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JEUDI 30 MAI 2013

LE MOUVEMENT ENTRAVÉ ET LA CIRCULATION DU DÉSIR DANS WADJDA DE HAIFAA EL MANSOUR par Insaf Machta

L

’intérêt du film de Haifaa El Mansour réside en partie dans sa simplicité non dénuée de profondeur. Le canevas narratif rappelle les lignes pures et dépouillées de certains films iraniens : un personnage, Wadjda, une adolescente que l’on suit de près, dans ses multiples tentatives de réaliser son rêve d’avoir un vélo. Son désir se heurte à la force de l’interdit social mais elle se bat contre vents et marées à coup de discussions avec sa mère, et à coup de petites astuces : elle vend à ses camarades de collège

des bracelets, aux couleurs des équipes sportives, qu’elle tisse elle-même ; elle va jusqu’à participer à un concours de récitation coranique en vue d’avoir la somme nécessaire. Ses tentatives sont ponctuées d’allers-retours dans un magasin pour s’assurer que le vélo qu’elle a choisi n’a pas été vendu et elle rentre à chaque fois avec la promesse qu’il ne le sera pas. Aux multiples obstacles, de tout ordre, elle oppose une obstination sans faille. De là vient l’intérêt de la double lecture que l’on pourrait faire de ce tout premier long métrage saoudien. Un film sur la condition des femmes, peut-on lire ici et là, sur leur

mouvement entravé. La subversion ne Certes, on ne peut pas réside pas tant dans ne pas penser à l’interdiction faite aux la dénonciation d’un femmes de conduire en interdit que dans la Arabie Saoudite. Mais représentation de ce la subversion ne réside qui porte les individus pas tant dans la dénonciation d’un interdit que à agir pour être au dans la représentation plus près d’euxde ce qui porte les indi- mêmes et de leurs vidus à agir pour être au désirs. plus près d’eux-mêmes et de leurs désirs. L’une des plus belles séquences du film est peut-être celle du concours de récitation coranique. On est surpris d’entendre Wadjda psalmodier alors qu’au départ, elle peine à apprendre et à articuler convenablement. Elle a certes mis dans sa manière de psalmodier toute la charge de son rêve. Elle y a mis aussi autre chose probablement. Sa mère aime chanter et à un moment donné Wadjda dit à son voisin, un garçon de son âge qui lui a appris à conduire son propre vélo, qu’il faudrait créer toute une station radio pour que sa mère puisse chanter. Là aussi, il s’agit d’un désir entravé puisque le chant de la mère est confiné dans l’espace clos de la maison et que la fille aimerait qu’il se déploie ailleurs. La psalmodie de Wajda deviendrait ainsi le lieu où le désir de la mère et de la fille se rejoignent. L’entrelacement des désirs comme couronnement de leur circulation prend tout son sens et devient plus évident dans la séquence finale du film. Villa Méditerranée, 14h


LA LANGUE DE ZAHRA DE FATIMA SISSANI OU LA POÉSIE DU QUOTIDIEN par Hajer Bouden

C

’est un bien beau cadeau que nous fait Fatima Sissani avec son premier long métrage. La langue de Zahra s’ouvre sur un plan d’Azrou-N’thour en Kabylie, pic sacré où l’on se rend en pèlerinage prier pour le retour des exilés que l’on aime. On entend d’abord les voix de quatre vieilles femmes qui parlent à bâtons rompus, puis on les voit de dos, ou de profil, toujours discutant, riant, parfois jusqu’aux larmes.

Le ton est donné depuis le début ; on comprend d’emblée que nul cliché ne viendra alourdir le film (sur l’immigration par exemple), qu’aucun sentimentalisme ne viendra le gâcher. Pourtant, des sentiments, il y en a, et des sentiments d’une intensité rarement rendue avec autant de délicatesse. Car c’est d’exil qu’il s’agit, et de langue maternelle : deux sujets particulièrement brûlants en ce qu’ils sont profondément liés à l’affect. Ici, il ne s’agit pas seulement de ce qu’on appelle communément langue maternelle, celle dans laquelle on a grandi parce que parlée par tout le monde autour. Ici, c’est presque le contraire : c’est surtout la langue de la solitude maternelle, celle dans laquelle la mère a vécu son mutisme et son exil en France, mais aussi celle dans laquelle a été tissée cette complicité mère-fille qui a rendu le film possible. Le berbère muet du premier temps de l’exil est ici parlé, chanté, ri.Une inestimable poésie orale nous est donnée en partage, un trésor transmis de la mère à la fille et, grâce au cinéma, offerte au spectateur comme un don. Et toutes les questions, aussi bien sur le passé que sur l’avenir, sur les premiers temps de vie en France (ceux de l’enfance des enfants) ou sur le lieu où la mère aimerait être enterrée par exemple, la fille a su trouver la bonne distance pour les poser. Toute la force et la subtilité du film viennent de là. Des questions franches et respectueuses, qui n’escamotent rien ; et des réponses

Nous sommes du côté du soin, du souci, de l’attention portée à l’autre, à commencer par le plus proche ; à la douleur de la séparation, Fatima répond par le cinéma grâce auquel les lieux de vie, ici et là-bas, peuvent être réunis.

tout aussi franches et respectueuses et que nulle plainte n’assombrit.

Lorsque la mère, à la demande de la fille, récite quelques vers de sa composition, elle ne peut empêcher sa voix de s’étrangler parce que, dit-elle, on invente de la poésie pour soulager sa peine. Puis elle ajoute, quand Fatima s’étonne de n’avoir jamais entendu ces vers : je ne vous les disais pas pour ne pas vous blesser. Ce sont des rapports humains d’une qualité rare. C’est que nous sommes du côté du soin, du souci, de l’attention portée à l’autre, à commencer par le plus proche. A la douleur de la séparation, Fatima répond par le cinéma grâce auquel les lieux de vie, ici et là-bas, peuvent être réunis. Elle filme sa mère dans son appartement de la région parisienne, avec les siens qu’elle a élevés, et en Kabylie, avec les siens qu’elle avait laissés. On fait l’aller-retour sans cesse. On finit par ne plus voir de différences. Il fallait le faire : nous rendre aussi sensible à une vue sur le Djurdjura qu’à une fenêtre donnant sur des barres HLM. C’est que la vie de la mère, et celle de la fille, sont, toutes les deux, des deux côtés. La césure n’est jamais ignorée mais à mesure que le film avance, du baume se met au coeur, comme de lui-même. Et la Kabylie, représentée sans folklorisme aucun, est là, à portée de main. Maison de la Région à 20h Soirée présentée par l’Agence nationale pour la cohésion sociale et l’égalité des chances, Acsé


LE COURT DU JOUR

LE RETOUR DU REFOULÉ DANS DERRIÈRE MOI LES OLIVIERS DE PASCALE ABOU JAMRA par Sihem Sidaoui Dans Derrière moi les oliviers, un sujet tabou par excellence est abordé avec beaucoup de simplicité et de profondeur : la collaboration de l’Armée du Liban Sud avec Israël. Un film courageux que la jeune cinéaste libanaise Pascale Abou Jamra tourne presque en famille. La question n’est pas abordée de manière frontale ; pas de discours mais des situations où le poids du passé se fait sentir à travers le vécu d’une jeune fille à peine sortie de l’adolescence et de son petit frère qui reviennent au Liban après dix ans d’absence passés dans le camp ennemi.

La question de l’héritage, du legs, de la transmission de la culpabilité est posée sans pathos. On peut penser aux enfants de la collaboration algérienne ou aux premières générations allemandes qui ont hérité du nazisme ; le tabou et la culpabilité sont aussi forts aujourd’hui pour le monde arabe quand il s’agit d’Israël. La trahison des parents pourchassent les enfants. Leur réintégration – impossible, si on s’en tient au scénario dans sa linéarité – est pour le moins revendiquée intelligemment et avec une pudeur touchante. En effet, il y a quelque chose d’universel qui traverse en filigrane le film : d’abord l’âne, exsangue, qui devient personnage à part entière, ensuite ces magnifiques plans fixes sur le lever et le coucher du soleil (le traitement de la lumière est à lui seul une aventure), ou encore ce gros plan sur le visage de la grand-mère, creusé de rides… D’autre part, et de manière peut-être

un peu plus explicite, il y a Babel et les langues dispersées : Mariem qui raconte son histoire en voix off le fait en arabe et en hébreu (alors que, terrassée par le non-dit et le poids de la honte qu’on lui renvoie, on l’entend très rarement prendre la parole) et puis bien sûr la voix de Piaf qui chante l’amour au moment où des Français viennent acheter à Nous sommes tous les manger. Nous enfants de la terre et sommes tous les l’erreur, l’horreur, est enfants de la terre et l’erreur – de- universelle, et si la vrions-nous dire culpabilité doit circuler l’horreur – est uni- d’une génération à une verselle. Si la culautre, qu’elle soit alors pabilité doit circuler d’une gé- assumée par tous les nération à une hommes. autre, qu’elle soit alors assumée par tous les hommes. Car en remontant à l’origine des origines, ce serait à l’espèce humaine, indépendamment de toute appartenance, qu’il faudrait demander des comptes, ou bien peut-être à l’olivier, arbre ancestral dans cette région et symbole d’une paix qui demeure impossible. Cinéma Les Variétés, salle 2, séance de 17h

LE JEU DE LA GUERRE DANS LA TERRE DES HÉROS DE SAHIM OMAR KALIFA

C'est un court métrage qui nous vient du Kurdistan irakien. Nous sommes dans un lieu presque coupé du monde et en pleine guerre Iran-Irak. Des enfants jouent tandis que leurs mères astiquent des armes trouvées ça et là pour les revendre. En attendant la diffusion de dessins animés, ils rejouent, à leur façon, ce dont les abreuvent quotidiennement et à toute heure les discours et les images de propagande. La manière – mi-figue mi-raisin – dont Sahim Omar Kalifa aborde cette tranche de l'histoire irakienne est en réalité sans concessions. Le regard, souvent placé à hauteur d'enfant, traduit tout à la fois perplexité, impatience et fascination. C'est un noeud de paradoxes complexes qui met à nu le simplisme des paradoxes dont s'illusionne le langage de la force : le visage de Dileer lorsqu'il regarde les « belles scènes de la victoire » qui sont, en fait, des images d'horreur, est en même temps expressif et indéchiffrable. La mise à distance de ces atrocités que l'on voit sur l'écran de télévision ne rend que plus tangible leur désastreux effet sur les jeunes protagonistes. Mais on sent également qu'à la tentation de s'identifier à l'héroïsme auto-proclamé de Saddam se superpose l'ennui qui servira de germe au désir d'émancipation. L'alternance entre la langue kurde dans laquelle dialoguent les personnages et l'arabe grandiloquent et bourré de fautes de la propagande télévisée ne fait que confirmer l'impossible adhésion de toute une génération dont le réalisateur est ici un témoin avisé et mordant. Cinéma Les Variétés, salle 2, séance de 17h

H. B


PROGRAMME DU JOUR jeudi 30 mai 2013 Bulletin quotidien des 1ères Rencontres internationales des cinémas arabes organisées par Aflam (en coproduction avec Marseille-Provence 2013) Marseille 28 mai - 2 juin 2013 Aflam, BP 30042, 13191 Marseille cedex 20 - France Tél : 04 91 47 73 94 rencontres@aflam.fr www.aflam.fr www.lesrencontresdaflam.fr Equipe de rédaction : Hajer Bouden, Insaf Machta, Sihem Sidaoui Coordination : Hajer Bouden Maquette : Hichem Abdessamad


Rencontres internationales des cinémas arabes-quotidien#2