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重庆 Le sot interroge les autres ; le sage s'interroge lui-même. Lao-Tseu Un brouillard âcre planait sur la ville. Il emplissait les poumons et formait comme une gaze de limon, qui engloutissait tout, affadissait tout. Les barres d’immeubles se dressaient comme autant de récifs au fond d’un marécage. Il n’y avait pas d’horizon : seulement un grand flou de vapeur d’eau et de miasmes de charbon. Zi inspirait par petites bouffées, en évitant d’ouvrir la bouche. Elle avait l’habitude. Malgré le dénivelé coriace, elle marchait plus ou moins sans respirer, le front tourné vers le sol, le sac bourré de bouquins aux épaules. Le ciel était ocre, la ville était brune. C’était comme ça, les mauvais jours, à Chongqing : mieux valait ne pas respirer. Tout le jour durant, les usines d’automobiles de Jingbo, l’incinérateur de Xi’a, les centrales à gaz de Jiangbei, les aciéries de Chong Ma, et autres cheminées illégales et charbonnantes, crachaient leurs âcres fumées. Maman le disait bien : mieux vaut s’asphyxier que s’empoisonner. Alors Zi faisait comme on lui disait. Zi faisait toujours comme on lui disait. La maison de Zi était perchée au sommet d’une colline. Aucun bus ne s’en approchait. A vrai dire, aucun bus n’aurait pu grimper là-haut. C’était une colline comme des centaines d’autres à Chongqing : grise, sale et bétonnée. Une rue-escalier faite de parpaings l’escaladait. Des dizaines de petits immeubles se dressaient là, à flanc de colline, séparés par quelques mètres de terrain vague. Chaque immeuble comptait une demi-douzaine d’étages ; et à chaque étage se tassaient quatre ou cinq appartements ; et dans chaque appartement logeait une petite famille ouvrière, avec son enfant réglementaire. Un pas, un pas… ressassant comme elle pouvait un problème d’algèbre, Zi parvint au sommet de l’immeuble le plus haut de la colline. Elle esquiva Madame Xi, qui descendait l’escalier comme une dératée, entraînée par le poids de son cabas et tâtonnant de la canne. Elle s’essuya les pieds sur un paillasson neuf orné de chatons roses et poussa la porte. Dans le coin le plus sombre de la pièce à vivre, sous une espèce de chaudière boursouflée, la mère de Zi cuisinait le dîner. Zi balança son sac sur la table, pour se faire remarquer. Sa mère se retourna et lui adressa un aimable reniflement, apparenté au sourire. Puis elle souleva le couvercle de l’autocuiseur. C’était une admirable machine : moderne, noire, luisante, sifflante. Une petite ampoule bleue s’allumait, quand le riz était à point. La vapeur s’en échappait par saccade


et s’attaquait aux murs. Les pauvres n’en avaient pourtant pas besoin : la peinture bleu canard virait au caca d’oie et, gercée de part en part, se décrochait par plaques entières. De temps à autres, de petites croûtes écaillées tombaient dans les plats en sauce – à la fureur du père de Zi, qui aurait bien décapé le mur à coup de marteau, pour n’en laisser que le béton nu. Mais maman ne voulait pas. Elle aimait cette couleur bleu marécage, qu’elle trouvait chaleureuse. - Bourrée de plomb, à tous les coups, maugréait papa – et il retournait s’abattre sur une chaise en plastique face à la télé, voir une chanteuse de variété s’égosiller, entourée de canaris dansants et fluorescents. Papa était ouvrier aux usines de Xin’a. Tout le jour durant, il produisait le nodule Xh-53, pièce essentielle au système de refroidissement des réfrigérateurs Haier de type AFL 831, volume G6. Cela consistait à visser un écrou sur une pièce mobile en plastique ; et répéter l’opération 7842 fois par jour – car c’était la cadence admissible établie par les camarades du Syndicat. Le travail impose son moule à l’homme. Le visage du père de Zi était devenu dur, impassible. Il parlait peu, chantait moins encore. Zi se dirigea vers sa chambre. Dans son dos, la télé lâcha un bruit d’accordéon monté sur ressort, et une grosse voix s’esclaffa. Zi se retourna. Le visage de son père était à nouveau marmoréen – et son œil, immobile. Dans sa chambre, Zi se mit sans perdre une seconde à abattre des équations. Laborieusement, inlassablement. Elle n’avait aucun instinct en la matière, et prenait bien soin d’apprendre par cœur chaque règle et chaque astuce. Zi croyait à la volonté ; et si le Gaokao1 avait consisté en un double examen de couture et d’haltérophilie, elle eût trituré des aiguilles et soulevé de la fonte avec autant de méthode et de persévérance qu’elle potassait les maths – c’est-àdire jusqu’à ce que ses ongles saignent et que sa colonne vertébrale claque comme un mégot séché. - A table, cria une voix aigrelette et lointaine. Ce soir, il y avait du hachis de cochon gélatineux, qu’on eût pu appeler jambon s’il n’avait été intégralement broyé, avec l’os et les reins. On se mit à manger en silence. - Tu n’as pas mis de dessous de plat, remarqua Papa. - Ah non, dit Maman. - J’y vais, dit Zi. Papa marmonna que c’était bien. Ce fut le dernier mot du repas – hormis la télé, qui jacassait dans son coin. Tandis que maman desservait, Zi retourna aussi sec à sa table de travail. Le Gaokao est l’examen national conditionnant l’entrée à l’université en Chine. Il est passé chaque année par près de 10 millions de lycéens, lesquels sont classés à l’issue de l’examen et envoyés dans l’université qui les définira pour le reste de leur vie. Comme l’enseignement chinois en général, il repose principalement sur l’apprentissage par cœur de kilomètres de faits et formules. 1


C’était son devoir d’état. Ici, on ne rigolait ni avec le Devoir, ni avec l’Etat. Sans accorder un regard à la lucarne au-dessus d’elle, elle plongea dans un épais traité d’oxydo-réductions. La vue était saisissante pourtant, de la lucarne, quand le ciel de Chongqing était dégagé – c’est-à-dire une ou deux fois par an, après les averses de juillet, quand la pluie avait balayé en masse la poussière atmosphérique et entraîné toute la crasse dans le lit de la rivière. Alors, un coin de ciel bleu perçait à l’horizon. On voyait la ville. A défaut d’être une jolie vue, c’était un spectacle sidérant. Depuis plus de vingt ans, les paysans immigraient en masse vers Chongqing – attirés par sa richesse et ses fumées. Aussi, pour prévenir l’anarchie urbaine, les autorités avaient à toute allure et prix modique édifié des dizaines de milliers de barres d’immeubles. Il les avait jetées partout : à cheval sur les collines, au fond des cuvettes, sous les autoroutes et contre les voies ferrés. Ces monticules de béton formaient une banlieue informe et tentaculaire, affalée à perte de vue, sur des centaines de kilomètres. Le tout donnait au visiteur étranger l’impression d’un chaos dégueulasse. Grave erreur. Occidentale naïveté. C’était la plus parfaite expression de l’ordre et de l’harmonie sociale. Le développement planifié de main de maître. Car quelque part, dans un sombre cagibi administratif du Parti municipal se trouvait un cadastre admirablement détaillé de toutes les carcasses en béton de la ville. Plus loin, un registre répertoriait tous les habitants légaux de Chongqing, adultes, vieillards et enfants – on évaluait à la louche les illégaux. Et plus loin encore, dans un bureau lumineux, tout proche de celui du maire, affluaient les valises de billets des promoteurs immobiliers. Trente millions de mètres carrés se bâtissaient. Trente millions de mètres carrés, soixante-quinze millions de mètres cubes, des centaines d’hectares de surface au sol, trois fois moins cher qu’à Shanghai ou Canton. Chongqing, la porte de l’Ouest. Chongqing l’industrieuse. Métropole-usine. Avant-poste du développement national, socialiste et socio-harmonieux. Au loin, à la confluence du fleuve Yangzi et du Jialing, par-delà les arcs titanesques du ponts de Chaotianmen, s’étendait le Central Business District de Jiefangbei, flambant neuf et toujours à bâtir. Là se déployaient les tours vertigineuses aux noms étrangers et lumineux : Grand Hyatt Hotel, Paradise by the River, JW Mariott Financial Center, Sheraton International, Times Square, King’s Plaza et Yangtze International… ils projetaient leurs masses anguleuses contre le ciel noir, nimbées de puissantes auras publicitaires qui empêchaient la nuit de jamais tout à fait tomber sur la vallée du Yangzi. Au soir, Zi contemplait les gratte-ciel. Elle le savait ; un jour elle travaillerait dans ces forteresses de modernité – alors elle formait ces rêves tout faits, prémâchés ; rêves d’elle-même en Prada, ingénieur diplômée, belle et brillante, à la parole tranchante que les hommes seraient bien forcés d’écoute – et elle aurait


une robe blanche vaporeuse, comme Jolin Tsai, et du fond de teint Givenchy comme Zhang Ziyi, ce serait si joli si seulement elle avait les mêmes lèvres pulpeuses, et une montre Cartier avec de petits diamants comme Fan Bingbing, mais elle ne serait pas obligée d’être aussi décolletée, et elle aurait une vraie salle de bain, blanche et radieuse, carrelée de beige, au lavabo de marbre, à la baignoire pleine de bulle roses et sels parfumés, et puis un chevalier servant en smoking qui… Secouant mollement la tête, Zi écrasa son front contre un cahier. Une heure du matin. Elle ne ferait plus rien de bon ce soir. Elle pressa un minuscule bouton en plastique, et le noir se fit. Abrutie de calculs logarithmiques et bercée de rêves de Dior, elle s’endormit aussitôt. *** Un soir de mai, Zi gravissait la longue pente qui la ramenait du lycée communal de Yuan-yang-zhen jusqu’à chez elle, quand une voix paisible et légèrement nasale l’arrêta : - Alors Zheng Zi, t’es pressée à ce point-là de rentrer ? Zi retint un soupir. C’était la voix d’Enlai. Le raseur. L’artiste. Le malingre je-sais-tout. Son cousin. Elle n’avait envie de parler à personne ; et encore moins à lui. Li Enlai était un étudiant en « Art » – c’est-à-dire qu’en plus du mandarin et des mathématiques, il étudiait la science politique et la géographie – disciplines ayant ceci d’artistique qu’elles se prêtent peu peu aux équations. Enlai était un grand échalas, très droit, aux longues mains et au menton anguleux, qui parlait d’un ton égal, très doux, en longues phrases ininterrompues. Dominant d’une bonne tête ses camarades, il avait pris par la force de l’habitude une légère voussure aux épaules – courbette purement sociale, qui ne se manifestait que lorsqu’il parlait ou écoutait, et lui conférait un air d’humilité. Ses gestes étaient délicats, mesurés. On eût dit qu’il craignait en permanence de casser une théière de porcelaine invisible, ou de réveiller un bébé caché quelque part. - Alors, ça va ? insista-t-il. Ça allait, informa Zi. Si Zi n’aimait guère Enlai, c’est aussi qu’il était intelligent ; et Zi se méfiait des gens intelligents. Oh, pas par jalousie personnelle – mais les vifs d’esprit vous volent des places au Gaokao. Qu’Enlai ne concourût pas dans la même catégorie que Zi était hors-sujet. On ne peut pas – on ne doit pas aimer ses ennemis. Or le lycée Jianying était une fourmilière vorace de rivaux. On les voyait détaler dans les couloirs, gras et hagards, ces petits génie, leurs grosses lunettes occultant leurs regards inquiets,


l’œil usé à force de veilles à la lueur des lampes allogènes ; et ils couraient – couraient à leurs cours du soir, aux bibliothèques, à leurs bureaux étroits. Non, Zi ne pouvait pas aimer ces gens-là. Elle devait les détester parce qu’ils subissaient les mêmes humiliations, la même solitude, les mêmes monstruosités de formules, dans le seul but, apogée de leur vie, d’accéder à l’Université. Merveille du système. On n’enseignait pas aux adolescents à haïr leurs congénères. Ils apprenaient tout seul. Ceci dit, Zi n’était pas très douée pour haïr. Elle n’avait en elle qu’une réserve faiblarde de méchanceté. Elle finissait toujours par bien aimer les gens avec qui elle causait ; heureusement, elle ne parlait pas à grand’ monde. Zi et Enlai entamèrent une conversation informe, monotone, circulaire, vague réminiscence de deux-cents discussions de pure politesse que chacun avait déjà eu dans sa vie, où chaque question appelait sa réponse connue à d’avance, sans exiger la moindre dépense d’énergie mentale d’un interlocuteur ou de l’autre. Aussi, après-coup, Zi ne se souvint pas pourquoi Enlai avait soudain déclaré : - J’ai lu un très bon livre. Des souris et des hommes, ça s’appelle. Et maintenant, il parlait de bouquins. Zi renifla. C’était quoi, avec un titre aussi ridicule ? Un conte pour les petits enfants ? - Ah, dit-elle platement. Ça parle de quoi ? - Oh, c’est l’histoire de deux hommes, des paysans sans terre, qui font route ensemble. Et l’un d’eux est un demeuré, un doux cinglé ; mais d’une force colossale. Une brute innocente, inoffensive. L’autre l’emmène avec lui, et… Zi lisait beaucoup – mais aucun livre. Aucun roman en tout cas. Elle vivait déjà dans dix kilos de manuels. Elle n’avait pas le temps. Et puis, elle lisait pour se cultiver, pas pour s’amuser – et même avec cet objectif en tête, c’était une activité atrocement peu rentable. Dévoreuse de temps et maigre en leçons. Si encore on lui avait choisi un auteur connu, reconnu, et qu’on lui en avait fait un résumé factuel, avec la morale abrégée à la fin – là, elle aurait pris la peine de l’apprendre par cœur. Pour faire lettrée. Mais non, personne ne proposait ça. Alors baste. Zi n’était plus une gamine. Elle ne lisait plus d’histoires imaginaires. Elle s’efforça tout de même d’être polie avec Enlai : - Ça t’a appris quelque chose ? - Oh, ouais... tu sais, je me suis dit – oui, je me suis dit exactement : plongé dans le fracas, la souffrance, les saletés de la vie, que sont les hommes s’ils ne savent veiller les uns sur les autres ? S’ils ne savent rêver ensemble ? Indigence des rêves ; et pourtant eux-seuls portent les hommes… Il se tut, égaré dans sa propre phrase. - Enfin, c’est un bon livre. Zi secoua la tête, imperceptiblement. Un phraseur. Un jeteur de poudre aux yeux. Un artiste, en fin de compte. Mais qui espérait-il enfumer ?


- Ça parle de la révolution ? demanda-t-elle, dans un dernier effort pour racheter l’oisiveté stupide d’Enlai, qui lisait des livres inutiles pour le Gaokao. Enlai plissa des yeux, interloqué. Visiblement, l’idée ne l’avait pas effleuré. - De la révolution ? Non. Non, je ne crois pas. - De l’oppression du prolétariat, alors ? - Non. - Il faut bien que ça parle de la révolution, d’oppression, de progrès, d’une manière ou d’une autre ! s’agaça Zi. - Non, il y a bien de la misère, la misère sordide, solide, et des riches qui exploitent – mais ce n’est pas le sujet… Et puis, il n’y pas de pathétique. Pas de grands discours contre les exploiteurs. Tout est plus… plus vrai. Que des rêves, de pauvres rêves à opposer à la sale réalité. L’emphase d’Enlai irritait Zi. Il faisait de grandes phrases et de petits mystères. Elle sentit la jalousie la gagner ; la jalousie, son unique moteur. Zi vivait pour être la première. En tout domaine, en toute circonstance. Elle devait jouer du violon mieux que tout le monde, avoir les meilleures notes, et écrire, et parler, et savoir mieux que tout le monde. - C’est forcément une préfiguration de la révolution. Un tableau de la misère du peuple, avant sa libération – voilà, ça se case très bien comme oppression des miséreux par les grands possédants. - Si tu le dis. La longue marche – celle jusqu’en haut de la colline – s’achevait presque. Dans son énervement contre cette grande chiffe molle d’Enlai, Zi avait gravi le grand escalier tortueux sans même faire attention ses dalles de béton disjointes, ni aux porteurs de ciment qui zigzaguaient de guingois. - Joli collier, remarqua Enlai, tout sourire. J'offrirai bien le même à ma petite cousine pour son anniversaire. Xi ma, tu sais ? Zi porta la main à son collier – un pendeloque de zinc et de cristaux roses, alternés de simili-perles. Le compliment d'Enlai valait bien une insulte. Car la petite Xi Ma fêterait bientôt ses neuf ans. Zi rougit de confusion. Mais Enlai, innocemment – car en son inexpérience, il ignorait encore qu'en badinant sur le collier d’une jeune fille sensible, c'était son âme et son être profond qu'il brutalisait – parlait encore : - Tu as vu ce pauvre Bo ? Il est de plus pâle ; bientôt il sera vert… - Bon. Je dois y aller. J’ai du travail à abattre, moi. - Mais je travaille, moi aussi, protesta timidement Enlai. Elle bifurqua et abandonna Enlai sur une dalle de béton, sans jeter un regard derrière elle. Ce ne fut qu’au palier de sa porte que Zi se rendit compte qu’elle rentrait douze minutes plus tard que d’habitude. Douze minutes ! Presque un quart d’heure complet de perdu pour le Gaokao ! Tout ça à cause de ce lambin d’Enlai


et ses fabliaux à deux balles. Furieuse contre elle-même, Zi se jeta à sa table de travail. Elle s’enfouit dans un monstrueux bouquin de physique, aux caractères minuscules, et se mit à apprendre par cœur chaque équation qui lui tombait sous les yeux. La vie de Zi n’était pas très variée – c’est le moins qu’on puisse dire. Pourtant, elle n'était pas malheureuse. Elle n'avait le temps de l'être. Zi ne se posait pas de question. Son travail coïncidait avec sa vie. Il n’y avait pas une once de liberté, de choix, de gratuité ; tout était calculé et mesuré, et elle correspondait à ce qu’on attendait d’elle. Les seuls problèmes qu’elle avait à résoudre était d’ordre arithmétique. Zi avait placé sa liberté dans l’avenir ; et la liberté l’y attendait, bien au chaud. Débarrassée de cette inquiétante liberté, se sachant trop jeune pour exister par elle-même, elle se contentait d’être une efficace machine à stocker le savoir et mouliner les équations. Elle jouissait de la paix intérieure des machines. La vraie vie commencerait plus tard – avec l’université. Là, elle choisirait son métier ; là, elle aurait le temps de voyager, d’avoir un copain... Zi ne voyait pas le temps passer. Abîmée dans ses livres, elle subissait des journées interminables, et des mois fugitifs. Le temps ne s’écoulait plus. Il se répétait. Dans vingt-six jours, elle passerait le Gaokao. Elle n’avait pas le droit d’échouer. Plus maintenant. Désormais, chaque minute de temps libre était une minute gaspillée, une minute d’angoisse. Et si elle se plantait ? Et si on l’expédiait à l’institut médicotechnique pour infirmières ? Ou à l’école de mécanique hydraulique ? A cette simple idée, elle était prise de vertiges et frissonnait, comme à la vue des flammes de l’enfer. Puis ce fut le dîner familial. C’était toujours le même repas, invariable et muet : maman apportait du riz, du porc grillé, un broc d’eau. La télé s’énervait et rigolait dans son coin, couvrant par moment le bruit des couverts ; on ne levait les yeux de son bol que pour lui accorder un regard d’inquiète sollicitude quand elle grésillait, ou de mol intérêt. Ils n’avaient rien à se dire. Ils se connaissaient trop. Papa était un homme simple. Il fixait des nodules. Il aimait bien les chansons populaires. Maman cuisinait dans une gargote pour ouvriers et faisait son ménage. Zi révisait. Qu’auraient-ils pu se raconter ? Le repas ingurgité, Zi se relança dans ses exercices de maths – innombrables, invariables et infinis. Elle noircit une trentaine de pages de brouillon, en fit une boulette, cligna vainement des yeux. Voyant qu’elle n’était plus bonne à rien, elle lâcha son stylo. Alors elle vit le mur tacheté de gris ; et lentement son regard dériva de la table à l’étroite lucarne, et de la lucarne au ciel immense où luisait solitaire, une unique étoile que n’avaient pas occultée les nuages bouffis de lumière urbaine.


Et tandis que ses pensées s’égaraient, son regard demeura fixé là-haut – tracté par l’inexplicable pesanteur céleste qui nous tire vers les astres auquel nous n’appartenons pas, et qui ne nous appartiennent pas. Joli collier… Mais quel salaud – détestable petit intellectuel à la manque. Aussi minable qu’acerbe. Elle ne lui parlerait plus. Quelle saleté aussi ! Et dire qu'elle le portait tous les jours depuis deux ans. Désormais, elle ne pourrait plus le mettre sans frémir de honte. Elle le trouvait joli, pourtant, ce machin bon marché – un peu bébé, mais enfin... Un débris de l'enfance de plus. Encore une journée d’expédiée. Le Gaokao approchait, menaçant et libératoire. Unique obsession. Il le fallait ; oui, elle serait la plus brillante – et là, on verrait la gueule de ces jolies pestes ricanantes ; greluches fardée à la peau de biche et aux yeux de truite ingénue, qui venaient au lycée sans doute pour s’y polir les ongles. Zi détestait ces filles aux nattes parfumées, friandes de Starbucks, de magazines féminins, et perpétuellement occupée de leur petite personne… et pourtant, Dieu sait comment, parvenaient à s’attirer le regard baveux des garçons. Fausses lycéennes, fausses travailleuses. Mais comme disait Mme Hu, « un beau mariage, c’est une belle carrière. » Beau mariage : on commence par chercher un prince charmant qui soit jeune, sensible, beau et riche ; mais enfin, la perle est rare – alors disons : jeune, beau et riche ; ou simplement jeune et riche, puisqu’on ne trouve pas mieux – ou riche, c’est l’essentiel, non ? Un homme sérieux, bien installé, qui a de la bouteille… Et ainsi se bradent bien des rêves de jeunesse, dans le confort infect des hôtels de Shanghai, dans les bras de messieurs au cheveu rare et aux dents jaunes, qui se disent propriétaire d’usines. Par chance, soit qu’elle ait jugée sa fille trop intelligente, soit pas assez jolie, maman n’avait jamais essayé de faire de Zi une de ces poules torpides, dont l'air d'innocence n'a d’égal que la stupidité vénale. Maman était une vraie fille de la campagne. Elle avait attendu dix ans que son gars reviennent l’épouser. Etrangement, cela semblait l’avoir préservée des fantasmes urbains de mariage réussi pour sa fille. Et dérivant encore, elle songea au mignon Liu, le passionné de géologie comparée, qui arrivait toujours en retard – et qui avait une manière de regarder les gens, et de la regarder, elle… Mais elle divaguait. Qu’allait-elle imaginer ? Elle lui avait adressé trois fois la parole en un an ; et lui, il n’en pinçait que pour Jian, la pianiste mince comme une tige de bambou… Alors que pouvait-elle faire, elle ? Elle n'était pas une virtuose, pas une athlète, pas une danseuse étoile – et son menton était trop rond, et son front trop carré, sa peau trop brillante... De jolies yeux, mais c'était tout. Elle était juste une fille normale, et elle voulait exister. Alors elle existait un peu, à la force du poignet, à force de science ; mais


c'était une existence si fragile... Zi se sustentait de son léger orgueil, car elle n’avait rien d’autre sur quoi s’appuyer. Pas une seule réelle amie, que des copines insignifiantes. Elle reposait sur l’estime d’elle-même – et son estime sur du vent. Elle était fragile comme un coquelicot. La moindre insulte, la moindre humiliation l’atteignait directement au cœur. Car la vie était ainsi à Chongqing, ville de progrès, ville d’industrie, ville sans Dieu : il fallait fonder sa propre existence sur des preuves concrètes. Je suis ingénieur diplômé d’Etat ; donc j’existe. Je gagne deux millions de Yuans par an ; donc j’existe. Personne n’existe en soi – il n’y a que le matériau qui importe. Mais il y avait les étoiles ; les belles étoiles aux clartés subliminales, celles qui nous donnent de nous sentir si faibles et si petits face à l’immense univers – de sentir que notre réelle valeur n’est pas là ; qu’elle ne réside ni dans nos palais, si vains, ni dans notre corps, si corruptible, ni dans nos titres et nos diplômes, ni dans notre intelligence, ni même peut-être dans les sentiments qui débordent à tout instant des cœurs avides de vivre… car notre valeur mystérieuse, c’est d’être aimé au-delà de notre valeur réelle, gratuitement, et d’aimer au-delà de nos propres forces, sans attendre de retour… Se frottant les yeux, Zi se demanda d’où lui venait des idées si foireuses. Tendre délire. Ses pensées harassées se liquéfiaient, et elle ne comprenait plus ce qu’elle ressentait. Prise de l’envie de pleurer, sans qu’aucune larme ne perle, elle alla s’enfouir dans son lit. Le lendemain, six heures quinze, elle était à nouveau sur le pied de guerre, pour une journée identique à la précédente. *** Il se passa une semaine avant que Zi ne croisât à nouveau son cousin Enlai. Ce jour-là, il portait un t-shirt frappé d’une étoile rouge et sa veste de cuir fétiche – un antique blouson rapiécé aux manches, d’apparence malodorante. Apathique, il attendait pour traverser la rue, tout en lisant avec attention l’affichette scotchée à un réverbère qui proclamait « chiens perdus », puis celle proposant des cours d’Italien. Zi envisagea un instant de l’esquiver ; mais avant que le feu ne passe au rouge, elle était repérée. - Attends Zi ! Tu marches trop vite. Tu ne tiendras jamais jusqu’à quatrevingts ans à ce rythme-là. - Pas le temps, souffla Zi. Je serai morte d’ici là. - Ça, si tu coures en aspirant à pleins poumons les sulfates de carbone, je n’en doute pas. Derrière la glissière de métal tordue, les camions faisaient frémir l’asphalte. Placés en ordre de bataille, tous de même hauteur, espacés de la distance réglementaire, les immeubles étaient uniformément gris – à l’exception des rez-


de-chaussée où florissaient des échoppes bigarrées. La devanture fuchsia d’une petite couturière à domicile jouxtait un garage à mobylettes dégorgeant d’huile de vidange et une rutilante boutique de téléphones portables ; et plus loin, ce qui devait être soit un bordel, soit un salon de coiffure singulièrement lugubre. De la porte ouverte d’une supérette refluait un troupeau de gens stressés, pressés, chargés de paquets plastifiés, et qui dans leur furie manquaient de piétiner au passage le clochard avachi en travers de l’entrée qui, au lieu de faire la manche, s’était assoupi là. Assis sur sa chaise sereinement oscillante, impénétrable spectateur la rue, un petit vieux au léger sourire veillait sur son magasin vide ; boutique de télévisions et transistors dont la marchandise n’avait visiblement pas été renouvelée depuis 1984. Il n’avait pas plu depuis quinze jours, et l’atmosphère s’était solidifiée jusqu’à former d’épaisses strates jaunes et brunes, masquant par degré les étages des gratte-ciel. Inspiré, Enlai parlait de lancer des avions depuis la fenêtre du lycée et les poser sur le dos des camions de méthane. - Tu n’es jamais stressé, on dirait, observa Zi. - Je ne vois pas de raison. - Le Gaokao. - Ah, ça. Ça ne vaut pas la peine de s’inquiéter. Je bosse maintenant, et après – après, ce n’est plus de mon ressort. Mon destin sera entre les mains d’un vieux correcteur aigri du Sichuan. Facile pour toi, peut-être, songea Zi. Je bosse, moi. Je veux réussir. Pour une raison mystérieuse, Enlai eut soudain envie de parler du Brésil. Il en connaissait les fleuves, les arbres, se souvenait des couleurs, des oiseaux chanteurs, des senteurs du pays ; tous souvenirs minutieux et inventés, extirpés à la mémoire d’un vieil atlas de géographie, ou d’un roman étranger à demi censuré – mais souvenirs vivaces et puissants, qui le transportaient ailleurs et, l’espace un instant, emportèrent Zi avec lui. Les immeubles grisâtres disparurent, pour faire place à des bâtisses pastel aux fenêtres blanches, où de tendres métisses vont étendre le linge ; le ciel bas et opaque de Chongqing se craquela de bleu rêvé ; une brise marine, même, sembla agiter l’air lourd de charbon. Vision idyllique d’un pays qui n’avait rien du Brésil des favelas, des autoroutes, des forêts arasés ; mais d’un Brésil qui gardait la qualité imputrescible du rêve – de ces rêves de voyages qui préexistent et survivent au voyage lui-même. Car le déplacement matériel de nos yeux et nos pieds ne parviendra jamais à effacer totalement nos si belles visions mensongères. - J'irai sur la crête des collines de Rio, et de là je rejoindrai Bello Horizonte, et de là les chutes d'Itaipu ; puis au nord la plaine herbacé, et Brasilia, et l'Amazonie, et je descendrai le fleuve jusqu'aux villages de pêcheurs du Nordeste...


Il s’arrêta. Un bus d’ouvriers-paysans leur coupa lentement la route. Leurs visages étaient burinés, leurs mains sales, et leurs regards éteints. Dans son sillage passa un camion de bœufs partant à l’abattoir. Zi frissonna ; mais non, les deux cargaisons n’avaient aucun rapport. Puis ce fut un camion-citerne, puis 32 tonnes de T-shirts à destination de Shanghai. Puis un chargement de frigos en partance pour Chengdu, et des écrans plats pour Amsterdam, et des motos pour Dakar. - Et je me ferai appeler Luis Ignatio Othello de Matteo Vargas, rigola Enlai. Ça ne sonne pas mal, non ? Je me vois déjà danser la samba, avec un nom pareil… oh, mais ne sois pas jalouse ! Toi, tu pourrais t’appeler Marinha Theresa di Lampedusa Caïpirinha. - Ça veut dire quoi ? - Rien du tout. Je crois. Zi se mit à rire. Enlai était trop drôle. Il n’avait aucun sens pratique ; il embarquait tout seul, sans retour dans ses délires exotiques, absurdes – et pourtant Zi, la pragmatique, avait maintenant envie de se laisser bercer au remous de ses fantaisies... - Mais tu serais prêt à vivre là-bas ? - Pour sûr. Donne-moi mon billet, et je dégage aussi sec. Mais toi ? Dis-moi, toi, tu ne partirais pas ? Zi eut une moue déconfite. Elle ne savait pas. Bien sûr, il n’y avait rien à Chongqing auquel elle tint particulièrement, mais enfin… c’était chez elle. Un chez soi misérable, chaotique et crasseux, mais un chez soi tout de même. ;Zi croyait à la vie pratique, aux délicates transitions ; et ne pouvait changer que de proche en proche, comme un glaçon qui fond peu à peu, et ne se gazéifie pas d’un coup. Elle ne croyait pas à la sublimation. - Bah, le Brésil, ça ne m’intéresse pas plus que ça. J’irais bien voir, mais y vivre… non, je préfère ici. Ou sur la côte. Nanjing, c’est bien, Nanjing. C’est bien en ordre, bien propre. - Riche ? - Oui. Les gens roulent tous en 4x4, là-bas. Elle ne trouva rien de mieux à ajouter. Enlai dit : - Enfin, j’en sais rien. Je serai sûrement déçu. J'ai trop lu sur le Brésil, trop rêvé. La réalité ne peut tomber qu’en dessous des rêves. - Mais il faut mieux voir ! Voir en vrai. - Je ne sais pas. Je suis allé au Tibet une fois. Ça n’était pas comme je l’avais imaginé. Plus de béton et moins de moines. Zi pinça les lèvres d’agacement. - Ce n'est pas parce que les choses sont moins belles que tu les as rêvées qu'elles ne valent pas la peine d’être vécues. Battant des cils, Enlai lui adressa un regard sidéré. Elle ressemblait à toutes


les filles de son âge, en plus bornée peut-être : même mine blafarde, mêmes banalités de lycéenne assidue – et là, d’une seule phrase, elle le clouait. Il passèrent la rivière boueuse, ocre de bromures et de sulfates, verte par endroit, là florissaient les mousses aquatiques que nourrissent les flaques de potasse. De temps à autres, un poisson mort traçait son petit bonhomme de chemin, asphyxié et flottant comme un bouchon. - Dis-moi, Zi. Qu’est-ce que tu veux faire après tout ça ? - Après ? Je vais réviser les équations différentielles là-haut. - Mais après ? - Eh bien, je suppose que je pourrai faire un peu de physique… - Non, mais après ? - Je ne sais pas. Dormir, bosser, passer le Gaokao… Voilà. - Mais après ? - Ah, alors j’irai à la meilleure fac possible – à Tianjin, il y a… - Et après ? - Mais, mais ! bégaya Zi, brutalisée. Et elle voulut dire qu'elle serait docteur en géophysique, et qu'elle irait extraire le pétrole pour SINOPEC, et qu'elle aurait un grand appart’ à Canton, avec vue sur la mer, et elle serait l'experte nationale en turbines hydropropulsées, et elle aurait une bague en diamant, celle que lui aurait offerte son – mais elle se rendit compte qu'elle n'en savait rien. Aucun son ne sortit de sa bouche. - J’aurai un bon métier, voilà. Empourprée, elle ajouta : - Et une fille. Une petite fille. - Pas un garçon ? - Une fille, s’obstina Zi. Elle aura des rubans rouges dans les cheveux. Peut-être fut-ce la saisissante vision d’une fillette aux ballerines blanches, à la robe rouge, aux petites couettes noires de jais, et aux grands yeux humides en tous points semblable à ceux de Zi, qui gela le dernier sarcasme de Zi – ou peutêtre avait-il eu la soudaine impression d’être méchant. En tout cas, il ne rétorqua rien. - Et toi alors, Enlai, qu’est-ce que tu feras, après ? - Moi ? Je serai Chen Guangcheng. - Tu seras quoi ? - Chen Guangcheng. C’est un avocat. Un défenseur des causes désespérées. Il est aveugle. - Tu veux être aveugle ? - Mais non – je veux… être utile. Défendre les droits des paysans, des ouvriers, des pauvres, quoi. Ils en ont bien besoin… tu sais combien il y a de


lois, de codes dans le pays ? Hein ? Et de directives régionales, de circulaires municipales, de décrets exécutoires ? C’est un mic-mac tentaculaire. Les gens ont des droits, certes, mais personne ne les connaît ; alors, tu penses bien ça arrange tout le monde… Défendre les pauvres… Zi sourit. C’était touchant d’innocence – et cependant, quelque part, elle enviait Enlai – enviait sa simplicité, sa clarté d’esprit, son dévouement sans mélange et abstrait. Dévouement de jeunesse, qui se passait de réalité. - Qui ça, tout le monde ? demanda-t-elle. - Tous. Les fonctionnaires, les maires, les promoteurs, les militaires, les agents immobiliers… tout ce petit monde bouffe sur le dos des gens. C’est pas comme si c’était difficile : certains savent même pas lire, alors protester sur les procédures d’expropriation, tu imagines… - C’est affreux, conclut Zi. Et elle pensa : ce n’est pas comme si on y pouvait quelque chose. Zi n’était pas insensible. Mais soumis à rude épreuve, son sens moral, ténu mais coriace, s'était étiolé jusqu'à se restreindre au seul cercle familial : papa, maman et mamie Hu – personne minuscule et charmante, dont la figure souriante et ridée rappelait une pomme qu'on eût plongée cinq ans dans un bocal d'eau de vie, à rétrignoler. Au sommet d’une plate-forme de béton rehaussant la colline, Zi et Enlai entrevirent un quartier résidentiel flambant neuf, qu’un agent immobilier peu porté sur les similitudes historiques avait nommé Sung Regent’s Park. C’était un endroit charmant, aux rues pavées de briquette en béton, et dépourvu de prolétaires. Une Citibank toute fraîche étalait ses vitrines bleutées, son fronton gréco-perse, ses affiches aux sourires blanchis, et son distributeur automatique américain, avide de carte bancaires chinoises. Ils traversèrent une petite place déserte, où trois arbustes en pot étaient occupés à crever d’anémie. - T’as vu ? dit Zi. Ils ont installé un nouveau café ici. Starbucks. - Ah, ça a l'air sympa. C'est cher ? - T'imagines pas. Une blinde. Trente-cinq yuans le café. - Trente-cinq ? Ils foutent quoi dedans ? De la poudre de caviar ? Il a quoi de mieux que le café à trois yuan le kilo ? - Oh, rien – mais ça doit être agréable. On y va pas pour boire. On y va pour l'ambiance. Tu sais l'ambiance feutrée, lumières tamisées, pleine de... - ...pleine d'argent. Zi jeta un regard médusé à Enlai. Il poursuivit, du ton clinique qui convient à l’examen des tumeurs :


- Ouais, le charme de l'argent. Très joli, très distingué. Si tu veux impressionner ta copine – dans le genre je n'ai pas encore d'appart', mais attends, attends un peu, j'ai déjà de quoi te payer un café... - Ça ne marche pas avec toutes. - Non, c'est vrai. Il y en a pour qui il faut sortir la Mercedes. - Quoi, Enlai ? Tu as déjà peur de ne pas pouvoir te payer la voiture pour draguer ? fit Zi, sarcastique. - Ah, t'es drôle. Des airs d’intellectuelle – mais toi aussi, il te faut la Mercedes. Ben avec moi, tu pourras attendre cinquante ans que j'ai une Daewoo. Et une Daewoo, je ne sais pas à quoi ça donne le droit... Une boiteuse borgne, j’imagine. Et lui, la Mercédès, tu crois qu'il lui faudra combien de temps pour l'avoir ? Et pointant l’index, il désigna un ouvrier qui n’avait pas vingt ans, au visage dur et régulier, dont les bras musculeux tordaient des tiges d’acier. Il s'appliquait, méticuleux, soufflant, sans lever la tête. Tout contre lui, un petit chaudron lâchait des bouffées de vapeur bitumineuses. Il s'arrêta pour essuyer la crasse et la sueur de son visage, avec un chiffon déjà noir. - Tout le monde n'a pas la même chance, dit Zi. Ç'a toujours été comme ça. - Toujours. Les paysans cassent des cailloux, les cadres du parti roulent en Porsche. Oui, mais avant, on n'appelait pas cela la société harmonieuse. Ils longèrent l’avenue de la Révolution Culturelle, que bordait un superbe complexe d’immeubles de standing, au dallage de marbre, vide aux deux-tiers, que les promoteurs avaient inauguré en grande pompe, six mois plus tôt. Cinquante mètres plus loin, la route grimpa à nouveau. Ils atteignaient les taudis sans fenêtres, aux murs de béton nu, qui eux, étaient toujours bien remplis. A l’instant où leurs routes divergeait, Enlai se figea un instant. - Au fait, merci de m’avoir écouté tout à l’heure, pour mes histoires de défendre la veuve et l’orphelin. - C’est normal. Tu voulais que je me bouche les oreilles ? - Mouais. D’habitude, les gens se foutent de ma gueule. Zi cilla, pétrifiée par cet aveu spontané. - Ils ont raison, d’ailleurs. Ils sont sérieux, ils bossent à leur réussite, ils calculent, ils y mettent tout leur poids d’adulte… et moi, je ne suis qu’un gamin bavard qui prétend terrasser le dragon maléfique… - Tais-toi Enlai. Les gens n’ont pas d’idées. Quand ils n’ont rien à dire, ils sont méchants. C’est tout ce que c’est. De la sale petite méchanceté. Enlai sourit, illuminé de la sollicitude de Zi – sollicitude farouche et partiale, comme celle d’une mère pour son enfant. Il lui adressa un regard de profonde gratitude ; regard si profond qu’il semblait s’infiltrer dans les recoins de l’âme de Zi. - Merci.


L’œil noir d’Enlai reposait encore sur son visage. Sa mâle figure, aux pommettes anguleuse, était légèrement inclinée vers elle, en une révérence troublante. L’espace d’une seconde, elle se demanda s’il allait l’embrasser ; et ne sut pas si elle le laisserait faire. Mais il se redressa et carillonna d’un ton guilleret : - Allez. A la prochaine ! Honteuse, pressée, Zi courut à l’escalier de béton, sans se retourner. Quelles idées stupides elle pouvait se mettre dans la tête, aussi ! Mordiller son cousin, avec qui elle partageait une arrière-grand-mère, ça n’était pas bien joli. Puis, il n’était même pas beau. Non, ça ne valait pas le charmant Liu, au torse d’athlète… Ayant escaladé les derniers mètres de la collines, Zi s’enferma dans sa chambre et ouvrit un manuel de math. Elle posa le doigt sur la première ligne du chapitre, et se mit à résoudre, inlassablement, inéluctablement, chaque exercice des dix pages suivantes. Résoudre l’équation, résoudre l’équation… Oh, il faudrait tout de même qu’elle dise à Enlai de ne pas aller raconter ses conneries à tout le monde. Ce style de vérités blasphématoires allait le fiche dans le pétrin, un jour c’était couru d’avance. Enlai n’était qu’un grand ado maigrelet qui ne connaissait rien à la vie – et c’était peut-être là même d’où lui venait sa sincérité virulente : de son inconnaissance du réel. Mais elle – elle ne voulait pas autant de réel. Elle voulait être heureuse, elle toute seule, et sans s’enquiquiner des paysans crasseux. Pas ses oignons. C’est déjà assez dur de se coltiner son petit coin de réel ; on ne peut pas de surcroît se taper celui des autres. Sain égoïsme. Enlai, avec ses histoires de pieds-poudreux et d’opprimés, perdait les pédales – ceci dit, il les perdait avec panache. C’était irritant. Repas familial. La télé nasillait dans son coin. Cinq mots furent prononcés en cumulé par les trois convives. Six exercices de chimie. Trois fiches de radioactivité. Cinq tours de taillecrayon. Douze phrases à traduire en anglais. Un demi-problème sur les polynômes de degré trois. Zi releva les yeux. Elle sentait sa tête lourde, si lourde – comme si elle était remplie de plomb, un détestable plomb qui pesait à l’intérieur de son crâne en éclatant les capillaires… Elle ne voulait plus travailler. Elle voulait s’allonger, planter sa tête dans l’oreiller et dormir – dormir des jours et des jours, sans stylo, sans la voix grinçante des professeurs, sans leurs mots acerbes et leurs petites méchancetés. Des jours de silence épais et cotonneux, dans le grand flottement des rêves attendris ; et il viendrait, lui, la chercher, la tirer de son sommeil mortel – et ce serait Liu à son chevet, tout pâle, tout ému ; et il la prendrait avec lui, et l’emmènerait aux montagnes bleues, à l’aube où la brume décolore la vallée…


Zi croisa ses propres yeux ternis de fatigue dans un petit miroir rectangle. Sans raison, elle se mit à pleurer. C’était un barrage qui implosait, fissurée de toutes parts, et Zi ne pouvait plus retenir le courant : les larmes coulaient, lourdes, violentes, et charriaient avec elles des masses boueuses de frustrations et de colères accumulées dans le silence des jours. Des glaises dégoûtantes tapies dans les crevasses de l’âme rejaillissaient en geyser. Elle ne vivait pas. Elle était seule, mal-aimée, méprisée de tous – ou juste oubliée. Et elle n’aimait personne, et tout était interdit, et ne pouvait aimer, ne savait plus que gratter du papier, ne pouvait rien faire sans arrière-pensées, car qui l’aimerait, elle, ennuyeuse petite créature… Elle s’abîma dans son lit, sanglotant sans bruit, et les ténèbres doucement l’engloutirent, elle et sa tristesse.

*** Ce fut la seule et unique crise de larmes de Zi. Le lendemain matin, à six heure quinze, elle se leva et fit son sac – et la vie reprit son cours, monotone et rigide. A la maison, au lycée, personne ne se douta de rien. Le visage dur, Zi avait cautérisé sa blessure. Elle ne rêverait plus de Liu, de romances damnées d’avance. Elle bosserait. Elle poursuivrait son chemin, débarrassée de l’espoir. Tout est tellement plus facile quand on n’espère plus. Comme indolore. Combien de tragédies se règlent ainsi, dans le silence des cœurs adolescents, sans que personne se soit aperçu le monde s’est un instant arrêté de tourner ? C’était un mardi, quinze jours avant le Gao Kao, que Zi revit Enlai pour la dernière fois. Comme la plupart de ses camarades, il avait de larges cernes sous les yeux, et le teint verdâtre d’un paysan du Sichuan trop longtemps privé de la lumière du jour. Il était très agité : - Tu crois ça, tu crois ça ? Deux ! Il m’a mis deux sur cent à mon oral de politique. C’est fou ! Deux. Et pourquoi pas zéro ? C’est propre, zéro, au moins. Ça sent le saccage honnête, brut de décoffrage. Mais non – deux ! - Qu’est-ce qui s’est passé ? - Il m’a dit : « M. Li, pouvez-vous me dire quels ont été les progrès sociaux induits par la Révolution Culturelle dans notre système universitaire ? » J’ai dit : « Le principal progrès, monsieur, c’est qu’en éradiquant de chaque domaine du savoir toute personne compétente, la Révolution a ménagé une place appréciable au progrès social des charlatans et des imbéciles. » - Tu n’as pas dit ça ? Enlai hocha pensivement la tête, le regard dans le vide. Zi fut sidérée. Quel grand malade ! Cracher sur la grande révolution culturelle prolétarienne, et sur Mao par ricochet – et ça, à la gueule d’un prof de cinquante ans éduqué à la même époque ?


- Bon, bon, ce n’est pas si grave, dit Zi, rassurante comme une maman. Après tout, ça compte pour du beurre. Ça n’est pas le Gaokao. Tant que tu ne racontes pas les même choses à l’examen… hein, Enlai ? - Ouais. Enlai accéléra le pas. Il était très énervé. - Tu te rends compte ? Aujourd'hui, le thème des révisions était : l'ère socialiste depuis 1950 – un développement difficile mais ininterrompu. Ou, en cinq heures, comment les inspirations géniales du grand timonier se perpétuent jusqu'à nos jours. - Bah, c'est un cours de politique, quoi, répondit Zi qui elle, avait passé la journée sur les logarithmes népériens et n'en faisait pas tout un foin. - Parce que tu crois que nous suivons encore les directions de Mao ? - J’en sais rien. Zi ne voulait pas savoir. Si ça n’aidait pas à passer l’examen, c’était du temps cérébral gaspillé. Elle était déjà assez accablée avec les idées officielles pour se coltiner de surcroît les réflexions non-au programme, voire interdites. - Alors je vais te dire, s’écria Enlai. C’est fascinant en fait. Il se trouve que la vérité s’est dissociée en deux sphères : la vérité verbale, et la vérité physique… - C’est bien, Enlai, c’est bien. Tu as vu le dernier film de Zhang Yimou ? Ils en parlent tous les soirs à la télé. Zi n’aimait pas qu’on fasse de l’ironie sur l’idéologie. Ça l’inquiétait. Et à quoi bon ? Pourquoi chercher les problèmes théoriques, quand on pouvait avoir la tranquillité pratique ? Bien sûr, on parlait de libération du peuple, d’égalité, de développement harmonieux… mais en fin de compte, ce qui importait, c'était d'avoir bossé dur et de rouler en 4x4, non ? Tout le monde s’en fichait, des théories politico-économiques. On voulait faire du fric, voilà. Tout le monde, sauf Enlai. Il avait passé ces dernières semaines enfoui dans les dogmes du Parti, à apprendre par cœur des maximes de sagesse ; et cinq heures de lénino-maoïsme par jour l’avait rendu positivement maboul. - Il faut lire le Petit Livre Rouge ! Tout est dedans ! - Je l'ai déjà lu à l’école. - Relis ! Il se mit à déclamer au beau milieu de la rue, avec une exactitude d’écolier fou furieux : - Chez beaucoup de nos cadres se développent des tendances dangereuses, qui se manifestent par leur répugnance à partager avec les masses les joies et les peines, et par leur souci de renom et de profits personnels. C'est très mauvais. Au cours du mouvement pour l'accroissement de la production, nous devons simplifier nos organismes et transférer les cadres aux échelons inférieurs, pour


qu'un grand nombre de nos cadres retournent à la production ; c'est l'une des méthodes pour surmonter ces dangereuses tendances. - Enlai, chut… - Les révisionnistes effacent la différence entre le socialisme et le capitalisme, entre la dictature du prolétariat et celle de la bourgeoisie. Ce qu'ils préconisent est en fait non pas la ligne socialiste, mais la ligne capitaliste. Ah, ma vieille, nous sommes à l’ère des révisionnistes réactionnaires. Heureusement ! Sinon, nous boufferions encore du riz dur, au fond des campagnes, à geler dans de sales chaussures trouées. Nous avons connus le règne des révolutionnaires – règne de famine et de longs discours. Nous sommes passés au règne des gestionnaires ; règne des frigos et des télés. Règne des milliardaires du plastique, des voitures américaines et des vacances en Europe. Nous avons une masse technocratique bien huilée, presque efficace. Mais autrefois, c'était bien plus drôle – l'époque où la nation entière suivait les directives de fous furieux et défénestraient les professeurs à calvitie borugeoise… - Mais tous ces progrès, c'est en suivant l'impulsion de Mao… - Que dalle. Le pauvre crèverait de rage en voyant nos Burger Kings et nos shampoings. Il enverrait en camp de rééducation tous ces clampins un peu gras, un peu propres, un peu binoclards. La propriété collective des moyens de production ? Du flanc. La propriété collective des Lamborghinis, hein ? Mais là n'est pas le plus fort : c'est que malgré ce putain de chamboulement paradigmatique, pas une seule tête dirigeante n'est tombée. Pas un chef de section, pas un directeur d’école. Mêmes figures, mêmes titres. Tout a changé ; et tout est pareil. Coup de génie ! Génie idéologique ! On s'est gouré de système économique depuis trente ans. Alors demi-tour droite, machine arrière toute ! Privatisation à plein gaz, export de transistors et import de dollars. Mais surtout, dire que nous maintenons le cap, que le navire du Milieu vogue fièrement sur l'océan du socialisme. Adapter en catimini les discours, sans que personne ne voit la transition… - Enlai, boucle-la. Je ne capte pas ce que tu racontes... - Ah ! Ignorance utile. Et naturelle. Pourquoi crois-tu qu'on enseigne la politique à l'école, et pas l'économie ? C'est qu'avec l'économie la supercherie apparaîtrait trop vite. Alors qu'en politique, il faut tout admettre, et admettre en bloc... - Enlai, assez… - Ah, Mao, génie national ! Il n’appartient qu’aux dieux de dire des absurdités qui soient vraies. Mao, dans son genre, c’est un dieu vivant. La vérité descendue sur terre. C’est manifestement faux, et pourtant vrai : en religion, on appelle ça un mystère. Prend le dieu des chrétiens par exemple : il est en chair dans le pain, et pourtant il n’y est pas. C’est incompréhensible, donc c’est vrai. Ô Mao, omnipotent et omniscient maître de tout ce qui est, bénis nos pieux technocrates et donne leur des sacs Vuitton…


- Mais ta gueule ! hurla Zi. Un petit chien sursauta, et se mit à aboyer. Un vendeur ambulant cessa de rôtir ses brochettes de poulet. Une fillette sortit de l’épicerie pour voir qui criait. Deux ouvriers en train de souder une conduite de gaz au chalumeau relevèrent leur masque. Tous les regards étaient posés sur Zi. Furieuse, incohérente, rougissante, elle saisit Enlai par le doublure de son blouson et le tira sauvagement dans une ruelle oblique, pour fuir les spectateurs. Le soudeur lança une blague salace à son compère, qui ne la comprit pas, mais rit tout de même. La ruelle était abrupte et bordée de poubelle. Les toits des maisons se rejoignaient et oblitéraient le jour. Des sacs crevés répandaient leurs ordures puantes au sol. Lâchant Enlai, Zi se planta face à lui – ou plutôt, sous son nez : - Maintenant tu vas m’écouter. Je ne veux plus t’entendre parler de tes conneries de Parti, de révolution, de paradigme ! Tu te mêles de ce qui ne te regarde pas, Enlai. Tu n’es pas un cadre, tu n’es pas un professeur, tu n’es personne. Personne ! - Oui madame Zheng, déglutit Enlai. - Et pas d’ironie ! Tu t’es bien marré, hein ? Maintenant ferme-là. Réfléchis. Pense ce que tu veux, mais de grâce : tais-toi ! Les ouvriers, la politique, ce n’est pas ton problème. - Non, c’est vrai, rien n’est notre problème. Et pourtant nous faisons partie du monde... - Enlai ! - Oui, oui… - Pas de contestation. - Mais je ne conteste rien. Rien du tout. Le Parti a raison. C’est un axiome. Comme en math. Pareil. En math, on s’accroche aux axiomes en espérant qu’ils soient vrais. En marxisme, on s’y accroche, tout en sachant qu’ils sont faux. C’est beau, n’est-ce pas ? Zi leva les yeux au ciel – voilà qu’il recommençait. - Si le Parti déclare que le ciel est bleu, alors il l'est. Peu importe que mes yeux le voient gris, jaune, immonde ! Que ce soit faux n'empêche pas que cela soit vrai… - Tu es un malade. Un grand malade, Enlai. Et elle lui tourna le dos. Il voulut la retenir, la saisit par le bras. Elle faillit basculer contre le parapet de béton d’un escalier. Ils se firent à nouveau face. - Quoi, tu vas me frapper maintenant ? cracha Zi. - Je… Mais Enlai ne put achever sa phrase. Son regard était fiévreux, troublé de veilles répétées et de trop de colères retenues à l’audition des mêmes vieux mensonges, partout, tout le temps ; et de trop de paroles ravalées, de regards occultés, et – il s’aperçut que sa main reposait sur le creux de la hanche de Zi. Leurs regards se croisèrent, furibonds et médusés.


Plus pâle que jamais, Enlai dégagea sa main comme si elle le brûlait. Il relâcha son étreinte et recula de deux pas. Zi le regarda battre en retraite, dérapant sur le béton visqueux ; puis il disparut. *** Le chemin le plus long est celui où l'on tombe. Proverbe chinois Le surlendemain, à la sortie du lycée, Zi s’arrêta contre une bouche d’incendie pour refaire son lacet. Elle mit bien cinq minute à le faire. Puis elle lambina, en faisant attention à bien marcher sur la ligne du rebord du trottoir, comme une petite fille. Comme une copine passait par là, elle l’arrêta dix minutes pour papoter ; puis, n’ayant plus aucun nom de prof en tête, elle la laissa partir. 17h16. Enlai n’était pas là. Au coin de la rue, de petites Changan Suzuki crachotaient leurs filets de fumée. 17h25. Il n’avait toujours pas montré le bout de son nez. Oh, elle était stupide. Il était sorti deux minutes en avance, voilà tout, et avait couru se jeter sur ses bouquins de géomorphologie du Guangzhou. Qu’est-ce qu’elle faisait là, au juste, à glander, à gâcher son temps à un mois et demi du Gaokao ? Tout le monde bossait, et elle n’avait que ça à faire, de faire le pied de grue en attendant son demeuré de cousin ? Agacée, Zi saisit son sac et se mit à gravir l’immuable pente, celle qui toujours recommençait, et jamais ne finissait, chemin familier, colonne vertébrale de sa vie. Fichu Enlai. Je-sais-tout maigrichon, à l’infâme blouson, toujours prêt à critiquer, jamais à construire. Jamais un mot aimable – ça finirait par lui revenir à la gueule un de ces jours. Cependant, certains camarades n'appliquent pas encore à fond la ligne de masse dans leur travail : ils comptent sur un petit nombre de personnes et travaillent dans un froid isolement. Ah ! Enlai n’était plus le seul aux lèvres duquel affleuraient des citations sarcastiques de Mao. Pauvre Enlai ; non, il n’était vraiment pas de la masse, la bienheureuse et abrutissante masse… Un idéaliste bavard et naïf. Oh, il finirait bien par s’assagir et ne plus parler de politique. Il deviendrait docteur en médecine, et irait s’installer dans le village le plus paumé du Yunan ; le plus doux, le plus attentionné médecin de campagne qui soit, aux longues mains patientes, à l’éternelle veste jaunie, toujours par monts et par vaux pour soigner les enfants malades du canton. Et le soir, il rentrerait chez lui, retrouver son épouse, ingénieure en quelque chose, et femme la mieux soignée du Yunnan…


Zi se souvint qu’elle ferait bien de rêver le moins possible d’Enlai. Elle avait des plans. Elle irait bientôt à la prestigieuse Université des Postes et Télécoms, elle ferait sa vie dans son coin, et n’entendrait plus jamais parler de lui. Ainsi était le monde de Zi : hostile et toujours en devenir. Il fallait combattre, se sauver de la damnation et du malheur : se sauver soi-même, par le travail, sans truc dans les manches. Il fallait travailler pour soi, pour son propre bonheur, pour une jolie maison, pour celui d’une petite famille peut-être ; et tout le reste était vanité. Rêverie sentimentale d’intellectuel. Zi s’était construit une inébranlable et matérialiste espérance en l’avenir, bâtie sur l'expérience factuelle qu'on ne peut aimer qu'un tout petit nombre de personnes – et mal encore. Au sommet de la ville, elle fit douze exercices de trigonométrie, cinq de mécaniques des fluides, et deux de chimie organique. Puis, les yeux clos, remuant en silence les lèvres, elle ressassa ses listes de formules – jusqu’à ce que toute pensée disparaisse en son esprit, dans l’indiscernable mais fidèle compote des lignes connues par cœur. Alors ce fut l’heure de dîner. Il y avait du riz et du porc. Au bout de trois minutes, comme personne ne trouvait rien à dire, et que l’insipide ronronnement de la télé avait définitivement anesthésié Zi, sa mère s’éclaircit la voix, le visage éclairé du sourire d’un potin en passe d’être raconté. - Tu sais qui j’ai croisé chez l’épicier, aujourd’hui ? dit-elle à papa. - Qui ça ? - Ta cousine Ying, l’institutrice. Elle était complétement à côté de la plaque. Sous le choc. Elle se cognait contre les rayons. Tu sais ce qu’on m’a dit ? C’est au sujet du petit Enlai. - Enlai ? répéta papa, après un temps de réflexion. - Oui, le maigrichon, le lycéen. Eh bien, pas plus tard qu’hier, on l’a enlevé à ses parents. Il a été envoyé à Chengdu. Sidérée, Zi ne souffla mot. - Pourquoi ? demanda maussadement papa. - On n’a pas donné de raison. Pour indiscipline, sûrement. On l’a envoyé à l’école de mécanique inférieure de Pengzhou. C’est là où on met les voyous, les petits délinquants. C’était ça ou la maison de correction. Tss, un gamin si paisible, autrefois ; et déjà un petit voyou à la limite de la prison. Va savoir s’il n’y a pas de la drogue, ou une fille dans cette histoire… Vraiment, notre époque est devenue folle… Mâchonnant en silence, Zi songea qu’effectivement, Enlai avait toujours été trop bavard.


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