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Centu•Milla, la collection des courts lettrages…

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Petr’Antò Scolca

Sentimental Motel

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Sentimental motel... tout le monde descend !

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Sentimental motel You’ve got nothing to do Nowhere to go but, Hand your tears And take them back To the Sentimental…

La voix de Mick, la voix nasillarde du blues, déraillait subtilement. Un quart de ton à peine, sur un ré dièse, empli d’amertume. La guitare folk en arrière-plan tendait la toile d’araignée d’un solo de bottleneck en contre-chant, mais si paresseux que les notes se détachaient à peine l’une de l’autre, à la manière grumeleuse d’une cuillerée de flocons d’avoine trop cuits. La magie des Rolling Stones tient dans cette recette de bouillie sirupeuse, à la frontière du rock binaire des Blancs et de l’orgie rythmique des Blacks. Et puis ce sens inné de la coupure, avant le refrain, ce soupir, un moment de silence complet qui fragmente de manière abrupte la linéarité du chant, un instant avant que Mick ne lâche “Mo-Tel-èè-èel !!! “ dans un grand mouvement de violons et de saxophones. Une harmonie singulière et prenante, à la Phil Spector revisité. Il éteignit le lecteur de cassettes. La musique ne suffisait plus à masquer l’intolérable routine du voyage. Il n’y avait que la ligne droite de l’autoroute qui se perdait

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de manière dissymétrique, légèrement inclinée vers la droite de l’infini de la plaine, à peine un peu plus loin que les limites foncées d’un ciel sans nuage. Tout grillait autour. Il avait le sentiment d’être une goutte d’huile sur une poêle immense, recouverte d’un couvercle d’acier. Dans le silence de la journée, le moteur de la Chevrolet vrombissait comme celui d’un petit biplan, ces avions de poche qui transforment les distances étranges du Colorado en autant de voyages interplanétaires. Il était plus seul qu’un cow-boy, et tout aussi utile, juste un point mobile poussé par une hâte absurde. À l’échelle du paysage, il ne représentait rien. Il ralentit progressivement, car son pied droit s’engourdissait sur la pédale d’accélérateur. Rien ne servait de forcer les limites de vitesse, si aucun élément extérieur ne pouvait en rendre compte. Il appuya sur un autre bouton du tableau de bord mais la radio ne fonctionnait plus depuis des kilomètres : on était arrivé à la limite de continuation des ondes. Rien ne va à l’infini, toute énergie tôt ou tard se dissout, s’éparpille, s’éteint. Quelques crachotements sporadiques plus ou moins sonores, des diphtongues explosives et tronquées tenaient lieu de lien avec le monde réel. Le désert est un monde à part, dont on ne retrouve plus les clés. Il se pencha pour récupérer l’allume-cigare. Il fumait trop, mais c’était sa manière de mesurer le temps. Lorsqu’il replaça ses deux mains sur le volant, la Marlboro mild au coin de la bouche, il remarqua un nouvel élément. Sur la droite, devant lui, à quelque distance de la route, un pan-

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neau de publicité était apparu. Il s’étonna, car la visibilité était maximale et il n’avait rien remarqué jusque-là. L’objet était d’une taille colossale, même au regard de l’immensité des lieux, peut-être une vingtaine de mètres de haut sur une quinzaine de large ; il affichait un message unique, intrigant, inquiétant même par son aspect sibyllin : Hôtel Existence1 Quatre décors sentimentaux. (Ou plus) Le panneau était implanté assez loin du bord de la chaussée, et on y accédait par une vieille piste en terre, étroite, pleine d’ornières. Il s’y engagea au ralenti, afin de ne pas briser la suspension de la Chevrolet. Il ne tenait pas à tomber en panne ici. La portière claqua comme un coup de 7,65. En sortant de l’atmosphère climatisée de l’habitacle, il vacilla un instant, sonné par l’uppercut de la chaleur. Sèche comme une gifle. Il leva les yeux, et constata avec un certain effroi que le panneau avait changé. Le message s’était effacé : il y avait maintenant une image représentant deux personnes, un homme, une femme, accoudées à un comptoir, dans un lobby. Il eut l’impression de se retrouver devant un tableau de Hopper. Il reconnaissait ce créateur à la manière dont il représentait ses personnages, coincés dans l’immobilité 1. Je dois ce titre bien sûr à l’immense Paul Auster et je pille volontiers l’architecture splendide de Brooklyn Follies. J’ai toujours été vaniteux. Pardon.

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la plus effrayante qui soit. Il avait voulu analyser un jour cette terreur sournoise qui s’emparait de lui, à son insu : il avait compris qu’elle provenait de la volonté du peintre de ne pas figurer la vie. Hopper ne veut en montrer que les aspects extérieurs. Les personnages sont là, les décors aussi, mais les sentiments manquent cruellement. Peutêtre pas cruellement, pensa-t-il. Après tout, la cruauté est un sentiment bien grand pour l’homme. Doucereusement, plutôt. Car il faut bien qualifier ces visages vides et en attente. Une physionomie doucereuse. Le visage de ceux qui ne croient plus, certes, mais qui ne souffrent pas. Tandis qu’il était devant le panneau, la scène se transforma lentement, en un travelling au ralenti, et il comprit soudain où il était. Ces lieux ne lui étaient pas inconnus, même s’il ne les avait jamais visités. C’était l’image du hall de l’hôtel Existence, 47e rue nord de Brooklyn. Une image tout aussi immuable que celle du tableau précédent. Assoupie. Non, pas assoupie. Ce terme semble paisible, renvoie à des siestes lourdes dans la chaleur des aprèsmidis. Non, il régnait plutôt ici une atmosphère pesante, angoissante même. Le hall de cet hôtel était en fait bien moins endormi que létal. Quelque catastrophe allait s’y produire, il le sentait bien. Irrémédiablement. La décoration était juste là pour le bluff de la scène tranquille. Comme dans les paysages bloqués de Hopper justement. Le décor. Des fauteuils sombres, aux cuirs usés et subtilement miroitants, attendaient, en crocodiles réformés, les proies du lobby-marigot. Un mince tapis de sol qui avait

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été rouge peut-être – il y a tant d’illusions politiques qui s’effacent – menait, en contrastant sur le carrelage crème et un brin poussiéreux, vers la masse compacte d’un desk. Bois acajou, par endroits terni d’on ne sait quelle substance agressive. Bois blessé, mais jamais cicatrisé. Ce desk se dressait comme un poing, brut, fort d’une énergie renouvelée et malveillante. Le hall n’était pas vraiment silencieux : la mauvaise vibration de la ville sourdait à travers le vitrage fêlé de la grande porte à battants. Inutile dans son mouvement arrêté. Autre masse, le concierge dont les yeux clairs ont tout vu. Ses cheveux rares semblaient flotter au-dessus de son crâne rose. Les rides en une cartographie délicate ravinaient les points élevés de son visage aux traits durs. Une paire de lunettes à grosse monture noire encadrait – encadrer, donner du sens à ce qui se tient en une centralité marquée – encadrait ses yeux comme s’ils étaient un centre du monde. Ou bien un oracle définitif. Ces yeux disaient distinctement : vous êtes arrivé. Où cela. Il regarda autour de lui, pour essayer d’échapper à l’attraction malsaine du panneau. Le soleil était toujours là. La poussière soulevée par la voiture lorsqu’il avait freiné devant le panneau retombait doucement. Il était arrivé. C’est cela. Et que lui demandait-on ? Que demandait donc le concierge au regard lucide ? « Au nom de… » La question était sempiternelle, la réponse bien que largement ouverte déclenchait des ritournelles. Seuls

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des Smith et des Brown infestaient l’hôtel Existence. À défaut d’inventer des visages, on inventait des masques supplémentaires, des épaisseurs de plus sur une vie qui tremble de froid, et qui trébuche dans les allées de la concurrence. Il n’y a plus d’amour dans le commerce, les derniers émois sont bradés, mais nul acheteur ne se présente plus désormais. Dans la 47e rue, le marché de l’affection était au plus bas. Le concierge écrivait Smith, mais il pensait Scolca. Il pensait toujours connaître ses clients. Le concierge notait avec lenteur et une plume le nom des hommes et des femmes qui fuyaient leur personnage. C’était ainsi qu’il parvenait à leur procurer cette existence minimale : une clé avec un numéro en laiton, et sur le registre des entrées la griffe maladroite du pseudo. Dames solitaires aux grands yeux bordés de rouge, couples désunis qui ne voulaient plus porter la même valise, vieillards tremblant dans l’antichambre de la mort, enfants stupides, au regard bleu : à tous, le concierge tendait le viatique de la clé et de son sautoir numéroté. Une loterie de plus dans un univers de hasard. Le véritable jeu était ailleurs, comme d’habitude. Dans les chambres. Dans les chambres, se trouvait une autre vie. Un nouveau décor sentimental. Récupérer une clé, c’était ouvrir la porte la plus secrète de son cœur.

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Il tendit la main, la paume ouverte en supination, avancée vers le concierge, suppliante. Mais l’image disparut soudain. Sans bruit, sinon le déchirement de ses illusions. Et le panneau ne fut plus qu’un espace blanc de plusieurs dizaines de mètres carrés planté dans un coin perdu du Colorado. Il se sentit floué. Mais de quoi pouvait-il se plaindre ? Lorsqu’il revint sur la route principale, les buissons de la piste rayèrent sa carrosserie, comme s’ils voulaient le retenir davantage sur place. Il accéléra au contraire et préféra ne pas jeter de regard en arrière. Il avait peur de découvrir que l’immense panneau avait disparu. Il roula comme cela, comme s’il fuyait une vision d’enfer, sur plusieurs kilomètres, plusieurs kilomètres semblables et inutiles, comme s’il n’avançait jamais. Il roula comme cela jusqu’à un hameau. Quatre bâtiments le long de la route sur la droite, quatre bâtiments aux toits plats de ciment gris clair, une station-service Shell, un drugstore American Motorway, un immeuble de studios meublés, avec juste un immense panneau To Rent, en lettres bleu marine sur fond jaune – comme un drapeau suédois pour SDF nordiques – et le bureau du shérif. C’étaient quatre cubes plus ou moins homogènes, posés là pour un test de Q.I. Il adora ce test. Au comptoir, le barman du drugstore avait cent deux ans, et des mains plus ridées que des branches d’agave laissées au soleil trois jours durant. « Je vous sers quoi ? »

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Le vieux pouvait encore parler sans tomber en syncope. Sa voix provenait de milliards d’années-lumière en arrière. « Une Bud. » Il aimait bien la Budweiser. Elle n’avait le goût de rien. Un peu comme ce patelin perdu dans un désert sans musique. « Dites, c’est quoi cet hôtel Existence ? » Le vieux n’entendit pas. Ou bien il ne voulait pas entendre. Au bout de sa main droite, il avait coincé son chiffon de vaisselle et il essuyait le comptoir. Le meuble était presque aussi vieux que lui, construit dans un bloc de zinc verdissant, entaillé et marqué par toutes les tavelures de la vie. Il passait le chiffon avec attention ; pendant quelques instants la surface miroitait quelque peu ; puis, comme le portrait de Dorian Gray, son aspect misérable revenait à la surface ; son aspect misérable redevenait la surface, et tout était à recommencer. « Monsieur, s’il vous plaît, c’est quoi cet hôtel Existence ? – Pourquoi vous posez cette question ? » Il sursauta parce que ce n’était pas le vieux qui avait parlé, mais quelqu’un dans l’arrière-boutique. Quelqu’un qui se trouvait planqué derrière l’une des deux ou trois gondoles qui offraient aux clients éventuels des désillusions certaines. Il répondit au néant.

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« Je me pose la question, c’est tout. Comme j’ai vu la publicité là-bas… » Le shérif fut soudain devant lui. À force de les voir dans les films, on les imagine tous de la même façon. Il était de la même façon, et il gardait dans le magasin ses lunettes miroir. Il se vit dans ces deux miroirs, encore plus seul et désorienté que jamais, sa question en bandoulière, comme une guitare désaccordée. « Vous avez vu le panneau, m’sieur ? » Il ne le dit pas, mais il y avait, marqués dans les plis de la bouche du policier, sous la moustache drue et blonde qui masquait son bec-de-lièvre, les mots les plus muets qui soient : Vous aussi ! « Oui, j’ai vu le panneau. Il est vraiment bizarre, non ? » Le vieux polissait toujours. Il devait être payé pour cela. « Bizarre, comment ? – Ben, c’est déjà tellement grand. Et puis on ne comprend pas vraiment le but, Non. Il n’y a même pas d’adresse. Juste le nom de l’hôtel. » Le shérif s’assit, faisant crisser le tabouret sous sa masse. Le lourd colt 45 à canon nickelé faisait à ses côtés un compagnon inquiétant. « Vous savez, m’sieur, vous n’êtes pas le premier à me parler de ce panneau. – C’est signe que la publicité est bonne, non ? » Il sourit, pour donner un peu de chaleur à cette réplique. Le visage

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du shérif semblait si glacial, si fermé. « Je suis sûr que cet hôtel ne désemplit pas. Il est dans le coin ? » Le vieux s’arrêta de frotter. D’un coup. Comme une voiture sans essence sur une autoroute dans le Colorado. Le shérif ne répondit pas, il ne bougea pas un cil. C’était vraiment une mauvaise question. « Vous vous croyez à New York, m’sieur ? – Non, non bien sûr ». Il ricana. « C’est juste que… C’est bizarre quand même cette publicité pour un truc que personne ne connaît et qui se trouve si loin d’ici, non ? – La distance, c’est très relatif, m’sieur », répondit le policier en tournant la tête vers la gauche, en direction de la vitrine poussiéreuse du drugstore. Lentement, avec la précaution caractéristique du grand âge, le serveur déplaça son visage à l’unisson de celui du policier. Il suivit leur regard à tous les deux, mais il n’y avait que la vitrine, poussiéreuse, avec les lettres collées dessus, on pouvait les lire à l’envers, American Drugstore, since 1909. Et puis il comprit que leur vision était plus pénétrante, qu’elle portait au-delà de la surface crasseuse de la vitre, et il vit de l’autre côté du parking du drugstore, à quelque trente mètres de là, le parking de l’immeuble To Rent. Il n’avait pas d’autre nom apparemment. Juste le fameux panneau jaune et bleu To Rent. Et devant cet immeuble aux fenêtres mi-closes, un parking de voitures immobiles, qui n’avaient plus bougé depuis des années peut-être, des voitures de différentes époques, avec des plaques de différents États,

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certains très éloignés d’ici. Des voitures qui étaient venues stationner ici pour l’éternité. Un cimetière mécanique. Il se retourna pour avoir des explications, mais son regard rencontra alors le miroir suspendu au-dessus de la machine à café. Il eut soudain une vision panoramique de la scène. Il vit soudain leur trio figé dans une attitude doucereuse, le flic et le serveur de profil, lui qui regardait en direction du miroir pour tenter de s’identifier encore une fois. Son visage était si flou et si anonyme. Il voulait se reconnaître mais c’était bien tard. Il vit leur trio pour toujours. Il ne manquait plus que la signature. Elle allait venir. Edward Hopper.

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Le ministère

Je crois que cela va mieux, bien mieux. Il pose sur la table ses mains. Elles ne bougent presque pas, presque plus. Elles sont allongées, paumes contre le bois poli, très blanches. Des colombes qui se reposent un instant, au cours d’un très long trajet. Ce sont les bêtabloquants. Ils sont mieux dosés maintenant. Ça va vraiment beaucoup mieux, vous ne trouvez pas. Tout le monde trouve. Tout le monde a l’air soulagé. Les progrès de la science sont parfaits, lorsqu’ils façonnent la perfection. Bien sûr, il y a encore des réglages. Il ne faut pas tout bêtabloquer, n’est-ce pas ? Et une main s’envole, tandis que l’épaule droite remonte brusquement, en un mouvement saccadé. Tout le monde rit. C’est si drôle. Tout ne peut pas être bêtabloqué. Il sent les rires gonfler dans les gorges. Il précise sa pensée, avec un mouvement gaillard. Hein, vous pensez bien qu’avec la belle femme que j’ai, hein, on peut pas tout bêtabloquer.

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Tout le monde s’esclaffe. Ce n’est plus un conseil, c’est une galerie de chalands qui sont aux anges. Le patron a de l’humour. Son regard s’allume, et la commissure de ses lèvres se replie lentement en direction de ses paupières. Une très légère trace d’humidité, comme un postillon en formation, apparaît au centre de la lèvre inférieure. Mais personne ne le remarque. Les yeux soudain étincellent. La main droite claque sur la table. C’est une très grande table, en bois massif. On entend nettement le bracelet métallique de la montre qui cogne simultanément. Cela ne fait pas un grand bruit, mais tout le monde sursaute. Fin de la récréation. Bon, c’est pas tout ça. La réforme n’avance pas. La réforme n’avance plus. Je ne comprends pas, je ne comprends pas pourquoi vous ne profitez pas de la période. Tout le monde a les yeux rivés sur son portefeuille. C’est maintenant qu’il faut présenter les plans de… Il faut tout couper, à la hache s’il le faut. Je ne suis pas là pour expliquer aux gens qu’il n’y a plus de sous. Vous comprenez. Ils comprennent. Quel est exactement le problème, JP ? JP se lève, il est dégarni, le front vaste et protéiforme, un visage de gorgone, avec des poils follets qui poussent en buissons disgracieux. Costume Armani noir anthracite. Coupe impeccable. La réforme de l’histoire ne passe pas. Les professeurs ont reçu le soutien des intel…

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La main gauche cogne plus fort sur la table. Plusieurs fois. On entend aussi le bruit métallique du bracelet de la montre qui joue les contretemps. Les profs, je les emmerde. Il ne faut pas penser aux profs, jamais. Nous ne sommes pas là pour éduquer, nous sommes là pour tranquilliser, nous sommes là pour endormir, nous sommes là pour égayer, nous sommes là pour… Bon Dieu. Vous connaissez mes idées, non ? Vous le savez, non ? Je ne suis pas là pour servir de nounou à des profs qui ne foutent rien. Qu’est-ce qu’il en pense, Edmond ? Hein, Edmond, dis-nous un peu ce que tu en penses ? Edmond pense beaucoup. Edmond a toujours beaucoup pensé. Maintenant, à son âge vénérable, les idées sont fixées en lui comme des dents de sagesse dans une gencive attendrie. Elles branlent et trémulent, elles ont leur vie propre. Edmond n’a pas besoin de se lever, sa masse de cheveux blancs fait autour de lui une crinière électrique. Il marmonne quelques mots sur la civilisation qui se pense dans un rapport au non-savoir, dans la difficulté de la langue et de la symbolique de l’élocution. Les mains s’envolent et frappent plusieurs fois le plateau de la table qui résonne maintenant comme un tam-tam numérique. Voilà, c’est bien ça. La crise. Tout le monde sait ce qu’est la crise. Tout le monde a peur, tout le monde compte sur moi. Et la peur, c’est quoi, hein, c’est quoi la peur ? la peur c’est lorsque la civilisation veut comprendre le non-savoir, lorsque la civilisation veut dompter sa crise. Dompter sa

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crise, mes couilles oui, mes couilles… Même si elles sont bêtabloquées, hein, mes couilles !!! On n’est pas là pour enseigner, ce n’est plus le moment, maintenant on fonce, on agit, on bouge, on arrête ces cours de branleurs, et la révolution par-ci, et la royauté par-là, et ces guerres dont plus personne n’a rien à foutre. On bouge. Le monde bouge, la chaleur est de partout, les émissions, les gaz, et on voudrait encore que je m’emmerde avec les profs, leur matière, leur savoir de minables. Qui a besoin de l’histoire en ce moment, qui a besoin de l’histoire ? Dites-le moi, dites-le moi, les yeux dans les yeux, dites-moi qu’on a besoin de connaître le traité de Westphalie alors que la planète brûle. Alors, alors… Il manque se lever, se retient mentalement. Il n’aime pas se lever dans une réunion. Il préfère laisser tonner sa voix, envoyer des échos terribles dans les cerveaux des autres, les inonder de mots, de jaillissements, d’évidences, de vérités, de mots. Vous savez ce qu’il vous faut, je vais vous le trouver moi ce qu’il vous faut, ce qu’il vous faut c’est un nouveau mot. Un nouveau ministère. JP, tu t’en occupes, tu t’en occupes tout de suite. On va faire comme les Français. Si Sarkozy a brûlé les humanités, on doit pouvoir le faire aussi. JP, écoute-moi bien. Tu me trouves un type, un pédé, un Noir, ce que tu veux, un type qui marque les esprits, même une femme si tu veux, même une femme, oui, oui, tu me trouves un cador, et on crée un ministère de la critique. Tu comprends le coup, JP, tu vois le coup.

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La crise, la critique, la crise, un vrai ministère en face. Avec ça, on pourra pas m’accuser de museler la pensée. Un ministère de la critique, ça a de la gueule, ça. Tu t’en occupes, JP, tout de suite. Moi j’y vais. Ah oui, au fait, j’y pense, faites attention à l’apparence aussi. De la classe. Il me faut de la classe. Pensez-y, je veux quelqu’un de bien, et puis qui ait des tripes. Je veux du sentiment, du vrai. J’en ai plein les couilles de ces technocrates glacés. Mettez un peu de chaleur, bon Dieu. Un ministère qui vibre. Du sentiment. J’y vais. Il est déjà sorti. On entend dans les couloirs un grand bruit de pas pressés, les huissiers qui courent après lui, les agents de sécurité, son cénacle, son escorte, son armée. Il va sauver le monde. L’assistance ne lève pas les yeux encore, toujours sous le charme de cette tornade intellectuelle. JP a un rictus bienveillant. Il encourage les autres à mi-voix. Ils vont s’en sortir. Ils vont s’en sortir.

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