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de « contes et légendes » de Corse, puisés dans l’imaginaire de l’île, enrichis des apports des peuples qui y accostèrent au cours des siècles passés… contes des montagnes, des bergers, des gens de la mer. Au long de ces pages, des chats-sorciers envahissent les demeures des hommes, la Destinée s’incarne en un sanglier démoniaque, un enfant trouve l’anneau de commandement et va régner chez le sultan, le Diable en personne expulse des enfers un berger trop malin… OICI UN RECUEIL

L’auteur a cherché ces légendes à travers l’île. Elle les a recueillies ou retrouvées dans sa mémoire de fille du Taravu et de la Ghjuvellina,

Contes et légendes du peuple corse

FA B I E N N E M A E S T R AC C I

Mais il ne s’agit pas là d’un travail d’ethnologue ni de sociologue ou d’historien, c’est juste le fruit du plaisir de quelqu’un qui aime à raconter des histoires. Ces contes feront tour à tour frémir , rire ou pleurer le lecteur désireux de rencontrer l’âme d’un pays et l’esprit de son peuple.

17 €

FABIENNE MAESTRACCI

elle nous les restitue avec ses images et ses mots.

Contes légendes et

du peuple corse


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C’était un superbe moulin, un peu à l’écart des routes et du village et qui fonctionnait sans relâche. L’hiver, il tournait à toute force. Ses vastes rigoles de granit amenaient l’eau de plusieurs rivières qui giclait contre les murs, puis s’engouffrait par la bouche de pierre. Elle actionnait les larges meules qui broyaient si finement le grain que leur mouture était renommée jusqu’en-deçà des monts. De nombreux sentiers bordés de murs convergeaient vers le moulin, fort larges et soigneusement entretenus. Des norias d’ânes, de mulets chargés de châtaignes, de blé ou de maïs y croisaient d’autres convois qui revenaient sous de lourds bâts où étaient arrimés les sacs de précieuse farine. À l’intérieur, le bouillonnement de l’eau, le martèlement des bois, le tournoiement des meules grondaient jour et nuit. Le meunier s’activait en artisan honnête et qui aimait son travail. On avait coutume de payer sa tâche en lui abandonnant une partie de la farine. Il lui aurait été facile de frauder ses clients, ce dont bien des meuniers ne se privaient pas ; mais lui se contentait de prélever son dû. C’était un excellent homme aimé et estimé de tous qui élevait ses enfants dans le respect d’autrui et le goût de la belle ouvrage. Or, un aprèsmidi de décembre, le meunier fut pris de vertiges. Il parvint péniblement à stopper le travail des meules, se coucha sur des sacs et mourut. Pour la première fois depuis son édification, le moulin demeura silencieux. 11

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Un homme se présenta bientôt pour remplacer le meunier. Il venait d’un village voisin, ce n’était pas vraiment un frusteru 1, sa famille était honorablement connue dans toute la pieve 2 et l’on fut heureux quand la veuve de l’ancien meunier le désigna comme successeur. Il prit donc ses fonctions au moulin. Doté d’une stature herculéenne cet homme affable et rieur, aux bonnes manières, travaillait avec entrain. Dès qu’ils avaient un instant de liberté, les enfants filaient au moulin et ne se lassaient pas de l’admirer lorsqu’il soulevait d’un seul geste d’énormes sacs, les chargeait sur ses larges épaules, un à gauche, un à droite et se mettait en marche avec autant d’aisance que s’il avait coltiné des fétus de paille. Il prenait le temps de s’arrêter pour leur cligner de l’œil et ils l’accompagnaient jusqu’aux meules où ils l’observaient, fascinés, verser lentement les châtaignes d’une simple inclinaison du buste et sans qu’il s’en perde jamais une seule. L’homme ne se contentait pas d’accomplir ces exploits quotidiens, il produisait en outre une excellente farine, d’une grande finesse, car la patience était une autre de ses qualités. Le meunier est un personnage majeur dans une petite communauté, une bonne partie de la nourriture et de la vie quotidienne dépend de son travail. Si les gens du village avaient craint que l’ancien soit irremplaçable, ils revinrent au moulin volontiers apporter leurs châtaignes et leur grain. Brusquement, le nouveau meunier se mit à dépérir. Il semblait fondre de jour en jour ; sa crinière noire et bouclée qui brillait à travers la farine blanchissait à vue d’œil, ses mains s’amaigrirent, ses orbites se creusèrent. La petite flamme qui s’allumait dans ses yeux lorsqu’il riait avec les enfants s’éteignit. On le trouva un matin allongé sur les sacs et on le transporta chez lui. Il était léger comme un oiseau, on le coucha et on appela le médecin. Celui-ci arriva en hâte mais ne comprit rien à cette étrange maladie sans fièvre, sans étouffements, sans douleurs. Le curé se prépara pour l’extrême-onction, le menuisier

1. Étranger au village. 2. Ancien découpage des provinces qui comptaient plusieurs pieve. La Constituante en modifia la géographie et les baptisa « cantons ».

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partit raboter quelques planches de beau châtaignier pendant que les inévitables corneilles jacassaient devant la porte du mourant. Un voisin pensa à appeler le fils, militaire en France, qui revint aussi vite qu’il put. Il mit tout le monde dehors et s’enferma avec son père. Ces deux-là n’avaient guère l’habitude d’échanger leurs états d’âme et le fils ne sut pas interpréter l’angoisse qu’il lisait dans les yeux du meunier. Il le crut inquiet à cause du moulin paralysé par son absence et lui proposa de l’y remplacer. Pour la première fois le malade réagit. Il se dressa sur ses coudes, accrocha le jeune homme par un pan de sa veste : « Mon fils, jure-moi que jamais tu n’entreras dans le moulin. – Mais pourquoi ? – Parce que le moulin a un maître ! » Le fils alla tirer les rideaux, pousser le verrou et revint s’asseoir au côté de son père. « Parlez-moi, maintenant. Nul ne peut nous entendre. » Le meunier ferma les yeux et commença son histoire. « Ce moulin est ensorcelé, mon fils. Il a un patron mais ce n’est pas le meunier, oh non… C’est un chat, c’est une âme perdue qui a pris la forme d’un chat… Toutes les nuits, à onze heures, lorsque j’ai fini mon travail et éteint la lumière, je le vois arriver le long du versoir. Il marche très lentement, et sa fourrure brille comme la lune d’un étrange éclat mat, déchiré par le rouge sang de ses babines. Ses yeux verts me transpercent comme si je n’existais pas et ils voient à travers les murs, les arbres, la nuit. Il entre dans le moulin toujours par le même passage, je n’ai jamais osé le boucher. Une fois à l’intérieur, il se met à miauler comme un damné et il tourne, il tourne en poussant des cris atroces. Puis il saute sur une fenêtre, je n’ai jamais osé la fermer, et il disparaît dans la nuit. – Vous n’avez pas essayé de le conjurer, de le signer ? – J’ai essayé, bien sûr. J’ai jeté du sel sur ses traces, de l’eau bénite, j’ai ouvert des couteaux, j’ai prié et invoqué jusqu’à la Sainte Vierge. Plus je le conjure, plus il miaule et vire sur lui-même, à une vitesse folle. C’est une âme damnée qui ne craint ni le bien ni le mal… » 13

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Le malade s’agitait et son fils voulut le laisser en repos. Il le pria de se calmer, veilla à son côté en tenant la main chétive fermement serrée dans la sienne et, délivré de son terrible secret, le meunier s’endormit. Le fils sortit, trouva sur le seuil le curé et quelques vieilles qui rechignaient à s’égailler, les renvoya à leurs foyers. « Mon père va mieux, laissez-le se reposer maintenant. » Et de fait, le meunier allégé du poids de son secret reprit des forces et recommença à se lever. Quelques jours plus tard, le village était en ébullition. Zì 3 Antone dont l’ânesse nommée Fasgiana s’était sauvée, avait fini par la retrouver à onze heures du soir et comme il s’en revenait par l’un des sentiers longeant le moulin, il avait entendu d’effroyables miaulements qui s’en échappaient. L’ânesse et le chien apeurés se serraient contre lui et il comprit qu’il ne s’agissait pas là des plaintes d’un chat ordinaire. La nuit était sombre, il vit une étrange lueur blanche qui sortait du moulin et prit ses jambes à son cou, précédé du chien et de l’ânesse. L’étonnant trio déboucha hors d’haleine sur la place du village et il faut noter que malgré sa frayeur zì’Antone n’avait à aucun moment lâché la corde de Fasgiana qu’il avait eu tant de mal à rattraper. Par la suite, il n’en fut pas peu fier. Bien entendu, une telle cavalcade à pareille heure ne pouvait passer inaperçue et toutes les portes s’ouvrirent, libérant un flot de curieux. Zì Antone affalé sur un muret contait l’histoire à qui voulait l’entendre, en deux jours toute la pieve était au courant. Le moulin déserté s’enfonça doucement dans le silence, on évitait jusqu’aux sentiers qui menaient à lui. Durant des semaines, l’on fit des kilomètres pour porter le grain au moulin de la vallée voisine ; c’était un voyage long et difficile qui venait s’ajouter aux fatigues de la récolte. La communauté se réunit pour en discuter, une petite délégation se rendit chez le meunier qui était presque guéri. Il refusa tout net de retourner au moulin et personne n’insista.

3. Diminutif de ziu ou zia qui signifient littéralement « oncle » ou « tante ». Terme teinté d’affection et de respect en usage lorsque l’on s’adresse aux anciens.

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Il n’avait pas retrouvé sa force d’autrefois, loin de là, ni son beau rire. Désormais ses yeux semblaient voir très loin au fond des gens, des choses qu’ils auraient sans doute préféré tenir cachées, des images qui paraissaient désormais ternir le regard du meunier. Il n’adressa plus la parole aux villageois et la plupart s’en sentirent mieux. Un matin, un moine apparut au village, accompagné d’un servant à barbe grise. C’étaient deux hommes robustes et calmes, ils acceptèrent de se rendre au moulin. Ils y lurent d’innombrables oraisons, firent couler à flots l’eau bénite et revinrent au village. Le curé les accueillit puis s’en alla trouver zì Carulu, homme de grande religion, et le convainquit que l’exorcisme avait bien été prononcé. « Allez y passer la nuit, zì Carulu, je vous garantis que rien n’arrivera. » Zì Carulu avait grande foi en Dieu et en son curé. Il prit néanmoins sa meilleure arme et se dirigea vers le moulin à la nuit tombante. Il s’installa avec prudence dans le four à portée de fusil du moulin, et attendit. À onze heures, parut le chat. Zì Carulu tétanisé ne songeait plus à tirer, il suivait des yeux l’animal, écrasé par la force, la puissance qui s’en dégageaient. Mais il était courageux, et il appela. Le chat lui lança alors un regard qui le cloua sur place puis se mit à miauler à pleine voix. Chaque hurlement pénétrait l’homme comme un coup de couteau. Les cheveux dressés sur la tête, zì Carulu cria : « Parle, âme en peine ! Âme bénie parle ! Que veux-tu ? » Le chat ne répondait pas et continuait de hurler et tourner sur lui-même comme un maudit. Glacé par les cris, zì Carulu l’interpella encore : « Réponds, âme du Diable ! » Un horrible mugissement de taureau sortit de la gueule du chat qui fit trembler les murs. Zì Carulu bondit et s’enfuit jusqu’au village en courant à toute force. Le lendemain, il neigea. Malgré le froid qui régnait, toute la population s’assembla sur la place pour écouter le compte rendu de l’épouse de zì Carulu. Celui-ci refusait de sortir et restait calfeutré chez lui entouré d’images saintes. Un crucifix sur la poitrine, il égrenait des chapelets depuis l’aube. Sa femme narra le retour du 15

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mari à la maison, la porte ouverte à la volée et comment, sans lui accorder un regard, il s’était jeté à genoux pour prier. Il n’avait pas bougé depuis. Ses cheveux étaient devenus tout blancs. Au petit matin, il consentit à s’interrompre pour révéler à sa femme ce qu’il avait vu et entendu au moulin. C’était mot à mot ce qu’elle venait répéter aux gens du village. On le prit très au sérieux, zì Carulu était un homme mûr, dépourvu d’imagination et peu enclin à rêver de fantômes. Le curé vint se joindre à l’assemblée et fut pris à partie par trois jeunes hommes qui se tenaient à l’écart et ricanaient depuis le début de l’attroupement. « Monsieur le curé, laissez-nous faire. Nous nous occupons de la bestiole. – Regardez mon aspersoir dit le premier, et il exhiba un stylet. – Voyez mon missel ! dit le second en montrant un gourdin. – Quant à l’eau bénite, la voici ! Elle a déjà arrosé autre chose que des chats ! » C’était un pistolet de belle taille que brandissait le troisième. « Pas besoin de la Sainte Trinité pour se débarrasser d’un matou, monsieur le curé, faites-nous confiance ! » Le curé furieux les chassa en les traitant de sacrilèges et de fiers à bras, ils s’éloignèrent en riant et chantant Misgia-misgetta. Mais le temps passait, la panique gagnait la population et le curé dut convenir que les trois jeunes coqs avaient au moins sur les autres l’avantage de ne pas s’effrayer. Il fallait agir à nouveau, et rapidement. Ce chat ne semblait craindre ni Dieu ni Diable. De quel monde pouvait bien provenir cette créature ? Sa résistance, son imperméabilité aux choses les plus sacrées mettraient bientôt le curé en posture délicate si aucun remède n’était trouvé ; et il faudrait un jour expliquer comment un village entier avait été terrorisé par un chat blanc. L’intrusion d’un sujet du Diable dans les environs n’avait pas été, au début, pour déplaire au curé qu’elle venait conforter dans sa position de porte-parole du Bon Dieu. En effet, si l’on avait la preuve de l’existence du premier (le Diable), l’on était de fait obligé 16

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d’admettre celle du second (le Bon Dieu). Les mécréants en seraient pour leurs frais, et nombre d’entre eux ne faisaient pas les fiers ce matin-là, qui s’étaient bien gardés de proposer leurs services. Le curé n’avait jamais vu d’un très bon œil la place qu’occupait le moulin dans la vie du village. L’attente y était assez longue et, pour tuer le temps, on organisait des casses-croûtes très arrosés. On y chantait, on y parlait beaucoup, de politique et d’amour. Nombre de jeunes gens s’y rencontraient. Mais aujourd’hui, l’église s’érigeait en refuge contre les diableries du moulin, la population l’avait compris et attendait beaucoup de son curé. Celui qui rêvait de rassembler un jour l’intégralité de ses ouailles vivait de grandes heures : unis au Bon Dieu, à l’Ennemi du Diable, ils combattraient l’infernale créature. Ensuite, le vieux stratagème de l’union sacrée ferait à nouveau ses preuves. Une fois déclarée, la guerre contre le Mal se poursuivrait sans relâche. Et nul n’oserait s’y soustraire. Décidé à engager le combat par tous les moyens, le curé rendit visite aux trois garçons. Il les trouva à la fontaine où ils accueillaient en miaulant les femmes venues remplir leur cruche. Bien entendu la plupart d’entre elles regimbaient fortement, mais ils recevaient leurs rebuffades en rigolant de bon cœur. Le curé les prit à part : « Allez-y dès ce soir, faites comme vous voudrez, mais soyez prudents ! En attendant, rentrez chez vous et fichez la paix aux gens ! » Les jeunes gens se mirent en route à la tombée de la nuit, armés jusqu’aux dents et portant chacun une large flasque d’eau-devie pour lutter, dirent-ils, contre le froid glacial qui régnait. « C’est notre eau bénite à nous ! – Et voilà la Sainte Eucharistie ! » c’était un figatellu 4 qu’ils comptaient rôtir en attendant le chat. Ils avaient d’ailleurs prévu un sérieux casse-croûte et visiblement entamé les réserves de vin qu’ils emportaient. Ils s’éloignèrent en chantant.

4. Saucisse à base de foie de porc.

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La neige avait recouvert chaque contour et construit un autre paysage. Le sentier évoluait entre deux murs blancs qui semblaient plus étroitement resserrés et qu’il aurait été bien difficile de franchir. Les branches des arbres alourdies, chargées de neige, s’étalaient au plus bas au-dessus de leurs têtes. Le ruisseau ne chantait plus. Celui dont la petite musique accompagnait tout passant cheminant sur ce sentier se taisait, mué en glace. Le gel avait figé un paysage noir et blanc où crissaient leurs pas et que la lune prise dans un halo très mat ne parvenait plus à éclairer. Il y avait parfois au milieu des arbres des puits de noir total, profonds comme des abysses, où tout semblait mort. Ils ne chantaient plus, ne parlaient plus et s’efforçaient d’atténuer le bruit de leur marche. La route leur parut très longue. Enfin ils reconnurent la dernière prise d’eau et entrevirent la clairière où se dressait la bâtisse. La lumière de la lune devint plus vive et lorsqu’ils découvrirent le moulin, elle le tenait sous une pâleur aveuglante. L’eau des rigoles s’était pétrifiée en d’immenses candélabres de glace qui se dressaient dans la nuit et ornaient le bâtiment blanc de givre comme les bas-reliefs d’un somptueux temple surgi d’un monde oublié. La glace fusait de toutes parts, orgueilleuse parure d’un palais fou érigé par l’hiver ou Dieu sait quelles mains puissantes qui avaient amoncelé là ces blocs de blancheur, sculpté ces pilastres immaculés soutenant des balustres transparents aux chapiteaux déchiquetés, accroché ces gigantesques chandeliers de glace et soumis les vigoureuses cariatides qui semblaient soutenir l’aveuglant édifice. Quel hiver, quel esprit avait imaginé cette construction folle surgie au cœur de l’espace familier dont ils ne reconnaissaient plus rien ? Même les arbres, tordus, noircis, roides sentinelles à l’orée d’un autre monde niaient que cet endroit eut un jour appartenu aux hommes. Seul le four, un peu à l’écart, avait gardé son visage des jours anciens et c’est vers lui que se dirigèrent les trois garçons. Ils s’assirent en silence puis l’un d’eux s’enhardit à demander l’heure. « Neuf heures, déjà. – Bon, restent deux heures à attendre. O, belli figlioli, on se bouge un peu ? Ce n’est que le moulin, hein ? Et ce n’est pas la première fois qu’on se retrouve dehors en plein hiver ? Pour chasser le chat, oui, c’est la première fois. » 18

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Ils éclatèrent de rire et se sentirent mieux. Un gros tas de bois était entreposé le long du four, ils s’y servirent pour préparer un feu. La chaleur et l’odeur familière de la fumée les ragaillardirent et ils puisèrent dans leurs flasques d’eau-de-vie. La seconde étant achevée, ils se sentirent très bien et au milieu de la troisième ils chantaient et miaulaient à tue-tête. Ils imitèrent le curé et sa mine contrite lorsqu’il était venu les trouver, puis, avec un figatellu en guise de chapelet, ils contrefirent zì Carulu priant à genoux. Entre deux miaulements, ils engloutissaient pain, saucisson, vin rouge, prisuttu 5, et ils grillaient un morceau de vuletta lorsque les bouteilles se mirent à tinter. Chacun fit aussitôt silence et des rigoles glacées de sueur leur coulèrent le long du dos quand ils sentirent trembler la terre. Ils se tournèrent vers le moulin et entendirent toutes les machines se mettre en marche avec un bruit infernal puis ils le virent très lentement se déplacer. Il bougeait, il glissait sur le sol étincelant et venait vers eux dans un terrible grondement. « Avà, ci hè da corre 6 ! » Ils se jetèrent dans le sentier et coururent de toutes leurs forces jusqu’au village. Là, ils s’enfermèrent à double tour chez l’un d’entre eux et se soûlèrent jusqu’au lendemain soir. Le curé mit son dernier espoir dans un homme du village qui ignorait la peur. Un mécréant invétéré qu’il avait longuement hésité à solliciter, mais tant pis. L’autre vivait un peu à l’écart de la communauté, il ne s’était pas proposé non plus. C’était un colosse, un vrai géant moustachu et barbu qui mangeait comme quatre, buvait comme six, cuvait ses cuites au milieu du cimetière et avait même dormi sur l’arca 7 au terme d’une nuit de beuveries parce que, prétendait-il, l’herbe y poussait plus drue qu’ailleurs. Il était toujours armé et ne se contentait pas d’exhiber son pistolet

5. Jambon de porc séché. 6. Fuyons. 7. Fosse commune.

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au comptoir du café mais savait fort bien s’en servir. Il n’avait d’ailleurs pas hésité à en faire usage à diverses reprises, ce qui lui avait attiré le respect de tous, y compris des bandits qui infestaient la région. L’homme qui s’appelait Ors’Antone accueillit courtoisement le curé et accepta de se rendre au moulin. Quelques jeunes gens voulurent l’accompagner, mais il refusa : « Je n’ai pas besoin d’une bande de mioches pour me casser les oreilles ! Occupez-vous de prendre des paris, si ça vous amuse, et nous verrons plus tard. » Il partit vers le moulin et fut suivi de loin avec respect. À la tombée de la nuit, il alluma une chandelle qu’il avait emportée, attendit assez longuement en silence puis finit par s’endormir. Pendant qu’il ronflait à pleins poumons les jeunes gens qui l’avaient escorté s’étaient installés à bonne distance et observaient la lumière : « Vous pariez qu’il dort ? – Quand même ! – Eh ! Sicuru ch’ellu dorme ! Ma chì tippu 8 ! – On s’approche ? » À l’instant où ils se levaient, un hurlement atroce jaillit du moulin, suivi d’une succession de cris déchirants. La moitié des suivants s’échappa, mais ceux qui restèrent étaient fermement décidés à ne rien manquer du spectacle. En se rapprochant un peu, ils pouvaient entrevoir Ors’Antone, allongé sur des sacs en travers de la grande porte qu’il avait tout de même laissée ouverte. Il dormait comme un bienheureux, au milieu des fantômes. Un miaulement terrible finit par le réveiller : « Eh ! Stu ghjattacciu ! Ùn pianterà mai ? Ch’è tu crepi ! Ancu falendu in capu una botti piena d’anghjuli è u Cristu per tappu 9 ! » il chercha son pistolet mais le chat se tut. Il se mit à gratter et entailler la meule qui rendait un son horrible sous les griffes de fer, Ors’Antone en frissonnait de toute sa carcasse. La chandelle avait fini par

8. Bien sûr qu’il dort ! Quel type ! 9. Ce sale chat ! Il ne cessera jamais ? Qu’un tonneau plein d’anges avec Christ pour bouchon lui tombe sur la tête !

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s’éteindre et il n’apercevait le chat que par intermittence. Il tournait furieusement à travers le moulin encombré de machines et de conduites d’eau qui vibrait des miaulements stridents où alternaient une poignante tristesse et une sauvage colère. Ors’Antone était fou de rage et brandissait son pistolet en jurant comme un charretier, lorsque le chat sauta sur une roue et lui fit face. L’homme l’ajusta et tira. Mais l’animal était rusé et rapide et le coup le manqua. Il bondit en avant et se jeta sur la poitrine d’Ors’Antone qu’il lacéra de ses terribles griffes en miaulant comme un damné puis, d’un saut prodigieux, il franchit la fenêtre et disparut en hurlant. Lorsque Ors’Antone regagna le village, tout le monde l’attendait. Les jeunes gens avaient décampé en entendant ses cris de douleur et alerté chaque maisonnée. On lui proposa de l’aider et il se laissa faire. Sa première rencontre avec la peur fut fatale. Il tomba malade, les plaies profondes qu’avaient creusées les griffes du chat maudit ne guérirent jamais. Elles lui rongèrent la poitrine, il contracta d’affreuses fièvres et mourut. Le chat n’a pas reparu, mais il faut dire que personne n’est retourné le provoquer. Le moulin sombre lentement dans sa solitude. Le lierre l’enserre de toutes parts, l’eau a débordé de ses rigoles envahies d’herbes folles et s’enfonce silencieusement dans la forêt, bue par un sol avide qui ne nourrit plus que des ronces. Fenêtres et portes pourrissent, les trémies s’effritent et tombent en poussière. Seule la grande meule ne change pas, les blessures infligées par les griffes du chat sorcier ne furent pas sa première souffrance. Elle connaît sans doute le terrible secret du moulin, et d’autres encore. Des secrets du monde de pierre dont elle fut tirée, des histoires du temps où le granit des montagnes était jeune, avant que les hommes ne le façonnent. Avant que l’on n’invente les hommes, les dieux, les diables. Mais la pierre ne peut parler.

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