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Noctiluca Il était une fois une chouette qui voyageait à travers les forêts et les campagnes en racontant aux animaux leur histoire et en faisant des tours de magie. C’était une chouette sans âge, au plumage blanc immaculé, qui venait du pays d’avant la forêt, très loin dans le Grand Nord. Elle s’appelait Noctiluca. Les histoires qu’elle racontait avaient plus de mille ans ; on disait que la chouette était plus vieille encore que ses histoires.


Elle s’arrêtait sur chaque colline et dans chaque vallée. Elle visitait le moindre fourré, le plus petit bosquet, si bien que son voyage ne prenait jamais fin. Au cours de sa longue errance, Noctiluca était parfois rejointe par quelques personnages étranges. Une fois, c’était un crapaud expert en philtres d’amour ; une autre fois, c’était une pie bavarde et prestidigitatrice, au costume élégant, toujours tirée à quatre épingles. Il y eut même un vieux rat pelé tout droit échappé de l’enfer des bibliothèques, et qui se vantait de dévorer chaque jour au petit déjeuner un grimoire entier sentant l’encre fraîche. C’est comme ça, assurait-il, qu’il avait appris le latin et de mystérieuses formules magiques. Ensemble, ils constituaient une petite troupe de saltimbanques qui s’arrêtait chaque soir au cœur d’une clairière oubliée pour dresser un décor minuscule au pied d’un vieil arbre. C’était parfois un pin vénérable dont l’écorce orangée reflétait les dorures du soleil couchant. Leur théâtre de poche était fait de bric et de broc : deux tréteaux, trois planches, quelques perches de bois et un grand rideau noir, tout mité. “Oyez, oyez, petit peuple des forêts, des landes et des fossés ! Oyez, oyez, bon peuple des bois, des ruisseaux et des fourrés ! Venez assister aux merveilleux prodiges de Noctiluca, la puissante magicienne hyperboréenne !” La pie haranguait alors la foule bigarrée des animaux sortant du bois. “Pour la première fois dans vos contrées, du drame, du suspense, du rire et des larmes, de l’émotion et des frissons ! Noctiluca voit l’invisible et perce le sens caché des choses. Elle arrive tout droit des contrées glacées du Grand Nord où il n’y a qu’un seul jour et qu’une seule nuit. Là-bas demeure encore le vieux monde d’avant. En voyageant jusqu’à vous, Noctiluca a traversé le temps. La grande magicienne va vous révéler les secrets de vos ancêtres et faire renaître devant vos yeux ébahis une histoire oubliée et vieille de plus de vingt mille ans !”


Petit à petit, les animaux se rassemblaient au pied de la scène. C’était un spectacle extraordinaire que de voir assis côte à côte le hérisson, l’écureuil et le renard, le merle et le ver de terre, la salamandre et le sanglier. Il y avait parfois un loup extrêmement timide qui se faisait tout petit au fond de l’assemblée. Et ça grouillait, braillait, pétait, sifflait, gloussait et se trémoussait dans tous les sens en attendant les trois coups du lever du rideau. D’un geste, la pie obtenait le silence. Plus une seule mouche ne volait. La pie annonçait que Noctiluca allait convoquer les puissantes forces occultes pour recréer l’origine du monde. Le rideau se levait et la grande magicienne blanche apparaissait tel un sphinx de marbre. Impassible et immobile, elle fixait le public de ses grands yeux de chouette. Elle scrutait chaque spectateur droit dans les yeux, avec un regard si froid et pénétrant qu’il en était comme pétrifié sur place. Elle commençait alors son récit d’une voix d’outre-tombe. Tout en parlant, elle pétrissait l’air de ses grandes ailes comme un potier pétrit sa glaise. Une lueur bleue apparaissait, tournait et grossissait, enveloppée d’écharpes de brume phosphorescente. Les mots de Noctiluca prenaient vie dans la boule de lumière. Les animaux s’approchaient en frissonnant pour regarder le vieux monde disparu que la magicienne recréait pour eux. Toute la nuit, la chouette hypnotisait ainsi son public en racontant des histoires des temps passés qui révélaient aux animaux d’où ils venaient et pourquoi le monde était tel qu’il était. C’étaient des histoires qui leur donnaient toujours le premier rôle et leur permettaient de voir autrement le monde dans lequel ils vivaient. Au petit matin, lorsque les animaux se réveillaient, les yeux brillants et les oreilles bruissantes des merveilles de la veille, la chouette avait disparu sans laisser de trace. Au fil du temps, le souvenir de son passage s’effaçait dans la mémoire du peuple de la forêt et laissait place à la légende. Une légende que seuls de très rares humains connaissaient, car ils étaient suffisamment discrets pour se glisser sans bruit au plus profond des buissons et écouter, oreilles grandes ouvertes, les histoires de la chouette au cœur de la nuit.


Les Contes des Saisons (extrait)  

Racontés par Jacques Perrin. Textes de Stéphane Durand. Illustrations de Claire de Gastold | Actes Sud Junior 2015

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