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| O  CTOBRE, NOVEMBRE,

DÉCEMBRE 2016 Tishri, Heshvan, Kislev 5777

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Revue de l'association Aki Estamos Les Amis de la Lettre Sépharade fondée en 1998

03 L e Mémorial des

Judéo-Espagnols : Journée du 6 novembre 2016 — ALAIN DE TOLEDO

07 Avlando kon

Djako Ganon — FRANÇOIS AZAR

18 La mujer sefardi : guardian de la kaza

— ISAAC JACK LEVY

27 P ara meldar

— HENRI NAHUM, BERNARD PIERRON


L'édito La rédaction

Les 24 et 25 septembre 2016, la Maison de la culture yiddish organisait deux journées consacrées aux langues régionales et minoritaires. Une belle occasion de confronter des expériences variées mais aussi convergentes dans l’art et la manière de transmettre une langue minoritaire. Qu’il s’agisse de l’arménien ou du yiddish, du breton ou de l’alsacien, de l’occitan ou du judéo-espagnol, la question de la transmission ne se pose qu’en raison d’une lacune dans la chaîne des générations et donc d’un sentiment plus ou moins vif de frustration et de perte. Il est révélateur que nombre des enseignants de ces langues minoritaires soient eux-mêmes des néo-locuteurs. Apprendre une langue peu parlée n’a rien d’évident. C’est un projet qui se fonde non sur l’utilitaire mais sur l’affectif. Il faut donc faire de cette langue un objet de désir. Donner à ses locuteurs le sentiment d’appartenir à un cercle privilégié, de faire partie des « happy few ». Dans un monde aussi standardisé que le nôtre, ce n’est peutêtre pas une utopie tant est grand chez la plupart le besoin de distinction. C’est en fait tout un écosystème qui doit se mettre en place autour de la langue ; des projets qui donnent des occasions de mettre en pratique ce qui a été appris (par le chant, le jeu, la littérature, la cuisine...), des rencontres (dans des vies pressées où elles sont rares), par la construction d’un réseau international qui fédère les énergies.

Que le judéo-espagnol permette de se découvrir des amis aux quatre coins du monde est un argument trop peu souvent avancé. Cela est particulièrement vrai des artistes et des créatifs dont l’imaginaire se nourrit de la tradition. La reconquête de la langue va également de pair avec une attitude ouverte qui accepte les évolutions et les ponts vers d’autres cultures (grecque, turque, arménienne, arabe, ibériques...). C’est en se transformant qu’une langue reste vivante. Notre association est à la pointe de ce combat linguistique. Nous sommes d’abord une boîte à outils et un tremplin pour ceux qui cherchent à concevoir un projet puis à le faire connaître. Notre action s’accompagne aussi d'événements fédérateurs comme la fête de Djoha ou l’Université d’été qui font prendre conscience que nous sommes finalement plus nombreux qu’on ne le pense à partager les mêmes sentiments. Cet engagement militant ne serait pas possible sans un travail d’équipe. Du travail essentiel des bénévoles au paiement régulier des cotisations, tout compte pour assurer la continuité de notre action. C'est pourquoi nous vous encourageons, si vous ne l’avez pas encore fait, à renouveler votre adhésion 2016 et à venir nous apporter votre aide. Nous vous adressons nos vœux les plus chaleureux pour que l’année 5777 vous apporte la santé, la paix et le succès. Anyada buena kon salud, paz i reushita !


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Ke haber del mundo ? Précision Jean Laloum nous fait justement remarquer que la photographie reproduite en page 1 du numéro 19 de Kaminando i Avalando représentant des Juifs internés au camp de Drancy est une photographie de propagande nazie. Elle est en effet extraite d'un reportage La vie au camp de Drancy en 1942 destiné à donner une image faussement rassurante de la situation des Juifs qui y sont internés. Source BNF coll. Ph. Archives Larbor and Research Center.

Mashallah ! Nous avons la joie d'annoncer la naissance de Jonas Aloula-Collin, fils de Gaëlle Collin et d'Yvon Aloula le 16 août 2016. La brit mila a été célébrée au domicile familial le 2 septembre 2016. Dès sa naissance, Jonas a entendu ses premiers mots de judéo-espagnol de la bouche de sa maman. Nous souhaitons de tout cœur mazal bueno i buen siman à Jonas et à ses parents.

Devin E. S. Naar, professeur de judéo-espagnol à l'Université de Washington à Seattle et Andrea Soroko Naar ont eu le bonheur d'accueillir Vidaliko. Ke su vida sea dulce komo la myel ! Cette naissance s'accompagne de la publication du livre de Devin Naar,  Jewish Salonika. Between the Ottoman Empire and Modern Greece. Stanford University Press. Septembre 2016. Nous adressons tous nos vœux de bonheur à ses parents et reproduisons à leur intention cette konseja dont se souvenait la grand-tante de Devin, originaire de Salonique. Palmicas, palmicas, palmicas de miel, para tata mucho bien ; palmicas de azucar, para tata mucha fruta, De Rosa Avzaradel (originaire de Rhodes) in Susana Weich-Shahak, Repertorio traditional infantil sefardi. Compania literaria. Madrid 2001.

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Carnet gris Disparition d'Arnaud Apiou Le 16 août dernier nous apprenions avec une immense peine la disparition d'Arnaud Apiou qui, avec son épouse Françoise, figurait parmi les fondateurs de notre association. Comme le regretté Alain Giquiaux, il était un Sépharade d'élection apprécié de tous comme en témoignent les textes que nous reproduisons ci-dessous. Ke su memoria sea una bendision para todos.

Françoise nous a fait, il y a longtemps déjà, ce cadeau de faire venir Arnaud aux rencontres d’Aki Estamos… et tout le monde le croyait volontiers venu de la Corne d’Or ou de Salonique, alors que son port d’attache et d’enfance, au milieu de neuf frères et sœurs était… Saint Malo. Il a décrit lui même cette incroyable faculté d’osmose par une phrase émouvante qui lui ressemble beaucoup : « D'où je viens ? Un long chemin sans retour avec, dans la mémoire, trop de choses que je n'ai pas vécues pour avoir trop subi. Je suis donc de là où je me retrouve où je reconnais ce que je n'ai pas connu. » En réalité, Arnaud était, dans son regard sur la vie, un enfant de la Méditerranée, familier du plus petit village Toscan comme des îles grecques les moins touristiques. Il avait, avec notre ami Vital, parti comme lui bien trop tôt, la gourmandise des mots et des sons comme des mets et des vins gorgés de soleil.

Anouilh fait dire à l’un de ses personnages que la vie est une eau que les jeunes gens laissent couler entre leurs doigts…

Le mot « gourmet » lui convient mieux, d’ailleurs : gourmet de la cuisine judéo-espagnole dans ces dîners où il m’épaulait de sa bonne humeur au milieu d’un aréopage féminin échangeant des recettes de grand’mères, gourmet des couleurs ocres et bleues de la Mer Egée comme des Palais vénitiens où il ne déparait pas avec sa belle allure de Doge du Quattrocento.

Arnaud, éternel jeune homme, était de ceux là… et pourtant ses doigts se sont refermés et nous avons perdu la source de son rire d’ogre comme de son sourire de malice.

Gourmet de la vie surtout, et particulièrement du bonheur partagé à deux de voir grandir ses filles et ses petits-enfants, sa plus grande richesse…

Ils doivent savoir, tout comme Françoise, qu’il continue à veiller sur eux parce qu’Arnaud n’est pas du genre à renoncer… quoiqu’il arrive !! Jean-Yves Laneurie Françoise, nous perdons notre ami. Il disait que nous faisions partie de sa vie. Il faisait partie de la nôtre. Nous regretterons toujours de n'avoir pas connu plus tôt un tel homme, qui était la vie même, aussi chaleureux que généreux. Il nous avait donné plus que son amitié, toute sa personne… (très chère Françoise, qui as été si attentionnée dans la période difficile que nous traversons, nous t'embrassons de tout notre coeur et ne te quitterons jamais.) Monique et Jean Covo Chère Françoise En revoyant les amis d'Aki Estamos et en prenant des nouvelles d'Arnaud, pensant que tout allait mieux, j'ai appris la terrible nouvelle ! je voudrais te dire le chagrin et cette émotion que nous ressentons Charlie et moi ; il était pour nous un éternel jeune homme, vif, passionnant et débordant de gentillesse et d'humanité… je n'ai pas de mots et nous t'embrassons bien fort. Marlène et Charlie Szlakmann

Disparition de Moïse Rahmani Au moment où nous mettions sous presse nous apprenions avec une grande tristesse le décès de Moïse Rahmani, fondateur de l'Institut sépharade européen et de la revue Los Muestros. Né au Caire dans une famille rhodesli, il avait ensuite émigré au Congo belge avant de s'installer en 1969 à Bruxelles. Il aura été un militant infatigable de la cause judéo-espagnole. Nous aurons l'occasion de revenir plus longuement, dans un prochain numéro, sur son parcours exemplaire.

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Moïse Rahmani et Jean Carasso lors de l'université d'été judéo-espagnole le 13 juillet 2012.


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Le Mémorial des JudéoEspagnols :

Journée du 6 novembre 2016 Alain de Toledo, président de Muestros Dezaparesidos, nous expose le cheminement de ce projet présenté pour la première fois en janvier 2010 au Mémorial de la Shoah et l’organisation de la journée du 6 novembre qui permettra d’en présenter les résultats. Comment est né le projet de Mémorial des Judéo-Espagnols ? La découverte de l’action du consul Bernardo Rolland, consul général d’Espagne entre 1939 et 1943, dans le sauvetage des Juifs dont ma famille, constitue le point de départ de cette démarche. Le refus répété de Yad Vashem de lui

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Mariage de Moïse (Maurice) et Elsa Taragano à Nîmes en 1934. Six déportés figurent sur la photo dont le marié. Source : Xavier Rothéa.

accorder la médaille des Justes entre les Nations m’a amené à étudier de plus près l’histoire de la déportation des Judéo-Espagnols de France. Cette histoire est peu connue, il y a certes des livres de témoignages d’anciens déportés ou d’enfants cachés qui retracent l’histoire de leur famille, mais, à ma connaissance, aucun livre de référence sur cette période. Comment s’est organisé le travail de recherche ? Au départ nous avons commencé à deux, avec mon cousin Laurent Gattegno, et très vite nous avons compris qu’un tel sujet devait se faire avec le soutien de toutes les associations judéoespagnoles. C’est ainsi qu’a été créée l’association Muestros Dezaparesidos qui regroupe Aki Estamos, Al Syete, la Communauté Don Isaac Abravanel, JEAA, l’UISF, Vidas Largas et Vidas Largas Marseille. Au début nous sommes partis dans deux directions. Nous voulions constituer une liste de

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déportés judéo-espagnols et par ailleurs recueillir des témoignages de personnes ayant connu cette période. Pour la liste il faut bien dire que nous avons été un peu innocents. Nous pensions qu’il suffisait de reprendre le Mémorial de Serge Klarsfeld et d’en extraire les noms judéo-espagnols. Si pour Fresco, Gattegno, Benchoam, Soulam, Arditti, c’était facile, en revanche pour Cohen ou Lévy les choses étaient moins évidentes. Pour résoudre cette question nous avons réuni une équipe composée à la fois de bénévoles qui ont traversé cette période et qui bien sûr connaissaient de nombreux déportés (et il faut dire qu’ils ont eu un grand courage tant cette évocation rouvrait de vieilles blessures) et aussi une équipe de chercheurs composée principalement d’historiens qui travaillent sur les archives, celles du Mémorial, les archives nationales, départementales ou celles du Ministère des Affaires Étrangères. Nous avons été aidés par plusieurs institutions  ; nous avons signé une convention de partenariat avec le Mémorial de la Shoah qui recueille tous


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Los Pasharos Sefaradis d'Istanbul avec les fondateurs Izzet Bana et Karen Gerson Şarhon.

les témoignages (plus de 80), photos et documents que nous avons trouvés. Et j’insiste pour que chaque famille dépose ses archives au Mémorial. Nous avons aussi été aidés financièrement par la Fondation pour la Mémoire de la Shoah et reçu le soutien et l’aide de Serge Klarsfeld et des FFDJF. Quelles découvertes avez-vous faites à l’occasion de ce travail ? Bien évidemment le premier résultat a été d’établir la liste des déportés. Personne ne savait combien de Judéo-Espagnols avaient été déportés : 50, 500, 5 000 ou 10 000. Nous sommes arrivés à une liste de 5 300, liste qui, bien sûr, n’a rien de définitif tant nous avons rencontré de difficultés. En même temps ce livre Mémorial n’est pas une fin en soi et bien au contraire c’est un appel à tous les lecteurs à compléter, rectifier les informations que nous donnons. À travers les témoignages nous avons aussi découvert la diversité des parcours judéoespagnols et en même temps leur profonde unité. Ils venaient de Grèce, de Turquie, de Bulgarie, de Yougoslavie mais aussi du Liban, d’Égypte, de Palestine… Toutes les classes sociales étaient repré-

sentées, des très riches jusqu’aux très pauvres. Des très religieux qui ont fondé en 1913 la première synagogue de la rue Popincourt puis celle de SaintLazare, jusqu’à ceux que l’on dénommera les Juifs de Kippour. Et chez tous un amour de la France, une volonté de s’intégrer comme le prouveront entre autres les nombreux engagés volontaires au moment du déclenchement de la guerre. Et c’est l’autre résultat passionnant de cette recherche, la prise de conscience, outre les engagés volontaires, du nombre de Judéo-Espagnols dans la résistance, que ce soit dans le sauvetage des enfants ou dans la résistance armée. Ainsi trouve-t-on des JudéoEspagnols aussi bien dans la sixième section des Éclaireurs Israélites qui ont sauvé des enfants, que dans les maquis du Vercors ou le réseau André pour la lutte armée. Quelles sont ces difficultés que tu as évoquées ? La première a été d’avoir à nous justifier. Non pas du côté des Judéo-Espagnols qui nous ont en général félicités d’entreprendre ce travail et qui se sont demandé pourquoi il n’avait pas été fait plus tôt. Bonne question. D’autres nous ont demandé pourquoi entreprendre l’écriture d’un Mémorial

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séparé alors que tout est dans le Mémorial de Serge Klarsfeld. Nous leur avons répondu que c’était une histoire spécifique et qu’il ne s’agissait pas d’opposer les uns aux autres mais de parler de ceux dont on ne parle jamais. La principale difficulté a été de définir qu’est-ce qu’un Judéo-Espagnol ? Il n’y a pas de passeport, certains étaient installés en France depuis plusieurs générations, d’autres étaient issus de mariages mixtes. Quand on me pose la question, je réponds : un Judéo-Espagnol est celui qui salive quand on prononce le mot boreka, mais dans cette recherche une telle définition n’était pas pertinente. L’autre grande difficulté a été de comprendre la logique des nazis. S’ils ont fait la guerre aux Juifs en général, ils ont eu une politique différenciée suivant les nationalités. Ainsi l’invasion de la Grèce a signé la déportation des Juifs de nationalité grecque raflés le 5 novembre 1942 et déportés en masse par les convois 44 et 45. Les Juifs de nationalité espagnole ou turque ont, pour certains, bénéficié d’une certaine protection, certains ayant pu même rejoindre l’Espagne ou la Turquie. Le cas des Juifs de nationalité italienne est encore différent en fonction des aléas de la guerre. Ainsi peut-on dire que les nazis ne connaissaient pas les Judéo-Espagnols en tant que tels mais des Juifs grecs, turcs, espagnols, bulgares, portugais, italiens et bien sûr français. Comment va se dérouler concrètement la journée du 6 novembre ? En fait, il faut parler de tout le week-end car dès le samedi il y aura un shabbat ladino à la synagogue Don Isaac Abravanel, 84 rue de la Roquette 75 011 Paris, en présence de Guillermo Rolland, fils du consul Rolland et Elena Castelli, petite-fille du consul d’Espagne en Grèce, Sebastian Romero Radigales qui, comme le consul Rolland, a sauvé des centaines de Juifs. Le dimanche matin une conférence de Erika Perahia Zemmour (francophone), responsable du Musée juif de Thessalonique « Le caractère unique du Musée juif de Thessalonique » Aliki

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Arouh (parlera en anglais avec une traduction synthétique en français) responsable des archives de la Communauté juive de Thessalonique « Les richesses des archives, notamment généalogiques, disponibles ». Inscription obligatoire, limitée pour des impératifs stricts de sécurité. S’inscrire auprès de Michel Azaria par courriel : réservations dans l’ordre d’arrivée des demandes : m.azaria@jeaa.eu Dans l’après-midi aura lieu une grande réunion en présence de nombreuses personnalités dont Serge et Beate Klarsfeld, le grand rabbin de France, le président du Consistoire, le président du CRIF et bien d’autres. La réunion sera présidée par l’historienne Annette Wieviorka. Après les discours de bienvenue nous aurons trois mini-conférences qui évoqueront les thèmes du livre, puis un moment musical avec le groupe Los Pasharos Sefaradis venu spécialement d’Istanbul et nous terminerons avec un buffet judéo-espagnol et nos fameuses borekas. Attention là aussi pour des raisons de sécurité il faut absolument s’inscrire, les indications de salle et d’horaires ne seront données qu’aux seuls inscrits et ce n’est pas la même inscription que pour le matin. Inscriptions et renseignements par mail à muestros.dezaparesidos@gmail.com ou par la poste : Muestros Dezaparesidos 47 bd Voltaire 75011 Paris


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Djako Ganon Entretien avec Djako Ganon en juin 2015 conduit par François Azar.

Djako Ganon au premier plan avec Alain Jafet, un ami judéo-espagnol. Grands boulevards à Paris vers 1966.

Djako (Yaakov) Ganon est né à Tunis en 1950 dans une famille sépharade originaire de Turquie. Son parcours évoque la complexité des migrations des Judéo-espagnols vers l’Occident qui se sont souvent effectuées en plusieurs étapes après un intermède en Afrique du Nord (Égypte, Maroc, Tunisie notamment). Djako Ganon a eu la chance de vivre jusqu’à l’âge de vingt-quatre ans auprès d’une extraordinaire grand-mère dont il a appris non seulement le judéo-espagnol mais encore de nombreuses anecdotes qu’il nous fait partager avec délices. Quelles sont les origines de ta famille ? Mon père est né à Aydin, une ville située au sud d’Izmir. Ma mère est née à Izmir. Ils se sont rencontrés à Tunis où je suis né. Mon grand-père maternel, Djako Campéas, a quitté Izmir dans les années 1920. Dans un premier temps, il se rendit à Marseille où il ouvrit un atelier de confection de pantalons qu’il

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Grands-parents maternels de Djako Ganon : Mazalto Campéas née Benghiat et Djako Campéas. Tunis. 1930.

vendait le week-end sur les marchés. Dans son atelier, il employait des jeunes filles arméniennes réfugiées de Turquie. Les jeunes filles chantaient en arménien, tout en coupant et cousant les pantalons et ma mère a appris ces chansons qu’elle devait me transmettre plus tard. Mon grand-père avait une sœur aînée, ma grand-tante Donna, à laquelle il était très attaché et qui, elle, vivait déjà à Tunis. Pour quelle raison avait-elle émigré à Tunis ? Elle et son mari, M. Arditti, confectionnaient des tapis turcs. Un jour, ils découvrirent un tapis provenant de Kairouan en Tunisie. Ils furent émerveillés par les nœuds très solides de ce tapis et ils voulurent en découvrir le secret de fabrication. Ils se rendirent donc ensemble à Tunis au début du XXe siècle. Malheureusement les époux ne s’entendaient pas. Le mari fila en Amérique du Sud en emmenant son fils et en abandonnant sa jeune femme avec ses deux filles. Juste après la

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guerre de 1914-1918, elle se remaria avec un jeune homme tunisien d’origine oranaise dont elle aura deux autres enfants. Pourquoi son frère l’a-t-il rejoint à Tunis ? Mon grand-père maternel qui était installé à Marseille avait l’intention, comme beaucoup de Judéo-espagnols, d’émigrer en Amérique du Sud. Ceux d’entre eux qui résidaient déjà à Buenos Aires ou à Montevideo l’y incitaient. Lorsque sa sœur, Donna Arditti, l’apprit, elle s’efforça de le convaincre de la rejoindre à Tunis. Mon grandpère était très francophile et un fervent admirateur des grands auteurs romantiques. Cela a certainement dû jouer et il est parti pour Tunis avec son épouse et ses quatre enfants dont une petite fille qui allait devenir un jour ma mère. Il devint photographe alors qu’il était bottier de profession. Il jouissait à Izmir d’une excellente réputation dans ce domaine et avait travaillé pour des personnalités importantes.


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Ce grand-père maternel est décédé lorsque j’avais cinq ans. Je l’ai peu connu mais j’ai en revanche eu le bonheur de connaître son épouse, une grand-mère extraordinaire qui vécut chez nous à la maison jusqu’à ce qu’elle décédât quand j’avais vingt-quatre ans. Elle avait la même origine turque que son mari ? Ma grand-mère maternelle est née Mazalto Benghiat en 1884 à Pergame, une ville au nord de Smyrne et proche de la cité antique de Troie. Elle a toujours habité avec nous. La notion de famille était naguère beaucoup plus extensive qu’aujourd’hui. Les grands-parents étaient considérés comme une richesse et on les accueillait à la maison. Cette grand-mère que je considère comme une sainte femme s’occupait de moi comme une super-maman, d’autant plus que j’étais ijo regalado, fils unique. Elle prenait soin de moi, me racontait souvent des histoires extraordinaires. Tu te souviens de certaines de ces histoires ? Parmi ces histoires, il y avait souvent des histoires de mijores de mozotros que l’on appelle également los d’abasho, ceux d’en dessous ou los de detras de la pared, ceux de l’autre côté du mur. Ce sont des êtres que l’on ne voit pas, qui vivent dans d’autres dimensions de l’espace-temps et qu’il vaut mieux ne pas déranger mais que l’on peut rencontrer si les circonstances s’y prêtent et s’ils le veulent bien ! Ma grand-mère en fit l’expérience. Elle était encore petite fille et vivait dans une maison à Pergame avec ses parents. Un soir d’hiver où il faisait très froid, son père l’appella et lui dit en judéo-espagnol : «  Mazaltika, Mazaltika, abasha i inche el kubal de blankete 1 ». Elle descendit donc à la cave avec un seau et une pelle pour aller prendre du charbon. Alors qu’elle s’apprêtait à remplir le seau, elle aperçut soudain, derrière le tas de charbon, un homme qui la fixait avec des grands yeux étranges. Elle remplit son seau et

soudain le personnage sortit de derrière le tas de charbon et ma grand-mère s’aperçut qu’à partir de la ceinture il avait des pattes et des pieds de coq. Elle poussa alors un cri de frayeur. Son père qui l’entendit se précipita à la cave, la prit dans ses bras et lui demanda ce qui se passait. On la remonta toute tremblante de la cave, on lui donna de l’agua rozada, une eau sucrée mélangée avec de l’eau de rose ou de fleur d’oranger pour la calmer. Son père comprit alors qu’il s’agissait de l’apparition d’un être surnaturel et il passa la nuit à lire les tehilim 2 pour éloigner le sortilège. Aussi étrange que cela puisse paraître, je n’ai aucune raison de ne pas croire la parole de ma grandmère qui n’avait pas l’habitude d’inventer des histoires. Au demeurant en Afrique du Nord, ces histoires sont courantes et ces êtres sont appelés les « pieds de canard ».

Arrièregrand-mère maternelle de Djako Ganon : Léa Benghiat née Yeshouroun. Pergame, Turquie, vers 1900. 1. Descends et remplis le seau de charbon. [le charbon se dit karbon en judéo-espagnol ou blankete par antithèse pour éviter de désigner une couleur néfaste ndlr]. 2. Les psaumes.

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Mazalto Benghiat avec ses petits-enfants Catherine (Kaden) Maïzel et Gilbert Maïzel. Tunis, vers 1935.

Yossef Benghiat, grand-oncle maternel de Djako Ganon, frère de Mazalto Benghiat. Pergame, Turquie, fin XIXe s.

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Et du côté de ta famille paternelle ? Mon père, Moshe Ganon, est né à Aydin en 1912. Il était le dernier de sa fraterie à résider dans cette ville. Son frère aîné Shabetaï, el bohor, avait divorcé d’une femme dont il n’avait pu avoir d’enfants et la peine qu’il en avait éprouvée l’avait conduit à émigrer à Tunis, loin de la Turquie, pour oublier. Ses deux grandes sœurs, toutes deux mariées en Turquie, avaient immigré avec leurs maris à Montevideo. Lorsque mon père atteint l’âge de 17 ans, son père lui fit quitter Aydin pour éviter probablement la conscription dans l’armée turque. Il prit alors le bateau à Izmir pour rejoindre son frère aîné, Shabetaï, à Tunis. Comment s’est déroulée son arrivée ? À cette époque, à Tunis, les trois langues pratiquées étaient le français, l’arabe et l’italien. Il ne parlait aucune de ces trois langues, mais en revanche il parlait le turc, le grec et le judéoespagnol. À sa descente du bateau, il s’adressa en turc à un Arabe qui ne le comprit pas. Les Européens qu’il approchait ne comprenaient ni le grec, ni l’espagnol. Assis seul sur sa valise en


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carton, il commençait à désespérer de retrouver un jour son frère et était « perdu ». Mon grand-père maternel Djako Campéas avait l’habitude à cette époque de se rendre au port pour accueillir les bateaux en provenance d’Izmir. Il aperçut de loin ce jeune homme qui semblait attendre quelqu’un. Alors qu’il s’apprêtait à repartir, une voix intérieure lui dit : « Abolta, abolta, va mira ver si tyene menester este manseviko de alguna koza ». 3 Il retourna sur ses pas et le jeune homme désespéré vit alors arriver vers lui un monsieur affable, souriant et fort bien mis qui s’adressa à lui en turc. Puis, dès qu’il l’eut reconnu comme l’un des siens, en judéo-espagnol. Pour ce jeune homme, celui qui allait devenir mon grandpère maternel était un envoyé du Ciel. Mon grandpère lui demanda : « De ke alkunya sos tu ? - So de alkunya Ganon. - Kualo vinites a bushkar a Tunez ? - Vini a buchkar a mi ermano Shabetaï, mi ermano bohor ke me disho mi padre k’esta aki. Ma dinguno estan entendiendo lo k’esto avlando. » 4

Il se trouve que Shabetaï, le frère aîné de mon père, était l’ami et le collègue photographe de mon grand-père maternel ! Et dès le lendemain les deux frères purent se retrouver au café « Chez Clément », lieu où les Turkinos se retrouvaient le soir pour jouer aux cartes et prendre l’apéro. C’est ainsi que mon père fit son entrée dans la micro-communauté judéo-espagnole de Tunis. Mon père avait été miroitier à Aydin, un métier très pénible. À Tunis, son frère et mon grand-père maternel qui étaient photographes lui apprirent ce nouveau métier. Un jour, mon grand-père qui l’aimait comme un fils, s’arrangea avec tact pour que mon père remarque sa fille… et il l’a épousée. Comment était composée la communauté des Judéo-espagnols de Tunisie ? Les Judéo-espagnols de Tunisie formaient une micro-communauté de quelques familles, peutêtre une centaine de personnes. Une majorité était originaire d’Izmir mais l’on retrouvait également des Juifs d’Istanbul, de Salonique ou de Bulgarie. Comme la majorité était smyrniote, quand ils parlaient des Judéo-espagnols qui n’étaient

Bar-Mitzvah de Jacques Campéas, cousin de Djako Ganon. De gauche à droite : Yaakov Campéas, sa femme Mazaltov, Catherine Maïzel (cousine maternelle), en bas Linda petite sœur du Bar-Mitzvah, Rachel Arditti (cousine germaine de Emilie), Donna Lebhar (née Campéas), Djoia Arditti, Jacques Campéas (le Bar-Mizvah), son père Alberto Campéas, un beau-frère d'Alberto. Au dos de la photo « un souvenir de La Goulette, jour de la communion ». Tunis, La Goulette, années 1940. 3. Reviens, reviens, vois si ce jeune homme a besoin de quelque chose. 4. - Quel est ton nom de famille ? - Je suis de la famille Ganon. - Qu’es-tu venu faire à Tunis ? - Je suis venu chercher mon frère, mon frère aîné dont mon père m’a dit qu’il était ici. Mais personne ne comprend ce que je dis.

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Fête familiale. En haut de gauche à droite : David Lebhar (beau-frère de Yaacov Campéas), Donna Campéas sa femme, Djoia Arditti (fille de Donna et de son premier mari), Yaakov Campéas et sa femme Mazaltov née Benghiat, Shabetaï frère aîné de Moïse Ganon, sa femme Suzanne Ganon née Avayou (originaire de Smyrne), Rachel Lévy née Arditti, fille de Donna Campéas, Alfred Lévy son mari, deux personnes de la famille non identifiées. Tout en bas (enfants) : À partir du 3e à gauche : Catherine Maïzel, Joseph Campéas, François et Charles Lebhar (fils de Donna). Tunis vers 1932-33.

5. Un tel le salonicien. 6. alcool de figues.

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pas originaires d’Izmir, ils ajoutaient souvent au patronyme le lieu d’origine par exemple Saranga el Bulgar ou fulano el Selanikli 5 sans que cela fût péjoratif. À côté des Judéo-espagnols, il y avait la communauté de ceux que l’on désigne en arabe comme les Tuensa et une autre communauté juive arrivée plus tardivement sur le sol de Tunisie, les Granas (pluriel de Guerni en arabe) originaires de Livourne. Guerni est un terme du judéo-arabe qui vient de Livorno qui se dit L’Gorno en arabe. Aux XVIe et XVIIe siècles, sans doute pour des motifs économiques, ils émigrèrent en Tunisie où ils formèrent une communauté distincte des Juifs indigènes, les Tuensas. Les Tuensas parlaient le judéo-arabe et beaucoup d’entre eux, les plus pauvres, vivaient dans un quartier spécifique, la ‘hara, l’équivalent du mellah au Maroc. C’est un quartier typiquement juif habité par des gens très modestes et très religieux. Nous n’y allions jamais sauf pour

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les fêtes pour acheter des produits cashers, les matsoth par exemple ou pour aller chez l’abatteur rituel, le shohet. Des rabbins célèbres comme le cabaliste du XVIIIe siècle, Rabbi Haï Taïeb Lomet, sont nés dans ce quartier. Comment se positionnait cette petite communauté judéo-espagnole par rapport aux autres communautés de Tunisie ? Cette toute petite communauté ne s’est jamais fondue dans les autres. Bien sûr mes parents ont appris l’arabe et ma mère parlait même à la perfection le judéo-arabe. Nous avons également emprunté des coutumes locales comme les couscous du shabbat ou la boukha 6 mais malgré tout nous conservions notre propre mode de vie et les autres ne nous reconnurent jamais comme étant des leurs. Avec les non-juifs nous avions des relations très cordiales. L’immeuble où nous habitions par exemple abritait une forte proportion d’Italiens


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catholiques et j’ai ainsi appris l’italien et même le sicilien dès l’enfance en jouant avec les enfants du voisinage. Quelle synagogue fréquentaient les Judéoespagnols ? Il y avait bien sûr la grande synagogue de Tunis mais nous la fréquentions peu. Pour les fêtes, les Judéo-espagnols fréquentaient leur propre oratoire que l’on avait surnommé el kal portugues, en référence à la synagogue portugaise d’Izmir, que mon grand-père avait fréquentée. Quelle(s) langue(s) pratiquiez-vous à la maison ? Nous parlions principalement le judéoespagnol. Avec ma grand-mère je ne parlais qu’en judéo-espagnol. Mes parents parlaient entre eux le judéo-espagnol mais ma mère employait souvent des mots français lorsqu’elle s’adressait à moi. On utilisait surtout le judéo-espagnol pour exprimer ses sentiments. Le français était utilisé pour les questions pratiques et sans affect. Mes parents utilisaient le turc ou le grec entre eux lorsqu’ils voulaient m’empêcher de comprendre. Je disais alors énervé : « No kero ke avlesh en turko ! 7 ». Te rappelles-tu des plats que cuisinait ta grand-mère ? Ma grand-mère n’avait qu’une seule préoccupation dans la vie : distribuer du bonheur autour d’elle, à sa famille et à tous ceux qui venaient à la maison. Ce bonheur, elle le dispensait par la nourriture qu’elle offrait, une bienveillance constante et un sourire permanent et lumineux. J’ai le souvenir de tables qui étaient toujours remplies de nourritures appétissantes accompagnées de raki ou de boukha. Ma grand-mère préparait les mets de Turquie que connaissent les communautés judéoespagnoles : les borekas avec différentes farces, les boyos 8, les fritadas de prasa, de espinaka, de tomates, de berendjenas, los uevos haminados, las revanadas de parida, le pain perdu découpé en

Emilie ( Jamila) Ganon, mère de Djako Ganon. Tunis, 1930.

tranches et bouilli dans du lait sucré, el blanko de kaldera (la feta), coupée en morceaux, las minas qui sont composées de galettes de matsa et de viande intercalées que l’on préparait comme entrée pour Pessah mais que l’on pouvait savourer à d’autres périodes de l’année. Il y avait également le sutlatch, du riz au lait frais à la cannelle, les bimuelos de Pessah et les travados, des chaussons sucrés au miel et aux noix.

7. Je ne veux pas que vous parliez en turc. 8. Feuilletés traditionnels d’Izmir.

As-tu le souvenir d’autres aspects de la culture judéo-espagnole ? Je me souviens de comptines que me récitait ma grand-mère. Enfant, j’étais souvent sujet à des rhumes, des bronchites ou des otites. Elle s’asseyait alors au bord de mon lit, posait son poing rempli de gros sel contre le mauvais œil sur les différentes parties de mon corps en prononçant des incantations, en invoquant Avraam, Itshak, Yaacov, Moshé, David et Shelomo et d’autres sages de la tradition. Elle prenait dans sa main un punyado

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Emilie ( Jamila) Campéas et Moïz Ganon le jour de leur mariage. Au premier plan, Isaac Karako et Catherine Maïzel (tous judéoespagnols). 15 février 1937. Tunis.

9. Cheminant par un chemin, j’ai rencontré un petit vieux, vêtu et chaussé de vert. Où vas-tu ? Chez Djako le fils de Djamila pour lui enlever tout le mal et le jeter au fond de la mer. Que tout le mal aille là où l’on mange des œufs sans sel. [L’endroit où l’on mange des œufs sans le sel, c’est-à-dire symboliquement le deuil sans la vie, évoque le pays des morts sans qu’il soit nécessaire de le désigner ndlr].

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de sal, une poignée de gros sel qu’elle passait sur moi en disant : « Kaminando por un kaminiko, enkontro un papuiko, de vedre vistia i de vedre kalsava. Ande vas ? Ande Djako ijo de Djamila para kitaldo todo el mal i echaldo al dip de la mar. Aya vayga, el mal ande komen uevos sin sal 9. » Une fois qu’elle avait dit cela, elle allait jeter la poignée de gros sel dans l’évier et se mettait au lit. Si je lui demandais pourquoi elle se couchait aussi vite, elle me répondait qu’elle avait pris mon mal sur elle et qu’il lui fallait se reposer. Et en effet je guérissais… Beaucoup de ces histoires ont un lien avec la santé… Ma mère m’a également raconté une aventure étrange qui est arrivée à ma grand-mère. Cette histoire s’est déroulée bien avant ma naissance et du vivant de mon grand-père. Ma grand-mère avait sans doute une cinquantaine d’années et vivait avec mes parents qui habitaient un troisième étage sans ascenseur, là où je suis né. Elle revenait du marché, les paniers de courses à la main et tenait, entre autres choses, un poulet que venait d’abattre le shohet. Comme il faisait très chaud, elle était fatiguée et énervée. Elle jeta le poulet avec violence dans l’entrée et fut aussitôt prise de convulsions. La moitié de son visage fut paralysée. On appela aussitôt le docteur Chaoul, lui-même smyrniote et ancien capitaine de l’armée ottomane pendant la Première Guerre mondiale. Le docteur Chaoul ne trouva pas de remède efficace, pas plus que les autres médecins qui furent consultés. La paralysie faciale persista ainsi pendant deux ou trois jours. Or, mes parents avaient à cette époque une femme de ménage musulmane qui leur expliqua que ma grand-mère avait été victime d’un sortilège. Elle leur proposa de faire appel à des exorciseurs. Mon grand-père, un homme érudit, rationnel et très religieux, était réticent à ce genre de choses mais, voyant que sa femme ne guérissait pas, il se laissa convaincre, en se disant qu’après tout cela ne pouvait pas lui faire de mal.

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D’après ma mère, on fit alors appel à une bande de marabouts, des noirs bizarrement accoutrés et coiffés de grandes plumes. Celui qui paraissait être le chef désigna aussitôt l’endroit où ma grandmère avait jeté le poulet sanguinolent en disant en arabe : « Il y a ici un Djinn, un esprit qui a été contrarié car on lui a jeté un poulet sur la tête ». Les marabouts s’assirent à même le sol dans la pièce où avait eu lieu l’événement. Ils commencèrent à battre des tambours, à psalmodier des incantations, à réciter des versets du Coran. Mais pour que l’esprit contrarié pardonne à ma grand-mère, il fallait encore lui administrer une punition. Ils firent donc semblant de rouer ma grand-mère de coups et de son côté elle simula des gémissements. Le plus extraordinaire, c’est qu’après la cérémonie les choses rentrèrent dans l’ordre et ma grand-mère retrouva son visage de tous les jours.


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Comment ta famille a-t-elle traversé la Seconde Guerre mondiale ? La Tunisie a été occupée un peu moins d’une année par les Allemands et bien sûr la première préoccupation des nazis, dès qu’ils arrivèrent en Tunisie, fut de s’en prendre aux Juifs. Il y eut une rafle, le 9 décembre 1942, des hommes juifs en âge de travailler. Mon père se trouvait chez lui à Tunis. Des feldgendarmes allemands, mitraillettes au poing, se ruèrent dans l’appartement, accompagnés de policiers collaborateurs. Mon père était de nationalité turque et donc ressortissant d’un pays neutre. Il protesta et présenta son nufus, l’acte de naissance et ses papiers turcs. Le policier français lui dit alors d’un air goguenard : « Ah bon, tu serais turc, mais les Turcs sont musulmans et toi tu n’es qu’un sale juif ! ». Les policiers prirent alors ses papiers, les déchirèrent et les piétinèrent avec rage. S’ensuivirent des coups et des gifles. Dans mon enfance, mon père me disait en judéoespagnol : « Me akodrare syempre ke vide las estreyas kuando me aharvaron 10 ». À coups de crosse dans le dos, ils lui firent dévaler les trois étages jusqu’à la rue où attendait un camion rempli d’autres Juifs. On les emmena vers le sud tunisien où ils travaillèrent comme forçats sur des chantiers. Il y resta plusieurs mois en compagnie de mon oncle maternel, Moshé Campéas. Un jour, alors qu’ils étaient détenus dans un hangar, ils entendirent les Allemands qui battaient en retraite. Ils eurent très peur à ce moment-là. Mon père était persuadé que si les Allemands, poursuivis par les Américains, avaient disposé de plus de temps, ils les auraient liquidés. Il rentra par ses propres moyens à Tunis. Il était méconnaissable mais en vie. D’autres n’ont pas eu cette chance et sont morts d’épuisement, de mauvais traitements ou furent sommairement abattus. Lorsque mon père est revenu du camp, il voulut récupérer ses papiers d’identité turcs mais le consulat ne voulut plus le reconnaître comme citoyen turc. Il devint alors apatride et en fut très affecté.

Quels sont tes souvenirs d’enfance à Tunis ? Nos moyens étaient modestes mais nous habitions un beau quartier européen au centre de la capitale. L’école finissait autour du 15 juin. Nous passions les trois mois d’été à la plage en louant de grandes maisons vides à La Goulette à quinze minutes de Tunis. On emportait le strict nécessaire : une table, des lits, quelques chaises. Mon père faisait appel à un transporteur musulman qu’il connaissait bien. Mon oncle était installé à côté, sur la plage du Kram. L’un de mes cousins Alberto a eu comme camarade de jeu l’actrice Claudia Cardinale qui était originaire de cette localité. Mon père pour les besoins de son métier prenait chaque jour le TGM (Tunis – Goulette – Marsa) et en un quart d’heure, il rejoignait Tunis.

Yosef Campéas, oncle maternel de Djako Ganon, mobilisé dans l'armée du maréchal de Lattre de Tassigny après la libération de la Tunisie en 1943. Il pose devant une jeep américaine. Autriche, Schruns, 1945.

10. Je me souviendrais toujours d’avoir vu les étoiles quand ils me frappèrent.

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pour des enfants ! Un jour mon père me surprit en train d’essayer de fondre du plomb. Il me gronda puis il eut l’idée de demander à Guido – le père de mes amies italiennes de l’immeuble qui était un bricoleur né – de pratiquer l’opération pour moi. Quelques jours plus tard, Guido m’apporta des noyaux lestés de plomb que tout le monde m’a ensuite envié ! Pour quelles raisons avez-vous quitté la Tunisie ? À l’indépendance de la Tunisie en 1956, nous étions tous de nationalité française. Ma mère tenait sa nationalité de mon grand-père qui l’avait acquise dans les années 1920. Mon père ne l’a acquise qu’après ma naissance lorsque j’avais deux ans. Il était photographe et tenait une petite échoppe dans une entrée d’immeuble. Pour exercer son métier, il avait besoin de faire renouveler sa licence. En 1959, un fonctionnaire tunisien prévint mon père que sa licence ne serait pas renouvelée l’année suivante et qu’il fallait « laisser la place aux Tunisiens maintenant ». Mon père dépité avertit ma mère et ma grand-mère qu’un départ était devenu inévitable. Il se rendit quelque temps à Marseille pour évaluer ses chances de trouver un emploi. Un an plus tard nous sommes partis exactement comme dans la chanson d’Enrico Macias « J’ai quitté mon pays » : la maison que l’on quitte tôt le matin, le trajet jusqu’au port la valise à la main, le bateau dont on gravit l’échelle… Yosef Campéas et ses neveux Catherine et Gilbert Maïzel, à sa droite. Tunis vers 1935.

11. La scopa en italien.

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Quels étaient vos jeux favoris ? Les adultes jouaient à un jeu de cartes d’origine italienne la chkobba  11 ou à la belote. Les enfants pratiquaient un jeu avec des noyaux d’abricots que l’on empilait en pyramide et qu’il fallait faire tomber en lançant un autre noyau. Ces noyaux avaient une valeur et celui qui parvenait à démolir la pyramide empochait tous les noyaux. Le fin du fin consistait à alourdir les noyaux en faisant couler du plomb fondu à l’intérieur. C’était une opération très périlleuse

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Comment s’est passée votre installation en France ? Diff icilement . Nous sommes arrivés à Marseille en juin 1960. J’avais alors neuf ans et demi. Nous avons été hébergés quelques jours par des amis italiens qui nous avaient précédés dans l’exil. Mon père ne trouvant pas de travail à Marseille, un oncle maternel nous proposa trois mois plus tard de venir à Paris. Nous avons logé à quatre dans un studio de la rue Saint-Maur jusqu’à ce qu’un cousin de ma mère, qui habitait


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rue Popincourt, nous trouve un logement rue Basfroi. Nous étions à côté du Syete, en plein quartier judéo-espagnol. La synagogue de la Roquette était alors en construction. J’ai passé de très longues années dans ce quartier. Il y avait encore une vie judéo-espagnole avec des cafés rue Popincourt fréquentés par les turkinos qui allaient prendre l’apéro, jouer aux cartes, se rencontrer. Cela formait un petit village judéoespagnol. Je me souviens que parfois on entendait des commerçants concurrents s’insulter copieusement en judéo-espagnol. Ma mère s’approchait d’eux et leur disait alors : « No vos averguensach de kitar esto todo de la boka ! » 12 Où as-tu célébré ta Bar-Mitsvah ? J’ai fait ma Bar-Mitsvah à la synagogue Don Isaac Abravanel qui venait d’être ouverte au culte et où l’on n’entendait parler qu’en judéoespagnol. La synagogue était fréquentée surtout

par des gens âgés. Le rabbin qui m’a formé était le rabbin Mizrahi (z’’l) qui avait une voix extraordinaire et cantilait suivant les modes turcs. Je l’entends encore appeler mon oncle Albert à la teva : «  Ven aki Alberto, ven aki. Tu saves meldar bueno. Asentate al lado de mi. » 13 Ce quartier abritait encore un magasin fameux « Les Cinq continents » qui était tenu par une dame judéo-espagnole originaire de Bulgarie, Madame Abramoff. Elle trônait sévèrement derrière le guichet où elle faisait ses comptes. Deux fois par semaine j’allais faire les courses « chez Abramoff ». Ma grand-mère me disait « Va ande Abramoff tomame esto i esto. Mira ke te lo de fresko ! » 14. On achetait du kezo de kaldera contenu dans de grands paniers d’osier, de la halva en bloc, des azeitunas pretas i vedres, l’abudararo (la boutargue). Elle avait toutes les spécialités de l’exEmpire ottoman et même de bien au-delà comme j’en ai eu la preuve un jour. En effet, l’hiver quand il faisait froid à Tunis, nous préparions une recette tunisienne en faisant bouillir de la farine de sorgho dans du lait sucré. Cette crème de sorgho se servait ensuite dans un bol, saupoudrée de cannelle et de sucre glace. En arabe, cette recette s’appelle dro et ce mot a pris sa place dans notre judéo-espagnol. Un jour ma grand-mère qui avait envie de cette crème me demanda : « Va mira ver si Abramoff tyene un poko de dro » 15. Je me rendis chez Madame Abramoff et je lui dis : « Mi nona me disho si tenesh dro ? » 16 et Madame Abramoff me répondit dans son français des Balkans en roulant les r : « Et pourquoi je n’aurais pas du dro ? ». Elle quitta un court instant son siège et, presque vexée, se rendit dans l’arrière-boutique et revint triomphante avec un paquet de farine de sorgho étiqueté en français et en arabe dro.

Bar Mitzvah de Djako Ganon entouré de ses parents Emilie ( Jamila) et Moïz Ganon. Paris, synagogue Don Isaac Abravanel. 1963.

12. Vous n’avez pas honte de sortir ces horreurs de votre bouche ! 13. Viens ici Albert, Viens ici. Tu sais bien lire. Assieds-toi à côté de moi. 14. Va chez Abramoff prendre de ça et de ça. Fais attention à ce que l’on te donne du frais ! 15. Va voir si Abramoff a un peu de dro. 16. Ma grandmère demande si vous avez du dro ?

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El kantoniko djudyo

La mujer sefardi : guardian de la kaza Isaac Jack Levy

1. KiA 12 janvier 2015 MarieChristine BornesVarol. Folklore et médecine judéo-espagnole. (pp.14-23). 2. Ritual Medical Lore of Sephardic Women : Sweetening the Spirits, Healing the Sick. 2001. University of Illinois Press.

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Très souvent considérés avec mépris comme des restes de superstitions archaïques, les remèdes traditionnels employés par les femmes judéo-espagnoles sont aujourd’hui l’objet d’une réévaluation par les chercheurs en sciences sociales. Dans un article reproduit en janvier 2015 dans Kaminando i Avlando  1, Marie-Christine Varol établissait le lien entre ces recettes traditionnelles et la médecine antique et arabo-andalouse. Lors de la troisième Université d’été judéo-espagnole, en juillet 2015, Isaac Jack Levy, auteur avec Rosemay Zumwalt d’un ouvrage de référence sur la question 2, présentait une communication intitulée : la mujer sefardi : guardian de la kaza. Il y montrait notamment

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l’ample diffusion de cette culture orale parmi les femmes de toutes les classes de la société, ses références qui puisent dans les cultures juive, hispanique et ottomane et sa capacité à prendre en charge de nombreuses affections. Le rôle de la parole est fondamental dans toutes ces cures, de même que l’utilisation de produits à haute charge symbolique souvent empruntés aux cultures de contact. En s’attaquant aux causes psychosomatiques des maladies telles que l’angoisse, la honte, la jalousie, les « remèdes de grand-mère », si décriés par l’esprit moderne, peuvent s’avérer plus efficaces que les traitements proposés par l’Académie.


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E

n esta prezentasion dezeo dar una idea jeneral de lo ke mozotros yamamos « melezinas de kaza » o « kozas de kaza ». No kero dezir ke este material no se topa por eskrito. Ay kolkesiones sovre este sujeto desde ke muestros djenetores fueron ekspulsados de la Peninsula Iberika. Se topan edisiones por Haim Palache, Sefer refuah ve Haim, i otras de Salonik de 1850 i de Izmir de 1865, las dos tituladas Sefer Refuah. Todas estas tradisiones mos vienen oralmente de muestras bavas, madres, tias, vezinas las kualas las pasavan a sus ijas, inyetas i bizinyetas. Kuantas vezes muestros proprios doktores al no topar kuras para sus hazinos los mandavan onde muestras kuranderas. Eyas azian todo sin kovrar un sentim. A vezes por pago se les dava burekas, boyos, kafe, nada de valor. El mejor pago para eyas era kurar al hazino sea djudio o no. Parese ke no avia limite en ke yervas uzavan : menta, mostarda, klavos de komer, mansania, mayorana, patata, sevoya, eukalipto, adaçay, i el famozo raki. Las mas provejozas kuras eran el ajo, la ruda, la saliva, l’asukar, i l’agua. Avia kuras para todo : kayentura, dolor de kavesa, yaras, infeksion de ojos, limpiar los intestinos de guzanos, urinar, o abashar la tension de la sangre. No mos olvidemos de la mumia. El nombre orijinal de mumia es bitumen ke los antiguos ejipsianos uzavan para embalsamar a los muertos. Aun oy los sefaradim uzan los guesos sekos de uno ke murió desde munchos anyos. La mejor opsion es de la piel (prépuce) del brit milah, de la sirkunsizion. Los guesos o la piel se machaka en polvo i se uza en kuras espesiales. Roza Avzaradel me disho ke la mumia vale mas ke diamantes, si la tienes guadrala komo oro. Agora les vo dar tres ejemplos : Kuando se sufre de la sirkulasion de la sangre o depresion se inglute kada demanyana un diente de ajo kon una kupa de agua. Ansi lo izo mi madre kuando a los 24 anyos perdio a su marido, en una semana se sintio mejor. Tambien el ajo es importante para kestion de ayin arah, se uza primariamente komo nazarlik (amuleto).

La ruda es tambien valutoza para purifikar la sangre, regular la regla de las mujeres, fasilitar los simptomas de la menopausa, o para el aborto. Segun la defunta Rebeca Amato Levy de Rodis i Los Anjeles, « El ajo i la ruda son muy importantes para protejar kontra el ojo malo. » L’asukar se uzava tambien para la proteksion kontra el ojo malo, i en orasiones rituales. Una de las mejores maestras mos disho, « L’agua dezaze todo modo de mal, purifika al hazino, transfera el mal a l’agua, a la persona ke kavzo el mal, o al lugar donde se espanto la persona. » Eya me disho ke la meskla de asukar i agua es ekstraordinaria : l’asukar endulsa a los buenos de mozotros, kalma sus iras, i proteje al danyado. El tiempo mos defende de avlar sovre el uzo de todas las plantas. Solo les kontare del adaçay 3, estimado desde sentenares de anyos komo una de las mejores yervas. En l990 Rosemary i yo vijitimos a mi tio en Izmir. Rosemary tenia un dolor espantozo en el estomago. Chelibi, el yerno de mi tio, ke produzia perfumes para kazalinas, tomo unas ojas de adaçay las sentrifuguo i le dio una o dos damlas 4 en un kalupiko 5 de asukar. Inkreivle, en dos segundos la dolor se le kedo. Antes de pasar a la segunda etapa, dezeo aklarar lo ke Michael Molho eskrivio en 1950 en su livro, Usos y costumbres de los Sefardíes de Salónica, sovre muestras madres, « La indulkadera… era jeneralmente una vieja korkovada, ke marmuyava kon su boka sin dientes… » Muestras madres, korkovadas ? marmuean ? sin dientes ? No, nunka. De otra parte el Profesor Joseph Nehama, ke konosi en Salonik en 1969, define indulko en su diksionario komo « enkantamiento, proseso majiko echo por un kurandero, un echizero. » En 1990 un rabino sefardi en Bat Yam me disho ke « La prekantadora era una vieja maldicha, una echizera. » Molho, i Nehama konosian a muestras madres. Eyos savian bien ke estas mujeres praktikavan las kuras i prekantes para salvar a kualker persona. Izahar Avzaradel, de Rodis, mos disho en Ashdod en 1990, « Mi bava Mazalto de Yakov Israel era una santa. No importa si era un djudio, grego

3. La sauge. 4. Deux gouttes. 5. Un morceau.

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o turko, eya los resivia kon manos aviertas, los bendezia. » Rosemary i yo sintimos estas mizmas palavras en Belgrado, en Brussels, Sarajevo, en Istambol, en Salonik, i en multiples sivdades de Israel, de Amerika i del Kanada, No, muestras madres no eran echizeras, no eran deformadas i feas, sino lo mejor de muestras komunidades. Les vo kontar de un pasaje en el kual se tiene menester de la asistensia de una kurandera. Mi tio de Antalya estava enamorado kon una djoven de Rodis, una senyora kon malas intensiones le izo un echizo para ke soltara a la novia i se kazara kon su ija. Mi tio aktuava komo un loko, no tenia ganas ni de dormir ni de komer. Komo era serka de Rosh Hodesh, kuando la luna estava yena, dos mujeres lo yevaron a las dos de la manyana a la mar, entraron en una barkita, le lavaron la kara tres vezes, le dieron tres prezas de asukar, i rogaron tres vezes : Kon el nombre del Dio Santo, melezina ke le sea, Todos los males se vayan a la ondura de la mar. i ke este kuerpo no tenga dingun mal. Lo trusheron a kaza para ke deskansara. Kuando se desperto, se sintio bien, ma no kijo a la novia, i en poko tiempo se kazo kon la ija de la echizera. La sal de la mar lo protejo kontra el echizo, el fondo de la mar absorvio todo el mal, ma su vida se troko kompletamente. Agora pasemos a los prekantes : Entre todas las kuras, una de las mas importantes son los prekantes, los kuales son versos rituales suplikando a los buenos de mozotros de soltar a un hazino de « todo ojo malo, toda avla mala, todo modo de mal, » Esta situasion puede ser kavzada por los buenos de mozotros o por kualker individuo konsiente o inkonsientemente. La kura konosida por los kristianos komo inkantasion se konserna kon lo ke va okurir en el futuro, mientras ke segun el prekante sefardi, el mal ya tuvo lugar, el danyo ya fue kometido, i la salud de la persona ya fue danyada.

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Estos prosedimientos egzisten entre muestro puevlo desde sentenares de anyos, i lo pasaron de jenerasion a jenerasion. Para mozotros este proseso se konose komo prekantar, pasar la mano, o azer por ayin arah. Juan Ruiz, autor de El libro de buen amor, de 1330, eskrive ke enkantar es echizar. En la Edad Media de Espanya, prekantador era un ombre, un echizero. Ma kero apuntar ke en el kinzen siglo en Aragon para los konversos i los djudios los prekantadores eran mujeres, i ke gran parte de los prekantes de entonses se asemejan a los muestros. Primero les vo dar un ejemplo de Espanya : Saca todo o mal que no corpén tén Que se vaia o fondo do mar donde non sinta gayos cantar, nin campanas tocar.1 Chasse tout mal afin que ce corps n’en soit plus accablé. Qu’il descende au fond de la mer, où je n’écoute coq chanter ni cloche qui ne sonne.

La version sefardi ke uzamos aun oy mostra los mizmos paralelos : Kita todo el mal i ke este kuerpo no tenga dingun mal, Ke se vaiga a la profundina de la mar, Ni andi gayo kanta, ni pero yama Chasse tout mal afin que ce corps n’en soit plus accablé. Qu’il descende au fond de la mer, Où aucun coq ne chante, ni chien n’aboie.

Entonses, desde ke fueron ekspulsadas en 1492, las mujeres sefarditas mesklaron sus prekantes kon material de anyos pasados de Espanya i Portugal, i inkorporaron las rikas kreensias de los Balkanes, Gresia, Turkia, i de muestra relijion. Repito, el poder del prekante es la palavra oral. Bohora Biton de Rodis i Atlanta me akavido, « Te


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Amulette juive du MoyenOrient en or, aventurine et perles de corail. La plaque en or ajourée porte le nom de trois anges protecteurs de la naissance et de l'accouchée. Début du XXe s. Collection : Michael et Judy Steinhardt.

lo do en bos alta, ambezatelo de memoria : por eskrito no vale, Esta es la unika manera ke va tener provecho en tu mano. » Antes de tratar de estos prekantes, kero mensionar unos puntos importantes ke se repiten en los prekantes : ken es el misteriozo ansiano vestido de vedre kuando dezimos : Pur un kaminiku pasi, kun un vijiziku ‘skuntri, fieru vistiya, fieru kalsava, Marchant le long d'une rue étroite, j'ai rencontré un vieil homme vêtu de fer, portant des chaussures de fer.

Ay diferentes posibilidades : puede ser El Patron del Mundo ke viene para provarmos ; o Eliyahu ha’Navi, el kual en el folklor de los arabos es al-hidra, un viejo vestido de vedre ; tambien puede ser Yosef ha-Sadik ; o un viejo rey konosido komo « meleh zaken u Hasil » (un viejo tonto rey), 6

identifikado kon el yetser ha-ra ; otra posibilidad es muestra propria mala tendensia ; i finalmente los buenos de mozotros. Ke reprezentan las tres yaves ke yeva el viejo en estos kuatro versos ? Un masu de yaves en su manu yevava, una para avrir, una para serar, una para kitar todu il mal. Un trousseau de clés en main, une pour ouvrir, une pour fermer, et une pour enlever tout le mal.

Segun los rabinos las tres yaves estan en mano del Dio. Ma kuando es menester El da la segunda yave a Eliyahu ha’Navi para ke mos ayude. Los sefardim eksplikan simplemente ke la primera yave avre el mazal, la segunda sera el mazal, la tersera kita todo el mal.

6. Mieux vaut un enfant pauvre et sage qu’un roi vieux et insensé qui ne sait plus écouter les avis. Ecclésiaste 4:13.

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7. Clous de girofle. 8. De l’éclatement.

El motivo de las tres yaves tambien se topa en un ensalmo medieval español donde se dize ke María, « Tiene tres yaves : Kon una sera, kon otra avre, kon otra dize el Ave Maria i la salve, » una orasion a la virgen. Los prekantes sefardíes se dividen en kuatro tipos : 1. Prekante de ojo malo o prekante de ayin arah, kontra el ojo malo, 2. Prekante de Chefalo, kontra angustias mentales. 3. Prekante de pelo, kontra problemas de los pechos de las mujeres, 4. Prekantes de kulivreta, para la kura de la piel. En estas kuras komo en las mas simples, muestras madres también uzan sal, asukar, klavos de komer, urina, o agua, preferidamente de mar. La sal proteje al hazino i a la prekantadora. El primer ejemplo me lo dio Zimbul Suzy de Celebria, Turkia, nasida en 1902 o 1903. Eya era una kurandera injenyoza i una de muestras prinsipales informantes. Zimbul savia todo modo de prekantes i de kuras. En 1990, en Tel Aviv, mos konto lo sigiente : Para pasar la mano, la prekantadora toma un punyado de sal, pasa la mano tres vezes en sirkulo sovre la kavesa del hazino, diziendo, « Aki te kito todo el ojo malo, toda avla mala, todo ayin arah, i tu ke no tengas dingun mal. » Entonses echa la sal en una oya, el hazino urina en eya. Asperan asta ke se dezaga la sal. La sal detiene el mal. El urinar es un akto simboliko por el kual el hazino partisipa aktivamente en el dezazer de todo el mal. En el segundo akto se uza klavos de komer 7. En 1990, Lea Amram de Kuskunjuk, Turkia, me lo dio en Ramat Efal, Israel. Eya disho, « Toma en la mano kinze klavos de komer kon las kavisikas, pasalos por ensima la kavesa i la kara del hazino i dize : Te kito el ojo malo El avla mala L’ayin arah I todo el mal, Ke se vaya al fondo de la mar. Ke Lea, ija de Rahel, No tenga dingun mal. Sinko para mi,

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Sinko para los ke van i vienen I sinko para la tierra. Je te libère du mauvais oeil De la parole du maléfique Du mauvais oeil Et de tout mal Qu’il aille au fond de la mer. Pour que Léa, fille de Rachel, N’ait plus aucun mal. Cinq pour moi, Cinq pour ceux qui vont et viennent Et cinq pour la terre.

Durante la narasion del prekante algunas madres echan sinko klavos a la ves en el fuego, el sonido del patladear 8 simboliza la eksplozion del ojo malo i la salida de los espiritus malos. El numero sinko proteje kontra el ojo malo igual al numero de la hamsa o de la mano Finalmente, veamos los prekantes prinsipales mensionados ariva : El prekante de ojo malo era simple i el mas popular. Una mujer de Istambol me disho ke por kualker razon era, « Vamos onde la tia Sumha a pasar la mano, vamos al bodre de la mar. » En este kavzo ay dos personajes : la kurandera i el viejo vestido de vedre. Se los vo meldar agora : Pur un kaminiku pasi, kun un vijiziku s’kuntri, fieru vistiya, fieru kalsava, Un masu di yavis en su manu yevava. Li dimandi, « Andi vas a ir ? » « Andi Yusef, iju di Rahel, a dadli dulor di kavesa, kurtali sus fuersas. » « Ti juru i ti kunjuru, ki ayi vayas, dingun mal nu li agas. Li kitis todu il mal, todu l’ayin arah, todu il dulor di kavesa, i lu echis al fondo di la mar, ki la mar es ancha, la puedi riyivar,


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i esti kuerpu di Yusef nu tenga dingun mal. » Ben para Yusef, ben para adulaid. Si es di ombri, piedra il nombri, si es di mujer, piedra il saver, si es di avi muda, Kadosh Baruhu venga en su ayuda. Ben para Yusef, ben para adulaid. Marchant le long d’une rue étroite, j’ai rencontré un vieil homme vêtu de fer, portant des chaussures de fer. Un trousseau de clés il avait à la main. Je lui demandai, « Où allez-vous ? » « Chez Joseph, fils de Rachel, pour lui donner mal de tête, pour lui couper les forces. » « Je te prie et t’implore d’y aller, et aucun mal lui causer. Retire de lui toute souffrance, tout mauvais oeil, tout mal de tête, et jette-le au fond de la mer, parce que la mer est grande et peut l’endurer, et que le corps de Joseph du mal soit préservé. » Que le sacrifice de Joseph, Seigneur, soit accepté au lieu du mien. Si c’est d’un homme, qu’il perde son nom [lignée], si c’est d’une femme, qu’elle perde sa raison, si c’est d’un oiseau muet, que le Béni lui vienne en aide. Que le sacrifice de Joseph, Seigneur, soit accepté au lieu du mien.

El segundo es el prekante de Chefalo se uzava kuando era un kavzo de echizeria o kuando la persona estava charpeada 9, en un estado de angustia mental, Segun un kolega grego de Chipro, Chefalo deriva de kethalos, un pishkado ke bive en aguas muy suzias, por ekstension es una persona desorientada ke tiene una kaveza de lodo (une tête boueuse). Rebeca Amato Levy me konto ke en este kavzo yevavan al hazino demprano a la mar, sin komer. La prekantadora tomava un punyado de sal i

pasava la mano unos sentrimetos ensima del kuerpo, sin tokarlo, eya mesklava la sal kon la agua de la mar i le lavava la kara, los brasos, i las piernas. Uzando dos grandes kuchios kon kachas pretas (avec un couteau à manche noir), mientras kortava el aire (elle coupait l’air brusquement) mientras resitava estos versos : « Ti kortu la kavesa, ti kortu los rinyones, ti kortu il korason. » Los ke sentian estas palavras se estremesian, se espantavan. Lea Amram primero refuzo darme el prekante, dezia, « Guadrado del Dio, esto no. Es muy danjerozo, aun para el ke lo siente » Despues de munchas rogativas empeso a kontarmelo ma presto, presto, muy presto : « Por la manyana, a la mar. Lavan la ropa interior, se la visten… » Ma tetreando 10, ayi se kedo, no pudo mas kontar. Grasias ke en 1965, Bohora Biton, una mujer korajoza, ya me lo avia dado. De este prekante les do solo los versos rituales apropriados donde se demanda la ayuda del Dio i de muestros santos, i los versos ke se referen al desmembramiento del kuerpo : Beshem Eloe, Avraam, Itzhak i Yakov, Moshe ve Aaron, David i Shelomo, i Sinyor di Eliyahu ha’Navi, zihur letov. Andandu pur un kaminu inkuntri kun un mansevu, di fieru vistia i di maya kalsava. Li dishi, « Andi vas ? » « Andi fulana, ija di fulana, a raerli sus guesus, a kumerli su karni »… [Li dize al kulevro] ti kortu la kavesa, ti kortu il kurason, ti kortu lus rinyonis…

9. Bouleversée. 10. En tremblant.

Au nom de Dieu, Abraham, Isaac et Jacob, Moïse et Aaron, David et Salomon, et le prophète Elie, qu’on en fasse mémoire à jamais Marchant le long d’une rue j’ai rencontré un jeune homme, vêtu de fer chaussé de souliers de fer. Je lui ai dit, « Où vas-tu ? »

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« chez une telle, fille d’une telle, pour broyer ses os, pour mâcher sa chair »… [Il dit au serpent] je tranche ta tête, je tranche ton coeur, je tranche tes reins…

11. La jalousie des êtres surnaturels. 12. Un peigne.

La tersera forma es el prekante de pelo ke se uza para las mujeres ke no podian alechar a sus rezien nasidos. Esta kondision se konose komo « kaer el pelo », « bashar el pelo » o « dar pelo en el pecho ». Es una infeksion de las glandulas mamarias de la rezien parida. Dizen ke el mal proviene de una mujer ke no puede tener ijos, o una ke tiene ijos hazinos. Esta mujer provoka los selos de los buenos de mozotros 11. Segun la Edad Media de Espanya la hazinura, kavzada por la koagulasion de la leche. En los pechos se developa inflamasion, absesos, kanser, i otras malatias. Esta koagulasion se yama pelo. » Antonio Nebrija en 1516 eskrive ke pello es una « cosa redonda ». Salvatore Battaglia eskrive ke « pello viene de un grande espanto o emosion. » Entonses, uzando estas definisiones, pelo en djudeo-espanyol es un espanto ke kavza un gran mal en la teta de la mujer. A Bohora Biton le kayo pelo, la teta se le enflamo, se torno kolorada, dura. Tomaron un peine 12 kon kachas pretas lo pasaron sovre las tetas i nararon el prekante. Otra mujer de Rodis uzo un inguente preparado por la Tia Esther la Tarica, la kuala friksionava las tetas dos o tres vezes. Bohora Biton tambien me disho ke el inguente fue echo kon mumia, una de las kuras mas valutozas desde tiempos pasados. En este prekante solo aparensen la kurandera, el viejo, las tres muchachas, i Eliyahu ha’Navi. Otra vez les do parte la parte pertinente del prekante : Il vieju lis dishu, « Di mi vus sunriyitish ? Vuestrus petshus vus si sikaran i vuestras kriaturas al ambri muriran. » Pur ayi paso Eliyahu ha’Navi, Zehor letov. I al vieju li dimando, « Purke avlas ? »

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Dishu, « Di mi si sunrierun. » Disherun las muchachas, « Ni mus riimus, ni mus sunriimus, ni pur el nunka mus burlimos. » Eliyahu ha’Navi lis dishu, « Vuestrus pechus komo agua di la mar kuriran, i vuestras kriaturas al ambri nunka murira[n]. » Ben para Yusef, ben para adalaid. Eliyahu ha’Navi li dishu al vieju : « Ti rogu ki ayi vaigas, dingun mal nu lis agas… Le vieil homme a dit, « Avez-vous ri de moi ? Vos seins vont s’assécher, et vos enfants vont mourir de faim. » Par-là passait le prophète Élie. Qu’on en fasse mémoire à jamais. Il demanda au vieil homme, « Pourquoi parles-tu ? » Il dit, « Elles ont ri de moi. » Les jeunes filles ont dit, « Nous n’avons ni ri de vous, ni souri [méprisé], nous ne vous avons ridiculisé non plus. » Élie le prophète leur dit, « Vos seins comme l’eau de la mer vont couler, et vos enfants, de faim, ne mourront jamais. » Que le sacrifice de Joseph, Seigneur, soit accepté au lieu du mien. Élie le prophète dit au vieil homme : « Je te prie d’aller là, ne leur fais aucun mal…

Por el prekante de kulivreta, Bohora Biton me disho ke ataka en la kara. Al sentir solo la palavra kulivreta, la Senyora Djamila ke estaba presente interumpio, « Dio mizerikordiozo. Esto no. » Según Chelomo Reuven, bien konosido por sus poezias i artikulos, me disho en Israel ke este espanto por kulevros se remonta a la kreasion del mundo i a la kayida de Adam i Eva. Zoran Kuzmanovich, un kolega original de los Balkanes, me disho ke se trata de un tipo de kayentura ke produze « ronchas de kulevro » (ruches de


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serpent), » ke son manchas koloradas, ke se asemejan a chikos kulivrikos. En 1611, Sebastian de Orozco define Culibrilla komo, « una determinada enfermedad intracutánea en forma de eczema ke por lo jeneral tiende a apareser en la barbiya (Le menton). Este prekante se konosia en los Balkanes, en Gresia, en Turkia, en el Dodekanezo, ma komo veresh, no se uzavan kon fasilidad devido a las palavras violentas del teksto. La kura entre los Sefaradim es una simple forma de indulko. Se metia al hazino en una kamareta oskura donde solo la madre i la prekantadora entravan. Esta se kuvria kon un panyo kolorado. Komo ya lo vimos antes, la prekantadora kortava el aire (elle coupait l’air brusquement), es dezir el ojo malo, kon un kuchio kon kachas pretas (avec un couteau à manche noir) mientras resitava unos versos. Bohota Biton me akavido « Te lo vo a kontar. Se dize tres vezes. Toma buena i djusta nota. » Al transmitir el prekante, la bos de Bohora ekspresava el karakter amenasante de los versos sigientes vesos. Kun il nombri dil Dio alto, Kulivreta maldicha, ondi fuetis venida ? Ti kurtare la rais, ti kurtare il kuerpo, ti dizminuzare lus miembrus, ti ichare a lus montis, ni andi gayo kanta, ni perro mauya, ni padre a su iju yama. Andi pur un kaminiku, inkuntri kun un kulivriku, sin manus lu mati, sin kurer lu alkansi, sin dientis lu almashki, sin paladar lu ingluti, sin garon lu kumi. ……………………. Todu il mal a la profundida di la mar lo tenemos ki echar, al pishkadu di la mar ke lo puedi reivar, Dingun [iju d’]Israel nu tenga dingun mal… Kon fuersa d’il Patron del Mundo, Amen.

Refua shelema si topara [para] fulanu iju di fulanu. Au nom du Dieu Très Haut, serpent maudit, d’où viens-tu ? Je vais couper tes racines, je vais couper ton corps, je vais atrophier les extrémités de ton corps, je vais te disperser au milieu des montagnes, là où aucun coq ne chante, ni chien n’aboie, ni père n’appelle son fils. J’ai marché le long d’un chemin, j’ai rencontré un serpent, sans main, je l’ai tué, sans courir, je l’ai rejoint, sans dents, je l’ai mâché, sans palais, je l’ai avalé ; sans gorge, je l’ai mangé. ………………. Tout mal nous le lançons au fond de la mer, aux poissons de la mer qui peuvent l’endurer. Aucun Juif ne devrait en être affligé… Par le pouvoir de Dieu, Amen, refua shelema (guérison complète) sera retrouvée [pour] un tel, enfant d’une telle.

Kuando nada ayudava, dezian ke el atake fue muy furiozo porke el hazino estava asolombrado, ke tomo un sar, un espanto terivle, i ke lo uniko ke podía ayudar era el ritual de saradura, konosido tambien por munchos komo endulko o endurko (induljensa), es dezir rogar a un poder superior, a los buenos de mozotros, ke sean induljentes i perdonen. Saradura se refere al sar ebreo, ke sinyifika angustia, tomar espanto. Entre mozotros también kere dezir serradura, de serar, o salvadura, de salvar, livrar de todo mal. El ritual es komplikado i tiene lugar en una kaza aislada donde todos, tanto umanos komo animales, deven salir, eksepto la kurandera. El prosedimiento dura siete o ocho días antes de Rosh Ashana o Rosh Hodesh. La komida no deve

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Deux pages extraites de traités kabbalistiques de la fin du XIVe s. ou du début du XVe s. Ces traités d'origine allemande contiennent des formules permettant la réalisation d'amulettes et une forme d'écriture attribuée aux anges. Un rituel spécifique accompagne l'écriture de cet « alphabet céleste ». Ancienne collection du linguiste et orientaliste du XIXe siècle Antonio Assemani.

13. De la marjolaine.

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inkluir alimentos kon golor : peshkado, salado, sevoya, ajo, guevos. La dieta preferida era spageti kon kezo. La maestra tenia ke komer lo mismo. La forma del ritual depende en kada kurandera. Según las mujeres kon las kualas avlimos, mos dieron diferentes ingredientes en las kuras. Eyas podían eskojer diferentes ingredientes : asukar, agua de rosa, mayorana 13 en polvo, miel, kafe de Ejipto, i muy importante la mumia ke se le dava al hazino a la eskondida, sin ke lo supiera. Primero lavavan al hazino, lo echavan a la kama. Las primeras tres noches le davan tres paketikos de kave : uno al anocheser, el segundo a la medianoche, i el tersero al amaneser. Antes de darselos los metían debasho del kavesal del hazino. Otra noche buyivan mayorana i se la davan a beber, o la estregavan en todo el kuerpo. Otra noche tomavan agua de roza i la echavan a la mar o onde tuvo lugar el espanto. Otro dia buyivan ruda lavavan al hazino. Al final de la kura yevavan al hazino demanyana al banyo turko para purifikar el kuerpo del kontakto ke tuvo kon los espiritos. Al mismo tiempo ke azia las kuras, la kurandera resitava estos versos :

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Kon el nombre del Dio, De nuestros padres i madres, Yo te do la melezina I el Dio ke te de la komplida. Au nom de Dieu, de nos patriarches et matriarches, Je vous donne le remède Et que Dieu vous donne la guérison complète.

En konkluzion, kero notar ke las melezinas de kaza ke mensione oy es una chika parte del repertorio konosido desde varios siglos por muestro puevlo. Dainda oy ay madres ke aseguran kon el ayudo del Dio i kon sus manos livianas, manos kerensiozas, manos santas, muestro bien estar. Por kualker hazinura fizika o espiritual son eyas kon devosion i maestria, ke mos proporsionan salud kompleta.


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Para Meldar La vie picaresque d’Eliya Karmona. Autobiographie Lior Éditions, 2016. Collection : leçons de vie judéoespagnoles. ISBN : 978-2954806228

Publié par Lior Éditions, préfacé par François Azar, cet ouvrage nous conte les avatars d’un jeune Juif stambouliote, Eliya Karmona. Descendant d’une illustre famille de banquiers, mais fils d’un père complètement ruiné, Eliya doit quitter très tôt l’école de l’Alliance pour gagner sa vie. Il est successivement professeur de français pour les enfants du Grand Vizir, vendeur d’allumettes, employé dans une imprimerie, vendeur de lingerie, chiffonnier, employé dans un grand magasin de confection, vendeur de chaussettes, à nouveau professeur de français, avant de trouver sa voie en écrivant et en publiant les histoires que lui raconte sa mère, puis celles qu’il invente lui-même. Pendant toute cette période, il n’a pas hésité à quémander des aides auprès de diverses organisations et de plusieurs philanthropes ; il a aussi essayé de trouver du travail à Salonique, à Izmir, en Thrace et en Égypte. Eliya Karmona nous narre aussi ses loisirs (il apprend à danser et va au bal tous les samedis soir) ainsi que ses déboires sentimentaux : on le fiance pour des raisons de respectabilité ; après sept ans de fiançailles et deux ans de mariage, le voilà amoureux d’une jeune femme possessive qui l’entretient et insiste en vain pour qu’il divorce et qu’il l’épouse.

Dès les premières pages, on est séduit par le style distancié et l’humour qui en résulte, à vrai dire très proche de l’humour anglais. Eliya Karmona nous raconte ses aventures avec une objectivité apparente ; au lecteur de rire ou de sourire. Il est intéressant de remarquer qu’à travers les souvenirs d’un seul homme c’est toute l’histoire de l’Empire ottoman finissant qu’on parcourt. Et d’abord cette notion d’espace ottoman, chère aux historiens, et plus précisément d’espace juif ottoman. À Salonique, à Edirne, en Thrace, à Izmir, à Alexandrie, au Caire, notre Stambouliote se sent chez lui. Il retrouve la même ambiance, rencontre les mêmes hommes, parle les mêmes langues, suit les mêmes habitudes, voit les mêmes couleurs, respire les mêmes odeurs. Au tournant du siècle, la société ottomane est en pleine mutation, en particulier la société juive ottomane, et l’influence occidentale y est prégnante. La communauté juive est restée très patriarcale : l’observance religieuse est très stricte, le grand rabbin est un conseiller écouté, de même aussi que le directeur de l’école de l’Alliance ; on appelle son père Mi sinyor padre, on sollicite l’avis de la mère et on obéit à ses recommandations, on baise la main d’un supérieur ou d’un homme qu’on veut remercier pour un service rendu. Mais aussi on va au bal et on danse le quadrille des lanciers et notre mémorialiste mène, apparemment sans remords, une aventure extraconjugale et se laisse entretenir sans états d’âme par son amoureuse. Après un long voyage, on emmène un ami au bain public, lieu traditionnel de convivialité, on boit ce petit café qu’on vous sert à toute

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* Remarquons que l’auteur appelle le judéo-espagnol espanyol et non djudesmo ni ladino.

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heure du jour pour vous souhaiter la bienvenue, on boit du raki pour chasser le cafard, mais on boit aussi de la bière et même du vin. On parle judéo-espagnol * et turc, mais aussi français. On appelle les villes de leur nom turc (Izmir) mais aussi européen (Konstantinopla ou Kostan) ; on nomme les hommes Sinyor Kamhi mais aussi Musyu Arie ; on compte les heures a la turka mais aussi a la franka. On manie des piastres turques mais aussi des francs français et des livres anglaises. Le régime hamidien est pesant. La censure est très stricte. Eliya Karmona doit apporter lui-même ses livres au ministère et attendre plusieurs semaines avant d’obtenir l’autorisation de les diffuser. Un beau jour, il apprend que les règles sont devenues encore plus sévères : on ne peut plus parler ni de crimes, ni de vols, ni d’amour. Il décide alors de se rendre en Égypte, nominalement ottomane, mais sous protectorat anglais : la censure y est plus tolérante, peut-être pourra-t-il vendre ses livres. La crainte du complot d’Abdul Hamid II motive un espionnage omniprésent et une surveillance policière quotidienne. Chez un étudiant en médecine, on a trouvé une carte de visite d’Eliya Karmona datant d’une dizaine d’années. Il est convoqué au ministère de la Défense, interrogé. Il apprend finalement que cet étudiant, qu’il connaît à peine, est en relation avec le mouvement Jeune Turc, puisqu’il reçoit des journaux d’opposition et qu’il est arrêté avec plusieurs de ses camarades. Bien entendu, le Révolution de 1908 et la proclamation de la Constitution provoquent chez Eliya Karmona une grande joie : il va pouvoir enfin publier un journal satirique dont il rêve depuis plusieurs années : El Djugueton. Notre auteur fait aussi brièvement allusion à l’agitation arménienne des dernières années du XIX e siècle et à la répression sanglante qu’elle provoque. Un mot aussi de ce fléau, encore fréquent en Méditerranée orientale : les épidémies. Eliya Karmona contracte le choléra et ne doit son

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salut qu’au talisman que sa mère et sa femme lui passent autour du cou. C’est probablement à cause d’une autre épidémie que son bateau reste plusieurs jours en quarantaine au Pirée. L’un des points les plus intéressants de l’autobiographie de notre jeune Stambouliote est la précarité professionnelle et économique. Il exerce de nombreux métiers sans compétence particulière. Pendant plusieurs jours, il couche sur un banc public et envisage de se suicider en se jetant dans le Nil. Cette précarité est partagée par les membres de cette classe de demi-instruits, demicultivés dont ont parlé plusieurs ouvrages. Ils n’ont pas terminé leur scolarité à l’Alliance, parlent mal le français, ce qui n’empêche pas Eliya Karmona de l’enseigner aux enfants du Grand Vizir. Ce sont des candidats à la première vague d’émigration vers l’Égypte, où les conditions sociales sont meilleures, vers la France (Eliya Karmona envisage de partir pour Paris), vers l’Amérique du Sud, où l’on parle espagnol, ou encore vers les États-Unis. À l’ouvrage proprement dit sont annexés plusieurs documents d’un grand intérêt. L’un d’entre eux est un plan d’Istanbul où sont indiqués les lieux mentionnés dans le livre. Un autre retrace l’histoire du journal fondé par Eliya Karmona en 1908, El Djugueton, date à laquelle se termine son autobiographie publiée en 1926. C’est un journal satirique, écrit dans une langue populaire compréhensible par tous. Lecteurs d’aujourd’hui, admirateurs du talent de Karmona, nous ne sommes pas étonnés du succès qu’a pu avoir ce journal jusqu’en 1931, date à laquelle il a cessé d’être publié.

Henri Nahum


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Le lièvre aux yeux d’ambre Edmond de Waal

Flammarion (collection Libre champs) 2015. ISBN : 978-2081347243

L’ouvrage retrace l’histoire des Ephrussi, une de ces grandes familles de banquiers juifs dont traite le livre de Cyril Grange analysé dans un numéro récent de Kaminando i Avlando *. Edmond de Waal, fils d’un pasteur anglican britannique est un descendant en ligne directe des Ephrussi. C’est un céramiste de notoriété internationale. Il est amoureux des objets. Les objets, pense-t-il, en particulier les œuvres d’art qu’il fabrique, ont une âme. « Je sens, écrit-il, si un objet a été façonné dans la hâte ou avec minutie. S’il émane de lui quelque chose de chaleureux […] Je sens si un objet invite à être touché avec toute la main ou seulement du bout des doigts ou s’il me prie de ne pas l’approcher ». « La transmission des objets, écrit-il encore, contient toujours des histoires. Je te donne ceci parce que je t’aime. Ou parce que quelqu’un me l’avait offert. Parce que je l’ai acheté dans un endroit très spécial. Parce que je sais que tu en prendras soin ». C’est justement autour de la transmission des objets que s’articule le livre d’Edmond de Waal. Ce sont les netsukes, ces minuscules œuvres d’art japonaises, en ivoire ou en bois d’orme ou de châtaignier, qui tiennent dans le creux de la main et qui représentent un personnage, un animal, une fleur, un fruit, ou encore ce lièvre aux yeux d’ambre photographié sur la couverture de l’ouvrage et qui lui donne son titre. À partir de cette collection, transmise de génération en génération, Edmond de Waal retrace toute la saga des Ephrussi, de Berditchev en Ukraine à Londres aujourd’hui, en passant par Odessa, Paris, Vienne et Tokyo.

Le premier possesseur de la collection des 264 netsukes est Charles Ephrussi. C’est le petit-fils du fondateur de la dynastie, Charles-Joachim Ephrussi. Ce dernier a quitté Berditchev, son shtetl natal, pour faire fortune à Odessa en devenant le premier exportateur mondial de céréales et en transformant la maison de commerce initiale en un établissement bancaire d’ampleur internationale. Le fils aîné de Charles-Joachim, Léon, a pour mission de créer, à Paris, un établissement financier. Pour en venir à Charles fils de Léon, petit-fils de Charles-Joachim, il laisse à ses frères la direction des affaires bancaires et devient un critique d’art reconnu. Il inspire à Proust le personnage de Swann. Membre de l’élite parisienne de la fin du XIXe siècle, il mène grand train, donne des réceptions fastueuses. Collectionneur avisé, il est l’un des premiers à apprécier les impressionnistes, achète des Manet, des Renoir et des Degas, admire l’art japonais. C’est ainsi qu’il fait venir du Japon une collection de netsukes qu’il expose dans une vitrine de son salon. Quelques années plus tard, il offre cette collection comme cadeau de mariage à son cousin viennois Viktor. Viktor est, lui aussi, le petit-fils du fondateur de la dynastie, Charles-Joachim Ephrussi. Le père de Viktor, second fils de Charles-Joachim, a été chargé d’ouvrir à Vienne la banque Ephrussi. Viktor dirige la banque et mène lui aussi une existence fastueuse. C’est un érudit qui lit les auteurs grecs et latins, collectionne les incunables et fréquente le milieu littéraire et artistique viennois. La vitrine des netsukes se trouve dans l’appartement de son épouse. Les enfants s’en amusent et écoutent les histoires que leur mère leur raconte à leur propos. Après l’Anschluss, les netsukes échappent au pillage du palais Ephrussi grâce à une servante qui en met chaque jour un ou deux subrepticement dans sa poche, cache la collection sous son matelas et la rend après la guerre à la grandmère d’Edmond de Waal, l’auteur de notre livre. Les netsukes retournent alors au Japon où s’est installé Iggie, grand-oncle d’Edmond de Waal, qui les lègue à notre auteur. Les voici aujourd’hui à

* Cyril Grange. Une élite parisienne. Les familles de la grande bourgeoisie juive (1870-1939) CNRS éditions 2016, Kaminando i Avlando n° 18

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Londres, objet de l’admiration et disons même de l’affection d’Edmond. Voici donc un livre empreint de charme et d’émotion. Grâce à sa méthode de travail et à son souci de se mettre « dans la peau » de ses héros, grâce à ses recherches dans d’innombrables bibliothèques, à des visites de l’hôtel Ephrussi à Paris, du palais Ephrussi à Vienne, de la banque Ephrussi à Odessa, grâce à son désir de reconstruire par la pensée le cadre de vie des Ephrussi, de retrouver la place des meubles et des tableaux, Edmond de Waal nous offre un portrait très vivant de ses personnages et de leur vie quotidienne. Nous nous retrouvons dans l’ambiance politique et sociale de l’époque : la vie fastueuse de la grande bourgeoisie juive parisienne de la fin du XIXe siècle ; la montée de l’antisémitisme et l’Affaire Dreyfus ; le bouillonnement intellectuel viennois et l’assimilation complète de la grande bourgeoisie juive dans les dernières décennies de l’Empire austro-hongrois à une époque où 65 % des avocats viennois étaient juifs, 59 % des médecins, 60 % des journalistes et où, en même temps, Vienne élisait un maire explicitement antisémite ; le désarroi autrichien après la chute de l’Empire ; l’hallucinante prise de pouvoir nazie après l’Anschluss ; les efforts désespérés pour quitter le pays puis, après la guerre, pour essayer de récupérer une partie minime des biens spoliés ; mais aussi la transformation d’Odessa, bourgade perdue au fond de la Mer Noire en un grand port cosmopolite, et encore l’étrange ambiance à Tokyo après la capitulation japonaise, pendant l’occupation américaine. Le lièvre aux yeux d’ambre, un chef-d’œuvre de sensibilité, d’empathie, de compréhension psychologique, de connaissance historique et de construction du récit.

Henri Nahum

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Los géneros dialogales judeoespañoles Rosa Sánchez

Tirocinio-Barcelona 2015 Colección Fuente Clara – Estudios de cultura sefardí ISBN : 978-84-942925-2-1

Le titre complet de l’ouvrage de Rosa Sánchez Les genres dialogaux judéo-espagnols : oralité feinte et variation linguistique impose, avant même d’entrer dans le vif du sujet, un cadre à l’analyse de toute langue lorsqu’elle est transmise sous la forme de dialogues de théâtre ou de sketches censés reproduire l’oralité du quotidien. Ainsi que l’écrit Souleymane Bachir Diagne « […] l’oralité, par nature, est performance et dramatisation et non écriture et lecture. C’est pourquoi l’oralité feinte est bien une fiction, un pur effet de technique littéraire ». Rosa Sánchez pose ainsi les jalons de son travail et en détermine les limites : ce sont des textes qu’elle étudie ; ils ont forcément perdu le caractère spontané et improvisé de l’oral tout en prétendant en être le reflet et ne peuvent qu’imiter l’oralité sans reproduire la langue parlée dans son état authentique. C’est donc à partir de ces textes qu’elle cherche à disséquer expressions et tournures employées par les Sépharades des Balkans sans nier à cette oralité, plutôt feinte que fictionnelle selon ses propres termes, une valeur testimoniale. En complément, elle introduit une notion fondamentale, celle de variation qui est au cœur de la problématisation sociolinguistique : il y a toujours des relations entre le changement linguistique et l’appartenance des locuteurs à tel ou tel groupe social (William Labov). En exposant sa méthodologie complexe et précise l’auteure en vient à expliciter ce qu’elle appelle les genres dialogaux : « Nous avons défini comme genres dialogaux un ensemble de textes dans lesquels nous voyons représentés, indépendamment de leur longueur et de leur trame, des personnages, majoritairement stéréotypés, qui parlent un discours direct sans passer par le


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truchement d’un narrateur ». Cette méthodologie fait intervenir des notions de linguistique tendant à démontrer que les langues sont soumises à variation et non pas à un ensemble unique et stable de règles, d’où trois types de variations essentielles qui sous-tendent la recherche : diatopique, diastratique et diaphasique. Cette section linguistique embrasse, dans un souci d’exhaustivité, les travaux déjà réalisés sur le même thème, ce qui donne au livre une valeur référentielle certaine. Le matériel sur lequel repose l’étude est déjà en partie bien connu du lecteur de Kaminando i Avlando, car il a été analysé à plusieurs reprises dans des ouvrages consacrés au théâtre sépharade du milieu du XIXe siècle à la Seconde Guerre mondiale (voir notamment, La Boz de Bulgaria. Vol. 1. Bukyeto de textos en lingua sefardi), qu’il s’agisse de traductions ou d’adaptations du théâtre européen ou d’œuvres originales à thématique spécifiquement sépharade, reflétant

les coutumes et usages sociaux (costumbristas), voire de sketches publiés dans la presse du début du XXe siècle et qui, en raison de leur théâtralité, ont même pu faire l’objet de représentations. Rosa Sánchez expose systématiquement le cadre historique et littéraire, les influences, notamment occidentales, qui ont marqué l’évolution de ces genres dialogaux, celles du plurilinguisme dans une société juive exposée à ces divers courants, les mouvements culturels et idéologiques, les modes d’expression du sionisme et du socialisme dans les pièces analysées mais aussi les transformations sociales qui s’opèrent avec l’ouverture et la libéralisation de l’Empire ottoman, l’occidentalisation plus ou moins caricaturale de certaines couches de la société sépharade, la résistance d’autres éléments de la même société à cette évolution. Tout ce qui, en bref, constitue la matière du théâtre ou des dialogues journalistiques sépharades et détermine les variations sociolinguistiques qui vont nous permettre de pénétrer et de

Troupe théâtrale jouant en judéoespagnol active à Salonique entre 1927 et 1929. Ils jouaient des pièces qu’ils avaient traduites et adaptées. Ils avaient comme conseillère une artiste grecque célèbre. Représentation du Vertige. Les protagonistes sont : Simtov Perahia, Simantov Tazartes, Maïr Pillo, Pepo Carrenca, Moïs Mochee, Moïs Arouh, Rosa Pinhas (Cohen), Albero Attas, Madame Aelion, Mochon Cases. Photothèque sépharade Enrico Isacco. Collection : Simantov Tazartès, ancien président de l'association des déportés saloniciens.

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comprendre l’essence même de la langue. C’est à partir de la 6 e partie du livre qu’au travers des dialogues, la langue est disséquée en soulignant en particulier l’importance des particules et des macrostructures discursives, des formules régissant les rapports sociaux, sous leurs modes tant symétriques qu’asymétriques. Une place importante est accordée, à juste titre, à la fiction conversationnelle et à l’organisation discursive qui se trouvent à la base de l’oralité feinte mais également aux topiques linguisticolittéraires qui caractérisent l’écartèlement d’une société entre tradition et modernité et qui permettent au travers, par exemple, des éléments parémiologiques, des formules rituelles ou de courtoisie, d’artifices empruntés à la culture populaire, de donner, y compris aux œuvres traduites, une coloration spécifique. Dans la 8e partie de son étude, Rosa Sánchez passe en revue les différents types de personnages du théâtre sépharade : les personnages masculins tels que le « franquito » que caractérisent le costume, les manières et le parler nettement influencés par la culture française de l’époque (telle que transmise dans les écoles de l’Alliance, par exemple). À ce « franquito » s’opposent évidemment les générations qui l’ont précédé, « les pères et grands-pères » que peuvent symboliser rabbins et marieurs, représentants de la tradition et du conservatisme. Entre ces deux générations, la langue en vient à constituer une barrière quasiment infranchissable. Les personnages féminins parmi lesquelles la jeune fille moderne constitue le pendant du « franquito » sont également étudiés. Pour cette jeune fille « éclairée » ce dernier présente des attraits indéniables : outre sa tenue qui copie non sans un certain snobisme les modes vestimentaires de l’Europe de l’Ouest, il a la faculté de mêler à son discours des phrases en français, ce que l’espagnol désigne par le terme de « galiparla », galimatias incompréhensible pour la génération précédente que l’évolution des mœurs et des modes n’a pas touchée. Parallèlement aux pères et grands-pères évoluent les mères et les | 32

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grands-mères qui ont leur propre vision de cette société moderne naissante et les employées de maison, les bonnes, les cuisinières, expression de la composante populaire de cet univers en plein bouleversement. Enfin l’ouvrage est complété par une sélection de textes et par un glossaire permettant d’en élucider certaines difficultés. Ils sont extraits de recueil tels que El Tresoro de Yerushalayim (1902-1903), La Epoca Literaria (1908), El Jugueton (1908/1929), El Burlon (1922), El Rison (1932/1935) Ce survol de l’ouvrage de Rosa Sánchez permet d’affirmer l’importance au niveau sociolinguistique d’un travail qui dissèque en profondeur une société et sa langue à un moment réellement crucial de son histoire mais aussi qui consolide et veut assurer la pérennité d’une culture menacée.

Bernard Pierron


Las komidas de las nonas

PAN D’ESPANYA PAIN D'ESPAGNE OU GÂTEAU MOUSSELINE

Preparasión 1. Se batean las klaras de los guevos kon la metá de la asúkar i se desha a parte. 2. Se mesklan las yemas bateadas kon la otra metá de la asúkar. 3. Se le adjustan l’arina, la azeyte, la agua, la kashka rayida del limón. 4. Se mesklan las klaras bateadas a skuma kon la masa de las yemas kon l’arina ets., mesklando. siempre por la mizma parte, para ke la skuma no se rompe. Ingredientes – 6 guevos – 1 ½ vaso de arina – 1 ½ vaso de asúkar – 3 kucharas de azeyte – 3 kucharas de agua – 1 papelerika de baking – un poko de kashka de limón rayida Ingrédients – 6 œufs – 1 verre et demi de farine – 1 verre et demi de sucre – 3 cuillères à soupe d’huile – 3 cuillères à soupe d'eau – un sachet de levure alsacienne – un peu de zeste de citron

Recette extraite du livre de Matilda Koen Sarano Guizar kon gozo (Editorial S. Zack, Jérusalem, 2010) recueillie auprès de Rivka Cohen originaire de Jérusalem en 1962.

5. Se mete la masa en un tifsín alto, kon o sin burako, pasado de azeyte i arina. 6. Se koze a orno de kalor mediana, no avriendo la puerta del orno los primeros 20 minutos, para ke la torta no kayga. 7. Se prova si la torta está pronta, kon un kuradiente ke en kavza pozitivo deve ser enshuto. Préparation 1. Battre les blancs d’œufs en neige avec la moitié de la quantité de sucre et réserver. 2. Mélanger les jaunes avec l’autre moitié du sucre. 3. Ajouter à ce mélange la farine, l’huile, l’eau et le zeste de citron. 4. Incorporer délicatement le mélange aux blancs d’œufs battus en neige en prenant soin de tourner toujours dans le même sens pour qu’ils ne retombent pas. 5. Mettre la préparation dans un moule à manqué assez haut enduit d’un peu d’huile et de farine. 6. Cuire au four à température moyenne en évitant d’ouvrir le four pendant les vingt premières minutes. 7. Vérifier que le gâteau est cuit en introduisant un cure-dents qui doit ressortir sec.


Directrice de la publication Jenny Laneurie Fresco Rédacteur en chef François Azar Ont participé à ce numéro Laurence Abensur-Hazan, François Azar, Matilda Coen-Sarano, Monique et Jean Covo, Corinne Deunailles, Djako Ganon, Monique Héritier, Jenny et Jean-Yves Laneurie, Isaac Jack Levy, Henri Nahum, Bernard Pierron, Marlène et Charles Szlakmann, Alain de Toledo. Conception graphique Sophie Blum Image de couverture Yosef Campéas, photographe se faisant prendre en photo en plein travail. Au dos de la photo : « … et me voici en plein travail. » Yosef Campéas est l'oncle maternel de Djako Ganon. Paris années 1950. Impression Caen Repro ISSN 2259-3225 Abonnement (France et étranger) 1 an, 4 numéros : 40€ Siège social et administratif Maison des Associations Boîte n° 6 38 boulevard Henri IV 75 004 Paris akiestamos.aals@yahoo.fr Tel : 06 98 52 15 15 www.sefaradinfo.org www.lalettresepharade.fr Association Loi 1901 sans but lucratif n° CNIL 617630 Siret 48260473300030 Octobre 2016 Tirage : 1050 exemplaires

Aki Estamos, Les Amis de la Lettre Sépharade remercie La Lettre Sépharade et les institutions suivantes de leur soutien

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