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Collectif. La Nouvelle Revue, Novembre-Décembre. 1913.

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Une CampagneFrançaise CONTRE LES LÉGIONS ÉTRANGÈRES

D'EUROPE

AU XVII" SIÈCLE

La légion étrangère, si injustement décriée par ceux qui auraient n'est ni nne institule plus grand intérêt à la voir disparaître, tion moderne, ni une institution française. Son origine remonte à l'existence des premières armées les Romains n'avaient-ils pas déjà une véritable légion étrangère en ces auxiliaires gaulois, qui de vaincus devenus alliés, furent aux oppida avancés du Rhin et de la Moselle les âpres défenseurs de la civilisation latine contre la barbarie germaine ? Lorsque plus tard, au xvne siècle, apparurent les premières armées modernes, toutes les puissances sans exception, à côté de leurs régiments indigènes mirent en lignes des forces étrangères. Pouvait-il eniêtre autrement en un temps où les armées nationales n'existaient pas, où le métier des armes était décrié sinon haï, où, en l'insuffisance des engagements volontaires, les plus odieux procédés de recrutement forcé ne suffisaient pas à maintenir l'effectif des régiments décimés par les guerres continuelles ? Aussi, pour remédiera l'insuffisance de leurs ressources propres, tous les peuples d'Europe prirent-ils à leur solde des mercenaires étrangers. la Suède, la Savoie, la Hollande, l'Espagne, les leurs troupes étrangères, allemandes organisèrent principautés et, dans ce contingent qui grossissait leurs forces, l'élément franL'Empire,


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çais prédomina, particulièrement dans les « garde wallones » du roi d'Espagne et dans la « garde étrangère de l'électeur dE Bavière (1). Non seulement la France n'entendit pas rester en arrière de ses ennemis ou alliés, mais elle donna une telle importance à ses troupes étrangères que le chevalier de Guignard n'évalue pas leur effectif à moins de 60.000 hommes pendant le seul règne de Louis XIV (2). L'organisation de l'armée étant à peu près identique chez tous les peuples européens à cette époque, nous donnerons une idée de leurs corps étrangers d'après ceux qui servaient la France. L'élément étranger est représenté dans l'armée française par des Suisses, des Allemands, des Irlandais, des Italiens, des Catalans. Or la principale difficulté dans l'utilisation de ces milliers était de « bien ameuter tant de nations différentes d'étrangers dont chacune, outre le langage, diffère essentiellement d'inclinations et de mœurs (3) ». Aussi, afin de donner à ces troupes leur maximum d'homogénéité, on avait posé en principe que les soldats étrangers seraient groupés uniformément par régiments correspondant à leur nationalité principe excellent, destiné à favoriser chez ces troupes leur valeur, et à supprimer l'esprit de corps qui augmenterait d'autre part la difficulté toute matérielle qu'auraient éprouvé les officiers à se faire entendre de leurs hommes dans une langue inconnue de la plupart d'entre eux (4). La troupe gagnait ainsi en cohésion et en souplesse* le commandement en rapidité et autorité. ce principe des nationalités ne fut guère Malheureusement, 'especté; hâtons-nous d'ajouter que son application était presque mpossible. Il ne fut observé scrupuleusement

que pour un seul régiment

(1) Babeau,les Soldats, p. 344. (2) Guignard,l'Ecole de Mars. 1725, t. I, p. 711. (3) Guignard,op. cit., t. I, p. 715. (4) Guignard,op. cit., 1.1, p. 715.


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celui des gardes suisses (1). A peu près appliqué encore dans les régiments allemands et irlandais, il ne le fut pas dans les autres corps étrangers. Ainsi, les régiments italiens au service de la France étaient « composés d'Allemands et autres de toutes les nations du Nord, de Savoyards et de Catalans ». De d'Espagnols, de Portugais, même le Royal-Roussillon, qui n'eût dû compter dans ses rangs que des Catalans, était formé d'aventuriers de toute nationalité (2). Ce mélange de soldats étrangers sans distinction d'origines dans un même régiment tient à une raison très simple tous les pays ne fournissaient pas à ces corps étrangers le même nombre de mercenaires. S'il y avait assez de Suisses ou d'Allemands au service de la France, pour en former des régiments entiers, il n'y avait pas assez d'Italiens, de Catalans ou de tous autres étrangers pour que leur groupement par nationalité constituât une unité d'effectif normal. Force était donc de fermer les yeux sur bien des irrégularités, voir même de les admettre en agglomérant les étrangers qui présentaient entre eux le plus grand degré de parenté ou d'affinité. Ainsi les régiments suisses, autres que celui des gardes, étaient autorisés à accepter des Allemands, des Polonais, des Suédois, et des Danois (3). D'autre part, la nationalité d'un individu n'était pas toujours facile à élucider et c'était tout profit pour le service du Roi il est bien évident que les régiments irlandais comptaient un certain nombre d'Anglais et d'Écossais dans leurs rangs, que parmi les Catalans du Royal-Roussillon, on trouvait plus d'un Espagnol, sans parler des Français qui malgré l'expresse défense des ordonnances, se glissaient dans ces régiments étrangers, au service de leur pays. Ce qui est alors, vrai pour la France l'est aussi pour les autres pays à côté de corps bien homogènes, ils avaient des régiments (1) Guignard,op. cit., t. I, p. 817. (2) Guignard,op. cit., 1.1. pp. 715-716. (3) Guignard,op. cit, p. 517.


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étrangers composés, comme notre moderne légion, de soldats de toute langue et même de toute race. Que si l'on recherche maintenant ce que chaque pays pouvait attendre du service de ses auxiliaires étrangers, l'on verra qu'il faut répudier tous les doutes qui auraient pu s'élever contre leur valeur et leur fidélité. Certes, l'origine de ces corps influe très fortement par la suite sur leur manière de servir; mais, d'une façon générale, l'on peut poser en principe qu'ils ne furent nullement au-dessous de leur tâche. Le grand grief qui leur est imputable, c'est d'être mercenaires et étrangers, c'est-à-dire de combattre pour leur intérêt et non pour leur Patrie. Le fait de s'attacher non pas à une idée sublime mais à un maître généreux entache, semble-t-il, leur valeur et peut les rendre suspects d'une moindre ardeur' pour la cause qu'ils faisaient leur. De plus, non seulement ils ne servaient pas leur Patrie, mais il était courant qu'ils fussent employés contre leur propre pays les 60.000 étrangers que nous soldions étaient presque tous « des sujets des puissances contre lesquelles nous étions en guerre (1) ». Ne pouvait-on redouter alors des révoltes ou des défections qu'auraient légitimées chez ces gens l'horreur d'une lutte. fratricide ? Raisonner ainsi serait supposer aux hommes de ce temps des scrupules de conscience, qui pour être forts naturellement de mise aujourd'hui, étaient alors inconnus de la grande majorité. A défaut d'honneur national, ces mercenaires possédaient un honneur commercial: liés par un contrat à la puissance qu'ils servaient, tant qu'ils ne le résiliaient pas, ces négociants respectueux de la foi jurée remplissaient avec fidélité et zèle les obligations acceptées. Aussi bien d'un côté que de l'autre, Français et Suisses suivant les aigles impériales, ou Suisses et Allemands servant les lys de France, travaillaient de leur mieux pour le maître qui les payait, de sorte qu'eu bien des occasions, une nation battait l'autre « avec ses propres bras (2) ». Ils mettaient même une sorte de coquetterie à se bien montrer (1) Guignard,op. cit., I, p. 7H. (2) Guignard,op. cit., I, p. 713.


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FRANÇAISE

CONTRE

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contre leurs frères, tel ce prince de Birkenfeld, colonel du régiment d'Alsace, qui, devant Barcelone, prié par M. de Cogny de quitter un bastion miné que ses hommes venaient d'emporter, refusait fièrement expliquait son «j'y suis, j'y reste» pir la raison que « la brèche étant défendue par des Allemands impériaux, sous les ordres du prince d'Armstat, son parent, il n'avait garde de manquer de faire tous ses efforts pour leur faire voir que les Allemands français scavoieul faire leur devoir (1) ». A Malplaquet, en 1707, le hasard de la rencontre amena face à face deux régiments suisses, l'un au service de la France, l'autre à celui de la Hollande: « Ils s'entrechoquèrent aussi furieusement t que s'ils eussent été les ennemis les plus implacables, quoique tous les officiers et la plus grande partie des soldats se reconnussent dans les combats pour être proches parents ou amis. « Se retrouvant chez eux pendant les quartiers d'hiver ils n'auraient. pas voulu rougir, dit le chevalier de Guignard, d'avoir rien à se reprocher les uns aux autres sur leur devoir, leur fidélité et leur fermeté ordinaire pour la gloire du Prince au service duquel ils sont attachez (2) ». Donc, ces étrangers tenaient fidèlement leur parole. Mais tout s'ils se comportaient contrat suppose des obligations réciproques fidèlement au feu, c'est qu'ils étaient payés pour le faire. Du jour où l'État qui les employait cesserait pour une raison ou une autre de leur verser leur solde, n'allaient-ils pas lui refuser leurs « point d'argent, services. Tout le monde connaît le proverbe pas de suisses » II est vraiment suprenant de constater qu'il ne faut pas s'exagérer la portée de cette boutade. Certes beaucoup de mercenaires n'hésitaient pas à se considérer comme libérés de toute aide envers un Étatqui ne les payàitplus aussi bien oa ne peut songer à leur en faire grief; mais, si l'on constate alors des défections, c'est surtout dans les régiments où le titre d'étranger suffisait à faire admettre des vagabonds ou déserteurs de toute origine. L'attitude des vieux régiments étrangers de composition gène fut beaucoup plus digne et belle. (1) Guignard,op. cit., I. p. 711. (â) Guignard,op. cit., l, p. ^ÎO.

homo-


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« Depuis quarante ans que je suis dans le service, écrit un vieil officier français, j'ai vu pendant tout ce temps-là ces troupes servir avec autant de zèle, de fidélité que les meilleurs françois, même dans les temps fâcheux où on avoit comme oublié ce que c'étoit que solde et où, qui pis est, le pain n'étoit pas toujours donné à temps (t) ». Pendant la guerre de Succession d'Espagne « où la rareté des espèces se fit sentir jusqu'à notamment, l'armée », les Suisses « continuèrent néanmoins de servir à leur ordinaire et avec la même valeur, sans murmurer (2)», infligeant ainsi le plus formel démenti au proverbe que nous citions plus haut. Certes les étrangers qui servaient un pays se faisaient grassement payer, visant avant tout au mieux de leurs intérêts. Mais aucun sacrifice d'argent était-il trop lourd pour s'assurer grâce à ces mercenaires, la victoire aux jours de combat? Quand ils l'avaient vetidne, ils ne marchandaient plus leur vie. Toutes lus puissance <|<nont employé des fronprs étrangères leur doivent un souvenir reconnaissant chaque mercenaire qui tombait pour elles leur conservait un enfant de plus. Un Français disait un jour à un colonel suisse « Si on pouvait rassembler tout l'argent que les Suisses ont reçu de la France, on en pourrait paver une chaussée de Paris à Bâle. » « J'en conviens, répliqua l'officier du tac au tac, mais convenez aussi que si l'on pouvait rassembler tout le sang que ceux de notre nation ont versé en servant les François, on en pourroit faire un canal de Bâle à Paris (3). » Il n'était pas autrefois une armée européenne où l'on n'eut à se louer des auxiliaires étrangers. Les rois d'Espagne leur adressèrent un hommage éclatant de leur admiration et de leur reconnaissance en accordant aux Irlandais qui les servaient « les mêmes privilèges qu'aux Castillans, sans qu'il leur soit besoin d'aucunes lettres de naturalité pour en jouir (4) ». Le sang versé pour leur pays d'adoption leur en tenait suffisamment lieu. (1) Guignard,op. cit., 1, p. 712. (2) Guignard,op. cit., I. p. 512. (3) Guignard,op. cit., I, p. 711-712. (4) Guignard,op. cit., I, p. 712.


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Le décret qui institua chez nous la légion étrangère n'a rien créé il n'a fait en réalité que consacrer sur une base nouvelle un très ancien état de choses. Si la France est seule aujourd'hui à posséder une légion étrangère, c'est qu'instruite par son glorieux passé, elle a compris quels légitimes espoirs elle pouvait fonder sur elle. Ces espoirs n'ont pas été trompés l'épopée de la légion étrangère aux xixe et xxe siècles" en témoigne largement. Rien n'empêchait les autres nations de conserver, elles aussi, • leurs régiments étrangers: si elles n'ont pas eu la prévoyance ou l'adresse de le faire, qu'elles le regrettent, mais n'essayent pas de ternir la pure gloire de notre Légion. Dans tous les pays, l'organisation des troupes étrangères se heurta à d'identiques difficultés. JI n'y avait en Europe qu'un ,État où il fut loisibleà toutes les c'est à la vérité un puissances de trouver di'.s soliliits étrangers étrange spectacle que celui d'un peuple entier vivant de la guerre et faisant du métier des armes une industrie lucrative: c'est pourtant celui que nous offre la Suisse. « Nous sommes propres pour la guerre, proclamaient les Suisses, et notre pays ne produit que des soldats (1). » Le recrutement des troupes suisses est une simple opération financières à la portée de tous les Etats, qui possèdent un trésor deguerrebien garni; la Suisse leur fournissant autant de soldats qu'ils en pouvaienfpayer. Mais partout ailleurs « le nerf de la guerre » est insuffisant à produire des soldats. En effet, en dehors de la question finandes régiments étrangers était cière, le mode de recrutement avant tout subordonné à la situation politique du moment. Tous les autres peuples se trouvaient être les uns par rapport aux autres amis ou ennemis d'où la nécessité pour eux de varier leurs procédés de recrutement, suivant les cas. Considérons une puissance qui entretient un régiment étranger si les soldats qui le composent appartiennent à une nation dans leur amie, il lui sera relativement facile de les recruter (1) Guignard,op. cit., I, p. 54.


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propre pays des officiers dûment commissionnés y seront dépêchés, après entente préalable des gouvernements intéressés et ils agiront ouvertement en territoire étranger, appliquant pour la levée de ces hommes les règles normales de l'enrôlement. Mais si, au contraire, les hommes de ce régiment sont originaires du pays avec qui la. puissance qui les emploie est en guerre ou qui lui sont simplement hostiles, leur recrutement souffrira de nombreuses contrariétés, du fait que les souverains de ces pays ne tolèreront pas que l'on vienne chercher leurs propres sujets dans leurs États pour les armer contre eux. Alors le procédé de recrutement va changer comme il est très difficile dc trouver en nombre suffisant les étrangers dont on a besoin en dehors de leur patrie, puisque d'autre" part, on ne peut aller les y chercher, on va s'efforcer par tous les moyens de les en faire sortir pour pouvoir les enrôler sans danger. Voici qu'apparaît le système de racolage. On l'emploie d'abord officiellement, vis-à-vis d'une catégorie d'étrangers que la force des circonstances avait momentanément nous voulons parler des prisonniers de éloignés de leur pays guerre. Si invraisemblable que cela paraisse aujourd'hui, il était fréquent que les étrangers, prisonniers de guerre d'une puissauce consentissent à sortir de leur captivité pour servir cette puissance. Ce n'est pas que leur sort ait été rude ils étaient partout bien traités. Mais à la longue, l'inaction finissait par leur peser; l'argent leur manquait. Beaucoup alors ne savaient pas résister à la tentation de recouvrer leur liberté l'espoir d'une solde souvent plus forte que celle qu'ils touchaient au service de leur souverain, la perspective de combattre aux côtés de compatriotes achevaient de les décider. Si nombreux toutefois qu'aient "été, dans tous les pays, les prisonniers de guerre qui reprirent du service dans l'armée de leurs ennemis, leur chiffre ne fut jamais suffisant pour assurer le recrutement complet des régiments étrangers. Aussi en vint-on à employer des racoleurs pour opérer en territoire étranger. C'était à tout prendre un métier dangereux que celui de raco-


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assuré de bons bénéfices tant qu'il réussissait, celui qui le pratiquait était à peu près sûr d'être emprisonné on sommairement exécute, quand il était démasqué. Et pourtant Lien des gens vivaient de ce métier le petit bourgeois qui voyageait pour son commerce, le cabaretier ventru et bon enfant, qui versait les cliopines aux jours de fêtes, la fille publique qui attirait ies joyeux drilles dans son taudis.

leur

Or, en pays étranger, les principaux clients des racoleurs étaient des soldats. Les jeunes gens qui n'avaient pas encore tâté du métier des armes et qu'enthousiasmaient l'éclat d'un uniforme et l'espoir d'aventures guerrières, tant qu'à s'enrôler, préféraient le faire dans les troupes de leur pays. C'était seulement quand ils étaient soldats, quand ilsavaient assisté à l'écroulement de tous leurs rêves, quand, las de leurs espoirs leurrés, ils n'apercevaient plus que la misère deIeur état qu'ils songeaient à chercher ailleurs ' ce qu'ils n'avaient pas trouvé chez eux. Ils étaient alors à la merci des racoleurs qui exploitaient habilement leurs rancœurs et leurs désillusions. Un mot négligemment placé dans une conversation, avec un faux air de compassion, leur faisait ouvrir leur cœur à des inconnus et, quand ils avaient dit leur détresse, ceux-ci tâchaient de leur en, demontrer l'inanité ce qu'ils n'avaient pas rencontré dans leur pays, ils le trouverai ailleurs et plus qu'ils n'avaient jamais rêvé des précisions éblouissantes affolaient l'imagination ardente des malheureux et des mécontents la promesse de plaisirs rares, l'appât prestigieux de richesses inouïes, l'évocation de pays enchanteurs, où la vie était facile et belle, achevaient de faire tourner les têtes, préalablement échauffées par de bonnes bouteilles. Le conteur de merveilles était supplié de faire goûter ces délices àceux qui l'écoutaient ils quittaient tout pour le suivre ou pour aller où il les envoyait: c'était la désertion. Or la vérité est celle-ci les trois quarts des soldats des régiDans ments étrangers de tous les pays étaient des déserteurs. toutes les armées, la désertion causait autant de ravages que les plus meurtrières campagnes. Elle n'apparaissait pas alors comme un crime de lèse-patrie. aux miséreux, aux chercheurs Mais, aux éternels mécontents,


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d'aventures, elle s'offrait comme un moyen propice d'améliorer leur condition. On peut dire que sans la facilité de la désertion, il eût été imposeible à toute puissance d'entretenir des régiments étrangers dans son armée. Comme les autres nations, la France eut cruellement à souffrir de la désertion qui lui faisait perdre, non pas des centaines, mais des milliers de soldats. Ainsi, avant le début des hostilités de la guerre de la Succession d'Espagne, on évaluait à 20.000 le nombre des déserteurs français réfugiés en Italie (1). Ce mal qui minait ses armées ne fut pas sans préoccuper gravement Louis XIV; il ne songeait pas à incriminer la désertion en elle-même: il employait trop de déserteurs étrangers dans ses troupes pour avoir bonne grâce à le faire il voulait seulement en diminuer les effets dans ses régiments, car s'il admettait qu'il lui fût légitime d'employer des déserteurs à son service, il n'entendait pas que la réciproque fût vraie. Outre que les français déserteurs allaient grossir les forces ennemies, ils creusaient dans l'armée du roi des vides que n'arrivait pas à remplir l'apport constant de l'élément étranger en France. C'est donc autant en vue de rémédier à un danger vital pour l'armée française qu'en vue d'empêcher les armées alliées de s'accroître, que Louis XIV usa de tous les moyens en son pouvoir pour arrêter la désertion de ses soldats. L'expérience ne tarda pas à lui montrer que les procédés violents lui seraient d'un faible secours dans cette tâche la rigueur des châtiments édictés contre les déserteurs n'intimida nullement ceux-ci, et, bien qu'ils fussent assurés d'avoir le nez coupé et de finir leurs jours sur les galères, le nombre n'en fut pas diminué. Force fut alors d'abandonner des remèdes préventifs absolument inefficaces on essaya de supprimer le mal en faisant preuve d'indulgence envers les coupables. Puisqu'on n'avait pas pu les empêcher de partir, il fallait essayer de les faire revenir. On eut recours aux amnisties aux dernières périodes du règne de Louis XIV elles. se multiplièrent nombre des désertions. (1)D. G. 1524 p. 10.

évidemment en raison directe du


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Ainsi pendant cette période, le roi amnistie les déserteurs de ses armées, les 17 mai 1701 v 2a mai 1704, 15 mai, 13 juillet et 30 août 170S, 25 et 30 janvier, 30 mars 1709, 20 mai, 20 juin, 22 juin 1710 (!)• Est-ce à dire que ces amnisties s'étendaient à tous les déserteurs sans conditions? Non, mais les quelques réserves apportées à ces mesures de clémence sont si légères qu'elles ne peuvent s'expliquer que par la nécessité absolue de faire revenir ces déserteurs. L'amnistie était générale, comme en 1706 et 1709, ou bien particulière aux déserteurs d'une armée déterminée comme en 1710 (2). Elle n'était d'ailleurs valable qu'à partir d'une date spécifiée cette date était fixée à un mois en 1709 et 1710, à deux mois en 1701, avant la promulgation de l'ordonnance. Les déserteurs repentants n'avaient jamais plus de deux mois pour regagner les troupes françaises. Dans des cas exceptionnels, cependant, en 1706, 1709 et 1710, l'amnistie est prorogée de un, deux et trois mois pour permettre de rentrer aux hommes qui étaient dans les pays les plus reculés, ou dans des places ennemies dont ils pouvaient difficilement sortir (3). -• Enfin, c'est le seul châtiment qu'on leur inflige, et il est vraiment bénin par rapport aux peines qu'encouraient les déserteurs (4), les repentants devaient s'engager à servir un certain 4 ans en 1701 et 1706, 6 ans en 1709 et 10 nombre d'années ans en 1710; le besoin d'hommes fut tel pendant cette malheureuse guerre que l'on en vint même à adoucir encore des sanctions déjà très indulgentes. Nous avons dit que l'amnistie n'était pas valable avant une date déterminée cette disposition avait, sans aucun doute, été arrêtée pour ne pas ôter aux derniers déserteurs la crainte de tout châtiment. Or, on en arriva pendant les dernières années de (1) Saugeon, p. 31 Cangé,35/197, 36/74,36/78, 36/92, 37/52, 37/53, 37/62, 38/17. (2) Armée de Flandre: 19, 20 et d Allemagne(Cangé, 38, p. 17). (3) Cangé, 36/92, 37/62, 38/29. (4) La mutilation, la marque et les galères depuis 1684 (Quincy, t. H, p. 9, note 1).


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la guerre de Succession d'Espagne à négliger cette simple mesure de prudence en 1709, on décida que l'amnistie promulguée le 25 janvier serait applicable non seulement aux hommes qui auraient déserté avant le 1erjanvier, mais encore du 1er au 25(1). Il en fut de même en 1710 (2). Le 1er juillet 1706, Je roi spécifia que cette amnistie serait la dernière qu'il accorderait (3) le 20 mai 1710, après trois nouvelles amnisties, il faisait la même déclaration (4). Qu'en conclure, sinon que ces amnisties si fréquentes ne donnaient pas le résultat qu'on eût été en droit d'espérer? Une preuve qui nous paraît évidente, c'est leur prolongation même les raisons qu'en donnent les ordonnances ne résistent pas à un examen sérieux. Elles sont accordées, dit-on, parce que les hommes désireux de revenir en France sont dans des pays trop éloignés ou servent dans des places dont ils peuvent difficilement sortir. En admettant même que l'on eût des raisons de croire qu'ils étaient désireux de revenir, le nombre de ces hommes était-il tel que les régiments français ne pussent s'en passer? Si on leur donnait tant de facilité pour leur retour, n'était-ce pas avouer qu'ils ne se pressaient pas del'effectuer? La vérité est que les déserteurs, outre que beaucoup ne se fiaient pas aux promesses de pardon, se trouvaient aussi bien dans l'armée ennemie que dans l'armée française, et qu'ils se souciaient encore moins d'y revenir pour être tenus d'y servir un temps très long. Pour les attirer, ce n'était pas assez que de comme il commuer le châtiment mérité en un long engagement n'était pas question de faire appel à leur patriotisme, que la plupart avaient déserté par intérêt, parce que chez l'ennemi on payait mieux et on les nourrissait mieux ou pour toute autre raison analogue, il n'y avait qu'un moyen de les faire revenir leur assurer en même temps que l'impunité complète des avantages supérieurs à ceux qu'ils trouvaient ou avaient cru trouver chez nul doute l'ennemi. C'était une simple question de surenchère (1) Cangé,37, 52. (2) Cangé,38, p. 20. (3) Cangé,36, p. 78. (4) Cangé,38, p. 17.


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que si elle avait été résolue, non seulement les déserteurs français seraient tous revenus, mais dans les armées 'alliées la désertion aurait crû dans de formidables proportions. Ce raisonnement avait certainement été tenu en 1702 par un colonel réformé d'infanterie, M. de Chérigny, et si irréalisable que soit sa proposition, encore ne nous semble-t-elle pas, pour les raisons que nous venons d'indiquer, mériter les sarcasmes et les dédains dont l'accabla M. d'Ârtaignan. Cet ancien colonel affirmait pouvoir lever un régiment composé des 5 à 6.000 Français qui servaient la Hongrie et qu'il « débaucherait » à l'empereur jusqu'à Belgrade. Il irait même, si besoin était, les chercher jusqu'en Morée et en Dalmatie, dans les régiments vendus par les princes de Hesse aux Vénitiens. Il faisait seulement ressortir que, ces soldats étant habitués a la paye étrangère, on ne pouvait songer à diminuer leur solde et en évaluant le prix d'engagement de chaque homme-à la somme de 100 livres, il insistait bien sur la néccssiLé de les payer plus cher qu'en ces contrées lointaines. Il estimait pouvoir assurer ainsi le retour (le 10.000 déserteurs et prévenir la perte des 20.000 soldats français « qui désertent tous les ans (1) ». Contrairement à ce qui se produisait ordinairement pour les mémoires et projets de réforme qui encombraient les bureaux de la Guerre, l'idée de M. de Chérigny attira l'attention et d'Artaignan fut consulté par le sceiétnire d'État Chamillart. Il conclut formellement au rejet de cet te proposition, plus avantageuse selon lui, à M. de Cliéiigny qu'à Sa Majesté (2). Nullement étonné qu'un colonel réformé passât ses loisirs à bâtir « des châteaux en Espagne » il démontrait à Chnmilhirt que s'il créait ces régiments tout déserteroit pour s'y en aller ». « Dsplus, il trouvait immoral de donner aux déserteurs une plus grosse paye que dans les autres régiments. » Si tout cela a du vrai, il n'en reste pas moins que le colonel réformé avait bien compris que l'appât seul de l'argent assurerait le retour des déserteurs. Tel qu'il était présenté, son projet étaitt (4) D. G. 1561,p. 78. (2) D. G. 1561, p. 77.

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irréalisable, mais on eût pu au moins en retenir le principe et s'attacher à le rendre applicable. Ainsi donc, rien n'arrêtait les ravages de la désertion, qu'il châtiât vigoureusement les coupables ou leur offrît un indulgent pardon. Louis XIV était vaincu dans sa lutte contre le fléau qui décimait ses armées. Telle était cependant sa préoccupation de réussir qu'elle lui avait suggéré, à l'appui des mesures qu'il avait adoptées, une idée vraiment curieuse. La fidélité que ses ordonnances n'avaient pu obtenir de ses soldats, il pensa, non plus à la leur imposer, mais à la leur faire accepter en faisant appel à leur intelligence et à leur cœur. Au lieu de leur parler en maître, il songea de leur parler en ami; leur montrer le mal que leur crime faisait à la France, leur prouver que ce crime présentait pour eux plus d'inconvénients que d'avantages, tel fut son but. Cependant, il ne songeait pas à agir ouvertement en ce sens; une campagne officielle se fût heurtée à des défiances qui l'eussent rendue inutile: plus il mettrait de discrétion dans son intervention et plus elle aurait de résultats. Au lieu de faire à grand bruit des proclamations à la troupe, de la faire chapitrer par ses chefs, il s'adressa à un simple puhliciste, qui, moyennant une grasse rétribution, lui fournit une œuvre, dont le caractère de bonne foi et d'absolu désintéressement devait produire, presque à coup sûr, une grosse impression sur des esprits simples. Nous avons retrouvé un exemplaire de ce factum (i) et l'analyse de ce document peu connu ne manquera pas d'intérêt. Le titre seul indique l'esprit dans lequel il est conçu Relation curieused'un soldat déserteur, très utile et instructive à tousceux qui font professiondes cmes, où toutesles ruseset stratagèmes,dontse servent les étrangerspour induire lessoldatsdes autres nationsà déserter, sont naturellementdépeintes; avecles peines,les châtimentset les maux que souffrentceux quidésertent,le peu de fruit qu'ils retirent de leur désertion, l'énormité du crime qu'ils commettentet ce qu'ils doiventfaire pour l'éviter et ne se rendre e<esclaves et /e reste le )'es<ede <<eleurs /et<?'~ maMparticiper mais <~eleur ma~tCtf)'CK..c Mc<at!f.! /~M?' J'OMIS, jours, /)s)'h'etper joa~de pas ~re malheureux gré attx grâces et aux peines de leur pairie sans être parjures, traîtres, lâches et (i) BibliothèqueNationale,L. F., 30-24,in-12.


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assassins,toujoursprêts à finit-par la maindu bourreau, dans le trouble,dans l'inquiétudeet dansla misère,sans espérancede la moindrepetitefortune. Éditée chez le libraire slrasbourgeois Rousselot, à une date que nous ne pouvons préciser (!), cette plaquette de 23 pages constitue un résumé de tous les arguments que le gouvernement français pouvait invoquer à la charge des déserteurs. C'est l'histoire- détaillée et censée racontée par lui-même d'un ex-soldat du régiment des gardes, histoire bien faite pour dégoûter de l'imiter les plus hardis de ses camarades, véritable réquisitoire contre le recrutement des armées étrangères. Notre soldat dit à ses lecteurs comment il fut amené en 1 683 à déserter sa compagnie pour se réfugier à Amsterdam où il devait reprendre du service dans les troupes de la Hollande. JI commence par le récit de son enrôlement choyé par ses hôtes, tout à sou existence de plaisirs, il est en réalité victime de fripons chargés d'embaucher les naïfs Ait son espèce "pour servir aux Indes. Il finit par se laisser prendre, dans un.cabaret du port d'Amsterdam, à rémunération merveilleuse « de la félicité etdes richesses des Indes ». Dupe de ces discours, il considère L'enrôlement qu'on lui extorque comme une faveur grande, due à l'amitié des beaux parleurs. 11 part donc tout joyeux, partageant son heureux sort avec « plus de quinze cens déserteurs françois, wallons ou allemans ». Hélas! le voyage commencé sous de si beaux auspices lui réserve plus d'un 'déboire. Non moins vivant que le récit de l'engagement est celui de la traversée à bord du bâtiment qui cingle vers les pays enchanteurs. Soumis à une discipline de fer, condamné aux besognes les plus serviles, contraint d'aider à la manœuvre comme un simple matelot, s'il reçoit force coups de garcette avec accompagnement d'injures grossières, il n'a pour toute nourriture que des aliments en quantité trop mince et de qualité trop inférieure pour le rassasier. Bref il offre « un fauteuil en Paradis » à qui, désireux de (1) L'exemplairedo la BibliothèqueNationaleporte la date de 1703,mais il y eut certainement îles éilitionsantérieures. L'existencede cette plaquette nous est connueen 1689. Tome X

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se sanctifier voudra « faire le voyage des Indes sous les Hollandois et offrir à Dieu tout ce qu'il souffrira pendant ce trajet ». Mais voici la terre promise va-t-il enfin toucher aux félicités attendues ? Point davantage, et tous ses espoirs sont trompés. La liberté? Il ne l'a pas; parqué avec ses compagnons dans les corps de garde de Batavia, il n'en peut sortir que sous. un contrôle des plus sévères. Le bien-être ? Qu'on en juge: avec 40 livres de riz et 52 sols par mois, il doit se nourrir, acheter ses habits, sa literie, ses ustensiles de cuisine, ses aliments et les faire cuire. Quant à sa solde de toute une année, il n'en touche effectivement que trois mois. Les profits de la guerre ?Autre chimère outreque la pauvreté de l'ennemi interdit tout espoir de butin, les expéditions sont meurtrières. Dans l'une d'elles, 24 hommes revinrent seulement sur 600 partants. D'ailleurs, ceux qui échappent aux coups de l'ennemi meurent misérablement sur la paille des hôpitaux où les Hollandais négligent de leur donner les soins les plus élémentaires. Ce sort peu enviable est encore aggravé par la série des punitions qui menacent continuellement le soldat. A en croire notre homme, le rotin joue un rôle énorme dans les relations quotidiennes entre soldats et bas-officiers le moindre manquement aux règlements établis, la plus légère négligence à l'exercice valent à leurs auteurs une vigoureuse frottée de bois vert. Certains châtiments d'usage témoignent d'un raffinement de cruauté qui fait frémir ainsi, on force les punis à travailler les pieds enchaînés à une brouette, ou bien on leur fait prendre la faction plusieurs jours de suite, « avec un pot et une cuirasse de fer, qui pèsent plus de cens cinquante ou deux cens livres ». Nous ne citons que pour mémoire ceux que l'on condamne à déplacer, par manière de passe-temps, les pierres d'une île rocheuse. Et tout espoir d'évasion est rendu vaine par la surveillance des gradés et l'inimitié des indigènes. La noirceur de ce tableau est vraiment peu faite pour tenter les aspirants déserteurs. Il faut admirer l'habileté de cette accumulation

d'horreurs

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complaisance avec laquelle l'auteur les énumère ne pouvait manquer de produire une grosse impression sur l'esprit de celui qui tirait ces pages. Vraiment un rédacteur de la StrassburgerPost ne dirait pas mieux aujourd'hui 1 Est-ce donc tout que ces souffrances physiques? Non la torture morale qui les accompagne est encore plus odieuse. Le déserteur n'est pas long à s'apercevoir qu'il n'a pas commis une peccadille, mais un crime de lèse-patrie. Non sans emphase, l'auteur dit alors l'horreur de l'exil en terre étrangère, le mal du pays et les remords qui torturent la conscience des déserteurs, u'ont-ils pas, en quittant le service de leur Prince, été les complices de l'ennemi `? « C'est nous qui avons commis tous les maux que les ennemis ont fuit ou peuvent faire à notre patrie; c'est nous qui avons pillé nos pcivs et nos mères, violé nos sœurs et nos parentes c'est nous qui avons profané les autels et démoli les temples c'est nous qui avons arraché des provinces eulièreSià la domination du Roy; c'est nous qui avons egoriçé nos officiers et assassiné nos camarades, qui vivraient encore si nous étions tous restés dans les armées du Roy qui auraient été assez fortes pour repousser les ennemis au lieu que les ayant affoiblies par nos làches désertions, nous avons été la véritable cause et les instrumens de tous les maux qui se sont commis dans notre patrie, dans l'Etat et dans les armées. Si nous en portons la peine, nous lavons bien mérité et connaissons à nos dépens que le crime de désertion n'est pas une peccadille, maisle plus grand et plus énorme qu'un particulier pourroit commettre puisqu'il expose tout l'Etat et toutes les choses les plus saintes et les plus religieuses à la fureur des ennemis. » Pour être d'inspiration officielle, cette page n'a-t-elle pourtant pas une assez belle tournure ? Le récit se poursuit par l'évasion de notre déserteur à bord d'un vaisseau anglais qui le mène au pays de Siam, où il retrouve un groupe de Français. Deux de ceux-ci qui avaient déserté comme lui narrent leurs mécomptes et le convainquent que leur sort ne iut pas plus enviable que le sien. Cet épisode, où Trancliemonlagne et Brindamour exposent lés vexations sans nombre qu'ils ont subies au service de l'Autriche, puis de la Turquie, a été habilement introduit pour démontrer qu'en tous pays, les déserteurs français sont maltraités. Toutefois, pour prévenir une objection trop facile, l'auteur se


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hâte de faire une restriction à ce sujet en faveur de la France, la seule nation vraiment accueillante aux déserteurs étrangers. Dans les dernières pages de sa plaquette, l'aut eur nous dit sa longue attente de l'amnistie libératrice qui lui permettra de revoir la tant douce France, les joies de son retour et sa résolution de combattre la désertion, crime de lèse-patrie. Cette œuvre fut évidemment commandée par le gouvernement français à chaque page on sent l'inspiration officielle. Mais ce n'était pas tout que de l'écrire il fallait la répandre dans les milieux militaires à cet effet, le secrétaire d'État de la Guerre la fit tirer à de nombreux exemplaires et répandre secrètement dans toutes les casernes de France. Ce n'est pas lacune simple nous en avons la preuve dans ce fait que, le 29 déprésomption cembre 1689, M. de ta Goupilière écrivait au secrétaire d'Etat de « J'ay reçu cinquante petits livres, intitulés Relation la Guerre curi&use* Fis n'étaient accompagnés d'aucune lettre et j'ay cru que c'estoit pour les distribuer dans les garnisons de mon département ». Le passage de cette lettre en dit plus long que nous n'en nous n'ajouterons qu'un mot pour indiquer pourrions écrire que les résultats de cette campagne furent probablement décevants le nombre des désertions ne diminua pas. Tout au plus doit-ou noter dans le fait de la réédition,de cette plaquette en 1705 l'indice d'un nouvel effort dans le même sens, sans en pouvoir induire qu'il fut couronné de succès. De longues années encore, le mal subsista il décimait les régiments à la veille même de la Révolution. Nous avons pensé qu'il était peut-être intéressant, mais à coup sûr d'actualité, d'extraire de nos recherches sur l'histoire du Grand Siècle ces notes curieuses. Nous laissons à ceux qui nous liront le soin de faire le rapprochement qui s'impose entre ces faits peu connus remontant au xvn" siècle et ceux dont la presse retentit encore aujourd'hui; nous nous bornerons à en tirer cette conclusion philosophique, « L'histoire est un éternel recommencequoique peu nouvelle ment. » Georges

Girard.


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