Magazine septembre 2018

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Association Professionnelle Nationale Militaire

Gendarmes & Citoyens LE Magazine

Double résidence - défiscalisation Témoignage d’un « presque suicidé », Une justice...juste, Des étrangers bien protégés, Le mot des vice-présidents…

N° 107 - SEPTEMBRE 2018 - AG&C®


Permanence téléphonique AG&C Vous êtes toujours plus nombreux à nous contacter pour obtenir des renseignements, des conseils, de l’aide, ou tout simplement une oreille attentive sans jugements et faux semblants. Si l’équipe AG&C s’en félicite, car cela démontre que nos méthodes sont les bonnes, que notre utilité n’est plus à démontrer, cela génère néanmoins beaucoup de travail en plus pour les gendarmes de terrain que nous sommes. Alors n’hésitez pas à nous contacter via ce numéro unique, un membre de l’équipe AG&C est toujours à votre écoute ! 0 986 453 008 02


L’édito Ce mois ci, le magazine vous offre un dossier complet sur la problématique de la double résidence, sujet qui intéresse de plus en plus de militaires et leur famille. En effet, beaucoup d'entre nous font le choix d'acquérir un bien et d'y installer leur famille, et lorsqu'une mutation intervient, ils n'ont pas d'autre choix que se retrouver en célibat géographique, pour conserver l'emploi du conjoint. Vous trouverez dans ce dossier toutes les explications nécessaires qui permettent dans certains cas de bénéficier de réductions d'impôts non négligeables. L'actualité c'est aussi malheureusement la perte de deux camarades par acte d'autolyse sur le mois écoulé. Depuis le début de l'année, les chiffres sont alarmants. Un gendarme nous a communiqué un témoignage poignant à ce sujet. Nous avons décidé de le publier pour mieux faire appréhender la spirale infernale qui peut conduire un militaire à mettre fin à ses jours. Pour terminer, vous pourrez apprécier une analyse fort judicieuse d'un de nos membres du Conseil d'Administration sur le sujet de la liberté d'expression. Un sujet semblant plus léger, et pourtant, si important. Je vous souhaite à toutes et tous une bonne lecture, et j'en profite pour vous rappeller que sans adhérents, nous ne sommes rien. N'hésitez pas à venir nous rejoindre et à contruire ainsi votre avenir. Le Maréchal des logis chef Thierry GUERRERO Président de l'association

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Le sommaire 2 – Contactez-nous, n’hésitez plus ! 3 – L’édito du président 6 – Le mot des vice-présidents Mdlc Lionel DELILLE Gnd Ludovic LACIPIERE 8 – « Salut les Terriens » AG&C dépose plainte 10 – La défiscalisation au titre de la double résidence 14 – Témoignage d’un « presque suicidé »... 24 – Tribune libre : La liberté d’expression Des étrangers bien protégés ! Une justice… juste ! 30 – Nous rejoindre ! 31 – Permutations Gendarmerie

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LE MAGAZINE APNM GENDARMES ET CITOYENS Quartier BETEILLE Bâtiment 1 - Appartement 5 33270 BOULIAC

Directeur de publication Jérémy Langlade Comité de rédaction Le conseil d’administration Des membres volontaires Rédacteur en chef CNE ER Jean-François CHARRAT Conception graphique Maquette - Jérémy Langlade Photos - Médiathèque AG&C, Images et photos internet Couverture - Montage AG&C Dépôt légal - Reproduction autorisée dès parution NOUS CONTACTER contact@assogendarmesetcitoyens.fr

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Le mot des vice-présidents Pourquoi nous rejoindre? Je crois que depuis que j'écris pour l'association (des années pour celles et ceux de ma VH qui découvrent ''ma plume''), je n'ai jamais fait de texte vantant l'action d'AG&C. J'ai pourtant été le premier sous-officier président d'une APNM et je suis toujours le viceprésident de cette structure qui monte et se développe de jour en jour, nous mettant au rang ''d'incontournables'', d'acteurs de la concertation malgré tout. Le modèle actuel de la concertation interne est, à mes yeux, suranné et il est temps de faire évoluer le modèle APNM. J'ai moi-même fait partie pendant longtemps de la concertation (mais plus pour longtemps), j'ai eu parfois l'impression d'être essentiel et parfois le sentiment d'être complètement inutile, incompris ou peu écouté. Ça se joue essentiellement dans les relations avec sa hiérarchie directe. S'il n'y a aucune confiance, aucun respect, c'est voué à l'échec et c'est le concertant qui trinque car il y a un lien de subordination. Avec l'association, l'indépendance dont nous jouissons nous met au-dessus de la mêlée. Il est plus simple pour moi de gérer un dossier individuel en région avec l'étiquette AG&C qu'en local avec mes mandats internes. Pour que les APNM deviennent légitimes, il nous faut être représentatifs. Nous sommes des partenaires particuliers de la DGGN et nous avons la reconnaissance de la base qui nous fait confiance. AG&C c'est plus de 10 ans d'existence, de combats et il faut encore lutter sur des dossiers chauds. Mon fil rouge est le suicide en gendarmerie. L'association travaille depuis des années sur cette thématique qui nous prend aux tripes à chaque fois qu'un camarade tombe. Pour grandir, il faut des adhérents, c'est inévitable, mais pas que. Nous avons besoin de gendarmes qui prennent part à l'aventure. Officiers, sousofficiers, GAV, peu importe le corps, le statut, la spécialité, mobilisez-vous avec nous ! Il faut des gens investis, motivés, qui peuvent apporter expertise, expérience et rédiger des dossiers, des textes, des témoignages afin de faire avancer les lignes sur des sujets majeurs. Je sais qu'il y a des pépites dans notre Institution qui sont inexplorées. Rejoignez-nous pour être acteur de notre avenir, car l'avenir c'est AG&C. Un jour, tu te réveilleras et tu n'auras plus le temps de faire ce que tu voulais faire. Fais-le donc maintenant. (Paul Coelho) MDL/Chef Lionel DELILLE vice-président d'AG&C

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La gendarmerie mobile. Variable d'ajustement ? Avant de commencer cet éditorial, je tiens a faire un rappel sur deux définitions importantes. Variable : (adjectif et nom féminin) Qui est susceptible de se modifier, de changer souvent (par opposition à invariable). Ajustement : (nom masculin, au figuré) Adaptation, mise en rapport. Camarades GM, vous vous serez certainement rendus compte ces dernières années que la mobile, a joué un rôle important de variable d'ajustement du spectre missionnel complet de la gendarmerie. Ce rôle est certes essentiel et il est l'essence même de la gendarmerie mobile. Ces derniers temps, vous avez renforcé les contrôles au frontières en assurant de plus en plus de missions LIC, cela en vous engageant moins sur les ZSP = VARIABLE. Vous avez été au cœur des évènements des ZAD tout en assurant parfois en même temps l’intérim lors des manifestations des surveillants pénitentiaires = AJUSTEMENT. Vous avez vu le nombre de mois diminuer entre deux séjours Outre-Mer en raison des renforts constants et croissants qu'ils induisent = VARIABLE. Vous avez été moins nombreux à participer en DEPP cette année en raison de l’engagement intensif du début d’année, et ce malgré la colère affichée de certains élus de zones à haute affluence saisonnière auxquels on a supprimé les habituels renforts diminuer comme neige au soleil = AJUSTEMENT. Vous avez certainement été prévus sur un déplacement X ou Y et vous avez été déroutés au dernier moment sur un évènement actuel «plus important» en dépit de pouvoir accomplir la première mission initiale = VARIABLE. Vous vous demandez certainement où je veux en venir ? Si le rôle de la Mobile ainsi que sa force sont dans sa qualité à s’adapter à toutes les missions, le constat est édifiant, nous sommes de plus en plus sollicités. Le coût exorbitant de certaines missions de la GM l'ampute ensuite d’une partie importante de son budget. (Ex NDDL, Mayotte, Nouvelle Calédonie). L'envoi d'EGM supplémentaires sur certaines missions impose à l'Institution des frais énormes, comme par exemple de les loger hors cantonnement, de plus en plus souvent dans des hôtels. Cela est évidemment appréciable en terme de confort, mais la dépense que cela engendre a parfois des répercussions non négligeables sur d'autres dominantes. Comment ce budget sera équilibré si le rythme d'emploi des EGM continue ainsi et que la gendarmerie ne se voit pas allouer une augmentation des crédits ? La GM s’adapte bien souvent aux missions qui progressent mais elle doit aussi s'accommoder des moyens qui ont été diminués. Dans un futur proche, quelle sera donc la variable d'ajustement du budget ? Configuration Bravo définitive ? Abandon du projet des nouveaux B110 ? Mise en sommeil en cas de validation des nouveaux VL MO ? La liste n'est pas exhaustives, malheureusement ! "Tout l’art du bon gouvernement consiste à plumer l’oie de façon à obtenir le maximum de plumes avec le minimum de cris." Jean-Baptiste COLBERT (1619-1683) Gendarme Ludovic LACIPIERE Vice-président 07


Injures aux forces de l’ordre. "Salut les Terriens" Gendarmes et Citoyens dépose plainte.

Le samedi 22 septembre 2018 au cours de l'émission de C8, « Salut Les Terriens », sur un plateau composé de quelques personnalités et de deux policiers, des injures insupportables ont été formulées publiquement à l'égard de membres des forces de l'ordre. Les gendarmes, en solidarité avec leurs camarades de la Police Nationale, se sont sentis insultés par les propos en question. En réponse à l'expression d'un profond mépris manifestée devant des millions de français, APNM Gendarmes et Citoyens vient de remettre entre les mains du cabinet d'avocats Jean-Philippe MOREL (spécialisé dans la défense des gendarmes et des policiers) une lettre de mission visant à déposer une plainte pour injures publiques proférées envers les agents de l’Etat dépositaires d’autorité publique devant Monsieur le Procureur de la République près le tribunal de Grande instance de PARIS.

2 avenue Garibaldi 21000 Dijon

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Téléphone : 03 80 74 87 21 Fax : 03 80 71 22 95 Email : contact@morel-avocats.fr



La défiscalisation au titre de la double résidence C'est un sujet qui revient souvent comme un serpent de mer. Je vous propose cette vulgarisation et au besoin je vous invite à fouiner sur le net notamment sur SERVICE PUBLIC.FR ou sur IMPOT.GOUV.FR pour vérifier, vous rassurer. Pour ma part cela fait deux ans que je présente à l'administration fiscale ce profil et pour ne rien louper de mes droits, je mandate un comptable (270 euros/an) et c'est des milliers d'euros de frais réels (ça fait mal au portefeuille le célibat géographique de 535 km) annuels qui sont déclarés en toute honnêteté et transparence comptable. Mais d'abord, il faut donner une définition du domicile, car celle-ci conditionne tout le reste. Ce n'est pas si simple et un peu de rigueur s'impose. Il va falloir identifier les éléments constitutifs de votre domicile au sens fiscal et social du terme avant de vouloir prétendre aux frais réels de la double résidence. LE DOMICILE : C'est le Code civil qui donne la définition du domicile. Il s'agit du lieu dans lequel une personne possède son principal établissement, qui constitue le point fixe où les intérêts d'une personne la ramènent régulièrement. C'est donc clairement à différencier du lieu de résidence qui est une situation de fait : c'est le lieu où une personne habite lorsqu'elle se trouve hors de son domicile, par exemple lorsqu'elle est en villégiature, ou quand, pour les besoins de sa profession, elle loge provisoirement sur un chantier ou à l'hôtel. En droit du travail, toute personne dispose de la liberté de choisir son domicile et nul ne peut apporter aux droits des personnes et aux libertés individuelles et collectives des restrictions qui ne seraient pas justifiées par la nature de la tâche à accomplir et proportionnées au but recherché (Chambre sociale 28 février 2012). 10


Le lieu du domicile ou de la résidence détermine notamment, l'adresse où les personnes peuvent s'inscrire sur les listes électorales, l'un des lieux où elles peuvent se marier, le lieu où elles doivent recevoir les actes de procédure qui leur sont signifiés. Dans la pratique ces deux notions de domicile et de résidence ont tendance à se confondre ce qui amène de la confusion sauf dans l'esprit du Fisc ! Au titre des frais réels, les salariés (donc, vous gendarmes) peuvent déduire dans certains cas, les frais occasionnés par l'utilisation temporaire d'une double résidence (votre LCNAS par exemple mais pas exclusivement). Ces frais sont généralement des dépenses supplémentaires de logement, de nourriture ou de transport effectivement supportées par le salarié qui travaille et habite dans une commune différente de celle où réside sa famille. La déduction des frais de double résidence est admise au titre.

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La défiscalisation au titre de la double résidence

Quand il apparaît impossible d'avoir une seule résidence compte tenu des lieux de travail de chacun des époux, des partenaires pacsés ou des concubins stables, on opte pour ce que l'on nomme les frais réels. Il faut que les deux travaillent et surtout une situation de couple. On retrouve ce schéma dans le cas où les époux exercent chacun une activité professionnelle en des lieux éloignés et soumis dès lors à des frais. Cette notion de travail est relative dans le cas où celui qui reste au domicile répond à des impératifs familiaux (Cf. jurisprudence disponible sur le net). Attention aussi car les frais de double résidence engendrés par une situation de confort ou de convenances personnelles ne sont pas acceptés.

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Les frais déductibles par un salarié au titre de la double résidence s'entendent principalement comme étant par exemple, les loyers et frais annexes (assurance, taxe d'habitation, charges, EDF, eau sauf connexion internet et téléphonie.), les frais de repas (un par jour) les frais de transport à raison de un Aller/Retour par semaine (SNCF, voiture, etc.). Il existe un barème sur impôt.gouv.fr pour appliquer les bons taux pour les transports et le repas.). Les frais de double résidence DOIVENT être la conséquence d'une contrainte liée à l'emploi et JAMAIS dictés par un choix personnel. Cette double résidence (cf. définition ci-dessus) doit être distincte du domicile et la franchise de 40 km est admise fiscalement pour considérer cette situation et la déduction des frais de celle-ci.


Ainsi donc.... Un avancement de grade et une mutation sont des raisons valables. S’il y a une chose à retenir, c'est que les motifs sont indépendants de votre seule volonté et résultent de l'obligation professionnelle, temporaire ou constante à vivre ainsi. Parfois l'administration demande des gages indiquant que vous avez cherché à corriger cet état de fait. Vous pourrez donc opposer une demande de mutation (après 3 années de présence) pour montrer votre bonne foi au besoin. Merci de vitre lecture, à vos calculettes CNE Marc ROLLANG - CA 13


Témoignage d’un « presque suicidé ». Ce témoignage, qui a été transmis à la rédaction du magazine, est publié pour illustrer les nombreux actes d'autolyse de gendarmes, depuis le début de l'année 2018. Je me présente, je m'appelle Simon et j'aurai 25 ans dans quelques mois. Sur le papier, je suis célibataire, mais je partage ma vie depuis 5 ans maintenant avec ma compagne, Juliette, (atteinte d'une maladie neurologique depuis deux ans). Je suis l’aîné d'une fratrie de trois enfants. J'ai deux sœurs, Mina, 21 ans et Julie, 18 ans. Je n'ai pas d'enfant, mais un chat, miaulant (et non pas répondant, il en serait bien incapable) au nom de Garfield. Tout va bien au sein de mon entourage. J'ai des parents aimants et en bonne santé, fiers de leur aîné et présents pour lui (malgré les plus ou moins 500 km qui nous séparent). Je suis tonton de deux petits bouts de 2 ans et de quelques jours. Rien dans ma vie privée ne laissait prévoir des jours sombres. Je suis un « monsieur tout le monde ». En tout cas pour cette partie de ma vie. En ce qui concerne l'autre partie, eh bien... je suis Gendarme. Je n'ai d'ailleurs quasiment connu que la gendarmerie dans le monde du travail. Réserviste à l'âge de 19 ans, GAV à 21, sous-officier à 22, j'étais (et je le suis toujours) fier du métier que je fais. J'adhère vraiment aux valeurs de notre Institution. J’essaie toujours de me donner à fond dans ce que je fais au travail, que ce soit pour les nombreuses victimes qui viennent déposer plainte ou pour donner un coup de main aux camarades quand il y a besoin. Concernant mes notations, elles ont toujours été bonnes... jusqu'à présent ! Je me plais dans ce que je fais, même si ce n'est pas un travail évident. Malgré les nombreuses astreintes avec son lot de réveils nocturnes, des heures parfois interminables, la population qui n'est pas toujours tendre avec nous, la pression souvent imposée par nos supérieurs hiérarchiques mais j’aime toujours autant mon métier. Malgré cela, j'ai tenté de mettre fin à mes jours. Seul, dans mon logement de service, avec mon arme de dotation. Pour des « raisons personnelles » comme ils le disent si bien. Mais je vais un peu vite dans le déroulement des faits. Avant d'aller plus loin, remettons nous dans le contexte. Mon unité subissait un important manque d'effectifs. Des tensions sont nées entre différents gradés de la brigade. Ils ont commandé les uns après les autres puisqu'il n'y avait pas de commandant de brigade «officiel ». Naturellement, l'organisation du service laissait aussi à désirer. 14


Courant de l'année 2015 Jeune sous-officier sorti d'école de gendarmerie, j'incorpore ma nouvelle unité. Une petite brigade autonome de moins de 20 militaires. Mon intégration en son sein a connu des hauts et des bas. Peu sûr de moi à mes débuts, timide et étant un peu tête en l'air, j'essuie pas mal de remontrances, et je rédige à peu près autant de comptes rendus d'explications. Après quelques mois et une bonne remise en question de ma part, je parviens enfin à rentrer dans le moule et à faire un travail convenable. Mes supérieurs directs sont satisfaits des efforts que j'ai produits. Je n'entends plus de réflexions négatives à mon égard. Je commence à devenir un personnel sur lequel on peut compter. J'en suis très content, et ma manière de travailler s'en ressent. Je valide mon Certificat d'Aptitude Gendarmerie. Puis arrive le jour ou un Commandant de Brigade prend ses fonctions, le major Dupont. Selon lui, la compagnie lui a ordonné de remettre la brigade sur les rails car elle ne «tourne» pas correctement. Fin de l'année 2016 Toujours dans ma dynamique positive, je réussis les tests physiques et les tests de tirs pour valider mon Certificat d'Aptitude Technique (CAT). N'étant pas un grand sportif, j'en ai été très fier. Selon les différents personnels de l'unité, je n'avais plus aucun souci à me faire - « Ton CAT, c'est dans la poche ! » me disent-ils. J'ai pris ma première grosse claque à cette période. Tout d'abord du côté privé. Ma compagne tombe malade. Dans ma famille, on la connaît bien cette maladie pour en avoir déjà quelques cas. Je sais donc à quoi m'attendre. J'encaisse le coup difficilement, mais je fais aller autant que je peux. Puis dans la foulée, ça se gâte au niveau professionnel. Le major Dupont me convoque dans son bureau, en présence de mon tuteur, l'adjudant Léon. Il m'explique qu'il ne peut pas valider mon CAT et qu'une période d'observation complémentaire de neuf mois m'est imposée. Selon lui, je ne fais pas assez preuve d'implication et d'initiative au sein de l'unité et je ne connais pas ma circonscription et ses acteurs. Je suis recalé. Je n'arrive pas à y croire, mais surtout, je ne comprends pas. 15


Témoignage d’un « presque suicidé ». Une fois l'entretien terminé, l'adjudant Léon me prend à part. Il ne comprend pas lui-même la décision du CB. Il me certifie que le major lui a demandé son avis pour la prolongation de la phase d'observation. L'adjudant lui a fait part de son désaccord avec la décision initiale. En effet, selon mon tuteur, j'étais un personnel compétent malgré ma faible expérience en gendarmerie. A son avis, je ne démériterai pas au CAT et je continuerai à gagner de l'expérience au fil du temps. Il me précise même que l'adjoint au commandant de la compagnie a contacté téléphoniquement le major pour confirmer sa décision et s'assurer qu'il n'y avait pas eu une erreur de sa part. L'adjudant m'a demandé de faire tout ce qui m'était possible pour qu'à la fin des neuf mois, je valide les trois points qu'il me manquait pour avoir mon CAT. Pour ce faire, j'apprends les noms et prénoms de tous les maires de toutes les communes de la circonscription de la brigade, je fais plus de police route (le major m'a promis une meilleure appréciation au niveau de mon implication et de mon initiative), et je continue à faire du mieux que je peux mon travail en autonomie. J'aide mes camarades lorsque le besoin s'en fait sentir. Quelques mois passent. Ma notation tombe. Je me prends le revers de la première claque. Elle est catastrophique. Un des points à améliorer me pique au vif : « ardeur au travail ». « Ardeur au travail »... « Ardeur au travail ».... « Ardeur au travail » ! Ces mots n'arrêtent de tourner dans ma tête. Comment est-il possible d'avoir un critère « ardeur au travail » en point à améliorer en considérant justement mon travail. Je bosse sans compter mes heures pour me maintenir à flot dans mes procédures, je fais preuve de disponibilité auprès des OPJ lorsqu'ils sont littéralement seuls et qu'ils prennent une garde à vue à 18 heures, je reste tard le soir au bureau lorsque tous les autres rentrent chez eux, et même en position de quartier libre je ne les laisse pas seuls avec les mis en cause. Je bosse parfois entre midi et deux et autant après 20 heures le soir parce que mon CB me reproche d'être en retard dans mes procédures. Certes, j'en avais bien plus en cours que les autres personnels de l'unité mais aucune avec plus de 6 mois de retard. Je fais tout mon possible pour fournir des résultats en police de la route parce qu'on me le demande et je tente de bosser un maximum en autonomie pour ne pas fournir du travail supplémentaire aux autres. Je vous passe le reste de l'appréciation. Mais ce que j'ai compris c'est que j'étais un fainéant, nul au travail qui devait « urgemment se remettre en question sous peine de redoubler une seconde fois sa période d'observation. » (sic) Je me suis remis effectivement en question. Je me suis dit qu'il fallait que je démissionne, étant donné que vraisemblablement je ne faisais pas l'affaire. C'était sans compter sur le soutien de ma famille, de mes camarades d'unité, de mon tuteur (qui n'avait pas été mis au courant de cet avis de notation) et de mon commandant de compagnie qui profite d'un entretien individuel pour retoquer entièrement ma notation. Je n'étais d'ailleurs pas un cas isolé au sein de mon unité car bon nombre de notations ont été corrigées. 16


Le calme est revenu durant quelques mois. J'ai pu passer gendarme de carrière en fin d'année. Aussi étonnant que cela puisse paraître, le major me complimente, m'indique que je suis devenu un « élément de confiance » au sein de la brigade. L'accalmie est de courte durée. Fin d'année 2017, l'adjudant Léon quitte la gendarmerie. Le manque d'effectif de la brigade est comblé durant l'été par beaucoup de jeunes gendarmes sortis d'école. Le climat de la brigade se dégrade. Deux clans se forment. D'un côté les « anciens », de l'autre, les « jeunes ». Ne me sentant pas à l'aise dans cet environnement je décide de ne pas prendre parti pour l'un ou l'autre des deux clans. Je tente de m'improviser médiateur, car je n'ai aucun problème relationnel avec qui que ce soit dans la brigade, mais sans grand succès. Je comprends rapidement que cette situation est vouée à l'échec et peut se retourner contre moi. De plus, depuis le départ de mon tuteur, le major recommence à me faire des réflexions sur ma manière de servir et sur mon travail en général. J'ai du mal à comprendre ce changement de comportement de sa part car je continue à fournir des efforts et un travail correct. Étant de nature à me remettre en cause constamment, je questionne mes autres camarades (gradés comme « simples gendarmes ») sur ma manière d'être au quotidien. Mes doutes sont levés lorsqu'on m'indique que je fais mon travail correctement et qu'il n'y a rien à redire sur mon comportement. Malgré cela, les réflexions du major se font plus nombreuses et plus incisives. Je rentre souvent chez moi le soir en pleurs, à cause de réflexions vexantes qui ne me semblent pas fondées. En plus des remarques, j'interviens sur des cas assez retors dans lesquelles je ne trouve pas le soutien nécessaire comme l'annonce pour la première fois d'un décès d'une jeune fille à ses parents. En trinôme avec deux réservistes, j'apprends à ses proches qu'elle a perdu la vie dans un accident de la circulation routière à l'étranger. La jeune fille avait l'âge de ma sœur. Transfert ! Je n'ai pas réussi à me confier à l'issue de l'intervention car j'avais la sensation que les militaires de la brigade fuyaient quand je voulais en parler. « Ah oui, c'est triste... » Et c'est tout. J'ai indiqué mon malaise au CB qui m'a répondu « Ben c'est le boulot, si une situation semblable devait se reproduire et que tu étais à nouveau PAM tu serais bien obligé d'y aller. » 17


Témoignage d’un « presque suicidé ». Un autre cas m'ayant marqué est celui d'un contrôle d'un camp « sauvage » de gens du voyage, composé d'une soixantaine de caravanes pour environ 300 personnes. Elles s'installent et pour effectuer la mission je suis toujours en trinôme avec deux réservistes, tous deux issus du civil, comptabilisant 15 jours de renforts. Le major n'a pas voulu m'envoyer de personnel en plus, prétextant que je ne courrais aucun risque si j'étais courtois avec les occupants du camp. Je n'étais vraiment pas serein mais je me suis efforcé de réaliser le contrôle. Effectivement, il s'est déroulé sans accroc. Mais tout de même ! Les réflexions sur les retards de procédures reviennent à nouveau (toujours aucune de plus de six mois). Je travaille de plus en plus souvent entre midi et deux pour rattraper ce pseudoretard. Le major en est témoin. Il finit par me demander d'arrêter de travailler sur la pause déjeuner et ne plus faire de bulletin de service car on pourrait lui demander des comptes. Ce n'est vraisemblablement pas suffisant pour lui puisque les réflexions continuent, et moi, je continue à travailler entre midi et deux, sans faire de BS. Des camarades me proposent leur aide pour clôturer des procédures simples. Malgré ces coups de pouce le major poursuit ses réflexions : « ouais t'as un peu avancé... mais parce que t'as eu de l'aide ». Je rentre chez moi de plus en plus tard, les nerfs à fleur de peau et les larmes coulent souvent. Juliette s’inquiète de me voir dans cet état. Elle me demande à plusieurs reprises de consulter un médecin et de me faire arrêter. Je refuse pour ne pas amputer la brigade d'un personnel et alourdir la charge de travail de mes camarades. Je m'endors très difficilement. Je fais très souvent des crises d'angoisse et de panique et beaucoup de cauchemars. Je n'ai plus envie d'aller travailler et je vais au bureau à reculons (surtout lorsque le major est au service). Début de l'année 2018 Je vais de plus en plus mal. Je n'arrive plus à gérer la pression constante et l'ambiance pesante au sein de mon unité. Je me confie à quelques-uns de mes camarades. Ils me conseillent de faire abstraction de tout ça, que ça va passer, qu'il faut que je courbe l'échine le temps que l'orage passe. Mais moi je n'en peux plus. Je commence à m'alcooliser les soirs de repos pour dormir. Je perds pied et je sens que le contrôle de ma vie m'échappe. Les pleurs et les crises d'angoisse dus à l'ambiance malsaine au travail sont de plus en plus fréquents. Ma compagne continue à me soutenir du mieux qu'elle le peut et me pousse à me mettre en arrêt maladie. Je refuse toujours, par culpabilité.

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Et puis vint le début du printemps. Je passe une semaine de permission catastrophique. Malade pendant toute la période, il m'est impossible de me détacher du service et à l'idée de retourner travailler, mes angoisses reviennent. Je ressens cette fameuse « boule au ventre » avant de reprendre. J’enchaîne avec deux semaines horribles au travail. Les réflexions peu pertinentes émanant du CB me tombent dessus chaque jour.


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Témoignage d’un « presque suicidé ». - « Bah alors Simon, pendant que vous prenez votre café les procédures ça avance pas vite hein ? » - « Bon aujourd'hui Simon je pars avec vous en patrouille, pour voir comment vous travaillez, parce que je ne comprends pas pourquoi vous ne ramenez pas plus de timbres amendes. » J'avais également le droit à son contraire : « Non mais arrêtez de verbaliser là, comment voulez-vous refaire du contact si vous verbalisez les gens comme ça ! » Même chose pour les procédures. Un coup c'était bon, le lendemain ça ne l'était plus. J'avais l'impression de ne plus savoir faire mon travail. Je ne savais plus quoi faire pour que mon travail soit jugé correct et satisfaisant par le major. Il me disait tout et son contraire, que ce soit sur ma manière d'effectuer mes patrouilles ou de gérer mes procédures. Puis un soir, après une énième réflexion mal placée, je sens que je perds le contrôle. Je me retiens du mieux que je peux pour ne pas coller mon CB contre une porte de placard. Je suis psychologiquement à bout et un rien me fait craquer. Une autre fois, le major étant absent, j'expose mon ressentiment à des camarades, qui ont été témoins de la scène. Ils m'affirment que c'est vrai, qu'actuellement, le CB n'est vraiment pas facile à vivre. J'indique que je ne vais pas pouvoir tenir plus longtemps comme ça. La réponse qui m'est faite est : « tiens le coup, fais le dos rond, ça va passer. » Je n'ai pas eu le courage d'attendre. Deux jours après cet épisode, alors que je suis en quartier libre après-midi, puis en repos le lendemain et seul dans mon logement, je m'alcoolise assez fortement pour ne plus penser au travail et à mon mal être. Je n'arrive plus à réfléchir. La détresse m'envahit et je ne pense plus qu'à une chose, en finir pour ne plus souffrir et être serein Je m'empare de mon arme de service chargée et place le canon sur ma tempe. Puis j'appuie sur la détente. Je ne me rappelle pas du temps qu'a pris l'action. Mais je sais que j'ai appuyé sur la détente. Pas assez pour faire partir le coup cependant. Un éclair de lucidité a pris le dessus alors que j'étais proche du point de non-retour. J'ai pensé à Juliette, à mes parents, Mina, Julie, ma famille, à celui ou celle qui allait découvrir mon corps, à Garfield, en train de faire sa toilette à côté de moi. Et j'ai stoppé mon geste. Sur ces entrefaites, je rédige une lettre d'adieu, « juste au cas où », que je me suis dit. J'explique pourquoi j'en suis arrivé là. Il n'y a pas eu de nouvelle tentative. Heureusement. 20


Après mes repos j'ai retravaillé deux jours. Je déambulais dans l'unité « au radar », je n'avais pas du tout la tête à ce que je faisais. A l'issue de ces deux jours, j'ai appelé ma mère, un soir. Je lui ai raconté que je n'allais vraiment pas bien, en pleurant comme jamais je n'ai pleuré. Je lui ai caché ma tentative de suicide. J'ai ensuite contacté le Président du Personnel Militaire (PPM) de la compagnie pour l'informer que je sollicitais un rendezvous avec le médecin le lendemain afin de me voir prescrire un arrêt maladie. Je lui ai exposé également les raisons de mon arrêt. Cependant je me suis gardé d'expliquer que j'avais fait une tentative de suicide. En me confiant à lui, j'ai encore une fois beaucoup pleuré. J'ai pu avoir une oreille très attentive. Et, surprise, le PPM me dit qu'il comprend parfaitement ce que je ressens car tout ce que je lui raconte, il l'a vécu lui-même quelques années auparavant. J'étais soulagé que l'on me prenne au sérieux, que l'on ne me juge pas et que l'on ne me traite pas de « faible ». Mes plus grosses craintes étaient que l'on ne me croit pas ou que l'on me rejette la faute. Le lendemain, je n'ai pas révélé ma tentative de suicide à mon médecin traitant, toujours par peur de ne pas être cru, par honte et par peur d'être jugé. Le médecin m'a arrêté 15 jours avec une prescription d’homéopathie pour traiter le stress. A peine sorti de chez le praticien, je reçois l'appel d’un gendarme adjoint volontaire de mon unité. Sur ordre du major, il me demande de lui communiquer mon arrêt maladie le plus vite possible, sous peine de ne pouvoir le valider. J'ai la boule au ventre. J'arrive à la brigade. Je bloque. Je suis tétanisé. Incapable de rentrer dans ce maudit bâtiment, incapable de faire face au major. Je culpabilise. J'appelle un camarade pour qu'il fasse l’intermédiaire. Je lui remets mon arrêt maladie, et je m'en vais le plus vite possible. Nouvelle crise d'angoisse. Le lendemain, je réintègre mon arme à la chambre forte de la brigade et déclare à ceux qui sont présents : « c'est pour me protéger », sans en dire plus. J'ai une discussion rapide avec ces militaires qui n'ont pas compris ce qu'il m'arrivait. -«Le major est furieux, il trouve que tu lui as manqué de respect hier pour ne pas lui avoir apporté ton arrêt maladie toi-même, ce n’est pas toi ça, qu'est-ce qu'il t'arrive ?? » ajoute l'un d'eux. Ils n'ont rien vu venir. Ils ne pensaient pas que j'aurais pu faire un burn-out, moi qui étais toujours souriant, qui rigolais avec les autres, qui aidais tout le monde. Eh oui, quand on veut cacher quelque chose, on sait s'y prendre. Je n'ai pas évoqué ma tentative de suicide non plus ce jour-là. 21


Témoignage d’un « presque suicidé ». Puis, petit à petit, la parole s'est débloquée. J'ai tout avoué à ma compagne, mes parents, et au reste de ma famille. Juliette m'a conduit en urgence voir un psychiatre, qui m'a hospitalisé avec mon consentement. Ça a eu l'effet d'une bombe. Plusieurs personnes de ma famille (dont certains sont militaires) et de celle de ma compagne ont appelé le groupement, la compagnie et la brigade pour dénoncer ce que j'avais vécu. J'ai donc passé deux mois en psychiatrie à me reconstruire petit à petit. A l'époque j'ai coupé tout lien avec la gendarmerie, pour me protéger et me permettre de me relever à mon rythme. J'apprends selon des rumeurs que le major a démissionné peu de temps avant qu'une enquête de commandement ne soit lancée. La brigade a implosé : des bagarres ont failli éclater entre militaires de l'unité. Mon geste a créé une onde de choc incontrôlable que je n'avais pas imaginée. Plusieurs mois ont passé depuis. Je suis apte à reprendre le service externe et avec port de l'arme. Je suis toujours maintenu sous la surveillance de psychiatres militaire et civil. J'ai repris contact avec ma hiérarchie et je suis muté prochainement dans une unité en dehors de mon groupement. Actuellement, tout va beaucoup mieux pour moi. J'ai pris un recul énorme vis-àvis de tout cela et j'ai pu me remettre plusieurs fois en question. Malgré ce qu'il m'est arrivé, j'ai toujours foi en ce que je fais et il me tarde de reprendre le travail. Cependant, je regrette énormément la tournure de mon geste. En ne pensant m'en prendre qu'à moi-même, j'ai fait souffrir beaucoup de monde, à commencer par ma famille. Le point positif est que nos liens sont encore plus renforcés qu'avant. Mais j'ai aussi perdu la confiance de beaucoup de personnes, notamment celle de certains « collègues » qui m'ont rapidement tourné le dos. Pour finir, je ne remercierai jamais assez toutes les personnes qui ont été là pour moi, pour me soutenir, et pour me faire remonter la pente, qu'il s'agisse de la famille, des gendarmes, du PPM ou du personnel médical et des médecins. Par le biais de ce témoignage, j'aimerais aussi faire passer un message : tout d'abord à ces gendarmes, ces militaires, ces policiers, ces médecins etc etc... 22


À celui qui pense à mettre fin à leurs jours, qui vit un calvaire sur son lieu de travail ou peut-être même dans sa vie familiale, je dis, ne restez pas seul. Parlez de votre mal-être, avec un professionnel de santé s'il le faut mais ne gardez pas tout pour vous. Vous risquez d'exploser (littéralement parfois) et faire souffrir tellement de gens. Si vous avez un problème relationnel avec une personne qui vous pourrit la vie, verbalisez-le avec cette personne. Et si rien ne change, montez plus haut. N'hésitez pas à vous faire aider, à vous arrêter même, si le besoin s'en fait sentir. L'une des principales raisons qui m'a mené à tout ça, c'est que je n'ai pas su et pas pu dire ce que je ressentais réellement. Si je n'avais pas autant laissé faire, et si j'avais dit tout de suite les choses qui n'allaient pas, je n'en serais certainement pas arrivé à des extrémités. Ensuite, j'adresse un message pour vous, les amis, les collègues, les camarades, les familles. Prêtez attention aux signaux de détresse, aussi faibles soient-ils, de vos proches. Parfois ces signaux sont l'arbre qui cache la forêt. Pour terminer, ceux qui interprètent le suicide d'une personne par «c'est des raisons personnelles qui l'ont conduit à se donner la mort», sachez que le mal-être sur son lieu de travail est aussi une raison personnelle. C'était d'ailleurs ma raison personnelle numéro 1. Un gendarme qui se donne la mort dans son logement de service, avec son arme de service, parfois même en tenue, ça a tout de même une symbolique forte. Rien n'est anodin dans un suicide de ce genre. Un jeune gendarme de brigade sauvé in-extremis. (Dans un souci d'anonymat, toutes les identités des personnes présentes dans ce récit ont été modifiées, ainsi que le nom du chat, à son express demande.) 23


TRIBUNE LIBRE C'est un bel exercice que de prendre la plume et d'écrire. «Je pense donc je suis, cogito ergo sum» maxime célèbre de René Descartes, ou le conflit perpétuel entre la certitude et le doute perpétuel. Peut-on encore dans ce monde de l'urgence et de l'information instantanée, dans ce besoin de tout savoir et tout de suite, douter ? Douter est-il le signe extérieur d'un manque d'assurance ou la manifestation d'une intelligence différente ? Combien de fois n'ai-je pas entendu « tu ne sais pas, on a toujours fait comme cela ! » Mais comment se manifeste cette capacité à être différent sans susciter des interrogations parfois perfides au sein de majorités silencieuses, qui parviennent par crainte ou par sympathie, à s'adapter à des ambiances carencées. En doutant, tu provoques le débat. Tu peux gêner une masse endormie et ainsi nager à contre-courant de cette pensée collective et apparaître comme un suspect, un déviant, un traître. Le droit pénal général lorsqu'il est abordé en formation d'officier de police judiciaire s'appuie textuellement sur un certain nombre de textes de grandes références, et l'un de ceux-ci est la déclaration universelle des droits de l’homme de 1948 (qui renforce la déclaration des droits de l'Homme ET du citoyen de 1789) Ainsi donc, il est disposé dans cette déclaration de première référence que tout individu a droit à la liberté d'expression, ce qui implique le droit à la liberté d'opinion et d'expression, et par granularité le droit de ne pas être inquiété pour ses mêmes opinions et en sus celui de rechercher, de recevoir et de répandre les informations et les idées. Le Conseil constitutionnel a précisé en 1994 que la liberté d'expression est une «liberté fondamentale d'autant plus précieuse que son existence est une des garanties essentielles du respect des autres droits et libertés.» C'est un droit universel qui constitue un élément de toute démocratie et qui regroupe plusieurs libertés distinctes comme la liberté de la presse, liberté des spectacles, liberté de l'enseignement et les libertés collectives de diffuser des opinions (réunion, association, manifestation). Il semblerait que la presse soit indépendante, c'est-à-dire qu'il n'y a pas de contrôle politique ou économique sur la production et la diffusion de journaux et magazines. La liberté d'expression se retrouve également sur les réseaux sociaux, etc. La page de l'APNM G&C est donc un support d'expression qui garantit l'exercice de ce Droit qui, il est vrai, vous alliez me le dire, s'accompagne de limites, mais déterminées par la Loi et la Loi seule. En effet, il existe des limites à la liberté d'expression. D'après l'article 19 du Pacte international relatif aux droits civils et politiques adopté en 1966, elle peut «être soumise à certaines restrictions, qui doivent toujours être prescrites par la loi et être nécessaires.» La Cour européenne des droits de l'homme (CEDH) énumère les restrictions que les États sont en droit d'apporter à la liberté d'expression. 24


Ainsi, les restrictions doivent être fondées sur, par exemple, l'intérêt public comme la sécurité nationale, la défense de l'ordre et prévention du crime, la protection de la santé, etc., mais aussi la protection de la réputation ou des droits d'autrui, donc la protection des informations confidentielles, la protection du droit à l'image, celle de la protection de la présomption d'innocence, etc. Quelques exemples de limites à la liberté d'expression pour illustrer cette thématique Le devoir de réserve des agents publics, qui doivent faire preuve de neutralité ; la protection des personnes et des droits de la personnalité, comme la diffamation, l'injure, l'atteinte à la vie privée, la provocation à la discrimination, à la haine ou à la violence, l'apologie des crimes de guerre, des crimes contre l'humanité... Cette restriction s'applique pour le fonctionnaire avec l'obligation de réserve qui effectivement se prolonge en dehors du service avec trois obligations : celles de neutralité, de secret et de discrétion professionnels. Cette obligation signifie que tout agent, lorsqu'il s'exprime publiquement, doit veiller à ce que ses propos ne portent pas atteinte aux pouvoirs publics, à ses collègues, à sa hiérarchie, de manière trop directe et violente. Il doit donc faire preuve de mesure. La portée de cette obligation est appréciée au cas par cas par l'autorité hiérarchique, sous le contrôle du juge administratif. L'obligation de réserve est une construction jurisprudentielle, c'est-à-dire qu'elle a été élaborée par les tribunaux. Elle varie d'intensité en fonction de critères divers (place du fonctionnaire dans la hiérarchie, circonstances dans lesquelles il s'est exprimé, modalités et formes de cette expression) La sanction disciplinaire validée par le Conseil d’État à l'endroit d'un capitaine de gendarmerie (il y a des officiers qui osent si, si) à la plume de très bonne facture vient nous rappeler que si vous avez des choses à dire dans des circonstances de hautes intensités, cela vous impose à le faire par le biais de quelqu'un non concerné par ces devoirs (votre épouse/époux, vos parents, vos enfants, un ami, un avatar, un clone, un robot, un humanoïde...) . On appelle cela, l'adaptabilité, la ruse, l'artifice ! Quand vous «braillez » pour le calcul des charges, une mutation, un prime non perçue, etc., faites -le avec classe et humour. Mettez le paquet dans le fond et brodez la forme. Vous voulez une référence, prenez Voltaire ! Pour ma part, je suis pour le débat, je fuis ces convaincus de la première heure, ceux qui savent, parce que douter serait un aveu de faiblesse. Et surtout ceux qui pensent comme vous, mais se taisent ou pire attisent votre passion, car eux se préservent. Alors pour rassurer ceux qui prennent peur je vous propose l'extrait du code du soldat (le gendarme est encore en 2018 un militaire, même si le terme de « mili-fonctionnaire » commence à rentrer dans le langage politicien)

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TRIBUNE libre LIBRE ! Tribune Soldat professionnel, il entretient ses capacités intellectuelles et physiques et développe sa compétence et sa force morale. Moi je vous dis que celui qui aiguise son esprit affûte ses armes. Il est ouvert sur le monde et la société, et en respecte les différences. Discuter, se confronter en bonne intelligence, argumenter, convaincre et sourire est un vecteur de cette manifestation intellectuelle. Il s’exprime avec réserve pour ne pas porter atteinte à la neutralité des armées en matière philosophique, politique et religieuse. Je voudrais ainsi dire le plaisir que j'ai à lire, à provoquer, au travers des différentes pages de l'APNM « gendarmes ET citoyens » et je mesure les bouleversements intellectuels en 30 ans. Non, ce n'était pas mieux il y a 30 ans et ce n'est peut-être pas mieux maintenant. Mais maintenant, c'est maintenant et c'est aujourd'hui que se prépare demain. Je le fais avec conviction et respect, sans concession mais toujours avec intelligence et pragmatisme.

Capitaine Marc ROLLANG Conseil d’administration APNM G&C

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TRIBUNE LIBRE Des étrangers bien protégés ! Le souvenir des deux jeunes filles assassinées par un terroriste en situation irrégulière à Marseille revient dans la mémoire de Jeff alors qu'il se rend sur les lieux d'une intervention pour un tapage qui trouble l'ordre public. Il est 18 heures et quelques nuages voilent un ciel de fin d'été. Son camarade conduit vite. Deux étrangers ont été interpellés par une équipe du peloton de surveillance et d'intervention. Ils s'expriment dans un français approximatif. Tout ce petit monde rejoint la brigade. Jeff, officier de police judiciaire depuis peu, les place en garde à vue et leur notifie les droits réglementaires. Les deux individus présentent un document administratif leur permettant de demeurer en France. Tant qu'une décision des autorités françaises concernant leur demande d'asile n'a pas été notifiée, ils bénéficient d'une protection réglementaire. Comme le trouble causé peut entraîner une mesure d'éloignement, ce gendarme consciencieux sollicite par écrit le service qui gère les dossiers déposés par les étrangers. Il apprend, le lendemain, que ces deux géorgiens ont déjà fait l'objet de quatre procédures différentes et qu'ils collectionnent les gardes à vue. Ils sont entrés en France il y a plus d'un an. Leur demande d'asile a été déboutée et ils se trouvent de facto en situation irrégulière sur le territoire national. Le Procureur de la République est informé. Il ordonne que les intéressés soient remis à l'autorité administrative qui décidera de leur placement en centre de rétention administrative en attendant leur expulsion. La Préfecture confirme à Jeff qu'ils vont être dirigés vers une structure dédiée. La procédure est en voie d'être clôturée quand la sonnerie du téléphone retentit. « Vos deux géorgiens sont déjà en route ? » demande le responsable de la Préfecture. « Je viens juste de clôturer le procès-verbal. Leur mise en route ne va pas tarder. » répond Jeff. « Il faut que vous les remettiez en liberté. Ils ont saisi la Cour Nationale des Demandeurs d’Asile. Ce recours est suspensif et nous sommes dans l'obligation d'attendre la décision de cette juridiction administrative avant de rédiger un arrêté d'expulsion. On n'a pas le choix. On doit respecter la procédure. » finit par avouer l'interlocuteur. Agacé et dégoûté, l'officier de police judiciaire raccroche. Pendant un instant, il s'interroge sur l'utilité de son métier. Ainsi, on admet que des personnes étrangères en infraction profitent d'un régime complaisant. Le procureur auquel il rend compte immédiatement de cette nouvelle information ordonne la levée de la garde à vue et la remise en liberté des deux étrangers. Il reprend sa procédure, modifie la clôture et fait signer les deux personnes ravies de cet élargissement laxiste. Il est 15 heures et cela fait 21 heures qu’il se débat avec les administrations. Jeff songe à nouveau à ces deux jeunes filles tuées à Marseille par un étranger en situation irrégulière.

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(Toute ressemblance avec des situations existantes ou ayant existé serait évidemment purement fortuite... ou pas !).


Une justice ...juste ! Patrick est gendarme. Il est cité car il a été victime, quelques mois plus tôt d'un outrage et de rébellion de la part d'un individu alcoolisé. Il attend d'être appelé et assiste distraitement aux débats qui précèdent son affaire. Un jeune homme se tient à la barre du tribunal. Il est soupçonné d'avoir refusé d'obtempérer à l'injonction de policiers qui contrôlaient un flot de véhicules. La présidente, une jolie brunette au visage ingrat, cherche désespérément quelque chose dans le dossier qui se trouve devant elle. Elle passe en revue toutes les feuilles qui y sont contenues mais ne semblent pas trouver ce qu'elle cherche. Elle finit par s'adresser à la greffière. - « Savez-vous pour quelles raisons, je ne trouve que les pages paires dans le dossier de Monsieur Dupont ? » La greffière répond à son interrogation par une moue mêlant perplexité et étonnement. La présidente est visiblement très agacée. Elle cherche du regard une aide qui ne vient pas. Elle finit par comprendre que le greffe qui a préparé les audiences a photocopié uniquement les pages recto, en oubliant de vérifier que les procès-verbaux étaient imprimés sur les deux faces. C'est une pratique courante dans les unités de gendarmerie et les services de police qui souffrent d'économies drastiques concernant la fourniture de papier blanc. Elle lance alors sèchement : « Cette façon de procéder est inadmissible. Elle conduit le tribunal que je préside à reporter l'audience à une date ultérieure. A l'avenir les procès-verbaux rédigés par les policiers ou les gendarmes ne devront comporter aucun exemplaire en recto/ verso, pour faciliter le travail du greffe qui prépare les audiences. L'affaire est renvoyée. » Par chance, les procès-verbaux relatant l'affaire de Patrick ont été rédigés uniquement sur le recto des feuilles blanches. (Toute ressemblance avec des situations existantes ou ayant existé serait évidemment purement fortuite... ou pas !). 29


Nous rejoindre ! Cher(e)s ami(e)s, chers camarades, Association Gendarmes & Citoyens® travaille depuis 2008 à défendre les intérêts de la Gendarmerie et du quotidien du gendarme et de sa famille en particulier. Association à caractère professionnel depuis bientôt 10 années, elle a subi plusieurs transformations jusqu’à devenir en 2016, une Association Professionnelle Nationale Militaire ! Si le décret sur les APNM n’est finalement pour AG&C qu’une appellation juridique, tant elle s’est démenée au cours de toutes ses années pour faire remonter au plus haut niveau les défaillances conduisant à compliquer la vie professionnelle et personnelle des militaires de la Gendarmerie, il n’en demeure pas moins que ce dernier institutionnalise un concept de la concertation inventé et construit pas à pas par cette dernière ! Il officialise aux yeux de la loi, le droit qu’a chaque gendarme d’influer sur son quotidien et protège ce dernier dans son engagement associatif. La structure professionnelle AG&C n’a jamais caché ses méthodes de fonctionnement, ce n’est pas un substitut, un copié/collé ou un remplacement de la concertation interne déjà existante. C’est un organe légal et agréé, indépendant, destiné à favoriser les échanges, en remontant les informations sans filtre mais surtout sans les dénaturer, afin que l’ensemble des décideurs ait un regard plus large sur les réalités du terrain. La principale activité de l’association reste l’écoute et l’entraide dans le cadre de ce que nous appelons des « dossiers individuels ». Les prises de contact avec l’équipe associative sur des thématiques plus variées les unes que les autres, les renseignements divers, les problèmes statutaires, sociaux, les harcèlements, discriminations, non-respect ou non applications des textes comme par exemple avec l’IP 36132, les conseils dans le cadre de recours sont autant de sujets que nous avons à examiner et à faire en sorte qu’ils remontent au plus haut niveau de l’institution mais demeurent l’image de notre quotidien à tous. Cela représente plusieurs dizaines d’heures par semaine pour l’équipe AG&C avec des demandeurs ou interlocuteurs de tous grades et de tous corps mais c’est de loin notre activité associative la plus valorisante, car elle influe directement et positivement sur le quotidien de nos camarades et de leurs familles. Suite à ces retours nous pouvons intervenir directement sur place en prenant attache avec les conseillers- concertation ou quand cela est plus « complexe » avec les autorités, en passant par les compagnies, ou régions, parfois jusqu’à la Direction Générale. L’intérêt principal étant la protection du « demandeur » : agir au nom d’un groupe professionnel impersonnel ayant de bonnes relations avec les « autorités », cela permet d’obtenir satisfaction à tous les coups, à condition que la demande soit juste. D’un aspect plus collectif, AG&C, c’est près de trois mille communiqués depuis sa création, une centaine de magazines, interviews télés, à la radio ou sur presse écrite... toujours dans l’intérêt commun et loin des propagandes ou revendications que nous pouvons constater régulièrement avec les syndicats d’autres institutions. L’équipe AG&C est composée de gendarmes en activité de service, principalement en unités de terrain. Le temps donné à l’association est en plus du temps de service, il n’y a pas de « crédit temps », de postes privilégiés aux portes capitonnées proches des palais Parisiens. Chacun peut prétendre rejoindre l’équipe AG&C pour y apporter sa contribution, son expérience de vie professionnelle et personnelle. AG&C est une association d’individualités générant un pot commun de ce qui fait l’essence de l’institution. On ne rejoint pas AG&C pour obtenir, pour quémander, pour « râler ». On rejoint AG&C avant tout par soutien, par idéologie professionnelle, cette idéologie propre à la « militarité » qui fait que notre institution est une des dernières avec les armées en général à encore véhiculer des valeurs républicaines que certains dans notre société taxent d’un “autre temps”… Adhérer pour contribuer ou par simple soutien est un acte institutionnel, en adéquation avec la défense de nos valeurs militaires. Plus nous serons nombreux, plus nous serons « représentatifs », plus nous aurons de marges de manœuvres pour améliorer nos quotidiens ! ADHERER 30