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4. Les enjeux des métropoles dans un monde de flux Jeudi 24 janvier 2013 Avec Nadine Cattan… Géographe et spécialiste des villes et des réseaux urbains en Europe, Nadine Cattan est directrice de recherche au CNRS et dirige l’UMR Géographie-cités à Paris depuis 2010. Elle a participé à la mission de réflexion stratégique sur les métropoles françaises et au programme de prospective ̏Territoires 2040˝ lancés par la DATAR en 2010. Ses travaux de recherche proposent une lecture qui met en exergue l’impact que génèrent les flux et les échanges sur l’espace. Une approche nouvelle qui s’appuie sur de nouveaux modèles de compréhension qui amènent à se réinterroger sur les interprétations de nos représentations spatiales classiques.

Le fondement de la réflexion de Nadine Cattan part d’un postulat de base : accepter que ni les villes, ni les métropoles ne sont aujourd’hui des échelons pertinents. Il faut penser les organisations spatiales avec une approche relationnelle, penser les territoires en termes d’interdépendance et d’articulation et non plus seulement en termes de localisation et de répartition. Et mettre ainsi au centre de l’aménagement et du développement territorial, la réalité mobile.


PRÉAMBULE Il est nécessaire de dépasser notre conception où le poids donné à la taille des territoires est trop important. Il ne faut plus seulement s’intéresser à la masse critique (nombre d’emplois, d’habitants, d’entreprises) mais il convient aussi de trouver les liens pertinents du territoire et les valoriser. L’alternative est alors d’apporter une nouvelle réflexion sur le développement du territoire

avec une approche par systèmes urbains qui conçoit les territoires par les liens entre les villes. On est plus dans la complémentarité que dans la concurrence. Cette complémentarité se joue avec les territoires proches mais aussi lointains. La question de proximité ne suffit pas à comprendre le développement d’un territoire. Les politiques publiques renvoient ainsi à la question des partenariats et de la coopération entre les territoires.

UNE NOUVELLE REPRÉSENTATION DES TERRITOIRES Que sait-on du fonctionnement en réseau des villes françaises ? Ce fonctionnement est apprécié au regard des échanges physiques et d’autres natures de relation ne sont ainsi pas prises en compte. Ainsi, nos connaissances des systèmes urbains sont partielles voire partiales. Par exemple, pour illustrer la globalisation, le seul indicateur utilisé est les flux aériens. Cela nous donne une représentation normée du positionnement des territoires. Cette approche réduit nos perceptions du développement territorial dans des catégories qui s’opposent : pôles dominants / pôles secondaires. Il y a une portée symbolique de la représentation qui fausse le regard, et qui fige les villes dans une dynamique. Quatre autres cartes offrent une représentation différente des territoires européens :

1/ la carte des mobilités étudiante montre une Europe des capitales, polycentrique, avec une distribution homogène. A l’opposé de la représentation précédente, la mobilité étudiante ne répond à aucune logique urbaine ; 2/ mobilité genrée : les migrations des étudiantes sont plus orientées vers les villes moyennes, moins polarisées. On les appelle ̏migration post-moderne˝, elles nuancent l’idée de métropolisation comme unique modèle de développement des territoires ; 3/ la carte des déplacements non contraints, c'est-à-dire de loisirs, fait apparaître les villes du sud comme pivot des mobilités et de l’attractivité ; 4/ de nouveaux indicateurs sont à prendre en compte, par exemple, la durée des séjours plutôt que la fréquence. La carte montre alors qu’Athènes est très attractive, avec un séjour moyen de 9 jours, contre seulement ½ journée pour le séjour moyen dans les villes allemandes.

LES SYSTÈMES URBAINS FRANÇAIS, ÉTUDE DE LA DATAR L’étude de la DATAR propose une approche relationnelle ̏englobante˝ des territoires. Elle analyse conjointement 7 indicateurs de flux, 7 natures de liens entre les 350 aires urbaines françaises. Ces indicateurs illustrent 3 facettes de nos sociétés contemporaines : Société mobile et de loisirs, Société de la connaissance et de l’information, Aspects économiques et financiers. L’étude part de la ville pour définir les systèmes urbains. Elle montre que la conception de l’aménagement basée sur la seule proximité est dépassée. En effet, trois échelons territoriaux sont aujoud'hui parties prenantes des systèmes urbains :

- la proximité : le réseau entre les villes qui composent le système urbain, - la transversalité : le réseau entre le système urbain et les autres systèmes français, - la connexité : le réseau entre le système urbain et Paris. L’étude de la DATAR identifie ainsi 26 systèmes urbains français et cartographie l’ensemble des flux entre systèmes urbains sur ces 3 échelons. La méthodologie prend en compte uniquement les flux robustes, représentant au moins 3 indicateurs de natures différentes.


Les rrendez-vous Les endeez-vouss du du jjeudi euddi FOCUS SUR LE SYSTÈME URBAIN AIX-MARSEILLE Au niveau d’un système, on peut représenter une carte combinant les 3 échelons. Les flux de proximité (en rouge) montrent l’étendue du système urbain Aix-Marseille : composé de 21 aires urbaines, il s’étend à l’Est depuis Toulon et Brignoles, à l’Ouest jusqu’à Arles et Avignon et au Nord vers Gap et Briançon. Cela représente plus de 3 200 000 habitants. Ces liens internes au sys-

tème sont essentiellement des liens économiques : liens établissements / siège et navettes domicile-travail. On retrouve également les liaisons à grandes vitesse, les migrations résidentielles et de loisirs entre Marseille-Aix et les Alpes du Sud et le fort partenariat scientifique entre Marseille et Toulon. Au second échelon, les traits verts soulignent les liens transversaux d’Aix-Marseille avec les autres systèmes urbains français. Cet échelon est très peu analysé par les chercheurs et les politiques, pourtant ces liens sont importants pour la compréhension du fonctionnement et de la mutation en cours des aires urbaines. Dans ce système, 60 % des liens transversaux se font par la ville principale (Aix-Marseille), ce qu’on observe moins dans d’autres systèmes urbains. Cependant, Avignon et Toulon sont des relais importants de ce système. De même que pour l’ensemble des systèmes urbains, les relations transversales d’Aix-Marseille sont riches : avec Paris et Lyon, la relation est complète sur les 7 indicateurs identifiés. Avec les autres grandes villes françaises, les relations sont présentes sur une grande partie des indicateurs. Le troisième échelon en jaune représente les connexions du système avec Paris. Comme à Bordeaux, Toulouse et Caen, les liens avec Paris sont concentrés sur les grandes villes du système (Marseille, Aix, Toulon, Avignon). Dans d’autres systèmes, moins polarisés, les villes moyennes ont plus d’échanges significatifs avec la capitale.

La conclusion de... Nadine Cattan • L’image de l’archipel traduit bien la modification qui s’opère dans notre conception des systèmes urbains. Au niveau local : changement de nature et étalement des villes. A l’échelle nationale et internationale, pluralité de pôles et réseau de systèmes urbains. • Mais l’image de l’archipel fait peur. Un territoire délimité offre une vision contrôlée. Il interroge sur la capacité à gérer la discontinuité spatiale des territoires. • Le défi est de proposer de nouveaux cadres où la mobilité est prise en compte. Inventer de nouveaux modes de gouvernances en réseau. • La réalité mobile ne signifie pas la fin des territoires mais la prise en compte simultanée des racines et des trajectoires.

La conclusion de... Christian Brunner • Une nouvelle gouvernance des territoires est en cours de discussion à Marseille et effectivement ces notions d’interdépendance et de discontinuité sont au cœur des préoccupations. • Cette description du système urbain Aix-Marseille nous interroge et nous concerne. Notamment les liens entre Marseille et Toulon. On voit bien aujourd’hui que le département du Var est de plus en plus segmenté, l’Est ayant plus de lien avec Nice, alors que Bandol et Toulon se tournant vers Aix et Marseille. • Aujourd’hui l’Etat et les élus doivent trouver des solutions adaptées à ce territoire singulier.


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 Pourquoi

ne pas avoir analysé les flux entre systèmes urbains à une échelle plus large ? Les relations européennes et méditerranéennes pour Marseille semblent pourtant évidentes à prendre en compte C’est le principal regret de ce travail, la méthode ne peut être étendue à l’international, car il y a une trop grosse difficulté d’accès aux données. Si on étendait ce travail à l’échelle européenne, les 3 échelons identifiés resteraient vraisemblablement les mêmes, cela ajouterait simplement un échelon supplémentaires représentant les relations entre systèmes urbains européen. Les relations au-delà de la Méditerranée sont en effet à prendre en compte pour la compréhension du territoire mais les données sont difficiles à recueillir.

 Pourquoi ne pas avoir pris en compte d’autres natures de flux tout aussi

pertinents ? Les flux liés à la santé ? A la mobilité étudiante ? Les flux financiers ? Les flux interentreprises ? Effectivement, ces types de flux sont des indicateurs pertinents pour la compréhension des territoires. Nous nous sommes également interrogés sur l’intégration des flux virtuels et des flux de services. Mais nous avons défini avec la DATAR un cahier des charges précis nous limitant à travailler avec les flux pour lesquels nous avions suffisamment de données. La difficulté d’accès aux données est une contrainte forte qui a malheureusement éliminé ces flux de l’étude. Malgré ces regrets, la méthode demeure robuste et permet d’affirmer que la modélisation obtenue resterait sensiblement la même si ces indicateurs avaient été pris en compte. L’intérêt est de raisonner sur un millefeuille de flux. Des tests ont été réalisés sur quelques régions où nous avions plus de données disponibles.  Avez-vous une analyse de l’évolution de ces flux ?

La principale question est de savoir si l’aire d’influence se rétracte ou si elle s’agrandie. Des analyses d’évolution ont été réalisées sur plusieurs indicateurs, la tendance est qu’il y a peu de rétractations. Globalement, on observe une expansion de l’aire urbaine : la taille du système urbain et le nombre de partenaires augmentent.  Quels sont les impacts de ces flux sur les politiques de développement

des territoires ? L’impact de l’échange sur le territoire est important en effet, notamment dans le cadre du développement durable. Il faut prendre en compte les incidences sur les politiques de proximité lorsqu’on recherche à intensifier certains flux. Prenons par exemple les migrations résidences principales / résidence secondaires. Sur le territoire des résidences secondaires, se posent des problèmes en matière d’aménagement…

Identifier le flux seul ne suffit pas, il faut s’interroger sur ce qu’il représente. Les mobilités résidentielles par exemple peuvent être choisies ou subies. Cela n’a pas le même impact sur les territoires. En comprenant à quelles échelles se jouent les territoires de proximité, nous pouvons justement anticiper ces impacts.  Votre étude a-t-elle confirmé que la taille des métropoles n’est pas un indicateur essentiel dans la compréhension des territoires ? Le poids démographique d’un territoire n’est pas un critère suffisant pour définir une métropole. On l’observe lorsque l’on calcule le degré de métropolisation de nos systèmes urbains français. Une spécialisation raisonnée peut tout autant conduire à une métropolisation. .  Quelle sensibilité de ces flux au prix de l’énergie ? Quels impacts ?

Sur les 7 indicateurs, 3 ou 4 flux sont des liens et pas des déplacements, ils ne consomment donc pas d’énergie, le problème ne se pose pas à ce niveau là.  L’identité des métropoles

Dans certaines métropoles il y a une vraie identité qui est associée au territoire. Il faut chercher un vecteur d’union mobilisatrice, un intérêt commun. Ici, c’est peut-être la Provence. La notion de métropole aujourd’hui progresse, elle est mieux acceptée.  MP2013, exemple de réseau ?

Cette représentation des réseaux renvoie à des pratiques professionnelles, notamment le projet MP2013. Dans quelles mesures cette programmation culturelle est connectée à Paris ? Quel potentiel culturel dans un système intégré au niveau régional ? Quel est le rôle des élus ? On observe une stimulation territoriale sur MP2013 : des opérateurs privés et publics ont inventé les outils pour ̏faire métropole˝. L’intégration des projets politiques dans l’analyse des territoires est intéressante. Aujourd’hui, l’étude de la DATAR ne montre que la situation d’un fonctionnement territorial indépendamment d’un soutien des politiques.

A RETENIR ❖ Une nouvelle représentation des territoires : analyse des dynamiques territoriales par une approche relationnelle. ❖ L’étude de la DATAR identifie les systèmes urbains français et les définit comme échelon d’analyse pertinent. ❖ Le système urbain Aix-Marseille est très étendu. Il se compose de 21 aires urbaines.

Retrouvez le programme des conférences et des autres manifestations et évènements qui sont organisés dans le cadre de l’exposition sur notre blog : www.marseilledelavillealametropole.com

- Crédit photos : Nadine CATTAN - DATAR

Extraits d’échanges avec la salle

Synthèse conférence de Nadine Cattan : Les enjeux des métropolesdans un monde de flux  

Conférence organisée par l'Agam dans le cadre de l'exposition "Marseille de la ville à la métropole" de l'Agam -

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