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L’Opale d’Abraham (ou le Dôme à Palabres)

par Christian Regaud


Résumé

Trois hommes sont retrouvés assassinés dans une voiture au Niger. Un indice découvert sur place laisse supposer qu’il s’agit d’un meurtre à caractère religieux. L’enquêteur à qui l’on a confié l’affaire fait donc appel à un théologien pour l’aider dans son travail. Ils se lancent d’abord sur une fausse piste en soupçonnant un groupe de randonneurs d’être les meurtriers. Ces suspects sont trois jeunes hommes qui marchent dans le désert africain. De fil en aiguille, l’enquêteur et le théologien découvrent une série d’indices qui les mènent à comprendre la clé de l’énigme. Ils découvrent l’identité des jeunes randonneurs au fur et à mesure que l’enquête avance. Il s’agit d’un chrétien, d’un juif et d’un musulman qui ont décidé de fonder un lieu de pèlerinage dans l’espoir de favoriser la paix entre les trois grands monothéismes : l’islam, le christianisme et le judaïsme. Ils se rendent ainsi au Nigéria où se trouve ledit lieu tout en discutant du fondement religieux de leur projet. Pendant ce temps, le véritable assassin court toujours.


Chapitre 1 Scène de crime

Dans la savane africaine au Niger, un faucon est perché sur la branche sèche d’un arbre mort. Toujours à la recherche de viande fraîche, ce carnassier scrute l’horizon. En cette belle matinée de printemps, on distingue très nettement les dunes et les collines qui sculptent le paysage. Le bleu azur du ciel épouse harmonieusement le jaune, l’ocre et l’orangé de la rocaille ainsi que les tons verts, beiges et bruns de la végétation. Le soleil grimpe tout doucement vers son zénith et il tape déjà très fort sur cette nature somptueuse. La roche accidentée et le sable sont couverts par toutes sortes de plantes qui s’accrochent à la vie. La végétation s’étend à perte de vue. On entend le chant des insectes, celui des oiseaux ainsi que de nombreux cris, de grognements sourds, de coassements et d’autres sons étranges émanant d’animaux cachés que nul ne verra jamais. Un tour d’horizon permet de voir les hautes herbes qui remuent dans le vent. Cet endroit merveilleux donne confiance en la nature et inspire à l’observateur une grande paix intérieure. Il donne envie de s’asseoir là parmi les herbes hautes, d’écouter les bruits toute la journée jusqu’au soleil couchant et de regarder ce dernier plonger sous l’horizon, parmi les nuages roses, dans de merveilleuses couleurs rouge-oranger. Qui pourrait imaginer qu’un paysage aussi somptueux puisse servir de scène à un crime abominable ? Pourtant, les apparences sont parfois trompeuses. Il est vrai que ce paysage idyllique inspire confiance et qu’il repose l’âme humaine. Un chemin de brousse mène vers l’est. En le suivant sur quelques kilomètres, on se retrouve sur les rives du lac Tchad. Les oiseaux gazouillent dans les arbres. Le soleil éblouissant se reflète dans les innombrables vaguelettes formées à la surface du lac. Chaque vaguelette va et vient, donnant ainsi l’impression que le lac scintille constamment. Un crocodile se prélasse dans l’eau en observant discrètement les oiseaux qui nagent à la surface. Quelques papillons butinent nonchalamment, voltigeant gaiement d’un nénuphar à l’autre. L’un d’eux se pose sur une paupière du reptile pour boire quelques gouttes de ses larmes. Celui-ci, très contrarié, nage quelques mètres en clignant des yeux, espérant ainsi faire fuir le joyeux lépidoptère. Le long des berges, derrière un rocher, s’élève un bruit sourd de tam-tam. Le battement

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régulier et précis de l’instrument s’intègre harmonieusement au tumulte de la faune et de la flore, comme si le tam-tam battait au rythme de la nature. En s’approchant du rocher et en regardant qui se cache derrière, on découvre l’homme qui en joue. Il s’agit d’un jeune Nigérien à la peau ébène, nommé Daffoué et originaire du département de Diffa. Torse nu, vêtu juste d’une simple peau autour de la taille et chaussé de sandales légères, il chante un hymne à la nature en boudouma tout en battant la mesure. Le temps semble s’être arrêté au bord de ce lac. Le tamtam, la voix et la cacophonie plongent ce lieu dans une ambiance mystique qui permet d’entrevoir à quoi pourrait ressembler le paradis sur terre. Cet instant de bien–être dure le temps de quelques chansons. Puis, Daffoué décide qu’il est temps de rentrer au village tout en cueillant quelques fruits au passage dans la forêt. Il se lève, ramasse son tam-tam et le porte en bandoulière. Debout, face au lac, il jette un dernier regard au paysage comme pour dire au revoir, puis il fait demi-tour et s’enfonce dans la forêt sur le petit sentier. Cette fois, la cacophonie ne vient plus du lac mais de la forêt. En entrant dans cette forêt, on a l’impression de pénétrer dans un jardin d’éden géant, recouvert par une canopée qui grouille de vie. En effet, les arbres abritent une multitude d’oiseaux, de mammifères, de reptiles et d’insectes. Le bruit vient de partout : de la canopée, du sol, des arbres, des arbustes et des herbes. Le bruit des insectes couvre le chant des oiseaux qui à son tour couvre le coassement des batraciens. Après quelques kilomètres de marche, le bruit se calme. L’eau se faisant plus rare au fur et à mesure que l’on s‘éloigne du lac, la faune et la flore s‘amenuisent faisant place à de plus grands espaces. On se retrouve ainsi dans la savane, dans le champ de vision du faucon qui est tranquillement perché sur sa branche. Daffoué marche calmement tout en regardant autour de lui. Le petit sentier rejoint un chemin large et praticable en voiture. De nombreuses traces de pneus témoignent d’ailleurs du passage fréquent de véhicules de toute taille : camions, 4x4 et bicyclettes. Daffoué aperçoit une voiture tout terrain à l’arrêt au milieu du chemin, à quelques centaines de mètres devant lui. Les portes semblent toutes fermées et il n’y a personne autour du véhicule. Il s’imagine que les propriétaires vaquent à leurs occupations dans la savane, ou près du lac. Il se rapproche du véhicule à son rythme et sans se presser, tout en se demandant s’il s’agit de pêcheurs, de chasseurs ou de touristes occidentaux en safari. Il poursuit son approche, les yeux pétillants de curiosité. Lorsqu’il arrive à la voiture, il constate que les vitres sont teintées et que l’on ne voit pas à l’intérieur. Il n’y a pas de plaque d’immatriculation, ni devant, ni derrière. Déçu de ne pas en savoir davantage plus sur les propriétaires de la voiture, il s’apprête à poursuivre sa route. A ce moment-là, il remarque une trace noirâtre au sol, comme s’il s’agissait d’un liquide ayant coulé et séché au soleil. Surpris, il s’approche pour chercher à comprendre de quoi il s’agit. Il se penche sur cette matière et en ramasse un échantillon. Il croit deviner qu’il s’agit de sang. La curiosité laisse brusquement place à l’inquiétude. Il veut savoir, il doit savoir. Soudain, en un élan, il ouvre la portière du conducteur. Pourquoi a-t-il fait cela ? En temps normal, il n’aurait jamais agi de la sorte. Il aurait d’abord frappé poliment à la fenêtre et il aurait attendu qu’on lui réponde. Mais là, non. Il a tout simplement saisi la poignée pour l’ouvrir. Celle-ci n’étant pas verrouillée, la portière s’ouvre sans résistance. Et là, c’est le choc. A l’intérieur du véhicule se trouvent trois hommes morts. Deux hommes sont assis sur les sièges avant et le troisième est assis derrière. Tous les trois ont la tête penchée en arrière avec une trace de coupure très voyante en travers de la gorge d’où le sang a coulé. Il fait une chaleur torride dans la voiture, comme dans un four. Cela fait reculer notre homme d’un pas. Une odeur de putréfaction émane de l’habitacle et donne la nausée à l’homme qui vomit instantanément à côté de la voiture. Plusieurs mouches s’engouffrent dans l’habitable, attirées par l’odeur des cadavres. La nausée laisse maintenant place à la panique. Ce sentiment lui vient de l’intérieur et jaillit du plus profond de son être pour prendre possession de tout son corps, comme par envoûtement. Daffoué, ne contrôlant plus ses émotions, ouvre grand les yeux et décide de foncer directement vers son village. Il se raidit d’un seul coup et tous ses muscles se préparent à subir un effort intense et prolongé. Il souhaite non seulement alerter son village, mais aussi fuir cet

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endroit maudit où la mort a frappé, pour se retrouver en sécurité auprès des siens. Il abandonne son tam-tam sur place et commence à courir. Il court aveuglément et de plus en plus vite, sans faire attention aux obstacles qui lui écorchent les chevilles. Il court et court encore jusqu’à ce qu’il ait l’impression d’avoir les yeux qui piquent et les poumons qui explosent. Bien qu’il ait deux points de côté et qu’il soit à bout de souffle, il continue de courir sans s’arrêter sur plusieurs kilomètres. Il aperçoit enfin son village. Haletant et les muscles douloureux, il cesse de courir une centaine de mètres avant d’arriver. Se sentant davantage en sécurité maintenant, il se penche en avant, pose une main sur chaque genou pour soutenir son torse et pour reprendre sa respiration. Ses poumons sifflent de fatigue. Quelques minutes plus tard, il se redresse péniblement et marche les derniers mètres. Ses jambes tremblent d’épuisement, mais il avance courageusement jusqu’aux premières habitations, ayant retrouvé une respiration quasi-normale. Lentement, il longe les premières cases qui bordent le village. Ces cases, faites de pierre et d’argile et dont les toits de chaume reposent sur des poutres en bois brut, échappent au temps elles aussi. Si l’on pouvait les contempler indépendamment du contexte des temps modernes, on pourrait se croire à l’époque précoloniale, où l’Afrique vivait encore au rythme de ses musiques, de ses rites ancestraux et de ses saisons, tout en accueillant des hordes d’éléphants, de girafes, de gnous, de zébus et d’antilopes. Cette époque, malheureusement révolue, nous rappelle ces heures glorieuses, par l’entremise de ces quelques cases qui ont encore le pouvoir d’enflammer l’imagination. Elles nous rappellent aussi l’insaisissable beauté de ce continent, jadis recouvert de forêts luxuriantes et peuplé d’animaux sauvages, où les esprits régnaient en maîtres sur chaque objet de la nature. Daffoué arrive enfin au centre du village. Tout a l’air normal. Les gens vaquent à leurs occupations sur la place. Une femme porte une grande jarre sur la tête. Un marchand transporte quelques poussins dans une cage pour les vendre au marché. Quelques commerçants, installés à même le sol, proposent diverses marchandises : nourriture, ustensiles de cuisine, vêtements et œuvres d’art. Sa famille et ses proches l’aperçoivent et ils remarquent immédiatement que quelque chose ne va pas. Pendant qu’ils s’approchent de lui, il lève le bras comme pour leur faire signe. – Au secours ! s’écrie-t-il. A ce moment-là, la vie ralentit au village et tout le monde s’approche. – Au secours, répète-t-il plus doucement. A bout de force, il ne sait pas comment commencer son récit. La foule est rassemblée autour de lui, ce qui le rassure. Encerclé par ceux qu'il aime, il se tient bien droit, respire profondément et parle d’une voix calme et détachée. – Il y a trois morts dans une voiture là-bas. Trois blancs dans un 4X4, en bordure de la forêt, sur le chemin qui mène au lac. Egorgés ! Ce disant, il fait un geste de son index au niveau de son cou. L’angoisse se lit dans ses yeux lorsqu’il prononce ces mots. La foule ne dit rien. Tous écoutent simplement et encaissent la nouvelle tragique. Quelques minutes auparavant, ils déambulaient tranquillement dans le village, négociant paisiblement le prix des marchandises. Maintenant, ils sont confrontés à cet évènement nouveau dont le sens leur échappe, qui ne les concerne pas, mais qui s’est produit à deux pas de leur domicile. Quand Daffoué a terminé son récit, le faucon qui l'a suivi discrètement dans le ciel, pousse un cri perçant, puis disparaît à l’horizon.

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Chapitre 2 Enquête préliminaire

Quelques jours plus tard, une équipe d’enquêteurs et de gendarmes se retrouvent sur la scène du crime. Tous sont Nigériens d'origine à l’exception de Marcel, l’enquêteur à qui on a confié l'affaire. Il débarque de France et évite d’exposer sa peau fragile au soleil. S’il est ici, c’est parce que la police internationale souhaite que toute la lumière soit faite sur ce meurtre étrange de trois caucasiens, probablement des occidentaux, dans cet endroit perdu. Ils analysent la situation posément et minutieusement. Les uns effectuent des prélèvements sur les cadavres sous la direction d’un médecin légiste, d’autres prennent des photos, d’autres encore étudient le véhicule dans lequel a eu lieu la tragédie à la recherche du numéro de série du moteur et d’empreintes digitales. Il y a aussi deux groupes de militaires mercenaires qui sont venus en camion pour assurer la sécurité du groupe. L’un des groupes vient du nord du Niger, l’autre groupe vient du sud. Marcel coordonne l’ensemble des travaux et prend beaucoup de notes afin de n’omettre aucun détail. Trois véhicules tout terrain ont été mobilisés pour l’opération. Ils sont arrivés spécialement de Niamey avec un équipement moderne, un émetteur radio, des ordinateurs de bord, ainsi qu’un système de navigation GPS dernier cri et une liaison satellite pour rester en contact permanent avec leurs collègues. Ils prévoient ainsi de leur transmettre directement les données prélevées sur le terrain et de recevoir en échange les informations stockées dans les bases de données des différents services de police et de gendarmerie. Par chance, les habitants du village voisin ont respecté la consigne de ne pas toucher au site afin de ne pas déplacer d’éventuelles pièces à conviction essentielles, ce qui aurait eu pour effet de perturber l’enquête. De toute façon, aucun villageois ne souhaite être mêlé à cette histoire macabre. La seule personne qui soit revenue sur les lieux du crime est Daffoué, notre joueur de tam-tam, qui a récupéré son instrument en toute discrétion et à l’insu de tous en pleine nuit. Le travail des enquêteurs est ainsi facilité et ils récoltent les indices soigneusement. Là où le commun des mortels ne verrait rien, nos enquêteurs et gendarmes voient une foule d’indices et ils se réjouissent de leurs trouvailles.

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Le faucon vient à passer par là. Il observe la scène d’en haut en effectuant quelques voltiges. Les gendarmes et les enquêteurs discutent de la position des corps, des gouttes de sang retrouvées par terre ainsi que des traces de pas laissées autour du véhicule. En effet, le sable témoigne de ce qui s’est probablement passé. Marcel émet une première hypothèse : – On dirait qu’un des corps a été déplacé. C’est comme si l’homme qui se trouve à la place du conducteur avait été égorgé sur le siège passager et qu’il avait ensuite été traîné au sol derrière le véhicule, puis hissé sur le siège du pilote. Les autres regardent les traces et réfléchissent eux aussi à cette hypothèse. – En effet, ça m’a bien l’air d’être ça qui s’est passé, répond un autre. Mais pourquoi l’assassin l’aurait-il déplacé ? – Peut-être pour faire semblant qu’il était au volant au moment de son décès, dit Marcel. A mon avis, l’assassin a conduit ses trois victimes jusqu’ici et il a voulu faire croire qu’ils étaient venus là, uniquement à eux trois. Un très mauvais stratagème pour masquer son crime et un travail d’amateur. – C’est tout de même étrange que ces trois gars se soient laissé égorger comme ça sans opposer de résistance. Regardez-les ! On dirait qu’ils dorment. C’est bizarre, non ? Marcel regarde les visages. – C’est vrai ça, ils ont l’air de dormir paisiblement comme des enfants. On va effectuer des prélèvements de sang, d’ADN et d’empreintes digitales. Je pense que notre laboratoire aura beaucoup de choses à nous révéler. Et avec un peu de chance, les trois victimes ont déjà leur photo dans nos fichiers informatiques. Si c’est le cas, on saura les identifier d’autant plus vite. Puis, il regarde au sol et dit : – J’aimerais bien savoir si toutes ces traces de pas sont de la même personne où s’il y avait des complices. Le labo pourra nous le dire en analysant les photos du sol. – En tout cas, reprend l'autre, ils n’ont aucun papier d’identité sur eux, pas de documents dans leurs poches, pas d’argent, rien. On ne pourra jamais savoir s’ils ont été dépouillés après leur mort ou s’ils n’avaient rien sur eux dès le départ. – Des occidentaux au Niger sans papiers ? répond Marcel. Je n’y crois pas un instant. Comment auraient-ils pu louer une voiture ou même passer la frontière ? Il leur aura bien fallu un visa et un passeport en bonne et due forme. – C’est exact, dit l’autre. Cela signifie donc qu’à la frontière et qu’au consulat il y aura une trace de leur passage – Oui, évidemment, dit Marcel. – Elle sera donc vite résolue cette histoire. Marcel reste toutefois dubitatif. – La mise en scène est tout de même étrange, dit-il. Je pense que l’on est tombé sur un type qui risque de nous donner du fil à retordre. S’il s’est donné la peine de déplacer les corps pour essayer de brouiller les pistes, on n’est peut-être pas au bout de nos surprises. – Certes, mais c’est quand même du travail d’amateur. La preuve, si l’assassin avait été plus malin, il aurait d’abord déplacé le gars et il l’aurait égorgé ensuite. Ca lui aurait évité de laisser ces traces de sang par terre. Pareil pour les traces de pas. Regardez : il n’a même pas pris la peine de les effacer. – Tu viens de me faire penser à quelque chose, dit Marcel avec un sourire. Peut-être que l’assassin voulait faire toutes ces choses dont tu parles mais qu’il était pris de court. Peut-être manquait-il d’eau, ou avait-il un avion à attraper à l’aéroport. Si c’est le cas, on va vite l’identifier notre bonhomme. Nos fins limiers cessent de discuter et reprennent le travail de terrain. Les empreintes digitales sont relevées sur les défunts et sur l’intégralité du véhicule : le volant, les poignées, les vitres, les portières et les sièges. Le numéro de série du moteur est repéré et immédiatement transmis au fichier central pour identification. La réponse vient rapidement. Le véhicule a été loué à Niamey il y a six jours et a été déclaré volé par le bailleur qui est sans nouvelles de son client. L’identité complète du client apparaît à l’écran, avec ses coordonnées bancaires et son adresse. Il reste à savoir si ce sont de vraies coordonnées, ou si celles-ci ont été usurpées, falsifiées ou volées. Puis vient le moment d’effectuer les prélèvements d’ADN et les prises de sang. Le

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précieux matériel biologique est placé dans des petits tubes et dans des sacs puis rangé dans une glacière afin d’être expédié au laboratoire d’analyse. Les photos des visages des morts sont transmises au central à leur tour pour être comparés aux fichiers existants. Rien n’échappe aux enquêteurs et aux gendarmes qui ont tout leur temps et dont la consigne est claire : résoudre cette affaire quel qu’en soit le budget. En effet, le meurtre de trois occidentaux dans un lieu aussi reclus et dans des circonstances étranges attise la curiosité des fonctionnaires et des notables en haut lieu, ce qui justifie une enquête en bonne et due forme, mobilisant les meilleurs intervenants disponibles. L’homme qui est chargé de transmettre les données au central n’a pas le temps de chômer. Il a une grande quantité d’informations à transmettre et il pianote sans relâche sur le clavier de l’ordinateur en grommelant dès qu'on lui apporte quelque chose de nouveau : – Encore ? Mais j’écris, j’écris ! Une première réponse arrive du service central. Selon les éléments disponibles, les trois victimes ne sont connues d’aucun service de police du Niger. Il faudra attendre quelques jours pour savoir si elles sont fichées dans d'autres pays. Leur photo, à elle seule, ne suffira pas à les identifier. La carte bancaire qui a servi à louer le véhicule appartient à une personne âgée, résidant en France, à Paris et qui est décédée il y a quelques semaines à son domicile d’un arrêt cardiaque à l’âge de 86 ans. Pour une raison inconnue à ce jour, cette carte bancaire rattachée à un compte suisse n’a été ni résiliée, ni bloquée. Ces éléments de réponse soulèvent ainsi de nouvelles questions, mais Marcel ne perd pas le nord. Pour lui, il s’agit de rester concentré sur l’identification des trois victimes et de découvrir leur passé immédiat afin de trouver la clé de l’énigme. Un nouveau message arrive. Il annonce que les empreintes digitales sont en cours d'analyse, mais que la recherche peut prendre plusieurs jours, voire plusieurs semaines. Déçu de ne pas en savoir plus pour le moment, Marcel prend son mal en patience. Il sait qu’il devra aussi attendre le résultat des analyses biologiques pour en savoir davantage. Peut-être pourra-t-il apprendre quelque chose en analysant les empreintes dentaires, mais il en doute fort. Il reste toutefois une lueur d’espoir du côté du feu propriétaire de la carte bancaire volée. Le passé de cette personne leur en dira peut-être plus, mais il craint que cette piste ne soit trop légère. Il reste affalé sur le siège de la voiture et réfléchit quelques instants. L’essentiel du travail vient d’être fait et il reste à fouiller le coffre et l’habitacle de la voiture des victimes. Il ne s’attend pas à trouver de pièce à conviction cachée dans les pneus, ni à l’intérieur des sièges, mais il faut les fouiller quand même : cela fait partie de la consigne. La chaleur commence à devenir insupportable et il est tout juste dix heures du matin. Il sort une gourde d’eau fraîche et en boit une gorgée. Une fois désaltéré, il referme la gourde et la remet à sa place sans se presser. Il a hâte de terminer le travail de terrain afin de refermer les portières de sa voiture et d’y allumer la climatisation. Dans sa tête, il se voit déjà en train de régler la température à dix huit degrés Celsius : le bonheur. Un de ses collègues vient le voir et lui demande si tout va bien. Il répond que oui et en profite pour lui poser une question. – Sais-tu s’il existe des stations balnéaires au Niger près du lac Tchad ? – Euh non, répond son collègue étonné. Il y a bien une base militaire à Nguigmi mais ce n’est certainement pas une station balnéaire, malgré l’abondance de sable fin et de soleil. Dans la région je ne vois pas du tout ce qui pourrait s’apparenter à une station balnéaire, ni de près ni de loin. Pourquoi cette question ? – Non rien, juste comme ça, dit Marcel. D’habitude les criminels que je poursuis sont à la recherche d’argent facile et de stations balnéaires. – Ah ben là, dit son collègue, si tu cherches un hôtel cinq étoiles qui donne sur une plage en bord de mer avec des femmes en maillot de bain à perte de vue, tu ne trouveras pas ça ici. Je t’en donne ma garantie personnelle. Un gendarme qui était occupé à regarder dans le 4x4 en ressort et fait signe à Marcel de venir voir. Celui-ci sort de sa rêverie et va vers le véhicule. – Regardez ce qui est posé sous la banquette arrière, dit le gendarme. Marcel regarde dans l‘habitacle et voit un paquet de feuilles agrafées posé discrètement sous la banquette. Ils prennent quelques clichés puis prennent l’article avec des gants pour y jeter un coup d’œil avant d’effectuer des relevés d’empreintes digitales. Un attroupement se

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forme autour du document. La curiosité des militaires, des gendarmes et des enquêteurs est piquée à vif et ils se penchent sur le document comme s’il s’agissait d’une confession ou d’une révélation divine. Il s’agit d’un article imprimé de six pages, rédigé en Anglais. N’ayant pas envie de lire un article pointu dans la langue de Shakespeare qu’il ne maîtrise qu’à moitié, Marcel demande au gendarme de le lui résumer. Ce dernier maîtrise parfaitement l’Anglais car c’est la langue officielle du Niger. En effet, Marcel ne se voit pas prendre la peine d’éplucher l'article à l’aide d’un dictionnaire, car cela ne fait pas partie de ses attributions. Son job consiste à effectuer des prélèvements sur le lieu du drame mais pas de décrypter l’article. Cette pièce à conviction devra donc être analysée par le laboratoire. Cependant, la curiosité l’emporte et il souhaite au moins comprendre le titre et le sens général de l’article. Dans la minute qui suit, tout le groupe attend en silence que le gendarme lise l’article. Ils ont l’impression d’avoir découvert un message codé laissé par l’assassin, voire sa confession. Tous regardent le gendarme intensément. Ils trépignent d’impatience et lui supplient de lire à haute voix. Le gendarme commence la lecture. – « Œcuménisme et dialogue interreligieux : emplacement d’un lieu de discussion commun aux trois grands monothéismes ». C'est le titre. Il ne peut s’empêcher un commentaire. – Alors déjà, rien que les mots je ne les comprends pas. – Continuez ! lui supplie un militaire. En bas de l’article il voit alors des notes manuscrites. Il s’agit d’une latitude et d’une longitude « 14°33’52’’ Nord, 12°04’23’’ Est » ainsi que la distance suivante « 3030 kilomètres ». A la lecture de ces mots, ce n’est plus un article qu’ils croient avoir entre les mains mais la carte d’un trésor. Leur curiosité s’enflamme d’un seul coup. Marcel se précipite vers sa voiture et produit plusieurs cartes afin de localiser ces coordonnées terrestres : une carte du monde et quelques cartes routières du continent africain. – Espérons que c’est là-dedans, dit-il. Il déplie les cartes sur le sable chaud et tous se penchent dessus comme des adolescents qui préparent une chasse au trésor. Ils localisent la latitude et la longitude sur la mappemonde et constatent que ce point se situe vers le lac Tchad. Ils déplient alors la carte routière correspondante et ils repèrent l’endroit avec plus de précision. Ce lieu se trouve au Niger, en plein désert à environ 150 kilomètres au nord-est de Diffa et à 120 kilomètres à l’ouest de Nguigmi. L’étonnement est à son comble. Qu’y a-t-il à cet endroit précis au beau milieu de nulle part ? Marcel marque l’endroit d’une croix sur la carte, puis il repère la scène du crime et la marque aussi d’une croix. Les deux croix ne coïncident pas, mais elles sont extrêmement proches l’une de l’autre. En effet, la scène du crime n’est pas située à l’endroit précis des coordonnées indiquées, mais plutôt à une dizaine de kilomètres au nord de Nguigmi. Un brouhaha se met en branle. Tout le monde parle en même temps. Tous affirment que le crime aurait dû avoir lieu au point mentionné sur l’article et non pas à l’endroit où il a réellement eu lieu. Ils s’avouent déçus par l’assassin qui n’a pas fait sa vile besogne correctement. Ce manque de perfectionnisme est digne d’un amateur. Marcel reprend les choses en main. Il fait taire tout le monde et leur rappelle qu’il ne s’agit-là que d’une hypothèse parmi tant d’autres qui doit être confirmée ou infirmée par des preuves tangibles. Il retourne dans sa voiture et transmet l’information lui-même au central par téléphone. Son enthousiasme est évident au son de sa voix. Le débit est rapide et jovial. Il est persuadé que ses collègues du laboratoire auront des hypothèses intéressantes à proposer et il brûle déjà d’impatience de les connaître. A la fin de la conversation, il raccroche et retourne vers le reste du groupe d’un air satisfait. Ils fouillent encore le véhicule et analysent la scène du crime pendant une petite demi-heure, après quoi ils estiment avoir étudié l'ensemble du périmètre. Satisfaits de cette matinée de travail, ils rangent les pièces à conviction et les prélèvements dans le coffre de la voiture de Marcel. Le dossier étant ainsi bouclé, ils passent à autre chose. Les hommes retournent s’asseoir à l’intérieur des véhicules, en quête d’un peu d’ombre. Ils laissent les portières et les fenêtres ouvertes afin de limiter l’accumulation de chaleur. Marcel est assis à bord de sa voiture où il termine de rédiger son rapport. Un mercenaire d’un des

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groupes va en voir un de l’autre groupe pour discuter. Ils se connaissent depuis l’enfance car ils sont originaires du même village. Avec un grand sourire les deux hommes se saluent chaleureusement. Ils commencent à se raconter leur vie. Les autres écoutent la conversation nonchalamment, faute de mieux. Le premier sort une superbe montre suisse de sa poche et la donne au second en guise de cadeau. Celui-ci, très impressionné par la beauté de l’objet, s’exclame : – Iiiih ! Ca, c’est une belle montre, dêh ! Est-ce que c’est une vraie ? – Je ne pense pas, répond le premier. Je ne l’ai pas payée assez cher pour ça. A ces mots, les deux hommes éclatent de rire et se tapent dans la main à maintes reprises. A tour de rôle, l’un répète la blague tandis que l’autre se remet à pouffer de rire bruyamment en retapant dans la main de son ami. Ceux qui les écoutent rient eux aussi, mais plus discrètement pour ne pas s’immiscer à la conversation. Une fois que la crise de fou rire est passée, le second passe la montre à son poignet pour voir comment elle lui va. Il regarde ce que ça donne. – Elle me va très bien, dit-il admiratif. Elle brille au soleil. Merci pour ce cadeau, elle me plaît beaucoup. J’espère que personne ne viendra me la voler. Les deux hommes restent muets devant le bel objet. Le second comprend aussi que ce cadeau est une monnaie d’échange. En effet, les deux amis savaient qu’ils allaient se croiser à cet endroit et ils avaient prévu de faire du troc. Il se ressaisit et dit à son ami : – Viens voir ! Moi aussi j’ai quelque chose pour toi. Il fait signe de le suivre vers le coffre de sa voiture. Les deux hommes se dirigent vers l’arrière du véhicule tandis que le second mercenaire joue avec sa nouvelle montre qu’il porte avec fierté. – Je pense que ça va te plaire. Ca vient de France, même. En tout cas, c’est ce que l’on m’a dit. Il ouvre le coffre et en sort une grosse caisse de Champagne. Il la hisse hors de la voiture et la dépose à l’ombre contre une roue. Il soulève ensuite le couvercle, puis le pose sur le sable chaud. Les deux compères se penchent sur la précieuse marchandise et regardent les belles bouteilles vertes aux formes allongées qui reposent paisiblement dans la paille protectrice. – Moi aussi, j'ignore si ce sont des vraies. Elles non plus ne m'ont pas coûté assez cher. – Elles seront bues quand même, dit le premier avec le sourire. Ca reste du vin mousseux. On décidera si ce sont des vraies après qu’elles soient bues. Nouvelle crise de rires. Les autres mercenaires les écoutent toujours et les accompagnent dans leurs rires. Le militaire compte rapidement les bouteilles. Il y en a vingt quatre. Il pourra ainsi les distribuer généreusement à sa famille, à ses proches et à ses amis et en garder deux ou trois pour lui. Il se voit déjà en train de passer des soirées bien arrosées à rire en compagnie de ceux qu’il aime. Les deux hommes referment la caisse et la déposent dans le camion sous un encouragement général. Quand les deux hommes ont fini leur échange, l’officier d’un des groupes sort à son tour une autre caisse de sa voiture. Il va voir un des militaires et l’interpelle : – Eh, cousin ! C’est à notre tour maintenant. L’autre se lève d’un seul coup car il attendait cet instant avec impatience. Il bondit hors du camion exhibant fièrement son agilité. Lui aussi avait prévu d’échanger une caisse contre une autre à cet endroit. L’officier pointe la caisse du doigt et le cousin fonce droit vers elle d’un air décidé. Pour lui, le contenu de la boîte n’a rien d’une surprise. Il saisit la caisse, s’agenouille sur le sable et soulève le couvercle avec détermination pour contrôler le contenu et s’assurer que la quantité et la qualité de la marchandise correspondent à l’accord prévu. Il s’agit d’armes à feu légères et des munitions correspondantes. Le regard crispé, il vérifie scrupuleusement le contenu, une arme après l’autre. Il ouvre ensuite les boîtes de munitions pour en vérifier le contenu. Voyant que tout est en ordre, il se détend et les traits de son visage se relâchent. Il se tourne vers l’officier et se met à sourire. – Ca va. Tout y est, lui dit-il. Ca a l’air d’être en bon état. L’officier sourit à son tour en tendant la main à son interlocuteur.

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– C’est bon, cousin ? Le cousin lui serre la main pour conclure l’affaire. – Oui, c’est bon. Les autres écoutent la conversation et comprennent que le ton est moins à la plaisanterie cette fois-ci. Ils restent avachis dans les véhicules, écrasés par la chaleur, attendant patiemment l’heure du repas qui approche. Leurs estomacs, réglés comme des pendules, commencent à gargouiller. Les deux hommes poursuivent leur commerce. – A mon tour maintenant de te donner les choses promises ? dit le cousin. Il appelle un de ses camarades dans le camion et lui fait signe de la main. Son camarade sort une petite valise du camion et la dépose au pied du véhicule. Le cousin prend la valise d’une main ferme, l’amène à l’officier et la dépose à ses pieds. Les deux hommes s’agenouillent sur le sable sous le regard attentif des autres. L’officier ouvre la valise et découvre, comme prévu, des liasses d’euros. Il compte les liasses et en sort une pour y compter le nombre de billets. Puis, il en prend un au hasard pour contrôler visuellement si c’est un vrai. Le cousin attend patiemment. L’officier regarde le billet par transparence, observe chaque motif, recherche les bonnes couleurs, étudie les reliefs et contrôle les caractères. Au bout de quelques minutes, il déclare que les billets semblent bons. – On dirait bien que ce sont de vrais euros, dit-il. Il remet le tout dans la valise, la referme et va la déposer dans le coffre de sa voiture. – On va se dépêcher de ranger tout cet argent dans le coffre-fort avant qu'il soit volé par des coquins. Il remercie le cousin qui retourne s’asseoir dans le camion auprès des siens. Quelques blagues fusent dans le camion. Un premier le taquine. – Te voilà devenu homme d’affaires maintenant ? Le cousin répond avec un geste d’indifférence. – N’importe quoi ! Tu dis des bêtises. Nous étions tous d’accord pour l’achat de ce matériel. Tu le sais très bien en plus. – Des euros, de vrais euros ! s'exclame un autre. Hier nos pères utilisaient des dollars, aujourd’hui on utilise des euros et demain nos enfants utiliseront des roubles. Tout le camion se met à rire. Les uns et les autres reprennent la blague à tour de rôle avec des variantes et ils se remettent à rire de plus belle à chaque fois. Leur chef, heureux de voir ses hommes passer un bon moment, les laisse se détendre et s’amuser librement. Il les observe dans le rétroviseur avec le sourire et participe lui aussi à cette phase de délire en lançant une blague par-ci, par-là. A midi pile, les hommes sortent des bâches et des tentes pour préparer le déjeuner. Ils assemblent le matériel, déplient quelques chaises en toile, sortent une table pliante, des couverts, des assiettes et autres ustensiles de cuisine. Les tupperwares contenant le repas sont posés sur la table et, en moins de cinq minutes, tous les hommes sont assis et mangent en silence. Les quantités sont abondantes afin que tous mangent à leur faim. C’est la première fois que Marcel fait un pique-nique en Afrique. Pour ce novice du continent, c’est une nouvelle aventure qui commence et cette ambiance lui plaît. L’officier et le gendarme en chef lui demandent ce qu’il compte faire des trois victimes. – On fait comme prévu, leur répond-il. On va les enterrer ici. Ce n’est pas la peine de les ramener en ville pour faire une autopsie plus poussée. Ils auront un enterrement plus digne ici en pleine savane qu'à la morgue. Et même si on réussit à les identifier et qu'on retrouve leur famille, on pourra difficilement rapatrier les corps dans leur pays d’origine. Ils discutent encore un peu et font le bilan de la situation. Finalement, après avoir mangé copieusement et s’être resservi plusieurs fois, Marcel retourne à sa voiture et appelle Niamey. Il les informe qu’il a retrouvé les clés du véhicule sur le contact et qu’il va donc ramener le véhicule en ville avec toute l’équipe. – Oui, nous avons assez d’essence pour revenir en ville. Nous allons enterrer les victimes ici.

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Notre médecin légiste a terminé l'autopsie. Pas la peine de les ramener à la morgue. Ce sera plus facile ainsi. Après avoir raccroché avec le central, il retourne sous la tente et aide les autres à plier bagage. Quinze minutes plus tard, tous les moteurs s’allument et l’expédition quitte les lieux dans un nuage de sable et de poussière.

Chapitre 14 Idéal de jeunesse

Retour dans le passé proche. Quelques semaines avant le triple meurtre, trois jeunes étudiants discutent dans une faculté de théologie à Paris. Attablé au café étudiant, ils abordent les sujets qui leur tiennent à cœur : religion, guerre, paix et humanisme. Ils sont jeunes, ils débordent d’énergie, ils sont insouciants, ils sont pleins d’espoir et ils rêvent d’un monde idéal où tout le monde vivrait en paix avec son prochain. Il y a une dizaine d’autres tables dans ce café, mais la discussion n’y est pas aussi animée. Les autres personnes parlent de cours, de météo, de voyages, ou de leur quotidien et ils ne font guère attention à ces trois jeunes étudiants dont la discussion ne passe pourtant pas inaperçue. Nous sommes mercredi et les cours ont fini à midi. Avant d’aller déjeuner, les trois jeunes étudiants en première année ont pris l’habitude de discuter à cet endroit pendant une heure avant d’aller s’acheter un sandwich. Le premier d’entre eux s’appelle Paul. C’est un Français, catholique, blond aux yeux bleus, qui pense faire une thèse sur l’évolution du catholicisme au cours de l’histoire. Le deuxième s’appelle David. C’est un Américain de confession juive, aux yeux bruns et aux cheveux bruns et bouclés. Lui aussi pense rédiger une thèse. Il souhaite se spécialiser dans le rôle du judaïsme au Moyen-orient. Le troisième s’appelle Mohamed. C’est un Saoudien, musulman, aux yeux noirs et aux cheveux noirs, qui avait toujours rêvé de venir étudier la théologie à Paris. Lui aussi prévoit d’aller jusqu‘à la thèse. Son mémoire portera sur la place de l’islam en tant que troisième rameau du monothéisme abrahamique. Les trois jeunes sont très rapidement devenus des amis inséparables sans trop comprendre pourquoi. Chacun prie à sa manière, chacun est différent et ils ne mangent pas les mêmes aliments. Pourtant, ils ne peuvent plus se passer l’un de l’autre depuis le début de la rentrée universitaire, comme s’ils avaient un projet en commun qu’il leur restait à identifier. Peut-

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être un projet de dialogue interreligieux ? Ce jour précis allait enfin leur apporter la réponse à cette question. – J’en ai assez d’entendre parler de toutes ces guerres à télévision et dans les journaux, dit Paul. – Moi aussi, dit David. Ca me rend malade rien que d’y penser. Toutes ces tueries partout dans le monde, c’est dramatique. – Oui, on dirait que cette horrible boucherie dure depuis la nuit des temps, dit Mohamed. C’est comme si elle faisait partie intégrante de l’histoire de l’humanité. J’aimerais pourtant que toutes ces guerres cessent et que les gens vivent enfin en paix. – On dirait qu’une part importante des conflits met en cause la religion, dit Paul. En tout cas, la religion est souvent utilisée comme prétexte. C’est dommage car elle est ainsi détournée de sa véritable raison d’être. Plutôt que d’apporter la paix intérieure, elle sert d’instrument de propagande. A cause de ça, les individus perdent la foi et ils se détournent de Dieu, ce qui est vraiment triste. – Il faudrait que les religions puissent discuter plus souvent les unes avec les autres, dit David, que les responsables religieux réussissent à faire avancer le dialogue interreligieux plus vite que leurs prédécesseurs et qu’ils trouvent des solutions durables. – Oui, dit Mohamed. Ce serait bien qu’il existe un lieu de discussion commun aux trois grands monothéismes. – Ca c’est une excellente idée, dit Paul. Un tel endroit permettrait de faire avancer le dialogue interreligieux grâce à des rencontres régulières. – Il faudrait en plus que cet endroit soit représentatif des trois monothéismes, dit David, et qu’il ne favorise pas une religion au détriment d’une autre. Au contraire, il devrait permettre de discuter de tous les sujets importants dans un climat de confiance et de paix. – J’ai une idée, dit Mohamed. Si ce lieu doit mettre les trois religions sur un pied d’égalité, alors il devrait être à égale distance des trois lieux qui symbolisent au mieux chacun de ces trois courants religieux. Cela favorisera l’union dans la foi et ça symbolisera l’unité visible des enfants d’Abraham, le patriarche commun. – Je suis d’accord avec toi, dit Paul. Nous devrions fonder un tel endroit qui serve de lieu de discussion et qui permette le dialogue interreligieux. – Oui, nous devrions trouver sur la carte du monde un endroit qui soit à égale distance des trois lieux qui représentent chacune des trois religions, dit David. Pour le judaïsme, je propose le mur des Lamentations, à Jérusalem. – Pour l’islam, c’est facile. Je propose la Mecque, dit Mohamed. Ce choix me paraît évident. Paul réfléchit et il semble hésiter. Il dit enfin : – Je ne sais pas pourquoi mais j’ai un doute. Mais bref, en tant que catholique, je suis tenté de proposer le Vatican, à Rome. – Tenez, dit David, il y a une carte du monde dans ce livre de géographie. Nous allons la regarder pour repérer les endroits que nous venons de nommer. Ils ouvrent le livre de géographie à la page où se trouve la mappemonde. Avec un crayon, ils marquent une croix à l’emplacement de Rome, une autre sur La Mecque et une troisième sur Jérusalem. Paul prend une règle et un compas et trace quelques traits mystérieux au crayon sur la carte. Ensuite, il marque une quatrième croix et dit : – Victoire ! Regardez ça mes amis. Notre endroit existe bel et bien. Nous venons de le découvrir. Ses deux amis se penchent sur la carte et regardent où se trouve le fameux lieu. – C’est là ? demande David. En Afrique ? – Oui répond Paul. Au Niger très précisément. – Et tu dis que cet endroit est à égale distance des trois lieux en question ? demande Mohamed. – Oui, répond Paul. Je vais vous le prouver. Je pose la pointe du compas sur cet endroit au Niger et je vais tracer un cercle. Il trace le cercle. – Vous voyez ? Il passe par le Vatican, par le mur des Lamentations et par La Mecque. Il est donc à égale distance des trois endroits. C’est notre lieu de dialogue interreligieux. En fait, la discussion des trois étudiants intéresse deux autres personnes qui les écoutent discrètement. L’une de ces personnes est Dysmas, l’astrologue, qui est assis à une table voisine

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et qui fait semblant de ne pas les écouter. Il est venu emprunter un livre à la bibliothèque et s’était assis là par hasard pour lire en toute tranquillité. L’autre individu est un sans domicile fixe, une des futures victimes du Niger, qui prend le café là par hasard lui aussi. Il passe ses journées à errer de café en café, le boit parfois dans une université, dans un hôpital, ou dans un bar, pourvu qu’il y ait du monde et un peu d’animation. Ce jour-là, il avait décidé par hasard de squatter le café de la faculté de théologie. Au début, il écoutait la conversation des trois étudiants par simple curiosité. Mais de fil en aiguille, il s’était dit qu’il pourrait leur voler leur idée et essayer de partir à l’aventure au Niger pour créer un tel lieu et d’en tirer lui-même les bénéfices, ainsi que tous les honneurs et privilèges qui s’y rattachent. Dysmas, non content d’épier les trois étudiants, remarque aussi la présence de ce sans domicile fixe et il devine son jeu. – Ce type est en train de les espionner pour leur voler leur idée ? s'interroge Dysmas. Et ils ne se doutent de rien ? C’est fou ça. Tout simplement incroyable. Pendant ce temps, David, Paul et Mohamed discutent en toute insouciance. – Le mur des Lamentations à Jérusalem est le dernier vestige du Temple d’Hérode, dit David. On l’appelle aussi le Mur occidental. Nous aurions aussi pu choisir le Débir pour symboliser le judaïsme, aussi nommé le saint des saints. C’est cette partie du premier Temple, le Temple de Salomon, qui était uniquement accessible au grand prêtre israélite lors de la fête annuelle du Kippour. Mais il n’en reste plus rien aujourd’hui, donc autant choisir le mur des Lamentations. – C’est vrai que pour l’islam, les choses sont beaucoup plus simples, dit Mohamed. On nous reproche parfois d’être divisés entre nous, mais je ne suis pas vraiment d’accord. Chez nous les trois villes les plus saintes sont La Mecque, Médine et Jérusalem par ordre décroissant. Pour prier, nous nous tournons cinq fois par jour vers la Mecque en direction de la Kaba. – C’est quoi déjà la Kaba ? demande Paul. Je connaissais la Qibla, mais pas la Kaba. – Je vais t’expliquer, c’est très simple, dit Mohamed. La Qibla c’est la direction vers laquelle les musulmans s’orientent pour prier. Aujourd’hui, elle se trouve à la Mecque. Quant à la Kaba, c’est une sorte de cube qui se trouve au centre de la Grande Mosquée de la Mecque. Il mesure quinze mètres de haut et dix mètres par douze de côté. Mais il y a encore quelque chose que tu ne sais pas. – Ah bon ? Quoi ? – C’est que dans la Kaba, se trouve une météorite que l’on appelle la Pierre Noire et qui sert à calculer l’emplacement précis de la Qibla. – En effet, je ne savais pas tout ça, dit Paul. Chez nous, les chrétiens, il y a eu plusieurs grands schismes qui nous ont divisés, notamment aux 11ème et 16ème siècles. Depuis, nous avons des difficultés à nous unir dans la foi, car il n’y a pas de lieu prévu à cet effet. – Pourtant, dit David, vous avez le Vatican à Rome, le Saint-Sépulcre à Jérusalem, Bethléem, Nazareth et Constantinople en Grèce. Tous ces endroits devraient pouvoir remplir ce rôle, non ? – Pas vraiment, répond Paul. Tu sais, pour nous les chrétiens, c’est un principe de base : aucun lieu ne peut servir de point central car Dieu est partout. Donc il faut ruser pour trouver un compromis. Les endroits que tu as cités sont très importants d’un point de vue historique, mais aucun chrétien ne se tourne vers eux pour prier, contrairement à ce que font les musulmans avec La Mecque. – Pourtant, reprend Mohamed, le Christ est né à Bethléem et il repose au Saint-Sépulcre. Ce sont des lieux saints de la plus haute importance chez vous. – Je sais, dit Paul, mais c’est ainsi chez les chrétiens. Il n’y a pas de point central. C’est pour cette raison qu’il existe de nombreuses associations chrétiennes qui cherchent à réunir les catholiques, les protestants et les orthodoxes dans la foi. On appelle ça l’œcuménisme. C’est un terme qui est spécifique aux chrétiens. – Pour en revenir à notre projet, dit David, le lieu que nous allons fonder devra avoir une partie centrale qui symbolisera Abraham, notre patriarche commun. Ca pourrait être un dôme. – Oui, c’est une bonne idée, dit Paul. Ce dôme symbolisera la croyance en un même dieu unique, le dieu abrahamique des trois grands monothéismes. – J’ai entendu parler d’un livre qui a été écrit par un dénommé Gotthold Ephraim Lessing et dont le titre est Nathan le Sage. Il raconte la légende d’un père qui avait trois fils. Ils les aimait tous les trois d’un même amour et il ne savait pas auquel il devait transmettre son anneau au moment de mourir. Il s’agissait d’un anneau magnifique qui était orné d’une opale où se jouaient mille belles

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couleurs. Finalement, il demanda à un orfèvre de lui fabriquer deux copies identiques à l’original et il donna en cachette un anneau à chacun de ses fils. Quand ils apprirent cela, chacun fût très déçu de ne pas être l’élu. De plus, les copies étaient tellement bien faites que plus personne ne su quel était l’anneau original. Cette légende est le plus beau plaidoyer que je connaisse en faveur de la tolérance religieuse. Pour en revenir à notre projet, je pense que nous devrions placer un tel anneau orné d’une opale au centre du dôme afin de symboliser l’anneau original retrouvé. Dysmas les écoute en silence et il approuve secrètement leur projet. Il est extrêmement admiratif devant ces jeunes idéalistes qui cherchent à donner vie à leur rêve. Il les dévisage du regard car il est très ému par les paroles qu’il entend. Il n’a jamais rien entendu d’aussi beau et il n’arrive pas à comprendre pourquoi il trouve cela beau. C’est une forme de beauté qui le transcende, comme une sorte de perfection spirituelle ou religieuse. « Ils sont courageux de vouloir aller là-bas en Afrique. » se dit-il. « S’ils y vont vraiment, c’est vraiment très téméraire de leur part. Ce sont trois téméraires. Tiens, d’ailleurs je vais les appeler comme ça : les Trois téméraires. » Soudain, le sans domicile fixe se lève en prenant tout son temps et il se prépare à partir. Il se dirige lentement vers la sortie du café. Dysmas le suit du regard et s’apprête à le suivre, mais il veut aussi écouter la fin de la conversation des Trois téméraires. Il reste donc encore un peu. Paul semble toujours hésiter à propos de quelque chose. – Attendez, s'écrie-t-il soudain. J’ai un énorme doute concernant le christianisme. Le Vatican ne peut pas être l’endroit qui symbolise au mieux le christianisme. – Pourquoi pas ? lui demandent ses amis très surpris. – Je crains que ce ne soit pas aussi simple que ça pour le christianisme. En tant que catholique, je suis fidèle au Vatican, mais les protestants et les orthodoxes ne seront pas d’accord. L'une des raisons principales est que ceux-ci rejettent l'autorité du pape. Il me semble que le Conseil Œcuménique des Eglises, le COE, à Genève en Suisse est beaucoup plus approprié pour réunir l’ensemble des chrétiens du monde. Je vous dis ça car les chrétiens ont quand même de grosses difficultés œcuméniques et qu’ils sont très divisés entre eux. Les protestants et les orthodoxes ont réussi à s’unir dans la foi au COE, mais les catholiques n’en sont pas membres bien qu’ils participent à certaines de ses activités. Donc je pense que l’on peut quand même accepter l’idée que le COE représente au mieux l’ensemble des chrétiens du monde. David et Mohamed approuvent ce choix. Ils acceptent l’idée avancée par Paul qui reprend la carte du monde, gomme toutes les marques et recommence le même exercice que précédemment. Il marque une croix sur le COE à Genève, une autre croix sur la Mecque et une troisième croix sur Jérusalem. Puis, il trace des traits et des arcs de cercle mystérieux à l’aide de son compas et déclare : – Voilà notre endroit. Il ne se trouve pas au Niger, mais au Nigéria. Regardez, c’est ici. Toujours en Afrique. Ses amis regardent la carte. – Le cercle que je trace maintenant, dit Paul, passe par le COE, par le mur des Lamentations et par La Mecque. A ce moment-là, Dysmas qui a tout vu et tout entendu se lève de sa chaise et part discrètement, mais en courant, pour rattraper le sans domicile fixe trop curieux. David se redresse sur sa chaise et fait un signe de la main à ses amis pour prendre la parole. – J’ai trouvé une idée de nom que l’on pourrait donner à cet endroit. Je suggère que l’on appelle cet endroit le « Dôme à palabres » en référence aux arbres à palabres en Afrique qui servent de lieux de rencontre et de discussion. Les deux autres acquiescent et approuvent cette idée d’emblée. Ils sont visiblement très enthousiasmés par ce nom. – Et si on regardait la définition exacte du mot dans le dictionnaire ? demande Paul. Mohamed prend un petit dictionnaire de poche et commence à en feuilleter les pages.

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– Il est minuscule ce dictionnaire, dit-il. J’espère qu’on y trouvera le mot. On va le savoir dans un instant. Ah ça y est ! « Palabre : discussion interminable ». Voilà c’est tout. Bon, c’est déjà pas mal que le mot soit là. Il nous en faudrait un plus gros pour avoir une définition plus détaillée. – C’est vrai que c’est un peu léger comme définition, dit Paul. C’est dommage qu’ils ne disent rien à propos des arbres de palabre en Afrique. Entre-temps, toutes les autres personnes ont quitté le café pour aller déjeuner. Les Trois téméraires se retrouvent seuls dans la salle. Ils discutent joyeusement et rêvent de tous les bienfaits potentiels de leur projet. – Ce projet apportera paix, amour et bonheur à toute la planète, dit Mohamed. – Ce sera la révélation du siècle, dit David. – Tu veux dire du millénaire, dit Paul en riant. – Oui c’est ça. Du millénaire ! dit David en riant à son tour. Ils rient tous les trois et se comportent comme des adolescents. – Nous irons à pied de Jérusalem jusqu’au Dôme à palabres en évitant les transports modernes dans la mesure du possible. Les seuls moyens de transport que nous nous autoriserons seront le voilier et le train, dit Mohamed. – Nous traverserons le désert sur des chameaux ou sur des dromadaires pour faire comme dans les films, dit Paul. – Il faudra marcher au moins quarante jours dans le désert, dit David, comme il est écrit dans les textes sacrés. – Oui excellente idée, dit Mohamed, et nous prierons régulièrement, chacun à notre manière, tout au long du chemin. Ils discutent et rient tout l’après-midi, oubliant d’aller manger.

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L'opale d'Abraham