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Tunisie

en couverture maghreb

Les limites du pouvoir absolu Hichem Ben Yaïche

Q

ue s’est-il passé ? En l’espace de plus de quatre semaines, le visage de la Tunisie n’est plus reconnaissable. Le pays du « bonheur absolu » s’est mis, d’un seul coup, à dysfonctionner. À force de vouloir masquer le réel, celui-ci finit toujours par surgir et imposer sa dialectique. Il a suffi d’un geste de désespérance, un jeune de Sidi-Bouzid s’immolant par le feu pour refuser l’humiliation et les brimades, pour qu’on découvre cette autre réalité du pays. Il est des symboles qui marquent des ruptures. Celui de Mohamed Bouazizi révèle, en modèle réduit, la méthode de gouvernance du pouvoir : autoritarisme, autisme et déni des réalités. Certes, en vingt-trois ans de présidence, de nombreuses réalisations apparaissent en positif au bilan de Ben Ali ; menées à bien grâce, surtout, au génie et à l’inventivité des Tunisiens. Mais force est de reconnaître qu’au fil des ans, cette réussite économique tant de fois célébrée, relayée et déclinée sur tous les tons, a fini, paradoxalement, par le couper du pays réel. Même s’il est parvenu avec un certain succès à réduire le risque islamiste, en menant une vraie guerre contre les hommes et les réseaux de cette mouvance, le chef de l’État n’a cependant pas su doter la société d’institutions qui soient de véritables espaces de liberté et d’expression. La révolte populaire qui s’exprime aujourd’hui annonce-t-elle une rupture systémique ? Il est encore trop pour le dire. En revanche, il est certain que les événements en cours présentent un caractère de type « révolutionnaire ». Personne ne peut actuellement prédire ce qu’il adviendra, sur le plan politique, du soulèvement tunisien d’aujourd'hui. En tout état de cause, une donnée majeure explique la dimension de ce phénomène inédit dans le pays : ce sont les jeunes qui sont le fer de lance de ce ras-lebol. Dans ce mouvement de malaise sociétal 18

Le troisième et dernier discours du président Ben Ali durant les événements ne lui a permis de garder le pouvoir.

profond, ils ont réussi à entraîner leurs aînés. Cette jeunesse, éduquée, formée et qui vit au tempo du monde, a l’impression d’être en état d’apesanteur par rapport à la réalité politique du pays. Sa colère immense n’exprime rien d’autre que sa volonté de trouver enfin sa place. Pourquoi en est-on arrivé là ? Le mode tunisien de gouvernance trouve cruellement ici ses limites. En donnant la primauté à l’approche policière et sécuritaire du pays – qui pouvait se justifier en partie seulement – contre le péril intégriste, le pouvoir politique s’est progressivement enfermé dans l’ivresse de sa toute-puissance. Cette logique a eu pour effet de vider certaines institutions de leur substance. Le jeu politique, les médias, et les autres relais de la société civile ont fini par cesser d’assurer leur fonction de rouages au service de la cohésion sociale. Le sismographe permettant de mesurer les mouvements profonds de la société a été détourné de sa vocation. Celle d’être en résonance avec les aspirations du peuple. Le président Ben Ali reconnaît aujourd’hui l’ampleur de cette erreur d’ap-

préciation. Il dit avoir été mal informé par des hommes clés de son équipe. Mais les derniers discours d’ouverture vont-ils permettre de modifier le cours de l’histoire, de satisfaire – ou d’enrayer - les revendications actuelles ? Le flottement et les hésitations ont révélé un grand décalage entre les gouvernants et la société. La répression sanglante – avec de nombreux morts – brouille les intentions et complique gravement la situation. Le pays a peur de sombrer dans le chaos que provoquerait le déchaînement des frustrations. Le réseau social FaceBook s’est révélé être le « média majeur » des Tunisiens pour communiquer, échanger et s’informer. L’ingéniosité des Tunisiens s’est jouée de toutes les censures. Les messages diffusés, qui sont autant d’appels à la retenue et au civisme pour préserver les biens publics, montrent cette extraordinaire maturité. Quelle que soit l’issue des événements, la Tunisie – et à travers elle toute la région du Maghreb – ne sera plus jamais la même. C’est cette réalité nouvelle qui va imposer, pour les années à venir, la logique d’un renouveau encore fragile. n African Business | Février - Mars 2011


La révolution du peuple

Retour en images sur 30 jours qui ont changé le cours de l’Histoire Mohamed Bouazizi, déclencheur de la révolution, dans son lit d’hôpital. Les premières manifestations de solidarité à Sidi Bouzid. La brutalité des forces de police contre les manifestants L’armée fraternise avec le peuple. La foule exige le départ de Ben Ali en plein centre de Tunis malgré la dernière tentative du président d'apaiser la situation. La fin de 23 années de pouvoir autoritaire Fouad Mbazaa, président par intérim, conformément à ce que prévoit la Constitution aux côtés de Mohammed Ghannouchi, Premier ministre.

African Business | Février - Mars 2011

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Les limites du pouvoir absolu  

Article du magazine parisien New African.

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