreprises internationales y maintiennent un bureau régional, 3.000 autres au moins une antenne, alors que 280 autres y ont établi leur siège social. Les grands bureaux d'avocats, les grandes firmes comptables ainsi que le agences de publicité internationales et d'études de marché y sont aussi largement présentes, la plupart ayant établi à Singapour leur siège social régional voire asiatique. »51.

À noter que Singapour jouit d'un prestige important à l'étranger, notamment du fait de la qualité de l'expertise que les entreprises singapouriennes sont capables de fournir, en particulier dans le domaine de la construction d'infrastructures industrielles et commerciales. L'aéroport de Changi a souvent été reconnu comme l'un des meilleurs au monde et a été source d'inspiration pour beaucoup d'architectes chargés de construire des terminaux internationaux et le métro de Bangkok est une copie conforme du métro de Singapour. Mais Singapour ne se contente pas d'inspirer les autres pays : ses entreprises vendent leurs savoirfaire partout dans le monde. L'entreprise qui gère les activités portuaires de l'île, la Port of 47 48 49 50 51

Cf. annexe No 9 (« Réseau portuaire singapourien »). Cf. annexe No 9 bis (« International Enterprise Singapore »). DE KONINCK (Rodolphe), Singapour, op.cit., pp. 52-53. Idem, p. 52. Id.

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Singapore Authority (PSA), ne détient pas moins de 20 terminaux portuaires à travers le monde qui se répartissent dans dix pays d'Europe et d'Asie. On trouve par exemple cinq terminaux singapouriens dans le port d'Anvers, et d'autres encore à Rotterdam, Gênes, Venise 52

et Guangzhou . Autre exemple : le parc industriel chinois de Suzhou a été aménagé selon les 53

conseils d'ingénieurs singapouriens... . Enfin, son implication dans la mondialisation de l'économie ne cesse de s'accroître, comme en témoigne le rôle joué dans le sauvetage de la première banque suisse UBS très durement touchée par la « crise des subprimes » par l'intermédiaire de son fond souverain 54

GIC . Autrefois emporium commercial particulièrement actif en Asie puis comptoir britannique devenu la clef de voûte du système commercial colonial, Singapour est aujourd'hui au coeur du processus de mondialisation de l'économie. Cité « globale » par excellence, le rôle que joue cette petite île sans ressources dans l'économie contemporaine est dans la droite lignée de l'évolution multi-séculaire des différents emporia qui se sont progressivement succédés en Asie. L'héritage légué par les emporia l'ayant précédée et par les différents colons européens a contribué à faire du système économico-commercial singapourien un système complet, efficace et reconnu.

Malgré tant de réussites, la viabilité de ce système n'est pas assurée et n'a d'ailleurs jamais été plus menacée. En effet, si l'histoire longue des emporia commerciaux nous enseigne qu'un système économico-commercial aussi élaboré et efficace soit-il n'est jamais à l'abri d'une crise, voire d'un déclin, le fait est que Singapour doit aujourd'hui faire face à de nouvelles problématiques mettant directement en danger son mode de développement. La 55

crise rampante qui affecte très durement le capitalisme financier international

dont

Singapour est un des fers de lance pourrait un jour le remettre profondément en question. Si pour l'instant l'économie singapourienne ne semble pas trop affectée par cette crise, personne ne peut lui garantir qu'elle ne sera à l'avenir pas ébranlée par les troubles présents, notamment en cas d'un brusque krach boursier, car Singapour est tout de même la 7ème place boursière 52 Cf. annexe No 9 (« Réseau portuaire singapourien »). 53 DE KONINCK (Rodolphe), Singapour, op.cit., pp. 53-54-55. 54 En avril dernier, 13 milliards de Francs Suisses ont été ré-injectés dans les comptes d'UBS par le fond GIC, ce qui en fait un actionnaire de la banque à une hauteur de 9% de son capital. Cf. articles de presse en annexes No 10 et 10 bis (« Singapour au chevet du capitalisme mondial »). 55 Cf. « crise des subprimes ».

36


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d'Asie du Sud-Est . De plus, le contexte actuel de raréfaction des matières premières, aussi bien alimentaires qu'énergétiques, ne peut qu'inquiéter les responsables singapouriens tant ils sont conscients de la grande dépendance de l'île dans ce domaine. En effet, l'agriculture à Singapour est quasiment inexistante : les terres cultivées représentent seulement 1,47% du territoire national, avec une réserve très mince puisqu'il reste autant de terres cultivables que 57

de terres cultivés . Concernant les matières premières énergétiques, Singapour souffre également d'une très grande dépendance dans ce secteur puisque la quasi-totalité de l'énergie consommée est importée. De plus, Singapour est le troisième centre mondial de raffinage du pétrole avec une capacité totale de raffinage de 1,2 millions de barils par jour. Si cela constitue une force au jour d'aujourd'hui (contrôle partiel de la distribution), une éventuelle crise du secteur pétrochimique mettrait Singapour dans l'obligation de se diversifier en profondeur. La force de Singapour et de ses dirigeants a été d'avoir toujours su faire face aux situations de crise, aux difficultés et aux menaces avec beaucoup de clairvoyance et d'audace. La dégradation récente mais latente de l'économie mondiale pourrait affecter très fortement le développement futur de la Cité-État, surtout si l'on assiste comme souvent en pareille circonstance à un retour des protectionnismes.

56 Avec plus de 205 milliards de dollars américains valorisés (source: World Federation of Exchanges). Cf. annexe No 12 (« Les grandes places boursières mondiales »). 57 Source : site de la CIA, annuaire des pays

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Chapitre 2 Le confucianisme, ciment de la société singapourienne

Section 1 – L'influence sociale des valeurs confucéennes

La population singapourienne, du fait de sa forte majorité chinoise et de son héritage culturel, a été fortement marquée par le confucianisme, le mode de vie qu'il promeut et les valeurs qu'il prône. Les fondements spirituels du confucianisme ont pour objectif de permettre une vie harmonieuse en société et les six valeurs suivantes sont considérées comme les piliers de la philosophie confucéenne: le zhi (« la droiture, la sagesse, la connaissance »), le zhong (« l'intégrité, la fidélité »), le xin (« l'honneur, la sincérité »), le xiao (« la piété filiale »), le ren (l'entraide, « la vertu parfaite, le Bien, l'humaine bienveillance ») et le yi (« l'équité, la 58

morale sociale ») . Parmi ces valeurs, le respect et l'autorité occupent une place importante, et en particulier au niveau de l'entité familiale (cf. zhi, zhong et xin). Les enfants ont en toutes circonstances un devoir d'obéissance vis-à-vis du père qui fait alors figure de véritable patriarche. La notion de respect est au centre de toutes les relations entre les personnes et tout un chacun se doit de respecter son aîné. Il est considéré comme particulièrement choquant de voir un individu plus jeune critiquer les propos d'une personne âgée. Ce respect particulièrement marqué à l'égard des anciens est observable à l'échelle de la famille mais également à celle de la société. Ainsi, il est peu probable qu'un homme politique ou un directeur d'entreprise âgé ayant une analyse 58 GUEGUEN (Lucie), L'impact du confucianisme à Singapour: instrumentalisation politique ou réalité sociale?, Mémoire sous la direction de Mme LACOUE-LABARTHE (Isabelle), Sciences-Po Toulouse, 2005, p. 8. Pour les traductions entre parenthèses: cf. DELUMEAU (Jean), Des religions et des Hommes, le Livre de Poche, 1999, p. 65.

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inexacte de la situation à laquelle il doit faire face soit contredit dans ses choix par plus jeune que lui. Ainsi m'a-t-il été expliqué que l'esprit confucéen serait alors de tenter de limiter au maximum les effets des décisions prisent par cet homme âgé sans pour autant remettre leur légitimité en cause. C'est alors à la personne qui lui succédera – seulement après son départ en retraite – que revient la responsabilité de corriger les erreurs ayant pu être commises. 59

C'est ainsi que LEE Kuan Yew , actuellement Mentor Minister du gouvernement et considéré comme le père-fondateur de la nation singapourienne, détient toujours un pouvoir important et une influence considérable sur les politiques mises en place. Étant toujours en 60

exercice , le respect qui lui est dû s'exprime par une certaine continuité des politiques menées, du moins dans leur esprit. On comprend alors à quel point la tâche de GOH Chok Tong succédant à LEE Kuan Yew au poste de Premier Ministre en novembre 1990 alors que celui-ci était au pouvoir depuis plus de trente ans, fut délicate. Réputé plus ouvert d'esprit que son prédécesseur et plus enclin à la consultation avant la prise de décision, son entrée en fonction et les premiers mois de son mandat ont été suivis avec attention, tout le monde craignant que la succession puisse mal se passer. En effet, l'ancien Ministre de la Défense se devait de mener sa « révolution consultative » en douceur afin de ne pas donner l'impression de donner des leçons de gouvernance au père-fondateur de la nation. C'est ainsi également qu'au sein même de la société très peu de personnes sont disposées à ouvertement critiquer leurs responsables politiques. Les plus critiques expriment leur opinion dans un langage des plus feutrés et sans jamais vraiment tout remettre en question d'un bloc. À en croire les dires de Singapouriens que j'ai eu l'occasion de rencontrer, le registre polémique constamment utilisé en Europe demeure largement incompris. La plupart des étudiants interrogés sont choqués de voir à quel point la parole et les décisions prises par les dirigeants Européens peuvent être tournées en dérision ou ouvertement critiquées. La place importante qu'occupe la notion de respect dans les valeurs confucéennes fait que toute critique à l'égard de paroles prononcées ou d'actes entrepris par une personne est ressentie comme une critique de la personne en soi. Pour illustrer l'importance que revêtent les valeurs de respect et d'autorité au sein de la société singapourienne, l'exemple de l'entreprise et de son organisation est particulièrement significatif. Daniel HABER et Jean MANDELBAUM qualifient Singapour de « gardienne 61

des traditions chinoises [confucéennes], notamment des valeurs appliquées à l'entreprise » . 59 Cf. annexe No 2 (« Biographie de LEE Kuan Yew »). 60 Cf. annexe No 2 bis (« Conseil des Ministres de Singapour »). 61 HABER (Daniel), MANDELBAUM (Jean), La revanche du monde chinois?, Paris, Economica, p. 34.

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C'est ainsi que la structure des entreprises, qu'il s'agisse d'une PME ou d'une multinationale, reste familiale. La « façon chinoise de faire des affaires » prévaut et « reflète l'héritage confucéen, avec son respect de l'autorité du patriarche et de la cohésion familiale ». Daniel HABER et Jean MANDELBAUM reprennent dans leur ouvrage le témoignage du professeur TONG Chee Kiong pour affirmer que « dans toute entreprise chinoise, le fondateur, à la fois chef de famille et patron, est l'unique décisionnaire. (...) Il tranche dans tous les domaines et ne consulte ses subordonnés que sur les questions les plus techniques. Une autorité que personne n'ose contester ». Ce modèle de gouvernance est tout à fait similaire à celui adopté au plus haut niveau de l'État, avec des ministres demeurant techniciens lorsqu'ils ne disposent pas du charisme pour s'imposer comme collaborateurs de premier plan auprès de leur Premier Ministre (comme le furent par exemple les ministres RAJARATNAM et GOH Keng Swee pour LEE Kuan Yew), un défaut de consultation et de contestation et une volonté de gérer l'ensemble des problèmes sans déléguer plus que nécessaire. Le témoignage d'un chef d'entreprise interrogé par le Professeur TONG Chee Kiong et rapporté dans cet ouvrage est particulièrement significatif: « Mes fils ne se permettraient jamais de remettre en question mes décisions. (...) C'est moi qui dicte ce qu'ils doivent faire. Après tout, bien que je sois âgé, ma façon de voir les choses est toujours valable. Ce qui compte, dans les affaires, c'est d'avoir un jugement perspicace ».

C'est ainsi que, « patriarche omnipotent, le chef d'entreprise chinois conserve son pouvoir même lorsqu'il a pris sa retraite: sa présence reste indispensable à la bonne marche des affaires ». Une fois encore la réalité politique de Singapour peut être analysée à la lumière de cet exemple: rien ne pourrait se faire aujourd'hui sans que LEE Kuan Yew ait donné au préalable son consentement, si ce n'est son approbation. Lors de son 80ème anniversaire à la fin 2003, LEE Kuan Yew lui-même a annoncé son intention de rester un acteur prépondérant de la vie politique singapourienne en rappelant que lui seul sera en mesure de décider quand il devra cesser ses activités politiques officielles: « Je quitterai mes fonctions seulement lorsque 62

je ne serai plus apte à apporter ma contribution au gouvernement ».

62 « I will retire from office when I am no longer able to contribute to the government », propos recueillis par Mark Baker pour le journal australien The Sydney Morning Herald, 20/09/2003. LEE Kuan Yew est alors député et Senior Minister au sein du gouvernement de son successeur GOH Chok Tong.

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L'influence

de

l'héritage

entrepreunarial

chinois

sur

LEE

Kuan

Yew:

éléments de réflexion concernant la théorie du ''potentiel de situation'' avancée par le sinologue François JULLIEN.

Cf. JULLIEN François, Conférence sur l'efficacité, 2005, Presses Universitaires de France. François Jullien est philosophe et sinologue, professeur à l'Université Paris VII et directeur de l'Institut de la pensée contemporaine. Cet ouvrage est une conférence qu'il a prononcé auprès de chefs d'entreprise dans le milieu du management, opposant d'un côté la conception européenne de l'efficacité liée à la modélisation ; et de l'autre la pensée chinoise de l'efficience, indirecte et discrète, qui s'appuie sur ce qu'il appelle “le potentiel de situation”. Ce mode de pensée peut être en partie assimilé à la stratégie de gouvernance de Singapour, incarné en particulier par le pragmatisme de LEE Kuan Yew, acteur principal de la fondation de la Cité-État. Il s'agit d'une stratégie d'adaptation, où on cherche avant tout à adopter la meilleure solution possible en fonction de la situation. D'où son succès politique: il s'est efforcé à déceler le potentiel de chaque situation à laquelle Singapour était confrontée, comme par exemple lorsqu'il décida d'engager le pays nouvellement indépendant dans la voie d'une fusion avec la Malaisie sans laquelle elle n'aurait pu survivre. Il a également su se construire un statut essentiel dans la vie politique singapourienne comme défenseur des interêts de la Cité-Etat à travers un paternalisme autoritaire, dans un contexte géopolitique difficile puisque Singapour fait figure d'île chinoise perdue dans un océan malais et entourée de voisins – Malaisie, Indonésie, Philippines – avec qui les rapports ont été dès l'origine très tendus. Encore aujourd'hui avec le titre plus qu'honorifique de Mentor Minister, fait sur mesure, il garde un rôle consultatif très important. D'autre part, en matière économique, le développement foudroyant de Singapour s'explique par sa capacité à toujours rester en phase avec les mutations économiques et technologiques au niveau mondial pour répondre à la demande. « Quand on lit le Sunzi, on se rend compte notamment que les deux notion prégnantes de cette pensée stratégique ne passent pas par la distinction que nous avons faite entre modélisation et application, et même conduisent à défaire celle-ci. Ce sont les notions, d'une part, de “situation”, “configuration”, “terrain” (xing) et d'autre part, de ce que je traduirais par “potentiel de situation” (shi) ». [p. 30] « Toute l'initiative ne vient pas de moi, mais il y a à la même situation, des facteurs favorables sur lesquels je peux m'appuyer pour me laisser porter par eux [...] Les Chinois ont particulièrement bien développé [la stratégie de] détecter ces facteurs favorables pour en tirer profit ». [p. 31] 41


Autre principe de la gestion « confucéenne » de l'entreprise: attribuer les postes-clefs à des fidèles, et si possible à des membres de la famille en priorité. C'est ainsi que la très grande famille LEE occupe les fonctions les plus importantes au sein des lieux de pouvoir: outre Hsien Loong actuellement à la tête du gouvernement comme le fut jadis son père, sa femme HO Ching est à la tête du puissant Temasek Holdings qui regroupe les firmes les plus importantes de Singapour dont Singapore Airlines et DBS Bank. Celle-ci a été classée « troisième femme la plus puissante du monde » par le magazine économique américain 63

Forbes en 2007 . Le deuxième fils de LEE Kuan Yew, Hsien Yang, était quant à lui à la tête de la première compagnie de téléphone du pays SingTel jusqu'en avril 2007. Concours de circonstances ou bien volonté de mettre toutes les clefs du pouvoir aux mains de fidèles? Dans tous les deux cas, la situation n'est pas sans faire planer un risque quant à d'eventuels conflits d'intérêts... Mais les valeurs confucéennes ne se limitent pas aux seuls devoirs d'autorité et de respect au sein de l'entité familiale et plus largement au sein de la société. Deux autres notions importantes sont celles de « piété filiale » (xiao) et d'entraide (ren). La piété filiale (xiao) dépasse le seul respect du père. Elle inclut également, hormis l'amour de la mère, l'honneur dans la réussite. C'est ainsi que tout membre de la famille se doit de faire de son mieux pour l'honorer, principalement en réussissant toute chose entreprise. L'importance du succès dans les études et son rayonnement sur la famille entière en est le premier exemple. La notion d'entraide (ren) renvoie au devoir pour tout membre d'une famille de porter assistance à ses pairs: il s'agit par exemple du devoir de prendre soin de ses parents – au sens large du terme – dans la vieillesse. Ces deux principes (xiao et ren) vont de pair, et sont illustrés dans les « vingt-quatre histoires des fils pieux », légendes très connues et narrées au sein des familles d'origine chinoise par les plus anciens. L'une de ces légendes met en scène une famille n'ayant plus de réserves de nourriture et donc menacée de famine au cours d'un hiver particulièrement vigoureux. Afin de nourrir sa mère, le fils prend la décision de s'allonger nu sur un étang gelé pour en faire fondre une partie de la glace et pêcher du poisson. La combinaison du xiao et du ren fait aussi émerger la notion d'abnégation et illustre une conception ''holiste'' de la société dans la philosophie confucéenne: l'individu n'existe pas 63 http://www.forbes.com/lists/2007/11/biz-07women_Ho-Ching_OO5O.html

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en soi mais seulement comme partie d'un tout et la communauté prime sur l'individu. Cette conception se retrouve en partie dans l'esprit des Singapouriens qui déploient d'importants efforts au quotidien en ce sens. Cela est particulièrement observable dans les relations de travail et de collaboration qu'entretiennent les étudiants à l'université. La mise en commun de notes prises au cours d'une conférence ou encore les services mutuellement rendus tendent à dépasser la simple solidarité étudiante: il semble que la volonté de chacun soit tournée vers la réalisation de l'harmonie du système, système pour lequel tout individu est un maillon d'égale importance. Il est intéressant de relever ici les propos que LEE Kuan Yew aurait tenu concernant l'arrivée au pouvoir de son fils Hsien Loong à l'été 2004. Interrogé par des journalistes étrangers à ce sujet, et se sentant suspecté d'avoir favorisé la carrière politique de son fils, LEE Kuan Yew s'offusque et affirme que celui-ci ne doit son poste de nouveau Premier Ministre du pays qu'à ses talents et qualités personnels et en aucun cas à quelconque manoeuvre politique menée par son père: « Il ne récupère pas le pouvoir car il est mon fils, et 64

je ne suis pas celui qui le choisit ou le nomme » . Il ajoute ne pas avoir été favorable à l'entrée en politique de son fils – favorisée par son successeur GOH Chok Tong – pour des raisons personnelles et affirme avec force que jamais l'intérêt de son fils ne serait passé avant l'intérêt de Singapour: si son fils n'avait pas eu les compétences nécessaires, LEE Kuan Yew affirme qu'il se serait fermement opposé à sa nomination aux commandes de la destinée du pays. De plus, il est possible d'ajouter à cette combinaison du xiao et du ren le principe du yi qui représente l'équité et la morale sociale. C'est ce devoir de morale sociale qui pousse les personnes à se conduire comme la société le souhaite, qui les incite à un certain conformisme avec les attentes de celle-ci, attentes formulées par le pouvoir politique en place. C'est ainsi que la communauté et ses intérêts fondamentaux priment toujours sur ceux des individus isolés qui la composent. De plus, le principe du li mao a tendance à fortement formater l'attitude des Singapouriens. Ce principe consiste à adapter son comportement à tout type de situation, comme par exemple à ne jamais se mettre en colère, du moins en public ; cela reviendrait à se ridiculiser, à perdre la face. On peut également souligner la peur ressentie par les Singapouriens à l'égard de l'idée de conflit. Celle-ci doit être comprise dans son sens le plus large puisque même un échange d'opinions contradictoires entre amis tourne toujours court, chacun de ceux participant à la conversation craignant que cette situation d'opposition ne vienne affecter son interlocuteur. 64 « He's not taking over as my son, and I am not the one choosing or appointing him », in The Straits Times, 20/09/2003.

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Autre influence non négligeable: la place de la femme dans la philosophie confucéenne. KIM Sun-Mi, doctorante en sciences de l'éducation au sein du Centre de Recherche sur l’Imaginaire social et l’Education à l'Université de Paris VIII, affirme que, « selon le concept du Yin et du Yang, la place de l’homme et celle de la femme sont bien distinctes et immuables. 65

D’où provient l’idée que l’homme est à l’extérieur et la femme est à l’intérieur » . KIM SunMi cite Le Livre du Juste Milieu pour appuyer ses propos: « La juste place de la femme est à l'intérieur ; la juste place de l'homme est à l'extérieur. Le fait que l'homme et la femme occupent leur juste place est l'idée la plus grande de la Nature ». C'est ainsi que la femme chinoise singapourienne a tendance à se positionner en retrait au sein de la société, laissant le devant de la scène aux hommes, ne se préoccupant pas des mêmes choses que ces-derniers. Cela est très frappant lorsqu'il nous est permis de rencontrer et de discuter avec des étudiantes à l'université. En effet, il n'est pas rare d'entendre des jeunes filles d'une vingtaine d'années qui suivent un cursus universitaire déclarer sans hésitation vouloir devenir femme au foyer lorsqu'on leur demande ce qu'elles envisagent de faire une fois diplômées. Si ce genre de déclaration peut étonner un étudiant venant d'Europe, il n'étonne guère à Singapour. À son époque, Confucius n'a pas vraiment traité du sujet des femmes, mais ses disciples ont par la suite insisté sur l'importance de l'éducation de la femme dans le seul but de la former « bonne 66

épouse et mère avisée » . Il semblerait qu'aujourd'hui encore, dans l'esprit des jeunes étudiantes désirant devenir femmes au foyer, c'est ce double objectif qui motive leur démarche et celle de leurs parents les incitant à entrer à l'université. C'est comme si les quatre années d'études nécessaires pour être diplômées leur conféraient l'expérience et la maturité nécessaires préalables à la vie d'épouse et de mère. On peut noter que la notion de galanterie n'existe pas à Singapour, sauf peut-être chez les Singapouriens ayant eu l'opportunité d'étudier à l'étranger. De manière générale, les relations hommes-femmes ne sont pas vraiment égalitaires, et les groupes non-mixtes ne sont pas particulièrement rares. Enfin, le confucianisme marque également le mode de raisonnement des Singapouriens, dont le pragmatisme est à toute épreuve. En effet, l'un des enseignements de Confucius était formulé ainsi: « il est inutile d'accomplir des cérémonies pour obtenir la pluie ; mieux vaut se prémunir de la sécheresse en s'assurant des provisions d'eau les jours où il pleut ». Ce précepte illustre très fidèlement l'état d'esprit des dirigeants de Singapour qui se sont succédés 65 KIM (Sun-Mi), « Valeurs confucéennes et question des femmes asiatiques: autoformation existentielle », conférence du 03/08/2000 dans le cadre de la coopération universitaire Brésil-France, Faculté de l'Education, Université de Brasilia. 66 Idem.

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depuis l'accession à l'indépendance. Toutes les politiques menées répondent à la même genèse: constat, analyse de la situation, élaboration de solutions éventuelles, application de ces solutions... La fonction publique peine à attirer les meilleurs éléments qui préfèrent exercer dans le privé? L'analyse de la situation mettra en évidence que les salariés du privé gagnent bien mieux leur vie que ceux exerçant dans le public. Sans plus de tergiversations le gouvernement annonce une hausse de la rémunération des fonctionnaires et leur alignement sur les salaires les plus élevés des professions les mieux rémunérées du secteur privé... Le pragmatisme singapourien s'inspire directement de l'enseignement de Confucius puisque cedernier ne définit pas le Bien (jiao) comme une valeur morale en soi mais comme « ce qui fonctionne ». En revanche, est mal ce qui ne fonctionne pas, ce qui s'oppose à la loi naturelle. 67

Seul le résultat compte . Le pragmatisme singapourien trouve une très bonne illustration dans les Mémoires de LEE Kuan Yew, ce-dernier s'efforçant de résumer sa très longue carrière politique en une succession de choix à prendre dans un soucis de répondre aux besoins qui se présentaient alors. C'est dans cet « environnement de valeurs confucéennes » que s'est mise en place une société patriarcale chapeautée par un régime politique paternaliste. L'encadrement étroit dont la population fait l'objet et le prestige dont jouit le PAP – parti historique au pouvoir depuis 68

1959 – et ses leaders historiques prend toute sa signification dans ce contexte. Mais si à Singapour les valeurs confucéennes modèlent les relations sociales, la société les a également ré-interprétées afin de les adapter à ses particularités. On peut d'ailleurs parler de « réinvention » de ces valeurs qui fait qu'il existe aujourd'hui un « confucianisme singapourien » à proprement parler.

67 GUEGUEN (Lucie), L'impact du confucianisme à Singapour, op.cit. 68 « Parti d'Action du Peuple ». Il a été fondé en 1954 par des professionnels de classe moyenne à leur retour d'Angleterre où ils suivirent des études universitaires. LEE Kuan Yew est un de ses fondateurs et en deviendra le leader en 1955 quand il sera l'un des trois candidats du parti à avoir remporté un siège au Parlement. Son actuel leader n'est autre que le fils de LEE Kuan Yew et actuel Premier Ministre : LEE Hsien Loong.

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Section 2 – Un confucianisme réinventé « made in Singapore »

L'influence exercée par la philosophie confucéenne sur la société singapourienne peut parfois paraître paradoxale. En effet, les valeurs prônées par le confucianisme cohabitent de façon surprenante avec un individualisme croissant. Celui-ci peut être abordé sous plusieurs angles. Tout d'abord, cet individualisme est nourri par ce qui est appelé à Singapour le « kiazuisme » (kiazuism). Le comportement dit « kiazu » est souvent évoqué par la population elle-même qui, en plus de le théoriser et de l'entretenir, a tendance à en rire comme on rit d'un vice assumé. Ce comportement consiste en quelque sorte à tout faire pour se prémunir contre le manque tout en se réjouissant de voir les autres ne pas y parvenir. Une caricature assez communément rapportée peut nous aider à comprendre le comportement kiazu: si lors d'une quelconque réception publique il y a un buffet, les dignes représentants du « kiazuisme » se jetteront sur les plats et mangeront jusqu'à ne plus en pouvoir sans se soucier des autres, et la vue d'une personne n'ayant pas réussi à engloutir le moindre amuse-bouche provoquera leur hilarité. Cette description aux traits volontairement grossis présente néanmoins une réalité. Le « kiazuisme » est parfois expliqué par le fait que la population chinoise de Singapour, autrefois privée de tout et vouée à survivre plus qu'à ne vivre, a fini par intérioriser cette ancien état de grande nécessité et réagit maintenant de façon inconsciente afin de se prémunir du besoin. Ensuite, l'avènement du progrès et de la prospérité sur la petite île s'est accompagné d'une influence croissante des valeurs occidentales, à commencer par l'individualisme. Ce dernier était presque contraire aux valeurs asiatiques, les sociétés en Asie portant beaucoup plus d'attention au bien-être général de la société qu'au bonheur individuel de chacun de ses membres, notamment du fait de l'influence exercée par la philosophie confucéenne. L'enrichissement et le développement de la Cité-État et la mise en place d'un système économique fortement capitaliste ont ainsi favorisé l'émergence d'une société hautement mercantile dans laquelle la valeur économique des personnes tend à supplanter leur valeur morale. Ainsi, deux grands schémas de valeurs opposées cohabitent: l'individualisme venant d'Occident et le « holisme confucéen ». Le lyi (« recherche du profit ») est mêlé au hyi (la

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rectitude) alors même que dans la mentalité confucéenne la première est synonyme de médiocrité. Curieux mélange donc selon lequel mercantilisme et valeurs confucéennes modèlent une seule et même philosophie de vie. Enfin, l'importance que les Singapouriens attachent à la réussite personnelle a elle aussi favorisé le développement de l'individualisme. Ceci est quelque peu paradoxal puisque la recherche de la réussite personnelle est comme nous l'avons vu un des fondements du confucianisme, mais celle-ci peut engendrer un comportement contraire aux autres valeurs prônées. Mais la recherche de la réussite personnelle a fait l'objet d'efforts conséquents déployés par le gouvernement. En effet, la politique multiraciale menée à Singapour repose sur une méritocratie sans faille ; la promotion de cette méritocratie exemplaire, associée à une recherche quasi-maladive de l'excellence et de la perfection, ont assurément accentué le poids grandissant de l'individualisme au sein de la société singapourienne. La campagne qui sera lancée par le Premier Ministre LEE Kuan Yew afin de promouvoir les « valeurs asiatiques » répondait entre autre à une volonté de limiter l'impact néfaste des valeurs occidentales sur la société singapourienne, des valeurs jugées « décadentes ». Mais le Premier Ministre LEE fut aussi suspecté d'instrumentaliser les valeurs confucéennes à des fins politiques.

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Section 3 – Le confucianisme à Singapour: pilier essentiel du régime politique?

Dans les années 1970-1980, LEE Kuan Yew et son parti le PAP décidèrent le lancement d'une campagne officielle de promotion des valeurs confucéennes qui selon eux constituaient les fondements de la société singapourienne. C'est ainsi que « le PAP se mit à clamer que les Singapouriens étaient en fait des confucéens "implicites", qui appliquent les principes 69

confucéens sans les reconnaître explicitement en tant que tels » . Le député ONG Chit Chung déclara devant le Parlement: « [le confucianisme représente un ensemble de] valeurs communes qui nous maintiennent unis en tant que Singapouriens, et que nous chérissons et que nous défendons. Que nous le sachions ou non, [ces valeurs] sont instinctivement notre 70

guide » . Le gouvernement organisa alors des cours d'éthique confucéenne aux côtés des cours de religion déjà dispensés. Cette démarche venait s'ajouter à la campagne officielle de promotion de l'usage du Mandarin (« Speak Mandarin Campaign », lancée en 1978) et aux efforts déployés pour éradiquer l'usage des différents dialectes chinois. L'objectif poursuivi était de renforcer la communauté chinoise de Singapour en la rendant plus homogène. En effet, formée de plusieurs vagues d'immigrants venant de régions chinoises différentes, la cohésion de cette communauté demeurait précaire. Cette-dernière était constituée pour la plupart d'Hokkiens, de Hakkas et de Cantonais, et seulement 1% de la population avait pour langue maternelle le 71

Mandarin . Mais le succès des cours de morale confucéenne fut médiocre, notamment auprès des étudiants d'origine chinoise qui leurs préféraient les enseignements de bouddhisme ou encore de taoïsme. Face à cet échec, le gouvernement décida de supprimer la totalité du programme d'éducation religieuse, prétextant qu'un tel programme pouvait être source de division raciale et religieuse. Il y substitua des cours de morale toujours dispensés aujourd'hui, et dont le bilan 69 GUEGUEN (Lucie), L'impact du confucianisme à Singapour, op.cit. 70 « (...) the common values which hold us together as Singaporeans and which we cherish and uphold. Whether we know it or not, they are instinctively our guide », ONG (Chit Chung), Singapore Parliament Debate, colonne 809, 14 janvier 1991. 71 TREMEWAN (Christopher), The Political Economy of Social Control in Singapore, New York, St Martin's Press, 1994, p. 89.

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est mitigé. En témoignent certains e-mails d'étudiants rencontrés lors de mon séjour à Singapour à propos de leurs souvenirs de ces cours de morale:

TAN Patricia: « Hmm... Éducation morale? Valeurs familiales, respect, intégrité. 72 On m'a enseigné cela à l'école primaire... J'en ai déjà oublié le contenu!!!! »

KWOK Jia-Chuan: « Oui j'ai eu des cours d'éducation morale de la primaire 4 au secondaire 2, c'est-à-dire de 10 à 14 ans. Schématiquement on nous enseignait ce qu'étaient les bonnes valeurs, telles que l'honnêteté, la parcimonie, le travail, et aussi l'importance de la famille et 73 de la communauté » . TONG Long-Kuan Xavier: « Oui, on a bien de l'éducation morale, à l'école primaire (de 7 à 12 ans). Je pense que c'est de la merde. En gros, ils ont essayé de nous apprendre la conscience civique (pour tenter de rattraper ce que le système éducatif avait échoué), la politesse (ça aussi ils l'ont raté), les trucs à ne pas faire (ex:74fumer, boire, les jeux d'argent) ... héhé ça non plus ça a pas marché avec moi » .

La mise en place de cours de morale confucéenne est à remettre dans un contexte plus général de mise à l'honneur de l'éthique confucéenne (« Confucian Ethics Campaign ») et de ce que le gouvernement appellera les « valeurs asiatiques » (« Asian values »), très largement inspirées de celle-ci mais adaptées à la situation politique de l'époque. La promotion du confucianisme, alors considéré comme l'expression de la mentalité chinoise traditionnelle, 72 « hmz.. Moral education? well..family values, respect, integrity. I was taught that during primary school .....I kinda forget the content already!!! » 73 « Yeah i have moral education from primary 4 to secondary 2... that means from age 10-14. basically we were taught what good values were, things such as thrift and honesty and hard work, and also the importance of family and community. :P » 74 « We do have moral education, in our primary school level (age 7 - 12), I think those are bullshit. But in short, the things which they attempted to teach are civic mindedness(which the educational system has failed completely in teaching), courtesy(they failed on this too), things that young folks shouldn't do(ie: smoking/drinking/gambling ...ah ha, that failed on me) ».

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était un moyen de redonner des bases à la morale dans une société qu'il s'agissait de mobiliser autour d'un projet d'avenir et de développement ambitieux. Il s'agissait alors de la mise en place d'un socle de valeurs culturelles afin de faciliter la mise en oeuvre des politiques et non 75

pas une réaction à une quelconque recherche de ses origines de la part de la population . Le confucianisme prôné par LEE Kuan Yew et ses ministres (certains parlent de « néoconfucianisme ») insistait fortement sur l'importance de la hiérarchie et des devoirs qu'elle incombe, comme les obligations dont fait l'objet le sujet envers le souverain, l'enfant envers ses parents ou encore l'étudiant envers le professeur. Il s'agit des « trois règles immuables » indispensables à l'harmonie en société et à une cohésion sociale forte. On parle des « cinq règles immuables » si l'on y ajoute les obligations qui incombent à la femme envers son mari et au cadet envers l'aîné. Le confucianisme prôné ici part du principe que l'homme est par nature faillible: un système contraignant est alors indispensable à la bonne marche de la 76

société afin de contrôler les excès de ses membres .

Ce système contraignant repose dans le système mis en place par LEE Kuan Yew sur le légalisme, à la fois hérité de l'ancienne philosophie chinoise et de son expérience universitaire à Cambridge où il étudia le droit. Le légalisme (« rule of law ») peut-être défini comme « la force à travers le droit » ou encore « le gouvernement par la loi », « la suprématie de la loi ». Il vise à réguler les rapports au sein de la société de manière à éviter le conflit, favoriser le consensus et garantir l'harmonie sociale. L'enseignement principal du légalisme est que le souverain doit inciter les servants et ses ministres à suivre un code de conduite qu'il définit et 77

se doit de punir sévèrement en cas de non respect des normes fixées . Le légalisme a très largement influencé la manière de gouverner de LEE Kuan Yew qui y a vu un outil au service des valeurs confucéennes qu'il désirait promouvoir. Le père-fondateur de Singapour n'a cependant jamais vraiment considéré le confucianisme comme une idéologie en soi mais plutôt comme une philosophie de vie susceptible de faciliter sa tâche au niveau politique si la population la faisait sienne. L'enseignement de Confucius selon lequel le rôle du souverain (Premier Ministre) est de 75 KHONG (Cho-Oon), Singapore" Political Legitimacy Through Managing Conformity, Political Legitimacy in Southeast Asia: The Quest for Moral Authority, Singapore, Muthiah Alagappa Editions, 1995, p.134. 76 GUEGUEN (Lucie), L'impact du confucianisme à Singapour, op.cit. 77 ENGLEHART (Neil A.), Rights and Culture in the Asian Values Argument: The Rise and Fall of Confucian Ethnics in Singapore, Human Rights Quarterly, Netherlands Institute of Human Rights, No. 2, Johns Hopkins University Press, 2000, p. 560.

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réfléchir, celui des ministres de retranscrire ses pensées en actes et enfin celui des citoyens de 78

les appliquer. C'est ainsi que va « l'ordre des choses, pour le bien de tous » . Dans l'esprit de LEE Kuan Yew, les valeurs confucéennes tendent à avoir avant tout une utilité pour l'éducation de la population ; à titre personnel, c'est-à-dire sans tenir compte de l'utilité politique du confucianisme, il semblerait que LEE Kuan Yew porte plus d'attention à l'existence de valeurs morales dans l'absolu qu'au valeurs confucéennes en soi. En effet, chose assez surprenante, il choisit de scolariser ses enfants dans un lycée catholique, justifiant son choix en évoquant l'importance de l'intégration des valeurs dans l'éducation. D'autre part, si LEE Kuan Yew s'efforça au cours de sa carrière politique de promouvoir l'héritage chinois / confucéen qui selon lui modèle la société singapourienne, et s'il fit parfois de la sinité un enjeu de la cohésion nationale, cela ne l'a pas empêché de garder de la distance avec son héritage chinois personnel. En effet, il étudia le droit en Angleterre, se fit appeler Harry LEE durant la première partie de sa vie et n'apprit le Mandarin et le Hokkien qu'une fois Premier Ministre. Il ira même jusqu'à déclarer en 1967: « Je ne suis pas davantage un Chinois que 79

KENNEDY fut un Irlandais » . L'usage que LEE Kuan Yew fit de la sinité et du confucianisme apparaît dès lors intéressé, et d'aucuns parlèrent d'instrumentalisation. Ce fut le cas notamment lors de la campagne officielle destinée à promouvoir l'éthique confucéenne déjà évoquée préalablement. Cette campagne fut à l'origine d'un vif débat portant sur ses motivations et objectifs réels, un 80

débat qui résonna jusqu'en Europe . Les Singapouriens d'origine chinoise l'ont interprété – à juste titre il semblerait – comme une démarche visant à édulcorer leur diversité d'origines ; les Singapouriens non-chinois y voyaient quant à eux une rupture avec la politique multiraciale destinée à justifier une domination de la communauté chinoise sur les autres ; et les populations malaises des pays voisins une menace pesant sur leurs « compatriotes » malais de Singapour. La difficulté était en effet de rendre une philosophie de vie chinoise proprement singapourienne afin de garantir une cohésion sociale plus forte, le tout dans une société multiculturelle où la part des communautés non-chinoises reste importante (un quart de la population environ). Face au tumulte provoqué par cette politique, la rhétorique des valeurs asiatiques fut abandonnée et en quelque sorte remplacée à partir de 1991 par celle des « valeurs partagées » (« shared values »), un concept toujours en vogue, moins chauvin et davantage rassembleur que le précédent. Il reste néanmoins qu'il repose sur les mêmes grands 78 GUEGUEN (Lucie), L'impact du confucianisme à Singapour, op.cit. 79 « I am no more a Chinese than President Kennedy was an Irishman », cité par ENGLEHART (Neil A.), Rights and Culture in the Asian Values Argument, op.cit., p. 555. 80 Voir: BARR (Michael D.), Lee Kuan Yew and the debate on Asian values, Asian Studies Review, Septembre 2000, pp. 5-30.

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principes teintés d'un confucianisme qui ne dit pas son nom, même si les leaders du PAP s'en défendent. Cette rhétorique constitue une base solide d'idéologie nationale singapourienne, à l'image du Pancasila en Indonésie. Pancasila signifie « les cinq piliers », c'est-à-dire les « cinq principes directeurs visant à unifier les Indonésiens et former la Nation indonésienne: 81

monothéisme, humanité, unité, démocratie et justice sociale » . Ainsi, tout comme les valeurs asiatiques, les « valeurs partagées » tendent à « mettre en vedette la communauté au détriment de l'individu ; elles privilégient l'ordre et l'harmonie par rapport à la liberté personnelle ; elles refusent de cloisonner la religion comme un domaine à part des autres domaines de l'existence humaine (...) ; elles sont marquées par le respect pour 82

les dirigeants politiques et l'accent mis sur la loyauté envers la famille » . Un Livre Blanc 83

définissant ces valeurs en termes précis a été adopté par le Parlement en janvier 1991 : « la Nation avant la communauté et la société avant soi » (« Nation before community and society above self ») « la famille est l'unité de base de la société » (« Family is the basic unit of society ») « le soutien de la communauté et le respect pour les individus » (« Community support and respect for the individual ») « le consensus, et non le conflit » (« Consensus and not conflict ») « l'harmonie raciale et religieuse » (« Racial and religious harmony »)

L'ensemble de ses valeurs repose sur le concept du junzi, c'est-à-dire « la loi par les hommes vertueux ». À noter que pour Confucius, l'ordre politique et l'ordre social ne font qu'un, les vertus personnelles des dirigeants garantissant la bonne santé de l'État. Le PAP a 81 GUEGUEN (Lucie), L'impact du confucianisme à Singapour, op.cit. 82 « These values include a stress on the community rather than the individual, the privileging of order and harmony over personal freedom, refusal to compartimentalize religion away from other spheres of life (...), a respect for political leadership (...) and an emphasis on family loyalty », MILNER (A.), « What's happened to Asian Values? », Towards Recovery in Pacific Asia, Londres, Routledge, p. 60, traduction de GUEGUEN (Lucie). 83 ONG (Chit Chung), Singapore Parliament Debate, colonne 809, 14 janvier 1991.

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repris cet enseignement pour en faire une véritable doctrine, LEE Kuan Yew ayant oeuvré toute sa carrière durant pour que les responsables politiques issus du PAP adoptent un comportement exemplaire, tant sur la scène publique que dans leur vie privée. On peut noter que la couleur officielle des membres du PAP est le blanc, symbolisant leur intégrité, autrement dit la non-corruption. Certains considèrent les « valeurs partagées » comme une reprise des valeurs confucéennes à minima afin de rendre la rhétorique plus largement acceptable. Mais les leaders du PAP ont démenti tout lien entre la campagne de promotion des valeurs confucéennes et celle des valeurs partagées. L'opposition, à travers ses deux représentants d'alors au Parlement, ont dénoncé le Livre Blanc qui selon eux avait pour fin politique non pas la construction d'une cohésion nationale forte mais le contrôle de la pensée. Ils y ont vu une légitimation du musellement de l'opposition (« le consensus, et non le conflit ») et de manière plus générale une justification des atteintes portées aux droits de l'homme (« la 84

Nation avant la communauté et la société avant soi ») .

Il est vrai que la rhétorique des « valeurs asiatiques » puis celle des « valeurs partagées » ont souvent servi de prétextes à LEE Kuan Yew pour justifier le contrôle étroit du processus démocratique à Singapour. Affirmant que l'éthique asiatique n'est pas assimilable à l'éthique occidentale de part l'importance que revêt le respect de l'autorité, la primauté du bien communautaire sur les libertés et le bonheur individuel, et la réticence à provoquer des conflits même mineurs, il a souvent justifié par la spécificité asiatique le fait que dans les pays d'Asie, à commencer par Singapour, il ne saurait y avoir des systèmes démocratiques pleinement libéraux à l'image des régimes européens. C'est ainsi qu'a été théorisé le régime dit de « démocratie non-libérale » (« illiberal democracy ») qui, s'il constitue une aberration pour tout démocrate européen, prend tout son sens aux yeux d'un Singapourien. Évoquer la question des droits de l'Homme avec LEE Kuan Yew et les autres membres du PAP en revient toujours à cette question de leur incompatibilité partielle avec ce qui constitue l'éthique asiatique. C'est ainsi qu'ils justifièrent l'importance de la mise en place d'un système de valeurs proprement asiatique, voire singapourien, en opposition au système de valeurs occidental jugées décadentes: « Ce n'est que lorsque nous connaissons d'abord nos valeurs traditionnelles que nous pouvons comprendre clairement que le monde occidental est un 85

système différent, d'un voltage différent, structuré à des fins différentes des nôtres » . Donner 84 LEE (Siew-Choh), Singapore Parliament Debate, colonne 906, 15 janvier 1991. 85 TONG (C.K.) and LIAN (K.F.), LEE (Kuan Yew), A collection of forty years of political speeches,

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une spécificité culturelle à Singapour semble donc avoir été un objectif important des dirigeants. Si certains déclarent que « les principes inspirateurs des dirigeants de Singapour sont le 86

pragmatisme et la mentalité confucéenne » , d'autres accusent non sans ironie LEE Kuan Yew 87

et ses disciples de « confusionnistes »

car mêlant principes confucéens, individualisme

débridé et intentions politiques plus ou moins déguisées ou encore d'inconstance et d'hypocrisie. En effet, le PAP fit l'éloge d'un individualisme acharné jusqu'au milieu des 88

années 1980 afin d'encourager la concurrence, préalable au développement économique dans un système capitaliste. Le Ministre des Finances de l'époque, GOH Keng Swee, alla même jusqu'à confier son inquiétude quand au fait que le mode de vie traditionnel chinois puisse réduire l'efficacité économique à Singapour. Le gouvernement avait au préalable démantelé les écoles traditionnelles chinoises en vue d'endiguer le communisme sur l'île. Mais quand la conjoncture politico-économique changea de manière significative dans les années 1980, l'attitude des dirigeants changea du tout au tout. En effet, le passage au conservatisme confucéen s'articula dans un contexte de déclin du soutien électoral avec notamment l'élection du premier candidat d'opposition au Parlement en 1981, de difficultés économiques – choc pétrolier de 1979, récession de 1985 – de déclin de la pertinence du prétexte de la Guerre Froide et de la menace communiste servant à contrôler très étroitement la société et le champ politico-syndical, montée en puissance du libéralisme anglo-saxon... Ce volte-face idéologique est la preuve pour certains d'une hypocrisie à peine voilée et d'une instrumentalisation de l'héritage culturel singapourien à des fins politiques, voire politiciennes (maintien au pouvoir du PAP et de ses chefs de file). D'aucuns parlent du développement d'un « confucianisme de gouvernement » avec des dirigeants instrumentalisant la religion et s'inquiètent également de voir Singapour devenir un modèle d'ordre moral qui pourrait devenir, à terme, extrêmement pernicieux.

Singapore, Singapore Press Holding, 1993, traduction de GUEGUEN (Lucie). 86 TICOZZI (Sergio), Le confucianisme aujourd'hui, Cina oggi, Milan, No. 27, Octobre 1994. Traduction par l'agence d'information des missions étrangères de Paris, supplément EDA No. 197, Avril 1995. 87 HSIN (Gui Wei), « The PAP in power: enabling English, confusing Confucianism? », The Diaspora as Nation-State?, Quarterly Literary Review, Singapore, No.4, juillet 2002. 88 LEE (Kuan Yew), « Rugged individualism », Text of Premier's May Day Message: « Balance Between National and Individual Aims », The Straits Times, Singapore, 1er Mai 1981.

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Deuxième Partie L'HÉRITAGE DU XX° SIÈCLE: CONSOLIDATION ET RENFORCEMENT DES ACQUIS SÉCULIERS

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La colonisation britannique a fortement marqué la société singapourienne, que ce soit au niveau de son paysage institutionnel, de sa culture, de ses pratiques ou encore des relations politico-économiques entretenues avec ses voisins asiatiques et non-asiatiques. C'est ainsi que nous pouvons analyser la situation actuelle de Singapour comme s'inscrivant dans un schéma colonial qui aurait perduré, mais sans la facette dominatrice du système colonial qui avait été mis en place à partir de 1819 par la Couronne d'Angleterre. De par ses alliances stratégiques et les relations que la Cité-État entretient avec l'ancien monde colonial britannique, Singapour fait figure de colonie affranchie restée fidèle. Outre la colonisation britannique, l'occupation japonaise durant la Seconde Guerre Mondiale marqua profondément les consciences et les malheurs rencontrés au cours de cette période fit émerger un embryon de sentiment national chez les Singapouriens. Enfin, l'accession difficile à l'indépendance et le climat troublé des années soixante ont contribué à faire émerger un pouvoir étatique fort mettant sans cesse la population à contribution et entretenant un sentiment de vulnérabilité qui semble constituer aujourd'hui le socle de la construction de l'identité nationale.

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Chapitre 1 L'empreinte indélébile de la colonisation

Section 1 – Les legs britanniques

En plus des legs laissés par les colons en matière d'organisation économico-spatiale, l'occupation britannique a durablement et profondément marqué le paysage politico-social de Singapour. Tout d'abord, il y a bien sûr l'usage de la langue anglaise qui est resté même après le départ des colons britanniques. Si la langue anglaise peut sembler être une nécessité en sa qualité de lingua franca pour faire en sorte que les différentes communautés présentes sur l'île puissent se comprendre et vivre ensemble, ce n'est pas pour autant une évidence. En effet, les populations chinoises étant clairement majoritaires – trois quarts de la population totale environ, elles avaient les moyens d'imposer l'usage de leur langue – ici plutôt le Mandarin. Mais LEE Kuan Yew va activement oeuvrer au maintien et au développement de la langue anglaise, notamment en obligeant autant que faire se peut l'usage de l'anglais à l'école, dans un souci de coexistence communautaire. Ensuite, même si LEE Kuan Yew confie que son engagement politique a été motivé par 89

la volonté de se mobiliser pour en finir avec la colonisation britannique , il n'a pas pour autant cherché à complètement tourner la page coloniale en rayant tout ce qui avait rapport 89 « My four years as a student in Britain after the war strengthened my determination to get rid of British colonial rule ». LEE (Kuan Yew), Memoirs. From third world to first : the Singapore story (1965-2000), Singapour, Singapore Press Holdings & Times Editions, 1998, p.11.

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aux colons. Tout comme lui qui étudia à Cambridge, beaucoup de dirigeants politiques singapouriens sont passés par l'Angleterre et parfois les États-Unis dans le cadre de leurs études. Citons par exemple Sinnathamby RAJARATNAM (premier Ministre des Affaires Étrangères) qui étudia à Londres tout comme GOH Keng Swee (premier Ministre des Finances) ou bien encore l'actuel Premier Ministre LEE Hsien Loong, fils de LEE Kuan Yew, qui étudia à Cambridge puis Harvard. Outre le fait que la pratique de l'anglais ait favorisé leur expatriation le temps de leurs études, nous pouvons voir ici une certaine « attirance » pour les 90

pays anglo-saxons, attirance basée sur un passé et quelques traits culturels communs , malgré les différences initiales. À noter également que les systèmes judiciaire, scolaire et universitaire à Singapour sont très similaires à ceux que l'on peut trouver en Angleterre. Héritage britannique oblige concernant les institutions politiques, Singapour a opté pour 91

le système parlementaire dit « de Westminster ». Le chef d'État (ici un Président et non un Roi) y est la source nominative et théorique du pouvoir, détient quelques pouvoirs de réserve mais ne dispose en réalité que d'une fonction « protocolaire ». En revanche, le gouvernement et ses membres disposent du pouvoir exécutif réel mais peut être démis de ses fonctions par une chambre de députés – unique à Singapour – élus au suffrage universel. En retour, le Parlement peut être dissous, donnant lieu à de nouvelles élections.

90 Cf. plus loin les motivations ayant poussé LEE Kuan Yew à intégrer le Commonwealth britannique (note de bas de page nº 96). 91 Sellapan RAMANATHAN (depuis 1999).

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Du côté du « projet Singapour » et des ambitions affichées, il est intéressant de faire le parallèle entre les aspirations du colon RAFFLES et l'oeuvre des dirigeants successifs de la 92

Cité-État indépendante , qui s'avèrent finalement être très proches, les seconds ayant en quelque sorte fait du rêve du premier une réalité. C. Mary TURNBULL résume très bien les ambitions de Thomas Stamford RAFFLES concernant l'île qu'il vient d'acquérir au profit de l'empire britannique : « Dès le départ, [il] considéra Singapour comme un centre commercial. En juin 1819, il écrivait: ''Notre objectif n'est pas territorial mais commercial: un grand emporium et un tremplin d'où nous allons pouvoir étendre notre influence politique au fur et à mesure que les circonstances l'exigeront''. Mais il visait aussi à associer intérêt commercial et influence morale, à assurer la prospérité de Singapour à titre de grand port, à y abolir la pratique de l'esclavage et l'injustice, à un mettre au point un système de gouvernement permettant ''la plus grande liberté possible au commerce, des droits égaux à tous, la protection de la propriété et des personnes'', tout en faisant de Singapour une cité belle et ordonnée, le centre intellectuel et éducatif du Sud-Est asiatique. »93

Autant dire que l'ensemble des ambitions de RAFFLES trouvent aujourd'hui leur expression dans ce qu'est devenu Singapour et on peut affirmer par-là que LEE Kuan Yew et ses 94

successeurs sont les héritiers directs du Lieutenant-Général. La « cité ambitieuse »

est

finalement devenue ce que les colons britanniques espéraient qu'elle soit, ce qui démontre une certaine continuité historique du projet singapourien. Face à la soudaineté de l'accession à l'indépendance de l'île en temps que nation 95

souveraine , la conservation en l'état des structures politiques, économiques et sociales coloniales et l'inspiration tirée de celles pouvant exister en Angleterre seront analysées par les responsables politiques de l'époque comme d'impérieuses nécessités. L'objectif était alors de gérer, dans l'urgence et sous la menace, la survie de l'île comme Cité-État totalement autonome pour ensuite pouvoir adapter les structures conservées ou mises en place aux exigences particulières de celle-ci. Une fois la viabilité de la micro-République assurée, la difficulté de celle-ci a été de « s'inventer elle-même ». 92 93 94 95

LEE Kuan Yew (1959-1990), GOH Chok Tong (1990-2004) et LEE Hsien Loong (depuis 2004). TURNBULL (C. Mary), A history of Singapore. 1819-1988 (traduction), 1989, p. 20. DE KONINCK (Rodolphe). Nous verrons plus loin que Singapour n'était pas prête à pareille éventualité puisque le projet originel des responsables politiques de l'époque était de s'affranchir de la tutelle coloniale en rejoignant une fédération d'États menée par la Malaisie. Si le projet a bel et bien été réalisé en 1963, il tournera court pour Singapour, exclue deux ans plus tard de la Fédération de Malaisie.

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Section 2 – Une certaine continuité du schéma colonial malgré la pleine indépendance

Le premier signe de continuité du schéma colonial à Singapour, outre ce que nous avons déjà observé notamment au niveau des institutions, de l'organisation économique et du système d'éducation, est l'appartenance de la Cité-État au Commonwealth britannique. Lorsque LEE Kuan Yew prend la décision de demander l'entrée de Singapour dans ce vaste 96

ensemble de coopération économique post-colonial mené par l'ancien colon , son principal argument est qu'un tel ensemble va permettre de « tisser des liens avec un réseau de gouvernements dont les institutions sont similaires et dont les leaders et officiels partagent une expérience commune. [De plus], tous ces gouvernements pratiquent l'usage de l'Anglais, avec des pratiques administratives civiles et des systèmes juridique, judiciaire et éducationnel 97

britanniques » . Si l'on tient compte du fait qu'à l'époque, la sécurité de la République 98

insulaire est toujours garantie par la présence de troupes britanniques sur son sol , la situation du Singapour indépendant n'est pas si éloignée du Singapour autonome de la fin des années cinquante. La nécessité de l'époque de ne pas démanteler trop profondément le système colonial en vue de conserver le maximum de stabilité dans un contexte de survie non 99

garantie

va profondément marquer la société singapourienne et orienter son destin: si

Singapour va apprendre à affirmer sa totale indépendance vis-à-vis de l'ancien colon britannique, sa proximité avec lui va perdurer jusqu'à nos jours. La situation particulière de Singapour qui doit faire face une très grande vulnérabilité militaire a obligé les responsables politiques à tisser des liens étroits, comme au niveau économique, avec des partenaires crédibles et fidèles. Deux préoccupations majeures motivent cette démarche : d'une part assurer la sécurité et l'intégrité de la République insulaire en passant des alliances durables pouvant déboucher sur une assistance diplomatique et 96 Singapour devient en octobre 1965 le 22ème État-membre du Commonwealth. 97 « For a newly independent country, it provided links to a network of governments whose institutions were similar and whose leaders and officials shared a common background. They were all English-speaking governments, with British civil administration practices and legal, judicial and educational systems ». LEE (Kuan Yew), Memoirs, op.cit., p.392. 98 Les troupes britanniques ne quitteront le sol singapourien qu'en 1971, notamment afin de donner le temps à Singapour de se préparer à assurer sa propre défense. 99 Comme nous le verrons plus loin, Singapour est, dans les premières années de son indépendance, menacée aussi bien en son sein (crise du logement, activisme communiste, tensions communautaires...) que dans son existence même (hostilité des « ultras » malais et indonésiens, système économique en sursis...).

60


militaire en cas de conflit avec un ou plusieurs autres États

100

; et d'autre part construire une

force de dissuasion singapourienne suffisamment crédible pour que l'île soit en mesure d'assurer sa propre sécurité. C'est dans la poursuite de ces deux objectifs que Singapour applique sa stratégie consistant à « élargir les assises de son économie, à s'associer, à se lier au monde, à en 101

solliciter des investissements tout comme à s'y investir soi-même »

dans le domaine

militaire. Là encore, proximité culturelle et héritage historique commun vont être les deux axes de recherche de ces partenaires. C'est ainsi que le réseau des représentations diplomatiques singapouriennes, très large pour un si petit pays, lie étroitement la Cité-État avec ce qu'on pourrait appeler « le monde anglais ».

Source: DE KONINCK (Rodolphe), Singapour, la Cité-État ambitieuse, Paris, Asie Plurielle, la documentation française, Éditions Belin, 2006.

100Dans les années soixante, les principales menaces viennent de Malaisie, d'Indonésie et de Chine. 101 DE KONINCK (Rodolphe), Singapour, op.cit., p.68.

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Ce réseau peut être analysé sous trois angles complémentaires : premièrement la volonté de toujours plus renforcer les liens avec les partenaires économiques régionaux et mondiaux en vue d' « appuyer Singapour Incorporée » « Les ambassades, hauts-commissariats et consulats sont bien sûr présents chez les voisins sud-est asiatiques, presque tous des partenaires commerciaux privilégiés. On les trouve aussi dans les grands pays industriels d'Asie orientale, en Chine aussi, bien sûr, tout comme en Asie du Sud, au Moyen-Orient, en Europe, [Océanie et 102.

Amérique]. »

Deuxièmement le souci de se lier à des acteurs politiques internationaux de premier ordre

103

;

et enfin la proximité de fait avec les nations anciennement sous le giron colonial 104

britannique .

Concernant les alliances militaires à proprement parler, qui vont de l'assistance au développement d'une armée nationale à l'assistance sur site en cas d'agression, en passant par la fourniture de matériel militaire, elles mettent Singapour en étroite relation avec ses anciens partenaires coloniaux et régionaux et les grands acteurs et garants de la sécurité internationale. C'est ainsi que des accords de formation en partenariat permettent à des escadrilles de l'armée de l'air singapourienne d'être détachées de manière prolongée aux États-Unis, en Australie, en France et à Brunei, ou sur de plus courtes périodes en Nouvelle-Zélande, au Bangladesh, en Thaïlande, Malaisie et Indonésie. Des accords similaires permettent aux unités terrestres de 105

s'entraîner sur le sols malais, taïwanais et australien, et dans les forêts de Brunei . Si les forces singapouriennes ont pu disposer du surplus de matériel britannique laissé lors de leur 106

retrait en 1971

– matériel qui devait initialement être détruit mais ensuite cédé par les 107

autorités militaires aux forces singapouriennes en formation

– la France est aujourd'hui l'un

des principaux fournisseurs d'armes de Singapour. Enfin, à noter que LEE Kuan Yew et GOH Keng Swee

108

firent discrètement appel fin 1965 à des conseillers militaires venus d'Israël et

demandèrent aux hauts responsables militaires singapouriens de s'inspirer du modèle israëlien 102 DE KONINCK (Rodolphe), Singapour, op.cit., p.55. 103 États-Unis, France, Allemagne, Royaume-Uni, Inde, Chine... 104 Canada, États-Unis, Afrique du Sud, Égypte, Inde, Pakistan, Malaisie, Australie, Nouvelle-Zélande... 105 DE KONINCK (Rodolphe), Singapour, op.cit., p.69. 106 Cf. annexe No 19 (« Défilé militaire à Chinatown, 1971 »). 107 « British military regulations required them to destroy surplus military equipment, but Healey agreed to revise the regulations so that such equipment could be handed over to Singapore for training and other uses ». LEE (Kuan Yew), Memoirs, op.cit., p.53. 108 Ministre des Finances et bras droit de LEE Kuan Yew.

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en bâtissant une armée hautement professionnelle pouvant s'appuyer sur une armée citoyenne de réserve particulièrement bien préparée. En effet le service militaire est obligatoire à Singapour, et dure au minimum deux ans. Son accomplissement est même une condition à l'entrée à l'université pour tout jeune singapourien. Plusieurs semaines par an, les citoyensréservistes doivent accomplir un service complémentaire de remise à niveau, et ce pendant plusieurs dizaines d'années. On peut également noter que d'autres pays comme la Nouvelle109

Zélande acceptèrent de prendre en charge la formation des troupes singapouriennes . GOH Keng Swee, premier Ministre des Finances mais surtout homme de confiance de LEE Kuan Yew, fut chargé par ce-dernier de négocier l'ensemble de ces accords. Dans un communiqué destiné au Conseil de Défense (Defco ou Defence Council), il revient sur l'importance de mettre en place un système de mobilisation de la population entière autour du 110

projet de la défense de la jeune Cité-État : « Il est absurde de se laisser impressionner par l'inégalité démographique entre Singapour et ses pays voisins. Ce qui compte c'est la puissance potentielle des forces armées, et non la taille de la population. Après 5 ans de conscription, nous sommes en mesure de mettre sur pied une armée de 150.000 hommes en mobilisant les réservistes. Avec le soutien des personnes âgées et des femmes à l'arrière, nous pourrions même mobiliser 250.000 hommes entre 18 et 35 ans. La force de combat d'une population peu nombreuse, mais vigoureuse, instruite et très motivée ne doit jamais être sous-estimée »111.

109 La Nouvelle-Zélande prit notamment n charge la formation des marins singapouriens. LEE (Kuan Yew), Memoirs, op.cit., p.42. 110 Nous reviendrons plus loin et plus longuement sur cette politique de mobilisation de la population dans ce domaine. 111 « It is foolish to allow ourselves to be hypnotised by the disparity in the population ratios between Singapore and her neighbours. What counts is the fighting strengh of the armed forces, not the size of populations. (...) After five years of conscription we can field an army of 150.000 by mobilising those on the reserve service. By using older persons and women for non-combatant duties we should eventually be able to field an army with a combat strengh of 250.000 consisting of men between the ages of 18 and 35. The war-making potential of a small, vigorous, well-educated and highly motivated population should never be underestimated ». Cité par LEE (Kuan Yew), Memoirs, op.cit., p. 33.

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Chapitre 2 Le temps des traumatismes ou la naissance du sentiment national singapourien

Section 1 – L'occupation japonaise et son impact sur les consciences

Si les références à l'occupation japonaise durant la Seconde Guerre Mondiale ont 112

naturellement perdu de leur force aujourd'hui , le souvenir de cette sombre période a influencé et continue d'influencer les responsables politiques les plus âgés, à commencer bien évidemment par le père-fondateur du Singapour moderne, LEE Kuan Yew. L'acharnement du jeune Premier Ministre à vouloir doter Singapour d'une force défensive suffisamment crédible pour en être dissuasive n'est autre que le résultat des enseignements qu'il a su tirer une fois au pouvoir de la chute de l'île face aux troupes nippones le 15 février 1942, alors même que la petite colonie britannique était réputée imprenable et disposait de la protection de fleurons de la marine royale britannique, les cuirassés Prince of Wales et Repulse. LEE Kuan Yew déclare en 1968 que Singapour est désormais décidée à prendre en main son destin et à ne laisser à personne le soin d'en avoir la charge, que les Singapouriens ne doivent plus être « les pions et les joujoux de puissances étrangères ». 112 D'après les témoignages récoltés auprès de jeunes singapouriens âgés de 20 à 30 ans au cours de mon séjour à Singapour en 2006-2007, l'occupation japonaise, si elle a laissé de profonds et mauvais souvenirs aux générations antérieures, n'affecte pas outre mesure leur perception du monde actuel. Cet épisode de l'histoire de Singapour, s'il n'est pas oublié pour autant, semble être cantonné dans leurs esprits à un chapitre historique n'ayant que peu d'impact sur les consciences des jeunes générations.

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Évoquant « la brutalité et l'aveuglement » des Japonais à l'époque, il déclare solennellement que « jamais ils ne sauront prendre la mesure de ce qu'ils infligèrent à une génération entière 113

[comme la sienne] » . En plus de déterminer l'un des projets politiques les plus fermes de LEE Kuan Yew et de ses premiers collaborateurs – donner à Singapour les moyens de sa défense, cet épisode douloureux de l'histoire de la Cité-État les a profondément traumatisés et leur a fait comprendre les risques auxquels s'exposerait Singapour le jour où ses citoyens viendraient à l'oublier ou du moins à minimiser son importance pour les fondements de la petite République. Peu étonnant que l'on retrouve cette référence dès la sixième ligne des mémoires de LEE Kuan Yew :

« J'ai rédigé ce livre pour une jeune génération de Singapouriens qui prennent la stabilité, la croissance et la prospérité comme des choses naturelles. J'ai voulu qu'ils sachent combien ce fut difficile pour un si petit pays d'à peine six cents kilomètres carrés sans ressources naturelles de survivre au milieu de plus grandes et nouvellement indépendantes nations, toutes à la poursuite de politiques nationalistes. « Ceux qui ont vécu le traumatisme de la guerre en 1942 et l'occupation japonaise, et pris part à la construction d'une nouvelle économie pour Singapour, ne sont pas si confiants. Nous ne pouvons pas nous permettre d'oublier que l'ordre public, la sécurité personnelle, le progrès économique et social et la prospérité ne sont pas l'ordre naturel des choses, mais qu'ils dépendent d'un effort et d'une attention constants d'un gouvernement honnête et efficace que le peuple doit élire. (...) « L'occupation japonaise (1942-45) m'emplit de haine pour les cruautés qu'ils infligèrent à leurs frères asiatiques, éveilla mon patriotisme et ma dignité, et mon ressentiment à être regardé de haut. Mes quatre années d'étude en Grande-Bretagne après la guerre renforça ma détermination d'en finir avec la tutelle coloniale britannique »114.

113 « We decided that from then on our lives should be ours to decide, that we should not be the pawn and playthings of foreign powers... Such was their (the Japanese) blindness and brutality. They never knew what they did to a whole generation like me ». LEE (Kuan Yew), 1968, in JOSEY (Alex), Lee Kuan Yew, Singapour, Times International, 1980, pp. 29 et 41. 114 LEE (Kuan Yew), Memoirs, op.cit., p.11, (traduction).

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Même si ce témoignage dépasse la seule référence à l'occupation japonaise, il nous montre combien cet épisode de l'histoire de Singapour a pu marquer une génération de Singapouriens qui ont dès lors oeuvré avec ces souvenirs tragiques perpétuellement en mémoire. Désormais membre honorifique du gouvernement comme « Ministre Mentor » (Mentor Minister), LEE Kuan Yew exerce une influence non négligeable sur la conduite actuelle des politiques et demeure en quelque sorte la « boîte à souvenirs » des responsables politiques d'aujourd'hui, un précieux lien entre le Singapour global du XXIème siècle et le Singapour moribond de l'après-guerre. Si son opinion est aujourd'hui très largement écoutée et respectée – on ne compte plus les interviews du père-fondateur dans la presse, au cours desquels il lui ait demandé d'éclairer la population sur telle ou telle question ou tel ou tel problème de société – cela peut être expliqué par trois éléments : tout d'abord, LEE Kuan Yew jouit pleinement de son statut de « père-fondateur de la nation » et de son bilan inespéré après 115

trente-et-un ans passés à gérer la Cité ; ensuite, il réussit, malgré son grand âge , à ne pas perdre pied avec les réalités de notre époque et parvient à fournir une vision moderne et éclairée du XXIème siècle ; enfin et surtout, sa longévité politique fait de lui la personne la plus apte à juger les politiques actuelles tout en tenant compte de l'héritage historique du pays. Depuis toujours, LEE Kuan Yew fournit des efforts de pédagogie, il confie d'ailleurs dans ses mémoires que sa femme retravailla chacune des pages écrites autant de fois qu'il fut nécessaire et jusqu'à ce qu'elle soit pleinement satisfaite du style d'écriture. L'ouvrage devait être aussi clair et facile à lire que possible. On ressent d'ailleurs très bien en lisant ces pages que la vocation première de ce livre n'est pas de dresser le bilan d'une vie mais plutôt de 116

raconter Singapour aux Singapouriens , afin d'éduquer la population sur les vrais enjeux auxquels Singapour doit faire face. L'une de ses préoccupations profondes est que ses concitoyens pourraient un jour perdre leur clairvoyance parce qu'ignorants de ce qu'a été l'histoire de Singapour, et ainsi s'adonner à des choix politiques qui pourraient aller à l'encontre des intérêts du pays. À chacune de ses sorties publiques, il s'acharne à rappeler le message – précédemment cité – laissé dans ses mémoires et destiné aux jeunes générations. L'occupation japonaise n'est dans les consciences pas seulement synonyme de déclin économique: infrastructures – et notamment portuaires – détruites, graves problèmes d'approvisionnement, crise du logement..., mais aussi de grand péril identitaire. En effet, les troupes impériales nippones ne se sont pas seulement contentées de persécuter et martyriser 115 LEE Kuan Yew fêtera ses 85 ans en septembre prochain. 116 À noter qu'il en existe une version abrégée dans une édition destinée aux élèves et étudiants.

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les populations chinoises au cours de l'occupation de l'île , ils ont également attisé les tensions inter-communautaires avant leur retrait, dressant les populations malaise, chinoise et indienne les unes contre les autres en n'hésitant pas à faire usage du complot et de la diffamation. La cohésion sociale dans les années qui suivirent le départ des troupes japonaises était d'une fragilité extrême, et les tensions inter-communautaires allant jusqu'aux émeutes raciales – attisées par la suite par les relations difficiles entre Singapour et la Malaisie

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menacèrent à plusieurs reprises de faire sombrer Singapour dans le chaos.

Section 2 – La naissance du sentiment national

À l'image de LEE Kuan Yew, l'occupation japonaise a été l'élément déclencheur d'un engagement en politique pour bon nombre de personnes. La persécution dont les populations chinoises ont fait l'objet au cours de cette période a poussé beaucoup de leurs membres à entrer en résistance contre l'occupant. La proximité culturelle les liant avec la Chine Populaire et l'actif soutien de celle-ci aux résistants à fait se développer l'idéologie communiste et le nombre de ses sympathisants sur Syonan119 – c'est ainsi qu'a été rebaptisée l'île par les Japonais. Avec l'essor de l'idéologie communiste, c'est tout un peuple qui s'éveille à la politique: certains en faveur du communisme, d'autres au contraire contre celui-ci. Les premiers voient ce nouveau projet politique comme la seule issue possible au colonialisme européen une fois que la victoire finale sera remportée sur les troupes impériales nippones ; les seconds sont bien décidés à ne pas laisser aux premiers le soin de mener le combat de l'indépendance. Car si les Britanniques sont accueillis en libérateurs à leur retour en septembre 1945 – soit près d'un mois après la capitulation officielle du Japon – personne n'est dupe, pas même les colons anglais : le régime colonial en place 117 Le souvenir le plus tragique de cette persécution demeure le massacre dit « de Sook Ching », mené entre février et mars 1942 par les troupes japonaises. Selon les estimations avancées lors de procès d'après-guerre, entre 25.000 et 50.000 personnes furent victimes de ce massacre. Le recensement de 1931 avait fixé la population de l'île à 557.700 personnes, mais celle-ci avait presque doublé au cours des mois ayant précédé la chute de Singapour, l'île accueillant les résidents de la péninsule malaise fuyant l'avancée des troupes japonaises. 118 Fin des années cinquante, début des années soixante, lors de la tentative ratée de fusion au sein d'une large fédération (voir plus loin). 119 « La lumière du Sud » en Japonais.

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avant la guerre ne saurait se maintenir, et il faut désormais s'atteler à définir ce que sera l'avenir des colonies de la Couronne et les relations que celles-ci entretiendront avec l'ancienne « mère-patrie ». Dès lors, Singapour est sur la voie de l'indépendance, mais reste à en définir les termes. L'épreuve de l'occupation, si elle a conduit à éveiller un intérêt pour la « chose publique » chez bon nombre de Singapouriens, a également permis de faire naître un embryon de sentiment national. On peut développer ici la notion de « choc de l'altérité ». En prenant conscience que les intérêts de la population locale n'étaient pas les mêmes que ceux de l'envahisseur, les Singapouriens en sont arrivés à comprendre la portée de la notion de « destin commun ». Eux qui n'avaient que très peu cherché à contester la légitimité des Britanniques à gérer la cité tant leurs objectifs coloniaux servaient les intérêts de Singapour elle-même, prennent alors conscience de la nécessité d'être les acteurs de leur propre destin. De plus, la persécution des populations chinoises, largement majoritaires, a sans conteste renforcé ce sentiment d'appartenir à une même communauté nationale. Les Britanniques vont également – et sans doute malgré eux – oeuvrer au développement de ce sentiment national: à leur retour, ils décident de rendre le statut de Colonie de la Couronne à Singapour, mais cette fois-ci en la détachant complètement de la péninsule malaise, autrement dire un premier pas vers plus d'autonomie.

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Chapitre 3 Le temps des périls

Section 1 – Sur fond d'agitation communiste, la voie de l'indépendance

Auréolés de leur refus de collaborer avec les Japonais, les communistes sont au retour des Britanniques dans la région en position de force. La situation dans le monde du travail est tendue, les activistes communistes déclenchant des grèves dans tous les secteurs d'activité, et notamment dans le secteur portuaire en pleine reconstruction. Le Parti Communiste de 120

Malaisie (ou MCP ), très bien représenté à Singapour, mène la lutte syndicale. Mais très vite avec le retour de la prospérité – un retour dû à la reprise de la demande mondiale en caoutchouc et en étain – et donc une reprise sur le marché de l'emploi, plusieurs autres syndicats refusent de s'associer aux actions menées par le MCP, surtout que de rapides progrès sont alors observés dans les domaines de la santé et de l'éducation, deux secteurs dont les infrastructures avaient souffert de l'occupation. Si le MCP gagne de l'audience en Malaisie, son influence décroît à Singapour. Dès lors, l'évolution du parti va différer entre les deux colonies: les communistes malais décident de prendre les armes en Malaisie mais renoncent à la lutte armée à Singapour. Là, ils préfèrent se consacrer à la lutte syndicale et mènent des campagnes d'embrigadement dans les écoles où la langue d'enseignement est le Chinois en louant les succès apparents de la révolution communiste chinoise. La lutte prend également forme sur la scène politique, tous les partis étant conscients de l'imminence d'une succession à l'administration coloniale. Cette lutte se fait sur fond de tensions sociales: si des améliorations notables peuvent être observées depuis le départ des troupes japonaises, la situation reste extrêmement difficile dans des domaines 120 Malayan Communist Party.

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tels que l'emploi, l'école, mais surtout le logement. Cette question du logement va être – conformément à son idéologie officielle de démocratie sociale – l'une des pierres angulaires de la politique du PAP avec la mise en place de forces de défense nationales et l'harmonie ethnico-sociale. Il est intéressant de s'attarder un instant sur la situation désastreuse de l'époque en matière de logement, sachant que le règlement rapide de ce problème par le PAP est l'une des raisons de sa si grande popularité et de son incroyable longévité politique, puisqu'il est le parti au pouvoir depuis 1959, sans interruption. Le bilan dressé par Rodolphe DE KONINCK est évocateur : « Dès 1948, un rapport officiel commandé par l'administration coloniale révèle les conditions exceptionnelles d'entassement qui sévissent dans le centre-ville. Sur quelque dix km², dans et autour de ce qu'il était convenu d'appeler Chinatown, le quartier chinois, vit plus du tiers de la population, alors estimée à quelque 945.000 habitants (il s'agissait en fait d'une sous-estimation). Une telle densité – de l'ordre de 31.000 personnes au km² – apparaît unique au monde, d'autant plus que dans le Chinatown, il y a très peu d'édifices en hauteur. La majorité des habitants y sont logés dans des compartiments, des shop houses, de deux ou trois étages, subdivisés en réduits d'une taille moyenne de 5 m². Chacun de ces réduits est habité par des familles de six à huit personnes. Trouver une solution à la question du logement est donc un objectif prioritaire, d'autant plus que dix ans plus tard, à la fin des années cinquante, la densité de population dans Chinatown a encore augmenté, dépassant 40.000 personnes au km² »121.

Même si le Parti Communiste Malais différencie ses modes d'action sur le continent et sur l'île, les autorités coloniales n'en tiennent pas compte : elles proclament le MCP hors-la122

loi

et décrètent l'état d'urgence qui durera jusqu'en 1960. Dans un tel contexte, les tensions

sur le statut de la colonie singapourienne sont fortes. Les Britanniques dotent Singapour d'une Constitution fixant les règles d'une plus large autonomie en 1953 et organisent des élections en 1955. L'une des raisons pour laquelle ils avaient décidé de séparer l'île de la Fédération de Malaisie à leur retour était qu'ils pensaient pouvoir mieux contenir ainsi la poussée communiste en Asie du Sud-Est. En effet, si la 121 DE KONINCK (Rodolphe), Singapour, op.cit., p.41. 122 Le MCP demeure à l'heure actuelle le seul parti politique banni de Singapour.

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Malaisie, une fois indépendante, basculait dans le communisme, celle-ci aurait entraîné avec elle Singapour, avec toutes les menaces que cela comportait concernant les échanges maritimes entre l'Asie et l'Europe. Mais en 1955, et contre toute prédiction, c'est un parti de gauche qui remporte les élections : le Labour Front. Son leader David MARSHALL forme alors un gouvernement minoritaire qui doit toujours répondre aux autorités coloniales. David MARSHALL a alors quatre années devant lui pour régler les problèmes de la cité et entretenir les meilleurs relations possibles avec les autorités britanniques sans pour autant compromettre ses chances de devenir le premier leader d'un Singapour indépendant. La question linguistique revient alors sur le devant de la scène. La communauté chinoise est partagée entre ceux qui désirent un enseignement en Anglais pour leurs enfants et ceux, plus virulents, qui prônent un enseignement exclusivement en langue chinoise. Ces derniers sont activement supportés par les communistes qui souhaitent rendre obligatoire l'enseignement en langue chinoise à l'ensemble de la communauté. Une telle revendication met en péril la société multi-ethnique singapourienne : le gouvernement craint alors avec raison qu'accepter une telle revendication pousserait les autres communautés – indienne et malaise pour l'essentiel – à revendiquer une éducation dans leur langue d'origine (respectivement le Tamoul et le Malais). C'en serait alors fini de l'usage de l'Anglais comme lingua franca et de la coexistence pacifique entre les communautés. Les communistes profitent de ce débat pour agiter les esprits et tenter de provoquer le sursaut attendu de la population en vue de mener à bien la révolution qu'ils attendent: les grèves « dures » se multiplient et plusieurs émeutes à caractère racial émergent ici et là. Le gouvernement tient bon et fixe la politique linguistique de Singapour pour les décennies à venir (en fait jusqu'à ce jour): si la langue nationale demeure par héritage historique le Malais, trois autres langues sont tout autant reconnues comme officielles: l'Anglais, le Chinois (Mandarin) et le Tamoul, la première conservant son statut privilégié de lingua franca. Au terme du mandat MARSHALL, de nouvelles élections sont organisées en 1959. Cette fois, l'enjeu est grand: il s'agit de donner un premier vrai gouvernement à Singapour. En effet, les Britanniques accordent enfin à la cité une autonomie interne totale et décident de ne rester maîtres que de la défense extérieure et de la sécurité intérieure. Le Labour Front s'étant aux yeux de la population compromis en traitant avec les colons, MARSHALL échoue à remporter un deuxième mandat et c'est un autre parti de gauche qui remporte les élections: le PAP de LEE Kuan Yew. Les communistes sont particulièrement puissants au sein de ce parti émergent et les Britanniques observent avec inquiétude les premiers mois de mandat du 71


nouveau et jeune Premier Ministre LEE. Par la suite, ce-dernier manoeuvrera très habilement pour isoler les communistes au sein de son propre parti et provoquera en quelque sorte leur 123

scission en 1961 , malgré la menace de voir le PAP s'effondrer sur ses bases et ne pas y survivre politiquement, alors que la pleine indépendance n'est plus qu'une question de mois.

Section 2 – L'accident malais: Singapour face à sa survie

La pression exercée par les communistes et l'imminence de l'accession à l'indépendance échauffent les esprits et poussent LEE Kuan Yew à se rapprocher de la Malaisie qui a obtenu la sienne en 1957. L'idée du Premier Ministre singapourien est de proposer au gouvernement malais de fédérer Singapour à la Malaisie, et pourquoi pas de créer une grande fédération malaisienne en y accueillant également les territoires britanniques de Sabah, Sarawak et Brunei. LEE Kuan Yew est en effet conscient du fait que jamais Singapour ne pourra accéder à une indépendance viable sans le soutien de la Malaisie et de son hinterland, le marché intérieur de l'île étant beaucoup trop restreint pour espérer un développement industriel durable. D'ailleurs, l'idée même de voir un jour Singapour accéder à l'indépendance en temps que nation souveraine lui apparaît absurde et ne l'envisage donc à aucun moment: « C'est une absurdité politique, économique et géopolitique (...). Nos chances de survie sont dix fois 124

mieux assurées en appartenant à la Grande Malaisie qu'en demeurant seuls » . Outre le fait de rendre possible le développement industriel, cette fusion permettrait également de mettre fin à la menace communiste en diluant ses forces dans un ensemble plus grand, celle opérant autrefois sur la péninsule malaise ayant déjà été éradiquée. Si la Malaisie peut trouver un intérêt commercial à se joindre à Singapour dans une même entité politique, deux craintes lui font redouter le projet. Tout d'abord, la question du communisme: si la fusion avec Singapour pourrait permettre à la cité de marginaliser ses 123 Un nouveau parti politique naîtra de cette scission : le Barisan Sosialis (« Front socialiste »), mené par LEE Siew Choh et LIM Chin Siong. 124 In JOSEY (Alex), Lee Kuan Yew, op.cit., pp. 159 et 189 (traduction).

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activistes communistes, la situation contraire est également envisageable, une situation dans laquelle les communistes en armes feraient leur retour sur le sol malais et déstabiliseraient le régime en place. Ensuite, la question ethnique préoccupe grandement le gouvernement malais: l'arrivée de deux millions de Singapouriens à majorité chinoise dans la fédération pourrait conduire à un renversement de la balance ethnique et du rapport de force entre les différentes 125

communautés et les Malais pourraient alors se retrouver en minorité ... LEE Kuan Yew, mettant en avant la complémentarité évidente des économies malaise et singapourienne, fait avancer l'idée d'une fusion des deux territoires, alors même qu'elle suscite l'hostilité de 126

certains dans les deux camps , et notamment celle du Barisan Sosialis pour ce qui est de Singapour. Il décide alors d'organiser un référendum au mois de septembre 1962 pour fournir la preuve de l'adhésion de la population singapourienne à son projet. Le référendum est un succès incontestable puisque 71% de la population donnent leur aval à son projet de fusion. Devant une telle démonstration d'adhésion, son homologue malais Abdul RAHMAN – plus connu sous son titre princier de Tungku et père-fondateur de la nation malaise – se laisse séduire et parvient à convaincre son entourage d'accepter la fusion. Abdul RAHMAN avait par deux fois déjà repoussé les sollicitations de Singapour, mais quatre arguments très forts le firent changer d'avis: l'enthousiasme de la population singapourienne démontré par le référendum ; la crainte de voir Singapour basculer dans le communisme et par-là devenir un voisin gênant ; la possibilité d'intégrer les territoires de 127

Bornéo

à la fédération afin de conserver une balance ethnique favorable aux Malais ;

l'opportunité de créer, par la complémentarité des économie singapourienne et malaise, une Malaisie puissante. En septembre 1963, soit un an après le référendum de Singapour, les anciennes possessions britanniques de Malaisie, Singapour, Sabah et Sarawak

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fusionnent en

une même entité politique et forment la grande Fédération de Malaisie. Singapour accède alors à la pleine indépendance vis-à-vis de la Couronne Britannique grâce à la formation de cette fédération qui prévoit de mettre en place une cohabitation de gouvernements: celui de LEE Kuan Yew pour Singapour d'une part, celui d'Abdul RAHMAN pour la Malaisie « élargie » d'autre part. À noter que le premier parvient à imposer quelques unes de ses revendications, à savoir le maintien de la pluralité langagière au sein de la fédération, la 125 À cette époque, les Malais ne représentent que 49% de la population totale de la Malaisie, tandis que les Chinois, eux, en représentent 37%. 126 Hostilité du Barisan Sosialis à Singapour, qui redoute une marginalisation en cas de fusion, et hostilité de l'UMNO (United Malays National Organisation) en Malaisie. Ce-dernier, parti de droite, prône la suprématie malaise et craint que l'arrivé de la communauté chinoise singapourienne dans la fédération ne renverse le rapport de force ethnique, à au détriment des Malais. 127 Sabah, Sarawak et Brunei. 128 Brunei rejettera la proposition de fusion.

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conservation de domaines réservés pour lesquels le gouvernement singapourien demeure le seul et unique arbitre (travail, éducation), la conversion automatique de la citoyenneté singapourienne en citoyenneté malaisienne ainsi que 15 sièges au sein du Parlement de la fédération. Mais la cohabitation entre Singapour et la Malaisie va très vite s'avérer invivable et la fusion sera un échec. Tout d'abord, les différences de niveau et de mode de développement sont trop grandes pour permettre aux deux entités fusionnées

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de s'entendre sans heurt. Singapour est déjà

largement urbanisée et a vocation à le demeurer tandis que la Malaisie reste encore très rurale. Ensuite, la relation qu'entretiennent les deux gouvernements de la fédération est particulièrement conflictuelle. Ce conflit est avant tout politique: les responsables malais tendent à penser que les mesures prisent par le PAP sont trop à gauche et LEE Kuan Yew et Abdul RAHMAN s'opposent de manière assez virulente sur ce que doit être la politique ethnique de la fédération. Tandis que le premier est pour une politique de stricte neutralité, le second entend favoriser la communauté malaise en menant une politique de discrimination positive

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à son égard afin que lui soit permis de rattraper économiquement parlant l'ethnie

chinoise. Ce positionnement du Tungku pousse le Premier Ministre singapourien à chercher des alliés au sein même de la Malaisie et entend mener campagne pour faire avancer ses idées dans ce domaine, ce qui plaît guère aux responsables malais, à commencer par le premier d'entre eux: Abdul RAHMAN. Ce conflit devient alors très vite personnel, LEE Kuan Yew, le Tungku et leurs partisans successifs menant les hostilités à distance, à coups de déclarations accusatrices et de manoeuvres politiques. Les plus remontés en viendront même à conseiller au Premier Ministre malais de faire arrêter son homologue singapourien, « l'agitateur LEE », pour mise en danger de la fédération. Un autre sujet suscite la discorde: le financement de la fédération. D'un côté, le gouvernement RAHMAN reproche à Singapour de ne pas la financer à hauteur de ses moyens réels ; de l'autre, le gouvernement LEE accuse la Malaisie de demander à la cité singapourienne une contribution au-dessus de ses moyens. Dialogue de sourds... Avec en parallèle les mêmes préoccupations, mises toujours plus en avant par les opposants à l'union, et ce dans les deux camps: l'ethnie malaise serait sur le point d'être supplantée par l'ethnie chinoise. La ville de Singapour, déjà plus importante que Kuala-Lumpur, la capitale malaise, menace de lui faire de l'ombre. D'ailleurs, le caractère ultra-revendicatif de LEE Kuan Yew commence à inquiéter les proches du Tungku: le Premier Ministre singapourien ne serait-il 129 À savoir Singapour et la Malaisie, la Malaisie comprenant les territoires de Sabah et de Sarawak. 130 On emploie alors déjà le terme.

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pas en train de préparer sa prise de contrôle de la fédération ? Les proches de LEE quant à eux expliquent cet activisme par la volonté de leur leader de ne pas voir Singapour absorbée par le géant malais... Dialogue de sourds une fois encore... Qui ne va pas rester sans conséquences. En effet, à la mi-1965, alors que le climat devient trop délétère et qu'on arrive à l'heure des choix, Abdul RAHMAN, pressé par son entourage de se débarrasser soit de LEE Kuan Yew, soit de Singapour, opte pour la seconde solution, et ce malgré les dernières tentatives de négociations engagées par le gouvernement singapourien. C'est ainsi que le 9 août 1965, Singapour est expulsée de la fédération et accède à l'indépendance en temps que nation 131

souveraine , contre le gré de ses dirigeants qui ne voient pas comment Singapour pourrait survivre seule, qui plus est dans une conjoncture aussi défavorable.

Section 3 – Menaces intérieures, menaces extérieures: vers un sursis perpétuel et instrument de longévité du régime en place

Quand Singapour accède à l'indépendance en août 1965, sa situation, si elle s'est considérablement améliorée depuis la fin de la guerre, n'en demeure pas moins fort préoccupante, tant à un niveau interne qu'à un niveau extérieur. D'un point de vue extérieur tout d'abord, la survie et l'existence même de la République insulaire est remise en cause. En effet, dès 1963, l'Indonésie de SUKARNO fait état de son hostilité à l'égard de la création d'une grande Fédération de Malaisie, un projet que son leader qualifie de néo-colonialiste. SUKARNO engage alors une politique de confrontation active semi-armée – appelée Konfrontasi – qui consiste en « des opérations et des infiltrations ponctuelles conduites par des soldats et agents indonésiens, au Sarawak et sur les côtes de 132

Malaisie occidentale » . SUKARNO apporte également un soutien à l'opposition communiste de Malaisie et de Singapour et organise l'envoi de commandos de sabotage contre les installations portuaires de l'île. Singapour doit également faire face au boycott commercial 131 La République de Singapour sera reconnue par les grandes puissances dès le mois suivant et acceptée au sein de l'ONU. 132 REGNIER (Philippe T.), Singapour et son environnement régional, op.cit., p.19.

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mis en place par l'Indonésie, dont les responsables ne cessent de remettre en question 133

l'existence de cette enclave chinoise dans le monde malais . Les Philippines voient également d'un mauvais oeil l'indépendance de la Cité-État et la menace de voir les ultras malais imposer au Tungku une invasion de l'île reste pesante. En effet, même si des troupes britanniques sont toujours en faction à Singapour et constituent une force de dissuasion crédible, leur retrait est programmé. Reste à savoir quand il interviendra. LEE Kuan Yew et GOH Keng Swee vont alors activement oeuvrer pour repousser au maximum ce retrait et ainsi disposer du temps nécessaire à la formation d'une force de défense nationale capable de prendre le relais du « bouclier britannique ». D'un point de vue interne, de grands problèmes demeurent à résoudre pour faire de Singapour un État pleinement viable. Au niveau économique tout d'abord, l'activité peine à se maintenir. Cela est en grande partie la conséquence du blocus indonésien qui étrangle l'économie singapourienne et provoque « une chute vertigineuse de ses activités d'entrepôt et un recul sensible des 134

investissements étrangers » . Les activités portuaires étant réduites à leur minimum, c'est l'ensemble du marché de l'emploi qui en subit les affres, qui plus est dans un contexte de grande incertitude quant au maintien des bases militaires britanniques, autre source d'emplois majeure en voie de se tarir. C'est ainsi que le taux de chômage officiel de l'époque atteint les 13%, et peut-être même la barre des 20% si l'on tient compte des estimations faites à posteriori. Ensuite au niveau social, avec une croissance démographique trop rapide – environ 4% par an – à la fois pour la croissance de l'économie nationale et l'amélioration en cours des conditions de logement. Quant au climat ethnique régnant sur l'île, celui-ci demeure tendu et menace de se dégrader à tout moment. Enfin, au niveau politique, l'agitation communiste ne demande qu'à renaître et la situation ambiante du moment (soutien venant de l'Indonésie, difficultés économiques et sociales, départ imminent des troupes britanniques...) semble favorable à cette renaissance. Pour beaucoup, la situation s'avère désespérée et peu osent parier sur la survie d'un aussi petit pays ayant, avant même son indépendance, réuni assez d'hostilités et de défis impossibles à relever pour n'être qu'un État mort-né de plus. Le problème de la survie de 133 Cf carte en annexe No 13: on comprend aisément sur celle-ci que l'existence de Singapour en qualité de nation souveraine puisse paraître incohérente tant l'île est enclavé. Elle fait en effet figure, soit de prolongement naturel de la péninsule malaise, soit d'une partie de l'archipel indonésien. 134 REGNIER (Philippe T.), Singapour et son environnement régional, op.cit., p.20.

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Singapour a atteint à cette époque une « intensité inégalée dans toute son histoire »

et cette

expérience de l'incertitude a laissé des traces profondes dans les esprits des responsables politiques de l'époque et des populations ayant connu ce sursis oppressant. Philippe REGNIER souligne que « les leaders du PAP prennent [alors pleinement] conscience de la précarité des fonctions commerciales traditionnelles de Singapour et de la nécessité de diversifier son économie. Sur le plan politique, la vulnérabilité de l'île face à tout mouvement 136

hostile de ses voisins immédiats ne leur échappe pas » . Ces mêmes responsables vont alors profiter du traumatisme de ce sursis pour d'une part renforcer la nation et sa cohésion, et d'autre part se donner les moyens de leurs ambitions pour Singapour. En effet, la situation de grande urgence et l'état de siège dans lequel se trouve la République insulaire rend indispensable la soutien de la population au gouvernement en vue de trouver une issue rapide et satisfaisante aux plus graves problèmes. LEE Kuan Yew et son équipe ont alors la légitimité pour demander aux citoyens singapouriens des efforts considérables et prennent la mesure de la gravité de la situation et surtout de l'immensité de leurs responsabilités, liées au fait qu'ils ont désormais la charge de près de deux millions d'âmes, mais également liées au destin politique de la Cité-État. En effet, l'exigence de résultats et d'efficacité est grande, et leur gestion de la cité se doit d'être irréprochable, sous peine de voir l'opinion publique très vite basculer en faveur des communistes. Les leaders du PAP sont particulièrement conscients de ce risque et vont dès lors faire le maximum pour convaincre la population que leur gouvernement est le meilleur possible et qu'aucune autre force politique ne serait capable de faire mieux. Cet effort est d'ailleurs toujours d'actualité et explique en grande partie la longévité du PAP et les difficultés de l'opposition à se faire entendre encore aujourd'hui. Pour ce faire, « LEE Kuan Yew cherche expressément à s'assurer que tant les membres du gouvernement que les employés de l'État donnent l'exemple. Il part d'un double constat qu'il exprime d'ailleurs publiquement, n'hésitant pas à critiquer la classe politique et les fonctionnaires des pays du Tiers-Monde et en particulier ceux qui entourent Singapour. En premier lieu, affirme-t-il, les personnes au service de l'État apparaissent généralement trop vulnérables à la corruption. En second lieu, cela génère du cynisme parmi la population qui 137

refuse donc elle aussi de se comporter en bonne citoyenne » . Dès lors, le Premier Ministre LEE et ses collaborateurs vont agir sur trois fronts pour se prémunir d'une perte de soutien de 135 REGNIER (Philippe T.), Singapour et son environnement régional, op.cit., p.19. 136 Idem, p.20. 137 DE KONINCK (Rodolphe), Singapour, op.cit., p.60.

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la population : tout d'abord, le recrutement des civil servants (fonctionnaires) va répondre à des exigences de compétence élevées pour garantir l'efficacité ; ensuite, les membres du gouvernement et de l'administration vont toucher une rémunération confortable en vue de limiter au maximum leur tentation de toucher des pots-de-vin ; enfin, la répression des corrupteurs et corrompus va être féroce avec la mise en place d'une politique de tolérance zéro qui va rendre la population confiante et solidaire de leurs dirigeants. LEE Kuan Yew revient longuement sur cet enjeu dans ses mémoires en y consacrant notamment un chapitre entier 138

intitulé ''garder le gouvernement propre'' : « Nous ressentions profondément la responsabilité d'établir un gouvernement propre et efficace. Lorsque nous prêtâmes serment dans le cadre d'une cérémonie tenue en juin 1959 dans la Chambre du Conseil, nous portions tous des chemises blanches et des pantalons blancs, pour symboliser pureté et honnêteté dans notre comportement personnel et notre vie publique139. La population n'en attendait pas moins de nous et nous étions résolus à ne pas la décevoir. (...) En 1963, nous avons rendu incontournable toute convocation des témoins appelés par le Bureau des Enquêtes Sur les Pratiques Corrompues (Corrupt Practices Investigation Bureau). En 1989, nous avons haussé le niveau des amendes pour corruption de $10.000 à $100.000 (...) et les cours de justice ont été autorisées à confisquer tout revenu attribuable à la corruption. (...) Nous avions établi un climat d'opinion suivant lequel la corruption était perçue par le public comme une menace à la société »140.

À partir de là, et qui plus est dans un contexte difficile, les dirigeants peuvent se permettre de demander à leurs administrés un comportement exemplaire et une abnégation à toute épreuve. Leur objectif est de « créer une société ''compacte'', [en] incitant les Singapouriens à s'adapter et à s'ajuster au changement, défini comme une nécessité permanente. L'affirmation suivante est typique de l'époque et dévoile clairement [la pensée de LEE Kuan Yew] : ''Ce qui est requis, c'est une communauté aguerrie, résolue, hautement éduquée et disciplinée. Créez une telle communauté et votre survie ici sera assurée pour des milliers d'années''. Cette exhortation, appliquée à tous les domaines, politique, bureaucratique et militaire, a eu des conséquences organisationnelles profondes et a engendré la société 141

[d'aujourd'hui] » . 138 Chapitre 12 : « Keeping the government clean ». 139 Le blanc est depuis ce jour la couleur-symbole du PAP. 140 LEE (Kuan Yew), Memoirs, op.cit., pp. 158, 160 et 163 (traduction). 141 CHANG (Heng Chee), The Structuring of the Political System, Singapour, 1989, p. 78-79 (traduction).

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La population répondant favorablement à cette sollicitation, les dirigeants politiques vont entretenir ce climat de sursis et ne vont pas cesser de mettre en avant les menaces pesant sur la survie du micro-État, que ce soit au niveau interne ou bien au niveau externe. Il faut en effet garder à l'esprit que « la stabilité des conditions extérieures qui préside au développement de l'emporium échappe au contrôle de ce dernier et Singapour doit oeuvrer inlassablement à réduire les risques qui pèsent sur sa fragilité. (...) [Une de ses stratégies] vise à se rendre indispensable [à ses partenaires] mais sans jamais pouvoir prétendre exercer la moindre influence sur l'évolution de la conjoncture internationale. Unique certitude, 142

Singapour contrôle pleinement une seule carte maîtresse: sa population » . Ainsi, la seule ressource indépendante dont puisse disposer la Cité-État demeure « la mobilisation et 143

l'organisation la plus cohérente possible de la société » .

Section 4 – La naissance d'une nation: cohésion et forces nées de l'adversité, faiblesses fondamentales et cohésion nationale

La rhétorique entretenue du sursis perpétuel, de l'état de siège permanent, de lutte pour la survie, si elle permet aux dirigeants singapouriens de mobiliser leurs concitoyens et de mener des politiques audacieuses sans trop de réticences de leur part, est également la « clef 144

de voûte de la construction nationale depuis 1965 » . En effet, l'un des outils de la viabilité économique et politique dont dispose la Cité devenue État est de former une communauté nationale très forte et cohérente, et ce malgré les difficultés rencontrées et l'extrême diversité de la population. À la poursuite de cet objectif majeur, LEE Kuan Yew et ses ministres GOH Keng Swee et RAJARATNAM

145

mettent en

place des campagnes de mobilisation populaire dont le thème est la survie de la République 142 REGNIER (Philippe T.), Singapour et son environnement régional, op.cit., p. 177. 143 Idem. 144 Id. 145 Successivement Ministre des Finances et Ministre des Affaires Étrangères.

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insulaire. « Cet effort permanent pour la défense de l'emporium et son inlassable adaptation aux événements extérieurs se transforment rapidement en une sorte d'idéologie nationale ; le syndrome de l'extrême vulnérabilité se traduit par une volonté du pouvoir d'embrigader la 146

société » . Cela est particulièrement visible dans le discours du Premier Ministre LEE à l'occasion du vingtième anniversaire de l'accession à l'indépendance. Dans un contexte de récession économique touchant Singapour et d'autres pays nouvellement industrialisés, le message qu'il adresse à ses concitoyens ressemble étrangement à celui de 1965 en abordant des thèmes comme la cohésion nationale, la vulnérabilité singapourienne, l'indispensable mobilisation de la population... C'est ainsi que l'affirmation de l'identité nationale singapourienne se fonde autour de cette question de la sécurité intérieure et extérieure de l'île. La Cité-État s'avère être doublement potentiellement instable: d'une part en raison de ses environnements géo-économique et géo-politique particuliers et changeants ; d'autre part à cause de la structure même de sa société. Avant-poste de la mondialisation, Singapour est directement dépendante des fluctuations économiques et de la « santé » du capitalisme internationalisé. Pierre angulaire d'un système économique régional où les interdépendances sont nombreuses et particulièrement sensibles, elle est directement affectée par l'évolution politique de ses voisins. D'un point de vue interne, sa population demeure profondément hétérogène car issue de vagues successives et massives d'immigration. L'absence de langue, de culture et de religion communes rend difficile un rassemblement durable de cette population s'il n'existe aucun projet fédérateur auquel toutes les entités de cette population puissent s'identifier. De plus, l'origine immigrée de cette population fait toujours peser un risque concernant l'allégeance politique de ses membres. Si l'organisation du bien-être matériel par le PAP permet un ordre social source de sérénité, aucune cohésion nationale forte n'est garantie pour autant. Il est alors important de donner à la population une « code de valeurs collectives auxquelles [elle] accepte de s'identifier de son plein gré ». Les responsables politiques vont alors forger l'identité nationale et la citoyenneté singapouriennes en organisant cette société « compacte » puisque seule la stabilité interne est potentiellement maîtrisable. En se prémunissant de fragilités internes, Singapour tend à reporter sa seule source d'instabilité sur son environnement externe. Le raisonnement en vient à s'auto-entretenir: la situation de la Cité-État est hautement instable du fait de son environnement extérieur (géo-économique, géo-politique) et de sa structure interne (société hétérogène) ; comme l'instabilité externe est difficilement maîtrisable, il s'agit de minimiser 146 REGNIER (Philippe T.), Singapour et son environnement régional, op.cit., pp. 177-178.

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au maximum les faiblesses internes en créant une société « compacte » ; le moyen de créer une telle société est de la réunir autour du thème de la lutte pour la survie ; on entretient alors l'idée de l'instabilité conjoncturelle et structurelle pour en revenir à la conclusion qu'il faut agir sur ce qu'on peut maîtriser : les faiblesses internes... C'est en exploitant ses faiblesses internes que Singapour va parvenir à forger son identité nationale : ainsi, l'édification d'une société multiraciale fondée sur la méritocratie et prenant en charge sa propre défense forme 147

« l'ultime levier de sécurisation intérieure et extérieure »

de la petite République insulaire.

La mise en avant de la multi-racialité a trois effets positifs directs sur la cohésion nationale. En premier lieu, la mise en place d'un espace économique, politique et social multiracial répond à un objectif de sécurisation intérieure unitaire. En d'autres termes, assurer une parfaite égalité entre les différentes franges ethniques de la population permet une société harmonieuse et dépassant ses clivages. De plus, elle a pour but de rendre la population imperméable à toute vague nouvelle d'agitation communautariste dans la péninsule, afin d'éviter que ne se reproduise la situation de l'été 1964, quand des émeutes à caractère racial se propagèrent de la Malaisie à Singapour. Ensuite, cette politique de la multiracialité répond à un objectif de sécurisation extérieure puisque toute domination oppressive de la majorité chinoise sur la majorité malaise – respectivement 75 et 15% de la population – ne saurait être acceptée par la Malaisie et l'Indonésie. La multiracialité est en quelque sorte une garantie pour Singapour, une manière de tempérer l'hostilité de ses plus proches voisins à son égard. Enfin, la politique multiraciale, en créant un large consensus, devient une des 148

composantes majeures de l'intégration nationale .

Cette nécessité d'une politique de la multiracialité a été développée pour la première fois par LEE Kuan Yew lors de son discours devant le Malayan Forum à Londres en janvier 1950. Elle est ensuite devenue le corps de la doctrine politique du PAP qui n'a cessé de se battre pour que le projet de « Grande Malaisie » repose sur ce principe. Le parti et ses leaders ont revendiqué jusqu'à l'exclusion de Singapour de la fédération en 1965 la mise en place d'une « Malaisie malaisienne » (Malayan Malaysia) en lieu et place d'une « Malaisie 147 REGNIER (Philippe T.), Singapour et son environnement régional., op.cit., p. 191. 148 CLAMMER (John), Singapore : ideology, society and culture, Singapour, Chopmen, 1985, pp. 107-117.

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149

malaise » (Malay Malaysia) . À noter que le lien étroit entre multiracialité et sécurité peut être constaté à travers l'existence d'une Sedition Ordinance qui fait de toute agitation communautariste une « tentative de sédition menaçant la sécurité de Singapour » et est donc 150

passible de sanctions pénales parmi les plus sévères . L'usage de la langue anglaise comme lingua franca constitue aujourd'hui l'un des outils les plus efficaces de l'entretien de la cohésion nationale. Si le multilinguisme permet à chacun de conserver son héritage culturel propre et prémunit d'une assimilation chinoise, le recours à l'usage de l'anglais comme première langue est un vecteur de l'identité singapourienne. L'éducation se fait essentiellement en Anglais et chaque élève suit deux cours d'apprentissage de langues : l'un en anglais, l'autre dans la langue dite « maternelle ». En effet, n'ayant aucune coloration ethnique, l'Anglais en devient le symbole de la multiracialité de la société et constitue un instrument de communication égalitaire. De plus, son usage renforce la vocation internationale de la Cité-État. En étant le lieu d'apprentissage de l'Anglais, l'école contribue grandement à entretenir cette cohésion nationale. Il s'agit également d'un lieu de mixité sociale et raciale où les premiers contacts se nouent entre des populations d'origines ethniques différentes. L'école joue également pleinement son rôle identitaire en forgeant le sentiment national et en préparant à la citoyenneté. En effet, les programmes et manuels scolaires – notamment 151

d'histoire

– sont organisés autour des thèmes de la construction nationale et de la 152

vulnérabilité du pays . L'école est organisée de façon à être une vitrine de la méritocratie sur laquelle repose la multiracialité, mais aussi un instrument de l'élitisme prôné par LEE Kuan Yew afin de mobiliser l'ensemble de la société pour la survie de la petite République. On peut noter que le concept de méritocratie a été théorisé en 1970 par le Ministre des Affaires Étrangères RAJARATNAM: il s'agit de faire prévaloir l'ascension sociale de chacun selon ses capacités intellectuelles, son goût de l'effort et du travail, et de faire que les succès 153

personnels soient totalement indépendants de l'origine ethnique, culturelle ou religieuse .

149 « The first problem we face is that of racial harmony between Chinese and Malays... The prerequisite of Malayan independence is the existence of a Malayan society, not Malay, not Malayan Chinese, not Malayan Indian, not Malayan Eurosian, but Malayan, one that embraces the various races already in the country ». LEE Kuan Yew, lors de son discours devant le Malayan Forum à Londres en Janvier 1950. 150 Voir Sedition Ordinance, Singapore Gazette (Acts), Act No 3, Section 4, 14 janvier 1966. 151 Voir par exemple le manuel: « Understanding Our Past : Singapore, From Colony to Nation », Federal Publications, Curriculum Planning & Development Division – Ministry Of Education, Singapour, 1999. 152 Voir encadré des pages suivantes. 153 Cf. articles parus dans The Straits Times des 13 avril et 10 mai 1970.

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L'éducation au service de la construction nationale. L'ensemble du manuel d'histoire qui m'a été gracieusement offert par un étudiant singapourien rencontré lors de mon séjour est construit sur le thème de la construction de l'identité nationale. Le titre du manuel est à lui seul évocateur: « Singapour, de la colonie à la nation ».

« Understanding Our Past : Singapore, From Colony to Nation », Federal Publications, Curriculum Planning & Development Division – Ministry Of Education, Singapour, 1999.

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On peut noter que la période historique couverte débute en 1819 avec l'arrivé des colons britanniques sur l'île et que seulement quelques pages évoquent la pré-existence de Singapour à l'arrivée de RAFFLES.

Il est frappant également de remarquer l'usage redondant de la première personne du pluriel, et ce tout au long des chapitres. Cela fait du manuel davantage un livre de témoignage qu'un livre d'histoire relatant une succession de faits historiques que l'on se doit de connaître. À titre personnel, il me semble que le registre employé aide les écoliers singapouriens à s'approprier leur propre histoire tant elle semble faire partie de l'héritage commun de chacun. Enfin, l'ensemble des thèmes développés et leur formulation n'est qu'une reprise des grandes rhétoriques développées par le gouvernement afin d'élaborer l'identité singapourienne: « notre vulnérabilité », « nos annés sombres », « notre route vers l'indépendance », « construire notre nation ».

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Autre instrument essentiel de la cohésion nationale : le service national. Tous les hommes sont concernés par l'obligation d'effectuer leur service militaire, et celui-ci doit en général être effectué avant l'entrée éventuelle à l'université. Très rigoureux, il dure entre vingtquatre et trente mois en fonction du niveau de préparation des participants et fait de chaque Singapourien un véritable « citoyen-soldat ». Une fois effectué, il inclut une obligation de servir dans la réserve et impose donc jusqu'à l'âge de cinquante ans environs des entraînements réguliers (plusieurs jours à quelques semaines par an). Il est l'occasion d'un brassage très important des différentes ethnies constituant la population et d'un apprentissage de valeurs fondamentales comme la tolérance et la multiracialité ou encore de l'obligation de vigilance à l'égard de la grande vulnérabilité militaire de l'île. Le certificat décerné à l'issue de ce service long et exigeant atteste de la « bonne citoyenneté » des participants. Ainsi l'armée et ses cadres veillent-ils au maintien de la cohésion nationale et ont une fonction de discipline sociale. De plus, leur insertion dans la vie économique, sociale et politique

154

garantit une

155

certaine stabilité intérieure . Le recours à une armée de conscription devant répondre aux exigences que l'on attend d'une armée professionnelle – avec utilisation de matériel ultra-moderne et préparation physique intensive – constitue le fondement du concept de « défense totale » développé par les dirigeants singapouriens. Si tout homme est citoyen-soldat et donc susceptible de prendre part activement aux combats en situation de conflit armé opposant Singapour à toute autre 156

puissance étatique , l'ensemble de la population est concerné par la défense de l'île qui serait alors transformée en véritable forteresse. L'idée est de pouvoir mobiliser la population entière 157

autour de la défense active de l'île en moins de vingt-quatre heures . Aux côtés des troupes assurant la défense militaire, la défense civile (assistance aux blessés, prise en charge des dégâts matériels affectant les voies de communication...) est assurée par des volontaires. Chaque travailleur est un acteur incontournable de la défense économique qui consiste en la mobilisation de l'économie et de son appareil productif en vue d'assister la défense militaire. Mais tout citoyen est également acteur de la défense sociale et psychologique qui consiste en la lutte contre la subversion interne ou étrangère. Le concept de « défense totale » n'est autre que le résultat de la sacralisation de la lutte pour la survie et de la volonté des dirigeants de 154 L'actuel Premier Ministre LEE Hsien Loong était, avant de prendre ses fonctions, le numéro trois de l'ÉtatMajor singapourien. 155 REGNIER (Philippe T.), Singapour et son environnement régional., op.cit., p. 196. 156 À ce sujet, nous avons déjà abordé plus avant les propos du Ministre GOH Keng Swee adressés au Conseil de Défense. 157 « Defence is every Singaporean's business » (« La défense est l'affaire de tous »). YEO NING HONG, Ministre de la Défense.

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pousser les citoyens à rester mobilisés. Il est intéressant de souligner que ce principe de « défense totale » a été élaboré au début des années 1980 quand Singapour rencontrait ses premières vraies difficultés économiques depuis son accession à l'indépendance en 1965. En novembre 1984, le Ministre RAJARATNAM déclarait dans les colonnes du journal singapourien The Straits Times que chaque Singapourien devait se préparer à de nouveaux défis en ces termes: « Il y a des menaces, et il y aura toujours des menaces car l'histoire a toujours été faite de menaces. Le plus important est donc de prendre nos précautions avant que ces menaces ne deviennent ingérables... La leçon que chaque Singapourien doit retenir est qu'il ne faut pas adopter une philosophie selon laquelle "tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes, soyons insouciants" »158.

Cette déclaration faisait écho à une publication du Ministère de la Défense de 1981 qui affirmait que le peuple de Singapour ne devait pas croire que l'état de paix et de prospérité dont ils jouissaient depuis quinze ans avait vocation à durer indéfiniment, mais qu'au contraire la volatilité de la situation régionale et internationale prouvait le contraire. C'est pourquoi la 159

nation devait se préparer à n'importe quelle éventualité .

158 « There must be threats, and there will always be threats because history has always been of threats. So most important is... take precautions long before the threat becomes unmanageable... So one lesson that Singaporeans must learn is please, don't build a philosophy that the world is fine, that it consists of saints, and therefore let's have a good life ». RAJARATNAM in « Prepare for new threats », The Straits Times, 20 novembre 1984. 159 « The people of Singapore must never assume that peace and prosperity such as they have enjoyed for the last 15 years will continue indefinitely, the volatility of the regional and international situation proves otherwise, and this nation must be prepared for any contingency ». Ministry of Defence, The Singapore Armed Forces, Singapore, 1981, p. 33.

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Troisième Partie ÉLÉMENTS D'HISTOIRE IMMÉDIATE: LES BASES CONTEMPORAINES DE LA SOCIÉTÉ SINGAPOURIENNE

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L'évolution défavorable de la conjoncture économique ces dernières décennies avec les crises pétrolières de 1973 et 1979, la récession économique de la mi-80, la crise asiatique de 1997-98, l'explosion de la « bulle internet » au début des années 2000, et surtout la crise actuelle des subprimes ont mis Singapour face aux limites de son système de croissance et de développement. Le retour à une situation d'incertitudes économiques a poussé les gouvernements des pays asiatiques les plus dynamiques à se remettre en question. Les crises successives affectant le capitalisme mondialisé, soudaines dans leur apparition et fulgurantes dans leur expansion, ont profondément bousculé les populations. Mais parallèlement, des États comme la Chine ou encore le Vietnam, idéologiquement réticents à jouer le jeu de la mondialisation, ont fini par céder face aux bienfaits apparents du système globalisé, confortant ainsi le modèle, malgré la crise. Si Singapour est l'un des pays asiatiques ayant le mieux su gérer la crise – ce qui a conduit à conforter le rôle de l'État alors même que celui-ci était montré du doigt chez ses voisins – son modèle économique a montré une vulnérabilité certaine qui pourrait peser à l'avenir. Parallèlement, d'un point de vue politique, l'avènement du terrorisme international a eu les mêmes effets: mise en exergue des faiblesses singapouriennes mais renforcement du système en place...

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Chapitre 1 Crise asiatique: le modèle singapourien à l'épreuve

Section 1 – Le retour des périls ou Singapour face à ses faiblesses fondamentales

Les krachs pétroliers de 1973 et 1979 ont fait naître de réelles inquiétudes au sein de la Cité-État du fait de sa grande dépendance en matière énergétique mais également du fait de sa stratégie économique consistant à devenir l'une des premières plate-formes mondiales de raffinage du pétrole. À cette inquiétude s'est ajoutée une réelle menace de déclin économique puisqu'en 1985, la petite île fait face à sa première crise sérieuse depuis son accession à 160

l'indépendance. Pénalisée par la croissance subitement en berne de ses voisins , l'économie singapourienne s'enfonce dans la récession. Alors que l'expansion économique de l'île se situait autour de 9,7% en moyenne par an depuis 1965 et n'était jamais tombée sous la barre 161

des 4%, le taux de croissance réel du PIB devint négatif en 1985 (-1,7%) . Malgré un net 162

163

recul lors des élections législatives de 1984 , maintenu en 1988 , le PAP est resté confortablement au pouvoir et l'évolution défavorable de la conjoncture économique n'a eu au final que peu d'impacts sur la situation politique, si ce n'est l'organisation presque artificielle d'une opposition parlementaire par quelques retraits de dernière minute de candidats du PAP, compensée par un resserrement du contrôle de la presse par des opérations successives de 164

concentration . 160 On peut expliquer la situation de la Malaisie et de l'Indonésie par le net recul de leurs exportations en produits de base et en énergie. 161 RIGG (Jonathan), Singapore and the recession of 1985, Asian Survey, Vol. 28, No. 3, Mars 1988, pp. 340352. 162 75,5% des voix en 1980 contre 62,9% en 1984. 163 61,7% des voix 164 Disparition par exemple du Singapore Monitor en juillet 1985.

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Une nouvelle crise, plus répandue cette fois, touche les pays asiatiques en 1997-1998, dont Singapour. Un effet de dominos va faire se propager la crise

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monétaire à une vitesse

fulgurante: en moins de deux semaines (juillet 1997), la Thaïlande, les Philippines et la 166

Malaisie prennent la décision de laisser « flotter » leur monnaie qui s'effondrent tour à tour . Le mois suivant, l'Indonésie se laisse emporter, puis c'est au tour des dragons asiatiques: Taïwan, Singapour, Corée du Sud et Hong Kong de sombrer, détériorant gravement la situation financière des banques et entreprises régionales. Même si les monnaies coréenne et singapourienne résistent mieux que les autres, la fuite des capitaux et des investisseurs transforme cette crise monétaire en crise boursière. Le 28 août 1997, les bourses de la région chutent successivement, notamment à Manille et Hong-Kong. La Thaïlande et la Malaisie sont les pays les plus gravement touchés par la crise, rapidement suivis par l'Indonésie puis la Corée du Sud. Singapour subit le contre-coup de la dépression mais tente de profiter de la crise alors que celle-ci s'étend à d'autres pays émergents non-asiatiques comme le Brésil, l'Argentine ou encore l'Inde. Le Fonds Monétaire International (FMI) doit successivement intervenir en Thaïlande (28.07.97), Indonésie (08.10.97) et Corée du Sud (21.11.97) et la 167

région menace d'être politiquement déstabilisée du fait de l'ampleur de la crise . Le 21 mai 1998, le Président indonésien SUHARTO se retire et laisse sa place à Jusuf HABIBIE. Les dirigeants singapouriens surveillent de près la situation politique de leurs voisins, craignant une contagion de la contestation. La crise économico-politique se propage bientôt à la Russie. La baisse de la demande mondiale et la chute des cours des matières premières et des 168

hydrocarbures affecte sérieusement le commerce international

et finit de faire de cette crise

asiatique une crise mondiale, même si au final l'impact de celle-ci touchera davantage les pays d'Asie et les pays émergents que les puissances industrialisées du Nord.

165 Cf. annexe No 14 (« Le triangle de la crise asiatique »). 166 Cf. annexe No 15 (« Évolution des taux de change de quelques monnaies asiatiques contre le dollar américain, 1995-2000 »). 167 TERTRAIS (Hugues), Asie du Sud-Est: enjeu régional ou enjeu mondial?, Paris, Gallimard, 2002, p. 72. 168 Cf annexe No 16 (« Le commerce des marchandises des économies dans la crise, 1995-2000 »).

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Section 2 – Réaffirmation et re-légitimation de l'État

Singapour est, du fait de son économie axée sur les échanges, touchée par la crise, mais le gouvernement parvient à absorber les impacts de celle-ci, notamment en demandant à la population de joindre son effort aux politiques mises en oeuvre pour les atténuer. C'est ainsi que les travailleurs singapouriens consentirent une baisse temporaire de leurs salaires pour sortir au plus vite de la spirale de la crise. Si Singapour négocia le virage de la crise asiatique de 1997-1998 avec plus d'aisance que ses voisins et que son économie n'en sortie qu'égratignée alors même qu'elle aurait dû, compte-tenu de sa structure, en sortir durement éprouvée, elle laissa cependant des traces durables. Tout d'abord, son amplitude mais surtout sa soudaineté ne manquèrent pas de marquer les esprits en rendant tangibles les risques de déclin économique. La crise redonna en quelque sorte du crédit aux politiques prônant la nécessité de ne pas croire en un avenir perpétuellement fondé sur l'essor économique et la stabilité politique. Pour la première fois 169

depuis 1965

le spectre d'une possible décadence refait son apparition d'une façon tangible et

la population singapourienne peut constater ses affres chez leurs voisins les plus proches. La théorisation de l'état de siège permanent et de lutte permanente pour la survie trouve un nouvel argument. Pour preuve que les esprits ont été durablement et fortement marqués par ces années 1997-1998, Rodolphe de KONINCK fait remarquer qu'avant la crise, « Singapour comptait parmi les pays au monde où le pourcentage de la population possédant des actions en bourse était le plus élevé, soit 54% selon les données officielles [et que] ce chiffre tout à fait exceptionnel avait (...) fait un bond en avant impressionnant entre 1993 et 1998, passant de 8% à 54% ». En 2003, ce taux chute à 24%. Par ailleurs, la part de la population détenant des investissements en devises étrangères ou dans des fonds d'investissements est passée de 3 à 170

12% entre 1998 et 2003 . Ces chiffres montrent un bouleversement des comportements économiques des citoyens singapouriens qui, d'une part, ont perdu confiance dans le 169 La récession de 1985 fut aussi un signal, mais son ampleur demeurait limitée, tout comme son étendue: il ne s'agissait pas d'une crise mondiale mais de difficultés économiques particulières et géographiquement localisées. 170 DE KONINCK (Rodolphe), Singapour, op.cit., pp. 117-118.

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capitalisme financier et, d'autre part, ont pris conscience des risques de l'interdépendance des économies à un niveau mondial et ont donc décidé de diversifier leurs placements financiers en vue de les sécuriser au maximum. La raison pour laquelle le gouvernement réussit à gérer la crise et à limiter au maximum son impact vient principalement du fait de la bonne santé de l'économie singapourienne avant l'émergence des difficultés et du sang-froid de ses dirigeants. En effet, deux raisons peuvent expliquer pourquoi certains pays voisins de Singapour ont sombré si vite dans les plus grandes difficultés. Tout d'abord, ces derniers n'avaient pas toujours les armes économiques pour pouvoir endiguer la crise, celle-ci mettant à jour de grandes faiblesses structurelles. L'exemple le plus significatif est la Thaïlande, l'épicentre du marasme. Alors que le taux de croissance avoisinait les 10% avant 1997, le pays reposait sur de nombreux déséquilibres: fort déficit de la balance des paiements, spécialisation dans la production de produits à faible valeur ajoutée du fait d'un développement technologique resté embryonnaire, bulle immobilière, collusion entre l'État et les milieux d'affaires, etc.

171

En comparaison, Singapour disposait d'investissements

relativement sécurisés et d'une monnaie plus forte, et sa croissance reposait sur une production de produits à plus forte valeur ajoutée, et donc plus recherchés et plus facilement exportables en dépit de la crise. Ensuite, les pays les plus durement ébranlés par la crise le doivent pour certains à une mauvaise gestion économique initiale de leurs gouvernements et par la multiplication de leurs erreurs au cours de la propagation des difficultés. L'exemple le plus révélateur reste l'Indonésie: même si le pays jouit d'une croissance avoisinant les 7% avant 1997, celle-ci prend place dans un pays particulièrement corrompu où l'État et ses dirigeants favorisent telle 172

ou telle entreprise ou tel groupe financier par pur clientélisme . De plus, aucune réglementation financière n'a été mise en place, ce qui laisse libre cours aux opérations les plus douteuses. Quand la crise touche l'Indonésie, le Président SUHARTO multiplie les plans incohérents, comme le creusement du déficit budgétaire. Les mesures prises ont un impact catastrophique sur l'économie du pays et ne font qu'aggraver la crise. L'inflation et .

l'endettement explosent, faisant de l'Indonésie le pays le plus touché par la crise.

171 Voir la publication du Woodrow Wilson International Center for Scholars d'octobre 2007: « Ten years after: Revisiting the Asian Financial Crisis ». 172 Michel CAMDESSUS, alors directeur du FMI, parlera de « relations incestueuses entre l’État, les banques et les entreprises » (bad governance).

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Dès lors, deux phénomènes convergent à Singapour: l'État, au vu du contexte, réaffirme sa légitimité à prendre en main le destin de sa population, à « planifier autoritairement son 173

bien-être »

et y voit une occasion de rafraîchir sa théorie de lutte pour la survie ; la

population, en comparant sa situation à celle de ses voisins asiatiques, voit en son gouvernement un gestionnaire efficace, qui prône une thématique se vérifiant dans les faits (lutte pour la survie, fragilité des acquis...) et apte à gérer les situations de crise. Le statut de 174

« nanny State »

de Singapour ne s'en trouve que renforcé. L'autoritarisme étatique dont elle

a fait preuve n'a pas été remis en cause, contrairement à ce qui se passe dans des pays comme l'Indonésie ou la Thaïlande. Alors que la CNUCED – Conférence des Nations Unies pour le Commerce et le Développement – invite dans son rapport annuel antérieur à la crise en septembre 1996 à s'inspirer du modèle de croissance asiatique reposant sur des États forts acteurs du développement, ce modèle est finalement montré du doigt au vu des conséquences néfastes de leur intervention. C'est ainsi qu'au sortir de la crise le FMI considérera qu'il devient impératif de reconsidérer le rôle de ces États autoritaires qui, s'ils favorisèrent un développement intensif lors de leur accession à l'indépendance, tendent désormais à mener 175

des actions contre-productives . Cette critique semble ne pas pourvoir s'appliquer au cas de Singapour.

173 Cf REGNIER (Philippe T.), Singapour et son environnement régional, op.cit., p. 179. 174 « État-nounou ». 175 TERTRAIS (Hugues), Asie du Sud-Est, op.cit., pp. 50 et 77.

93


Chapitre 2 L'avènement du terrorisme international ou la validation par les faits de l'autoritarisme protecteur

Section 1 – La vulnérabilité de la Cité-État face au terrorisme international

Ardent défenseur du libéralisme économique sans lequel aucune viabilité ne serait possible, Singapour fait figure de fleuron du capitalisme mondialisé et avocat du « Nord » et de l'ensemble des pays développés qui prônent ce mode de développement. La petite République insulaire, parce qu'elle est un des centres névralgiques de la mondialisation, est une cible potentielle pour toute attaque terroriste qui viserait à déstabiliser les grands pays industrialisés. En effet, la concentration sur ce petit territoire des plus grands intérêts nationaux de pays comme les États-Unis, le Royaume-Uni, la France ou encore l'Espagne, et ses liens historiques avec Israël, tous désignés comme ennemis par la nébuleuse islamiste AlQaïda, fait craindre un attentat qui aurait une porté symbolique très forte. Déjà sous la pression de possibles actions armées lorsque l'agitation communiste couvait puis directement menacée par la politique de Konfrontasi indonésienne, le phénomène de l'action terroriste n'est pas nouveau pour la Cité-État. En effet, le 10 mars 1964, une bombe explosa dans le bâtiment de la Hong-Kong and Shanghai Bank – aujourd'hui connu sous le nom de MacDonald House – à Orchard Road, la plus importante avenue du centre. Cet attentat, oeuvre de saboteurs indonésiens, provoqua la mort de deux personnes et au moins

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trente-trois personnes furent blessées. Ayant pour but de semer la panique au sein de la population, ces attaques se multiplièrent mais l'attentat à la bombe d'Orchard Road – le 29ème du genre – fut le plus important et le plus meurtrier de toute la Konfrontasi. Il marqua durablement les esprits des générations ayant connu cette période agitée de l'histoire de Singapour, à commencer par les responsables politiques ayant dû gérer ce climat de tension. Une unité anti-terroriste fut créée au sein de la police et les deux saboteurs

176

furent arrêtés

puis pendus le 17 octobre 1968. Mais Singapour n'est pas une cible potentielle du terrorisme international uniquement car il s'agit d'un lieu de rencontre des intérêts économiques des pays les plus influents du monde. La Cité-État est en outre un allié fidèle des États-Unis, de l'Australie et de la Nouvelle-Zélande, un partenaire privilégié du Royaume-Uni et entretient de très bonnes relations avec les pays européens en général, la France en particulier. Ses dirigeants ont à plusieurs reprises fait part de leur sympathie à l'égard de l'État d'Israël qu'ils reconnurent dès le mois de mai 1969. L'étroite coopération qu'elle développe avec ces pays ne se limite pas au seul domaine économique: d'importants accords militaires lient Singapour à ces puissances, en matière de défense (facilités accordées à l'US Navy pour ce qui est du mouillage de ses bâtiments de guerre), d'armement (F16 américains, Mirages et Frégates françaises, chars israëliens...) et de formation militaire (États-Unis, France et Nouvelle-Zélande en particulier). De plus, les services de renseignements coopèrent très largement en ce qui concerne le terrorisme international et le gouvernement singapourien a accordé à Washington son total soutien dans la lutte que les Américains mènent contre Al-Qaïda, notamment en traquant ses opérations financières. Enfin, du fait de sa forte population malaise (environ 15% de la population totale), l'Islam est bien implanté à Singapour. L'île est voisine de l'Indonésie, le plus grand pays musulman au monde qui compte près de 240 millions d'habitants dont 86,1% de 177

musulmans , de la Malaisie et des Philippines où opèrent des mouvements séparatistes d'obédience fondamentaliste.

176 Harun SAI et Osman Hj MOHD ALI, membres du Korps Komando Angkatan Laut. 177 Estimations de la CIA pour l'année 2008.

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La menace est réelle puisqu'en janvier 2002 la police singapourienne a démantelé un réseau du groupe islamiste Jemaah Islamiyah178: les treize individus arrêtés, de paisibles hommes d'affaires ou ingénieurs, préparaient depuis cinq ans des attentats contre des intérêts occidentaux, américains avant tout. Ces attaques visaient entre autre des navires américains en stationnement sur l'île ainsi qu'une station de métro fréquemment empruntée par les GIs. Huit de ces membres étaient suspectés d'avoir séjourné en Afghanistan. Il existerait aussi d'autres cellules fondamentalistes dans toute l'Asie du Sud-Est regroupant plusieurs centaines de militants ayant combattu les troupes soviétiques en Afghanistan durant les années 1980. Il reste malgré tout difficile de savoir quels liens entretiennent ces mouvements avec Al-Qaïda, mais il n'en demeure pas moins qu' « en Indonésie les Laskar Jihad ne seraient pas sans liens avec les réseaux philippins d'Abu Sayyaf, célèbres depuis leurs prises d'otages occidentaux en 179

2000 » . Le risque de voir ces réseaux muer en mouvement intégriste transnational n'est pas nul, comme le prouvent les liens autrefois tissés entre les leaders d'Abu Sayyaf et la Libye puis les Talibans. Déjà en décembre 2001 une quinzaine de personnes se réclamant du Jemaah Islamiyah et suspectées de planifier une série d'attentats avaient été arrêtées à Singapour. Les plans des terroristes visaient les installations et personnel diplomatiques des États-Unis, du RoyaumeUni, de l'Australie et d'Israël basées sur l'île. Une menace plus récente a été récemment révélée par le juge d’instruction anti180

terroriste français Jean-Louis Bruguière dans une interview publiée par le Financial Times : « Nous avons des éléments d’information qui nous font penser que des pays de la région, spécialement le Japon, peuvent être la cible [d'attaques d'Al-Qaïda]. (...) Toute attaque contre un marché financier comme le Japon aurait mécaniquement un impact économique important sur la confiance des investisseurs. D’autres pays dans la région, comme Singapour et l’Australie, sont aussi des cibles potentielles ».

178 À noter que Bali fut victime d'un attentat terroriste le 12 octobre de la même année. Il coûta la mort à 202 personnes et 209 autres furent blessées. Les victimes étaient pour la plupart des touristes australiens. L'attaque fut également revendiquée par le réseau Jemaah Islamiyah. 179 TERTRAIS (Hugues), Asie du Sud-Est, op.cti., p. 177. 180 Cf. publication sur le site « Géoscopies » du 7 sept. 2005.

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Par ailleurs, certains spécialistes comme Hugues TERTRAIS mettent en garde contre une éventuelle mutation de l'islamisme radical en « internationale des pauvres dont Al-Qaïda constituerait l'avant-garde ». Singapour pourrait alors rassembler contre elle une rancoeur aiguë et devenir la cible d'hostilités. D'ailleurs, sa prospérité agace déjà souvent dans la région.

Section 2 – Vers l'état de siège permanent et légitimé

La menace terroriste pesant sur Singapour est réelle et a conduit à un resserrement du contrôle de la population. Celle-ci, consciente d'être une cible potentielle, semble dans sa majorité cautionner l'omniprésence de l'État qui veut contrôler pour protéger. Mais la menace terroriste n'est pas la seule qui alimente les peurs des Singapouriens. La crise du SRAS

181

initialement appelé « pneumopathie atypique » – du début des années 2000 a également marqué les esprits et alerté la population sur les dangers qu'une épidémie de ce type comporte pour une population de plus de quatre millions de personnes regroupées sur un si petit territoire, insulaire qui plus est. La menace terroriste et la crise du SRAS ont eu deux effets identiques: d'une part responsabiliser la population et d'autre part justifier un paternalisme étatique. Concernant le risque d'attentats, la population est en permanence sollicitée pour faire preuve de la plus grande vigilance possible. Dans les rames du métro, des écrans font défiler en boucle des images des derniers attentats islamistes dans le monde: New-York et Washington le 11 septembre 2001, Madrid le 11 mars 2004, Londres le 7 juillet 2005, Bali le 1er octobre 2005... Une vidéo présente le comportement à adopter au cas où un individu suspect viendrait à abandonner son sac dans un wagon ainsi que la marche à suivre pour l'évacuation d'urgence. Des affiches d'appel à la vigilance trônent au-dessus des portes et banquettes, certaines affirmant que dans l'adversité, les Singapouriens feront front ensemble et qu'aucun attentat perpétré sur l'île ne réussira à plonger la Cité dans le chaos.

181 Syndrome Respiratoire Aigu Sévère.

97


Si les efforts pour éduquer la population quant aux réflexes à avoir afin de prévenir au maximum tout acte terroriste ne suffisent pas encore à la faire se sentir prête à affronter un tel événement, cette campagne permanente de mobilisation semble porter ses fruits. Ainsi, un 182

sondage publié par The Straits Times en février 2005

révèle que 73% des citoyens

interrogés considèrent le terrorisme comme une réelle menace pour la sécurité nationale, alors qu'ils étaient 67% deux ans plus tôt. Si moins d'un sondé sur deux (46%) estime savoir comment réagir dans l'éventualité d'une attaque à la bombe, neuf sur dix affirment que les Singapouriens sauront rester unis quelque soit leur race ou leur religion dans pareille situation. Ils étaient huit en 2003. Pour rassurer la population, les autorités ont renforcé les patrouilles de police dans les lieux sensibles et développé un important réseau de vidéo-surveillance, notamment dans les stations de métro et dans les rames. L'enquête révèle que presque neuf Singapouriens sur dix (88%) ont confiance en leur gouvernement car celui-ci a pris les mesures nécessaires pour se prémunir et gérer une éventuelle attaque alors qu'ils n'étaient que sept sur dix (72%) à tenir les mêmes propos lors de la précédente enquête. Enfin, 74% des sondés affirment que malgré la menace terroriste, Singapour demeure la ville la plus sûre au monde, contre 61% deux ans auparavant. À noter que cette enquête a été réalisée sur un échantillon représentatif de 519 personnes dans la semaine suivant les attentats à la bombe ayant coûté la vie à une cinquantaine de Londoniens le 7 juillet 2005 . Elle fut réalisée afin d'évaluer si les attitudes vis-à-vis de la menace terroriste avaient évolué depuis le dernier sondage de 2003, sondage qui avait fait suite aux annonces faites par le gouvernement après l'arrestation de 31 membres du réseau Jemaah Islamiyah et la révélation de leurs projets d'attentats. La lutte anti-terroriste menée par Singapour ne repose pas seulement sur la mise en place de campagnes de prévention, la multiplication des patrouilles, l'organisation de plans de crise ou encore la traque des opérations financières des cellules fondamentalistes. Les efforts du gouvernement pour amorcer le dialogue entre les communautés de l'île fait qu'aujourd'hui musulmans et non-musulmans peuvent évoquer le terrorisme islamiste sans qu'il existe de doute concernant la cohésion de la société dans leur esprit. Mais les autorités singapouriennes peuvent aussi s'appuyer sur l'Internal Security Act, texte législatif leur octroyant la possibilité de procéder à des arrestations préventives sans limite de durée d'internement ni obligation de 182 Cf. annexe No 17 (« Les Singapouriens resteront unis face à la terreur »).

98


jugement. C'est cette procédure héritée du temps des menaces d'agitation communiste et jamais abrogée dans les textes depuis qui permit de déjouer les attentats planifiés par le réseau Jemaah Islamiyah. Malgré sa légalité, son maintien demeure un sujet de discorde entre le PAP et son opposition et est régulièrement montrée du doigt par les organisations de défense des droits de l'Homme car liberticide. Il en est de même pour ce qui est de la pratique d'installer des micros dissimulés dans les lieux « sensibles », à commencer par les lieux de cultes. Mais une majorité de Singapouriens semble considérer que ces pratiques restent des armes essentielles et efficaces de la lutte anto-terroriste. Concernant les risques d'épidémie, la crise du SRAS et les menaces constantes liées à la dengue ou encore la malaria ont poussé les autorités à resserrer leur contrôle sur la population sans pour autant que celle-ci y voit une ingérence illégitime dans la vie privée. Selon l'Institut Pasteur, le SRAS est « la première maladie grave et transmissible à émerger en ce XXIème siècle ». L'épidémie s'est déclarée en Chine fin 2002 avant de se propager au niveau mondial l'année suivante. Plus de 8.000 cas ont été détectés, causant la mort de près de 800 personnes à travers le monde. L'ensemble de la communauté internationale se mobilisa à la suite de l'alerte mondiale déclenchée le 12 mars 2003 par l'Organisation Mondiale de la Santé (OMS) et l'épidémie a pu être endiguée grâce à des mesures d'isolement et de quarantaine et l'identification rapide de l'agent causal du SRAS. La dengue et la malaria sont quant à elles des maladies potentiellement mortelles dans leurs formes les plus graves. Elles sévissent en milieu tropical et sont transmises essentiellement par les moustiques porteurs des virus. Le gouvernement de Singapour a multiplié les mesures de précaution comme par exemple le contrôle de la température corporelle à l'aéroport pour ce qui est du SRAS ou encore la destruction des gîtes à moustiques en éliminant les eaux stagnantes. Les autorités sanitaires 183

organisent très régulièrement des campagnes d'information

et de prévention invitant les

citoyens à signaler tout comportement contraire aux mesures de précaution, comme par exemple le laxisme concernant cette destruction des gîtes à moustiques. L'ampleur des menaces et leur constante mise en avant par les autorités contribue à maintenir la population dans un état de peur permanente. Cette mise en avant peut parfois paraître démesurée, comme lorsque le Ministre des Affaires Étrangères George YEO sousentend à la suite des attentats de Londres que Singapour ne saurait échapper à une attaque du même ordre: « Nous ne pouvons jamais être sûr à 100% [que les mesures prises soient

183 Cf annexe No 18 (« Site de crise du gouvernement singapourien »).

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184

suffisantes], et un jour ou l'autre quelque chose de terrible arrivera » . De même, le Premier Ministre de l'époque GOH Chok Tong déclara pendant la crise du SRAS: « Si nous échouons à gérer le SRAS à Singapour, cela deviendra la crise la plus grave que notre pays aura connu »185. Soulignant les impacts néfastes que pourrait avoir l'épidémie sur l'économie du pays comme par exemple la fuite des touristes étrangers, il précise qu'il ne s'agit pas 186

seulement d'une crise liée au SRAS, mais bien d'une psychose . Au moment de ses déclarations, 172 personnes ont déjà été affectées sur l'île et l'on dénombre seize décès dont deux non confirmés. En cherchant à responsabiliser les citoyens, l'État va jusqu'à les infantiliser et crée ainsi un besoin de prise en charge. La stratégie du PAP pour se maintenir au pouvoir depuis 1959 a été de lier le destin de Singapour au maintien de son statut de premier parti politique de la Cité-État. La conséquence directe de cette stratégie a été de faire redouter aux Singapouriens l'alternance politique et craindre l'idée qu'un jour le PAP puisse ne plus être le gestionnaire de leur destin. Cela explique la faiblesse des partis d'opposition qui peinent à rassembler par manque de crédibilité aux yeux des électeurs. Même si des voix s'élèvent parfois contre la « persécution » politique et juridique du parti au pouvoir à l'encontre de ses challengers, l'électorat ne semble pas encore prêt à remercier les leaders du PAP pour confier les commandes de la petite République à ceux qui font figure aujourd'hui de « novices ». En effet, le PAP et ses membres intentent régulièrement des procès pour diffamation contre les membres de partis d'opposition. Les dommages et intérêts réclamés suffisent souvent à stopper net la carrière politique des personnes incriminées sans que cela ne provoque pour autant la colère de la population qui semble considérer cette démarche légitime, puisque légale.

En mettant en valeur son impressionnant bilan, en soulignant le nombre et l'importance des menaces qui pèsent sur Singapour, en liant la survie de la Cité-État à son destin politique et en infantilisant les citoyens, le PAP a réussi à légitimer pleinement et durablement sa présence aux commandes d'un État qu'il définit comme nécessairement fort et omnipotent.

184 « We can never be a hundred per cent sure... and sometime or another, something terrible will happen. », George YEO in The Straits Times, 03.02.05. 185 « If we fail on this SARS in Singapore, it will become the worst crisis that our country has faced. », GOH Chok Tong in Asian Economic News, 21.04.03. 186 « It's a crisis of fear, not just a crisis of SARS », GOH Chok Tong in Asian Economic News, 21.04.03.

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CONCLUSION GÉNÉRALE

L'étude de la diversité des héritages historiques modelant la société singapourienne contemporaine nous a aidé à comprendre les bases sur lesquelles repose sa cohésion. Nous avons vu en quoi ces héritages ont influencé et continuent d'influencer le comportement de ses membres et de leurs dirigeants, au premier rang desquels figure LEE Kuan Yew, unanimement reconnu comme le père-fondateur de la Nation. En effet, LEE Kuan Yew représente à lui seul cette permanence, cette prégnance de l'histoire. L'ensemble de ses choix et de ses attitudes politiques ont été motivés par les impératifs et les héritages légués par l'histoire. Véritable « boîte noire » de la nation, il ne cesse de mettre à profit son incroyable longévité politique au service de ses concitoyens afin que ceux-ci demeurent conscients de l'importance qu'il faut attribuer au passé compte-tenu de ses impacts directs sur le présent. Maintenant arrivé en fin de vie, il met à profit cette incroyable expérience et déploie toute son énergie à combattre l'ignorance de ses concitoyens. Il semblerait qu'il ait fait le même constat qu'Henry Rousso, à savoir qu'« on se souvient de ce 187

que l'on a connu ou vécu, et pas de ce que l'on a ignoré » . Âgé aujourd'hui de 85 ans, la question de sa disparition prochaine commence à susciter l'inquiétude: même si sa succession est assurée, la disparition de celui qui fit le Singapour moderne et qui fut le garant depuis la fin des années cinquante des intérêts les plus vitaux de la Cité-État pourrait bien semer le trouble au sein d'une société encore jeune et qui serait alors privée de son repère le plus solide.

187 ROUSSO (Henry), La hantise du passé, Paris, Textuel, 1998, p. 20.

101


ANNEXES p. 103

Annexe 1 – Repères chronologiques

p. 104

Annexe 2 – Biographie de LEE Kuan Yew

p. 105

Annexe 2 bis – Conseil des Ministres de Singapour

p. 106

Annexe 3 – Singapour 1959-2004

p. 107

Annexe 4 – Routes maritimes et commerciales

p. 108

Annexe 5 – Détroit de la Sonde

p. 109

Annexe 6 – Empire de Srivijaya

p. 110

Annexe 7 – Empire de Majapahit

p. 111

Annexe 8 – Une île chinoise dans un océan malais

p. 112

Annexe 9 – Réseau portuaire singapourien

p. 113

Annexe 9 bis – International Enterprise Singapore

p. 114

Annexe 10 – Singapour au chevet du capitalisme mondial (1/2)

p. 115

Annexe 10 bis – Singapour au chevet du capitalisme mondial (2/2)

p. 117

Annexe 11 – L'économie de Singapour à l'étranger

p. 118

Annexe 12 – Les grandes places boursières mondiales

p. 1119

Annexe 13 – L'enclavement de Singapour

p. 120

Annexe 14 – Le « triangle de la crise asiatique »

p. 121

Annexe 15 – Évolution des taux de change de quelques monnaies asiatiques contre le dollar américain, 1995-2000

p. 122

Annexe 16 – Le commerce des marchandises des économies dans la crise, 1995-2000

p. 123

Annexe 17 – « Les Singapouriens resteront unis face à la terreur »

p. 124

Annexe 18 – Site de crise du gouvernement singapourien

p. 125

Annexe 19 – Défilé militaire à Chinatown, 1971

p. 126

Annexe 20 – Poids des dépenses militaires de Singapour: la Cité-État investit massivement dans les secteurs de la défense et de la sécurité

p. 127

Annexe 21 – Centre-ville de Singapour en 1950 et en 2000

p. 128

Annexe 22 – Entretien avec LIM Chee Han

102


Annexe 1 – Repères chronologiques

Source: DE KONINCK (Rodolphe), Singapour, la Cité-État ambitieuse, Paris, Asie Plurielle, la documentation française, Éditions Belin, 2006, p. 167.

103


Annexe 2 – Biographie de LEE Kuan Yew

Source: MOURRE (Michel), Dictionnaire encyclopédique d'histoire, 1978, réédition de 1996, Bordas, Paris, p. 3226.

LEE Kuan Yew, Harry. Né le 16 septembre 1923 à Singapour.

Issu d'une riche famille chinoise, les Hakka, il devient avocat en 1953 après des études de droit à

Cambridge. Il participe le 21 novembre 1954 à la fondation du PAP people's action party, parti réformiste et anticolonialiste. Les élections législatives de mai 1959 font de lui le Premier ministre de l'île devenue indépendante. Contesté en 1961 par l'aile gauche du PAP, il assure son pouvoir par un régime d'encadrement politique de la société. Artisan de l'union avec la Malaisie (1963-65), il est à l'origine du miracle économique singapourien. Il cède son poste en novembre 1990 à Goh Chok Tong,

mais portant le titre de Senior minister, et demeure très présent dans la vie politique ocale et sur la scène internationale où il prône un modèle asiatique de développement fondé sur un fort conservatisme politique et le refus d'une “ingérence occidentale” sur la question des droits de l'Homme. [Il occupe aujourd'hui le poste honorifique de Mentor minister au sein du gouvernement duquel son fils Hsien Loong est à la tête depuis 2004].

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Annexe 2 bis – Conseil des Ministres de Singapour

Source: LEE (Kuan Yew), Memoirs. From third world to first : the Singapore story (19652000), Singapour, Singapore Press Holdings & Times Editions, 1998.

Cinquième en partant de la droite, GOH Chok Tong préside un conseil des ministres en 1999. À sa droite LEE Hsien Loong, son futur successeur et fils de LEE Kuan Yew siégeant en face du Premier Ministre GOH en qualité de Senior Minister.

105


Annexe 3 – Singapour 1959-2004

Source: DE KONINCK (Rodolphe), Singapour, la Cité-État ambitieuse, Paris, Asie Plurielle, la documentation française, Éditions Belin, 2006, p. 168.

106


Annexe 4 – Routes maritimes et commerciales

Source: « Understanding Our Past : Singapore, From Colony to Nation », Federal Publications, Curriculum Planning & Development Division – Ministry Of Education, Singapour, 1999.

107


Annexe 5 – Détroit de la Sonde

Source: inconnue

108


Annexe 6 – Empire de Srivijaya Source: http://indahnesia.com/Images/Information/HIF_srivijaya_empire_12th_century_kecil.jpg

109


Annexe 7 – Empire de Majapahit

Source: http://caranita.blogs.friendster.com/photos/uncategorized/majapahit_empire.jpg

110


Annexe 8 – Une île chinoise dans un océan malais

Source: « Understanding Our Past : Singapore, From Colony to Nation », Federal Publications, Curriculum Planning & Development Division – Ministry Of Education, Singapour, 1999.

111


Annexe 9 – Réseau portuaire singapourien

Source: DE KONINCK (Rodolphe), Singapour, la Cité-État ambitieuse, Paris, Asie Plurielle, la documentation française, Éditions Belin, 2006.

112


Annexe 9 bis – International Enterprise Singapore

Source: DE KONINCK (Rodolphe), Singapour, la Cité-État ambitieuse, Paris, Asie Plurielle, la documentation française, Éditions Belin, 2006.

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Annexe 10 – Singapour au chevet du capitalisme mondial (1/2)

Source: www.lexpansion.com

UBS devient la banque la plus touchée par la crise des subprimes 01/04/2008 09:53 - L'Expansion.com avec AFP

La première banque suisse, UBS, a annoncé mardi qu'elle allait lancer une deuxième augmentation de capital pour se renflouer, après une nouvelle dépréciation de 19 milliards de dollars ayant entraîné une perte pour le groupe une perte estimée à 12 milliards de francs suisses (7,6 milliards d'euros) au premier trimestre. La troisième banque européenne dépasse ainsi sur les seuls trois premiers mois de l'exercice les 18,4 milliards de dollars de dépréciations dans les crédits hypothécaires américains à risques qu'elle avait enregistrés en 2007. Avec cette annonce, UBS devient l'établissement financier le plus touché par la crise des "subprime", devant les américains Citigroup (21,1 milliards de dollars de dépréciations en 2007) et Merrill Lynch (19,4 milliards). Le président Marcel Ospel, qui avait longtemps claironné "faire partie de la solution", ne briguera pas de nouveau mandat lors de l'assemblée générale du 23 avril. Le conseil d'administration proposera l'élection de Peter Kurer au poste de président du groupe. M. Kurer a rejoint la banque helvétique en 2001 comme "Group General Counsel". Pour sauvegarder son niveau de capitaux propres, UBS doit de nouveau lancer une augmentation de capital d'environ 15 milliards de francs suisses (9,5 milliards d'euros), après celle de 13 milliards souscrite auprès du fonds souverain singapourien GIC et d'un autre investisseur anonyme du Moyen-Orient. Contrairement à la première opération de renflouement qui avait suscité la colère des petits porteurs, cette recapitalisation passera par l'attribution de droits de souscription aux actionnaires, le prix devant être communiqué à une date ultérieure. L'augmentation de capital "a été intégralement souscrite" par quatre grandes banques, les américaines JPMorgan, Morgan Stanley et Goldman Sachs, ainsi que la française BNP Paribas, à charge pour elles de revendre les actions par la suite. Parmi les autres mesures annoncées, UBS va créer une division spéciale qui va concentrer certains investissements dans le marché hypothécaire américain.

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Annexe 10 bis – Singapour au chevet du capitalisme mondial (2/2)

Source: www.lexpress.fr

Crise

Subprimes: UBS de nouveau frappée LEXPRESS.fr mardi 1 avril 2008, mis à jour à 11:58

La première banque suisse enregistre au premier trimestre une nouvelle dépréciation de 19 milliards de dollars, liée aux subprimes. Déjà en 2007, la crise lui avait coûté plus de 18 milliards. UBS est désormais la banque la plus touchée dans le monde. La première banque suisse, UBS, a annoncé mardi qu'elle allait lancer une deuxième augmentation de capital pour se renflouer, après une nouvelle dépréciation de 19 milliards de dollars ayant entraîné pour le groupe une perte estimée à 12 milliards de francs suisses (7,6 milliards d'euros) au premier trimestre. La troisième banque européenne dépasse ainsi sur les seuls trois premiers mois de l'exercice les 18,4 milliards de dollars de dépréciations dans les crédits hypothécaires américains à risques qu'elle avait enregistrés en 2007. Avec cette annonce, UBS devient l'établissement financier le plus touché par la crise des "subprime", devant les américains Citigroup (21,1 milliards de dollars de dépréciations en 2007) et Merrill Lynch (19,4 milliards). Le président Marcel Ospel, qui avait longtemps claironné "faire partie de la solution", ne briguera pas de nouveau mandat lors de l'assemblée générale du 23 avril. Le conseil d'administration proposera l'élection de Peter Kurer au poste de président du groupe. M. Kurer a rejoint la banque helvétique en 2001 comme "Group General Counsel". "J'ai toujours affirmé assumer la responsabilité en dernier ressort quant à la situation de la banque (...) je pense avoir apporté toutes les contributions nécessaires", a indiqué M. Ospel.

115


"Les pressions sont montées de toutes parts pour que je démissionne, mais c'était ma décision", a-t-il ajouté lors d'une conférence de presse téléphonique, ajoutant avoir commencé à penser à cette solution il y a "deux à quatre semaines". Pour sauvegarder son niveau de capitaux propres, UBS doit de nouveau lancer une augmentation de capital d'environ 15 milliards de francs suisses (9,5 milliards d'euros), après celle de 13 milliards souscrite auprès du fonds souverain singapourien GIC et d'un autre investisseur anonyme du Moyen-Orient.

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Annexe 11 – L'économie de Singapour à l'étranger

Source: DE KONINCK (Rodolphe), Singapour, la Cité-État ambitieuse, Paris, Asie Plurielle, la documentation française, Éditions Belin, 2006.

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Annexe 12 – Les grandes places boursières mondiales

Source: World Federation of Exchanges

118


Annexe 13 – L'enclavement de Singapour

Source: DE KONINCK (Rodolphe), Singapour, la Cité-État ambitieuse, Paris, Asie Plurielle, la documentation française, Éditions Belin, 2006.

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Annexe 14 – Le « triangle de la crise asiatique »

Source: TERTRAIS (Hugues), Asie du Sud-Est: enjeu régional ou enjeu mondial?, Paris, Gallimard, 2002.

120


Annexe 15 – Évolution des taux de change de quelques monnaies asiatiques contre le dollar américain, 1995-2000

Source: CEIC Data, Regional Outlook, South-East Asia, 2001-2002, ISEAS, Singapour in TERTRAIS (Hugues), Asie du Sud-Est: enjeu régional ou enjeu mondial?, Paris, Gallimard, 2002.

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Annexe 16 – Le commerce des marchandises des économies dans la crise, 1995-2000

Source: OMC, Statistiques du commerce international (2000) in TERTRAIS (Hugues), Asie du Sud-Est: enjeu régional ou enjeu mondial?, Paris, Gallimard, 2002.

122


Annexe 17 – « Les Singapouriens resteront unis face à la terreur »

Source: The Straits Times du 03 février 2005.

123


Annexe 18 – Site de crise du gouvernement singapourien

Source: http://www.crisis.gov.sg/

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Annexe 19 – Défilé militaire à Chinatown, 1971

Source: LEE (Kuan Yew), Memoirs. From third world to first : the Singapore story (19652000), Singapour, Singapore Press Holdings & Times Editions, 1998.

Parade militaire dans les rues de Chinatown lors de la fête nationale en 1971, année du départ des troupes britanniques. Cette démonstration de force avait pour but de renforcer le moral de la population en lui prouvant que le pays était alors prêt à prendre en main sa propre défense.

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Annexe 20 – Poids des dépenses militaires de Singapour: la Cité-État investit massivement dans les secteurs de la défense et de la sécurité

Source: L'année stratégique 2002 in TERTRAIS (Hugues), Asie du Sud-Est: enjeu régional ou enjeu mondial?, Paris, Gallimard, 2002.

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Annexe 21 – Centre-ville de Singapour en 1950 et en 2000

Source: LEE (Kuan Yew), Memoirs. From third world to first : the Singapore story (19652000), Singapour, Singapore Press Holdings & Times Editions, 1998.

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Annexe 22 – Entretien avec LIM Chee Han LIM Chee Han est professeur de sociologie à la Nanyang Technological University. Il rédige actuellement une thèse sur la Chine contemporaine afin de devenir docteur en anthropologie.

1. SOCIETAL ISSUES What was the role played by Confucianism in Singapore's history? Confucianism was the prior body of what we call the "Shared Values" today. It was part of the national ideological framework which tried to create a set of "Asian Values" that can be used to buffer against what the state considers 'decadent' Western individualism. However, because of the protests from the other 'racial' groups, Confucianism being a Chinese tradition was subsequently replaced. It's interesting to note that foreign scholars were invited to NUS to help with the selective formulation of what the state considers 'relevant' aspects of Confucian thoughts, namely community before self and of course, obedience to the rulers. Which is the influence of Confucianism on the current Singapore society? You can look at it at both the populist and political level. At the populist level, it would be tenuous to generalize across the whole Chinese population, but my take is that although not many Singaporeans know exactly what the four Confucian classics (The Great Learning, the Doctrine of the Mean, the Analects and the Mencius) were talking about, some aspects of Confucian thought were embodied in the habitus of the average Chinese Singaporean, including filial piety, unquestioning of authority, etc. Singapore people are known to be really pragmatic and well-disciplined (and even self-disciplined). How can you explain this reality? Is this behaviour highly cultural or more social? To answer this question it would take a whole thesis; my current work on Qigong partly discusses this using a Foucauldian framework. What I can say briefly is that it has alot to do with the state's ability to manage discursive practices through its control of ideological apparatuses like the education system and the media which constantly preaches the virtues of pragmatism as a non-ideological ideology. Together with a general fear of political reprisal caused by media coverage of the state's successful libel suits against what it considers political rebel rousers, Singaporeans generally exercise a form of self-surveillance through a belief in the ever-present state panopticon.

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2. ECONOMIC ISSUES Is Singapore threatened in its keyrole of ''economic turntable'' / "nerve centre" of Asia in the long term? By who? I believe that the 'crises' or 'siege mentality' makes people believe that Singapore is always under some form of threat; it used to be the communists and now its the terrorist and epidemic. However, what has remained constant is the reminder to Singaporeans that Singapore is always struggling to stay bouyant in a volatile global economy. I believe that what the state says is not purely just a scare tactic but judging from how Taiwan and Japan had fallen from grace, I think indeed that with the growth of economies like Vietnam, China and India, Singapore's economic model must constantly reinvent itself in order to stay afloat. Singapore has always been an economic nerve centre in the region. Now energy is more and more expensive, and in particular petroleum, what is Singapore's strategy to keep its position in the future? I have no idea how Singapore is going to deal with this. This is a global problem facing the humankind, not just Singapore. We're gonna run out of fossil fuel sooner or later, and it seems that solar power technology isn't quite catching up yet. Who knows, one day the pragmatic Singapore leaders might decide to build a nuclear power plant in Pulau Ubin. 3. DIPLOMATIC ISSUES Singapore's political regime is deeply inspired of the British political regime. Moreover, Singapore is a member state of the Commonwealth. How are the relationships between the former colony and its mother-state? How can you explain this relationship? There are many left overs from the British in terms of both the economic and political infrastructure. As far as I know, besides these left overs, Singapore and Britain's relationship is a rather luke-warm one, because the latter no longer owns two-third of the world's territory since its hey-days. The fact that unlike Australia which still refers to the Queen as its head of state, Singapore has departed and established the presidency instead. Singapore has merged with Malaysia to get its independence but then has been excluded of the Malaysian Federation. What are the current relations between Malaysia and Singapore? Could we imagine another attempt of merger in the future? (a merger maybe led by Singapore?) Lee Kuan Yew did mention that a re-merger is possible, but no one has spoken about it ever since. Malaysia and Singapore's relationship threads a fragile line because of certain perceived inequality that exists between two states so closely together. At the political level, Malaysia and Singapore has its squabbles, not only over certain 129


comments made by politicians on one another's internal affairs, but also over the jurisdiction of an offshore island (Pedra Branca) but also the question of the cost of water that Malaysia is selling to Singapore. Besides that, their peoples are generally quite at peace with one another, although some Singaporeans consider Malaysians uncouth and the latter considers Singaporeans arrogant. One of the problems in Singapore during the 1960's was the emergence of Communists. Prime Minister Lee Kuan Yew managed to eradicate this threat, and nowadays the Communist Party is the only political party banned in Singapore. Do communists have still influence in Singapore? What do the Singaporean people think about communism (fear, disinterest...)? Did this ban have a direct influence on the relationships between Singapore and some of its neighbours, such as Vietnam or China? And today? The animosity towards communism continues in the form of the Internal Security Act which the British established for Malaysia and Singapore. Today it is used against new enemies, both foreign and domestic. Communists no longer pose a threat to Singapore although the most recent threat came in the 1980s from a group of "Catholic Marxists" (which is quite an oxymoron), but I think its not that simple an affair involving a clash of ideology; its probably about political threat from opposition conveniently named as communists. Most Singaporeans know what communism is all about; they only know insofar as images about China and the USSR were carried in the media. I don't think they care about communist states anymore; approach towards these states are more of cultural interest rather than political ones. When it comes to diplomacy, this ban on communism has absolutely no effect on foreign relations between Singapore and communist states today. What can you say about Singapore's relation with Indonesia? and China? Our relationship with Indonesia had been a rocky one since the Konfrantasi, that six Indonesian commandos were sent to bomb locations in Singapore in the 60s. Recent riots in Indonesia also saw Chinese Indonesians being targetted which saw the Singapore Armed Forces sending in helicopters to fish them out (the rich businessmen of course). Besides that, Singapore maintains a good economic relationship with the country. As for China, things have never been better. Just before Lee Hsien Loong became the prime minister he visited Taiwan which pissed China off, but that's forgotten quickly enough. Singapore has been occupied by the japanese army during the World War II. Is the memory of this period very sensible nowadays? What are the current relations between Japan and Singapore? Only the very old still has any misgivings towards the Japanese. The younger generations know Japan most in pop culture terms. Relations between Japan and Singapore are most economic and technological.

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Threatened for a long time, is Singapore now secured? If not,who/ what are the threats? I don't think Singapore is that threatened as it was made out to be, besides the Japanese occupation, the rest were mostly minor squabbles. Even the so-called serious racial riots in the 50s did not result in many deaths. I believe that the only significant threat today is an internal rather than external ones. The people are getting more and more vocal about their discontents with the state, and like any other form of governmentality, turning the people's attention towards external threats is just one method of distracting them. Could you briefly discribe Singapore's system of defence? (allies, enemies...) As a member of the Singapore Armed Forces, if I were to tell you this, I will have to kill you. But seriously, besides the 300,000 strong military, Singapore holds regular military exercises with several countries, including the commonwealth like New Zealand and Australia and other Southeast Asian countries like Brunei and Thailand. Most importantly, allowing American warships to dock at our harbor and being a member of the UN ensures that any potential threat will receive an equal if not worse retaliation. Did/Does Singapore plan to get nuclear weapon to insure its security in SouthEast Asia? As far as I know, no. However, we do possess certain what Malaysia considers 'aggressive' weapons like submarines and anti-armor helicopters. 4. POLITICAL ISSUES According to you, should Singapore be worried about its future? Why? Why not? As much as anyone should be worried about their own future, yes. This is basically a form of manufactured risk mentality, that the more we know about the future, the more we will try to insure against it, simply because we do not know what's gonna happen, but what we are sure of is that nothing remains the same. How can you explain the spectacular PAP's longevity? This is gonna take alot to answer. The PAP has its own version, but my take on this is that it just happens that the first generation leaders had established a political culture which isn't as blantantly corrupt as some other countries, they were capable in governance and diplomacy, and that the people trusted them. Remove any single one of these factors and it's not gonna work. I think Gramsci can also answer the question regarding any country's longevity; its a question of securing hegemony.

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What is Lee Kuan Yew's current role in Singapore? Is he still popular or young people tend to forget his great role Singapore's survival? Well his role is basically the mentor, the advisor to the cabinet. Just like any leader in history, he has his admirers and critics. May Lee Kuan Yew's death change something in Singapore? What? Why? I don't think his death will impact Singapore greatly, because his beliefs had more or less been routinized into ideologies and policies.

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TABLE DES MATIÈRES PRÉAMBULE............................................................................................................................9 INTRODUCTION....................................................................................................................12 Première Partie UN ÉTAT JEUNE AUX FONDEMENTS HISTORIQUES ANCIENS: LA STRUCTURATION DE LA SOCIÉTÉ SINGAPOURIENNE PAR DES HÉRITAGES SÉCULIERS........................................................................................................................17 Chapitre 1 Un comptoir devenu plate-forme internationalisée.........................................................19 Section 1 – La longue marche des emporia commerciaux en Asie du Sud-Est......................19 Section 2 – La finalisation du système colonial anglo-hollandais et ses conséquences actuelles sur les relations économiques entretenues entre Singapour et ses voisins directs. . .25 Section 3 – Raffles choisit Singapour.....................................................................................27 Section 4 – La genèse du Singapour moderne: une empreinte coloniale qui demeure indélébile.................................................................................................................................28 Section 5 – Singapour, capitale globale: un rôle affirmé avec le temps.................................30

Chapitre 2 Le confucianisme, ciment de la société singapourienne..................................................38 Section 1 – L'influence sociale des valeurs confucéennes......................................................38 Section 2 – Un confucianisme réinventé « made in Singapore »............................................46 Section 3 – Le confucianisme à Singapour: pilier essentiel du régime politique?..................48

Deuxième Partie L'HÉRITAGE DU XX° SIÈCLE: CONSOLIDATION ET RENFORCEMENT DES ACQUIS SÉCULIERS........................55 Chapitre 1 L'empreinte indélébile de la colonisation........................................................................57 Section 1 – Les legs britanniques............................................................................................57 Section 2 – Une certaine continuité du schéma colonial malgré la pleine indépendance.......60

Chapitre 2 Le temps des traumatismes ou la naissance du sentiment national singapourien............64 Section 1 – L'occupation japonaise et son impact sur les consciences...................................64 Section 2 – La naissance du sentiment national......................................................................67

Chapitre 3 Le temps des périls..........................................................................................................69 Section 1 – Sur fond d'agitation communiste, la voie de l'indépendance...............................69 Section 2 – L'accident malais: Singapour face à sa survie......................................................72 Section 3 – Menaces intérieures, menaces extérieures: vers un sursis perpétuel et instrument de longévité du régime en place..............................................................................................75 Section 4 – La naissance d'une nation: cohésion et forces nées de l'adversité, faiblesses fondamentales et cohésion nationale.......................................................................................79 138


Troisième Partie ÉLÉMENTS D'HISTOIRE IMMÉDIATE: LES BASES CONTEMPORAINES DE LA SOCIÉTÉ SINGAPOURIENNE ................87 Chapitre 1 Crise asiatique: le modèle singapourien à l'épreuve........................................................89 Section 1 – Le retour des périls ou Singapour face à ses faiblesses fondamentales...............89 Section 2 – Réaffirmation et re-légitimation de l'État.............................................................91

Chapitre 2 L'avènement du terrorisme international ou la validation par les faits de l'autoritarisme protecteur.........................................................................................................................94 Section 1 – La vulnérabilité de la Cité-État face au terrorisme international.........................94 Section 2 – Vers l'état de siège permanent et légitimé............................................................97

CONCLUSION GÉNÉRALE.................................................................................................101 ANNEXES..............................................................................................................................102 BIBLIOGRAPHIE..................................................................................................................133 SITOGRAPHIE.......................................................................................................................136 TABLE DES MATIÈRES.......................................................................................................138

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Le poids de l'héritage historique dans la société singapourienne