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Évelyne Luciani et Dominique Taddei sont coauteurs avec Louis Belgodere de Trois prêtres balanins au cœur de la révolution corse. É. Luciani est docteur es lettres en philologie et en littérature comparée latine à la Sorbonne. Fondatrice et présidente de l’association Don Gregorio Salvini de son village de Nessa. D. Taddei est ancien président d’université. Il est coauteur de Vingt chapitres de l’histoire de Monticello et, avec Tonì Casalonga, de la bande dessinée Erasmo Orticoni, le chanoine révolutionnaire.

25 €

Les pères fondateurs de la nation corse

Évelyne Luciani • Dominique Taddei

Les pères fondateurs de la nation corse (1729-1733)

É. Luciani • D. Taddei

Lorsque la Corse s’est éveillée … Jusqu’en 1730, quelques rares Corses avaient fait parler d’eux mais personne ne parlait de la Corse : il n’en existait presque aucune description, ni aucune carte ! Or, en 1730, à partir de ce qui a pu sembler une simple jacquerie, commence dans cette île une révolution qui va durer 40 ans et passionner l’Europe des Cours et des Lumières. Désormais, de Pascal Paoli à Napoléon Bonaparte, le monde entier ne pourra plus ignorer la Corse ! L’hypothèse que retient habituellement l’historiographie est celle d’une jacquerie, spontanée, qui se serait transformée au fil des années en révolution, orientée et dirigée vers l’émancipation intégrale des Corses vis-à-vis de la république de Gênes. Le présent travail remet en cause cette interprétation traditionnelle. Il s’appuie sur de nombreux textes – donnés ici dans leur transcription originale et dans leur traduction – produits au cours de cette période : lettres entre insurgés, doléances exposées aux Génois, rapports des gouverneurs génois aux autorités centrales, des généraux autrichiens à leur monarque, etc. L’ensemble de ces documents met en évidence le rôle d’un groupe d’hommes, qui sont à proprement parler les « pères fondateurs de la Nation corse » – composé des chefs d’un clan originaire d’un périmètre géographique restreint et de religieux –, dont les noms sont restés vivaces dans la mémoire insulaire : Luigi Giafferi, Andrea Ceccaldi, Giacinto Paoli, Erasmo Orticoni, Giulio Matteo Natali, Gregorio Salvini, etc. La cohérence, la rapidité et la quasi unanimité avec lesquelles ils agirent montrent que la révolte populaire ne fut pas aussi spontanée qu’il est commun de le dire. Très habiles stratèges, organisés entre eux, conscients de leurs forces et de leurs faiblesses, ils furent d’excellents manœuvriers qui réussirent à s’attirer la sympathie des cours européennes et, de fait, furent souvent écoutés et respectés par les grands de ce monde. Les Génois ne purent contenir cette première insurrection que par l’intervention militaire de l’empereur d’Autriche, qui entraîna l’emprisonnement des chefs corses. Mais quelques mois plus tard, en 1733, dès leur libération, ils reprirent le combat au nom des mêmes valeurs et des mêmes principes, profondément révolutionnaires dans une Europe absolutiste qui s’ouvrait avec peine aux idées des Lumières. Ces derniers constituent les fondements théoriques, théologiques et politiques à partir desquels les revendications corses des décennies suivantes se concrétiseront. Au-delà, les pères fondateurs de la Nation Corse sont les précurseurs des débats qui ébranleront le reste du monde, notamment celui du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes !

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Avant-propos

Dans un précédent ouvrage, nous sommes arrivés, à travers la biographie de « Trois prêtres balanins au cœur de la Révolution corse1 », à la conclusion qu’il existe une forte homogénéité et une grande continuité, de la doctrine théologique et politique des principaux grands acteurs insulaires, durant ces quarante années de guerre presque ininterrompues. Le constat est d’autant plus remarquable que cette homogénéité et cette continuité se sont maintenues, alors même que la plupart de ses acteurs se divisaient fréquemment, pour des raisons d’orientation, ou, plus prosaïquement, d’ambitions personnelles ou de clan. En d’autres termes, l’essentiel des « justifications de la révolution de Corse », pour reprendre leurs propres termes, qu’ils présenteront jusqu’en 1769 et au-delà, avec le soutien sourcilleux de Pascal Paoli lui-même, est formulé, dès la première insurrection contre Gênes. Or, celle-ci demeure, malgré quelques études ponctuelles remarquables2, peu étudiée et entourée d’une mythologie, qui pour être ancienne, n’en est pas moins partiale. Un tel constat conduit à réévaluer la pensée et l’action de la première génération de révolutionnaires corses, qu’ils soient chefs militaires, comme L. Giafferi, A. Ceccaldi, puis G. Paoli, ou religieux, comme E. Orticoni, G. Natali ou G. Salvini. Si l’histoire et la mémoire collective ont justement élu Pascal Paoli, le « Babbu di a patria », tous ceux que nous venons de citer et quelques

1. Avec Louis Belgodere de Bagnaja « Trois prêtres balanins, au cœur de la Révolution corse », édition A. Piazzola, Ajaccio, 2006. 2. Pour ne donner que deux exemples incontestables, F. Ettori « L’assemblée des théologiens d’Orezza », Fr. Pomponi « les cahiers de doléances des corses de 1730 » in Bulletin de la société des sciences historiques et naturelles de la Corse, 1974. Cf. Bibliographie en annexe du présent livre.

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autres encore sont à proprement parler les pères fondateurs de la nation corse3 : ce sont eux qui donnent à ce concept, aujourd’hui encore si controversé, son sens moderne. Dès les premières années de la Révolution corse, l’argumentaire des insurgés est d’une grande continuité, se fortifiant progressivement au cours du temps, comme en témoigne l’analyse de leurs principaux textes, et ce malgré les difficultés du contexte international. C’est pourquoi le présent livre comporte une double originalité : * D’abord, il est centré sur les hommes qui ont inspiré, rédigé et fait connaître ces textes fondateurs, même si, pour mieux les faire comprendre, nous sommes conduits à insister sur le contexte insulaire et européen, toujours mouvant, de leur publication. Mieux comprendre pourquoi et comment ils en sont venus à cette doctrine et ont conduit cette première tentative de mise en œuvre qui fut seulement empêchée par l’intervention militaire de l’empire autrichien, ce n’est donc pas seulement mettre en lumière une période sous-évaluée de l’histoire corse, c’est aussi mieux appréhender les racines du destin de ce peuple et de cette île, avant, pendant et après la période paoline. * Ensuite, il insiste sur l’importance du contexte international. Pour les sceptiques, on rappellera que chacune des quatre insurrections corses se termine par une intervention militaire extérieure, une autrichienne et trois françaises. La conclusion est donc inexorable : le destin de cette révolution et de la nation qui tente de naître est toujours scellé par des enjeux extérieurs sur lesquels les Corses n’ont aucune prise. Les principaux acteurs, corses et génois, en sont conscients dès les premiers mois. Mais ce contexte ne cesse d’évoluer sous les effets de phénomènes contradictoires, de nature bien différente : – C’est le dernier siècle de l’affrontement dynastique depuis Charles Quint et François 1er pour l’hégémonie continentale, qui oppose principalement les Habsbourg et les Bourbon. – C’est le premier siècle où se développe le conflit idéologique des Lumières contre l’absolutisme. Or, l’importance respective de ces deux phénomènes va progressivement s’inverser : ce n’est pas un hasard si le siècle commence par la désastreuse guerre de succession d’Espagne et qu’il se termine par la Révolution française. Mais c’est aussi un siècle où s’exacerbent et s’étendent les conflits entre les puissances

3. Cette approche rend quelque peu vaine, une partie des controverses qui ont accompagné les cérémonies du bicentenaire de son décès pour débattre de la place respective de son héritage chrétien et de l’influence des lumières du siècle. À tout prendre, Pascal Paoli fut d’abord le fils de son père et, du point de vue doctrinal, du petit groupe des dirigeants, politiques et religieux, des deux premières insurrections, qui entourèrent, pendant près de 10 ans son enfance et sa première adolescence, avant et pendant leur exil commun à Naples. Il demeura par la suite toujours rigoureusement fidèle à leurs principaux enseignements, ce dont témoignent si évidemment ses liens permanents avec Don Gregorio Salvini.

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Avant-propos

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coloniales traditionnelles (l’Espagne, la France, l’Angleterre) ou celles qui aspirent à le devenir (l’Autriche). L’évolution du contexte international sur les « événements de Corse4 », reflète bien ces influences contradictoires et leur basculement progressif : – Pour les principales puissances européennes, la Corse n’est, à l’origine, qu’un enjeu tout à fait mineur qui se réduit, pour l’essentiel, aux possibilités logistiques offertes par les présides (les ports et leurs défenses fortifiées), tenus par les Génois. Il est d’ailleurs plus important pour ces puissances de les occuper, afin d’empêcher les adversaires présents ou futurs de le faire, que de les utiliser elles-mêmes. – Au fil du temps, la Corse deviendra pour tout un continent un enjeu symbolique, celui d’une révolution certes périphérique, presque exotique, mais la première d’une nouvelle ère : en ce sens, elle passionne toutes les capitales, de Londres à Venise, en passant par Rome et tous les grands esprits qui rendent ce siècle incomparable : pour ne citer que les philosophes français, Diderot, Voltaire, Rousseau prendront parti sur la Corse et pour la Révolution corse. Ce livre dédié aux pères fondateurs de la nation corse, se concentre sur la première des quatre insurrections que les révolutionnaires corses menèrent contre le pouvoir colonial génois. Plus que tout autre, nous sommes conscients que les deux premières insurrections constituent un seul processus historique, seulement séparées par l’intervention militaire autrichienne, puis l’arrestation des principaux chefs militaires par les Génois. Malgré cette coupure d’une année, durant toute la décennie, ce sont les mêmes hommes, avec les mêmes convictions fondamentales qui continuent d’écrire l’histoire, même si le contexte international change radicalement durant ce temps : au maintien difficile de la paix européenne, lors de la première insurrection, succède la guerre de succession de Pologne, durant la plus grande partie de la seconde. Mais une analyse approfondie de l’ensemble de cette décennie dépasserait nécessairement la dimension souhaitable d’un livre qui ne se veut pas une thèse, au sens académique, peut-être parce qu’il en défend une, au sens premier du terme. La première insurrection n’a jamais fait l’objet d’une publication d’ensemble en langue française, et la dernière, en langue italienne, remonte à 70 ans5 : depuis lors, cette période, véritable « précipité » de toutes les décennies suivantes n’a été qu’un chapitre parmi d’autres dans une histoire générale de la Corse, même si quelques-uns de nos meilleurs historiens ont remarquablement éclairé certains de ses moments les plus cruciaux. Strictement définie, cette première insurrection commence pour tous les historiens fin décembre 1729 à Bustanico, dans le Bozio, et s’achève à Corte,

4. Suivant l’expression préférée des observateurs étrangers qui se veulent neutres, ou de tumultes ; les pro génois parlent de rébellion et les pro corses, très vite, de révolution. 5. Cf. annexe bibliographique, en fin de volume.

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au mois de mai 1733, avec la reddition des chefs corses. En son sein, il est légitime de distinguer trois phases, très nettement différenciées. Nous nous rangerons à cette évidence, si bien que les trois grandes parties de ce livre traiteront : – 1re partie : Les ambivalences initiales : paysans et notables ; réformes ou révolution (décembre 1729-décembre 1730) ; – 2e partie : L’affirmation de la nation corse (janvier-août 1731) ; – 3e partie : L’intervention autrichienne (août 173-juillet 1732). Cependant, comme tout autre, et plus que d’autres peut-être, cette période essentielle de l’histoire corse ne peut se comprendre sans insister sur ce qui la précède et sur ce qui la suit immédiatement, ce qui conduit à encadrer les trois parties énoncées ci-dessus de deux chapitres supplémentaires : – un chapitre préliminaire consacré à « la Corse, à la fin des années 1720 » ; – un chapitre épilogue, « entre deux insurrections, le retrait des Autrichiens et la libération des chefs (août 1732-août 1733) ».

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Chapitre préliminaire La Corse, à la fin des années 1720 Si on s’accorde à reconnaître dans la période 1729-1769 la grande époque de l’histoire corse, on connaît fort mal les causes et les circonstances de l’insurrection de 1729. F. Ettori1 Toute transformation radicale de l’organisation des êtres vivants est faite d’un entrelacs de nécessité et de hasard. Ainsi, s’agissant d’êtres humains, il n’est pas rare qu’une volonté politique prenne l’initiative de rompre un équilibre devenu particulièrement instable. La Révolution corse s’inscrit aisément dans ce schéma : – la nécessité est celle de la disparition, au sein d’une Europe en effervescence, d’un pouvoir suranné, exercé sur une société rurale, par une cité maritime décadente ; – le hasard est celui de la conjonction fortuite de facteurs aggravants, économiques et politiques, insulaires et internationaux, qui déterminent la temporalité, le déroulement et les issues du mouvement révolutionnaire ; – la volonté politique est celle de quelques hommes, chefs d’un clan ou proches d’eux, qui déclenchent l’épreuve de force et entament un processus de radicalisation croissante, à la fois quant au nombre de ceux qui y participent et quant aux objectifs qu’ils se fixent.

1. F. Ettori, « Comment un peuple s’efforce de devenir une nation », in Deux siècles de vie française 1768-1968, p. 71.

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UNE SOCIÉTÉ RURALE, SOUMISE À UN POUVOIR ABSOLUTISTE PAR UN ÉTAT DÉLIQUESCENT

L’analyse de Montesquieu peut servir d’exergue : « Les Génois tenaient la Corse dans la sujétion ; mais il n’y avait rien de si corrompu que leur droit politique, ni de si violent que leur droit civil2. » De fait, la « Corse génoise3 » se fonde sur un malentendu : pour les Génois, leur pouvoir relève de l’absolutisme du Prince, régime politique alors le plus répandu ; pour les Corses, au contraire, il existe un contrat ou une convention originelle qui fixe de part et d’autre des droits et des devoirs : avec le recul du temps, la perpétuation de ce régime à travers ses règles quasiment immuables apparaît comme une anomalie. Pour le montrer, nous présenterons d’abord succinctement les deux principaux protagonistes, puis la jonction, potentiellement explosive dans leurs relations, de la question fiscale et de celle de la sécurité. Les forces sociales constitutives de la Révolution corse

On admet aujourd’hui que l’analyse de toute période de l’histoire corse à partir du Moyen Âge suppose de croiser une approche des groupes sociaux en quelque sorte universelle avec une approche plus spécifique qui relève des invariants structurels du clanisme insulaire4. Même si le XVIIIe siècle ne cesse d’élargir les références à l’universalisme dans les discours et les comportements insulaires, cette société principalement rurale (90 % de la population environ) n’échappe, pas plus qu’en d’autres temps, à la nécessité de cette double grille de lecture. De plus, la Corse demeure par sa géographie et son histoire fortement morcelées, avec des intérêts et des aspirations bien différents, suivant ses provinces et ses pièves, voire souvent en leur sein. Sans s’attarder sur la bourgeoisie des présides qui jouit d’un statut privilégié et demeure globalement pro génoise, on est frappé de la convergence, au sein du mouvement révolutionnaire dans son ensemble, des groupes sociaux issus du

2. Montesquieu, L’esprit des lois, chapitre VIII, livre X. Nous reprenons ici la rédaction d’origine, effectuée après son voyage en Italie et son passage à Gênes en 1728, qu’il entreprend en 1731, mais qu’il a la précaution d’atténuer dans la version publiée en 1748 : « Une république d’Italie tenait des insulaires sous son obéissance ; mais son droit politique et civil était vicieux ». Cité par P. Bianco, Calvi, préside et cité de Corse aux XVIIe et XVIIIe siècle, Édition Alain Piazzola, Ajaccio, 2008. 3. A. M. Graziani, La Corse génoise, période moderne, 1453-1768, Éd. Alain Piazzola, 1997. Peut-on parler de colonialisme pour caractériser cette période ? Probablement pas, si on en donne une définition restreinte à la pratique des États d’Europe occidentale aux époques modernes et contemporaines. Oui, si on en choisit une définition plus large, remontant aux pratiques connues depuis la plus haute Antiquité. 4. Pour reprendre le titre de l’article de référence de Fr. Pomponi, « À la recherche d’un “invariant historique” : « la structure clanique dans la société corse », in Pievi e paesi, communautés rurales corses, publications CNRS, 1978.

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même milieu rural, dont chacun est porteur d’un principe qui le mobilise : le popolo, qui se révolte contre sa misère et demande le soulagement de ses peines ; les principali, qui veulent l’égalité de traitement et de promotion avec les élites génoises et italiennes, et donc l’abolition du statut colonial de la Corse ; les spiriti, ces intellectuels, médecins, juristes et surtout prêtres qui légitiment et rationalisent les aspirations précédentes. * La première force est celle du peuple des campagnes (popolo5). La volonté de supprimer les abus dans les domaines économiques et sécuritaires constitue, au-delà des particularités locales, une priorité très généralement partagée : dans les premiers, elle vise d’abord les sur taxations, puis le prix du sel ; dans les seconds, elle se fonde sur des aspects, tels le port d’armes et l’exercice de la justice, face à l’explosion des actes de violence, surtout les vendettas familiales et des affrontements entre groupes plus larges. La non-satisfaction de ces revendications, initialement limitées, conduira les peuples à suivre les mots d’ordre sociaux-politiques plus radicaux des dirigeants des autres groupes. Mais tous les paesani ne le feront pas, loin s’en faut, au même rythme, ni de la même façon, suivant les provinces, les pièves, voire les communautés villageoises6. Outre la différence séculaire entre populations pastorales et populations cultivatrices, ils sont, en effet, tous insérés dans des structures d’allégeance clanique qui les amèneront à s’engager dans l’insurrection, suivant des modalités influencées par les principali dont ils sont économiquement et psychologiquement dépendants. Il n’en reste pas moins que, placé à l’avant-scène, dès décembre 1729 dans le Bozio, puis en Castagniccia et ailleurs, le popolo ne cessera de fournir le gros des troupes de la Révolution et de lui donner sa légitimité la plus évidente. * Les notables ruraux (principali) et particulièrement ceux des pièves maritimes du Deçà des monts. Dans l’ensemble de la Corse, s’est affermie la classe des notables, une « élite qui prend conscience de sa puissance et qui aspire à se tailler une place dans la vie politique7 ». Parmi eux, se dégagent de façon plus ou moins évidente des capi di partito, capables d’attirer dans leur orbite, des parenti, sequaci e aderenti, reposant sur les différences de patrimoine et d’influence qui les conduisent à exercer des fonctions de paceri, relayant ou se substituant à un système judiciaire défaillant. Au demeurant, le pouvoir génois a entériné, quand il ne l’a pas encouragé à l’encontre des anciens nobles et caporali, la position ascendante de la miglior parte degli abitanti. Il a même distingué comme benemeriti ceux qui

5. Le populaire et non pas le peuple. Encore s’agit-il de celui des campagnes, à la différence des populations des présides, ces villes portuaires, toutes fondées par les Génois, et restées beaucoup plus proches d’eux. 6. Fr. Pomponi, « Émeutes populaires en Corse : aux origines de l’insurrection contre la domination génoise », Annales du Midi, avril-juin 1972. 7. Fr. Pomponi, « L’impiegho comme relation des élites corses à l’État » », in L’île paradoxe, peuples méditerranéens, nos 38-39, janv-juin 1987, p. 58.

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relayaient son action et les a récompensés par des exonérations de ports d’armes ou fiscales qui apparaissent, toutefois, comme trop modestes à un nombre croissant d’entre eux. Pourtant, « on risque de mal saisir la complexité de la réalité, si l’on s’en tient à une analyse globale8 », négligeant les grandes différences de pression fiscale, la nature de exactions génoises, la pression du banditisme ou encore les effets des crises alimentaires, sans parler d’histoires locales bien distinctes. Sans doute, l’analyse générale qui précède se vérifie même dans le Delà des monts où « la politique de domestication de l’ancienne noblesse insulaire admise à l’exercice de certains emplois et honneurs a été un succès9 » du pouvoir : « les membres des grandes familles entrent au service de Gênes, comme capitaines de compagnies10 ». Mais elle s’applique tout particulièrement dans la Terra del cumune, où les cent soixante années de « paix génoise », qui ont suivi la mort de Sampiero Corso, ont permis un développement arboricole dont a bénéficié une couche de petits et moyens propriétaires fonciers, souvent constituée par les descendants d’anciens caporali et de leurs lieutenants11. À y regarder de plus près, une double contradiction traverse ces clans de principali, alimentant leurs divisions et leurs alliances fluctuantes, depuis les péripéties des élections des Nobles XII jusqu’aux heures les plus cruciales de la révolution : d’une part, la contradiction entre populations pastorales pratiquant la transhumance et populations d’agriculteurs sédentaires. Cette opposition multiséculaire s’est exacerbée, avec l’extension de territoires désertifiés à la suite des terribles drames qui ont traversé la fin du XVe siècle et le XVIe siècle, des dernières guerres des Cinarchesi aux razzias barbaresques, en passant par les épidémies de pestes et la constitution de vastes domaines réservés par les Génois à leur profit ; le pouvoir génois ne cesse ainsi d’aggraver la question foncière et protège le plus souvent les sédentaires contre les nomades. D’autre part, il existe une contradiction entre les communautés, en contact permanent avec les villes qui bénéficient des bienfaits de l’activité commerciale qu’elles entretiennent avec ces dernières, et d’autres communautés, plus tournées vers l’exportation, dont une bonne partie du surplus agricole est confisquée par les monopoles et les droits de douane, caractéristiques d’un régime de type colonial. Certes, face à Gênes, tous les principali ont en commun les mêmes motivations de nature statutaire : constitution d’une noblesse corse, sur le modèle de la noblesse italienne12, qu’on trouve aussi bien à Gênes qu’en Toscane ou dans

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Fr. Pomponi, « Émeutes populaires… », p. 152. Fr. Pomponi, « L’impiegho… », p. 58 et 59. Fr. Pomponi, « Émeutes populaires… », p. 177. L’actuelle Haute-Corse, en dehors du Cap Corse resté comme le reste de l’île, Terra dei Signori après la révolution anti-féodale de 1357. 12. Qui est une noblesse sans droits féodaux : on ne peut donc de ce fait qualifier ces aspirations de passéistes, car elles ne visent pas à rétablir l’ordre féodal, ce qui explique qu’elles s’épanouissent d’autant plus en Terra del cumune, mais à s’aligner sur la réalité italienne du

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les îles comparables (Sardaigne ou Sicile) ; promotions dans l’ordre judiciaire, militaire, administratif et religieux. Mais la double contradiction économique dessine une géographie complexe que l’on peut simplifier en distinguant trois ensembles : – Des populations montagnardes, globalement miséreuses et qui n’ont rien à espérer du statu quo ; – des populations proches des villes géographiquement et/ou économiquement, et qui demeurent majoritairement fidèles à Gênes (Sartène, Calenzana, Lota) ; – Des populations intermédiaires, situées dans les zones arboricoles à plus fort potentiel économique et politique : elles subissent certes la pression des bergers, mais aussi des blocages commerciaux à leur développement, du fait du colonialisme génois. Parmi ces dernières, soumises à deux antagonismes de sens contraire, on ne s’étonnera pas que le second inconvénient soit généralement13 considéré comme le plus important dans des pièves maritimes, en Tavagna, en Casinca et dans une bonne partie de la Balagne. Ces régions sont, en outre, celles qui traditionnellement ont fourni le plus grand nombre d’officiers et de soldats qui se sont illustrés, et relativement enrichis, dans les armées des « princes étrangers » (Venise, Florence, Royaume des Deux-Siciles ou États pontificaux14). Les principali de ces pièves ont, en effet, étendu l’influence de leur clan par leur pouvoir de recrutement, dans « des temps où l’enrôlement dans une armée continentale devient une porte de sortie de la misère15 ». Contrairement aux jacqueries spontanées de l’Ancien régime sur le continent, c’est dans ces pièves relativement aisées16 que va se situer ce que nous appellerons le « carré originel de la Révolution » : tous les événements marquants des deux années 1729 et 1730 se trouvent compris à l’intérieur d’un espace réduit, bordé à l’est par la mer, au nord par la Casinca, à l’ouest par une ligne allant du Rostino au Bozio, et au sud par Cervione.

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siècle, fondée sur la considération et la distinction, et moins archaïque que la situation corse de l’époque. Mais on trouve souvent des exceptions que ce soit en Casinca, en Castagniccia ou en Balagne, tant il est vrai que la structure clanique génère presque autant de rivalités que de fidélités, constituant un troisième niveau de contradictions, qui vient dans de nombreuses pièves et communautés s’enchevêtrer avec les deux contradictions principales. De plus, les potentialités d’enrichissement ne sont pas de nature identiques partout : plus militaires dans les premières, plus économiques dans la dernière. D’autant plus que « les nombreuses guerres de la seconde moitié du XVIIe siècle et du début du XVIIIe siècle, en accroissant considérablement les besoins en hommes des armées des différents pays d’Europe, ont considérablement augmenté cette émigration », P. Lamotte, « Propos sur le soulèvement des Corses contre Gênes », Corse historique, 1er-2e trimestres 1962, p. 16. Fr. Pomponi, « Invariant… », p. 15. Ce que ne contredit pas le fait qu’au sein de ces pievi, ce sont les éléments les plus miséreux, et qui ont donc le moins à perdre, qui seront à l’avant-garde des premières violences.

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Bastia Calvi

Corte Rostino

Ampugnani Rostino Orezza

Bozio Ajaccio

Bonifacio

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C’est pourquoi, « il faut plutôt lire 1729 comme le produit dans la zone de la Corse la plus peuplée d’une certaine aisance venant couronner 160 années de paix. Un mouvement long, mais inégalement réparti : favorable aux propriétaires fonciers, qui profitaient de la hausse des produits agricoles et de la baisse des coûts de production, à la suite de l’abondance de la main-d’œuvre, mais qui n’apportait pas grand-chose à la masse des petits paysans parcellaires, vivant en autarcie sur leurs lopins de terre et n’ayant aucun surplus à apporter au marché voisin17 ». Les aspirations des principali de ces pièves supposent un changement politique majeur, à tout le moins le passage d’un statut colonial à celui d’une vassalité de type continental, devenue beaucoup plus lâche au fil des siècles ; mais face à une puissance déclinante et donc particulièrement conservatrice, l’établissement d’un rapport de forces s’avère nécessaire afin de négocier et de mettre en œuvre un nouveau « pacte » ou, à défaut, pour se placer sous la protection d’une autre puissance plus compréhensive. C’est ainsi que ces notables paraîtront versatiles sur la question de la souveraineté (génoise ou autre nation extérieure) ou sur le choix d’une indépendance importée (Théodore) ou semi-locale (généralat de Paoli). * Les prêtres intellectuels de formation romaine (spiriti). Ils vont être les théoriciens de la révolution, en fournir le liant à la fois dans l’espace et dans le temps : dans l’espace, à travers le ralliement de la très grande majorité du clergé corse à leurs analyses, avec un ensemble qui contraste avec les divisions des principali ; dans le temps puisque, lors des changements permanents de circonstances, d’objectifs et d’alliances, eux seuls assurent la continuité intellectuelle – leur doctrine ne variera pas pendant quarante ans et même au-delà18 – et politique. Dans les grands moments de reflux, c’est parmi eux que se trouvent les principaux zélateurs de la révolution (1731-32 ; 1735-36 ; 1744 ; 1753…) : ils sont alors les activistes qui fustigent ceux qui seraient prêts à composer. Leur apport fondamental est d’abord de nature intellectuelle, parce qu’ils proposent une interprétation laïque de la doctrine thomiste19 qui unifie les deux types de revendications précédentes : désormais, tout refus génois, qu’il intéresse le peuple ou les notables et quelle qu’en soit la nature [perpétuation d’un abus ou refus d’une prétention statutaire], devient une pièce supplémentaire alimentant le procès en tyrannie, fait à une puissance coloniale qui refuse toute négociation et se contente, malgré toutes les pressions corses ou extérieures, de recevoir des pretensioni et de distribuer des « pardons ».

17. A. M. Graziani, in Encyclopediae Corsicae, vol. 5 ; Correspondance, Éd.Piazzola. 18. Cf. les écrits de B. Guelfucci dans les années 1780, in Trois prêtres balanins au cœur de la Révolution de Corse. 19. Plus d’un siècle auparavant, la théorie du tyrannicide avait surtout été développée par les jésuites espagnols (Suarez notamment) pour légitimer l’élimination de suzerains, au nom de la religion, aux Pays-Bas, en Angleterre (contre le pouvoir protestant), et en France (Ravaillac contre Henri IV). En Corse, les chefs d’accusation sont beaucoup plus prosaïques, même si les invocations religieuses sont fréquentes !

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Les pères fondateurs de la nation corse (1729-1733)

Alors que pendant les premiers mois de l’insurrection, ces spiriti semblent jouer, de même que les principali, un rôle d’apaisement, leur influence politique commence à se faire sentir ouvertement, au début du mois de juin 1730, moment où les revendications majeures des grands notables deviennent publiques. Leur doctrine, particulièrement élaborée puisqu’elle résistera à quarante années de réfutation acharnée des Génois et de tous les partisans de l’absolutisme en Europe, semble s’ébaucher si tôt que, sauf à croire à la génération spontanée ou au génie particulier d’un seul cerveau, il est plus réaliste de penser à une maturation collective. S’il en fut bien ainsi, les cénacles romains, nourris de thomisme20, se présentent comme les lieux les plus appropriés à cette élaboration. Là, l’expression des frustrations de l’ensemble des nombreux prêtres corses, résidents ou de passage, a constitué un corpus de réflexions que les circonstances permettent d’étaler au grand jour, dès qu’il apparaît que le pouvoir génois s’avère incapable de satisfaire les revendications des uns et des autres. Leur rôle deviendra public, à partir de mars 1731, lors de l’assemblée des théologiens d’Orezza. Autour des premiers docteurs romains, l’ensemble des prêtres corses, à commencer par les ordres franciscains les plus proches du peuple, vont assumer dans toute l’île cette fonction de permanence et d’unité de la doctrine révolutionnaire. Leur influence et la synchronisation de leur démarche avec les chefs militaires sont facilitées par le fait qu’ils appartiennent sociologiquement à la même famille que les précédents21. Ainsi, dans de nombreuses familles de notables, là où le frère aîné reste propriétaire foncier, son cadet est diacre, puis fait des études dans une université italienne dont il sort souvent docteur, particulièrement en théologie et en droit : « Tous les principali ont dans leur famille un ou plusieurs membres devenus reverendi, titulaires d’une cure ou d’un bénéfice. Avoir un prêtre parmi les siens était un précieux atout dans la constitution d’un réseau de clientèle ; par sa fonction et son savoir, le prêtre intervient à tout moment dans la vie du village et dans l’intimité des familles ; il joue le rôle de conseiller, d’arbitre et, suivant la place qu’il occupe dans la hiérarchie ecclésiastique, il est en mesure de rendre d’utiles services : il sert de relais et d’informateur pour le groupe en intervenant, par exemple auprès des membres “influents” de l’évêché ou même de la curie romaine. Le prêtre est rarement lui-même chef de clan ; il se cantonne dans ce rôle plus occulte, renforce et entretient les alliances en étant notamment le stratège matrimonial de la famille, en participant à la constitution des dots des filles et en léguant ses biens à ses neveux : de quelqu’un qui est dans la gêne, on dit volontiers qu’il aurait bisognu d’un ziu prete22 ». 20. F. Ettori, » Le congrès des théologiens d’Orezza (4 mars 1731), mythes et réalités », Études corses, t. 1, 1973. 21. Fr. Pomponi, « La plupart des prêtres appartenaient à la classe des principali, ne serait-ce que par la nécessité d’être dotés d’un patrimoine confortable pour pouvoir accéder aux ordres majeurs. Leur autorité était grande » in « Émeutes… », p. 180. 22. Fr. Pomponi, « Invariant… », p. 18. Traduction du texte : « besoin d’un oncle prêtre. »

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La Corse, à la fin des années 1720

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Plus largement, l’époque est celle du « Settecento illuministo, des ecclésiastiques, juristes et médecins, passés par les universités italiennes, pénétrés des idées nouvelles23 ». Certes, vivants ou replongés dans leur milieu d’origine, dans la Corse des villages, ces nouveaux chefs ont un comportement tout aussi clanique que les autres, mais le prestige du savoir commence à peser dans les sources d’influence où il n’est plus rare de les qualifier d’« uomini di seguito e di comodità24 » : les plus remarquables d’entre eux ont désormais une action qui dépasse largement leur réseau familial et rayonne dans toute l’île, voire en Terraferma. Un pouvoir génois à bout de souffle

Si le pouvoir génois n’a pas connu depuis plus d’un siècle et demi de contestation majeure dans l’île, il apparaît, à la fin des années 1720, de plus en plus essoufflé : – Sur le plan politique intérieur, domine toujours le régime conservateur et impuissant, voulu un siècle plus tôt par Andrea Doria25, afin de favoriser l’expansion mondiale de l’oligarchie financière des grandes familles, l’administration de la Corse servant de lot de consolation, à sa fraction la moins fortunée. Il s’ensuit finalement un contraste insupportable entre les richesses privées et la pauvreté publique. Or, l’importance stratégique de l’île est plus grande que jamais, celle d’un pistolet visant le cœur de la cité-État, suivant une image alors banale. Pourtant, la sous-administration traditionnelle de l’île continue de s’aggraver : en témoigne la réduction progressive des effectifs civils et militaires affectés dans l’île. De même, les Génois s’éloignent des pratiques démocratiques coutumières : dans les villages, des Podestats et Padri del cumune sont directement choisis par le gouverneur sur des listes de « personnes les meilleures et les plus distinguées », préalablement établies, souvent par d’anciens ou actuels Nobles XII, parmi lesquels on reconnaît quelques-unes des futurs chefs révolutionnaires (Luigi Giafferi, Giacinto Paoli…) ! – Sur le plan diplomatique, le déclin de la Sérénissime est, dans ces conditions, évident depuis la double humiliation imposée par Louis XIV en 1684 [bombardement de Gênes] et 1685 [visite de soumission du doge à Versailles]. De plus, la traditionnelle protection espagnole qui, seule, a permis à Gênes de sauvegarder son indépendance durant deux siècles26, n’existe plus depuis qu’en 1714 toute

23. Fr. Pomponi, ibid. 24. Fr. Pomponi, id., p. 15. Traduction du texte : « d’hommes très écoutés et utiles. » 25. On ne peut ici que renvoyer au remarquable livre d’A. M. Graziani, Andrea Doria, Éd. Tallandier, mai 2008. Y apparaît l’importance du choix de l’alliance avec Charles Quint contre François 1er. 26. Cf. F. Braudel présente Gênes « comme un rideau de montagne stérile » et insiste sur son caractère militairement indéfendable, dès l’époque qualifiée de « siècle des Génois », en fait, 1557-1627, in Civilisation matérielle, économie et capitalisme, XVe-XVIIIe siècle, t. 3, Livre de poche, Paris, 1979, p. 133-135 et 181-202,

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