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| A  VRIL, MAI, JUIN 2016

Adar II, Nissan, Iyar, Sivan 5776

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Revue de l'association Aki Estamos Les Amis de la Lettre Sépharade fondée en 1998

04 S ur les pas d'Avishaï Cohen

— FRANÇOIS AZAR

09 U  ne nouvelle vague sépharade ?

18 Hommage à Dolly Benozio Modiano

25 L a ijika i los

siete ermanos — MATILDA KOEN-SARANO

30 P ara meldar

— HENRI NAHUM


L'édito La rédaction Le 14 juin 2016 s'ouvrira à Paris le douzième festival des cultures juives. Cette ouverture aura un éclat particulier cette année car elle coïncidera avec la journée judéo-espagnole du festival. Elle consacre ainsi le travail persévérant que mène notre association pour que vivent la culture et la langue judéo-espagnoles. Le thème de l'audace retenu cette année par le festival ne pouvait mieux nous convenir. Vous découvrirez à cette occasion, à l’Institut Cervantès, au travers d’un film et d’un spectacle musical, deux destins d'artistes sépharades : le pionnier de la photographie Solomon Nunes Carvalho et la pianiste Victoria Kamhi, épouse du compositeur Joaquín Rodrigo. La journée se clôturera par un concert à la salle Gaveau, d'un maître incontesté du jazz contemporain, le contrebassiste israélien Avishaï Cohen. L'honneur qu'il nous fait, comme à nos partenaires de la direction de l'action culturelle du FSJU et de la fédération des associations sépharades de France, nous souhaitons le partager avec le plus grand nombre d'entre vous. Ne tardez pas à réserver vos places pour ce concert d'exception ! Le combat que nous menons en faveur de la culture et de la langue judéo-espagnoles ne se résume pas à des coups d'éclat. Bien au contraire il s'agit d'inscrire le judéo-espagnol dans la vie quotidienne à travers une multiplicité de projets, d'échanges et de rendez-vous. Zelda Ovadia, qui a fondé il y a trois ans El diya internasyonal del ladino, ne dit pas autre chose lorsqu'elle insiste,

dans un article du journal El Amaneser d'Istanbul, pour que chaque jour soit également un jour du judéo-espagnol. Pendant longtemps le judéo-espagnol a été victime de préjugés : on lui refusait le statut de langue en le réduisant à un dialecte castillan ; on le considérait comme le vestige dépassé d'un mode de vie archaïque. Combien de langues ont dû affronter le même mépris avant de connaître une remarquable renaissance : le tchèque, le catalan, le basque sans parler de l'hébreu. Pourtant cette langue méprisée et délaissée, le judéo-espagnol, notre espagnol, n'a jamais suscité autant de thèses, d'études, de colloques. La nomination toute récente de Devin E. Naar au poste de professeur de l'Université de Washington à Seattle montre que la relève est bien assurée. Surtout, la redécouverte du judéo-espagnol s'accompagne d'une réévaluation de la vie de nos ancêtres. Les nombreux mémoires publiés ces dernières années mettent en évidence leur mobilité, leur vivacité d’esprit et leur inventivité, en un mot leur audace. À leur façon, ils avaient appris à évoluer dans un monde incertain, à s'adapter à toutes les circonstances de la vie, à élargir leur horizon. Nous qui vivons dans un monde ouvert – en principe – mais de plus en plus cloisonné –  en réalité  – où l'on encourage la mobilité, le plurilinguisme et l'adaptabilité, nous avons incontestablement beaucoup à apprendre de leur exemple. Être judéo-espagnol n'a jamais été aussi moderne qu'aujourd'hui !


KE HABER DEL MUNDO ? |

Ke haber del mundo ?

À Paris

14.06

12e festival des cultures juives

Sous le signe de l'audace ! Aki Estamos – les amis de La Lettre Sépharade vous convie à la journée judéo-espagnole de la 12e édition du Festival des cultures juives en partenariat avec l'Institut Cervantès de Paris. Nous aurons le plaisir de vous présenter deux aventures humaines exceptionnelles placées sous le signe de l'art et de l'audace.

14 h – Première, à Paris, du film Le voyage de Carvalho/Carvalho's Journey

Le daguerréotypiste américain Robert Shlaer à Cathedral Valley (Utah) sur les traces de Solomon N. Carvalho.

(États-Unis, 2015, 85 min, anglais sous-titré en français). En présence du réalisateur Steve Rivo et à l'occasion de la parution en français du livre de Solomon Nunes Carvalho, Aventures au Far West (Lior éditions, mai 2016). Solomon Nunes Carvalho (1815-1897) est le premier photographe juif américain. Peintre et pionnier de la photographie, il est né à Charleston dans une famille sépharade de Caroline du Sud. En 1853, il se joint comme daguerréotypiste à la cinquième expédition de l'une des légendes de l'Ouest américain, John Charles Frémont. En plein hiver, il traverse les terres inexplorées des Rocheuses et réussit le premier l'exploit de les photographier. Souffrant comme ses compagnons du froid, de la faim et de l'épuisement, il ira jusqu'aux limites de ses forces avant d'être sauvé par une colonie de mormons de l'Utah. Vue de Cathedral Valley. Capitol Reef National Park. Utah.

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Au-delà de l'exploit technique et scientifique, les aventures de Carvalho au Far West sont un concentré de péripéties et d'actions au cœur de paysages sublimes. Il en tirera un livre qui sera un best-seller à sa parution en 1856. L'œuvre de Carvalho a fait l'objet d'une redécouverte récente aux États-Unis. Quatre années de recherches ont permis à l'un des derniers daguerréotypistes américains, Robert Shlaer, de reconstituer les prises de vues de Carvalho. Et surtout, son aventure est devenue un symbole des Juifs de l'Ouest partis par milliers au milieu du XIXe siècle peupler une nouvelle terre promise. Comme ces pionniers, Carvalho épouse sans réserve le rêve américain tout en restant, à sa manière, parfaitement juif. Le film de Steve Rivo suit les traces de Carvalho à travers les paysages qu'il a traversés tout en présentant son travail d'artiste et d'inventeur, son rôle éminent dans sa communauté et la façon dont lui-même et ses contemporains juifs ont su se faire une place de choix dans la nation américaine. Steve Rivo.

17 h – Main dans la main avec Joaquín Rodrigo Spectacle musical de Cristina Delume et Bernard Wystraëte avec Debora Growald au piano. Joaquín Rodrigo est l'un des plus grands compositeurs espagnols, immortalisé par l'adagio du Concerto d'Aranjuez. Pourtant lorsqu'il rencontre pour la première fois à Paris en 1929 la pianiste Victo-

ria Kamhi, il n'est encore qu'un jeune compositeur prometteur mais désargenté et frappé de cécité depuis son plus jeune âge. De son côté, Victoria Kamhi est issue de l'une des meilleures familles sépharades d'Istanbul. Son cousin du côté maternel est le futur prix Nobel de littérature Elias Canetti. Malgré leur différence d'origine, une passion réciproque unit très vite les deux musiciens. Convaincus qu'ils ne peuvent vivre l'un sans l'autre en dépit de la précarité de leur situation, ils se marient

Années 1930. Joaquín Rodrigo et Victoria Kamhi après leur mariage dans les rues de Madrid ou de Valence. Photo : fondation J. Rodrigo et V. Kamhi.

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en 1933. Il s'ensuivra des années difficiles, marquées notamment par la guerre d'Espagne, mais qui cimenteront leur union. Victoria Kamhi se dévoue entièrement à la carrière de son mari et redouble pour lui de soins et d'affection. À Paris, pendant l'hiver 1938-1939, alors que le couple vit dans le dénuement, Joaquín Rodrigo compose le Concerto d'Aranjuez en se remémorant une période plus heureuse de leur existence. La première du Concerto le 9 novembre 1940 à Barcelone est un triomphe. Peu après, Joaquín Rodrigo est acclamé dans les rues de Madrid comme un vivant symbole de la renaissance de la nation espagnole. Ce nouveau chapitre de leur vie, fait d'honneurs et de reconnaissances, ne changera pourtant rien à leur relation dont le maître mot, par-delà les vicissitudes du XXe siècle, demeurera la musique avant tout. Tout au long du spectacle, les textes tirés des mémoires de Victoria Kamhi alternent avec des chants composés par Joaquín Rodrigo, des intermèdes musicaux, sans oublier l’évocation de l’adagio du Concerto d’Aranjuez. Avec : Cristina Delume : adaptation du texte, narration et chant. Bernard Wystraëte : arrangements musicaux, flûte ut, piccolo et flûte basse. Debora Growald : piano. JUDEO-ESPAGNOL DAY Programme proposé par Aki Estamos – Les Amis de la Lettre Sépharade en partenariat avec l'Institut Cervantès et la D'AC, direction de l'action culturelle du FSJU. Mardi 14 juin 2016 Institut Cervantès de Paris 7, rue Quentin Bauchart Paris 8e Entrée libre sur réservation Renseignements : actionculturelle@fsju.org ou 01 42 17 10 70 Réservations : festivaldesculturesjuives.org

Dans le monde

06.12

Devin E. Naar à Seattle le 6 décembre 2015. Félicitations à Devin E. Naar Nous avons le plaisir d'annoncer la nomination du Dr Devin E. Naar au titre de professeur de la chaire d'études sépharades de l'université de Washington à Seattle. Cette chaire a été créée récemment à l'initiative de la fondation Isaac Alhadeff. Isaac « Ike » Alhadeff (1916-2012) dont la famille est originaire de l'île de Rhodes était un vétéran de la Seconde Guerre mondiale et un leader respecté de la communauté judéo-espagnole de Seattle. Le numéro 17 de Kaminando i Avlando comportait la transcription de la conférence sur la communauté sépharade de Seattle donnée par Devin E. Naar lors de la troisième université d'été judéo-espagnole à Paris. Devin E. Naar a entrepris non seulement d'en préserver la mémoire à travers la constitution d'archives numériques mais encore de lui insuffler une nouvelle dynamique à travers l'organisation régulière d'événements festifs et culturels. Nous lui adressons nos très vives félicitations pour cette nomination.

Célébration de la journée internationale du ladino

Remerciements

La troisième journée internationale du ladino créée à l'initiative de Zelda Ovadia a été célébrée cette année en ordre dispersé mais non moins festif de Seattle à Istanbul en passant par Dallas ou Buenos Aires. La journée a été célébrée à l'université de Washington à Seattle le 6 décembre 2015 avec notamment des conférences des professeurs Sarah Abrevaya Stein (UCLA) et Julia Philips Cohen (Vandebilt). À Istanbul une journée entière de spectacles et d'activités a été organisée à la synagogue Neve Shalom le 7 février 2016 avec comme invité d'honneur Eliezer Papo, président du Centre Gaon de l'université Ben Gourion. En Israël, la journée internationale du ladino est prévue cette année le 14 avril 2016. Para kada anyo mijorado !

À la suite de notre appel joint au dernier numéro de Kaminado i Avalando vous avez été nombreux à nous adresser des dons, petits et grands, pour soutenir nos projets. Nous tenons à vous en remercier très vivement. Ce financement est en totalité investi dans notre action culturelle puisque nous ne supportons pas de frais administratifs ou immobiliers. Elle nous permet dès cette année de proposer un programme exceptionnel à l'ouverture du Festival des cultures juives et lors de la fête de Djoha qui sera organisée le dimanche 4 septembre prochain au théâtre de l'Épée de bois de la Cartoucherie de Vincennes.

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| FIGURES DU MONDE SÉPHARADE

François Azar

Figures du monde sépharade

Sur les pas d'Avishaï Cohen rencontres & influences croisées * Avishaï Cohen trio « From Darkness » avec Avishaï Cohen, contrebasse ; Omri Mor, piano, Itamar Doari, percussions. Concert à la salle Gaveau proposé par la direction de l'action culturelle (D’AC) du FSJU, Aki Estamos – Les Amis de la Lettre Sépharade et la Fédération des associations Sépharades de France.

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Avishaï Cohen est notre invité à l’occasion de la journée judéo-espagnole de la 12e édition du Festival des cultures juives le mardi 14 juin 2016 à la salle Gaveau*. À l’occasion de ce concert, nous sommes partis sur les traces de ce contrebassiste d’exception devenu, en l’espace d’une décennie, une légende du jazz et qui n’a jamais oublié ses racines judéo-espagnoles. Avishaï Cohen est né à Kabri en Israël le 20 avril 1970. Il a grandi au sein d’une famille multiculturelle. Sa mère, Ora est issue d’une famille judéo-espagnole originaire de Grèce et de Turquie qui émigra en Palestine au début du XXe siècle. La famille de son père, Gershon, est originaire de Pologne.


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À la maison, la musique était toujours présente confie-t-il : « Ma mère est une artiste et en travaillant elle écoutait beaucoup de musique classique, de Mozart à Chopin ou Bela Bartok. Nous avions des dîners dans sa famille le vendredi soir où mon grand-père interprétait des chants liturgiques. Mes parents, lorsqu’ils étaient jeunes, organisaient des fêtes où ils mettaient de la musique funk et soul des années 1970. À côté de cela on écoutait des disques de chanteurs sépharades et orientaux. Il y avait un piano à la maison ; j’entendais ma sœur prendre des leçons et ensuite je m’y essayais en jouant de petites mélodies. Je notais les clés avec des coquillages et c’est ainsi que je m’en souviens. » Lorsqu’il atteint l’âge de 14 ans, sa famille s’installe aux États-Unis, à Saint-Louis dans le Missouri. Il apprend alors à jouer de la guitare basse tout en poursuivant l’apprentissage du piano. Son professeur de guitare lui présente un jour le célèbre contrebassiste de jazz Jaco Pastorius ce qui aura un effet décisif sur lui : « Tout de suite je me suis mis à transcrire les solos de Jaco – ce qui était difficile ! – et assez vite j’obtins de bons résultats. J’écoutais également Ray Brown et NielsHenning Orsted Pedersen et faisais mes premiers pas dans l’univers du jazz. Lorsque nous sommes retournés en Israël, en 1986, je me suis inscrit à l’Académie de musique et des arts de Jérusalem où j’ai rencontré Amos Hoffman. Nous avons suivi la master class de Steve Horenstein, un américain résidant en Israël qui était en relation avec Bill Dixon. Il nous a introduits à la musique de Charlie Parker, de Theolonius Monk, de Charlie Mingus et de John Coltrane qui sont encore à ce jour pour moi des sommets indépassables du jazz. À 16 ans on est un rebelle et nous pensions faire partie d’un mouvement ! On m’appelait plusieurs fois par semaine pour accompagner des soirées, surtout à Tel-Aviv, et j’ai appris ainsi beaucoup d’airs. Plus tard, à l’armée, dans un ensemble musical où j’ai dû accompagner des chanteurs, j’ai mieux assimilé mon rôle de bassiste, le support rythmique de tout un groupe. »

Après son service militaire, à 22 ans, Avishaï Cohen décide de s’établir à New York : « Après l’armée, j’ai continué à jouer de la guitare basse de manière professionnelle mais quelque chose me manquait et j’ai décidé d’explorer plus avant. Un ami m’a fait rencontrer un professeur de contrebasse extraordinaire, Michael Klinghoffer, qui faisait du jazz. Il m’a enseigné pas à pas les fondamentaux jusqu’aux Suites de Bach pour violoncelle qui ont été transcrites pour la contrebasse. Je pratiquais constamment et je progressais très vite. À un certain moment on a émis l’idée de partir pour New York et avant même d’y avoir pensé c’était fait. » Ses premiers pas à New York sont difficiles ; il joue dans la rue et doit travailler dans la construction pour s’en sortir. Il étudie néanmoins le jazz et rencontre plusieurs artistes en vue : « Je suis allé à

Avishaï Cohen.

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Avishaï Cohen lors du festival des cultures juives Mazel Tov de Košice (Slovaquie) en 2013. Photo : David Hanko.

1. batteur d’origine catalane ndlr. 2. contrebassiste d’origine portoricaine né dans le Bronx qui a notamment joué avec Eddy Palmieri, Tito Puente, Astor Piazzola ndlr. 3. motif rythmique fondamental des musiques afro-cubaines ndlr. 4. formé par Jerry Gonzalez, le frère d’Andy ndlr.

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la New School brièvement, où j’ai rencontré Brad Mehldau et Adam Cruz. Le courant passait bien entre nous et nous avons joué ensemble pendant un moment. J’ai joué également quelques nuits par semaine avec de grands musiciens comme le sax ténor Grant Stewart ou le guitariste Peter Bernstein, des gens qui savaient vraiment comment aborder les standards du jazz. Ralph Peterson était présent lors de l’une de ces soirées et ce fut ma première occasion de jouer avec un batteur émérite ; il devait m’appeler ensuite plusieurs fois auprès de lui. J’ai aussi rencontré Jordi Rossy 1 avec le trio de Brad. Il a compris mon intérêt pour la musique latino et m’a plus tard présenté Danilo Perez. » Il joue et enregistre rapidement avec le trio du pianiste panaméen Danilo Perez. Dès cette époque, la musique latino devient une influence majeure pour lui. « Durant mes premières années à New York, qui étaient très dures et intenses en émotions, j’écoutais tout le temps les disques d’Eddie Palmieri qui m’ont ouvert l’univers de

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la musique latino. J’étais tellement désireux de jouer avec Eddie que j’ai pris des cours avec Andy Gonzalez 2. J’allais dans sa piaule du Bronx, j’écoutais et j’apprenais l’art du clave  3. J’allais également écouter chaque fois que je le pouvais le Fort Apache Band 4. Andy est mon bassiste vivant préféré. À cette période, j’ai rencontré le pianiste Ray Santiago et le conguero Abie Rodriguez qui jouaient de la musique folklorique cubaine et des airs religieux, absolument dans le même esprit qu’Eddie. J’ai joué avec eux environ cinq ans. Ce sont peut-être mes musiciens préférés. Tout ce que je sais de la musique latino me vient d’eux. » En 1997, un appel du pianiste Chick Corea va donner une impulsion décisive à sa carrière. Avishaï Cohen avait transmis un enregistrement à l’un des amis de Chick Corea, sans grand espoir. Chick Corea l’écouta dans sa voiture et, peu de temps après, il appela Avishaï Cohen pour l’inviter à rejoindre son nouveau trio. Avishaï devint ainsi pendant six ans le bassiste de Chick Corea ce qui lui permit de perfectionner son jeu et l’art de la composition


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auprès de l’un des maîtres du jazz contemporain. Cette relation était appelée à perdurer. Les quatre premiers albums d’Avishaï Cohen (Adama, 1998, Devotion, 1999, Colours, 2000, Unity, 2001) furent produits par le label de Chick Corea, Stretch/Concord records. Ils manifestent le croisement des influences méditerranéennes et latino. L’album Unity en particulier accueille des musiciens venus d’Israël, de Cuba, d’Argentine et du Mexique. « Je suis toujours en train d’écrire, confie Avishaï Cohen, et les disques tirent leur inspiration du moment que je vis. Je prends dans ce que je fais, dans ce que je pense être moi dans le moment présent et je l’enregistre. Je n’ai jamais fait de disque avec un concept ou un son préétabli. Je suis influencé dans mon écriture par les idées et les sons des gens qui jouent avec moi ». En 2002, Avishaï Cohen créé avec son producteur son propre label Razdaz Recordz. Il enregistre successivement avec ce label : Lyla (2003) – son premier grand succès –, At Home (2004), Continuo (2006), As is, Live at the Blue Note (2007), Gently Disturbed (2008), Sensitive Hours/ Shaot Regishot (2008). C’est en France qu'Avishaï Cohen trouve la consécration : « Nous sommes aimés dans beaucoup d’endroits mais quelque chose s’est passé en France qui a tout emporté. La France est l’un des grands centres culturels en Europe. On y accepte et on y apprécie la culture de façon naturelle. Tout a commencé avec Lyla. Ce titre possède une mélodie bien identifiable et qui a été vite appréciée en France. Lyla a été diffusé à la radio de sorte que les gens le connaissaient déjà lorsqu’ils sont venus au concert. C’est là qu’est né notre premier grand réseau de fans. Je sais que je leur dois beaucoup et que je dois entretenir leur intérêt. » En 2009, le prestigieux label EMI/Blue Note engage une collaboration avec lui. Dans l’album Aurora (EMI records), pour la première fois il enregistre des airs judéo-espagnols que chantait spontanément sa mère : « j’ai trouvé tellement d’authenticité, de vérité, de candeur dans ces

chants que j’ai voulu préserver cette langue et cette tradition et la faire connaître du public. » Comme toujours avec Avishaï Cohen, tradition rime avec innovation. Dans ses arrangements de Morenika et Notches, Notches, il utilise l’art du contrepoint de Bach : « Quand j’étais très jeune, la musique de Bach me fascinait. Il associait deux mélodies en même temps, l’une supportant l’autre. C’est comme une cinquième dimension qui entre en jeu lorsque je compose de la musique ». Avec l’album Aurora, Avishaï Cohen atteint sa pleine maturité artistique. Son répertoire et son public dépassent désormais les frontières du jazz ; il s’exprime également par le chant dans les quatre langues qu’il affectionne : l’hébreu, l’anglais, l’espagnol et le judéo-espagnol : « Ma mère chantait de temps en temps et lorsque je revenais en vacances en Israël, j’avais l’habitude de m’asseoir avec elle et de chanter quelques chansons en judéo-espagnol. Je me suis rapproché de l’art vocal de cette façon et j’ai commencé à chanter pour moi-même et à écrire des chansons. Quand je suis retourné vivre en Israël, j’ai également éprouvé le besoin d’écrire en hébreu. Et puis je me suis lancé le défi de chanter en public ce qui était terrifiant pour moi. » Il enregistre avec EMI/Blue Note l’album Seven Seas (2011) d’après le titre éponyme qui devient l’une de ses compositions les plus demandées en concert. Il rencontre à la même époque le pianiste israélien Nitaï Hershkovits avec lequel commence une relation artistique d'une intensité exceptionnelle ; il enregistre avec lui en duo l’album Duende (2012) qui revisite de grands classiques du jazz comme Criss Cross de Thelonious Monk, All of You de Cole Porter, Central Park West de John Coltrane. Les derniers albums d’Avishaï Cohen Almah (Parlophone/Warner, 2013), All Original (Razdaz Recordz, 2014), From Darkness (Razdaz Recordz, 2015) avec Nitaï Hershkovitz au piano et Daniel Dror aux percussions poursuivent dans cette voie en proposant des créations et des réarrangements du jazz, de la folk music et du chant traditionnel.

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« Le jazz est pour beaucoup une question d’improvisation mais l’improvisation en soi dépasse le cadre du jazz. C’est une chose que je savais bien avant de devenir musicien. Je pense que les Juifs sont des gens à l’esprit très libre, des gens en mouvement, dispersés, jamais complètement établis et leur esprit va très bien avec cette musique. Quelle que soit la culture dont vous venez, si vous venez avec vos sentiments, ce que vous avez en vous, cela donnera quelque chose de très riche. […] L’improvisation et la structure rythmique sont sans doute ce qui reste de plus fort dans le jazz. Si le jazz est un genre de musique universellement accepté et reconnu, c’est qu’il a toujours tiré son inspiration de différentes sources, Duke l’a fait, Bird l’a fait, tous l’ont fait. »

Cinq questions à Avishaï Cohen Nous avons posé cinq questions à Avishaï Cohen à l’occasion de sa venue à Paris pour la journée judéo-espagnole qui ouvre le Festival des cultures juives, placé cette année sous le signe de l’audace :

Quelle est votre définition de l’audace ? L’audace, c’est de se remettre en question, de ne pas connaître le résultat à l’avance ou de ne pas l’anticiper ! Si nous sommes libres d’être audacieux, alors le résultat est toujours tellement plus surprenant que ce à quoi nous nous attendions. La question de l’identité est très prégnante en France. Vous-même avez une identité plurielle. Est-ce que c’est un capital ? Mon identité n’est pas quelque chose que je définis, je laisse le soin aux autres de le faire. Je suppose qu’elle ressort à travers ma musique et l'ambition artistique que je porte. Les autres décident quelle identité vous portez.

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Comment avez-vous pris conscience des racines sépharades de votre famille ? À travers ma mère j’ai pris conscience de mes racines sépharades et ce que je me rappelle le mieux, c’est la musique, bien sûr. J’ai grandi en entendant ma mère chanter dans la maison les chants bien connus de la tradition judéoespagnole. La voix naturelle, d’une grande évidence de ma mère et, dans le même temps, l’influence de mon père et de mon grand-père chantant le shabbat et l’apprentissage au piano de la musique classique sont des choses dont je me souviendrai toujours comme d’un cadeau. D’un côté, beaucoup de personnes considèrent le judéo-espagnol comme une langue et une culture en voie de disparition. D’un autre côté, beaucoup de jeunes musiciens et chanteurs utilisent le répertoire sépharade pour réaliser de superbes créations artistiques. Comment voyez-vous le présent et le futur du monde sépharade ? Je suis d’accord que la langue et la culture judéo-espagnoles sont en train de disparaître bien que de jeunes musiciens utilisent le judéoespagnol plus souvent dans leur musique. C’est une combinaison d’espagnol et d’hébreu, cela exprime la beauté d’une langue. Dans la mesure où la scène du jazz en Israël se développe beaucoup, je suis sûr que le judéo-espagnol sera employé par de plus en plus de musiciens talentueux et sera gardé vivant. Diriez-vous que le jazz vous a choisi ou que vous avez choisi le jazz ? Le jazz est un label et une boîte que d’autres nous ont donnés. Je me suis toujours considéré comme un musicien qui est et a été influencé par le jazz et toutes les autres formes de musiques, donc je crois qu’on peut dire que le jazz m’a choisi. Questions posées par la direction de l'action culturelle du FSJU et Aki Estamos AALS à l'occasion du Festival des cultures juives 2016.


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Lors de l'université d'été judéo-espagnole 2015, de gauche à droite : Hazal Çorak, MarieChristine Bornes Varol, Doris Motro, François Azar, Susana WeichShahak, Ilil Baum, Yusuf Magiya.

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Une nouvelle vague sépharade ? Nous publions ci-dessous cinq courts entretiens avec de jeunes participants de l’université d’été judéo-espagnole en juillet 2015. Chacun de ces profils est différent mais témoigne à sa manière d’un regain d’intérêt pour la langue et la culture sépharades. La finalité de l’université d’été est de faire converger ces projets, de favoriser les rencontres et de susciter ainsi l’émergence d’une nouvelle génération judéo-espagnole. KAMINANDO I AVLANDO .18 | 9 |


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Ilil Baum Ilil Baum est philologue. De nationalité israélienne elle effectue actuellement son doctorat à l’université hébraïque de Jérusalem sous la direction du professeur Cyril Aslanov. Elle est également assistante universitaire du professeur David Bunis dans le cadre de son projet ladino au centre des langues juives de l’université de Jérusalem. Elle parle sept langues. 1. Las Ultimas palavras de Rita Ender et Yorgo Demir dont la première projection à eu lieu lors de l’université d’été judéo-espagnole en juillet 2015.

Le sujet du film t’a-t-il plu 1 ? Oui, c’était très intéressant. Je n’avais encore rien vu de comparable. C’est curieux car je pensais que le judéo-espagnol était plus ancré à Istanbul mais on dirait que non ! Ce film me rappelle mes amis Israéliens d’origine turque qui conservent quelques mots de cette langue comme « papu », « vava » (papy, mamy ndlr). Mais ils ne parlent pas le judéo-espagnol ? Non, mais ils connaissent des proverbes, des phrases toutes faites et quelques mots… Quel lien as-tu avec le judéo-espagnol ? À vrai dire je n’ai aucun lien direct car je suis ashkénaze du côté de mes deux parents. J’ai fait des études de langues. Je devais choisir entre plusieurs langues sachant que, dans ma filière, il n’y avait que des langues rares. Le fait qu’il y ait eu en Espagne des Juifs qui parlaient une autre langue que le castillan et, de plus, une langue que je ne connaissais pas m’a poussée à en savoir plus. J’ai donc choisi d’étudier le judéo-espagnol et le catalan. J’ai mené des recherches sur les Juifs du nord de l’Espagne, plus précisément sur les Juifs catalans. J’ai travaillé deux ans dans le cadre du projet judéo-espagnol de David Bunis. Puis j’ai commencé mon doctorat en travaillant sur les textes relatifs aux Juifs catalans du XIVe et XVe siècles, textes qui sont en catalan et en caractères hébraïques.

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Le judéo-catalan a donc existé ? Ma thèse essaye de répondre à cette question ! Je donne quelques caractéristiques des « judéolangues » en général et comment elles se définissent (lettres hébraïques, mots en hébreux, traductions des livres de prières, mots non répertoriés en espagnol etc.). Je peux ainsi en déduire quelles langues peuvent être répertoriées parmi les judéo-langues. Mais mon travail va plus loin. Je veux décrire le système sociolinguistique de ces Juifs à la veille de leur expulsion de la péninsule ibérique. Je peux donc dire que les textes que j’ai étudiés sont en judéo-catalan ; mais on ne peut pas le comparer au judéo-espagnol qui est une langue à part entière qui s’est élaborée au fil du temps en Orient, dans les Balkans. C’est-à-dire que les Juifs qui vivaient en Catalogne ont peut-être rajouté à la langue catalane quelques mots à eux ? Ils avaient un répertoire distinct qui incluait la langue de tous les jours qui était un catalan tout à fait normal mais qui comprenait des éléments hébraïques non seulement relatifs aux fêtes mais aussi à l’argent, aux proverbes… De plus on s’aperçoit que l’arabe a gardé une place dans la langue.


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Je souligne ce fait car il en va de même pour les Juifs d’Orient qui ont gardé des mots d’arabe dans leur langue. Quantitativement, l’arabe est plus présent que le castillan dans le judéo-catalan. C’était donc un catalan presque identique à celui que parlaient leurs voisins mais à l’heure de l’écrire c’était totalement différent. Pour l’écrit, ils n’avaient pas le beau modèle de la littérature de la cour et des rois. Ils écrivaient les mots comme ils les entendaient. Quels autres projets as-tu concernant le judéoespagnol ? J’ai déjà publié des articles sur le judéoespagnol. Je participe aussi à des colloques. En ce moment, mon travail est plus axé sur la partie catalane du judéo-espagnol mais je maintiens toujours une connexion avec cette langue. J’ai publié un livre intitulé Con una letra joven qui est basé sur les communications d’un colloque de jeunes chercheurs à Salamanque et prochainement un article en hébreu qui, je l’espère, sera publié dans une revue en hébreu sur le phénomène du suffixe « ada » beaucoup plus présent en judéo-espagnol qu’en espagnol. Et quels sont tes projets à long terme ? J’espère achever ma thèse d’ici un an et demi à deux ans et ensuite la publier. J’aimerais continuer à étudier les liens entre les judéo-langues romanes ainsi que les liens entre les langues et les cultures qu’elles transmettent. Où aimerais-tu travailler ? J’aimerais travailler dans ma ville natale, Jérusalem, mais ce n’est pas une chose que l’on peut décider à l’avance. Qu’est ce qui t’a déterminée à participer à l’université d’été ? Cela fait maintenant un an que je connais Marie-Christine Bornes Varol. Je l’ai rencontrée dans un congrès à Madrid où je présentais mon travail sur le suffixe « ada ». Nous avons gardé

le contact. Il y a quelques mois, j’ai lu son nom dans un programme de l’université d’été. Je lui ai alors écrit et elle m’a encouragée à participer. L’un des facteurs qui m’a motivée, en plus des cours de langue, ce sont les cours de chant. Dernièrement je m’y suis beaucoup intéressée. J’adore ces chants. Je vis actuellement à Barcelone et je suis les cours de Rosa Zaragoza qui chante en ladino. Elle n’est pas juive mais elle s’est fait connaître pour ses interprétations en judéo-espagnol. C’est une rencontre fortuite car je n’ai jamais cherché quelqu’un pour chanter en judéo-espagnol. Ce qui m’a donc attirée c’est l’addition des cours de langue, de culture et de chant judéo-espagnols. Les classes de chants m’ont réellement enchantée ! Les cours de Shoshana Weich-Shahak valent de l’or, elle sait très bien enseigner, elle est très aimable et elle connaît tellement de choses ; et commencer ses journées en chantant… quel luxe ! Que peux-tu dire de plus sur l’université d'été ? Quelles autres choses t’ont plu ou devraient être améliorées ? Qu’aimerais-tu voir dans les futures éditions ? Comme je l’ai dit auparavant, j’ai adoré les cours de chant et le fait qu’ils soient donnés le matin car cela donne de l’énergie pour toute la journée. J’ai également essayé la chorale qui m’a beaucoup intéressée. J’ai regretté que MarieChristine Bornes Varol ne donne pas de cours aux étudiants de niveau avancé même si les cours avec l’autre professeur se sont très bien passés. Je m’attendais cependant à quelque chose de moins didactique. Pour les conférences sur la culture je pense qu’il faudrait donner un thème à chacune de ces conférences pour mieux les structurer tout en conservant l’alchimie avec le public. Il faudrait également mieux organiser l’accueil car il m’a fallu attendre une demi-heure le premier jour pour pouvoir m’inscrire. Il y avait cinq personnes à l’accueil, toutes très aimables, mais chacune faisait une chose différente. J’aurais aimé les aider.

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Hazal Çorak Hazal Çorak, 26 ans, est titulaire d’un master en sciences sociales de l’université Boğaziçi d’Istanbul. Ses recherches portent sur l’antisémitisme et les communautés juives en diaspora. Elle poursuit actuellement ses études de doctorat à la City University de New York. D’où vient votre intérêt pour la langue et la culture judéo-espagnole ? Est-ce lié à vos origines familiales ? Pour autant que je sache, aucune personne de ma famille n’est juive. Je viens d’une famille musulmane d’Izmir. Une partie de ma famille est turque et une autre est kurde. Mon intérêt n’est donc pas lié à mes origines. Je me suis intéressée à la question lors de mes études de master. Mon sujet d’étude portait sur l’antisémitisme en Turquie et sur les groupes d’extrême gauche. Lors d’un cours sur l’humanisme européen, j’ai découvert l’œuvre d’Erich Auerbach, un professeur de philologie allemand qui a émigré en Turquie pendant la période nazie. L’université d’Istanbul a un passé juif très important car elle a accueilli beaucoup de professeurs juifs allemands et autri-

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chiens chassés de leurs postes par les nazis. Ils ont soutenu la modernisation du système éducatif turc. J’ai aussi réalisé à cette occasion les liens étroits que la Turquie avait pu entretenir avec le régime nazi. Certains officiels avaient ainsi visité les camps de concentration mis en place par les Allemands. Je me suis alors interrogée sur l’antisémitisme en Turquie. Par chance il se trouve que mon ami est juif. Mes questions trouvaient de bonnes réponses qui menaient à leur tour à de bonnes questions. La question du génocide arménien ou la question kurde sont des sujets très populaires dans la gauche turque ou kurde mais la question de l’antisémitisme est en général ignorée. Pour ce projet j’ai interviewé beaucoup de jeunes Juifs qui étaient impliqués dans des mouvements de gauche en Turquie. J’ai lu également beaucoup de livres de Rifat Bali, Henri Nahum, Aron Rodrigue. Le premier sujet qui m’était d’ailleurs venu à l’esprit portait sur les écoles de l’Alliance israélite universelle. Même si mon sujet de mémoire portait sur l’antisémitisme, je me suis alors passionnée pour la culture sépharade et pour la culture juive en général. Aviez-vous des amis juifs ? J’ai grandi à Izmir. Mon école était dans un quartier juif et il y avait quelques élèves juifs mais pas parmi mes amis. Au lycée j’avais un ami juif Elio Levi que Rita Ender a interviewé dans son film Las ultimas palavras. Avez-vous un intérêt pour la revitalisation de la culture judéo-espagnole ? J’essaie de lire tout ce qui se présente sur l’histoire sépharade et en particulier des articles en judéo-espagnol qui paraissent dans le journal Şalom ou dans des livres édités par Rifat Bali. Ma connaissance du judéo-espagnol est toutefois très superficielle et lorsque j’ai lu l’annonce dans Şalom concernant l’université d’été judéoespagnole je me suis dit que cela pouvait être une bonne occasion d’apprendre la langue. Je n’avais


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pas réalisé au départ qu’il s’agissait d’un événement beaucoup plus important. Quels cours avez-vous suivis et avez-vous des recommandations à faire pour l’organisation d’une prochaine université ? L’organisation de l’université était merveilleuse, en particulier la qualité des cours et des concerts. J’ai suivi les cours de langue de MarieChristine Bornes Varol et l’atelier choral de Marlène Samoun même si j’aurais aimé suivre aussi les cours de cuisine et l’atelier culture et civilisation. Si je n’ai pas suivi les autres ateliers c’est que les deux ateliers auxquels je participais étaient suffisamment captivants. Le fait de chanter en judéo-espagnol lors de l’atelier de Marlène aidait beaucoup à mémoriser la langue d’une manière plus intime et émouvante. J’ai observé de façon intéressante que si l’Alliance israélite avait par le passé lutté contre le judéo-espagnol pour franciser les Juifs de l’Empire ottoman, aujourd’hui elle a complètement changé de cap et favorise la revitalisation du judéoespagnol. Quels sont vos projets ? Avez-vous l’intention de poursuivre l’étude de la culture judéoespagnole ? L’an prochain je vais débuter ma thèse d’anthropologie sociale à la City University de New York. Mon sujet n’est pas encore totalement défini mais il portera sur un thème lié à la culture de la diaspora. Lors de l’université d’été j’ai rencontré Daisy Braverman qui vit à New York et donne des cours de judéo-espagnol à l’université de Pennsylvania et à New York ce qui me donne une opportunité pour poursuivre l’apprentissage du judéo-espagnol.

Yusuf Magiya Yusuf Magiya est originaire d’une famille sépharade d’Istanbul. Il est titulaire d’un master en relations internationales de l’université d’Istanbul et poursuit ses études de sciences politiques en doctorat à l’université Columbia de New York. Quelles sont vos origines familiales ? Je viens d’une famille juive d’Istanbul. Mon père est né dans le quartier de Balat comme ma grand-mère paternelle. Mon grand-père paternel était lui de Kuzkundjuk sur la rive asiatique du Bosphore. Du côté de ma mère, mon grandpère maternel est originaire de Çanakkale et ma grand-mère maternelle du quartier de Şişhane à Istanbul. Le père de ma grand-mère était originaire de Bulgarie. Est-ce que les membres de votre famille parlent encore le judéo-espagnol ? Cela leur arrive de temps en temps surtout les personnes âgées entre elles. Lorsque j’étais petit on m’a appris quelques mots en judéo-espagnol comme dormir, echar, pichar, pepino, tomatikas.

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Vous sentez-vous très intégré au sein de la communauté judéo-espagnole ou bien avez-vous surtout des liens avec des Turcs musulmans ? C’est compliqué. Je ne me sens pas très turc mais je ne me sens pas non plus très attaché à la communauté judéo-espagnole.

Vos amis turcs sont-ils issus de tous les milieux sociaux ? Ressentez-vous parfois de l’antisémitisme ? Ils sont plutôt issus de la classe moyenne turque comme nous. Il arrive que je ressente de l’antisémitisme parmi eux.

Votre famille est-elle attachée aux traditions ? Pas vraiment. Beaucoup de traditions disparaissent avec le décès des personnes âgées. La langue maternelle de ma grand-mère paternelle était le judéo-espagnol. D’après elle, sa mère, qui est décédée vers 1940/1950, ne parlait pas un mot de turc. Mon père comprenait le judéo-espagnol mais il était réticent à le parler. Il ne le parlait que de manière exceptionnelle avec sa mère, ma mère ou des amis. Ma mère est également réticente à parler le judéo-espagnol.

Quels sont vos sentiments vis-à-vis de la culture et de la langue judéo-espagnoles ? Je suis triste qu’elles disparaissent aujourd’hui. Je ne suis pas vraiment lié à la culture turque et je ne suis pas une personne très religieuse. La culture sépharade est probablement la culture avec laquelle j’ai le plus d’affinités. J’aimerais parler le judéoespagnol. Les autres éléments de la culture sont plus faciles à conserver comme la cuisine traditionnelle.

Est-ce que les amis de vos parents sont essentiellement des Sépharades ou bien ont-ils aussi beaucoup d’amis turcs ? Leur entourage est très mélangé. Il serait impossible aujourd’hui de rester entre Sépharades en Turquie car nous sommes trop peu nombreux. Il y a encore dix ans, nous allions à Büyükada où beaucoup de Juifs passent l’été. J’y fréquentais des jeunes de la communauté mais depuis que nous avons cessé d’y aller, j’ai beaucoup moins d’amis juifs.

2. Office commémoratif d’un décès. Du verbe meldar lire en judéoespagnol.

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Est-ce que vous célébrez encore les fêtes juives ? Il y a encore dix ans nous célébrions le Seder et les grandes fêtes dans la famille de ma mère. Puis cela n’a plus été possible. Depuis le décès de mon père, nous célébrons de nouveau les fêtes dans la famille de ma mère. Fréquentiez-vous l’école juive ? Je ne fréquentais pas l’école juive mais l’école turque. L’hiver la plupart de mes camarades et de mes voisins étaient turcs. En revanche l’été, lorsque nous étions à Büyükada, la plupart de mes amis étaient juifs.

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Avez-vous de la famille établie à l’étranger ? Le frère de ma grand-mère maternelle a émigré en Israël il y a plus de quarante ans. Je lui suis très attaché depuis mon enfance. Il revenait en Turquie chaque année et nous apportait des cadeaux. Nous l’aimons tous beaucoup. J’ai également un cousin en Israël et un cousin aux ÉtatsUnis mais nous ne sommes pas aussi proches. Avez-vous appris l’hébreu ? Seulement un petit peu. J’ai appris à lire l’hébreu enfant au Talmud Torah et j’ai fait ma Bar-Mitzvah. Il y a deux ou trois ans je me suis inscrit à un cours d’hébreu. Mes progrès étaient lents. Fréquentez-vous parfois la synagogue ? Très peu. Lorsque mon père est décédé nous avons seulement assisté aux meldados 2. Comment envisagez-vous votre avenir et celui de la communauté juive de Turquie ? Je pense que la communauté juive d’Istanbul est condamnée à disparaître car la plupart des jeunes émigrent en Israël. C’est l’une des raisons pour lesquelles je n’ai pas beaucoup d’amis juifs autour de moi. La communauté vieillit. Je ne sais pas si mon avenir est en Turquie.


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Quelles études poursuivez-vous ? Des études de sciences politiques. Je dois commencer un doctorat aux États-Unis à l’université de Columbia à la rentrée prochaine [septembre 2015 ndlr]. Il est possible que je m’établisse là-bas mais il est sans doute trop tôt pour en parler car je ne connais pas l’environnement qui m’attend. J’aimerais savoir s’il y a des cours de judéo-espagnol à New York car je souhaite poursuivre l’apprentissage de cette langue. C’est l’un des rares moyens de rester connecté à mes racines.

Quelle est votre opinion concernant l’université d’été judéo-espagnole ? Comment pourrionsnous l’améliorer ? Je ne m’attendais pas à trouver autant de choses qui m’intéressent. J’ai rencontré des Sépharades de différents pays et la plupart avaient des racines à Istanbul. Cela m’a aidé à comprendre qu’Istanbul et les Balkans étaient au cœur de notre culture. J’étais frustré que les cours de langue et de cuisine se déroulent en même temps. Une autre année, il ne faudrait pas les programmer de manière simultanée.

D’où vient ton intérêt pour le judéo-espagnol ? J’ai découvert la communauté juive d’Istanbul un peu par hasard. Au départ mes recherches portaient sur l’Anatolie orientale. Je m’intéressais au lien entre la musique et la langue dans les communautés minoritaires. Le judéo-espagnol est un cas très intéressant de ce point de vue.

Ioana Nechiti Philologue roumaine, 29 ans, actuellement en doctorat à l’université d’Iéna et assistante universitaire au département d’études romanes de l’université de Vienne, Ioana Nechiti maîtrise couramment dix langues. Le sujet de sa thèse porte sur les langues en voie de disparition dont le judéo-espagnol d’Istanbul et le kalmouk d’Elista en Russie.

Comment définirais-tu le programme de ton étude ? Ce n’est pas à proprement parler la revitalisation de la langue que j’étudie mais ce que l’on désigne en anglais sous le terme de « language awarness », la « conscience linguistique ». Il s’agit d’analyser comment les différentes générations se positionnent par rapport aux langues qu’elles pratiquent et les facteurs qui influencent cette pratique. Cela permet de comprendre pourquoi dans certaines communautés la langue se maintient alors que dans d’autres elle disparaît. Quel est ton premier sentiment concernant la vitalité de la communauté juive d’Istanbul ? Il y a toujours un discours pessimiste de la communauté sur elle-même, mais vue de l’extérieur, de façon plus objective, la communauté fonctionne vraiment. Il y a une conscience très nette de ce qui se dit ou de ce qui se fait concernant la communauté. Les réseaux sont très actifs.

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Les rencontres culturelles continuent d’attirer du public. Même la langue continue d’être utilisée. J’en ai eu la preuve lors d’un voyage en bus à Edirne, lors de la réouverture de la synagogue, où des participants échangeaient tout à fait naturellement en judéo-espagnol en employant également des mots de turc, de grec ou de français. Les blagues, par exemple, passent beaucoup mieux lorsqu’elles sont dites en judéo-espagnol. La disparition de la langue ne signifie d’ailleurs pas la disparition de la communauté judéo-espagnole car il existe d’autres éléments culturels qui suffisent à la différencier des autres communautés. Comment souhaites-tu orienter tes recherches ? Je souhaite développer mon étude sur la conscience des langues en étudiant de façon comparative deux communautés minoritaires. Je travaille également sur les Kalmouks de la basse Volga. C’est une communauté bouddhiste d’origine mongole qui a été déportée et dispersée durant la période soviétique. La langue s’est perdue et la culture a été fragilisée. Les Kalmouks ont toutefois obtenu le statut de république au sein de la fédération de Russie. Une poignée de jeunes ont entrepris dans les années 2000 de revitaliser la langue et la culture par exemple en fondant une école de chant. L’apprentissage du kalmouk est ainsi devenu à la mode parmi les jeunes. Quelle est ta perception de l’université d’été judéo-espagnole ? Beaucoup de thèmes abordés m’ont inspirée pour mes recherches. J’ai apprécié la diversité des artistes qui se sont produits. L’invitation de jeunes étudiants est une excellente initiative qui mériterait d’être encore élargie lors d’une prochaine édition.

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Doris Motro 22 ans, étudiante en relations internationales et en sociologie à l’université de Galatasaray d’Istanbul. Quelle relation entretiens-tu avec la culture judéo-espagnole ? Ma famille est fortement attachée à la culture judéo-espagnole. Je l’ai sans doute encore mieux compris ici. Mes grands-parents parlaient le judéo-espagnol pendant mon enfance. Mon grand-père est originaire de Çanakkale et ma grand-mère maternelle de la kasturia de Balat. Mes parents parlent un peu le judéo-espagnol et le comprennent très bien. Je ne le parle pas mais je souhaite l’apprendre. Mes parents sont également attachés à la religion et respectent la cacherout, les fêtes et les traditions juives. Mon père se rend chaque jour à la synagogue. Mon frère aîné et moi nous efforçons de suivre les traditions mais nous sommes moins pratiquants que nos parents. Ma mère fait très bien la cuisine espagnole, les biskotchos, les borekitas et m’a montré comment réaliser ces recettes à l’occasion des fêtes juives.


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Mon père a étudié au lycée juif mais pour ma part j’ai toujours fréquenté des écoles turques. J’ai donc beaucoup d’amis turcs mais aussi beaucoup d’amis juifs. Du côté de mes parents ce sont surtout des amis juifs. L’été nous nous retrouvons dans un milieu juif à Büyükada. As-tu des projets liés au judéo-espagnol ? Je suis très motivée par l’apprentissage du judéo-espagnol. J’ai suivi le cours de langue et civilisation de l’université d’été et j’ai acheté le manuel de Marie-Christine Bornes Varol. Je compte consacrer beaucoup de temps à son étude. Je m’intéresse également au chant judéo-espagnol et j’espère pouvoir intégrer son étude dans mon mémoire universitaire. Comment vois-tu l’avenir de la communauté juive d’Istanbul ? La situation est très difficile en raison de la montée de l’antisémitisme. Toutes les minorités sont menacées à la fois du point de vue culturel et du point de vue de leur intégrité physique. Beaucoup de jeunes de ma génération envisagent d’émigrer également pour avoir une meilleure éducation et une vie plus confortable.

Un essai à transformer La troisième université d'été judéoespagnole organisée en juillet 2015 proposait pour la première fois cinq bourses d'études à de jeunes étudiants francophones intéressés par l'étude du judéo-espagnol. Cette première expérience a été un succès en créant des liens entre jeunes de différents pays à travers la culture judéo-espagnole. Nous remercions ici tous ceux qui ont soutenu ce projet et formons le vœu qu'il puisse se renouveler en 2017.

Ioana Nechiti avec Jenny Laneurie lors de l'université d'été judéo-espagnole 2015.

As-tu de la famille à l’étranger ? Ma famille est très dispersée entre l’Amérique et Israël mais nous avons peu de contacts. Quelle a été ta perception de l’université d’été ? L’université d’été m’a permis de mieux réfléchir à mon identité. J’ai découvert que d’autres personnes venant de pays très différents partageaient la même culture, avec un enracinement très profond et très ancien. Cela forme comme un club international de gens qui partagent beaucoup de points communs.

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Hommage à Dolly Benozio Modiano

Première présidente d’Aki Estamos – les Amis de la Lettre Sépharade Nous avons eu la grande tristesse de perdre notre chère amie Dolly Benozio, née Modiano, qui nous a quittés le mercredi 30 décembre 2015. Native de Salonique, elle a figuré parmi les fondateurs de notre association en 1998 et en a été la première présidente, pendant près de dix ans. Nous reproduisons dans ce numéro de Kaminando i Avlando dédié à sa mémoire, les nombreux textes d'hommage qui nous sont parvenus à l'annonce de sa disparition. Ils évoquent, chacun à leur manière, un aspect de sa personnalité attachante.

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Delizia (Dolly) Modiano en 1929. Photographe : Jacques Locker 56, rue du faubourg Montmartre à Paris. Collection Dolly Benozio. Photothèque sépharade Enrico Isacco.

Aux origines d'Aki Estamos, les Amis de la Lettre Sépharade L’appel téléphonique insolite que je reçus le matin du 25 décembre 1997 d’Antonio Diaz-Florian déclencha toute une série d’événements imprévus. Antonio, comédien sud-américain, locataire de la ville de Paris en son théâtre de l’Épée de Bois au sein de la Cartoucherie de Vincennes, féru de culture sépharade, nous proposait le prêt gracieux de son théâtre et de ses installations pour y offrir une grande fête sépharade.

Avec nos amis, nous nous réunissons dès le début de l’année 1998 pour organiser cette fête : un spectacle complet agrémenté d’un gigantesque buffet judéo-espagnol. Nos réunions fréquentes se tenaient chez Dolly dans son superbe et vaste appartement du boulevard Voltaire où elle ne manquait jamais de nous régaler de ses préparations traditionnelles saloniciennes. Nous avancions vers le printemps et, un jour, la collaboratrice d’Antonio m’appela, très gênée, pour me signifier « Antonio et moi sommes désolés mais la ville de Paris devant contracter une assurance

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Une année après l’autre, Dolly, freinant des quatre fers, acceptait tout de même sa reconduction. Jusqu’au jour où Jenny Laneurie, libérée de ses fonctions de secrétaire générale au sein du Comité français pour Yad Vashem, acceptât elle-même la présidence. L’empreinte joviale toujours cordiale de Dolly a marqué notre association. Je ne puis oublier notre voyage de groupe « Lettre Sépharade » à Salonique en compagnie de Dolly et d’une vingtaine d’autres lecteurs lorsque, sur sa demande, nous fîmes un crochet de quelques kilomètres au nord de la ville jusqu’à la bourgade de Veria où elle avait grandi et dont son père fut l’un des plus importants propriétaires immobiliers. Là, grâce à une complicité à la mairie, nous pûmes pénétrer dans la salle de classe restée ce qu’elle était en 1943 après les ultimes déportations : les sièges, les bancs d’école, les tables, les encriers incrustés dans le bois. L’émotion de Dolly fut largement partagée par tous.

Delizia (Dolly) Benozio lors d'un atelier de l'association Vidas Largas au Centre Rachi en 1992. Collection Dolly Benozio. Photothèque sépharade Enrico Isacco.

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particulière pour la journée en cause ne peut le faire au nom d’une personne privée ». Cela impliquait, pour nous, la constitution d’une association sous bénéfice de la loi 1901 sans but lucratif. L’un de nous se procura des statuts type dans le but de les déposer à la préfecture selon les obligations légales. ce qui fut fait le 16 avril 1998. Ces statuts précisent qu’est requise, au minimum, la présence d’un président, d’un vice-président et d’un trésorier. Ils nous faut donc, en peu de temps, remplir ce dossier et choisir les trois personnes prévues dans les statuts. J’ai beaucoup insisté auprès de Dolly Modiano, qui portait l’un des patronymes les plus prestigieux de Salonique, pour qu’elle accepte cette présidence. Les autres amis étaient du même avis et elle fut élue à l’unanimité. Le vice-président fut René Benbassat et le trésorier Maurice Hasson. La première fête de Djoha eut lieu le 25 juin 1998 et remporta un très grand succès puisqu’elle réunit plus de 600 personnes.

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Dolly a été enterrée à Lausanne, comme elle le souhaitait, le 5 janvier 2016 auprès de ses parents et de son frère Albert dit « Tico » du diminutif d’Albertico (le petit Albert) auquel elle resta si attachée. Jean Carasso N.B. : Et après tout, pourquoi ne pas le dire ? Je suis un peu Modiano, moi aussi, par mon arrièregrand-mère, épouse Matalon , elle-même fille Modiano de Salonique…

L'appartement de Dolly, phalanstère judéo-espagnol Kerida Dolly, mos deshatès la buena vida ! Tu es partie, chère Dolly et nous sommes tristes. Mais tu restes et resteras présente au sein d’Aki Estamos et en chacun de nous à bien des égards : nous gardons le souvenir de ta personnalité attachante et hors du commun, de ton caractère entier, souvent obstiné, mais aussi de ton sens de l’humour, de ton joli accent


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oriental, de ta générosité, du plaisir évident que tu prenais à nous réunir chez toi, plaisir qui était largement partagé. C’est dans l’appartement même que tu occupais alors boulevard Voltaire qu’est née notre association, Aki Estamos - les Amis de la Lettre Sépharade. L’idée de départ était d’organiser une fête judéoespagnole au théâtre de l’Épée de Bois, à la Cartoucherie de Vincennes. L’initiateur de ce projet, Jean Carasso, qui dirigeait seul La Lettre Sépharade, avait réuni un certain nombre de ses amis, parmi lesquels Bella Lustyk, René Benbassat, Sam Altabef, Shemtov Nathan et quelques autres, trente-trois au total (voir ci-contre la liste des fondateurs de l’association). En 1998, je ne te connaissais pas encore, Dolly. J’avais été amenée là par Vital (z’’l) et Madeleine Eliakim rencontrés alors à l’Inalco. C’est plus tard que j’ai su par quel incroyable périple à travers le Proche Orient tu avais pu échapper à la déportation massive des Juifs de Salonique. Tu as accepté, sur notre insistance, de conserver la présidence d’Aki Estamos – AALS pendant près de dix ans et tu as su, avec beaucoup de détermination, maintenir le bon cap contre vents et marées. Tu tenais à ce que l’association ne devienne pas une « multinationale », selon ton expression, mais qu’elle conserve son caractère de cercle d’amis proches les uns des autres. « Nous devons tout faire pour préserver la langue et la culture de nos familles » disaistu. À chacun des événements de l’association où tu étais présente, même après 2007, c’est toujours toi, d’ailleurs, qui ouvrais la séance avec des paroles de bienvenue en judéo-espagnol, la langue de ton enfance. Merci Dolly de nous avoir dirigés sur cette voie qui reste la priorité de l’association. Merci d’avoir su tisser entre nous des liens d’amitié solides. Tu as droit à toute notre reconnaissance. Tu as rejoint tes parents et ton frère Tico que tu aimais tant pour un repos bien mérité. À propos, dis-nous, qu’en est-il du Gan-Eden ? Jenny Laneurie Fresco

Fondateurs de l’association Aki Estamos – Les Amis de la Lettre Sépharade : Sam et Josette Altabef, Françoise Apiou Pardo, Gilda Arav, Mireille Baur, René et Esther Benbassat, Dolly Benozio, Georgette Borel Benador, Jean Carasso, Michel Chaoul, José et Alice Cohen, Estelle Dorra, Vital et Madeleine Eliakim, Paule Ferrand, Jo Gabizon, Maurice Hasson, Jenny et Jean-Yves Laneurie, Bella Lustyk, Mireille et Jean-Paul Mazoyer, Henry-Haïm Menir, Albert Modiano, Armand Nahmias, Shemtov Nathan, Mario Perez, Ginette Princ, Aure Recanati, Jo et Betty Saville.

L'humour et la foi en la vie Tu nous as quittés ma chère Dolly, une page importante de notre association vient de se tourner… et je me souviens ! Dolly, notre amie, notre pilier, sacrée petite bonne femme pleine d'énergie, de vitalité, de foi en la vie et d'humour ! Ton franc-parler ton accent si authentique et inimitable nous manquent ! Que de souvenirs ! Ces premières retrouvailles chez toi boulevard Voltaire en 1998 autour du raki, des borekitas, filikas et autres mezzes sont inoubliables ! Nous nous sommes retrouvés entre amis et ne nous sommes plus quittés ! Nous étions peu nombreux, mais sous l'impulsion de Jean Carasso, nous décidons de créer notre première fête de Djoha au théâtre de l'Épée de Bois et fondons à cette occasion cette belle association judéo-espagnole « Aki Estamos », moment unique de joie et de ferveur et tu seras notre présidente pendant près de dix ans. Aussitôt les idées fusent, nous répartissons les tâches et obtenons un succès exceptionnel, plus de six cents personnes nous rejoignent… Des artistes d'Israël, notamment Matilda Koen Sarano, viennent avec enthousiasme. Plusieurs fêtes de Djoha suivront, rendez-vous incontournables de notre monde judéo-espagnol retrouvé avec un succès inégalé…

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Delizia (Dolly) Modiano entre deux militaires juifs grecs engagés dans l'armée britannique en permission. Tel-Aviv.1943. Collection Dolly Benozio. Photothèque sépharade Enrico Isacco.

Tu nous as accueillis chaleureusement pendant des années, ton frère chéri Tico, souvent présent, avait toujours une histoire drôle à nous raconter, personnage plein d'humour que tu chérissais et que tu as dû retrouver, vous étiez tellement liés… Autres souvenirs aussi mémorables : des voyages en Turquie où tu nous servais de guide, y compris pour aller danser dans ces petits cafés des ruelles animées d'Istanbul… Hélas, parmi tous les fondateurs, beaucoup ont disparu aussi : (Vitaliko, Alain…) mais l'esprit de

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fraternité et d'amitié sont indélébiles et la transmission est en marche… Mon Moishe, est parti lui aussi… hélas ! Lui, « l'Ashkénaze/Judéo-espagnol » comme il disait, avait aussi retrouvé une famille et s'y sentait si bien… Avec affection et tristesse, ke tu alma repoze en Gan-Eden. Bellika komo me yamavas. Bella Lustyk


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L'accent de Dolly Dolly notre amie, s’en est allée. Nous n’oublierons jamais les premières réunions de l’association, parfois houleuses mais riches dans son appartement du boulevard Voltaire ; réunions qui se terminaient toujours, grâce à son talent, sa générosité, son humour, en un mot grâce à sa forte personnalité moderne, en échanges d’amitié autour d’un raki (un whisky pour Dolly), et de quelques borekas. Son délicieux accent oriental empli des pérégrinations de toute une vie, les dictons en judéo-espagnol et aussi en italien qu’elle citait, continueront à bercer notre mémoire. Dolly tu nous manques ! Françoise Apiou-Pardo

Tu continues à nous éclairer Gilda Arav, amie de la première heure, qui lui a été fidèle et lui a rendu de fréquentes visites jusqu’à ses tout derniers instants, évoque son caractère têtu et opiniâtre mais aussi sa grande générosité quand elle nous réunissait boulevard Voltaire. Elle se souvient surtout de l’amitié qui les unissait, avec sans doute parfois des désaccords, mais cela ne les empêchait pas de continuer à marcher côte à côte. « Alors Dolly, bonne route maintenant, dit Gilda. Je sais que tu es devenue une étoile et que tu continues à éclairer tout autour de toi . » Gilda Arav

La mémoire de Salonique Muy, muy kerida Dolly, Très très chère Dolly Mo la djugatès ! Tu t’es jouée de nous Te fuitès i mos deshatès uerfanos ! Tu es partie et tu nous as laissés orphelins. Agora kon ken vamos a avlar ? a riyir ? i mismo a péléar ? Maintenant avec qui allons-nous parler ? rire ? et même nous disputer ? Bever un wisky ? Komer endjuntès ? Boire un wisky, manger ensemble.

Ken mos va a kontar la vida de Salonik ? Qui va nous raconter la vie de Salonique ? La vida de los Benozio i de los Modiano ? La vie des Benozio et celle des Modiano ? De tu padre ke fue uno de los primeros asiguradores de Salonik ? De ton père qui fut l’un des principaux assureurs de Salonique ? I de su ermano, el doktor Vital Modiano ke fue el primer prezidente del CRIF dospues de la guerra ? Et celle de son frère, le docteur Vital Modiano qui fut le premier président du CRIF après la guerre. Lo ke empesimos kon Aki Estamos, los mansevos lo van a engrandeser. Ce que nous avons commencé avec Aki Estamos, les jeunes vont le développer. Al vermos en el otro mundo. À nous revoir dans l’autre monde. Adjile no ay ! Mais rien ne presse ! René et Esther Benbassat

Les fêtes de Djoha Matilda Koén Sarano, invitée par Aki Estamos à venir d’Israël pour participer le 24 juin 1999 à la deuxième fête de Djoha, se souvient : En el Djunio del 1999 ariví a Paris, envitada por la « Association Aki Estamos – Les Amis de la Lettre Sépharade » a la « Fiesta de Djohá ». Mi rolo era de kontar kuentos de Djohá en ladino. Además me mandaron un CD kon una kantiga en fransés, a la kuala yo tinía ke kompozar una parte final en ladino. Koza ke izi kon grande preokupasión. Ken me resivió al aeroporto fueron Jean Carasso i Dolly Benozio. Dolly tenía de azer la traduksión simultánea al fransés de los kuentos ke iva kontar yo. Después de la fiesta me iva akompanyar a azer un chiko djiro en Paris. La « Fiesta de Djohá », ke tuvo lugar en un ancho salon del teatro de l’Épée de Bois en la Cartoucherie de Vincennes, fue muy réushida. Ayá todo era sefaradí, múzika, kantigas, kuentos para grandes i chikos, las buena koza de komer de muestras kazas, todo kon grande amistad i alegría. Vino el kantante, KAMINANDO I AVLANDO .18 | 23 |


| FIGURES DU MONDE SÉPHARADE

Les ateliers de Vidas Largas

Delizia (Dolly) Modiano. Salonique 1928. Collection Dolly Benozio. Photothèque sépharade Enrico Isacco.

kantó su kantiga en fransés, i me envitó a meldar la última parte ke kompozí yo en ladino i ke tuvo muncho sukseso. Dolly izo la traduksión al fransés de los kuentos ke kontí en ladino sin muncha pasensia, ma al públiko les agradaron muncho. Al día salí kon Dolly a azer un djiro en Paris. En kaminando eya me demandó : « Sigún ti, kuantos anyos tengo ? » Yo la mirí i vidi una mujer aedada, ma no vieja, yena de enerjía i de umor. Le dishi : « Tienes 60 anyos. » Se metió a riyir : « Tengo 76 anyos ! » me disho. « Nasí en el 1922 en Salonik. Se de la famiya Modiano. En kaza avlimos siempre el ladino. Devemos azer de todo para konservar la lingua i la kultura de muestras famiyas. » Me disho : « No te keres merkar alguna koza de vistir ? », « Siguro ! Estó en Paris ! » le dishi. Entrimos en una butika. Avía ayá una jaket roz. Me la proví. Me plazió, ma estava endechiza. Me disho Dolly : « Merkatela. Te está muy bien ! ». Me la merkí i kada vez ke me la visto me viene al tino Dolly Benozio. Ke su alma repoze en paz en Gan-eden. Matilda Koén Sarano

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Chère Dolly, Je n'arrive pas à parler de toi, comme si tu n'existais plus. Ta disparition nous a surpris, si grande est notre certitude de pouvoir poursuivre notre chemin de vie, en compagnie des figures familières qui nous entourent. Je t'ai connue, il y a déjà de nombreuses années, à Vidas Largas, qui à l'époque tenait ses réunions au Centre Rachi de Paris. Je me souviens surtout des déjeuners auxquels tu venais, accompagnée de ton mari. Et puis, un jour, des années plus tard, nous sommes devenues plus proches. Que dire de plus, sinon que tu nous manques à tous. Et que je regrette de n'avoir pas pu être encore plus présente auprès de toi, les derniers temps. En Gan-Eden ke repozes, kerida Dolly. Meri Badi

Les plus grandes joies de Dolly Après avoir appris la très triste nouvelle du « départ » de Dolly, notre amie Françoise ApiouPardo a envoyé à son fils Gérard Benozio un court message « pour lui dire notre tristesse et combien la personnalité de Dolly nous a marqués ». Voici le très gentil mot qu'il nous a envoyé et qui fera peut-être du bien à ceux qui se sont sentis peinés de la laisser partir en Suisse sans avoir pu, dans un premier temps, lui rendre hommage*. «Merci à toutes et à tous pour votre soutien en ce moment difficile. Maman a sans doute connu ses plus grandes joies avec vous dans le cadre de Aki Estamos. Avec toutes mes amitiés. » Gérard * Un office à la mémoire de Dolly a été organisé le 2 février en la synagogue Don Isaac Abravanel à l’occasion des shloshim.


EL KANTONIKO DJUDYO |

El kantoniko djudyo

La ijika i los siete ermanos

La jeune fille et les sept frères

In Matilda Koen-Sarano Konsejas i Konsejikas del Mundo Djudeo-espanyol Éditions Kana, Jerusalem, 1994.

La jeune fille qui cherche ses frères est l’un des contes merveilleux les plus répandus en Europe et bien au-delà. Il porte le n° 451 dans la typologie internationale des contes d’Aarne-Thompson. Il comporte des motifs un peu différents selon les pays mais les lignes principales de la narration ne changent pas. Le recueil des frères Grimm ne comprend pas moins de trois versions du récit : Les douze frères ; Les sept corbeaux ; Les six frères cygnes. Pour une analyse comparative de ce conte-type, on se référera à l’ouvrage de Nicole Belmont, Poétique du conte, Essai sur le conte de tradition orale. Gallimard. 1999.

A

via una mujer ke parió siete ijos. Kada vez le parisía ke ya va parir ija, aval 1 el Dio no le kiría dar. Eya kiría ija. Después de los siete ijos parió ija. Ansina se l’izieron ocho kriaturas. Esta ija era muy bien mirada. Los ermanos la kirían bien, i eya era muy amistoza de los ermanos. Kada noche se huía a ver si stan kuvijados, si keren agua, si vinieron kansados, si se kitaron las kondurias. Los kiría muncho bien. I ya s’izo grande. Una noche sta mirando ke la luz de la kamareta de los ermanos st’amatada. « Guay ! » disho. Vido ke no ay kibrites 2. Salió ahuera, miré d’aki, miró d’akí, vido enfrente una luzizika.

Il était une fois une femme qui avait mis au monde sept garçons. Chaque fois il lui semblait qu’elle allait donner naissance à une fille, mais Dieu ne voulait pas lui en donner malgré son désir. Après avoir eu sept fils, elle eut finalement une fille. Elle avait eu ainsi huit enfants en tout. Cette jeune fille était très bien soignée. Ses frères l’aimaient et elle avait beaucoup d’affection pour eux. Chaque soir elle allait voir s’ils étaient bien couverts, s’ils désiraient de l’eau, s’ils revenaient fatigués, s’ils enlevaient leurs chaussures. Elle les aimait beaucoup. Elle devint grande. Une nuit elle vit que la lumière de la chambre de ses frères s’était éteinte. « Les

1. Aval : (en

ebreo) : ma.

2. kibrites : (del

turko : kibrit) : espirtos.

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| EL KANTONIKO DJUDYO

3. damlá : (en

turko : damla) : gota. 4. giborim : (en

ebreo) : fuertes.

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Disho : « Agora me vo ay, demando un kibrit i asiendo, para ke mis ermanos tengan luz a la kamareta. » Se hue ayi. Ken amorava en esta kaza ? Una viejizika ke era ichizera ! Ama la ijika no save nada. Le disho : « Dame un kibrit, ke kero asender luz para mis ermanos. Sta skuridad ! » La vieja le dio kibrites i le dio una redumika d’agua. Le disho : « Echales una damlá  3 en kada unya del pie. Es bueno ! Para ke se agan giborim 4 ! » Eya ke save ? Tomó la agua, asendió la luzizika, les echó una damlá a la unyas de kada uno. A la demanyana s’alvanta… s’izieron kodreros !! « Me !… Me !… Me !… » « Guay ! » disho, « Tala echa ke izi ! La vieja es ichizera ! Afuyí ! Kaminá kon mi, antes ke venga eya i vos koma ! » Korre eya, korren eyos… onde se hueron ? Arivaron a un palasio irmozo. D’arriva stan sakudiendo migas. « Addió Viní ! Viní ! Komé de las migas ! Kualo vamos azer ? » Tomó, les dio : « A ti una… A ti una… A ti una… » El garsón sta mirando d’arriva i sta viendo ke una ijika sta dando migas a los kodreros. Se kedó mirando… mirando… Le disho el ijo del rey : « Ke stas mirando ? » Le disho el garsón : « Ven, mira ke maraviya ! Siete kodreros i una ijika kun eyos, i eya les sta dando a kumer lo ke sakudi de la meza ! » S’abokó el ijo del rey, sta mirando una ijika muy ermoza, sta viendo komo los sta abrasando a los kodreros i les sta diziendo : « Komé ! Yo me lo kulpi ! » I sta yorando. L’ijo del rey abashó abashó, la vido, disho : « Kualo : tú te lo kulpates ? » « Si ! Yo me lo kulpí ! S’amató la luz de la kaza. Me hui a bushkar un poko de luz… un kibrit, dos… Una vieja me dio un poko de agua, ke les eche a las unyas. Na, los izi kodreros ! I agora va vinir eya, me los va kumer ! » « Ven arientro ! » le disho el ijo del rey. Le dio un magazén, los mitió ayi al kodreros i la tumó an eya. Le disho : « Yo me vo kazar kon ti. Kero ver

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pauvres ! » dit-elle. Elle s’aperçut qu’il n’y avait pas d’allumettes. Elle sortit, regarda par ici, regarda par là et vit en face une petite lumière. Elle se dit : « Je vais aller là-bas demander une allumette pour que mes frères aient de la lumière dans leur chambre. » Elle se rendit là-bas. Mais qui vivait dans cette maison ? Une petite vieille qui était une sorcière ! Mais la jeune fille n’en savait rien. Elle lui dit : « Donne-moi une allumette, je veux faire de la lumière pour mes frères. Ils sont dans le noir ! » La vieille lui donna des allumettes et une fiole d’eau en lui disant : « Jette-leur une goutte sur chaque ongle de pied. C’est bon pour qu’ils deviennent robustes ! » Qu’est-ce qu’elle en savait ? Elle prit l’eau, alluma la petite lampe et jeta sur les ongles de chacun une goutte d’eau. Le matin elle se leva… ils étaient devenus des agneaux ! « Bééé ! Bééé ! Bééé ! » « Pauvre de moi ! » dit-elle, « Qu’est-ce que j’ai fait ? La vieille est une sorcière ! Enfuyez-vous ! Venez avec moi avant qu’elle ne vienne vous manger ! » Elle court, ils courent… où vont-ils ? Ils arrivent devant un beau palais. D’en haut on jetait des miettes de pain. « Mon Dieu ! Venez ! Venez ! Mangez des miettes ! Qu’allons-nous faire ? » Elle en prit et les leur donna : « Une pour toi… une pour toi… une pour toi… » Un garçon regardait d’en haut et il vit qu’une jeune fille donnait des miettes aux agneaux. Il ne détachait pas ses yeux d’elle… Le fils du roi lui dit : « Que regardes-tu ? » Le garçon lui dit : « Viens, regarde quelle merveille ! Sept agneaux et une jeune fille avec eux qui leur donne à manger les restes de la table ! » Le fils du roi se pencha, il vit une jeune fille très belle et la façon dont elle embrassait les agneaux en leur disant : « Mangez ! Tout ça est de ma faute ! » Et elle se mit à pleurer. Le fils du roi descendit, la vit et lui dit : « Comment ! De quoi serais-tu coupable ? » « Oui je suis coupable ! La lumière de la maison s’est éteinte. Je suis allée chercher un peu de lumière… une ou deux allumettes… Une vieille m’a donné un peu d’eau pour que je la jette sur les ongles. Et voilà,


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komo va vinir esta vieja i se los va kumer ! » La ijika se kazó kon el ijo del rey, parió un ijiko i el moso lo ivava al ijiko a kaminar al bodre de la mar. El ijo del rey s’izo rey. Un dia, eya asentada en la ventana, vido ke sta viniendo la vieja. La madré del rey la suvió arriva. Un tiempo a las viejas les azían muncha unor. Eya kualo v’azer ? No kere entrar al salón, ke la miri. Ya save ke eya vino mahsús 5 pur eya. Vino la vieja, disho : « Aki no tenésh una ijika ? Una nuvyizika mueva ? » Disho la madré del rey : « Sí, tenemos la ke kazó mueva. » La yamaron, aval eya no kijo vinir. Hue la madré del rey, la tomó, l’asentó al lado la vieja. Vino la vieja, disho : « Ven ! Te vo bindizir ! » Disho eya : « No kero ke me bindigas ! » La vieja le tomó por fuersa la kavesa, komo ke la sta bindiziendo. Aval no es bindiziendo ke la sta. Le sta mitiendo alfinetes en la kavesa. Le mitió una, dos, très… siete alfinetes i la izo palomba. I eya aboló. La madré del rey s’enkantó komo la izo palomba. Pishín le gritó : « Arremata ! Vate d’en kaza ! » La ‘charon a la vieja. Por aki vino el rey, disho : « Kualo es ? No sta mi mujer ! » La madré se sta spantando de kontarle, pork’eya lo kulpó. Al ijiko lo yevavan kada’l dia al bodre de la mar a kaminar. Abashava la palomba, lo bizava a la kara, le kitava sangre kun el piko, dizía : « Komo sta mi ijo ? Komo stan mis ermanos ? » i s’abolava. I ansina kada día. Un día viene el padre del ijiko, lo veye areskunyado. Dizi al moso : « Ke l’akontesió a esta kriatura ? Onde te las stas yevando ? » Le disho el moso : « Te vamos a kontar la verdá. Delantre del rey mintiras no podemos avlar. Ansina i ansina pasa la koza. Al lado de la mar mos asentamos ; una palomba abasha i dizi : – Komo stan mis ermanos ? Komo sta mi ijo ? – Lo beza, le da akí, le da ayí, s’abola. Aval ken es eya no savemos. »

je les ai changés en agneaux ! Et maintenant elle va venir et me les manger ! » « Viens à l’intérieur ! » lui dit le fils du roi. Il lui offrit une grange, ils y installèrent les agneaux et il prit la jeune fille avec lui. Il lui dit : « Je vais me marier avec toi. J’aimerais bien voir comment cette vieille viendra et les mangera ! » La jeune fille épousa le fils du roi et mit au monde un petit garçon qu’un serviteur emmenait se promener au bord de la mer. Le fils du roi devint roi. Un jour qu’elle était assise à la fenêtre, elle vit venir la vieille. La mère du roi la fit monter. En ce temps-là on faisait grand cas des personnes âgées. Elle ne savait que faire. Elle ne voulait pas entrer dans la salle de réception de peur que la vieille ne la voie. Elle savait qu’elle venait spécialement pour elle. La vieille vint et dit : « Ici, n’avez-vous pas une jeune fille ? Une toute jeune mariée ? » La mère du roi répondit : « Si, nous avons notre jeune mariée ! » Ils la firent appeler mais elle ne voulait pas venir. La mère du roi vint, la prit et la fit asseoir à côté de la vieille. La vieille s’approcha et lui dit : « Viens ! Je vais te bénir ! » Elle lui répondit : « Je ne veux pas que tu me bénisses ! » La vieille lui prit de force la tête en faisant mine de la bénir. Mais ce n’était pas une bénédiction qu’elle faisait. Elle lui mettait des épingles dans la tête. Elle lui en mit une, deux, trois… sept épingles et la transforma en colombe. Et la colombe s’envola. La mère du roi fut surprise de la façon dont elle la changea en colombe. Elle lui cria d’un coup : « Arrête ! Va-t’en de la maison ! » Et l’on chassa la vieille. Le roi arriva sur ces entrefaits et dit : « Qu’est-ce qui se passe ? Ma femme n’est pas là ! » La mère eut peur de tout lui raconter car elle se sentait coupable. On emmenait chaque jour le jeune fils se promener au bord de la mer. La colombe descendait, lui embrassait le visage et l’égratignait avec son bec ; elle disait : « Comment va mon fils ? Comment vont mes frères ? » Et elle s’envolait. Et ainsi chaque jour.

5. mahsús : (en turko: mahsus) : ekspresamente.

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6. askeres : (del turko: asker) : soldados.

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Disho el rey : « Vo ir yo ! » Se hue al otro día, ivaron a la kriatura, i él sta asintado kon la madre i kon la kriatura al bodre de la mar. Na ke la palomba ya vino. Pishín lo bizó al ijo, le disho : « Komo stas, mi ijo ? Komo stan mis ermanos ? Komo sta mi marido ? » Aval eyos ya disheron ke kuando la palomba va dizir por la tresera vez : « Komo mis ermanos ? », ke es ke se v’abolar, él la va anferrar. El rey mitió la mano, l’anferró. Disho : « Komo de palomba ke avla ! » La empesó a palpar d’akí, a palpar d’ayí, vido ke onde ay kaveyos, ay alfinetes. Le kitó una, le kitó dos, le kitó tres. Kuando le kitó las siete, la palomba se izo una mujer. Le disho el rey : « Komo viene esto ? » Le disho eya : « Tu lo kulpa ! Vino la vieja… la ichizera… eya la deshó vinir, la vieja m’izo esto i esto. » Disho : « Agora korre, va salva mis ermanos ! Ken save si eya ya no intró arientro el magazén ! I… pishin… anférrala i kémala ! » El rey tumó pishin askeres 6 : tumó mosos, i hueron pishín al magazén, kitaron los kodreros. Bushkó d’akí, bushkó d’ayí, la toparon a la vieja. Pishín l’ataron kun kuedra, mitieron lenya. Disheron : « Todo el ke kere bien al rey, ke traya un pedaso de lenya ! » Disho el rey : « Atalde pishín la boka para ke no avle, porké puede azer un ichizo ! ». Antes de kemarla le disho el rey : « Dame un poko d’agua, para azer los kodreros buenos. Te vo soltar ! ». L’avló mintiras. Vino eya, le dio una redomika, i la ija les echó un poko d’agua a kada uno, i eyos se izieron otra vez mansevos. Le ataron la boka a la ichizera, la echaron al huego i la kemaron. Le disho el rey a la mujer : « Ven en kaza ! » Le disho eya : « No ! Si no me traes un poko de siniza d’eya, no me vo ! » Pishín hue el rey i le trusho un poko de siniza, i se hueron en kaza. Vinieron los siete ermanos ond’el rey. Disho eya : « Na, agora ya estásh mansevos. Onde kerésh, andavos ! »

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Un jour le père vint voir son fils et le vit égratigné. Il dit au serviteur : « Qu’est-il arrivé à cet enfant ? Où l’emmènes-tu ? » Le serviteur lui dit : « Nous allons te dire la vérité ! Devant le roi nous ne pouvons pas dire des mensonges. Cela s’est passé ainsi. Nous nous asseyons au bord de la mer ; une colombe descend et dit : « Comment vont mes frères ? Comment va mon fils ? » Elle l’embrasse d’un côté puis de l’autre et s’envole. Mais qui est-elle ? Nous ne le savons pas. » Le fils du roi dit : « Je vais y aller ! » Le jour suivant, il s’y rendit. Ils emmenèrent l’enfant et il s’assit avec sa mère et l’enfant au bord de la mer. Voilà que vient la colombe. Aussitôt elle embrasse son fils et lui dit : « Comment va mon fils ? Comment vont mes frères ? Comment va mon mari ? » Mais on lui avait déjà dit que quand la colombe dirait pour la troisième fois : « Comment vont mes frères ? » elle serait sur le point de s’envoler. Le roi mit alors la main et l’attrapa. Il dit : « Qu’est-ce que c’est que cette colombe qui parle ! » Il commença à la palper ici et là et s’aperçut que dans ses cheveux il y avait des épingles. Il en retira une, il en retira deux, il en retira trois. Quand il eut retiré la septième, la colombe redevint une femme. Le roi demanda : « Comment est-ce arrivé ? » Elle lui dit : « C’est de ta faute ! La vieille est venue… la sorcière… elle l’a laissée venir, la vieille m’a fait ceci et cela. » Elle dit : « Maintenant cours, va sauver mes frères ! Qui sait si elle n’est pas déjà entrée dans la grange ! Et… vite… attrape-la et brûle-la !  » Le roi rassembla vite quelques soldats : il prit des serviteurs et ils allèrent vite à la grange, ils firent sortir les agneaux. Ils cherchèrent de tous côtés et trouvèrent la vieille. Vite ils l’attachèrent avec une corde et disposèrent du bois. Ils dirent : « Que tous ceux qui aiment le roi apportent un bout de bois ! » Le roi dit : « Bâillonnez-lui vite la bouche afin qu’elle ne parle pas, car elle pourrait jeter un sort ! » Avant de la brûler le roi dit : « Donne-moi un peu d’eau pour guérir les agneaux ! Je te laisserai t’en


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Vino, disho el rey : « No ! Ke moren aki kon mozotros. Kada uno ke tome akeya ija ke kere. » Eya kedó kon el rey, i eyos se kazaron kon las ijas ke kijeron. Eyos tengan bien i mozós también.

Djohá i los ladrones Djoha et les voleurs Djohá tinía una kaza yena de mobles i de ropas. Un día salió a merkar kozas, i kuando tornó vido ke vinieron ladrones, ke están tomando la ropa toda i la estan tashiriyando 1 afuera. Apanyó i él una kolcha, i se metió i él a tashiriyar kon los ladrones. Se maraviyaron los ladrones i le demandaron : « Ke estás aziendo ? » « Una vez ke me estásh tashiriyando las kozas, m’iré i yo onde me las estásh yevando ! » les respondió Djohá.

aller ! » Il lui racontait des mensonges. Elle lui donna une fiole, la jeune fille jeta un peu d’eau sur chacun d’eux et ils redevinrent à nouveau de jeunes hommes. Ils bâillonnèrent la bouche de la sorcière, la jetèrent dans le feu et la brûlèrent. Le roi dit à sa femme : « Viens à la maison ! » Elle lui dit : « Non ! Si tu ne m’apportes pas un peu de ses cendres, je ne viendrais pas ! » Le roi lui apporta vite un peu de cendres et ils s’en allèrent à la maison. Les sept frères se rendirent chez le roi. Elle dit : « Bon, maintenant vous êtes des jeunes hommes. Allez où vous voulez ! » Le roi vint et dit : « Non ! Qu’ils restent vivre ici avec nous. Que chacun d’eux prenne la jeune fille qu’il voudra. » Elle demeura avec le roi et ils épousèrent les jeunes filles de leur choix. Qu’ils vivent en paix et nous aussi.

Djoha avait une maison pleine de meubles et de marchandises. Un jour il sortit acheter des choses et quand il revint, il vit que des voleurs étaient venus et qu’ils étaient en train de prendre toutes les marchandises et de les mettre dehors. Il attrapa une couverture de lit et il se mit lui aussi à transporter les affaires avec les voleurs. Ceux-ci s’étonnèrent et lui demandèrent : « Que fais-tu ? » « Puisque vous emportez mes affaires, j'irai là où vous les transportez ! » leur répondit Djoha.

1. Tashiriyando : (del turko, taşimak) transportando.

Kontado por Roza Salinas. 1984. Nasió en Turkía. Entrevistada en el ospital de Balat en Estambol en djulio 1984). In Djoha ke Dize ? Kuentos populares Djudeo-Espanyoles. Matilda Koen-Sarano. Éditions Kana, Jerusalem, 1991.

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| PARA MELDAR

Para Meldar Minuit au Pera Palace. La naissance d’Istanbul Charles King traduit par Odile Demange Payot. Janvier 2016 ISBN : 978-2228914352

En partant de l’histoire d’un hôtel prestigieux, le Pera Palace, ouvert en 1892 et devenu, pendant plusieurs décennies, le centre de la vie mondaine, diplomatique et politique d’Istanbul, l’auteur, professeur à l’université de Georgetown, Washington D.C., parcourt, grâce à une documentation impressionnante, toute l’histoire de la ville et, au-delà, celle de l’Empire ottoman finissant et de la République turque naissante. Cet ouvrage intéressera les lecteurs de Kaminando i Avlando, en particulier parce que plusieurs chapitres sont consacrés à la communauté juive stambouliote et surtout au passage par Istanbul de nombreux réfugiés d’Europe orientale pendant la Deuxième Guerre mondiale. Après l’arrivée au pouvoir d’Hitler, la Turquie accueille plusieurs universitaires prestigieux allemands interdits d’enseigner par les lois raciales. La République avait récemment créé son premier établissement d’enseignement supérieur de type occidental : l’université d’Istanbul. Des professeurs germanophones en occupent les principales chaires avec l’aide d’interprètes ; | 30

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« L’enseignement turc, écrit le principal quotidien d’Istanbul, a enfin rejoint le monde occidental ». Depuis la fin de la Première Guerre mondiale, Istanbul est une ville d’accueil où vainqueurs et victimes se côtoient, Russes blancs et trotskistes par exemple. À côté des professeurs juifs réfugiés, un millier de citoyens allemands sont établis dans la ville. Un grand nombre d’entre eux sont des nazis actifs. Ils ont reçu instruction de ne commercer qu’avec de purs « aryens ». L’hôtel Totaklian, lui aussi prestigieux, où se déroulent souvent de grandes fêtes et mariages mondains, est dirigé par un Autrichien pro-nazi qui, pour célébrer l’Anschluss, fait flotter sur sa façade un grand drapeau à croix gammée. Les Juifs stambouliotes décrètent, à leur tour, un contre boycott : les affaires de Totaklian s’effondrent, au profit des hôtels concurrents, le Pera Palace en particulier. Au printemps 1939, Joseph Goebbels visite Istanbul et loge au Pera Palace. S’est-il contenté d’admirer les mosaïques de Sainte Sophie et d’acheter des tapis au Grand Bazar chez l’un des rares marchands « aryens » ?


PARA MELDAR |

Restée neutre pendant la Seconde Guerre mondiale, la Turquie pourrait être un lieu de transit pour les rares Juifs ayant réussi à quitter l’Europe occupée et souhaitant se rendre en Palestine sous mandat britannique. Mais des difficultés majeures apparaissent très vite. D’une part, la Turquie, pour préserver sa neutralité, doit garder un équilibre, souvent acrobatique pour ne mécontenter ni les Allemands ni les Anglais ; elle craint, par ailleurs, que les réfugiés ne s’installent durablement dans le pays et ne constituent une nouvelle « minorité » alors que le traité de Lausanne a éliminé la plus grande partie des « minoritaires » et que la République turque s’affirme composée de citoyens tous égaux. D’autre part, en 1939, le gouvernement britannique a publié un Livre blanc plafonnant le nombre d’immigrants juifs en Palestine à un total de 75 000 pour les années 1940-1944. C’est pendant l’hiver 1941-1942 que se produit le drame du Struma. Bien que la Roumanie soit l’alliée de l’Allemagne, la législation antisémite

n’y est pas, à cette époque, aussi contraignante qu’elle le deviendra dans les années suivantes. Près de 800 Juifs obtiennent l’autorisation de quitter le pays. On aménage pour les embarquer, un bateau à voiles reconverti, ayant servi jusque-là au transport de bétail et on l’équipe d’un moteur récupéré sur la carcasse d’un remorqueur coulé. La traversée, en plein hiver, de la mer Noire, de Constantza à Istanbul est éprouvante. Le Struma jette l’ancre sur le Bosphore, drapeau jaune de quarantaine hissé au haut du mât. Les autorités turques refusent de laisser les passagers mettre pied à terre. Les Britanniques n’autorisent pas le navire à gagner Haïfa à cause des strictes limitations assignées à l’immigration juive. Des Juifs stambouliotes arrivent à faire passer des messages et à envoyer aux passagers vivres, vêtements chauds et couvertures. Quatre Juifs roumains sont tout de même autorisés à quitter provisoirement le navire : ils intercèdent auprès du consulat britannique et de l’Agence juive pour la

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| PARA MELDAR

Palestine et obtiennent finalement que les enfants de 11 à 16 ans se trouvant à bord, assez grands pour voyager seuls mais trop jeunes pour constituer une menace pour qui que ce soit, reçoivent les visas nécessaires pour débarquer à Haïfa. Retards administratifs, instructions et contre instructions se succèdent quand, soudain, le Struma reçoit l’ordre de quitter Istanbul, de retourner en mer Noire et de gagner un port bulgare ou roumain. Le moteur ne peut redémarrer et le navire dérive lentement. Sur des draps accrochés au bastingage, les passagers ont inscrit, en caractères visibles du rivage : « Sauveznous ». À l’aube du 24 février 1942, une explosion brise le navire en deux. Sur les six Bulgares membres de l’équipage et les 785 Juifs roumains, y compris les quelques dizaines d’enfants autorisés à débarquer à Haïfa, il y aura un seul survivant, recueilli par un navire de sauvetage turc. Un certain temps après le drame, on comprit ce qui s’était passé : le Struma avait été pris pour cible par un sous-marin soviétique qui avait reçu l’ordre de s’attaquer à tous les bâtiments qui naviguaient en mer Noire pour rendre impossible toute aide au profit de l’Allemagne ou des alliés. Quelques jours après la catastrophe, le journal germanophone d’Istanbul publie une déclaration officielle du Premier ministre turc : les autorités avaient fait tout leur possible pour éviter la regrettable affaire du Struma mais il fallait bien comprendre que la Turquie ne pouvait pas servir de patrie de substitution ni « de refuge aux indésirables ». Le Premier ministre en profite pour congédier les employés juifs de l’agence de presse nationale turque sous prétexte qu’ils avaient fait de la propagande juive en relatant le drame. La catastrophe du Struma provoque une vive émotion dans le monde. D’autres accidents analogues avaient déjà eu lieu, entraînant eux aussi la mort de plusieurs dizaines de Juifs réfugiés, mais le naufrage du Struma est à la fois le plus grave et le plus démonstratif de la conjonction des complexités administratives, de l’inertie volontaire turque et de l’indéniable hostilité britannique. Les ÉtatsUnis viennent d’entrer en guerre. Une association

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se constitue à New York pour faire pression sur le gouvernement américain afin qu’il vienne en aide aux réfugiés juifs. Le président Roosevelt désigne à cet effet un représentant en Turquie. L’ambassadeur américain à Ankara, lui-même juif, le représentant de l’Agence juive pour la Palestine, le délégué apostolique, Mgr Angelo Roncaldi, le futur Jean XXIII, jouent un rôle important pour faciliter le passage en Turquie et l’arrivée en Palestine de réfugiés juifs. De 1942 à 1945, une dizaine de bateaux transportant des réfugiés juifs ont pu atteindre le Bosphore ; leurs passagers ont été en général conduits en train spécial en Palestine. Un accident analogue à celui du Struma s’est néanmoins produit – torpillage par un sous-marin soviétique – et a causé la mort d’une centaine de réfugiés. Au total, 4127 Juifs sont arrivés par mer à Istanbul. D’autres ont pu atteindre la ville par train ou par de petites embarcations de fortune. Environ 13 000 Juifs purent rejoindre la Palestine ou d’autres destinations en passant par la Turquie. « Les chiffres de l’immigration, écrit le délégué de l’Agence juive en faisant le bilan de son action, ne sauraient se comparer au sort tragique des Juifs dans les pays occupés par l’ennemi, mais je dois dire que c’est un miracle que ce petit nombre lui-même ait pu échapper à l’enfer ».

Henri Nahum Remarque : Le livre de Charles King traite évidemment aussi de l’impôt sur la fortune (varlık vergisi) qui, en 1942, taxe de manière extrêmement inégale les Turcs musulmans et les « minoritaires », juifs en particulier, malgré l’affirmation maintes fois répétée d’égalité complète entre tous les citoyens turcs. Ce sujet a été longuement développé dans l’ouvrage de Rifat N. Bali analysé dans le numéro 11 de Kaminando i Avlando (octobre – novembre – décembre 2014) (p.30-32). Nous n’avons pas cru devoir y revenir ici.


Las komidas de las nonas

KAVÉ TURKA Café turc

Ingredientes para 4 personas – 1 djizvé mediano de agua – 4 kucharikas de kavé molida fino – 4 kucharikas de asúkar

Preparasión Se aze buyir la agua kon la asúkar.

Un service à café plaqué en argent réalisé pour le sultan Abdul Hamid II (1876-1909) par l'orfèvre parisien Marie-Amélie Cardeilhac vers 1905. Collection privée.

Se kita un poko de agua buyendo en un fildján i se mete de muevo el djizvé sovre la lumbre.

Ingrédients pour quatre personnes

Se mete adientro la kavé i se mezkla.

– Quatre petites cuillères de café finement moulu.

Kuando la kavé está suviendo, se kita el djizvé de la lumbre i se echa un poko de kavé kon la eskuma en un fildján.

– Quatre petites cuillères de sucre.

Se adjusta en el djizvé la agua ke metimos de aparte. Se mete el djizvé otra vez a la lumbre i se aze buyir la kavé de muevo. Se desparte la kavé en los fildjanikos i se mete un poko de eskuma metida a parte en kada uno

– Une cafetière turque à demi-pleine d'eau.

Préparation Faire bouillir l'eau avec le sucre. Verser un peu de l'eau bouillante dans une tasse et remettre la cafetière sur le feu. Mettre le café et remuer. Quand le café monte, retirer la cafetière du feu et verser un peu du café avec la mousse dans une tasse à café. Ajouter dans la cafetière l'eau mise de côté. Remettre la cafetière sur le feu et faire bouillir le café à nouveau. Répartir le café dans les petites tasses et ajouter un peu de la mousse mise de côté dans chacune d'entre elles.

In Gizar kon gozo de Matilda Koén-Sarano en collaboration avec Liora Kelman. Editorial S. Zack. Jérusalem. Israël. 2010.


Directrice de la publication Jenny Laneurie Fresco Rédacteur en chef François Azar Ont participé à ce numéro Laurence Abensur-Hazan, Françoise Apiou-Pardo, François Azar, Gilda Arav, Meri Badi, René et Esther Benbassat, Gérard Benozio, Jean Carasso, Avishaï Cohen, Corinne Deunailles, Matilda Koen-Sarano, Jenny Laneurie Fresco, Bella Lustyk, Henri Nahum. Conception graphique Sophie Blum Image de couverture Avishai Cohen lors du concert donné au Brosella Folk et Jazz à Bruxelles le 11 juillet 2010. Photo : Gauthier Vandemoortele. Impression Caen Repro ISSN 2259-3225 Abonnement (France et étranger) 1 an, 4 numéros : 40€ Siège social et administratif Maison des Associations Boîte n° 6 38 boulevard Henri IV 75 004 Paris akiestamos.aals@yahoo.fr Tel : 06 98 52 15 15 www.sefaradinfo.org www.lalettresepharade.fr Association Loi 1901 sans but lucratif n° CNIL 617630 Siret 48260473300030 avril 2016 Tirage : 1500 exemplaires

Aki Estamos, Les Amis de la Lettre Sépharade remercie La Lettre Sépharade et les institutions suivantes de leur soutien

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