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Photographie de couverture par Duncan Brown

Sommaire

Edito du neuvième numéro, par Aaron McSley...................................................................... page 03

Automne, par M'Isey...................................................................................................................... page 05 Rébellion, par Anthony Holay...................................................................................................... page 07 La Colère du Soleil, par Corentin Boxho................................................................................... page 10 La Bataille des Deux Birgies, par Robin Maillard.................................................................. page 14 Déchaînement, par Nicolas Caicco.............................................................................................. page 17 En son Coeur, quelques Élus, par Asyne.................................................................................. page 22 L'Arbre-Monde, par Jean Bury.................................................................................................... page 25 Le Souhait Maudit, par Florian Bonnecarrère........................................................................... page 32 Je suis un Autre qu'eux, par Nathaniel P. Teach..................................................................... page 35 L'Éveil de Gaia, par Patrice Vincent............................................................................................ page 39

La Vénérée Reine, par Anthony Boulanger............................................................................... page 44 Le Chemin, par D. de Vaujany..................................................................................................... page 46 Sans Titre, par Sylvain Larosse..................................................................................................... page 48 L'Association des Idées, par Shalmeth...................................................................................... page 50 Quand nous étions des Hommes par Julien Giovannoni...................................................... page 51 Les Lutins-Champignons, par Julien Noël............................................................................... page 53 Aubade à la Muse bien aimée ou récit futile d'un chantre désespéré, par Shalmeth.. page 54

CC BY-NC-ND Absinthe - Littérature de l'Imaginaire Décembre 2013 2


Nous en sommes déjà au numéro de décembre, au dernier de l'année 2013. Année qui fut d'ailleurs riche pour nous. Lancement d'Absinthe, reprise d'Enchantement, lancement de Corbeau. Au final, 118 auteurs passeront entre ces pages. Le but initial, à savoir réunir de jeunes scribouilleurs talentueux, est plus que rempli. Dès lors, pourquoi s'arrêter en si bon chemin ? Il n'est donc pas prévu de cesser nos activités pour la nouvelle année, nous comptons bien souffler notre première bougie. Nous étudions même de nouvelles possibilités... Sans trop en dévoiler pour le moment. Sur ce, je prends un peu d'avance et vous souhaite mes meilleurs vœux les plus sincères. Cordialement, A. McSley.

Photographie par Tricia J. 3


automne , par m'isey rébellion , par anthony holay la colère du soleil, par corentin boxho la bataille des deux birgies, par robin maillard déchaînement, par nicolas caicco en son coeur quelques Élus, par asyne l'arbre-monde , par jean bury le souhait maudit, par florian bonnecarrère je suis un autre qu'eux, par nathaniel P. Teach l'éveil de gaia, par patrice vincent

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M'Isey en étais venu à haïr l’humanité. Mon monde était noir, peuplé d’ombres malsaines et de mes propres fantômes. L’automne venait, et j’étais imperméable aux couleurs chaudes qui l’accompagnaient, aux senteurs variées et enivrantes, au soleil qui tiédissait les jours et aux premières attaques du froid. Ma quête de gloire et de renom m’avait mené sur une route aveugle et immorale ; et ce jourlà, un incident m’avait ouvert les yeux. Je décidai alors de m’éloigner de la ville et de réfléchir, de méditer même. Mes pas m’avaient conduit au Photographie par Daniel Easton hasard, et comme le bourg n’est entouré que de forêts, c’est au milieu des bois que je décidai de faire halte. J’ai passé la nuit entière à m’interroger sur mon propre parcours. J’avais autrefois ambitionné de devenir un brave guerrier, illustre et respecté. J’étais devenu un mercenaire cynique et, sans cet incident de la veille, j’aurais pris la voie sans retour de l’assassinat et du crime. Heureusement, il y avait eu cet homme, ce jeune homme à peine sorti de l’adolescence. Nous étions à l’heure où le marché est bondé, et l’apprenti avait malencontreusement bousculé un individu de haut rang. Un mage-guerrier, sans doute possible, puisque l’intéressé arborait tous les attributs de son ordre : accompagné de deux hommes de mains qui devaient aussi être ses élèves, il portait une cape de laine brodée, des braies aux motifs délicats, et de larges lanières de cuir aux chevilles et aux poignets. Ses cheveux étaient mi-longs, chose courante parmi ceux qui, bien que combattants, méprisent les crânes rasés des guerriers traditionnels. Enfin, son glaive de bronze affichait tout son rang, avec son pommeau finement ciselé en enchâssé d’émeraudes. Les heurts sont fréquents dans les allées combles du marché ; je m’attendais à ce que l’homme de bas-rang en soit quitte pour un regard courroucé et une insulte, ou un geste de mépris. Notre mage-guerrier en décida autrement. La faute, bien qu’involontaire, lui semblait impardonnable. J’étais à deux pas et je l’entendis entamer, à mi-voix, un mantra magique dont la cible ne pouvait être que le jeune citadin. Malgré tout mon cynisme et mon désintérêt, je me surpris à m’interposer : — Pas de magie sur ceux qui ne la pratiquent pas, énonçai-je. Nous ne sommes pas en temps de guerre. Le mage-guerrier interrompit son mantra et sembla oublier sa proie impuissante : il avait trouvé quelqu'un d’autre à qui s’en prendre. Que venais-je de faire ? Mes connaissances magiques se résumaient à un unique mantra, lequel ne servait qu’à accompagner mon cimeterre et à rendre ses coups plus tranchants. Je me retrouvais à peine moins démuni que celui que j’avais sauvé ; et je ne comprenais même pas mon propre geste. Machinalement, j’avais porté la main à mon arme, et l’autre avait eu le même mouvement. Ses lèvres scandaient déjà, de manière inaudible, les mots étranges d’un quelconque sort. Allais-je mourir là, dans un accrochage idiot né d’un acte de bonté que je ne m’expliquais pas ? Le destin en voulut autrement. Le mage-guerrier eut une grimace de dédain et me tourna le dos. Rassuré un court instant, et sans porter attention à l’apprenti qui me remerciait, j’essayai de comprendre et me rendis à l’évidence : je venais de me faire un ennemi. Rien dans l’attitude de celui-ci ne laissait raisonnablement croire qu’il avait passé l’éponge. Il remettait simplement l’affrontement à plus tard. Je haussai les épaules : ce ne serait pas la première fois que je serais obligé de surveiller mes arrières. M’interroger sur mes propres motivations, sur ce que j’étais et ce que désirais être, me semblait plus

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important. J’en étais à mes réflexions, au matin, lorsqu’il se montra. De face, sans traîtrise. Je n’appréciais ni son attitude hautaine ni son sourire narquois, je soupçonnais la fourberie, mais je devais aussi le reconnaître : il était venu seul et me tenais tête loyalement. Le combat était inévitable ; je refusais de m’enfuir et plus encore de lui présenter des excuses. J’avais fait preuve de courage et d’humanité ; choses devenues trop rares chez moi pour que je n’en accorde pas une juste importance. Si je devais mourir, je mourrais en homme honorable et non en assassin cynique. J’étais prêt. Le mage-guerrier ne perdit pas une seconde : il se mit à murmurer un mantra. Ses yeux ne me quittaient pas, ses jambes solidement plantées au sol et préparées à bondir au moindre de mes gestes, les mains écartées du corps, prêtes elles aussi à agir en fonction de mes mouvements. J’avais porté la main à mon cimeterre, mais sans le dégainer. Je scandais mon mantra, l’unique invocation que je maîtrisais. La situation se révélait très simple : ignorant ce qu’il me préparait, je ne pouvais attaquer le premier. Il me faudrait réagir à son sortilège et, si j’y parvenais, ma seule chance serait dans la contre attaque. Si je n’étais pas rapide et précis à la fois, tout serait perdu. La magie se mit à agir et, je dois l’avouer, me terrifia : autour du mage-guerrier, le ramage des arbres se mit à se mouvoir, les racines elles-mêmes tremblèrent et s’étirèrent, la terre branla, les feuilles rougies de l’automne s’abattirent sur moi en masse, comme pour m’étouffer. Je tentais de rester immobile, stoïque. Mais trop de branches s’agitaient, s’allongeaient, tendaient vers moi comme autant de bras armés, autant d’ennemis impossibles à combattre. Je reçus un coup, un autre. Une véritable volée de bois vert. Je résistais ; si je tombais, c’en serait fini. J’encaissais les coups, bien qu’au fond de moi l’espoir s’amenuisât : que pouvais-je faire si la nature était mon ennemie ? Quelle ironie, d’être vaincu par celle-ci alors que je réapprenais à la contempler, que je redevenais respectueux des hommes et d’elle-même ! Tout allait se terminer, je renonçai. Je posai un genou à terre et les coups qui pleuvaient n’allaient pas tarder à me faire plier davantage. Comment lutter contre la nature lorsqu’on ne désire pas être son ennemi ? La solution ! Cette ultime question m’avait ouvert les yeux : je ne devais pas combattre ! Je gardai un genou au sol mais relevai le buste, fermai les yeux et me concentrai. Je n’étais pas l’ennemi de la terre et des arbres, et ma paix intérieure, ma résignation, devait le leur faire comprendre. J’acceptai les coups, j’acceptai la douleur. Je refusai de lutter. J’entendis le mantra s’interrompre, mon adversaire hésiter et bafouiller. Je restai paisible et immobile encore un instant, et me mis à murmurer mon propre mantra. Le mage-guerrier ne comprenait pas : il scandait lui aussi, faisait à nouveau appel à sa magie. Cette fois pourtant, je savais qu’elle serait vaine. J’ouvris les yeux, me relevai brusquement et m’élançai sur lui. Ma lame jaillit de son fourreau, accompagnée de son sortilège, et trancha une fois, une unique fois. J’avais gagné. J’avais gagné avec la nature et non contre elle. Bien qu’essoufflé, je pouvais admirer paisiblement le soleil qui s’étirait entre les branches rougies de la forêt automnale.

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Anthony Holay e wagon était plein à craquer. Nos ravisseurs savaient que même si notre troupeau subissait des pertes, nous serions toujours bien assez nombreux à l’arrivée. Déjà, de misérables âmes en peine avaient quitté leurs enveloppes charnelles, nous abandonnant leurs sinistres dépouilles. Les cadavres exhalaient d’abominables senteurs, qui se mêlaient à l’âpreté de la sueur et des excréments. Nous n’avions rien bu ni mangé depuis plusieurs jours J’avais perdu tous mes repères, y compris celui du temps qui s’écoule. Serrée tout contre moi, Joanne semblait Photographie par Marc Johnson lointaine, égarée dans un autre univers. C’était peut-être mieux ainsi. Parfois, elle psalmodiait des mots incompréhensibles, et je me demandais ce qu’elle s’imaginait. Nous restions prostrés dans l’un des recoins obscurs du wagon, compressés par cette immonde masse d’êtres sur le déclin. Quelques rais de lumières poussiéreux filtraient entre les joints rouillés du wagon, me révélant d’horribles scènes. Par-là, c’était une face torturée. Par ici, un corps rachitique. Là-bas, un enfant inerte, endormi pour toujours dans les bras impuissants de sa mère. La pauvre vieille le berçait, comme si cela pouvait le ramener parmi nous. Dieu l’en préserve ! Je n’avais même plus la force de bouger ; tout le côté droit de mon corps était engourdi par ces misérables bougres qui se laissaient aller contre moi, et mes fesses étaient endolories et écorchées sous les assauts des vibrations du sol. J’étais collé dans mes guenilles, et je puais par tous les pores de ma peau. J’avais déféqué et uriné sur place, sans bouger. Mon corps était meurtri et sali, mais pas autant que mon esprit. Car je savais ce qui nous attendait. Ils avaient conquis le monde. Personne ne les avait vus venir. Et aujourd’hui, ils nous parquaient sans pitié et nous envoyaient à la mort sans sourciller. Parfois, aussi horrible et choquant que cela puisse paraître, je me disais que ce n’était que justice : après tout, les avions nous mieux traités ? Sans doute non. Une odeur exécrable me parvint, suivie de gargouillis immondes. Non loin de moi, un homme avait vomi. Coincé sous un amoncellement d’inconnus, il s’étranglait désormais avec sa propre bile. Je fis semblant de ne pas remarquer la main qu’il tendait dans ma direction ; j’étais bien trop las. Joanne tressaillit soudain, et murmura quelques phrases inintelligibles. J’essayai de décrypter ses dires, d’avantage pour détourner mes pensées de l’homme qui s’asphyxiait que par réel intérêt. Je parvins à comprendre quelques bribes, où elle parlait de climat, de pollution et d’extinction. Je n’en fus guère étonné : elle avait toujours été une fervente adepte de l’écologie. J’entendais encore ses discours enflammés lors de dîners bien douillets entre amis, autours d’une table trop garnie et de verres remplis à l’excès. Elle avait toujours défendu la nature, mais elle n’avait jamais rien fait. Comme nous tous. J’aurai été curieux de connaître son point de vue, aujourd’hui. Mais je n’osais la déranger. L’homme était mort. Une bave visqueuse et immonde coulait de la commissure de ses lèvres. Le rythme hypnotique des roulis du train engourdissait mon cerveau. Je berçais Joanne, tout comme la pauvre mère un peu plus loin cajolait son enfant décédé. Oui, je savais ce qui nous attendait : travaux forcés, pour reconstruire ce que nous avions si

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facilement détruis ; humiliations – ce qui était déjà bien entamé – en gage de pénitence ; et dur labeur, jusqu’à notre mort, en guise de rédemption. Et enfin seulement, si nous avions de la chance, repos et paix. Peut-être… Combien de temps encore avant que nous n’arrivions ? Je gardais le mince espoir qu’ils nous donnent de quoi subsister. Une maigre pitance, un peu d’eau. Même irradiée, même polluée… Je tombais en décrépitude, et de grands morceaux de mon être s’envolaient à tout jamais, égarés dans des limbes sauvages. La nature avait repris ses droits. Comme toujours. Seulement, cela était arrivé si soudainement et de façon tellement grotesque que je me demandais encore si je n’avais pas rêvé. Etais-je déjà en enfer ? Après tout, cela y ressemblait fort, avec ses cadavres qui s’enchevêtraient les uns sur les autres, et qui me lorgnaient. Je crus entendre près de moi un bruit de mastication, plus fort que le son des rails. Je tournai la tête : un groupe d’individus squelettiques s’était attaqué au corps de l’homme qui venait de périr, noyé dans son propre vomi. Ils le dépeçaient comme une meute de chiens affamés. Un autre voulut s’approcher, à quatre pattes, craintif ; mais il fut repoussé par des coups de dents hargneux. Je sentais que je devenais fou. Mais non. Tout était réel. C’était bien là le problème. Une odeur cuivrée de sang se mêla bientôt au cortège de puanteurs insoutenables. C’était désagréable ; mais j’avais appris que l’on s’habituait à tout, lorsque le choix ne nous incombait plus. Absolument à tout. Bientôt, la vitesse du train diminua. L’atmosphère déjà pesante s’alourdit encore, emplie d’une tension surréaliste. Des gémissements s’élevèrent, en vaines protestations. La locomotive se stabilisa pour de bon, ainsi que son attelage. Nous étions parvenus à destination. Je craignis de devenir aveugle lorsque les grandes portes métalliques coulissèrent, dans un crissement strident et un claquement sec. La lumière jaillit à flots, trop forte, trop intense. Des grognements nous parvinrent, et on commença à débarquer les premiers prisonniers. Je ne distinguais toujours rien. Dans mon étreinte, je sentis Joanne vaciller et se mettre à pleurnicher, puis à geindre. Elle sortait de son coma – je ne l’enviai guère. Le wagon fut prestement vidé de ses occupants. Ils traînèrent sans ménagement les corps pourrissants et à demi déchiquetés, afin de laisser la place au prochain chargement. Lorsqu’ils arrivèrent jusqu’à nous, je crus encore que j’avais perdu la raison. Il y avait un gorille, flanqué de deux sangliers. Le grand singe nous observa d’un regard peu amène, découvrant une série de crocs luisants. Sa carrure et sa bestialité me firent froid dans le dos. Joanne se recroquevilla tout contre moi, cherchant à fuir ce cauchemar. Mais il n’y avait aucune issue. Avant que le gorille ne nous empoigne et ne nous fracasse en multiples morceaux, je me levai, forçant ma femme à en faire autant. Nous passâmes avec appréhension près du colosse, et de ses deux gardiens. Derrière eux, toutes sortes de créatures s’évertuaient à faire place nette à l’intérieur du wagon, achevant de déloger les cadavres. Nous sortîmes du train, dans un endroit qui ne ressemblait nullement à une gare. Je compris bientôt : partout où je pointais les yeux, une vision apocalyptique m’attendait. Nous nous trouvions bien dans une ville, mais celle-ci avait été rasée. Les bâtiments n’étaient plus que de simples tas de gravats. Une multitude d’humains travaillait à déblayer les rues, entassant toutes sortes de matériaux dans des brouettes ou entre leurs bras, et les charriant vers une destination inconnue. Ils avaient l’air de zombies, des loques qui avaient tout perdu de leur confort d’antan, dénuées jusqu’aux tréfonds de leur fierté et de leur liberté. Bien plus nombreux encore étaient les animaux. Des centaines de sangliers montaient la garde autour de nous, nous fixant lugubrement. Je discernai un ou deux ours, qui traînaient dans les décombres et surveillaient leurs prisonniers. De nombreux oiseaux étaient perchés un peu partout : corbeaux, merles, pies, moineaux, buses, hérons, hiboux… Ils nous guettaient, épiant nos moindres faits et gestes. Il y avait aussi des rats, énormes, repoussants ; ils paraissaient innombrables. Mais ce n’était rien comparé aux nuages d’insectes qui voletaient en bourdonnant dans les airs. Des guêpes, sans doute, ainsi que moustiques, frelons, bourdons, simples mouches, taons… C’était une armée gigantesque, inébranlable et terrifiante. Nous les avions sous-estimés. Pire, nous ne nous en étions guère méfiés. Pourtant, ils nous étaient bien supérieurs en nombres. Partout, ils s’étaient ligués face à la tyrannie des hommes. En quelques jours, nous avions été renversés. Le monde tel que nous le connaissions n’existait plus : le temps de la 8


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suprématie animale avait sonné. L’un des prisonniers fraîchement débarqués tenta de s’enfuir en courant, longeant la voie ferrée. Il n’avait pas fait quelques pas qu’un groupe d’oiseaux donna l’alerte. Une horde de chats sauvages fit immédiatement irruption, apparaissant d’un peu partout, comme s’ils avaient été camouflés en vue d’une attaque surprise. Ils fondirent sur le malheureux fuyard, et le déchiquetèrent de leurs griffes et de leurs dents. En l’espace d’une poignée de secondes, l’homme était aussi mort que cette ville. Les petits félins disparurent aussi promptement qu’ils étaient venus. On nous mit en ligne, et le grand gorille nous passa en revue, les uns après les autres. Je n’aimai pas ce que je discernai dans son regard. Ni dans les yeux des autres animaux. Il y brillait une intelligence féroce, une malice qui n’aurait jamais dû s’y trouver. Ils semblaient ricaner en nous observant, nous toiser avec mépris et arrogance. J’avais du mal à les regarder en face ; ils avaient l’air bien trop humain. Brusquement, on m’arracha Joanne. Ma femme hurla, mais cela ne changea rien. On nous divisait en deux groupes : les hommes vigoureux d’un côté, les femmes, enfants et vieillards de l’autre. On nous balança un frugal repas, quelques fruits et légumes crus, dont nous devions nous contenter. Je les reçus comme une bénédiction. Il y avait aussi une grande marre d’eau croupie non loin de là. On nous autorisa à y boire, et à nous y débarbouiller rapidement. Puis on nous assigna à nos postes. Je vis que l’on remettait au premier groupe des poignées de graines, ainsi que des arbustes à planter. Portant mon regard un peu plus loin, je remarquai qu’une partie de la ville avait été entièrement déblayée de toute souillure humaine. Il n’y subsistait pas le moindre reste de fondation, pas la moindre petite parcelle de bitume, rien que la terre mise à nue, et retournée. Cela me fit un drôle d’effet. J’étais cependant soulagé de constater que le travail de ma compagne ne serait pas aussi épuisant que le mien, car je comprenais que son groupe allait être chargé des semailles et de la reforestation. Comme je m’y étais attendu, on me jeta pour seul outil une pioche amochée, et le gorille me désigna l’endroit par où je devais commencer : c’étaient les restes d’un immeuble, auxquels quelques prisonniers s’étaient déjà attaqués. J’hésitai un instant, songeant à tout ce temps où nous avions réussi à nous cacher dans notre grenier, Joanne et moi. Nous avions vu le début de l’invasion à la télévision, dans des reportages spéciaux. Eberlués, nous avions cependant réagi promptement, emportant de quoi subsister quelques jours, et nous nous étions réfugiés sous notre toit. Sur le moment, nous n’y avions pas vraiment cru, pensant que cela ne durerait qu’un temps, qu’il s’agissait en réalité d’une attaque terroriste, et que l’armée aurait vite fait de reprendre la situation en mains. Foutaises. Durant les jours qui avaient suivi, nous avions entendu les hurlements déchirants de nos voisins périssant les uns après les autres, où se faisant enlevés pour aller grossir les rangs des prisonniers. Les cris haineux des animaux assassins résonnaient encore dans ma tête. Nous écoutions les nouvelles sur notre petit poste de radio, apprenant ainsi tout ce qu’il y avait eu à savoir. Mais les émissions avaient bien vite cessé, et il n’y avait plus rien eu sur les ondes. Puis nous avions été débusqués. A présent que j’y repensais, sans doute savaient-ils depuis le début où nous nous trouvions. Après tout, il y avait toutes sortes de bestioles dans le grenier ; de l’araignée au mulot, les espions n’avaient guère manqué. Mais les animaux avaient pris leur temps. Ils avaient eu d’autres humains à fouetter en priorité… Le gorille m’asséna un violent coup dans le dos, me ramenant durement à l’instant présent. Je crus que ma colonne vertébrale allait se fendre en deux ; mais elle tint bon, me permettant de me diriger vers ma nouvelle vie. Je ne voyais pas de grue parmi les décombres, aucun véhicule motorisé. Pourtant les bâtisses étaient toutes rasées, du moins dans cette partie de la ville. J’imaginai le travail de titan qui allait être le nôtre durant les années à venir. Si nous parvenions à survivre jusque là… Lorsque nous ne serions plus qu’une poignée, quand nous deviendrons à notre tour une espèce en voie de disparition, nous enfermeraient-ils dans des zoos ? Mais quelque part, une petite voix ne cessait de me harceler. C’est bien fait pour vous… me lançait-elle sans pitié. Et je ne pouvais qu’acquiescer, conscient de tout ce que nous avions fait pour en arriver là. Je me mis à l’œuvre, sous la surveillance vigilante de nos nouveaux maîtres. Anthony Holay 9


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Corentin Boxho

soleil se rapproche, l’ombre diminue. Bientôt, je vais mourir. Nos aînés et les quelques livres conservés par notre communauté nous parlent d’un temps où le soleil était source de vie. Il rayonnait d’une chaleur douce et féconde et son action modérée, couplée à celle de la pluie, permettait à la nature de s’épanouir ; mais je n’ai jamais connu cela. Je n’ai jamais connu qu’un tyran sanguinaire régnant sans partage sur le ciel et écrasant la terre sous ses rayons meurtriers. Dès son lever il fait fuir les nuages, les trop rares pluies sont presque exclusivement nocturnes. Jamais je n’ai vu ce que les anciens Photographie par Daniel R. Blume appelaient des « arbres ». La végétation sur la terre ferme se résume à ces herbes éphémères, qui poussent en une nuit pour mourir dès que l’heure les expose à la lumière. En quelques secondes, elles noircissent et se recroquevillent en se tordant de douleur, dans un râle d’agonie à peine perceptible : « ssssssssssshhhhhhhhh... ». C’est le seul bruit que j’entends, tandis que je regarde les brins, un à un, tomber et se réduire en cendres à mesure qu’ils sortent de l’ombre du rocher sous lequel je gis. L’heure avance, le soleil monte inexorablement dans le ciel : il sera bientôt midi. Il y a aussi ces insectes, presque invulnérables, mais qui malgré tout, par confort plus que pour leur survie, s’enfouissent dans la terre sèche pour échapper à la lumière. Certains viennent plutôt envahir mon coin d’ombre. Je suis sûr qu’ils savent que, sous peu, ils vont pouvoir se régaler de mon corps carbonisé. Dans une heure au plus, l’ombre aura disparu, et je vais finir comme ces brins d’herbe. Mais comment en suis-je arrivé là ? Qu’est-ce qui m’a pris ? La chaleur m’empêche d’avoir les idées claires... Clem.... Les Hébriens ! Je me rappelle, c’est à cause de ce qui est arrivé aux Hébriens. Il y a quelques nuits, des pêcheurs de notre tribu ont profité du clair de lune pour pousser leurs barques assez loin au nord, jusqu’aux zones de pêche particulièrement riches de nos voisins, les Hébriens. Comme nous, ceux-ci vivaient dans des cavernes au flanc d’une falaise battue et creusée par la mer et le vent. À cette usure perpétuelle était venue s’ajouter l’action des hommes, qui voulaient aménager et agrandir ces grottes naturelles à grands coups de pioches. La roche, extrêmement friable, attaquée de tous côtés, avait fini par céder. Nos pêcheurs, revenus en catastrophe, nous ont décrit le spectacle terrible des parois de leur falaise écroulées dans la mer, dénudant les plus intimes galeries, exposant au jour les pièces les plus profondes : ceux qui n’avaient pas péri dans l’éboulement s’étaient retrouvés sans protection face au soleil du matin, et l’on n’avait pu ramener aucun survivant. C’en était fini de nos échanges vicinaux, nous étions désormais seuls au monde ; car s’il était possible, et même très probable, que d’autres communautés humaines aient survécu et se soient adaptées au Soleil de Mort, elles nous étaient inaccessibles parce qu’à plus d’une nuit de navigation. Cette tragédie n’avait pas manqué d’apporter de l’eau au moulin du vieux Clem. Lui qui, depuis longtemps, était considéré par tous comme un vieillard radoteur se trouvait soudain auréolé d’une gravité sévère. À mesure que le récit des pêcheurs et ses implications pénétraient les esprits, les têtes se tournaient l’une après l’autre, en silence, vers le vieil homme à barbe blanche assis dans une alcôve. Lui-même écoutait attentivement, sans montrer aucune fierté de la réalisation de ses prédictions passées. La situation était trop tragique pour permettre la vantardise. Syd, qui en sa qualité de chef de notre communauté avait été le principal destinataire du rapport des pêcheurs, n’avait pas eu le réflexe de la foule. Il n’était pas 1 0


corentin boxho - la colère du soleil

homme à compter sur autrui pour apaiser son inquiétude : au contraire, son autorité et sa stature de colosse incitait plutôt les autres à se tourner vers lui, et les yeux de ceux qui l’entouraient restaient suspendus à ses lèvres plutôt que de rechercher Clem. Mais la majorité de l’assemblée, indécise, portait sans arrêt ses regards vers l’un puis l’autre, attendant de voir lequel des deux romprait le silence. — Nous n’avons plus personne sur qui compter désormais, finit par dire Syd. — Ce n’est pas le plus grave ! répliqua la voix usée de Clem derrière lui, le poussant enfin à se retourner. Cela nous arrivera aussi, ajouta alors le vieillard, en le regardant dans les yeux. — Arrête, Clem ! — Non ! Cette fois tu m’écouteras, Syd ! Regarde ! La roche montre de sérieux signes de fragilité (il faisait s’effriter de la main le mur sur lequel il s’appuyait). Nous devons partir ! — Et pour aller où, nom de..., hurla Syd avant de se ressaisir. Nous en avons déjà parlé ! Il n’y a aucune falaise habitable à moins d’une nuit d’ici, nous sommes coincés ! — Nous devons explorer l’intérieur des terres ! Telle était l’idée fixe de Clem, ce qu’il radotait depuis plusieurs années. Personne ne l’avait jamais pris au sérieux, personne jamais n’aurait osé s’aventurer dans le désert qui surplombait nos falaises, car s’il était sans doute possible d’y trouver un abri pour le jour, on était en revanche certain de n’y trouver aucune nourriture. — Tu n’es qu’un vieux fou, lui dit Syd pour la centième fois. Comment vivrions-nous ? Nous ne pouvons tirer notre subsistance que de la mer. Plus rien ne pousse sur terre, plus rien ne vit à part quelques insectes immangeables. Tu sais tout cela ! Ce que nous devons faire, c’est creuser plus profond, là où la roche est dure. — Ne crois-tu pas que c’est ce qu’ont fait les Hébriens ? Voyez le résultat ! Ça ne fera que fragiliser davantage les racines de notre falaise ! Clem était bien décidé à profiter de l’intérêt que lui octroyaient les circonstances et, levant les bras, il s’adressa à l’assemblée : — J’ai déjà raconté mille fois, à qui voulait les entendre, les histoires de mon grand-père sur le temps d’avant le Soleil de Mort. Quand la Terre était encore dans les bonnes grâces de l’astre du jour, les hommes construisaient d’immenses cités étincelantes qui s’élevaient jusqu’au ciel, et d’incroyables machines volantes qui leur permettaient d’aller n’importe où sur la planète avec une grande rapidité. Une de ces cités n’est pas très loin d’ici ! Elle abrite sûrement des survivants qui n’ont pas perdu le souvenir des techniques de nos ancêtres. Il suffirait qu’un seul d’entre nous − un seul ! − parvienne à les atteindre et à les informer de notre existence, et ils viendraient certainement nous sauver ! N’y a-t-il donc parmi vous aucun jeune assez brave pour sortir de ce trou ? Notre salut à tous ne dépend que du courage et de l’endurance à la course d’une seule personne ! Enfin, cette fois, après tant d’années, l’effet du discours de Clem dépassa toutes ses espérances : nous étions trois à nous porter volontaires ! Deux jeunes hommes, moi et Semir, et une jeune femme, Melissa. Nous prévîmes de partir dès la nuit suivante. Comme Clem n’avait qu’une idée très approximative de la direction à prendre pour atteindre la ville, nous allions devoir nous séparer pour couvrir davantage de terrain ; et dans le cas où le voyage prendrait plus d’une nuit, il ne tiendrait qu’à nous de trouver un abri pour le jour. Le désert rocailleux et accidenté ne devait pas manquer de surplombs rocheux et de grottes assez grandes pour une personne. Rien ne devait nous décourager, nous étions bien convaincus de l’importance et de l’urgence de notre mission. Nous partîmes donc la nuit dernière, dès que le bâillement rougeoyant du soleil couchant se fut noyé dans l’océan. Pour gravir la falaise, nous n’avions pas d’autre choix que d’emprunter un vieil escalier abrupt, creusé à flanc de paroi, bien des siècles avant même l’installation de notre communauté dans ces grottes maritimes. Cette étape, déjà, requérait un certain courage et une bonne dose d’adresse, car de larges parties en étaient effondrées, nous obligeant à sauter de pierre en pierre par-dessus le vide. C’était d’ailleurs un entraînement auquel se livraient nombre de jeunes adolescents en âge de défier l’autorité et la prudence de leurs parents, et nous n’avions pas fait exception ; mais s’il n’était pas inédit pour nous de nous retrouver au sommet de nos falaises, c’était la première fois que ce lieu devait constituer le début, et non la fin, de notre voyage. Là, après un dernier regard sur nos grottes illuminées et 11


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une dernière embrassade, nos trois chemins divergèrent légèrement et nous nous perdîmes de vue. Je m’éloignais rapidement de la roche nue de la côte pour m’engager sur une terre brune déjà ponctuée çà et là par les premières pousses de l’herbe nocturne. Désormais seul, tout en maintenant le pas, je me mis à penser à l’avenir de façon frivole. Je pensais à Melissa, à comment lui avouer mes sentiments. Elle était si belle, et surtout si brave ! C’était elle, la première à s’être portée volontaire, et avec le recul, je crois que Semir et moi, en l’imitant, étions tous deux bien plus poussés par un certain orgueil masculin et la fanfaronnade amoureuse, que par les arguments rabâchés de Clem ou la tragédie des Hébriens, dont nous n’avions pas été les témoins directs. Petit à petit, ma futilité s’évapora, laissant place à une sourde inquiétude. Pour Melissa surtout, et le chemin qu’elle avait pris ; pour moi-même, car je craignais à tout moment de dévier de ma route ; pour Semir aussi, dans une moindre mesure qui me fait un peu honte maintenant. J’espérais que nous finirions par converger tous les trois vers la cité des anciens pour y découvrir ensemble des merveilles. Après une bonne heure de marche forcée, j’eus un instant de panique, sans comprendre pourquoi. Était-ce l’obscurité ? La solitude ? Le fait de m’enfoncer dans l’inconnu ? J’avais déjà été maintes fois confronté à tout cela, il m’était souvent arrivé d’aller pêcher au large, seul dans ma barque, et généralement j’aimais échapper ainsi au confinement surpeuplé de nos cavernes... Soudain je compris. C’était la première fois de toute ma vie que j’avais rompu le contact avec la mer. Je ne l’entendais plus : le bruit apaisant, habituel, infini du ressac avait laissé place à un silence oppressant, assourdissant. Je ne la sentais plus : le vent sec et froid du désert ne m’apportait plus l’odeur des embruns. J’avais l’impression d’être en plein vide. Seul le ciel étoilé me rappelait qu’il existait encore un monde autour de moi, et je continuais à marcher. Ce faisant, j’essayais d’imaginer ma destination, cette fameuse ville étincelante, avec ses habitants d’autrefois, fiers dans leur univers de verre, de béton et d’acier, complètement déconnectés de la nature. C’est du moins ainsi qu’on les décrit dans les légendes qui circulent parmi nous. Certaines de ces légendes les rendent même responsables de nos malheurs. À force de bâtir toujours plus grand, toujours plus haut, toujours plus brillant, on dit qu’ils ont fini par fâcher le soleil, qui n’admettait aucune concurrence. Était-ce vrai ? Je continuais à me demander, malgré l’avis de Clem, comment notre salut pourrait venir de l’héritage de ces mêmes ancêtres immodérés. Cette question et ces légendes avaient d’ailleurs été les principaux adversaires de Clem dans sa lutte pour nous convaincre, et sans la disparition des Hébriens nous aurions tous préféré tourner le dos à l’orgueil passé de l’humanité. Je me demandais aussi : en admettant qu’il y ait encore des habitants dans cette ville, de quoi pouvaient-ils bien vivre ? La science des anciens était-elle assez avancée pour fabriquer de la nourriture sans l’aide d’une nature résolument hostile ? Et ces fameuses machines volantes qui devaient nous emporter vers un endroit sûr, fonctionnaient-elles encore aujourd’hui ? Un bruit étrange me fit sortir de mes spéculations. Un grattement... Non, plutôt une sorte de mastication très rapide. Lorsque j’en découvris l’origine dans la faible clarté lunaire, je n’en crus pas mes yeux. Ce n’était pas un insecte ! La petite silhouette noire qui remuait devant moi, mâchonnant les jeunes pousses d’herbe, était couverte de poils : un rongeur ! Un mammifère qui, comme nous, avait survécu en ne sortant de son terrier que la nuit. Comme je m’approchais, il s’enfuit en sautillant dans l’obscurité. Je regardai autour de moi et remarquai des dizaines de trous à peine dissimulés dans le terrain accidenté. Ainsi la nature s’était adaptée bien mieux que nous ne l’avions cru au Soleil de Mort ; la vie était possible dans cet enfer pour autre chose que des invertébrés ! Cela ne signifiait évidemment pas qu’une communauté humaine puisse y vivre, car ces rongeurs ne suffiraient pas à la nourrir, mais cette découverte me remplit d’espoir et je redoublai d’ardeur en reprenant ma course vers l’ancienne ville. Ardeur et espoir qui chutèrent bientôt avec mon corps : une violente douleur à la cheville me fit soudain mordre la poussière. Je compris alors, un peu tard, que si ces rongeurs ne nourriraient pas des hommes, ils suffisaient amplement à un autre résident de ce désert plein de surprises. Allongé sur le sol, couvert d’écorchures et la cheville en feu, je regardais s’éloigner mon agresseur qui rampait silencieusement entre les pierres. Les heures qui me séparaient encore de l’aube furent un vrai calvaire. La morsure de la vipère s’infecta rapidement et son venin provoqua en moi nausées et fièvre. Incapable de me lever, j’avançais tant bien que mal sur des coudes et des genoux à vif, traînant tel un boulet mon pied qui ne cessait d’enfler. Je ne pouvais pas abandonner ! J’étais sûr d’être dans la bonne direction et, au vu du chemin 1 2


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parcouru, je devais être tout proche du but. Notre destin à tous dépendait de moi ! Notre destin... Mais peut-être était-ce précisément là le problème. Ma progression devenait de plus en plus pénible, sans que je sache bien si c’était la cause ou la conséquence des pensées morbides qui commençaient à m’assaillir. Peut-être notre destin est-il scellé ? Peut-être que notre véritable ennemi n’est pas le soleil, en fin de compte, mais la Nature elle-même, qui aurait ici dressé − si l’on peut employer ce terme pour des créatures rampantes ! − d’autres gardiens chargés de nous arrêter aux heures que son flamboyant suppôt céleste devait passer sous l’horizon. Les anciens auraient-ils donc bien laissé quelque chose dans leur cité, qu’Elle ne veut pas que l’humanité redécouvre ? Je ne le saurai jamais. Quand l’horizon a enfin recraché la sphère infernale, brûlant comme l’une de ces herbes le voile protecteur de la nuit, ma recherche désespérée d’un abri a pris fin derrière ce rocher dont l’ombre diminue. Ma quête et les espoirs de notre communauté se consumeront avec moi. J’ai échoué, et je sais qu’échoueront aussi les deux autres ; car j’avais raison. Maintenant le soleil se moque de moi : ses rayons, non contents de m’emprisonner ici en attendant mon exécution imminente, font ironiquement miroiter à ma vue, au loin, inaccessibles, comme pour me signifier que l’humanité ne doit plus espérer, des choses qui ne peuvent être que les parois de verre de la cité étincelante.

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Robin Maillard l est dit qu’en cette forêt, de grands esprits y reposent. Il est dit qu’au milieu de ces arbres, de vénérables puissances veillent. Il est dit que sur cette terre, la vie offre mille fois plus que sur toutes les autres terres réunies. C’est pourtant sur cette terre que la guerre a étendu son bras meurtrier. Les deux Nations qui s’y opposent sont pourtant deux sœurs, deux jumelles. L’une s’appelle la Libre-Seigneurie. L’autre, la Birgie. Toutes deux étaient autrefois la terre d’un seul et même seigneur, Hérébard IIIème du nom, Duc Photographie par Pete the Poet des Deux Birgies. Toutes deux étaient autrefois la terre d’un seul et même seigneur, Hérébard IIIème du nom, Duc des Deux Birgies. Toutes deux appartinrent au même Royaume autrefois, celui de Fimie, issu des cendres de l’Empire Léonide. Mais ce Royaume périt lui aussi… Les Deux Birgies comme on les appelait se retrouvèrent indépendantes, aux prises avec les anciennes provinces de Fimie. Au lieu de s’imposer, les deux Nations implosèrent quand deux des petits enfants de Hérébard III héritèrent de ces territoires et clamèrent haut et fort que chacun était l’unique héritier. Ils levèrent leurs armées. Et celles-ci se rencontrent ici, en cette forêt : le Forêt de Skermunos. Il s’agit de l’une des plus anciennes et plus profondes forêts du continent du Pékimès, même si sa taille est à présent bien réduite par rapport au passé. La légende la disait hantée. Mais le Duc de Birgie, Némor II et le Grand Seigneur de la LibreSeigneurie, Romèn Ier, n’avaient que faire des légendes. Seuls la terre et le pouvoir les intéressaient. C’est là qu’aurait lieu la bataille décisive. C’est là que se jouerait le destin des Deux Birgies. A l’aube du 2nd Jour du Ier Mois de la Saison Verte, en l’an 2101 après le Grand Chaos, les armées se trouvaient face à face. A l’Ouest, Némor II, dans son armure dorée, un casque portant des cornes de bélier, chevauchant un blanc destrier, haranguait ses troupes. A l’Est, Romèn Ier, portant une armure noire étincelante, un casque noir à crête, en faisait de même sur un étalon au pelage sombre. Leurs harangues étaient plus que nécessaires. Il fallait d’abord convaincre les troupes, et surtout la chair à hallebarde constituée par la paysannerie, du bien-fondé de cette guerre, qu’ils devaient obéir à leur seigneur car il en avait toujours été ainsi, car leur seigneur avait toujours été bon avec eux, car les Dieux ont décidé de cet ordre il y a fort longtemps. Ils devaient obéir car l’ennemi était un fourbe, qui n’avait pas hésité à trahir un membre de sa famille et qu’il trahirait aussi ceux qui le servaient. Mais surtout, les deux chefs devaient rassurer leurs troupes. Postés pendant plusieurs semaines aux abords de la forêt, les soldats de chaque camp avaient entendu, disaient-ils, des bruits étranges. Et la rumeur et la légende aidant, la peur n’eut besoin que de peu de temps pour s’emparer de leurs cœurs. Les chefs trouvèrent les mots justes et les menaces nécessaires pour obliger leurs hommes à ne pas déserter pendant le combat, à ne pas abandonner, à défaire l’ennemi. Sylan, l’Astre du Jour, donna le signal du début de la bataille, quand son disque lumineux sortit entièrement du ventre de la terre. Ses rayons étaient filtrés par les arbres de la forêt, ce qui évitait à l’une ou l’autre armée d’être trop éblouie. Le Grand Seigneur intima à ses archers d’ouvrir le feu sur l’ennemi. Le Duc ordonna à ses hommes de se protéger sous leurs boucliers. Lorsque la pluie de métal et de bois cessa, le Duc ordonna à

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ses archers de répondre à leur tour. Le Grand Seigneur cria à ses hommes de placer leurs boucliers face aux flèches ennemies. De chaque côté, Akaraïs le Psychopompe, l’esprit de la mort, se dépêchait de recueillir les âmes des premières victimes. Et Garas le Furieux, Dieu de la Guerre, emplissait les soldats d’une haine sans borne pour leurs ennemis. Mais les flèches ne furent pas toutes meurtrières, certaines s’enfoncèrent dans la terre, d’autres se plantèrent dans l’écorce d’arbres parfois millénaires. Enfin, les échanges de tirs prirent fin. Chaque armée était pourvue d’un petit régiment de mages de combat. Ceux-ci s’empressèrent de faire appel à de puissants sorts. Les mages de Libre-Seigneurie envoyèrent des sorts de gel et tuaient par hypothermie des dizaines de soldats birgiens. Les mages du Duc firent pleuvoir des boules de feu sur des soldats libre-seigneurois qui furent brûlés vifs. Mais les sorts ne furent pas tous mortels, certains gelèrent la terre, d’autres brûlèrent des arbres. Caché par les plaintes et les cris de douleurs des mourants, un lointain grognement apparut au cœur de la forêt. Mais nul ne l’entendit. Le Grand Seigneur décida de porter un coup fatal aux mages birgiens. Il avait placé un peu plus loin un régiment de cavalerie, camouflé grâce à des capes elfiques que ses hommes avaient pillés dans une guerre précédente contre les Vosègues. Les cavaliers fondirent sur les mages, qui, surpris, n’eurent pas le temps de se défendre. Ils moururent tous. L’avantage semblait être au Grand Seigneur. Mais le Duc était un homme malin. Des archers s’étaient placés à la cime des immenses et vieux chênes qui peuplaient la forêt. Ils eurent tôt fait de cribler de flèches les mages libre-seigneurois. Ex aequo. Les infanteries se mirent en marche. Elles avancèrent lentement mais sûrement. Puis, elles chargèrent l’une contre l’autre. Le fracas des hallebardes et des épées retentit dans toute la forêt. Les armes des uns écorchaient la peau des autres. Cris de guerre, cris de douleurs. Les cris se succédaient aux cris. Akaraïs était surmené, Garas continuait à attiser la fureur dans le cœur des guerriers. Les arbres et la terre furent aussi victimes des coups des hommes. Un lointain grognement apparut plus fortement au cœur de la forêt. Quelques soldats l’entendirent mais n’y prêtèrent aucune importance. Le Duc, à la tête de la cavalerie, sonna la charge. Il fonça à travers ses troupes, renversant et piétinant certains de ses hommes sans le moindre regret. L’ennemi devait mourir quoiqu’il en coûtât. L’ennemi en question, le Grand Seigneur, préféra faire appel aux archers et leur ordonna de tirer. Les traits homicides décimèrent les soldats, qu’ils fussent Libre-Seigneurois ou Birgiens. Mais les cavaliers Birgiens pouvaient se targuer de manier l’art de tuer aussi bien que leurs ennemis. Les morts se multipliaient, les armées diminuaient. Et la terre et les arbres se couvraient d’une couleur écarlate. Un grondement se fit entendre. Des soldats l’entendirent et s’arrêtèrent, avant de reprendre le combat. Las de voir la cavalerie ennemie fendre son armée, le Grand Seigneur partit à la tête de ses cavaliers. Il fonça droit vers son cousin. Un duel s’engagea. Les deux chefs ayant appris quelques sorts efficaces, ils s’empressèrent de les utiliser. Le feu, la glace, l’électricité et le vent dansaient autour d’eux dans une danse macabre et mortelle, où les victimes tombaient comme les feuilles mortes tombent d’un arbre en pleine tempête. Certains soldats se mirent à fuir, d’autres tentèrent de se protéger. Les armées diminuaient au fur et à mesure que les deux seigneurs s’affrontaient. La terre et les arbres en subissaient eux aussi les blessures. Le grondement se fit retentissant. La terre se mit à trembler. Les deux cousins s’arrêtèrent soudain. Les deux armées s’immobilisèrent. Quelque chose, sous la terre, bougeait. Alors, sortit du sol un être immense, renversant et tuant certains des mortels qui se trouvaient là. L’être ressemblait à un homme, nu, pourvu d’une tête de cerf. Du lierre parcourait ses bras et ses jambes. Une aura verte l’illuminait. Il vit les deux chefs de guerre et se mit à bramer si fortement que les oreilles des mortels n’entendirent plus qu’un intense sifflement. La terre trembla de nouveau. Au loin, d’étranges plaintes répondirent au puissant cri. Le sol trembla encore, mais cette fois, on avait l’impression que quelque chose courait, ou plutôt que plusieurs choses couraient. Soudain, apparurent des êtres difformes, composés de divers végétaux, ainsi que des humanoïdes à têtes animales : oiseaux, mammifères, reptiles, insectes… L’ensemble de la faune et de la flore forestière semblait y être représenté. L’être immense brama encore une fois et ces monstres s’invitèrent dans la bataille des mortels. Et là, les ennemis s’allièrent face aux puissances de la terre. L’être immense à tête de cerf frappait le sol avec ses pieds et ses mains, écrasant ici et là les mortels qui avaient eu la malchance de 1 5


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se retrouver entre la terre et les membres de l’être. Les créatures difformes végétales étouffaient leurs ennemis. Les êtres animaliers déchiquetèrent les humains. A la fin, seuls les cousins combattaient côte à côte dans un déluge de feu, de glace, d’électricité et de vent. L’être immense arriva et, insensible à leur magie, les emprisonna dans du lierre. Il brama fortement une troisième fois, puis, les transforma en un amas de ronces… Il est dit qu’en cette forêt, de grands esprits y reposent. Il est dit qu’au milieu de ces arbres, de vénérables puissances veillent. Il est dit que sur cette terre, la vie offre mille fois plus que toutes les autres terres réunies. Mais ce jour-là, la mort avait appelé la mort, et les hommes belliqueux en payèrent le prix.

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Nicolas Caicco ûr de lui, la crinière au vent, il se pavanait le long de la plage. Sa chemise était ouverte et ses manches étaient retroussées, dénudant ses bras dorés par le soleil. Il était beau. Non pas la beauté sortant de l’ordinaire avec tellement de naturel qu’elle en est un paradoxe. C’était plutôt la beauté imposée par les mœurs d’aujourd’hui, une beauté pourrie de l’intérieur. Oui, Franco était littéralement un gros con, le genre de gars qu’on tire en série illimitée pour nous les afficher sans cesse à la télévision, dans les revues, ou n’importe quel endroit où on daignera Photographie par Auggie Tolosa leur dédier un intérêt. Toute femme censée aurait vite cerné le vide inconsistant qui régnait dans le crâne de ce rital. Cependant, toutes les petites poules d’aujourd’hui n’avaient d’yeux que pour lui. Chacun de ses pas dans le sable attirait un regard féminin. Il balançait sa tête de gauche à droite essayant de capter un rayon de soleil avec ses lunettes pour en éblouir l’une ou l’autre au passage. Il portait un petit maillot blanc de marque une taille en dessous de la sienne, pour pouvoir se faire un peu de publicité pubienne mensongère. Il suivait un objectif bien spécifique. Le rocher ! Sa spécialité ! C’était une falaise d’une quinzaine de mètres. Les plus braves exécutaient leurs plongeons pour le bon plaisir de leurs spectateurs. Franco arriva en contrebas de la falaise et déposa sa chemise sur le sol. Un gamin venait de sauter. « Quel débutant ! Aucun style » pensa Franco, à voix haute car il y avait certainement une adolescente en rut qui le courtisait des yeux. Il grimpa un petit escalier artificiel. Même marcher les marches, il savait qu’il le faisait avec classe. Il s’aimait, il n’avait pas besoin de l’amour d’une femme, son amour-propre lui suffisait. Ce dont il avait besoin en revanche, c’étaient des services buccaux du sexe opposé. Ce futur plongeon allait sûrement lui faciliter la chasse. Il escalada jusqu’au sommet. Il était arrivé, arrivé au sommet de sa forme, au sommet de sa réussite, au sommet du monde. Il fit quelques étirements, il n’en n’avait pas besoin mais c’était pour s’assurer d’avoir attiré chaque attention féminine. Il était prêt. Il avait façonné sa technique de plongeon durant de longues heures. Il avait amélioré sa grâce, son allure et, sa vitesse. Il s’accroupit, banda ses muscles et s’élança en relâchant tout son énergie. Il avait les bras écartés, il les resserra pour n’être plus qu’une lame prête à pourfendre la mer. Il chutait de plus en plus rapidement ne laissant plus que quelques mètres entre lui et la surface de l’eau. Franco ferma les yeux pour savourer son bonheur. C’était une bonne idée car il ne vit pas le requin colossal de vingt mètres jaillir de l’eau et se diriger vers lui pour le saisir en plein vol. La bête referma sa gueule immense sur le pauvre italien puis retomba lourdement dans les profondeurs d’où il était apparu. *** — T’es pas sérieuse ? — Je te le jure ! — Attends ! Tu es en train de me dire que ton père va faire venir Chris Brown pour ton anniversaire ? — Mais qu’est-ce que tu crois ? Je vais avoir seize ans, je suis plus une gamine. — T’en es certaine alors ? — Mon père me l’a promis ! — Comme t’as trop de la chance. Jenny n’était pas jalouse. Elle avait autant d’estime pour ce chanteur que pour un tas de merde. Elle devait seulement faire illusion. Pourquoi était-elle amie avec Suzanna Tings ? C’était une très bonne

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mquestion ! La réponse n’était d’ailleurs pas plus intelligente que cette chère Suzanna. En réalité, Jenny s’était promis de gravir l’échelle sociale. La popularité, c’était quelque chose d’essentiel pour elle étant lycéenne. Le meilleur moyen de l’acquérir était de se rapprocher de la plus grosse salope régnant sur son école. Qui d’autre que Suzanna ? Fille de millionnaire, pourrie gâtée, narcissique exigeant une ovation pour une nouvelle couleur portée sur ses ongles et, évidemment, l’idylle de tous les beaux garçons. Ne serait-ce que d’avoir tenu le sac de cette fille pendant le temps de midi aurait permis à une fille de cents kilos de s’envoyer le capitaine de l’équipe de foot. On ne pouvait pas lui retirer qu’elle était une très jolie fille. Malheureusement, c’était une pomme pourrie, elle était détestable. Jenny avait dû subir le moindre de ses caprices pour pouvoir accéder à son cercle d’amis si populaires. Tous ses efforts l’avaient récompensée, elle était au sommet de la hiérarchie scolaire, et était considérée par Suzanna comme son amie la plus fidèle. Le grade de bras droit de Suzanna Tings lui valait une présence obligatoire à chaque soirée pyjama organisée. Jenny détestait ces soirées. Entre Marilyn Manson avec un film d’horreur et Rihanna avec « La revanche d’une blonde », il n’était pas nécessaire de prendre un mois de réflexion pour faire son choix. Elles étaient une demi-douzaine, en arc de cercle face à la télévision. Elles mangeaient du popcorn et buvaient du cidre. Suzanna finit de vanter son anniversaire à venir et se leva pour mettre le DVD. — J’adore ce film ! dit Suzanna en sélectionnant « visionnage » dans le menu. Jenny n’avait pas l’intention de regarder cette merde cinématographique. Elle préférait caresser Chipwok, le chihuahua de Suzanna. C’était une gentille petite bête, elle le baladait dès que possible dans son sac à main comme un vulgaire accessoire, certainement inspirée par les grands esprits de ce vingt-etunième siècle. Jenny frotta le chien derrière les oreilles et sur le ventre, il ronronnait d’aisance ! Soudain, il se redressa sur ses quatre pattes et aboya. — Ta gueule Chip’ ! cria sa maîtresse visiblement dérangée. Une intelligence maligne luisait désormais dans le regard du cabot. Il quitta le ventre de Jenny sur lequel il trônait et trotta dans la direction de Suzanna. Cet animal gambadait, ses mouvements semblaient musicaux, il remuait son arrière-train d’un coté à l’autre rythmant son espiègle progression. Il escalada le corps de Suzanna et se lova dans son cou. Elle n’était, à première vue, pas ravie de l’agglutinement de ce parasite la déconcentrant quand se présentaient les meilleures scènes du film. Le chihuahua avait toujours ce petit air si futé. Il frotta son museau contre l’oreille de Suzanna pour amadouer une nouvelle fois son épiderme et la rassurer de sa présence. Soudain, comme si la rage l’avait frappé, le chien mordit la gorge de sa propriétaire. Il l’entama avec une précision chirurgicale. Sa canine acérée s’enfonça dans la chair de la jeune fille et lui rompit la carotide. Tout le reste s’enchaîna très vite : fontaine ensanglantée, les hurlements d’une bande de pintades de seize ans et, le décès inévitable de Suzanna Tings. Jenny n’avait pas bougé, elle regardait le chihuahua s’éloigner au pas joyeux et musical, comme s’il illustrait le générique d’un cartoon maintenant devenu morbide. *** Elle le voulait. Elle le voulait maintenant. Et surtout, elle le voulait en elle. — Tu m’emmènes où ? demanda-t-il. Elle ne prit pas la peine de répondre, elle préféra lui adresser un clin d’œil coquin. Il ne pouvait pas lui résister. Au fond, il ne pouvait résister à aucune fille. Ses week-ends étaient consacrés à la chasse à la gonzesse. Il arpentait les bars, les fêtes de village, ou même encore les mariages et repérait les proies faciles et éméchées. Celle-ci avait été facile à emballer. Deux, trois baratins : « Je suis fils d’un homme politique », « je suis très timide avec les filles », « j’ai du mal à parler quand je suis plongé dans tes yeux ». Il était séducteur mais n’appréciait pas la difficulté. Les adolescentes en pleine crise d’hormones, voilà son terrain de prédilection. Elle l’entraîna jusqu’à l’orée du bois. — Tu es sûre de toi ? On se connaît à peine ! bluffa-t-il en se forçant à rougir. — Plus que jamais ! Elle posa ses mains sur son bassin et le poussa en arrière. Il s’adossa délicatement contre un arbre et détacha les boutons de sa chemise. Elle portait une jupe courte, elle se contenta donc de faire glisser son dessous jusqu’à ses pieds en un geste sensuel. Elle se blottit contre lui et l’embrassa à pleine bouche, se pressant de plus en plus intensément contre son corps. Le contact avec l’écorce lui était assez désagréable, 1 8


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mais ce qui passait à l’avant lui faisait oublier les douleurs de son dos. Il aimait tellement s’envoyer en l’air ! Les mouvements de va-et-vient lui donnaient la sensation d’être adossé à une râpe à fromage. Il prit sur lui-même, il n’était pas une fillette après tout. L’écorce se mit à fourmiller. Chacune des parcelles constituant le revêtement du tronc commença à se mouvoir indépendamment de ses voisines. Mais qu’est-ce qu’il se passait dans son dos ? Il avait la sensation d’être appuyé contre des milliers d’articulations. Des insectes ? Non, c’était seulement l’arbre dont l’écorce s’hérissait, comme un porc-épic hérisse ses épines pour se défendre. Il perdait totalement le contrôle de la situation. En un éclair, il sentit de nombreuses piqûres le transpercer. Il n’était désormais plus maître de ses muscles. Son corps était engourdi de bout en bout. Il perdit connaissance et bascula vers l’avant, écrasant sa muse qui elle, n’avait rien remarqué au drame forestier qui se déroulait sous son nez. Elle se dégagea du corps inerte de son compagnon d’une nuit. Il était affalé ventre à terre. C’était l’heure de la sieste ? — Tu te fous de moi ? Soudain, elle remarqua l’état de son dos. Il était parsemé d’une impressionnante quantité de minuscules picots. Elle en retira un de la chair et constata un liquide visqueux de couleur violette qui en suintait. La panique la gagna ! — Oh putain de merde ! Elle avait laissé son téléphone portable dans son sac à l’intérieur. Elle osa, avec un certain dégoût, fouiller les poches de son amant pour y dénicher son mobile. En extirpant l’appareil de la poche, elle en fit tomber son portefeuille. Elle jeta un œil aux papiers d’identité. « Francis Pizzi », à sa grande surprise. — Mais … cet enfoiré m’a dit qu’il s’appelait Tom… Partagée entre la terreur et la colère causée par un beau foutage de gueule, elle hésita, puis asséna un joli coup de pied dans les côtes de ce très cher Francis. Evidemment, il ne sentit rien, le poison violet l’avait tué depuis déjà cinq minutes. *** Fuir ! Oliver devait fuit. Quand certaines personnes sont confrontées à une situation irrationnelle voire totalement surnaturelle, elles ont la réaction de se figer, l’esprit immobilisé, inapte à prendre une quelconque décision face à l’impossible. Oliver n’en faisait pas partie, il était un homme humble ayant pour principe le fameux « je ne crois que ce que je vois ». Il courrait à travers la forêt. Il jeta son fusil de chasse dans les fougères sans ralentir, il ne lui serait plus d’aucune utilité. Il s’arrêta et reprit son souffle. Il scruta les environs. Il n’aperçut rien de menaçant mais il pouvait encore entendre le grondement provenant des profondeurs de la forêt. De quelles options disposait-il ? Il pensa à se dissimuler derrière un arbre. « Derrière un arbre ?! Abruti tu te crois dans un dessin animé ? » pensa-t-il. Il choisit de continuer sa course. Il devait absolument quitter ces bois et, le plus vite possible regagner la civilisation. Il trébucha un nombre anormal de fois comme si la forêt elle-même conspirait contre lui. L’onde sonore gagnait en intensité. Cette oppressante sensation de danger agit sur Oliver comme si le vent lui soufflait dans le dos. Il perçut une dénivellation, signe qu’il descendait probablement vers son village et par conséquent dans la bonne direction. Cette légère pente se transforma soudainement en un ravin. Oliver tenta de l’aborder avec précaution en s’aidant de son derrière mais il perdit vite le contrôle de sa descente et finit par dégringoler grossièrement. Il se heurta au sol, marquant la fin de sa chute. Mais quel sol ! Du bitume ! « Merci mon dieu » pensa-t-il avec espoir. Il aurait bien saisi un instant de bonheur pour embrasser le revêtement goudronné de cette route mais, il ressentait toujours le vrombissement venant de la forêt. Oliver tâcha de se relever mais s’affala de toute sa masse. Un foudroîment douloureux lui traversa la jambe gauche, la dégringolade avait laissé des séquelles. Il rassembla les dernières fractions de courage qu’il avait dans le ventre et rampa vers le milieu de la chaussée de campagne. Une voiture arriverait probablement, l’emmènerait loin de cet enfer qui se précipitait vers lui. Il traîna son corps endommagé mètre après mètre. Il se retourna sur le dos tant bien que mal, et releva la tête pour observer les bois qu’il venait de quitter. Le contact avec cette route le rassurait, mais ce faux confort ne fut qu’éphémère. Les cimes des arbres oscillaient avec énergie comme symbole d’une tempête naissante. Tout à coup, le monde bascula. Oliver avait espéré rêver, il avait espéré retrouver son foyer, sa femme et, ses enfants. 1 9


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Malheureusement, il perdit ses forces ainsi que sa raison en constatant que le fléau qu’il avait aperçu au cœur de la forêt n’était pas un rêve. C’était bien réel, et cette réalité avait paradoxalement une allure de cauchemar. Une vague déferla des arbres. Elle n’était pas constituée d’eau, mais d’un amas d’animaux enragés. En première ligne, Oliver reconnut tous les rongeurs qui, habituellement, fuyaient le contact humain. Rats, musaraignes, lièvres, chacun les yeux injectés de sang, ou peut-être d’une colère d’origine mystérieuse. Dans les airs, volaient des centaines de moineaux, pinçons et, autres petits oiseaux inoffensifs. Le raid de ces volatils était soutenu par d’épais essaims d’insectes avançant comme des nuages propulsés par de violentes rafales. Finalement, Oliver découvrit les animaux les plus lourds compléter cette vague bestiale. Il ne parvint soudain plus à discerner aucune créature, il ne voyait qu’une masse informe et bruyante. Cette vague progressait à grande vitesse, il n’était qu’une brindille sur son chemin. Elle était maintenant à cinq mètres, quatre mètres, trois, deux … L’onde le heurta. Les vipères le mordirent, les défenses des sangliers le poignardèrent, les crocs déchiquetèrent, les griffes tailladèrent. Oliver mourut rapidement. Cause du décès : Déchaînement de la nature. *** — Est-ce que cette merde fonctionne ? — Oui. Regarde ! Il y a un petit point rouge, lui répondit-elle. — T’as trop regardé de films, ça veut rien dire. Donne-moi la caméra, je vais m’assurer qu’elle soit en bon état de marche. Elle souffla, leva les yeux au ciel et lui tendit l’appareil visiblement déjà en train de fonctionner. — Merde, ça filme déjà ! — Tss… laissa-t-elle échapper en levant une nouvelle fois les yeux au ciel. — Allais ! vas-y commence, la batterie tiendra pas des heures, la pressa-t-il. — D’accord … Je m’appelle April Halibel. — Je m’appelle Jim Grimjow. Le petit couple regardait la caméra le regard vide et peu assuré, aucun des deux n’était à l’aise. — Jim, laisse tomber ! C’est pas une bonne idée finalement. — Si, on doit le faire ! lui répondit-il Il prit un instant de réflexion comme pour mettre de l’ordre dans le marécage de pensées qui noyait son esprit. Il se racla la gorge et entama son discours. — Cette vidéo est notre héritage destiné à l’humanité future. Malheureusement, nous pensons faire partie des derniers hommes vivants sur terre. Il y a de cela deux ans, suite à plusieurs évènements graves, un département scientifique découvrit, chez certains animaux et certaines plantes, une mutation. Les savants avancèrent l’hypothèse d’une réaction d’auto-défense contre l’être humain. D’autres parlèrent d’une intervention divine, d’une punition, de jugement dernier. Quoi qu’il en soit, la situation se dégrada très rapidement. Chaque animal, chaque arbre, jusqu’à chaque brin d’herbe finit par développer cette mutation. L’homme devint l’ennemi numéro un de toute la biodiversité. Jim prit un instant pour reprendre son souffle. — Tu devrais continuer Avril. — Je dois dire quoi de plus ? — Explique seulement certains faits. Ils auront besoin de savoir ce qu’il s’est passé. — C’est ton témoignage. — Ok ! répondit-elle à moitié convaincue par l’idée. — Au début, les accidents nous avaient paru anodins. Je veux dire … un enfant attaqué par un chien errant ou quelqu’un qui tombe malade après avoir mangé des baies normalement comestibles. Puis, un jour, tout s’est accéléré ! Des gens mourraient attaqués par les animaux qu’on ne s’imaginait pas dangereux. Certaines bêtes mutaient et atteignaient des dimensions colossales. Chaque aliment frais et bio opérait sur l’homme comme un poison. Le chaos s’est installé dans les grandes villes ! Une végétation dense a investi la civilisation jusqu’à finir par presque l’effacer. Si je sors dehors et que je ne fais que toucher une plante du doigt, je perdrai certainement ma main dans les deux prochains jours. — Nous vivons dans une camionnette, continua Jim. Nous voyageons de supermarchés en 20


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supermarchés pour récupérer des conserves et d’autres vivres. Notre unique ligne de conduite est devenue la survie. On ne sait pas encore combien de temps on va pouvoir tenir. On va vous laisser constater l’ampleur des dégâts. Jim saisit la caméra. Il ouvrit la porte coulissante de la camionnette et fit décrire à l’objectif de la caméra une trajectoire circulaire pour capturer une zone panoramique. La couleur verte était omniprésente. Les buildings d’autrefois s’étaient effondrés et étaient maintenant remplacés par des arbres encore plus imposants que leurs prédécesseurs. Un tapis de lichens recouvrait les routes et les trottoirs. C’était incroyablement beau, presque féérique. Mais cette nouvelle nature était aussi magnifique qu’hostile. — Bienvenue dans notre monde ! dit Jim à voix haute. Il tourna l’appareil vers lui pour faire face à l’objectif. Une détresse d’enfant régnait sur son visage. Il savait que, tôt ou tard, ce nouvel univers les rattraperait.

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Asyne e bruit des foulées s’accentua au travers des fougères, les oiseaux se turent, la faune se figea. Lorsqu’il déboucha enfin dans la clairière, il annonça d’une traite ce qu’ils craignaient tous : — Dame Nature, il ne nous reste plus que cinq cent mètres avant qu’ils n’atteignent notre frontière. — Rassemblez les hommes des bois. Nos précédents avertissements ne suffisent apparemment pas. L’homme aux cheveux feuillus s’inclina rapidement et partit au pas de Photographie par Wonderlane course dans les dédales du sous-bois. Durant son absence, dame Nature pris sa position favorite pour réfléchir, bien droite, son écorce silencieuse, elle se mua dans une posture traditionnelle, les branches de sa tête en un éventail bien ordré. Cinq hommes survinrent à proximité, aucun ne dépassait le mètre cinquante, leur torse ambré par le soleil, vêtu d’un simple collant tacheté permettant de se fondre aisément dans la nature. Ils se placèrent en silence autour du grand Tréant et attendirent son éveil. — Hommes des Bois, je fais appel à vous car l’heure est grave. Les humains sont à nos portes. Après avoir abattu nos forêts, asséché nos lacs et tué nos animaux, le cœur du monde est à proximité de leurs infamies. Nous avons laissé faire, partageant nos biens pour leur survie, puis nous les avons avertis par le biais de quelques catastrophes naturelles, mais là encore, inondations, éruptions volcaniques, séismes et tsunamis n’ont rien changé. Nous avons alors influencé la température, créé des effets de serre, arrêté de filtrer leurs pollutions, sans plus de succès. Les humains continuent encore et encore à détruire le peu qui leur reste, préférant inventer des solutions pour respirer sans l’aide des poumons végétaux, créer un fluide pour consommer l’eau naturelle sans y prêter garde et reproduire des aliments à base chimique, plutôt que d’élever nos animaux. Ils deviennent fainéants et privilégient la création du faux pour ne pas se soucier du vrai, qui demande labeurs et constance. Il est désormais trop tard pour leur ouvrir les yeux, puisqu’ils ne veulent pas voir, il est temps pour vous d’agir. Les cinq hochèrent la tête, prenant conscience que leur formation allait finalement servir. Dame Nature regarda chacun de ses enfants issus de la terre et les chargea solennellement d’une mission. — Aris envoie la biche blanche sauver les derniers humains au cœur pur. Ignis libère les enfants du Néants. Somnium réveil la licorne. Terrae ranime les Golems de pierre. Aqua protège le cœur du monde. Il est temps pour nous de combattre la destruction, le cœur des hommes n’est plus habité par le respect, ni l’attention. La productivité a pris toute la place et nous tue inexorablement, il nous faut sauver notre mère nourricière, même au prix de leur vie. En approchant si près de notre frontière ils ont perdus leur statut d’Humains pour devenir des Etrangers, nous n’avons plus à les protéger désormais. Détruisez tout. Les hommes des bois s’inclinèrent face à la Nature et se saluèrent une dernière fois avant de se fondre avec facilité dans le paysage. En deux secondes ils avaient disparu, les fourrés ne laissant transparaître aucune trace de leur passage. Ignis pénétra dans la grotte, marcha quelques minutes avant de s’arrêter pour tendre l’oreille. Là où les hommes ne percevaient que le bruit des gouttes s’écrasant des stalactites, lui entendait d’autres échos au silence, il en était même tout proche. Il déplaça de nombreuses roches, mis à jour un autre passage et se laissa glisser dans les entrailles de la terre. La chute fut longue et son arrivée brutale. Quand il reprit connaissance, les ombres l’entouraient, le fixant avec intérêt.

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— Il est temps, dit-il, la voix rauque. Vous avez désormais tout loisir de les tuer ou de les protéger. Je vous libère de votre prison de sel. Enfants du Néant, partez sauver ce monde pendant qu’il en est encore temps. Dans de grands cris de joie, les silhouettes s’amassèrent autour de lui et formèrent un cercle avec leurs mains jointes, juste avant que sa chute ne recommence. Ignis abandonna son corps sans résistance. Lorsque Somnium s’enfonça au plus profond de la forêt, il rechercha le plus bel endroit où se reflétaient les rayons du soleil. Il s’arrêta aux abords d’une mare et attendit. Quand sa surface étincela, il ressentit sa présence et avança la tête jusqu’à voir apparaître son reflet. Il entailla alors sa chair et laissa couler son sang en de fines gouttelettes rouges, qui se diluèrent peu à peur, troublant sa clarté. Il eut tout juste le temps de se projeter en arrière pour éviter l’excroissance qui jaillit de l’eau. Une fois les sabots à terre, la licorne l’observa intriguée, sa robe blafarde ruisselante de sang. — Il est temps d’offrir ta puissance mon amie, il est temps de souffrir pour survivre, de tuer pour sauver. Il tendit sa paume vers la bête, qui l’huma nerveusement, puis l’animal baissa sa tête, soumis. Somnium saisit alors la dague à sa ceinture et s’approcha de sa crinière. Avec délicatesse et minutie, il rappa l’épaisse corne spiralée. La poussière se mélangea à l’eau, qui tourna rapidement à l’ocre. — Les hommes ont oublié que l’eau était source de vie, désormais elle les détruira à petit feu. Puisse ta férocité, ta pureté et ta grâce noyer ce monde et que ta longévité apporte vitesse et combattivité au vrai peuple de la terre. Aris pénétra dans le champ et commença à couper les blés, déposant ses fagots les uns à côté des autres. Il n’en voyait pas encore le bout quand il entendit bramer au loin. Redoublant d’efforts il poursuivit son dur labeur. A la tombée de la nuit il atteignit enfin son but. La biche blanche l’attendait, enfermée dans son enclos naturel. Il posa un genou à terre et attendit qu’elle s’approche de lui pour lui chuchoter la raison de sa présence. — Va sauver les derniers humains au cœur pur avant que l’horreur ne s’abatte sur eux. Il reste peu de temps, j’ai mis si long à tracer ta route. L’animal bondit sur le chemin et disparut rapidement, libre d’aller où bon lui semblait. Quand Terrae gravit les derniers mètres de roche le menant au sommet, il était à bout de souffle, pourtant il allait encore lui en falloir beaucoup. Extirpant de sa sacoche un cor, il prit une minute pour récupérer un peu, avant d’expirer de toutes ses forces. Le bruit ressemblait à un gros bourdonnement, il dura toute la nuit, son écho emporté par les vents. Aqua entendit le signal se répercuter de montagne en montagne et alluma le brasier, déposa l’eau et la terre dans une coupelle, avant de planter l’ailette de papier dans le sol. Il était temps de protéger le cœur. Il se mit à chanter, assis au centre des éléments. Au même instant dans le monde entier, la pluie acide prit de cours les populations, rouillant et dévorant le métal sans discernement. L’inondation généralisée boucha les vannes, arracha les pylônes et plongea la vie dans l’obscurité. Les maisons cédèrent, les barrages aussi. L’incompréhension était totale. Comment combattre un ennemi invisible ? Comment arrêter les méfaits de la nature ? Chaque nation accusa son plus vieil ennemi, mais il n’était déjà plus temps de chercher la faute chez l’autre, les montagnes se soulevèrent et détruisirent tout sur leur passage. Tant de fois les hommes s’étaient amusés à déceler des têtes ou des formes dans la roche, aujourd’hui elles prenaient réellement vie et marchaient sur les villes. Avions, armes et armées ne parvinrent à arrêter les éboulements, qui ensevelissaient tout sous leurs pas. Leur moral pris un coup et tous les peuples de la terre se retrouvèrent égaux face aux changements. Le désespoir collectif attira les enfants du Néant, qui s’abattirent sur les survivants, les plongeant dans une chute sans fin au cœur de la Terre. La biche guida des dizaines d’enfants derrière elle, jusqu’au cœur de la forêt. Elle les laissa aux mains d’autres enfants, frêles silhouettes noires, qui les encerclèrent et les protégèrent au sein des profondeurs, le temps que le monde se meurt. Lorsqu’ils en ressortirent, l’aube pointait au loin, annonciatrice d’une journée sans pluie. Le monde avait retrouvé son côté sauvage, sans technologie, sans confort, sans futilité, juste la nature. La vie pouvait reprendre son cours, avec quelques rares élus qui savaient encore voir la beauté du monde. 23


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Il ne fait pas bon s’en prendre à la Nature, puissent les survivants ne jamais oublier d’où ils viennent. Puissiez-Vous ne jamais oublier !

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Jean Bury harles reconnaissait ça au professeur Cuvelier : elle haïssait la Forêt, mais elle y était à son aise. Il l'entendait, derrière elle, marcher sans difficulté à sa suite, frappant à la machette les lianes et les branches. Elle faisait peu de bruit, ne le ralentissait pas, n'émettait pas un bruit, pas une plainte. Ils marchaient depuis huit jours pourtant, douze heures par jour, dans un treillis épais, serré, épuisant de végétation sauvage crevée par des arbres au tronc gigantesque. La canopée élevée laissait à peine percer la lumière du jour et ils progressaient en silence dans une quasi-pénombre. La Forêt bruissait de cris d'animaux mal connus, de Photographie par Eelco clameurs et de feulements sauvages, on voyait soudain un vol de rapace disperser tous les oiseaux du secteur dans une polyphonie rageuse de battements d'ailes et de piaillements. Ils dormaient peu et mal, la chaleur était étouffante. Mais malgré son âge, la biologiste suivait le rythme sans faillir. Charles avait parfois l'impression que la rage l'irradiait avec assez de violence pour annihiler tout le reste – la fatigue, la faim, les morsures d'araignée, le manque de sommeil. Et puis ils savaient tous les deux l'importance de leur mission. Ils devaient détruire l'arbre-monde, et c'est ce qu'ils allaient faire. Coûte que coûte. C'est quand même avec soulagement que Charles vit lentement l'épaisseur de la Forêt diminuer, les buissons se raréfier, la lumière réapparaître progressivement dans les trouées. Il savait pourquoi, et le professeur Cuvelier aussi sans doute, mais ils ne dirent rien et poursuivirent leur progression. C'est au crépuscule qu'ils atteignirent la ville. Brusquement, sans rien pour l'annoncer, pas une relique, pas un vieux parcmètre rouillé ni une carcasse de voiture, sans rien qui n'ait été de longue date avalé, absorbé, digéré par la Forêt, ils débouchèrent après un dernier rideau d'arbres sur l'immense clairière de la mégalopole morte. Brusquement, dans une avalanche de lumière dorée rasant les contours, la grande ville se dressa devant eux. Les structures métalliques des gratte-ciels étaient tordues sous l'assaut des racines et des fougères, les troncs gigantesques crevaient les toits et les branches retombaient en avalanche verte le long des étages, parfois jusqu'au sol. L'asphalte crevassé par les plantes semblait onduler comme un ressac et les lianes s'enlaçaient aux lampadaires et aux bornes d'incendie. Au milieu de l'avenue qui montait devant eux, un daim avançait lentement au milieu des voitures couvertes de mousse. La Forêt s'était emparée de la ville des fondations au sommet, et ce qui restait des constructions de l'homme ne semblait avoir été épargné que pour rappeler sa défaite. La ville n'était peuplé que de plantes et d'animaux depuis un siècle. La biologiste et son guide s'étaient arrêtés au seuil de ce gigantesque tombeau vert. Ils savaient ce qu'ils allaient trouver et s'y étaient préparés. Mais ils étaient l'un et l'autre écrasés par le spectacle. D'une beauté extraordinaire, à couper le souffle. Épouvantable. — C'est magnifique… C'étaient les premiers mots que le professeur Cuvelier prononçait depuis la fin de la matinée. — Non, madame. Elle tourna le regard vers le jeune homme. Elle ne connaissait son guide que depuis quelques semaines, mais elle comprenait déjà beaucoup de choses le concernant. Charles ne voyait pas la ville devant lui. Il voyait les fantômes. * * * Ils avaient remonté les avenues principales jusqu'à ce que le soleil ne soit plus qu'une boule rougeoyante sur la ligne d'horizon. Ils avaient choisi l'entrée d'une banque pour y passer la nuit – vu les

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circonstances, la relique la plus absurde de la cité. Ils avaient arraché les ronces, déblayé un endroit où encager un feu de bois et où dormir. La Forêt nourrissait chaque jour l'éclosion de plantes nouvelles et inconnues, jamais étudiées, jamais répertoriées. Mais Charles l'arpentait continuellement : d'expérience, il savait agrémenter les haricots en boîte d'herbes pilées et de condiments qui n'avaient d'autre nom que celui qu'il leur donnait. Le professeur Cuvelier le laissait cuisiner depuis le début, ce qui ne semblait pas le choquer : il se sentait responsable de toute la logistique de l'opération. Et puis la biologiste était là pour tuer l'arbre-monde, pas pour faire la tambouille. Comme à chaque fois, elle avait mangé beaucoup plus vite que lui et elle attendait maintenant patiemment, de l'autre côté du feu, que le jeune homme ait fini son plat. — Vous êtes un drôle d'écologiste, lâcha-t-elle soudain de son timbre neutre. — Pardon ? — Vous faites partie de ceux qui aiment la Forêt, Charles, et le moins qu'on puisse dire c'est que vous n'êtes pas nombreux. Vous êtes le meilleur guide parce que vous êtes heureux ici. Et pourtant, tout à l'heure, quand nous avons vu la ville, devant ce panorama d'une stupéfiante beauté, ce symbole écrasant de la victoire de la nature sauvage, vous n'avez pensé qu'aux millions de morts. — Je pourrais vous retourner la remarque, madame. Vous êtes une scientifique et c'est vous qui avez conçu le produit chimique pour tuer l'arbre-monde. Pourtant, quand vous lancez des accusations, ce n'est jamais contre la Forêt, mais toujours contre vos collègues. — Bien sûr. La Forêt n'a pas de conscience. Même l'arbre-monde ne fonctionne qu'à l'instinct. On ne peut pas en vouloir à un être sans raison. En revanche, l'obscénité du vivant breveté, de la manipulation génétique à haute dose, les crimes de masse des laboratoires de R&D aux ordres des actionnaires apatrides, c'est ça qui a détruit toute civilisation il y a un siècle, et qui a bien failli exterminer l'homme. Demain, Charles, vous et moi, nous allons tenter de tuer l'arbre-monde. Mais si nous réussissons et si, sur les ruines de la Forêt, les villes prospérant à nouveau, un nouveau semencier industriel voit le jour, je reprendrai les armes. Et contre des hommes, cette fois. Le jeune guide ne répondit pas. Il avait vingt-cinq ans et ne savait pas grand-chose de la vieille histoire des hommes. Mais à l'instinct il avait la certitude de pouvoir faire confiance à cette femme menue et énergique qui avait plus du double de son âge. Il était content que, demain, ce soit elle à ses côtés quand le combat commencerait. — Allez vous coucher, madame, fit-il doucement ; je vais prendre le premier tour de garde. * * * Il s'écoula deux heures à peine. Dans la nuit où tremblait le brasillement de l'âtre, Charles vit la première bête entrer dans l'abri. Une espèce inconnue, comme d'habitude, une sorte de grosse araignée vert sombre, le corps long de trente centimètres, six pattes qui semblaient articulées en plaques comme un crustacé. Ses mandibules claquant dans un bruit sec de hachoir trahissaient une effrayante puissance de cisaillement. Charles sut immédiatement que ce n'était pas une bestiole entrée par hasard. Elle s'était arrêtée à dix mètres de lui et le regardait intensément de ses yeux rouges, presque fluorescents. Puis elle repartit avec une rapidité extraordinaire, sans cesser de faire claquer ses crocs. Un éclaireur. Charles bondit jusqu'à Cristelle Cuvelier et la secoua par l'épaule. Elle s'éveilla et comprit immédiatement que quelque chose n'allait pas. — Je viens de voir une bestiole inconnue, expliqua le guide sans perdre de temps ; jamais rien vu de tel. De la taille d'un gros homard, mais avec une rapidité et des mandibules de prédateur. Elle est repartie, mais je suis sûr qu'elle va chercher ses copains. — L'arbre-monde passe à l'attaque, fit sobrement Cuvelier en repoussant sa couverture. — Mais c'est possible, ça ? Il peut nous envoyer une armée coordonnée ? — Vous voulez rire ? Il est même capable d'avoir créé vos homards tueurs rien que pour ça. Il sent qu'on approche, il ne sait pas ce qu'on est, ni ce qu'on veut, et il a peur. Il cherche à éliminer les corps étrangers. Il faut qu'on parte immédiatement. Ils enfouirent les affaires indispensable dans leurs sacs à dos, abandonnant tout le reste, et foncèrent vers la porte. Charles l'ouvrit d'un coup de pied et sortit. Il n'eut pas le temps de comprendre ce 26


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qui se passait. Il réagit à l'instinct. Un mouvement pour protéger sa jugulaire et il sentit les mandibules s'enfoncer à travers sa veste épaisse dans l'avant-bras. Prenant appui sur le rebord d'une fenêtre, une des bestioles venait de bondir sur lui. — Laissez-moi faire ! Cuvelier sortit son coutelas et, d'un geste vif, immobilisant le corps d'une main, trancha la tête. Les mandibules s'ouvrirent d'elles-mêmes et la bestiole tomba au sol en deux morceaux dans une giclure de sang. Le jeune homme remonta vivement sa manche. La blessure était profonde et les rebords des plaies, comme brûlés, noircissaient déjà. — Désolée, Charles, mais à l'évidence les crocs sont empoisonnés. Et le pire c'est que je n'ai pas le temps de regarder ça maintenant. Le guide tourna la tête vers la rue principale. Le bruit sec et métallique des mandibules augmentait rapidement en cacophonie assourdissante. Dans les faibles reflets lunaires, on apercevait une masse grouillante qui fonçait vers eux comme une marée. — Elles viennent toutes de la même direction. — Normal. Elles viennent d'éclore, et toutes au même endroit. — Il faut leur bloquer la route quelques secondes, le temps de filer. Le jeune homme sortit de son sac des bouteilles préparées d'avance. Parfaitement calme, le professeur Cuvelier fouilla sa poche à la recherche de son briquet. Elle alluma la mèche de la première bouteille que lui présentait son guide. Une illumination subite et la bombe artisanale fit un arc de flammes jusqu'à la meute furieuse des petits prédateurs. Elle éclata en embrasant plusieurs dizaines de bestioles et un mur de feu s'éleva dans un concert de hurlements ignobles. Coup sur coup, avec une précision remarquable, Charles balança deux autres cocktails Molotov. Un barrage bloquait maintenant la route et les prédateurs entassés s'enflammaient les uns les autres dans des couinements stridents. — Ne restons pas là, lança Charles ; ça ne va pas flamber des heures et j'aime autant être loin quand ils parviendront à passer. Ils repartirent sans un mot, marchant aussi vite qu'ils le pouvaient. Rapidement, les reflets du feu disparurent derrière eux. La ville était silencieuse. Les cris de la nuit eux-mêmes s'étaient tus, comme si la Forêt avait intimé l'ordre à toutes les créatures d'évacuer le chemin des intrus. Cela facilitait leur fuite, mais c'était inquiétant. La nuit était claire et, malgré le rideau des grands arbres tordus qui s'enchevêtraient autour des immeubles morts, la lumière lunaire éclairait leur route. Ils progressaient dans le silence d'une nature qui semblait se préparer à la prochaine attaque. Au bout de deux heures, le professeur Cuvelier s'arrêta. — On est assez éloignés pour stopper une minute. — Je crois qu'on devrait continuer. — Je sais Charles, mais si on attend plus longtemps, je ne pourrai plus rien faire pour vous. Relevez votre manche. La biologiste avait sorti son couteau et en stérilisait la lame au briquet. La morsure avait presque disparu sous un épais hématome noirâtre qui se diffusait en filaments le long des veines. Cristelle Cuvelier fit une rapide incision à l'endroit même de la blessure et feignit de ne pas entendre le faible grognement que lâcha le jeune guide. Puis, avant qu'il n'ait eu le temps de faire un geste pour l'en empêcher, elle approcha ses lèvres pour sucer le sang contaminé. — Non ! cria le jeune homme. Il tenta de retirer son bras mais la vieille femme avait une poigne de fer. Elle recracha le sang aspiré. — Il n'y a pas d'autre solution, Charles. Ne bougez pas. — Mais vous risquez de vous empoisonner vous-même ! — Je ne veux pas vous faire de peine, mon petit, mais vous n'avez jamais cru sérieusement que nous allions nous en sortir ? Nous devons tenir tous les deux jusqu'à ce que notre mission soit remplie. Le reste n'a pas beaucoup d'importance. Et elle recommença. Pendant dix minutes, elle aspira et recracha tout ce qu'elle put du sang souillé par la morsure de l'hexapode. Enfin elle sortit sa trousse de premiers soins, désinfecta et banda la plaie. 27


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— Je doute d'avoir eu beaucoup d'effet, commenta-t-elle froidement ; c'est visiblement un venin à diffusion lente, mais si on ne l'évacue pas dans la minute... Charles fut content qu'elle lui parle franchement. Il s'attachait à cette sexagénaire énergique et calme qui ne cherchait pas à se mentir ni à le tromper. — On ne peut pas s'arrêter plus longtemps, madame. Et plus question de dormir. — Je suis d'accord. La Forêt est passée à l'attaque. Elle est plus douée pour éliminer des civilisations que des humains isolés, mais elle ne va pas s'arrêter là. Nous en avons pour combien de temps jusqu'à la clairière de l'arbre-monde ? — Ça dépendra des obstacles, mais sans doute dans les six heures. — Alors ne perdons pas de temps. * * * Ce fut beaucoup plus long que prévu. Le jour était levé depuis deux heures quand ils atteignirent la lisière de la Forêt, de l'autre côté de la ville. Pendant toute la traversée de la cité, ils n'avaient entendu que le vent léger qui soulevait les branches. Pas un cri d'oiseau nocturne, pas un feulement de fauve. Ils étaient épuisés, et la tête de Charles commençait à lui tourner. Mais il ne se plaignait pas, et Cristelle Cuvelier marchait à ses côtés d'un pas toujours ferme. Sans échanger une remarque, ils s'enfoncèrent dans la forêt. La vie reprit autour d'eux. Les chants d'oiseaux, les écureuils qu'ils voyaient soudain filer, apeurés, dans les plus hauts banchages. — Il n'est pas à l'aise dans la ville, lança Charles soudain. Il se rendit compte en entendant sa voix rauque et lente qu'il était plus atteint qu'il ne croyait. — Qu'est-ce que vous voulez dire ? — Il a beau les avoir toutes détruites, l'arbre-monde n'aime pas les villes. Il ne s'y sent pas à l'aise. Il en a peur. Il a tenté d'attaquer au milieu de la cité parce que c'était la nuit, parce que vous étiez endormie, parce que nous étions vulnérables. Mais ça n'a pas été bien convaincant, et après plus rien. Ici, en revanche… — Oui, je l'ai senti aussi. Ce n'est plus seulement une surveillance, c'est une nouvelle attaque qui se prépare, d'autant que l'arbre-monde est tout près désormais. La voix de la biologiste tremblait un peu, pour la première fois. Pas de peur. Elle était totalement épuisée. Les longues journées de progression dans la Forêt dense, la végétation en évolution constante, les espèces animales toujours nouvelles, les insectes inconnus toujours inquiétants, les nuits courtes et agitées, la chaleur hostile et la pénombre permanente sous la voûte verte, l'attaque de cette nuit, les vingt-quatre heures de marche presque sans interruption – et l'empoisonnement pour Charles… Ils commençaient à payer le prix de leur expédition désespérée. Les précédentes tentatives des hommes, en grandes opérations armées et coordonnées, avaient toutes été étouffées par la Forêt, absorbées et dissoutes avant d'avoir fait la moitié du chemin. Lacérées par les griffes des fauves, étouffées par les fougères géantes, empoisonnées par les plantes vénéneuses. C'est Cristelle Cuvelier qui avait jeté tout son poids dans la balance pour convaincre le Conseil qu'un petit binôme discret, hautement spécialisé mais inoffensif d'apparence, avait plus de chances de réussir. Que la Forêt sentait l'hostilité d'un groupe d'intrus mais qu'à deux on pouvait peut-être la tromper. Elle commençait sérieusement à en douter. Elle était épuisée. Charles venait de s'arrêter net, à deux pas devant elle. Elle le rejoignit. Et elle se figea à son tour. Un filament végétal, long, souple et mince, venait de se poser sur la joue du guide. La ventouse, au bout, collait à la peau du jeune homme et palpitait lentement. — Filez ! murmura Charles ; ne restez pas, bon sang, filez ! En un éclair, Cristelle comprit que c'était la seule solution. Elle fit un pas, mais un mur enchevêtré de ronces et de broussailles poussa à une vitesse vertigineuse devant elle, bloquant toute fuite. Dans le même temps, des centaines d'autres filaments végétaux dégringolèrent en grappes de la voûte de branches audessus d'eux. Des armées de ventouses se collèrent soudain à tout leur corps, le visage, le torse, les membres, perforant les vêtements pour aller crocher en dessous la peau nue. La sensation était prodigieusement déplaisante, déstabilisante – mais pas vraiment douloureuse. Pas encore. Ni l'un ni l'autre n'osait bouger. Dieu seul savait ce que ces nouvelles mutations végétales étaient 28


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capables de faire, avaient pour fonction d'accomplir. Et ils étaient pris soudain d'un léger engourdissement, comme si par chaque bouche collée à leur corps passait dans leur sang, directement, un puissant calmant. — J'aurais préféré du bourgogne, pensa Charles malgré lui. Et il eut le sentiment très étrange que cette idée absurde, désespérée, lui revenait comme un écho, comme une phrase renvoyée par un téléphone mal réglé, comme une image dans un miroir. Il tourna légèrement la tête, pour voir Cristelle du coin de l'œil. Elle aussi avait compris. L'arbre-monde ne cherchait pas à les tuer – pas pour le moment. Il cherchait à les comprendre. Il voulait savoir ce que désiraient ces deux humains sans arme qui progressaient paisiblement dans sa Forêt, sans les véhicules chenillés, les lance-flammes et les mortiers de leurs prédécesseurs, qui n'avaient été violents que la fois où ils avaient été attaqués et qui ne tuaient que pour se nourrir. Ces deux humains inoffensifs qui étaient pourtant des hommes. L'arbre-monde les avait ligotés dans un réseau de capteurs végétaux qui pénétraient en eux jusqu'au plus intime de leur système nerveux pour se connecter à leur cerveau, à leur âme, pour les comprendre et les cerner. Un tressaillement de joie parcourut Charles. La Forêt essayait de les lire. Il n'y avait qu'à lui mentir. Rien de plus facile. La fatigue, l'empoisonnement, l'état d'engourdissement euphorique créé par les filaments eux-mêmes l'y aidaient. Et son amour réel, sincère de la Forêt, de sa beauté, de sa magnificence, de son foisonnement majestueux. Facile de camoufler le but réel de sa mission en se laissant aller à l'exaltation de la chaleur soudain douce autour de lui, dans le frémissement délicat des feuilles bruissant au vent, et des prodigieux concerts d'oiseaux. Facile de laisser la chimie naturelle distillée dans son sang apaiser en lui toute trace de colère et de ressentiment, facile de communiquer aux ventouses soudées à son esprit ce vieux désir qu'il avait chevillé au corps de vivre seul, en paix, sous la cathédrale immense des arbres millénaires. Et plus il sentait l'arbre-monde, étonné, s'enfoncer au cœur de ses pensées intimes, plus il parvenait à se focaliser totalement sur une seule idée. Son amour de la Forêt. * * * C'est le professeur Cuvelier qui l'éveilla. — Debout, Charles, il faut que nous reprenions la route. Il émergea lentement de sa prostration. Le jour était déjà avancé et le soleil semblait descendre audelà de la canopée. Il était fatigué, les membres douloureux, pâteux comme s'il avait la gueule de bois. Mais il était en vie. Plus une trace des filaments sur aucun de ses membres, il était libre. — On l'a eu, fit-il. Il avait la gorge effroyablement sèche. — Oui, mon petit. Je ne sais pas ce que vous lui avez raconté, à l'arbre-monde, et je ne vous dirai jamais ce que moi, je lui ai raconté. Mais on l'a trompé tous les deux. On fait partie de la famille maintenant. Il nous croit de son côté. Vous êtes d'attaque ? Le jeune guide se releva sur ses jambes flageolantes. — Ça ira. Ils arrivèrent au crépuscule à la clairière de l'arbre-monde. Le spectacle était impressionnant. L'arbre n'était pas grand et ressemblait vaguement à un chêne, mais il était comme transparent : sous des branches qui vibraient dans un bruissement flûté, on le voyait parcouru continuellement par des montées de sève vertigineuses qui lui donnait la texture d'un torrent laiteux. Il était phosphorescent dans la nuit, frémissant comme s'il était saisi d'émotions et de sensations perpétuelles. Il n'était que pulsations et jeunesse, comme un cœur d'enfant en pleine course. Il était bouleversant. — L'âme de la Forêt, murmura Charles. — Son âme, son cœur, son esprit. Son général, et aussi, sans le savoir, son pire ennemi. Le pire ennemi de tout ce qui vit au monde. Et il est là sans défense devant nous, parce qu'il croit nous avoir compris. Parce qu'il croit que nous avons rejoint son royaume comme des sujets soumis. La biologiste ouvrit son sac et en sortit une boîte antichocs qu'elle posa précautionneusement au sol. Elle déclencha le mécanisme et ouvrit le couvercle matelassé. Elle sortit la grande seringue d'acier. 29


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— Laissez-moi faire, fit soudain Charles. — Vous êtes sûr ? — Oui. Il s'empara doucement de la seringue et avança jusqu'au pied de l'arbre-monde. Un moment, il resta immobile à contempler la vie prodigieuse et palpitante qui tourbillonnait sous l'écorce transparente. D'un geste brusque, il enfonça la pointe de la seringue et injecta le poison. Il y eut un rugissement tout autour d'eux. Une immense clameur montant partout à perte de vue de tous les animaux, un cri unique mêlée de feulements, de piaillements, de hululements, le grand cri de la Forêt blessée à mort. Un puissant mouvement de branche faucha Charles et le propulsa au loin, lui brisant deux côtes. Mais c'était trop tard. Agité de convulsions, tremblant comme s'il était saisi de spasmes, l'arbre mutant diffusait le poison dans tout son organisme à chaque battement, à chaque pulsation. Il agonisait. Cristelle aida Charles à se relever. — Ça va ? — À peu près. De toute façon, ça n'a plus d'importance, hein ? Autour d'eux, la clameur de la Forêt avait changé. La douleur demeurait mais la rage, la colère folle se mêlaient maintenant aux hurlements et aux rugissements. Tout ce qu'il y avait de bêtes fauves, de félins, de crocs et de griffes à cent lieues à la ronde se précipitait vers eux. — Non, ça n'a plus d'importance. Sans un mot de plus, ils regardèrent ensemble la lumière de l'arbre-monde s'éteindre dans des convulsions douloureuses. * * * Un rugissement plus puissant que les autres retentit au loin. — Ils vont arriver trop tard, l'arbre est mort. Mais ça ne les empêchera pas de se venger. Le professeur Cuvelier avait presque l'air de s'en amuser. Après tout, ils ne pouvaient plus rien y faire et ils avaient accompli leur mission. Charles vint s'asseoir à côté d'elle sur le vieux tronc mort que recouvrait une mousse épaisse. — Et qu'est-ce qui va se passer, maintenant ? — Il faudra un peu de temps, mais tout va se réguler. L'arbre-monde était devenu une excroissance folle. Nuisible. Nuisible pas seulement pour les hommes, pour tout ce qui vit. C'est une belle série de paradoxes, quand on y songe. La cupidité implacable des breveteurs d'organismes vivants et l'irresponsabilité de leurs savants à gages créent l'arbre-monde. Aussitôt, celui-ci se développe de façon incontrôlable, et lance à l'assaut des hommes la Forêt, une Forêt nouvelle en évolution permanente, instantanée, continuelle. Les civilisations immortelles disparaissent en quelques mois. Seulement aucun écosystème n'est conçu pour des macro-évolutions de ce genre, constantes, hystériques. Tout le temps de nouvelles espèces, de nouvelles chaînes de prédation, de nouvelles conditions météo. Aucun biotope ne peut survivre longtemps à de tels bouleversements. L'arbre-monde a tué les civilisations pour sauver la nature, mais la vérité c'est qu'il la déréglait tellement qu'il était en train de la détruire à son tour. — Et c'est pour ça que nous allons mourir. Pour sauver une nature qui nous a renvoyé mille ans en arrière. — Elle pourra pas dire qu'on est rancuniers. Mais sans cela, l'arbre-monde aurait fini par tout annihiler. Et maintenant, nous allons être déchiquetés par un monde animal que nous venons de sauver. — Et la nature va redevenir normale ? — Oui. Les chimères vont disparaître, le climat va se stabiliser, les évolutions vont reprendre un rythme lent. Plus de naissance d'espèce spontanée. Plus de mutants dans chaque buisson. Quant au nouvel équilibre entre les hommes et leur milieu naturel... Je n'en sais rien, et de toute façon on ne sera pas là pour le voir. Le professeur Cuvelier ouvrit son sac à dos, farfouilla un instant et en sortit une flasque métallique, presque plate. Elle but une gorgée et la tendit à Charles. — Qu'est-ce que c'est ? — Mon dernier whisky. Il n'est pas trop mauvais. Je le gardais pour une grande occasion. Je ne sais pas si c'est une grande occasion, aujourd'hui, mais pour nous c'est la dernière, alors… 30


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Charles but à son tour. Il n'avait pas l'habitude des alcools forts, c'était devenu une denrée rare, mais il encaissa bien l'attaque âpre du whisky. Il ne retint pas une grimace en revanche. — On s'y fait, sourit le professeur Cuvelier. Un moment, ils restèrent silencieux côte à côte, face à l'arbre-monde mort. La lune était haute audessus de la clairière et l'inondait d'une blancheur argentée, délicatement fantomatique. Le feulement rageur des fauves qui fonçaient vers eux s'amplifiait lentement, mais ne pouvait couvrir la polyphonie éclatante, lumineuse des oiseaux perchés sur toutes les branches. — Elle est magnifique, fit soudain Charles ; la Forêt. Elle est magnifique… Cristelle reprit la flasque et avala une longue lampée de whisky. — Oui.

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Florian Bonnecarrère epuis que la grande grippe avait frappé, le monde entier avait sombré dans le chaos. Cela semblait s’être passé il y a une éternité, mais à vrai dire, il ne devait s’être écoulé que deux ou trois mois. Le temps était assez difficile à estimer depuis que l’équilibre précaire de la société s’était écroulé ; tout s’était précipité à un rythme effréné dans le plus parfait des désordres. Pierre n’avait que des souvenirs confus de l’infection en elle-même. Il était encore en maison de retraite à cette époque, et sa mémoire d’alors avait été défaillante au possible. Cependant, il se rappelait clairement d’avoir été cloué au lit par la Photographie par Moments for Zen plus terrible fièvre de sa vie, à peine capable de boire un verre d’eau quand sa soif devenait insupportable. Une fièvre à qui personne n’avait échappé mais qui, étrangement, n’avait fait aucune victime. La propagation de la maladie avait était mondiale et on ne lui avait pas trouvé de point d’origine. C’était comme si le virus – si c’en était bien un – était apparu partout à la fois au même moment, par simple génération spontanée. Toutes les activités humaines s’étaient figées en quelques heures ; l’économie s’était gelée ; les avions s’étaient crashés ; les télévisions, les radios et les téléphones s’étaient tus. Néanmoins, ça n’avait pas empêché la Terre de tourner. Le retour à la vie normale avait été des plus ardus. Pour les plus atteints, la fièvre avait duré une dizaines de jours ; les plus chanceux s’en étaient tirés avec cinq ou six jours. Heureusement, l’électricité fonctionnait encore à ce moment-là ; les produits congelés furent pris d’assaut. La majorité des produits frais et des denrées périssables avait pourri et il avait été impossible de réalimenter les stocks – les transporteurs étant trop occupés à se tordre de douleur dans leur camion. Les boîtes de conserve avaient eu un regain d’intérêt assez spectaculaire. Le phénomène n’avait pas touché que le sacro-saint être humain ; tout animal avait été infecté. Du cloporte à l’éléphant, du poisson des profondeurs à l’oiseau ne touchant jamais terre. Malgré tout, un grand nombre d’animaux d’élevage intensif s’étaient entredévorés ou gravement blessés quand on avait cessé de les alimenter. L’agriculture aussi avait été affectée ; un nombre incalculable d’hectares s’étaient desséchés ou avaient pourris ; soit l’arrosage automatique cumulé à la pluie avait été de trop, soit l’apport en eau avait été insuffisant. En bref, le chaos était général. Cependant, le plus étonnant était à venir. L’on remarqua en premiers les coupures ou égratignures bénignes disparaître à vue d’œil. Puis les paralysés retrouvèrent bientôt l’usage de leurs membres perdus ; les aveugles recouvrèrent la vue ; les sourds leur ouïe ; et des moignons commençaient à pousser à l’extrémité des membres amputés. Les cancéreux et les séropositifs se sentaient investis d’une nouvelle jeunesse ; c’était impossible à vérifier dans le désordre ambiant, pourtant ils étaient prêts à parier qu’ils étaient guéris. Or, les gens ne se contentaient pas de guérir ; au bout d’une semaine, Pierre était passé d’un octogénaire usé à un fringant et sémillant jeune homme de vingt ans. Il n’y avait pas que son aspect physique qui avait changé, mais sa mémoire et son intellect étaient de nouveau performants. Le souhait le plus ancien de l’humanité avait été accordé : l’immortalité. L’homme n’avait cependant pas été le seul chanceux dans l’histoire ; tout animal s’était vu ainsi

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doté. Ce fut d’abord dramatique quand des nuées d’insectes envahirent les villes et les champs. Leur espérance de vie, anciennement de quelques jours, avait été revue à la hausse et les pesticides les plus violents ne semblaient plus rien leur faire. La bonne vieille tapette à mouche fonctionnait toujours, heureusement. Au bout de quelques jours, un nouvel équilibre sembla se mettre en place. Les insectes en surnombre mouraient simplement de faim. Quant aux autres animaux, les forts mangeaient les faibles – comme il en avait toujours été. Les proies étaient plus difficiles à chasser, puisqu’elles ne tombaient plus malade ou ne se blessaient plus, mais il ne leur fallut que quelques simples ajustements comportementaux pour que la chaîne alimentaire retrouve un équilibre sain et naturel. Le seul animal qui ne parvint pas à s’adapter était bien entendu l’être humain. La période d’euphorie fut de courte durée. Tant qu’on n’était pas blessé mortellement, qu’on n’atteignait pas des degrés critiques de soif, de faim ou d’asphyxie, on était virtuellement immortel. Qu’allait-on pouvoir faire de cette éternité ainsi offerte ? Partout on s’interrogea sur l’origine de cette bénédiction. Dans l’ensemble, le monde s’accordait pour y voir une intervention divine. Enfin du moins jusqu’à ce que la bénédiction se transforme en malédiction. C’était un profond changement dans la société humaine. Les gouvernements tentèrent d’introduire un semblant d’ordre, mais la situation était hors de contrôle. Les hôpitaux, les cliniques et les maisons de retraites fermèrent générant une vague de chômage sans précédent. L’industrie pharmaceutique fit faillite. L’agriculture mondiale, dépendante des pesticides et basée sur la monoculture intensive, s’effondra ; dépendant de cette dernière, l’élevage chuta peu de temps après. Affamée, la population dévalisa les supermarchés ; les jardins furent pillés ; les animaux de compagnie, de ferme et des zoos furent dévorés. Les aquariums n’échappèrent pas au saccage. Cependant, les accidents furent plus fréquents. S’en prendre à un requin affamé n’était pas aussi simple qu’abattre un tigre entre les barreaux de sa cage. Dans l’ordre naturel des choses, un marché noir se mit en place ; les prix étaient exorbitants et les quantités ridicules. L’on répandait le bruit que de la viande humaine se trouvait sur les étals à côté de celle plus courante de rat ou de pigeon. Beaucoup se mirent à la chasse ou à s’organiser en communautés pour cultiver leur propres potagers. C’est ainsi que toutes les grandes villes se vidèrent peu à peu. Impropre à la vie, un nouveau désert de verre et de béton était né Dans cette confusion, les politiciens dépassés avaient tout de même imaginé des lois pour répondre à la situation nouvelle, mais le sujet qui préoccupait réellement tout un chacun était de trouver de quoi manger et boire – au moins, leurs nouvelles capacités de guérison permettaient à quiconque d’ingérer n’importe quelle viande avariée ou eau contaminée. Qui pouvait bien s’intéresser au problème du rajeunissement des vieux ? Retraite était un terme aussi abscons que Salaire, désormais. Dans les villes désertes, des tracts aux idées farfelues jonchaient le sol ; taxe sur les naissances, prime à la stérilisation, taxe sur la longévité ou plus extravagant encore : pensions accordées aux familles des volontaires au suicide. Pierre, lui, avait accueilli ce bouleversement à bras ouverts. Il avait vécu sa vie, et une nouvelle lui était offerte. Une probablement moins futile et moins éloignée du sens véritable du mot vivre. Il avait eu tout loisir d’observer le monde se dégrader petit à petit dans sa chambre de maison de retraite. Tous s’évertuaient à gâcher leur temps en fixant le plus consciencieusement des petits, moyens et grands écrans. Tout se vivait à travers un téléphone, une tablette ou un téléviseur. La nature était bien trop sale et fatigante pour qu’on s’y intéressât. Il n’y avait que les animaux pour se complaire à se rouler dans la boue. Mais les animaux, eux, avaient survécu. Pierre se dit que tout ceci avait peut-être bien été l’œuvre de la Nature. L’être humain n’avait fait que renier ses origines naturelles un peu plus à chaque génération, jusqu’à devenir inadapté avec son propre environnement. Il ne parvenait à survivre qu’en milieu artificiel, cerné de dispositifs pour le maintenir en vie : un radiateur pour se tenir au chaud, un réfrigérateur pour se nourrir, un ordinateur pour 33


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pour ordonner et des moteurs pour se mouvoir. La Nature avait tous les droits de se rebeller après tout. Persuadé d’être supérieur aux animaux, ce singe arrogant avait détruit la vie partout où il était passé ; il avait tué les espèces qui le gênaient, stérilisé ce qu’il jugeait impropre, conditionné dans ses moules étriqués et même réécrit – ou plutôt raturé – les gênes du vivant. Il avait remué et pillé les entrailles de la Terre, laissant ses déchets derrière lui. L’humanité avait bel et bien été une maladie. Elle se serait probablement guérie d’elle-même à long terme, mais avec un peu d’aide, la Nature avait accéléré le processus de purge. Cette créature boitante se multipliait dans l’organisme de la planète comme un virus. Le vaccin avait été simplement de la confronter à son problème de surpopulation. L’humanité avait attrapé l’immortalité, et cela lui avait été fatal. Pierre s’était replié dans une grotte après avoir dévalisé un magasin de randonnée. Il avait suffisamment de vêtements chauds, de duvets et de quoi faire du feu pour résister à plusieurs aires glacières. Il avait appris à poser des pièges et vivait de cueillette dans la forêt. Manger des plantes toxiques donnait tout juste quelques aigreurs d’estomac dorénavant. Tant qu’une chose était organique, elle pouvait être ingérée, le corps s’occupait de trier le bon du mauvais. Alors qu’il dépeçait une marmotte, Pierre se demandait qu’elle but donner à sa vie. L’humanité pourrait-elle se relever, fonder une nouvelle société sur ces nouvelles bases ? Le méritait-elle ? Les flammes de son feu dansaient devant lui, fascinantes et envoûtantes. Pour l’heure, il décida de se fixer des objectifs simples. Il en avait marre de dormir dans ce duvet étroit ; il se dit qu’il irait chasser quelque gros animal le lendemain pour en récupérer la peau. Des satellites tournaient toujours autour de la Terre, et l’homme était revenu à l’âge de pierre, ironisa le vieil homme en son for intérieur.

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Nathaniel P. Teach alheur à celui qui ne sait rien de son enfance. Malheur et affliction attendent celui qui ne sait ni ce qu'il est, ni comment il est venu au monde. Cette horrible impression qu'on ne repose que sur du vide et que nous n'avons pas eu de naissance est le lot de ceux qui se croient à tous jamais immortels. Car rien ne les brisera plus que de savoir ce qui ils sont. Je n'ai moi-même jamais rien su de ma jeunesse. Dans mon esprit, j'étais apparu tel que je suis aujourd'hui, sans crier gare. Un enfantement en un clin d’œil, une naissance qui fut si courte qu'elle n'avait presque pas eu lieu. Et depuis j'étais, simplement j'étais, rien de plus, rien de moins. Mais depuis combien de temps étais-je? Des jours, des années, des siècles? Je suis peut être depuis toujours, je n'ai peut être pas plus de début que de fin. Peut être suis-je simplement le monde lui même. Mais alors, si tel est le cas, que suis-je censé faire? Quel doit être ma vie? Bien sûr je ne suis pas seul, je les voit tous qui Photographie par Foam marchent sous mes yeux. Suis-je si différent d'eux? Probablement pas. Oui je suis comme eux, moi même je peux me mouvoir et marcher dans les rues avec ceux qui semblent être mes semblables. Mais j'ai la sensation qu'ils aiment, bien plus que moi, se déplacer. Bouger et grouiller ainsi, semble être quelque chose qui fait plus parti de leur nature à tous que de la mienne. Je sais que se doivent être mes frères, mais pourquoi ne suis-je pas d'avantage comme eux. Je n'aime pas remuer, bouger me fait si mal. Marcher me fait tellement souffrir que je sais qu'ils me regarderaient tous comme une bête étrange si je venais à le faire à leurs cotés, dans toute cette foule. Ils me pointeraient du doigt, et riraient de mes mouvements gauches. J'ai si peur de les voir se moquer de moi. C'est pourquoi je ne me permet de vagabonder maladroitement qu'à la tombée de la nuit. Seul, perpétuellement seul, je ne veux encore croiser personne dans ces moments. Cependant ils y a moins de monde à ces heures du jour, et j'ai la sensation qu'ils seront plus indulgents avec moi s'ils sont moins nombreux. Peut-être qu'ils ne riront pas de moi s'ils sont seuls. Peutêtre même que l'un d'eux pourrait devenir un ami. M'apprenant à me déplacer comme lui, comme quelqu'un de normal. Et alors, avec lui, je pourrais me promener en plein jour et enfin ne plus avoir peur. Aussi ce soir sera le soir et la nuit où je pourrait enfin devenir quelqu'un. Car même si je n'est pas eu de naissance, j'aurais malgré tout une vie comme les autres. __ Je suis un monstre. Je ne suis peut-être pas si proche d'eux. Peut être suis-je même difforme au point de les terrifier. Je ne puis le savoir, je n'ai jamais pus me contempler dans la surface lisse et honnête d'un miroir. Bien sûr je suis plus grand qu'eux, cela ne fait aucun doute. Mais est-ce la seule raison qui les as poussé à me craindre et à fuir devant mes pas si malhabiles cette nuit? Ont-ils peur de ce qui est plus grand qu'eux? J'ai eu l'horrible impression qu'ils voyaient en moi la plus hideuse créature qu'ils n'eurent jamais eu l'occasion de voir. Suis-je si infâme à regarder? Pourquoi ne m'ont-ils pas expliqué? Pourquoi ont-ils été aussi apeurés de me voir approcher d'eux? J'avais pourtant ouvert mes bras comme eux, pour leur souhaiter la bienvenue. J'avais pourtant souri de les voir et d'enfin pouvoir leur parler. Mais ils se sont tous enfuis, comme pris d'une indicible panique. Se bousculant les uns les autres pour pouvoir mieux s'éloigner.

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Certains marchant sur d'autres, pour pouvoir disparaître plus vite dans le noir des rues voisines. Peut-être me suis-je trompé sur les geste à faire? Je n'ai jamais eu à rencontrer quelqu'un d'autre que moi auparavant. Peut-être mes mouvements étaient trop maladroits pour être bien reçu? J'avais si mal lorsque je marchais. Je ne veux plus les revoir. Je me suis enfui après ça et suis retourné là où je devais être. Je ne serais jamais comme eux, je n'aurais jamais d'amis et ne marcherais plus vers eux. Je resterais désormais toujours seul. __ Cette nuit encore je suis partis errer dans la ville. Mais cette fois, je pris garde de ne point allez vers eux. Ainsi je me cache lorsqu'ils s'approchent de moi et me fond dans les coins d'ombres. Je les fuis comme si ils pouvaient me faire du mal, comme si ils étaient dangereux. J'ai si peur d'eux, plus encore qu'avant. Je revois leurs visages tordus par l'effroi, alors qu'ils prenaient la fuite devant moi. Toute cette cohue, toute cette peur dans leurs yeux. Je ne sais même pas de quoi dois-je avoir avoir le plus à craindre. D'eux ou bien alors de moimême ? Peut-être que cette peur qu'ils ont eu la dernière fois me fut salvatrice. Peut-être que la prochaine fois ils me blesseront, qu'ils me feront souffrir, peut-être même qu'ils voudront me tuer. Et si c'était moi ? Peut-être suis-je la chose à craindre. Et l'épouvante que j'ai vu dans leur regard me le laisse terriblement croire. Je sais que je prends des risques à aller à nouveau dans ces rues, mais j'ai la certitude que si j'arrive à me déplacer sans avoir mal je serais beaucoup moins effrayant. Mes gestes ne seraient plus aussi maladroit, mon sourire ne serait plus teinté de la douleur de me mouvoir. Et plus je marche moins je souffre, je suis sûr d'être sur la bonne voie. Il n'y a que l'ombre dans laquelle je me cache actuellement qui m’accueille réellement. Elle ne me juge pas, elle est bienveillante avec moi et c'est la seule aujourd'hui qui n'a pas peur de moi. Elle me protège, elle me protège de tout, même de cette Chose.. Car depuis quelque temps, il y a quelque chose qui rôde à mes cotés. Depuis peu je m'aventure plus en avant dans cette ville. Je sais que je ne voulais plus ressayer de voir mes semblables, mais je ne peux non plus rester seul éternellement. Je dois essayer de nouveau. Mais il y a cette Chose. Je ne l'ai jamais vu avant d'aller si profondément entre les immeubles. Elle me suis et me surveille. Je ne peux jamais vraiment la voir, juste l'apercevoir, cachée dans la pénombre. Dès je je veux la regarder, alors elle se fige et je la perds dès lors des yeux. Elle se confond avec les autres ombres et je ne peux plus la distinguer. Elle ne cesse de me suivre pourtant. Je ne sais ce qu'elle veut, mais elle me terrorise. Elle a l'air tellement plus grande que moi. Elle ne doit pas s'approcher de moi. __ Cette nuit encore j'ai vu la Chose. Elle était plus proche de moi qu'à son habitude, et pourtant je n'arrivais toujours pas à la voir distinctement. J'ai l'impression qu'elle ne veut plus simplement me suivre. Elle doit se lasser de me surveiller de loin. Elle a l'air de vouloir m'attraper maintenant. Si elle y arrivait, elle me ferait du mal, j'en suis sûr. Elle ne veut sûrement pas de moi chez elle. Sinon pourquoi ne viendrait-elle pas me parler depuis tout ce temps ? __ Cela fait quelque jour que je ne vais plus en ville. Cette chose m'effraie tant. J'ai si peur qu'elle me dévore. Elle me fait si peur que j'hésite à vouloir de nouveau voir mes semblables. Pourtant je n'ai presque plus mal lorsque je marche désormais. Je suis sûr que maintenant que je me déplace presque comme eux, ils n'auraient plus peur de moi. Ils pourraient alors peut-être me protéger d'Elle. Nous deviendrions des amis, et enfin je n'aurais plus jamais peur. Je dois retourner les voir. Ce sont sûrement les seuls à pouvoir m'aider à présent. __ Je n'ai plus peur dorénavant. Je sais aujourd'hui ce que je suis, même si je ne le comprend pas vraiment. Les hommes que je prenais pour mes semblables et dont je souhaitais si ardemment la compagnie, ne seront jamais des frères pour moi. Ils ne seront jamais des amis et ne pourront jamais 36


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m'accepter parmi eux. Mais cela n'a plus d'importance, car je sais maintenant que je ne fais en aucun cas partis de leur monde. Je suis un autre qu'eux. Je suis partis cette nuit en ville. J'avais réfléchis longtemps avant de prendre enfin cette décision. La Chose me faisait toujours aussi peur, mais j'étais alors persuadé que serais protéger par ceux que je pensais être mes semblables. Aussi ai-je pris la route alors que le crépuscule était encore jeune. J'étais si effrayé d'enfin le faire. J'ai marché longtemps, m'enfonçant encore plus loin que je n'avais jamais été dans ces rues. Je n'avais pas vu la Chose durant tout le long de mon chemin. Elle ne me suivait plus. Et je me rappelle avoir eu l'espoir qu'Elle avait quitté la ville et qu'elle me laisserait en paix. J'étais alors heureux d'enfin pouvoir me faire des amis et de ne plus être jamais seul. J'avançais de ma démarche encore quelque peu raide, apeuré en même temps que je souriais. J’espérais voir quelqu'un, quelqu'un qui n'aurait pas peur de moi. Je faisais tant d'effort pour être comme eux. J'étais si heureux malgré tout que je n'avais plus mal de marcher. Pourtant je n'ai pus m'empêcher de me cacher dans l'ombre amicale d'une ruelle lorsque je les ais vu approcher. Ils étaient tout un groupe, trois femmes et quatre hommes. Tous raient et semblaient heureux d'être ensemble. Ils marchaient d'un pas enjoué et faisaient tant de bruits. J'avais presque l'impression qu'ils m’appelaient. Les rires, la joie, l'amitié, tout était là. Et moi figé dans le noir, j'avais peur, à nouveau. Peur d'aller les voir, d'essayer. Je savais que je devais le faire, mais j'en étais incapable. Je ne pouvais pas bouger tandis qu'ils continuaient d'approcher. Bientôt ils passeraient devant ma ruelle, sans me voir, et j'aurais alors tout raté. J'hésitais, tremblant de peur, essayant de ne pas bouger et de ne faire aucun bruits. Je luttais contre moi-même, je me maudissais de ne vouloir enfin me montrer. C'est alors qu'au dessus de moi, un lampadaire éteint se mis à clignoter, m'éclairant par à-coups. Pris de panique, redoutant d'être vu contre mon grès, je jetais partout autour de moi des regards éperdus, cherchant une échappatoire. Mais rien, rien d'autre que ce petit abris que je n'avais pas vu en arrivant. Et c'est alors que je l'ai vu. La Chose ! Elle était là, juste à mes cotés, à moins d'un mètre de moi. Depuis le début cachée sous ce porche. Elle me fixait de ses immense yeux aveugles, comme deux énormes trous noirs béants. Elle ouvrait toute grande son horrible gueule remplie de dents, comme si elle voulait me dévorer dans l'instant. Cette Chose si hideuse, qui me cherchait depuis tout ce temps, cette masse grouillante indescriptible qui remuait tous ses bras squelettiques, avançant ses innombrables mains fourchues comme pour m’attraper. C'était une ignominie née de la tourbe et des chaires mortes et pourries des cadavres du monde entier, suintante et dégoulinante. Tout son visage se tordait dans une immonde parodie de rictus difforme et malsain. A ce moment, je n'ai pas pus m'empêcher de pousser un hurlement tant l'effroi devant cette aberration c'était emparé de moi. C'était le tout premier de ce que me rappelle de ma vie. Pareil à un ululement déchirant de milliers d'oiseaux de nuit. Un son atroce, résonnant contre les pierres comme un vent furieux. En même temps, je reculais aussi vivement que je le pouvais, cherchant à fuir cette apparition de cauchemar. Car c'était à présent une certitude, cette Chose me voulait tout le mal qu'il était possible de créer. Heurtant quelque chose, je trébuchais sur le sol. Et comme pris par la plus terrifiante des terreur, je restais glacé et figé au milieu de la rue, fixant avec effroi la ruelle redevenue sombre en face de moi. J'attendais, pétrifié, que l’abomination sorte de l'ombre pour venir me chercher et m'emmener avec elle. Qu'allait-elle me faire ? Je ne pouvais en aucun cas l'imaginer en cet instant, sous peine de ne plus pouvoir jamais dormir. J'attendis longtemps qu'Elle vienne me prendre, les secondes interminables s'enchaînant et se fondant les unes aux autres. Mais la Chose ne venait pas. Avait-elle était effrayée par mon hurlement ? L'avais-je fais fuir de par mon horrible voix ? Alors encore tremblant, je regardais enfin autour de moi, cherchant à savoir ce qui m'avait fait chuter quelque instants plus tôt. Et ce que je découvris me fit la plus grande peine, car c'était sur l'un des membres de la si joyeuse troupe qui gisait par terre, devant moi. C'était celui qui riait le plus fort. Il avait 37


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dut se trouver à l'entrée de ma petite rue lorsque j'en avais jaillis brusquement. Dans notre chute, j'avais dus lui tomber violemment dessus, car à présent son pauvre visage me regardait de ses grands yeux vitreux, la nuque brisée. Encore horrifié et tremblant, je n'ai pu qu'emporter ce malheureux cadavre brisé avec moi, et fuir le plus loin possible d'ici. Craignant par-dessus tout d'être trouvé avec ce mort, ou qu'enfin la Chose se décide à venir me chercher. J'ai couru longtemps, m'éloignant à chaque pas de cette désormais terrible ville . Je la voyait qui rapetissait de plus en plus derrière moi, à mesure que j'avançais. Je voyais ses lumières qui me regardaient comme autant d'yeux réprobateurs. Voilà ; voilà ce qu'était maintenant cette ville pour moi. Une gigantesque ombre dans la nuit, une ombre monstrueuse qui continuait de me fixer de loin. J'ai dus fuir longtemps cette nuit-là, car lorsqu'enfin je m'arrêtais , l'aurore commençais à approcher et le soleil n'allait pas tarder à poindre ses premiers rayons sur moi. Je tenais toujours contre moi le pauvre corps meurtri que j'avais écrasé des heures plus tôt. Il me regardait toujours, les yeux mi-clos à présent. Je n'avais pas eu le courage de l’abandonner sur ma route. Mais maintenant que j'avais cessé de courir, je ne savais qu'en faire. Je l'ai alors posé au sol et l'ai regarder longtemps sans bouger. Puis ne voyant aucune autre solution, je l'ai de nouveau pris dans mes bras et l'ai dévoré. J'étais à ce moment-là, près d'une petite étendue d'eau, et je sentais couler sur moi le sang qui me souillait. Aussi je pris la décision de rincer mon visage avec cette eau claire. M'approchant de l'onde, je me penchais au-dessus de la surface. Et poussais le second et dernier des hurlements de toute mon existence. Je voyais la terrible Chose. Elle m'avait suivi jusqu'ici. Elle me fixait à présent depuis le fond de l'eau, la gueule maculée de sang ruisselant. Et alors, l'horrible vérité me frappa, comme un choc intolérable, je compris enfin que cette horreur qui me pourchassait et m'effrayait depuis si longtemps... Ce n'était autre que mon pauvre reflet. Quelle monstrueuse destinée j'ai eu. Pourquoi les cieux m'avaient infligé cela. Car désormais, en plus de pouvoir contempler ma propre laideur, j'ai au même instant su ce que j'étais. Comment aurais-je pu imaginer ? Bien sûr je savais que ma peau n'était pas comme celle des membres du groupe rieur ; bien sûr mes membres n'étaient pas tout à fait comme les leurs. Mais la douleur que j'éprouvais à marcher autrefois, m'avait convaincu que je n'étais que souffrant, victime d'une maladie dégénérescente. Comment aurais-je pus savoir ? Je m'imaginais en cet instant, misérable créature pleurant au-dessus d'un petit lac. Une erreur de la nature, prostrée sur un sol humide. Un horrible et impossible arbre à l'écorce couvert de sang. « Quelque fois, hélas ! La conscience humaine supporte un fardeau d'une si lourde horreur, qu'elle ne peut s'en décharger que dans le tombeau. » Edgar Allan Poe Eureka, 1848

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Patrice Vincent e vaisseau Adam de la mission Eden pénétrait dans le système solaire. Lentement les sarcophages cryogéniques s'allumèrent et le compte à rebours débuta. Les uns après les autres les survivants de la mission s'éveillèrent et leurs containers de verre et de métal s'ouvrirent. Uliel se leva de sa couche reprenant ses esprits difficilement. Les souvenirs remontaient à la surface de sa conscience comme des nappes de brumes sur un lac de montagne. Arpentant les alentours de son espace personnel, il marchait en se tenant aux murs. Lorsqu'il put enfin marcher sans aide il s'approcha de ses camarades encore allongés. Certaines des couchettes contenaient des corps décomposés ou Photographie par Foam momifiés. La technologie n'était pas parfaite et cela faisait partie de leur mission. Appuyant sur les boutons d'éjection automatique il rejeta les corps sans vie dans l'espace infini. Une fois la séquence de réveil terminé il ne restait plus qu'une cinquantaine de membres de l'équipage. Entre les pertes survenues sur la planète qu'ils avaient pour mission de coloniser et le voyage aller-retour il ne restait plus qu'un dixième des participants à la mission originelle. Uliel et les autres rejoignirent la passerelle de commandement. Leurs cartes scannées, l'ordinateur attribua à chacun le rôle qui leur était dû. Uliel prit alors le commandement. Il n'était pas le plus ancien, mais très certainement le plus gradé des membres encore en vie. La terre se rapprochait. Il actionna les moyens de communication pour joindre l'alliance terrestre et leur annoncer le retour désastreux de leur mission. Les ordinateurs restèrent silencieux. Aucun signal ne semblait pouvoir joindre la terre. Mettant ce silence au compte des dégâts subis par le vaisseau il ordonna à l'équipe de télécommunication de trouver un moyen rapide de joindre la terre pour éviter que le vaisseau ne soit pris pour une menace et désintégré avant d'arriver à destination. La mission avait durée de longues années. Même s'ils n'étaient restés sur Eden que quelques années, le voyage à lui seul représentait plusieurs décennies. La dernière communication avec l'alliance terrestre remontait juste avant le départ d'Eden. Il avait été décidé d'abandonner la colonie et de rentrer. L'alliance n'avait pas le rapport complet des événements mais en savait suffisamment pour avoir conscience du fiasco que ça représentait. Uliel espérait que le commandement ne lui tiendrait pas rigueur des erreurs faites par ses supérieurs. Mais en tant que commandant il assumerait comme on lui avait appris à le faire à l'académie. Le vaisseau approchait désormais des défenses entourant l'orbite terrestre. La femme qui avait été désignée responsable des télécommunications n'avait pas réussi à joindre les autorités terrestres. Aucune des stations orbitales ne répondaient à ses tentatives au point qu'Uliel commençait à penser que le vaisseau allait probablement se faire abattre avant de rejoindre son appontement. Soudain un cri déchira le silence du poste de commandement. Un homme regardait par les espaces vitrés en direction de la terre le doigt tendu. Uliel se frotta les yeux. Il ne se souvenait pas que la terre puisse avoir ces teintes. Devant lui se dressait un monde bleu et vert tellement étrange qu'il crut une seconde qu'ils avaient atteints une autre destination que celle prévue. L'instant suivant Uliel organisait ses équipages pour une tentative d'approche d'une des stations orbitales. Europa la plus proche était visible sur la gauche du vaisseau à quelques minutes à peine. Sa seule présence suffit à lui confirmer qu'ils étaient bien en orbite autour de la terre qu'ils avaient quittée. Lorsque le vaisseau Adam se joignit à la station les ordinateurs de bords lancèrent une alarme.

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Aucune trace de vie n'était détectée sur Europa. Uliel s'équipa avec quelques hommes de combinaisons et se rendit au sas. Vérifiant leur équipement et leur armement en silence, ses hommes et lui se demandaient ce qui avait pu se passer. Lorsqu'ils furent prêts le sas s'ouvrit et les deux engins spatiaux furent enfin connectés. Avançant lentement Uliel prit la tête du groupe. La sensation d'oppression ressentie par son équipe le mettait mal à l'aise. Une fois dans Europa, ils découvrirent rapidement des corps sans vie dans certaines coursives de la station. Mais l'horreur se matérialisa dans les sections de vie. Certains corps semblaient avoir été mutilés, et vu l'état des cadavres la station semblait abandonnée depuis de nombreuses années. Uliel en bon soldat se rendit sur la plateforme de commandement. Des traces sombres marquaient les pupitres et de nombreux corps gisaient. Se connectant au système il fit un rapide contrôle des derniers accès. Comme il le supposait les dernières manipulations remontaient à plusieurs années. Observant les dates il se rendit compte d'un décalage entre la station et le vaisseau Adam. Plus de 20 ans séparaient les deux. Uliel dégagea le siège des restes du précédent occupant et s'assit prenant entre ses mains son casque intégral. Ses hommes le regardèrent avec incompréhension. Levant la tête il ne put réprimer un rire nerveux. Appuyant sur la console il fit apparaitre les dates et les informations stockées dans le système. La stupeur frappa le groupe alors que défilait des informations sur les événements passés. Stoppant la connexion Uliel contacta le reste de l'équipage resté sur Adam pour partager les informations en direct entre les deux engins. D'après Europa de terribles événements semblaient avoir eu lieu sur terre. Les détails n'étaient pas très clairs, comme si la terre avait cessé d'émettre très vite. Suite à ça plus aucune livraison n'avait eu lieu. La station n'étant pas prévue pour vivre en autonomie, les vivres vinrent rapidement à manquer malgré les tentatives de l'équipage pour suppléer aux manques. S'ensuivit une période pendant laquelle les hommes finirent par perdre l'esprit petit à petit. Les dernières informations faisaient état d'actes de violence et de cannibalisme au sein de la station. Uliel arrêta la retransmission. Prenant des copies des enregistrements il entraina ses hommes avec lui et rejoignit le vaisseau. Ordonnant la manœuvre pour rejoindre la terre il s'enferma dans une cabine personnelle et se mit à étudier les informations. La terre semblait avoir été attaquée depuis sa propre surface. Le peu qu'il avait indiquait que les humains avaient été décimés par des forces étranges nommées "les enfants de Gaïa". L'alliance n'avait pas trouvé de moyen de se défendre, et les vaisseaux avaient tous été détruits avant même qu'ils puissent quitter la surface. Certains enregistrement parlaient de force verte déferlant sur la planète et ne tuant ou détruisant que ce que l'humanité avait construit. L'incompréhension se heurtait à son intelligence. Si la terre avait été prise pour cible, alors il y avait peu de chances qu'ils trouvent des renforts. Mémorisant les informations essentielles il entreprit de préparer la sortie du vaisseau aussitôt que celui-ci toucherait terre. Contactant l'équipage il réunit un escadron de 9 membres qu'il mena vers les stockages de matériels du vaisseau. Ne gardant que la fine combinaison qui couvrait leur peau, il donna à chacun un sac à dos contenant des ressources non technologiques qui avaient été prévues pour Eden. Il entendit certains des membres se plaindre de n'avoir qu'un couteau pour se défendre. Prenant des vivres il distribua à chacun de quoi tenir une semaine. Malgré ses craintes quant à ce qu'ils allaient trouver sur terre il offrit à certains membres du groupe des armes avancées avec des munitions. Le poste de commandement annonçait dans les hauts parleurs du vaisseau qu'aucune des pistes connues ne répondait et ne pouvait être repérée même en visuel. Un choc violent fit vaciller la structure sans que personne ne sache ce qui avait touché le vaisseau. Uliel mena ses hommes vers le sas qui menait à l'extérieur. Le vaisseau volait désormais près du sol attendant de trouver un endroit approprié pour atterrir. Il en profita pour faire analyser l'environnement par l'ordinateur de bord. L'air était parfaitement respirable et même incroyablement pur. Dans son équipe Uliel avait choisi Gabriella, la jeune femme était son binôme lors de la mission Eden. Celle avec qui il devait fonder un foyer sur la nouvelle colonie. Malgré l'aspect arrangé de ces relations, il fallait reconnaitre que les appariements étaient de grande qualité. Lui souriant il s'adressa au groupe. — Mesdames et Messieurs, nous ne savons pas à quoi nous attendre. La terre telle que nous l'avons laissé n'est visiblement plus. Je souhaite que nous prenions toutes les précautions nécessaires. Tout comme notre atterrissage sur Eden, celui-ci est en terrain dangereux. De ce fait vous devrez appliquer toutes les règles et consignes habituelles. Je vous souhaite bonne chance. Nous nous séparerons 40


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rapidement une fois que nous serons au sol. Les premiers à avoir des informations reviennent au vaisseau qui nous servira de base arrière. Le vaisseau tangua et se stabilisa. Uliel fit un dernier signe de tête. Il ouvrit la porte et la rampe se déploya touchant le sol avant même que les pieds de l'engin s'enfoncent dans la terre. Suivit du groupe il s'élança vers le sol. L'air frais le frappa au visage. Il se retint de tousser, gêné par la pureté qui emplissait ses poumons. D'un signe il scinda le groupe dans 3 directions distinctes. Ils se situaient dans une clairière entourée de grands arbres majestueux. Uliel les estima à plusieurs centaines d'années ce qui contredisait totalement ses souvenirs de la planète terre. La terre qui avait été tellement détruite et urbanisée que la mission Eden devait trouver une nouvelle planète plus proche de ce qu'elle avait pu être dans le passé. Avançant suivi par Gabriella, ils atteignirent l'orée des arbres quand un bruit monstrueux les arrêta net. Se retournant Uliel découvrit que le sol s'ouvrait comme sous l'impulsion d'un séisme gigantesque. Des énormes racines comme des tentacules souples et rapides se lancèrent en direction du vaisseau. S'abattant sur celui-ci dans un bruit de tonnerre. Impuissant il ne put que constater que les racines se nouaient autour de l'appareil, l'enserrant tel un boa avant de le froisser et de le broyer avec autant de facilité qu'une main peut froisser une feuille de papier. Lorsque les racines commencèrent à s'écarter à nouveau, des débris d'une taille inférieure à celle d'un ballon de football se répandirent sur la clairière. Plus rien ne restait d'Adam. Rien qui soit métallique ni organique. Pris de peur il attrapa le bras de Gabriella et s'élança dans les buissons denses. Il s'ouvrait un passage grâce à son couteau, essayant de rester vigilant au bruit, aux odeurs. Un cri sur sa gauche lui vrilla les tripes. A n'en pas douter certains des membres de l'escouade avait des problèmes. Gabriella trébucha et se releva en se tenant les côtes. Uliel vit le sang qui coulait entre ses doigts serrés. Plongeant son regard dans le sien il attendit qu'elle confirme qu'elle pouvait continuer. Ralentissant un peu pour la soutenir il continua son avancée dans le bois sombre. Uliel entendit un bruit au-dessus de lui. Il s'arrêta net, une énorme branche vint alors percuter le sol là où il aurait dû se trouver. Levant la tête il découvrit ce qui ressemblait à un grand singe qui s'enfuyait entre les branches. Reprenant sa course il découvrit une sorte de chemin qui serpentait entre les arbres. Probablement une sente animale quelconque. Il sentit d'un coup un poids tirant son bras. Se retournant il découvrit Gabriella qui venait de s'effondrer sur le sol. Ses sens en éveil il entendit un raclement dans les sous-bois tout proche. Arrachant une branche effilée sur le sol il se retourna. Un sanglier ou quelque chose d'approchant raclait le sol tout en l'observant. Plantant dans le sol le manche et le bloquant de son pied il attendit. L'animal se mit à charger comme Uliel s'y attendait. S'arc-boutant il attendit le choc. La bête s'empala sur la branche. Celle-ci céda dans un bruit assourdissant mais n'arrêta pas sa charge. Uliel eu le souffle coupé lorsque le mufle de la bête percuta sa poitrine. Roulant au sol, il essaya d'agripper les poils drus de l'animal pour le garder près de lui. Bougeant le visage pour ne pas être mordu il parvint à sortir son couteau qu'il enfonça approximativement dans le cou de la bête. Celle-ci lui parut soudain plus lourde alors qu'un sang épais et vermillon se répandait sur lui. L'adrénaline retombant il se sentit épuisé. Et ne parvint à faire rouler la bête que très difficilement. Posant un genou au sol il tenta de retrouver son souffle. Gabriella gisait près de lui, du sang semblant s'écouler de la plaie à son côté. Utilisant son couteau il parvint à taillader un morceau de viande dans sa victime. Puis tenta de réveiller Gabriella qui semblait fort mal en point. Celle-ci ouvrit un œil et lui sourit. Il l'aida à se relever et passant la main autour de sa taille la fit avancer. Il perdit rapidement la notion du temps, mais le chemin dégagé leur permettait d'avancer relativement vite vu l'état de Gabriella. Le soleil semblait sur le point de se coucher quand ils arrivèrent au bas d'une pente rocheuse. Uliel déposa Gabriella sur de la mousse fraiche et entreprit de faire un rapide état des lieux. L'endroit semblait relativement facile à défendre mais n'offrait aucun réel abri. Escaladant un peu l'éboulis il avait une vision périphérique et remarqua un renfoncement plus loin sur le sentier qui pouvait très bien être une entrée de caverne. Redescendant rapidement il découvrit Gabriella à nouveau inanimée. Lui retirant son sac, il l'a pris dans ses bras et malgré l'épuisement la porta jusqu'à l'endroit qu'il avait repéré. La noirceur des bois et le silence étouffant lui déclenchèrent des sueurs froides. Il découvrit ce qui semblait une caverne, posant Gabriella, il regarda l'entrée, mais aucune trace ne semblait indiquer de passage. Estimant à la nature environnante qu'ils devaient avoir atterri soit au printemps, soit à l'automne, il prit la décision de porter Gabriella à l'intérieur. La caverne n'était pas 41


patrice vincent - l'éveil de gaia

profonde mais beaucoup plus facile à garder. Sortant de son sac un carton prédécoupé il le plia pour en faire un récipient. Versant une partie de sa gourde il le posa sur le sol. Ressortant de la caverne il retourna chercher le sac de Gabriella, en chemin il repéra un bouleau sur lequel il préleva de l'écorce. Puis il ramassa du petit bois pour faire un feu. De retour dans la caverne il déshabilla Gabriella après avoir allumé un foyer. La blessure qu'elle portait au côté n'était pas profonde mais semblait infectée. Utilisant l'écorce du bouleau il prépara une décoction qu'il lui fit prendre après avoir recousu grossièrement la blessure. La caverne s'emplit d'une douce chaleur. Uliel en profita pour retirer sa propre combinaison. Puis il s'allongea contre Gabriella pour l'aider à lutter contre la fièvre par la chaleur de sa peau. Plusieurs jours passèrent ainsi avant que Gabriella reprenne des forces. Uliel sortait parfois dans les environs pour observer les alentours. Il put observer quelques animaux sauvages qui ne lui prêtèrent aucune attention particulière. Fort de ses conclusions, il conclut que la nudité devait le rendre invisible aux forces de la nature environnante. Expliquant ce qu'il avait appris à Gabriella, il l'aida à sortir quand elle se sentit mieux. Petit à petit ils apprirent à survivre se confectionnant des armes rudimentaires et des pièges grâce auxquels ils pouvaient se nourrir. Uliel avait repéré une source non loin, à laquelle il allait chercher de l'eau dans une outre qu'il avait confectionné avec la peau du morceau de sanglier qu'il avait découpé le premier jour. A mesure des jours, voir des semaines qui passaient, ils reprirent une vie sauvage mais qui n'était pas désagréable. Utilisant les ressources de la nature pour se nourrir, se vêtir et survivre. Lorsque Gabriella mit au monde leur premier enfant, Uliel décida de le nommer Adam. Quel autre nom aurait-il pu trouver pour cet enfant qui naissait sur la nouvelle Eden…

Patrice Vincent 42


La vénérée reine , par anthony boulanger le chemin , par d. de vaujany sans titre , par sylvain larosse l'association des idées, par Shalmeth quand nous étions des hommes, par julien giovannoni les lutins-champignons, par julien noël aubade à la muse bien-aimée , par Shalmeth

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Anthony Boulanger

Attention à Dame Nature, murmuraient les animaux.

Tous s'inclinaient avec respect devant la grande femme. Yeux de faucons et cheveux de blé, Sourire de miel et bruissement d'océan, Habit de feuilles et bagues fleuries, Tous s'inclinaient devant leur mère. Attention à Dame Nature, repartaient les suivants de plus belle, Prenons-en soin ! Le gravier du chemin fut balayé, mais elle retint les animaux D'un geste. Les scorpions furent éloignés, mais elle rappela les créatures D'un autre. Il n'y a pour moi ni mal ni bien Ni nuisibles, ni parasites, Seulement vous tous, unis en moi, Enfants de mes pensées, arbres et plantes, Minéraux et rocs, animaux et oiseaux, Mais… ne manque-t-il pas l'un d'entre vous ? La Reine continua son chemin Trouvant chacun des êtres vivants Sauf un. Sa réussite, sa fierté, l'Homme. Elle avisa soudain un épais voile de brume sombre Qui barrait la route et s'en approcha. N'allez pas là-bas, ô Mère, vous avez dormi trop longtemps ! Dame Nature n'écouta pas ses fils. Elle écarta le rideau de fumée noire d'un souffle et tomba Tomba à l'arrêt Tomba à genoux Tomba en pleurs de sève. S'étalait devant la reine un cimetière D'arbres consumés dans des forges et usines monstrueuses S'étalait devant la reine un charnier D'animaux abattus et suspendus à la chaîne sanglante S'étalait devant la reine une fête D'hommes et de femmes aveugles et avachis sur leurs canapés

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anthony boulanger - la vénérée reine

Dame Nature vit ses derniers enfants vivre Elle vit les vampires qu'ils étaient devenus Hors du cycle équilibré de vie et de mort qu'elle avait instillé Elle vit les goules qu'ils avaient mises au monde Dévorant les ressources qu'elle avait disposées Elle vit l'inconscience et le désintérêt dans les yeux vides Attention à Dame Nature, murmuraient les animaux. Tous reculaient avec terreur devant la grande femme. Yeux de loups et cheveux de ronces, Sourire de soufre et bruissement de torrent, Habit de dards et bagues ensanglantées, Tous reculaient devant leur mère. Attention à Dame Nature, fuyaient les suivants de plus belle, Elle part en guerre et nous emmène Dans son sillage Typhon et Tsunami Secousse et Incendie Attention à Dame Nature, elle vient punir les Hommes

Anthony Boulanger 45


D. de Vaujany

Je me souviens de ce vieil homme Qui venait cueillir ses pommes Sur l’arbre qui s’était dressé Dans le champ juste à mes côtés Je n’étais alors qu’un chemin Qu’il avait construit de ses mains Juste un petit chemin de terre Mais dont il pouvait être fier

Et j’ai vu partir les croisades Les caravanes des nomades Passaient parfois entre deux guerres Laissant l’odeur de la misère Mais il y avait les enfants Leurs jeux, leurs cris et leurs chants Les larmes se mêlaient aux rires Le meilleur côtoyait le pire La toile sur leur chevalet Les artistes m’immortalisaient Que j’étais fier d’être en peinture Mais le bonheur jamais ne dure Je vis disparaître les chevaux Dans les moteurs des chariots Changé en Départementale Couvert d’asphalte et de métal Puis doté d’un autre visage Maudit par les gens du village J’étais devenu Nationale Rares étaient alors les escales J’ai été souvent accusé D’être le pire des meurtriers Cette fois les traits de peinture Devenaient symbole d’injure Délibéré par quelques voix On m’enrichit de quelques voies Pour s’enrichir des vacanciers Des hommes d’affaires et des routiers Qui s’entassaient sur mon péage Mais où était donc le village ? Fleurs et arbres avaient cédé Aux cheminées, à leurs fumées 46


D. de vaujany - le chemin Et j’ai vu le ciel s’assombrir J’ai entendu la terre rugir Et des brasiers anéantir Tous les hommes et leur avenir Jusqu’aux flots venus engloutir Ce qui restait de leurs souvenirs Et j’ai vu le ciel déchainé J’ai entendu la terre gronder Et des flammes embraser Tous les hommes et leurs idées Jusqu’aux marées venues briser Ce qui restait de leur passé

Et des entrailles du béton Ainsi laissé à l’abandon La terre s’est emparée des ruines Pour la nature et ses racines J’ai repris mon humble chemin Vers la lumière là-bas au loin Vers un nouveau petit village Peut-être plus paisible, plus sage Et en ce matin un vieil homme Est venu cueillir une pomme Sur le grand arbre d’à côté Celui que j’ai vu repousser Il a demandé au gamin À qui il serrait fort la main De ne plus jamais laisser faire Les erreurs funestes d’hier

D. de Vaujany 47


Sylvain Larosse

Notre Terre qui nous héberge,

tu m'en vois bien désolé, en marchant près de tes berges, je constate qu'on t'a violée. Ce matin je me suis levé, constatant avec angoisse, que le capital t'as achevé, galvanisant sa paroisse. Mon ciel bleu est mort, la grisaille le remplaçant, les usines de leur claymore, tranchant les oiseaux grimaçants. Où est ma Terre délicieuse ? Où sont mes souvenirs d'enfance ? La pollution est pointilleuse, elle prolifère, te fait offense. Mes forêts vertes sont rasées, les plantations prennent leurs places, les humains les ont abrasées, pour nourrir du bétail hélas. Mes mers autrefois garnis, de poissons bien frétillants, sont désormais grandement ternies par un plastique bien scintillant. Mes villes autrefois si belles, sont dévorées de l'intérieur, par une montagne de poubelle, pleine d'un gaspillage batailleur. Où est ma Terre délicieuse ? Où sont mes souvenirs d'enfance ? La pollution est pointilleuse, elle prolifère, te fait offense. Mais ne faut-il pas songer, à ne pas prendre congé ? Nous sommes tous responsables, de ce meurtre effroyable. 48


sylvain larosse - sans titre

Il est temps de se réveiller, de prendre un nouveau départ, nos enfants vont le payer, si nous n'y prenons pas part. Car à ce rythme effréné, de son viol la Terre accouchera, d'un monde bien aliéné, d'une humanité qui s'étiolera.

Sylvain Larosse 49


Shalmeth

Une légère entaille sur ma peau blafarde,

A peine de quoi entrevoir de tristes gouttes, Des perles rougeâtres, fragiles, éparses, en route Sur les sillons vulgaires de ma peau batârde. La cicatrice subite sur ma soie subtile A la coupe similaire que ma main violée. Elle s’élargit, atroce, terrible contre mon gré Devant me yeux noyés de larmes viles. Cet accroc sur ma chemise me fait périr, La soie, ma chair ne font, hélas, plus qu’un. La communion se glisse sous ses jours malsains Aux rayons froids, naissant de récents martyrs. J’entends au loin les pleurs et les cris vains Du bûcheron tailladé par son geste sanglant, Sa hache, sa coupe d’infortune sur le tronc errant Se dessine peu à peu sur son torse inhumain. Est-ce un rêve, une torture, même une révolte ? Plus bas des imprudents gisent et brûlent d’effroi, Mettre le feu à ses objets c’est se brûler soi. Est-ce un cauchemar, une torture ? C’est une révolte. Idiot, Bouffon ! Je malmène mon crayon… Est-ce mon sang ?

Shalmeth 50


Julien Giovannoni

Avant, nous étions des Hommes….

Avant, quand nous étions des Hommes, des milliers d’années avaient passées et les arbres n’étaient plus la demeure sacré de nos familles. Nos habitats réduits en poudre étaient devenus sciures, nous vivions entassés derrière des murailles le peau recouverte de celle des autres animaux. Les terres n’étaient plus libres d’accès à tout le monde. L’on avait plus le droit d’approcher là où était la propriété de certains. Il fallait se soumettre pour accéder à la nourriture de cette Terre. Nous devenions une foule innombrable qui se répandait partout, et nos cris, transformés en mots résonnaient d'un bout à l'autre de la planète. On découvrit que la Terre ne nous apparaissait plus si immense. Nos territoires ne se comptaient plus en forêts mais en continents entiers. Parmi nos rêves, s’ajouta celui de diriger les autres et de paraitre plus puissant qu’eux. Ainsi, nous rêvions d’être des Rois dont seul le bout des mers illimitées estompait l’avidité. Mille autres années avaient passé, et nos fiefs s’étaient rassemblés en de grands royaumes et de vastes empires. Nous avons alors inventé de nombreuses guerres pour défaire ces royaumes et ces empires, afin d’en fabriquer d'autres. Les plus pauvres d’entre nous se révoltaient des milliers de fois, brûlant champs, maisons et villes, jusqu'à ce qu'on les punit toujours si fort que les survivants recommençaient à obéir. Mille autres années avaient passé et nous étions descendus au fond des mers et montés au sommet des cieux. On avait suffisamment de puissance pour faire bruler n’importe quoi plus fort que le soleil. On avait la puissance d’un Dieu. Et nos bâtisses étaient devenues plus hautes qu’aucun arbre ne le fut jamais. Nous construisions de nouveaux murs pour engloutir des vallées et séparer des peuples en deux, en enfermer d’autres. En partant de nos grandes forêts, nous avions bâti un Empire mondial. Quand les murs s'effondrèrent, notre Empire ne fut plus qu’un chaos ou les peuples se mêlaient dans la souffrance. Quand nous étions des hommes, nous considérions notre avenir tel un labyrinthe obscur. Pourtant nous dominions la nuit de nos feux, comme nous avions dominé le jour. Nous faisions couler du sang pour avoir de l’Or. Mêmes les étoiles pouvaient êtres monnayées. Quand on entrait dans les temples, on voyait les prêtres transformés en marchands. 51


Julien giovannoni - quand nous étions des hommes

Les rois étaient devenus des changeurs et des usuriers, défendus par les mieux armés. Et puis les microbes couvèrent dans nos existences malades, aucune ville n’en fut épargnée. Et les plus jeunes enfants devinrent des sacrifiés, couvant eux aussi la haine envers leurs ainés. Quand, avant, nous étions des hommes, nous avions dominés les Cieux, la Terre et les Mers de toutes les autres Créatures. C’étaient nous qui ordonnions. On menait une guerre contre la nature sans connaître aucune limite. Mais chaque chose s’était retourné contre nous, nous finissions tous par tituber, ivres de notre puissance. Nous étions devenus aveugle, sans denses forêts pour nous réfugier, la fin de notre chemin donnait droit dans un abîme. Alors, nous nous étions réfugiés au sommet de nos tours, contemplant d’en haut nos champs vides. Ceux d’entre nous laissés en bas avaient donné à la loi le nom de bande. Mais bientôt la place manquait dans nos ville, pas assez de pain, les jeux ne suffisaient plus, tous les sans avenirs allumèrent de grands incendies. La faim serrait le ventre de tant d’entre nous, quand nous étions des hommes, nos mains étaient bleuies par le froid. Pour fuir dans un autre monde nous devenions des consommateurs volontaires de poisons. Nos corps détruits et nos âmes pourries, nous redevinrent bêtes sauvages prisent au piège. Nous tuions, nous violions, nous volions. Et nos vies devinrent pires que dans la nature d’antan. Nous jouissions de tout ce que nous pouvions, changeant d’époux ou d’épouse quand bon nous en semblait. Personne n’instruisait plus nos enfants, ils étaient seuls, perdus, sans origines ni lois et ainsi l'homme allait redevenir primitif. Nous prenions plaisir avec n’importe qui, laissant les lois des Bonobos régler par le sexe tous nos conflits. Mais les maladies se répandaient de lit en lit, diminuant notre nombre trop élevé. Plus personne de sage n’était entendu, n’importe qui faisait croire aux autres n’importe quoi. On utilisait des milliers de prétextes pour justifier toutes nos colères. Mais tout ce bruit ne servait plus à rien, notre unique route menait à notre déclin. Nous avions tenté le pari de l’évolution pour qu’à la fin nous ne fassions que regretter notre première existence simiesque. On en avait assez d’être ces monstres d’humains. Maintenant nous sommes redevenus des singes, et nous n’avons gardé de notre héritage d’homme que le rire pour se moquer de ce que nous fûmes, et ce n’est pas plus mal.

Julien Giovannoni 52


Julien Noël

Mes amis, vous n'ignorez pas

Que je connais bien des histoires. Jacques, donne-moi donc le « la » Avec ta fidèle guitare Car j'en sais une sur le bois Où nous passons notre soirée Et je vous jure par ma foi Qu'elle s'est pour de vrai passée. Un jour voyageait par ici Une sorcière débutante ; Un talent fort mal dégrossi Doublé d'une âme peu patiente. Elle ne put se retenir D'un peu pratiquer les arcanes Malgré ce qu'il peut advenir Si jamais son sort tombe en panne. Elle alluma donc son chaudron Au sein d'une étroite clairière, Illuminant des champignons Aux pieds étroits, à la peau claire. Troupe nombreuse en la forêt, C'en était un hôte paisible, Hélas, pareil acte marquait Le début d'une ère terrible ! Notre apprentie déchanta Lorsqu'en place de potion grise, Elle obtint un rouge magma Qui de loin fleurait la bêtise. Face à ce combien triste essai, Elle hurla, comme enragée, Et renversa son plein baquet Inondant ainsi la futaie. La sorcière a fui pour de bon, Tournant le dos à la défaite, Mais une civilisation A fait de cette erreur sa fête. Un bon conseil, mes compagnons : Évitez les sentiers de boue ; On dit des lutins-champignons Qu'ils viennent d'inventer la roue ! Julien Noël 53


Shalmeth

Ta chevelure fragile tremble avec lenteur dans les flots Du mélancolique Léthé. Ta silhouette avare et translucide comme l’eau S’éloigne, furtive, de mes péchés.

Ne m’en veux pas d’affuter ma plume sur ton dos, Elle est douce et tes épaules rudes et fortes. Trop souvent tu m’inspires pléthore de mots, De visions, de peintures, de paroles de toutes sortes. Un papier à la main, un brin entre les dents, J’observe le creux de tes plaines tortueuses Secouées par le souffle divin des vents A la complainte monstrueuse. La surface de tes larmes s’en trouve ridée, Ce chant mystérieux l’agite sans peine Au gré des pauses et des reprises haletées Par le chantre assagit de ta haine. L’écho de sa voix parsème ces vers Telle qu’elle git encore en ces vallées, Pure, puissante mais calme, claire. Aubade à la muse bien aimée. II L’enclave du chantre. « La colère par hasard m’emmena en cette enclave promise, Bastion saillant que le soleil arrose sur les flancs. A son pinacle fragile j’embrasse la douceur exquise De l’éphémère aux lignes et traits mourants. Qu’importe l’ailleurs où repose mon corps, C’est ici que mon spectre se prélasse, seul, Isolé du chahut permanent et retors. Les mots m’habillent, frénétiques, d’une encre veule. Les lignes courbes du granit tortueux Imposent leurs ombres sur le sable gris, Le ressac enlace traces de passage peu à peu. 54


Shalmeth - aubade à la muse bien aimée

Le chantre hurle face aux vents sans répit. Ici je côtoie les fantômes des Dieux Déchus, Leurs phantasmes m’imprègnent, avides. Je serai leurs mots, leurs gestes et leur guide, Leur plume maladroite et dévêtue. Bénissez-moi ! Bénissez-le ! Le noir poète avance sur la mer acharnée Tout n’est que tristesse sous ses pieds. Cieux et Océans ne font qu’un entre ses doigts, Il est un phare au brasier mourant et froid. Un exilé, Une engeance perdue et torturée. Un esclave aux chaînes cliquetantes. Cliquetis faible… Persistant. Bénissez-moi ! Bénissez-le ! Le noir poète avance sur vos vies déjà mortes.

Shalmeth 55

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Absinthe #9  

Neuvième numéro de la revue numérique littéraire de l'imaginaire Absinthe, portant sur le thème de "Dame Nature" où quinze auteurs, nouvelli...

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