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Ludovic Martel est enseignant à l’université de Corse Pasquale Paoli. Titulaire d’un doctorat STAPS, il est qualifié aux fonctions de maître de conférences. Il est membre de l’UMR CNRS 6240 LISA « Lieux, eSpaces, Identités et Activités ». Didier Rey est maître de conférences à l’université de Corse Pasquale Paoli. Titulaire d’un doctorat d’histoire, il est membre de l’UMR CNRS 6240 LISA. Il est également l’auteur de La Corse et son football (2003) et de Sports et société en Corse des années 1860 à 1945. Anthologie (2006) parus aux éditions Albiana.

UMR 6240 LISA

24 €

Sports et société en Corse depuis 1945

Didier Rey • Ludovic Martel

Sports et société en Corse depuis 1945 Anthologie • Tome II

Didier Rey • Ludovic Martel

Après La Corse et son football (2003) et Sports et société en Corse des années 1860 à 1945.Anthologie (2006), cet ouvrage est le troisième consacré aux sports publié aux éditions Albiana. Il s’inscrit dans la continuité du précédent mais dans une temporalité cependant plus proche de nous. Si une perspective résolument historique avait été choisie pour les deux premiers livres, elle est ici accompagnée d’une approche sociologique et d’un éclairage sur l’action publique locale. Cet ouvrage s’adresse à un large public. Conçu pour satisfaire la curiosité intellectuelle de celles et ceux qui s’intéressent à cette île, à son histoire, à sa vie sociale et culturelle, aux hommes qui y résident et qui la façonnent, cet ouvrage peut également « accompagner », enrichir la réflexion d’étudiants, de scientifiques. Regards croisés de deux chercheurs sur l’évolution et l’actualité de cette activité sociale – le sport –devenue protéiforme, ce travail caractérise la volonté d’une approche interdisciplinaire entre « Identités et Cultures » et « Dynamiques des Territoires », deux axes de recherche de l’Unité mixte de recherche « Lieux, eSpaces, Identités et Activités » à laquelle appartiennent les auteurs. Organisé chronologiquement autour de deux grands périodes –1945-1990 puis 1990 à nos jours –, l’ouvrage évoque tour à tour la difficile relance des compétitions sportives insulaires au lendemain de la Seconde Guerre, le processus d’ouverture, d’intégration puis de participation, sans omettre la question de l’identité des sportifs et des publics insulaires. Cette intégration s’effectue dans un contexte de mutation de l’espace sportif, lequel renvoie à la question du loisir de masse. La seconde partie de l’ouvrage porte un regard sur les politiques publiques à l’aune des différents statuts de l’île et des compétences conférées à la Collectivité territoriale de Corse, sans oublier d’explorer d’autres niveaux d’action publique – le département, l’intercommunalité et les communes. La question récurrente des équipements sportifs fait l’objet d’un chapitre plus particulièrement illustré par le cas du stade de Furiani. Le sport à l’université est quant à lui abordé en tant que tel, mais aussi dans son rapport au monde sportif insulaire. Enfin, les nouvelles réalités sportives sont analysées: tourisme sportif, mutations culturelles et identitaires et désenchantement des sports « traditionnels ». D’un volume relativement conséquent, cet ouvrage ne prétend pourtant pas à l’exhaustivité, loin s’en faut. Il possède pour seule ambition d’éclairer quelques pistes de travail potentiel et de montrer combien l’entreprise de l’étude du champ des pratiques sportives en Corse se révèle illimitée. Il suggère également de réaffirmer, s’il en était encore besoin, la nécessité de considérer les sports et leur place dans la société corse, non plus comme un objet incident, mais bien comme un véritable analyseur parmi d’autres. La question de l’identité et celle du développement durable en témoignent.

P R O VA


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Avant-propos

La parution de cet ouvrage s’inscrit dans le droit fil de la logique qui avait guidé la rédaction du premier tome, voici quelque temps déjà 1. D’une part, il y a l’ambition de mettre les personnes intéressées – à un degré ou à un autre –, par l’histoire et la sociologie des pratiques corporelles en général et des sports en particulier au contact des sources, du moins d’une partie d’entre elles ; le tout sur la longue durée de manière à éviter les explications et les visions par trop déter ministes ou parcellaires. D’autre part, il s’agit de dresser un état des lieux de la recherche dans ce domaine en Corse, tout en étant bien conscients des limites d’un tel exercice au vu de la faible structuration actuelle de ce champ ; nonobstant le fait que l’objet « sport » peine encore à être considéré non seulement comme un domaine de recherche à part entière, mais également comme un élément légitime du patrimoine insulaire. Mais ce constat, pour d’autres lieux et en d’autres temps, nombre de chercheurs confrontés à des problèmes similaires, l’avaient déjà établi, tout en proposant bien mieux que nous ne le ferions, des solutions envisageables 2. Ceci dit, nous espérons toujours, comme nous l’écrivions dans la préface du premier tome, que cette publication suscitera des vocations qui, ce faisant, amèneront rapidement cet ouvrage à être dépassé. Ce deuxième tome couvrira les années s’étalant de la fin de la Seconde Guerre mondiale à la première décennie du XXIe siècle, prenant ainsi la suite chronologique du premier. Cette période est synonyme de profondes mutations pour l’ensemble de la société corse, certes à l’image de celles qui af fectent,

1. Didier Rey, Sports et société en Corse des années 1860 à 1945. Anthologie, Albiana, 2006, 245 pages. 2. Voir à ce sujet, entre autres, Christian Bromber ger, « De quoi parlent les sports ? », Terrain n° 25, septembre 1995.


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au même moment, le reste du pays et l’Europe dans son ensemble 3 mais, ici, en un temps comparativement beaucoup plus court et très souvent sous l’impulsion de forces externes ; le tout non sans traumatismes. Les sports participent de ces transformations culturelles, sociales et politiques en profondeur , voire les anticipent. C’est aussi à cela que nous voudrions nous intéresser ici. Pour ce faire, nous aborderons dans une première partie, la période comprise entre la fin de la guerre et le début des années 1990, tant d’un point de vue interne – les deux premiers chapitres – qu’externe – le dernier chapitre. Il sera alors temps, dans une seconde partie, de nous pencher d’une part sur les transformations statutaires et les politiques publiques et, d’autre part, sur les évolutions récentes notamment culturelles. Qu’il nous soit permis une petite remarque méthodologique. Le lecteur averti sera peut-être parfois surpris de ne pas suf fisamment retrouver la marque de l’insolente domination du football sur les sports insulaires, notamment pour les années 1945-1980 ; il y a une simple raison à cela. Des ouvrages ayant déjà paru sur la question, nous n’avons pas voulu réécrire ce qui l’avait déjà été plus que nécessaire ; si bien que, sans minimiser la part du ballon rond dans une approche socio-historique des sports en Corse, nous avons décidé de nous en tenir à l’essentiel, préférant insister sur d’autres domaines jusque-là peu ou pas étudiés. Enfin, en ce qui concerne les sources disponibles en Corse, nous avions décidé de les rassembler à la fin du premier tome de manière à of frir à tout un chacun la possibilité d’une vision d’ensemble sur la période s’étendant des années 1860 à nos jours et, par conséquent, un outil de travail ef ficace. C’est la raison pour laquelle on ne trouvera ici qu’une mise à jour concernant la bibliographie ainsi qu’un état du fond « sport » de la bibliothèque municipale de Bastia depuis 1945 ; sans oublier un rappel des côtes pour les documents conservés dans les archives départementales d’Ajaccio et de Bastia. Les auteurs

3. Pour s’en tenir au Vieux Continent.


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I De la fin de la guerr e au dĂŠbut des annĂŠes 1990


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LA RELANCE DES COMPÉTITIONS INSULAIRES Un redémarrage semé d’embûches

En dépit d’infrastructures en piteux état, malgré les pertes humaines dues au Second conflit mondial – certes bien loin de la grande saignée de 1914-1918 1 – nonobstant la reprise de l’émigration vers le Continent et, plus encore peut-être, vers l’empire colonial, les activités sportives insulaires n’en sortaient pas moins lentement de l’engourdissement dans lequel elles avaient été maintenues depuis la libération de la Corse en septembre-octobre 1943. À l’été 1945, le football, sport le mieux structuré et le plus pratiqué dès l’avant-Première Guerre mondiale, fut probablement le premier à reprendre une activité of ficielle ; les autres sports suivirent en ordre dispersé. Une fois les instances régionales reformées – sans trop de mal au vu de la faiblesse de l’épuration sportive –, les compétitions ne reprirent pas immédiatement dans leur totalité. Des championnats croupions, entrecoupés de matches amicaux, existèrent pendant quelque temps encore au cours de la période comprise entre l’automne 1945 et la fin de l’année 1947, sans que l’on puisse toujours clairement établir la distinction entre les deux types de rencontre. Ainsi en était-il à Bastia pour le basket, où les parties non-of ficielles disputées en janvier et septembre 1947, entre le S.C.B. et une entente composée des meilleurs élements

1. Lors du Premier conflit mondial, la Corse perdit approximativement 16 000 hommes 1939-1945, le nombre de victimes n’excéda que de peu les 6 000.

; en


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du C.A.B. et de l’E.F.B., furent parfois comptabilisées au crédit du Sporting. Ce dernier n’hésitant pas alors à se proclamer et à se présenter comme le triple champion de Corse de l’immédiat après-guerre (1945, 1946 et 1947). Ceci dit, il reste fort probable que la première véritable compétition de basket ne prit son essor qu’à compter de la saison 1947-1948 ; d’autant que le manque d’infrastructures se faisait sentir même à Bastia, où les rencontres se déroulaient sur l’ancien court de tennis Aliotti, rue César Campinchi, qui restait la propriété du S.C.B. ; il existait également un autre terrain, militaire cette fois-ci, à la caserne Marbeuf. La première journée du nouveau championnat eut lieu le 26 octobre 1947 ; elle mettait aux prises les équipes du C.A.Bastia et de l’U.S.Corte ; trois autres clubs participèrent à la compétition cette année-là, il s’agissait du S.C.B., de l’E.F .Bastiaise et de Venacu2. Le même cas de figure pouvait s’observer pour le « noble art » ; si des combats avaient déjà été or ganisés, y compris pendant les années 1943-19453, la reprise officielle de la saison de boxe semble bien se situer au mois de septembre 1947. Le cyclisme, pour sa part, outre le manque chronique de matériel – accentué par la condition encore très médiocre des liaisons maritimes avec le Continent – et l’état pour le moins déplorable des routes 4, dû aux combats de la Libération et à une reconstruction au ralenti, souf frait de plus de ne pouvoir compter que sur des instances moribondes qui fragilisèrent d’autant son redémarrage malgré l’or ganisation de courses de-ci, de-là. Ayant profité du versement de sommes conséquentes – au vue de la situation insulaire s’entend – aux titres des dommages de guerre afin de pouvoir remettre leurs infrastructures en l’état, les grands clubs de football ajacciens et

2. On remarquera, en passant, que ces équipes appartenaient toutes à des villes ou des villages situés sur l’un des rares axes ferroviaires qui n’avait pas trop souf fert du conflit, ce qui, dans une Corse où les déplacements restaient dif ficiles, n’était pas le moindre des avantages ; par contre, la voie de chemin de fer de la Plaine orientale reliant Bastia à Porto-V ecchio, détruite los des combats de la Libération, ne fut jamais reconstruite. 3. Voir tome I, p. 212. 4. Dans l’immédiat après-guerre, sur le Continent, la situation n’était guère meilleure et pratiquement pour les mêmes raisons, à tel point que le gouvernement limita à cinq jours maximum la durée des épreuves cyclistes ; ce qui n’empêchât pourtant pas la reprise officielle du Tour de France dès le mois de juillet 1947. En 1959, le Guide Bleu de la Corse rappelait cette dure réalité de la fin des années quarante et la lenteur des remises en l’état : « Enfin, grâce aux efforts des services des ponts et Chaussées, le réseau routier intérieur, que la guerre avait laissé dans un état déplorable, est à présent presque totalement rénové, et l’on poursuit activement, non seulement la réfection et l’amélioration du réseau ancien, mais encore la création de routes nouvelles » ; ajoutant néanmoins quelques dizaines de pages plus loin : « Beaucoup de routes secondaires n’ont pas été refaites […]. La plupart ne sont pas goudronnées et sont très pierreuses […] il reste que la grande majorité des routes corses sont des routes de montagnes, accidentées, très sinueuses et souvent étroites » in Les Guides Bleus. Corse, Paris, Hachette, 1959, p. VII et LXXXII.


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bastiais pouvaient apparaître comme les grands bénéficiaires de la période ; ils n’en furent pas moins soumis bientôt à d’autres dif ficultés. En ef fet, le redémarrage des compétitions se trouva rapidement perturbé par une véritable fronde des clubs du district Sud, autrement dit les équipes ajacciennes. Celles-ci voulurent profiter de la faiblesse des instances régionales, lar gement dominées par des personnalités bastiaises et ce depuis les années 1930, pour faire sécession et demander leur rattachement à la ligue du Sud-Est ; sans pour autant intégrer le championnat organisé par cette dernière. Il s’agissait d’échapper à la tutelle jugée pesante et discriminante des « nordistes », sans nécessairement participer à un championnat continental dont le coût financier n’aurait pu alors être assumé. L’affaire fit long feu, ni la Fédération française de football (F .F.F.) ni la ligue du Sud-Est ne voulurent « s’encombrer » des clubs ajacciens et créer un précédent fâcheux. Cette crise qui, par bien des aspects anticipait sur les problématiques qui se poseraient dans les années à venir , n’en démontrait pas moins clairement que l’horizon insulaire s’avérait désormais beaucoup trop étroit et ne demandait qu’à être dépassé, fut-ce au nom des vieilles querelles entre Pumontinchi et Cismontinchi5. Certes, les Ajacciens auraient disputé leur propre championnat mais, et c’était là quelque chose de fondamentalement nouveau, ce dernier se serait tenu sous la tutelle d’une ligue continentale. La crise passée et malgré quelques ultimes soubresauts, les compétitions insulaires, à savoir le championnat de Division d’Honneur (D.H.) et la Coupe de Corse, purent reprendre leur cours interrompu depuis 1942. À propos de la contestation des clubs ajacciens en 1946. Le 9 janvier [1946] la compétition fut décidée et la clôtur e des engagements fixée au 31 janvier . Natur ellement notr e club [le S.C.B.] envoya son inscription de même que les autr es sociétés. Le calendrier parut le 25 janvier. Malheureusement, par suite du forfait des quatr e sociétés ajacciennes, la COUPE ne put se jouer immédiatement. Ce fut une belle bagarre entr e les clubs ajacciens et la Ligue de Corse. Des sanctions furent prises par l’organisme directeur le 1er avril : l’OA, l’ACA, le FCA et le RSA 6 furent suspendus pour six mois avec le bénéfice du sursis. Le secrétaire de l’OA, Barthélemy Silvani, fut, lui, suspendu à vie… sans sursis. Mais, sans doute par ce que la décision avait été prise un pr emier avril, Ajacciens et Ligue finirent par se mettre d’accord et tout rentra dans l’ordre au terme de la saison.

5. Pumonti ou « sud », Cismonte ou « nord » ; voir tome I, p. 72. 6. Il s’agissait de l’Olympique Ajaccien, de l’Athletic Club Ajaccien, du Football Club Ajaccien et du Red Star Ajaccien.


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Le seul vaincu dans cette histoir e fut le Football qui aurait pu démarrer au début de l’année. Et aussi les clubs bastiais, spectateurs de cette grotesque joute et qui n’en pouvaient mais 7. A.D.H.C. 48J1 : Documents Bernacchi, Historique du S.C.B. par Antoine Bernacchi, p. 166-67.

Ajaccio, le 11 Avril 1946. Monsieur le Secrétair e Général de la Fédération Française de Foot-Ball Association. Les représentants des clubs ajacciens de Foot-Ball association ont l’honneur de vous rappeler qu’ils vous ont adr essés par pli r ecommandé N° 2, un rapport de leur séance extraor dinaire du 31 Mars au cours de laquelle ils ont décidé : a) de ne plus reconnaître l’autorité de fait de la Ligue Corse. b) De considér er qu’ils n’auraient plus de dir ectives à r ecevoir d’un or ganisme illégal (Etant donné les termes de ce rapport, nous aurions pu attendre avec confiance les décisions de la Fédération et ne pas nous soucier des décisions de la Ligue Corse. Mais le Bulletin Officiel de cette dernière en date du 8 Avril a porté à votre connaissance des décisions prises le 1 er Avril par la dite Ligue). Les soussignés élèvent au nom des clubs ajacciens de Foot-Ball Association la plus vive protestation contre les décisions qui font suite à un communiqué dans lequel les véritables raisons qui nous mettent en conflit avec la Ligue ne sont pas mentionnées et qui sont celles traitées dans notre rapport précité. A) Le Bureau de la Ligue est illégal. B) Le Bureau de la Ligue a établi un calendrier arbitrair ement. C) Le Bureau de la Ligue n’a jamais eu aucune initiative pour développer le Mouvement « Jeunes ». En r evanche il a voulu contrarier les efforts des Clubs Ajacciens dans ce sens. Les dirigeants ajacciens ont constaté la plus grande méfiance envers eux de la part de la Ligue qui a employé des procédés vexants. Les paroles de son Président les confirment : « Je vous demanderai de ne pas faire comme par le passé et de nous fair e des déclarations exactes de recettes car nous avons besoin d’argent ».

7. Le texte original a été conservé pour tous les documents cités dans cet ouvrage.


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Ainsi tout en faisant appel contre les décisions de la Ligue : a) Blâme adr essé au Conseil d’Administration des 4 clubs Ajacciens. b) Suspension pour une durée de six mois avec sursis des dits clubs. c) Amende de 100 francs aux clubs submentionnés d) Suspension à vie de Monsieur SIL VANI, Secrétair e de l’O.A. avec demande à la Fédération de l’extension de cette pénalité aux Fédérations affiliées au C.N.S. Les Comités Dir ecteurs des clubs ajacciens sont solidair es et ne sauraient admettre que les décisions de la Ligue frappent un seul dirigeant : Monsieur SIL VANI Barthélemy , secrétair e de l’O.A., sous prétexte que ce dernier a mené une campagne de pr esse dans le « SAMPIERO » sous la signatur e de l’Impartial. A ce sujet, nous nous permettons de vous signaler que Monsieur SIL VANI n’a jamais mené de campagne au titr e de secrétair e de l’O.A. D’ailleurs lors de notr e réunion du 28 Mars, M. DOLL 8, qui avait été personnellement pris à partie dans la pr esse locale r econnut s’êtr e tr ompé en accusant M. SILVANI qui n’était pour rien dans les articles écrits par « J.V . » ou par le « Maraudeur ». Ils se permettent de signaler à la Fédération Française que M. SILVANI a toujours été l’un des pionniers du Sport en Corse, qu’il a donné le meilleur de lui-même pour le développement du Foot-Ball, de l’Athlétisme, du Basket-Ball et de la Boxe. Il est l’or ganisateur de nombreuses manifestations sportives qui lui ont valu récemment les félicitations de M. l’Inspecteur Départemental aux Sports. Il a été le r eprésentant de la Fédération Française d’Athlétisme pour le Gr oupe Sud, il est actuellement Dir ecteur Technique de la Ligue Corse d’Athlétisme et de Basket, Trésorier du ring Ajaccien. Individuellement, il a pratiqué pendant 17 ans Football ou Basket sans jamais être l’objet de la moindre sanction ; en Athlétisme, il a été 23 fois champions de Corse. Confiants dans les décisions du Bur eau Fédéral, les Comités directeurs des Clubs Ajacciens lui demandent de vouloir bien considér er leur rapport du 31 Mars, lequel traite intégralement toutes les questions du conflit. […]. A.D.H.C. 48J20 : Archives du S.C.B., Correspondance 1941-1947.

8. Président de la L.C.F.A.

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La réponse de la Ligue corse de football. 15 MAI 1946 Monsieur le Secrétaire de la F.F.F.A. 22 Rue de Londres PARIS Objet : REBELLION DES 4 CLUBS AJACCIENS. Monsieur le Secrétaire Général, Quoique la Ligue Corse n’ait jamais été saisie d’aucun appel contre les décisions qu’elle a prise envers les 4 sociétés ajacciennes […], l’affaire est trop grave pour que le Bureau Fédéral ne soit pas mis au courant. En cette cir constance le Bur eau de notr e Ligue a jugé en toute conscience et équité et les sanctions qui ont été prononcées ont été prises avec un esprit de bienveillance et d’apaisement. Malheureusement les clubs ajacciens se sont maintenus dans leur intransigeante attitude et le Bureau de la Ligue se voit dans l’obligation de demander au Bur eau Fédéral d’intervenir pour fair e r evenir les rebelles à résipiscence et à les fair e avoir, à l’avenir , une notion plus réglementaire de la discipline. […] En résumé les raisons invoquées par les clubs ajacciens sont mauvaises. Quels que soient les réels motifs, l’action des sociétés ajacciennes a été préjudiciable à la cause sportive ; elle a porté tort à l’autorité de la Ligue. C’est le sort du football qui est en jeu. Comme le dit M. POZZO DI BORGO, arbitr e officiel, dans son article dédié à « L ’IMPARTIAL » (exemplair e du journal joint au dossier SIL VANI) « ce sont les dirigeants de cette sorte qui tuent le sport en Corse en lui donnant ce caractère hargneux qui lui fait tant de mal ». La Ligue Corse, en cette circonstance, n’a PAS TORT. Elle ne peut PAS avoir tort par ce que le précédent qui serait ainsi créé aurait des conséquences funestes pour le sort futur du football. Aussi le Bureau de la Ligue Corse a-t-il l’honneur de demander au Bureau Fédéral d’intervenir pour mettr e en demeur e les sociétés ajacciennes à se soumettr e sans délai aux décisions prises et pour leur faire avoir, à l’avenir , une attitude plus disciplinée envers l’or ganisme chargé de diriger le football dans le département. […] P.S. – Notre collègue M. GRIMALDI, se tr ouvera à PARIS samedi et il passera quelques jours. Il viendra vous entr etenir de vive voix et il vous donnera des explications plus complètes… A.D.H.C. 48J20, op. cit.


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Du côté du cyclisme et de la boxe : LES DIFFICULTÉS DU SPORT CYCLISTE EN CORSE Une INTERVIEW de François GIANNONI Secrétaire Général de l’Avenir Cycliste Bastiais. Le Sport à tous les points de vue doit permettr e à la France de retrouver une jeunesse saine et ar dente. C’est pour quoi nous avons voulu demander à M. Giannoni quel a été et quel sera l’avenir du cyclisme en Corse. M. Giannoni en technicien éclairé a bien voulu nous répondr e. Le Dimanche 11 Novembre, à Ajaccio, nos routiers insulaires clôturaient leur saison. Malgré les difficultés rencontrées par les dirigeants des Sociétés cyclistes neuf courses ont pu êtr e or ganisées dans notr e Département. Votre journal qui s’intér esse particulièr ement à ce noble sport, a pu constater bien souvent les difficultés pr esque insurmontables qu’il y avait à or ganiser une course assez intér essante, difficultés surtout d’ordre matériel, qui bien souvent ont fait que certains cour eurs n’ont pu y participer faute de collets etc. Nous r estons convaincus que l’amélioration de notr e niveau économique en toute chose permettra à de jeunes r outiers, dont l’avenir s’annonce brillant d’être parés pour la nouvelle saison. Nous avons mes camarades et moi un vaste plan pour l’année prochaine, mais pour le mener à bien, il faudrait que nous tr ouvions de la part des autorités un peu plus de compréhension, car vous ne devez pas ignorer que notr e gr oupement, depuis qu’il existe, n’a jamais touché aucune subvention municipale, ou de l’Etat. Les déplacements et les or ganisations sont payés par la Société et les nombreux sympathisants que nous comptons à Bastia. Il est à signaler que jusqu’à ce jour on ne nous a jamais attribué aucun bon, soi de souliers, maillots ou boyaux, chose courante pourtant sur le Continent. Malgré toutes ces difficultés nous nous sommes toujours efforcés sur la demande des autorités, d’or ganiser des manifestations, dont le bénéfice allait aux œuvres de la Ville […]. B.M.B., La IVe République du 10 décembre1945. Très peu de cour eurs au départ [devant l’usine Job de Toga] et beaucoup trop de forfaits […]. L’Avenir cycliste bastiais n’aligna que deux coureurs au départ. Nous ne compr enons pas cet état de chose et nous avons interrogé l’infatigable manager […] qui nous a dit « le manque de boyau ne nous permet pas d’aligner notr e équipe. Je me suis déplacé à Marseille et Toulouse je n’ai rien trouvé. Je profite de l’occasion pour vous signaler qu’aucun effort n’a été fait dans ce domaine. Le grand

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responsable en est le délégué du Comité Fédéral en la personne de Me Colombani, président de l’UVF en Corse, qui est parti sans laisser d’adresse. Si cela continue et si personne ne pr end l’initiative de refondre l’UVF dans notr e département, sous peu nos cour eurs accrocheront leur vélo en attendant qu’on veuille alimenter notr e société en boyaux. B.M.B., Le Patriote, des 8-9 septembre 1947. Depuis 1940 les pr emiers championnats officiels [de boxe] de la Corse se dér ouleront à Bastia dans la Cour de V erdun de la Caserne Marbeuf. Samedi soir, 11 octobre, tous les cracks insulaires seront aux prises. La réunion est organisée par le Central Ring Bastiais dont MM. Lusinchi et Antoine Filippini sont les principaux animateurs. Du côté fédéral, M. Del Ré Ange, délégué départemental assurera le contrôle de chaque combat ; il sera secondé dans sa tache par des hommes dont la haute compétence s’est déjà affirmée au cours des précédentes réunions […]. Boxeurs sans distinction de club inscrivez-vous pour ce championnat. Peut-être un « nouveau » Mariotti 9 se détachera du lot. B.M.B., Le Patriote du 26 septembre 1947.

La vaine multiplication des compétitions et des r encontres

Le redémarrage des compétitions se fit bientôt à tous les échelons pour les hommes et, dans une bien moindre mesure, pour les femmes 10 comme le prouvaient les différentes épreuves disputées pour le basket ; dès 1949, on comptait un championnat féminin et un masculin seniors ainsi qu’un championnat junior masculin. La Coupe et le Championnat de Corse de football, pour leur part, offraient de vivaces empoignades qui rempliraient les stades pour quelques années encore ; d’autant que, à l’orée des années 1950, un nouveau club, le F .C.C.B.11, vint un temps contester la traditionnelle suprématie du S.C.Bastia, de l’A.C.Ajaccio et du F .C.Ajaccio sur les compétitions insulaires. Mais, déjà conscients du potentiel limité des compétitions et de la faiblesse quantitative du réservoir de joueurs et d’entraîneurs locaux, les dirigeants des grands clubs 12 se

9. Dominique Mariotti fut champion de France des poids plume en 1938, voir tome I, p. 147 et 149. 10. Lorsque compétitions féminines il y avait. 11. Le Football Corsica Club Bastiais fut champion de Corse de 1951 à 1954 ; en 1958 et en 1960. 12. Les mêmes que précédemment plus le Cercle Athlétique Bastiais (C.A.B.) alors en perte de vitesse il est vrai, puisqu’il ne remporta aucun titre entre 1945 et 1960 à l’exception d’une Coupe de Corse (1952).


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tournèrent vers le Continent comme ils l’avaient déjà tenté dans les années précédant le Second conflit mondial 13 afin d’attirer dans l’Île quelques éléments propres à relever le niveau ou à or ganiser le jeu ; c’est ainsi, par exemple, que le F.C.C.B. put engager comme entraîneur l’ancien international Michel Brusseaux14 (1950-1954). Mais les clubs firent plus encore ; ils portèrent également leurs regards cette fois-ci, vers le sud de la Méditerranée et élar girent leurs zones de recrutement à l’Afrique du nord coloniale où résidait une nombreuse diaspora corse15. En mars-avril 1948, après la tournée en Corse du club tunisien d’Hamman Lif, l’A.C.Ajaccio fut invité à participer à un tournoi dans la Régence ; deux ans plus tard, en avril 1950, les Ajacciens effectuèrent une tournée en Algérie pour y affronter des équipes de la Ligue de Constantine16, alors que, en 1953, le Sporting recevait le F.C.Oran. Entre la fin des années 1940 et le début des années 1950, un échange direct se mit en place entre la Corse et l’Algérie notamment 17 ; pour les deux partenaires, il s’agissait d’une recherche d’horizons nouveaux probablement beaucoup plus sensible chez les Corses que chez les Algériens. Quelques joueurs tentèrent l’aventure de part et d’autre de la Méditerranée à l’image d’Aissa Barka qui passa très brièvement de l’A.S. Rivet au S.C.B., de Charles Heimburger Corse natif d’Algérie du R.C.Philippeville au F .C.Ajaccio ou de Jean Ottavi de l’A.C.Ajaccio au F .C.Mascara. À ceux-là s’ajoutèrent des Algériens ef fectuant leurs obligations militaires en Corse à l’image de Sadek Boukhalfa qui évolua au S.C.B. en 1957-1959 18, ou d’Abdelkader Hadj Slimane sociétaire du C.A.B. au cours de la même période 19. Du reste, il n’est pas inutile de rappeler que jusque vers 1964, les faibles flux migratoires à l’œuvre dans le football corse ne concer nèrent quasiment que les Nord-Africains, ainsi que le remarquait France Football, en août 1959, à propos du S.C.B. « une équipe strictement autochtone, en dehors de son entraîneurAbderhamane20 » ; Mohammed Mehouri, pour sa part, était le seul étranger du G.F .C. Ajaccio qui s’adjugea le titre de Champion de France amateur en 1963, et l’un des deux seuls non-Corses de l’équipe 21.

13. Voir tome I, p. 149-154. 14. Il n’évolua cependant qu’une seule fois sous le maillot tricolore. 15. Vers 1950, environ 150 000 Corses résidaient en A.F.N., dont les 2/3 en Algérie. 16. Il s’agissait des équipes du Mouloudia, de Djidjelli et de Philippeville. 17. Mais aussi à un degré moindre avec les protectorats de Tunisie et du Maroc. 18. Il effectua un second passage au club entre 1965 et 1967. 19. Voir à ce propos Didier Rey , « Les footballeurs originaires du Maghreb en Corse (1957XX e siècle, Migrances n° 29, 2007) », Les footballeurs maghrébins de France au premier trimestre 2008, p. 98-109. 20. France football n° 702 du 25/08/1959. 21. Cette faiblesse des flux migratoires était également à mettre en relation avec le maintien, pendant de longues années, d’un recrutement local de qualité ; en 1978, encore, l’équipe du S.C.B. s’apprêtant à disputer une finale européenne, comptait cinq joueurs corses dans son effectif.


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Sports et société en Cor se depuis 1945

Doc. n° 1 : Les joueurs du F.C.C.B. fêtant leur premier titre de Champion de Corse de football en 1951 (http://retrofoot.blog.club-corsica.com/).

Doc. n° 2 : La licence d’Abdelkader Hadj Slimane, l’un des tout premiers footballeurs maghrébins ayant évolué en Corse (collection Eric Betti).


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Quant au cyclisme, si le Tour de Corse n’avait toujours pas réellement repris depuis son interruption en 1936 – à l’exception de quelques éphémères éditions 22 –, cela n’empêchait pas la recherche d’adversaires en dehors du cercle étroit des pratiquants insulaires23. En dépit des difficultés de toutes sortes, quelques courses cyclistes furent organisées en faisant appel à des concurrents licenciés dans des clubs de la France méridionale. En octobre 1947, se déroula le Critérium cycliste du Sud de la Corse ; sur les trente-trois engagés, un peu moins de la moitié venaient des départe ments du Var, des Bouches-du-Rhône, du Vaucluse et des Alpes-Maritimes ; les autres étaient tous des insulaires. Le premier Corse au classement général obtint la neuvième place, il s’agissait de Francesco Neri. Compte-tenu du relatif isolement sportif de la Corse depuis 1939, la performance pour médiocre qu’elle apparaissait, n’en était pas pour autant négligeable. Outre les rencontres relevant des compétitions of ficielles, de très nombreux matches, tournois micro-régionaux et autres courses étaient bientôt or ganisés un peu partout dans l’Île, notamment l’été, sur le modèle de ceux se déroulant avant-guerre à l’occasion des fêtes civiques 24 et/ou paroissiales 25. Il y avait évidemment là pour les sociétés sportives, une occasion supplémentaire d’améliorer leurs maigres finances, surtout pour celles situées dans les villages de l’intérieur . En termes de ressources si, au vu de la situation générale catastrophique de la Corse, les collectivités locales (communes et conseil général) ne pouvaient pas grand-chose 26, il n’en allait pas toujours ainsi du côté des milieux économiques, guère mieux lotis pourtant, mais qui n’hésitaient pas à parrainer quelques courses locales comme le faisait l’entreprise de cigarettes JOB ou les commerçants bastiais. Vers la fin des années 1950, les clubs organisateurs de manifestations trouvèrent des ressources nouvelles auprès de certains journaux quotidiens. En effet, les transformations structurelles qui affectèrent la presse

22. En 1949, 1950, 1956 et 1958. Sur le palmarès du Tour de Corse, on pourra notamment consulter le site de Dominique Bozzi, par ailleurs Conseiller technique sportif auprès du Comité corse de cyclisme, sur http://www.d-bozzi.com/corsicatour/palmares.php 23. Ce qui permettait à quelques courses d’en revendiquer l’héritage et de s’intituler « Tour de Corse », sans en avoir la réalité. 24. Nous entendons par là les commémorations of ficielles telles celles du 14 juillet ou du 8 mai. 25. Les clubs avaient aussi recours à des tombolas, notamment à l’occasion des fêtes patronales. La liste des trois premiers prix attribués par celle or ganisée par l’A.S.Antisanti à l’été 1947 témoigne, à sa manière, des dif ficultés récurrentes de l’économie insulaire – notamment pour les petits villages de l’intérieur – dans cette fin des années quarante ; il s’agissait, en ef fet, de deux tablettes de chocolat, d’une savonnette et d’une broche. Collectif, L’ASA. Histoir e de l’association sportive d’Antisanti, dactylographié, p. 112. 26. Néanmoins, à la fin des années cinquante, lorsque les clubs insulaires de football – en premier lieu le SCB –, mettaient tout en œuvre pour obtenir leur intégration au championnat de France amateur et dans un contexte économique quelque peu amélioré, le conseil général et la municipalité bastiaise n’hésitèrent pas à soutenir financièrement le doyen des clubs corses afin qu’il présentât toutes les garanties nécessaires auprès des instances nationales.


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