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Tonkinoiseries. Souvenirs d'un officier, par Jean Léra. Préface par Armand Silvestre. Illustrations de Albert Thomas. (6 [...] Source gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France


Léra, Jean. Tonkinoiseries. Souvenirs d'un officier, par Jean Léra. Préface par Armand Silvestre. Illustrations de Albert Thomas. (6 mai 1896.). 1896.

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TONKINOISERIÈS

PAR

JEAN LÉRA

PRÉFACE PAR

Armand

SILVESTRE

ILLUSTRATIONS DE

Albert

H. SIMONIS

THOMAS

EMPIS, 1896

ÉDITEUR


TONKINOISERIES

PAR

JEAN LÉRA

PRÉFACE PAR

Armand

SILVESTRE

ILLUSTRATIONS DE

Albert

II.

SIMONIS 21,

THOMAS

EMPIS,

ÉDITEUR

rue des Petits-Champs

1896


A

qui,

la Légion

Etrangère,

Aux

braves Marsouins,

AUX

meilleurs

pour

« éloigner

ont vaillamment

au Soudan,

désespérés,

des soldats de France,

à tous ceux

les bornes de la patrie

Française

souffert

les contrées les plus

à ses glorieux

à l'ombre

lointaines

au Dabomey,

couleurs dans

des trois

: en Indo-Chine,

au Siam

au

et à Madagascar,

Je dédie ces pages!

J. L. Mai

1895.

»,

Congo,


PREFACE

En me

faisant

demander

quelques de cet intéressant

ami commun, l'auteur ment d'une modestie dont

lignes de préface par un vraivolume a témoigné peu confus. Il m'a semblé,

je suis un une acceptation en effet, en le lisant avec le soin que m'imposait trop facile, qu'il n'avait nul besoin de recommandation auprès du et que je viendrais retarder un peu le plaisir public simplement de celui-ci C'est,

par un avant-propos superflu. en effet, un enchantement d'un

récit

bout

à l'autre, que ce définies, d'une sincérité

sans visées littéraires primesautier, de forme et de fond parfaite, et plein d'aperçus philosophiques où l'homme se retrouve sous l'écrivain. sentimentaux, toujours C'est

un

vrai

dans cette production l'esprit, odieusement talentueuse, professionnelle,

repos

pour

artifi-

cielle, violemment qui des libraires de livres oubliés le lendemain. inonde les boutiques dans cette orgie de métier, Oui, certes, dans cette débauche de procédé, c'est une rareté, et qui console, qu'un livre pensé dans la solitude, mûri dans l'observation, écrit pour le plaisir d'écrire, plaisir naturel à tous ceux dont l'esprit a été cultivé. On trouve, dans celui-ci, des descriptions justes et saisissantes, mais par un côté pittoresque et bien vu surtout, non pas faisant la mode, et comme les aujourd'hui un morceau, ont coutume d'exécuter ce qu'on appelle peintres velléité décorative familière à nos romanciers contempurement hors-d'ceuvre

comme

c'est

Sand a fait des George s'apprend après tout. en deux lignes, ce qui me semble beaucoup paysages admirables plus intéressant que cette recherche à outrance des menus détails.

porains.

Cela

Léra a ce don précieux de vous faire voir, ainsi, d'un mot M.Jean bien trouvé, ce que lui-même a vu. Nous l'avons suivi à travers notre


PREFACE

nouvelle un livre avec la curiosité conquête, qu'inspire toujours " " de c'est-à-dire bonne foy désintécomme disait Montaigne, ressé de toute fantaisie ambitieuse et de tout patriotisme inopL'officier a écrit ces souvenirs ne les a réunis portun. qui pas d'avancement dans l'armée. Peut-être se pour s'en faire un titre serait-il moins complu à la description des refuges d'Haï-Phong, eût-il abrégé dans Hanoï ses promenades, et fait moins de place, dans sa vie contée, à cette charmante l'âme féminine de Ty-Ba, ce livre

la dernière amoureux, je suis resté tout-à-fait page cette instinctivement femme comme les Oui, coupée. plus Ty-Ba, et douce, sans tendresse bien affectueuse civilisées, profonde en ses coquetteries dont la mais en donnant l'illusion, peut-être, et dont

maintenant comme est la plus parfaite, l'être m'apparaît fait pour servir de compagne à qui veut aimer sans en souffrir, et elle laisse, à son ami, les horizons Comme penser sans en vivre. nudité

de graqui y dessine seulement et qu'elle est moins encomd'amoureuses, dressée entre l'Européenne toujours jalousement

ouverts largement cieuses silhouettes brante notre

que

elle,

et nous-même, entre douce, dans une beauté

notre

pensée

passivité caractère dans

derrière

me

l'amie

semblent de

ce qu'il

rêve et notre

suffisante, v a de plus

Cette esprit! ce calme même du enviable

au monde

les jours et surtout de toutes les nuits. Les idées de Ty-Ba ne sont pas, croyez-le, d'une bête. Ce coin de lui fait adresser des prières au Tigre ne me la superstition qui gâte nullement. Je l'avoue, bien vivant, côtés,

tous

Ty-Ba caressé

m'ont-elles

a été de

encore

le grand bien charme, pour moi, ces Tonkinoiseries. Mais par d'autres La mort du Lorrain séduit. est un petit

de la vie cruelle tout-à-fait ému. L'étape dans la forêt, le nocchapitre une nuit sous un turne, banyan sont des pages de poëte et un grand sentiment de nature s'en dégage comme un parfum. On y trouve la

d'au-delà

des choses ellesqui n'est plus le portrait de leur âme mystérieuse. Car le sunt mêmes, mais une évocation — rerum dans le texte, le sens lacrymoe lequel n'eût pas d'ailleurs — n'en demeure que nous lui donnons aujourd'hui pas moins d'une idée juste et vraie. Dès que la matière a revêtu l'expression pointe

la forme, elle nous qu'est semble de pensée, mens agitai rnolem (citons vite susceptible du latin pendant élus le comprennent et que quelques encore!) à nous pénétrons, en elle, je ne sais quoi d'obscurément fraternel cet élément

d'harmonie

devenir

immatérielle


PREFACE

nos joies vivement cette

Le

et à nos douleurs. ces attaches

belle

de l'âme

l'auteur faculté, ce nom. mériter

passages, Je le remercie

III

Poëte

qui sent le plus à la vie extérieure Par

est celui

humaine

de ce volume

de m'avoir

conduit

m'a

paru

en maints

au pays du soleil, de m'avoir », auxquels il a consacré aussi

« ces parfums d'Orient fait respirer de m'avoir un si beau chapitre, guidé à travers ce monde dont me un peu mon humeur anti conquérante. Car je ne détournait pour ce qu'on est convenu d'appepartage pas son enthousiasme de la civilisation

ler les pionniers sous lequel j'ai

et il me faut l'amour

du drapeau, lui pardonner d'aller se à la suite de héros, je le

servi

moi-même, pour loin de nos frontières ravies, planter les oiseaux de proie qui sont les veux bien, mais pour y attirer et les financiers! La colonisation toumissionnaires m'apparaît le plus odieux abus de la force dans l'histoire de jours comme et, quand il ne s'agit pas de nous, rien ne m'enchante calme mes révoltes secrètes comme ses revers. M. Jean

l'humanité et ne

ligne, ne pense pas comme moi. Il me lui infiniment semble cependant avoir, voyageur, préféré l'exquise à la comédienne Liane jeune fleur tonkinoise française Ty-Ba, mûr de notre verger européen. de Vittel, fruit déjà Léra,

je le sens à chaque

Mais

ce n'est

ici

pas

le lieu d'une

plu dans

Ce qui m'a ceux qui voudront nelle.

de foi personprofession ce que j'engage à y chercher le même plaisir que moi, c'est son

ce livre,

prendre et bon humain

enfant, qui fait que, sans que l'auteur s'en doute peut-être, c'est, en même temps qu'un récit de un très joli roman d'amour, où un nom voyage bien documenté, de femme se retrouve de naïves tendresses à chaque page, où côté tout-à-fait

s'exhalent constante criptions dit d'un

une

et émue, mettant une note simple et dans la d'âme méditative recueillie magie des desdes épisodes. Un vers charmant et dans le pittoresque dans

homme

forme

aimable

:

Rien qu'à le regarder

on lui devient ami.

de l'auteur des Tonkinoiseries en substituant J'en dirais autant de la prosodie alexanau mot : regarder, malgré les objurgations drine, le mot : lire. ARMAND 6 Mai 1896.

SILVESTRE.


TONKINOISERIES


L'ARRIVテ右


TONKINOISERIES

L'ARRIVÉE

C'est

notre

core une heure

dernier

jour. Enet nous arrivons!

Le

glisse lentement Mytho dans un dédale de rochers qui bornent et se dressent l'horizon, bizarres

et grandioses au-dessus vertes et trompeuses.

des eaux II

avance

hésitations

doucement, de colosse

un chemin

peu connu.

avec

des

égaré sur Il s'arrête

un

les moment, puis quand passes sont reconnues reprend sa marche cachés.

au milieu

des écueils

On

formidable

Dans un stoppe. et sonore dévalement

de chaînes

qui fait gronder l'ancre est jetée. vire, course est enfin terminée.

le naNotre

Oh ! cette vision fantastique de la baie d'Alüng ! Ces colonnes aux stries régulières granitiques comme suspendus sur la mer tran-

et fines ; ces blocs gris et immenses quille tant leur base est étroite et rongée,

ces envolées

de flots

miroitant

au soleil, ridés par place à travers par des courants de brise et serpentant les îles innombrables et montagneuses ! Ces rochers aux inclinaisons là-bas pour garder les apparences les plus inattenmenaçantes surgissant dues : silhouettes éternellement de monstres immobiles, gigantesques formes

colossales de monuments dressés par des dieux des temps légenillusions de vieilles cathédrales profilant leurs arêtes dans le lointain

daires, des grandes plaines ! Ces montagnes cachant dans leurs replis sombres des cavernes qui vont s'ouvrir dans des cirques inexplorés et sauvages où la mer va se briser et former ! Tout cela est imprévu, des lacs mystérieux et mérite bien la sobre et laconique de Paul Bonprodigieux, expression netain

l'une des merveilles du monde. qui l'appelle Là vont se les de la Cac-Ba ou les misérables pirates réfugier

popula-


10

SOUVENIRS

D'UN

OFFICIER

de pêcheurs de la côte dont les embarcations viennent grouiller autour du navire arrêté et soufflant ses derniers jets de vapeur dans un. d'écume. bouillonnement tions

Et dans ce majestueux entassement que sillonne rapide maintenant et bruyante la canonnière qui vient de nous prendre à bord pour nous le regard se repose sur un moutonnement conduire à Haï-Phong, de verdure qui semble cacher à plaisir les rocailleuses aspérités, adoucir et voiler les précipices devinés sous la sombre épaisseur des nombreux arbustes jaillis sur ce sol de pierre. Derrière nous le Mytho, si imposant tout à l'heure, écrasant de sa masse le bateau qui nous porte, se perd dans le lointain et n'est plus qu'une tache blanche et ensoleillée jetée sur l'hodans ce féérique décor. En face, on entrevoit là-bas, dans une brusque échappée, entre les rochers étiquetés par de gros chiffres, la côte basse et plate du Tonkin avec des montagnes vers l'Est. ! le Tonkin ! !... Les lorgnettes sont braquées, et on regarde Le Tonkin cette terre qui va nous posséder, où nous longuement, religieusement, allons vivre d'une nouvelle et peut-être vie, combattre, souffrir, de fait nous tous dans deux Qu'aura-t-elle ans, de nous gais, jeunes et forts, à l'âme débordante de nos intimes espérances? rizon

L'espace qui nous sépare de la côte est vite franchi, les derniers îlots sont dépassés et la canonnière ralentissant sa marche chemine au milieu des palétuviers entre deux lignes de bouées rouges régulièrement espacées. De ses roues frissonnantes elle remonte le courant des eaux sales et jaunes qui annoncent notre entrée dans l'un des nombreux débouchés du fleuve Rouge. A gauche une digue protège et cache à demi le premier village entrevu que révèlent les cocotiers et les minces aréquiers aux fins et gracieux panaches de feuilles. Plus haut et à droite, dominant cette terre d'alluvions dont la plate étendue aux couleurs monotones fait si vivement regretter le paysage trop vite franchi il y a quelques instants, sur un mamelon dénudé couvert seulement d'une brousse Quaug-Yen, aux reflets verts et dorés, avec son hôpital et les nouveaux casernements dont la blancheur neuve et les briques rouges tranchent gaiement sur les murs tristes et gris de la petite citadelle. Au-dessous, une rue avec de sur leur faîte petites maisons basses et régulières ornées invariablement de minuscules aboutit sur le drapeaux tricolores, ponton qui tombe sur le fleuve.— Là, des curieux : quelques-uns portent la culotte flottante des zouaves, d'autres des pantalons rouges, malgré la chaleur accablante du jour. Tous nous saluent et souhaitent la bienvenue aux camarades arrivés de France.

Puis, plus loin, vers le Nord, un amas de blanches consun hérissement de mâts piquant l'horizon bleu comme de tructions, fines aiguilles dressées sur la vaste sinuosité du fleuve. C'est Haï-Phong que tous nous cherchions des yeux et que ne reconnaissent plus quelques officiers venus au Tonkin en 1877.


TONIUXOISERIES

11

les nouveaux sur la concesbâtiments construits Voyez donc sion ! — Cette maison n'existait de mon Et celle-ci pas temps..;.. plus loin — Encore un nouvel Tiens, il est gentil ! hôpital... des piailleries, des menaces Et brusquement des cris assourdissants, proférées dans une

au milieu

d'une

bousculade

encore

des insultes générale, mais que trahissent

exprimées les gestes,

langue peu familière, notre conversation. Ce sont des bateliers tonkinois, interrompent déguela bouche et baveuse de sur leurs nillés, bétel, juchés sampans (1), rouge

luttes autour de la canonnière engagent de véritables pour nous déet nos Ils entre eux tout le chapelet barquer prendre bagages. égrènent de leurs grossièretés courantes : àn môu lôn, déo me, a me,... dont la traduction réaliste brûlerait le papier sous la plume Les trop audacieuse. qui

ceux qui tiennent la corde, sollicitent de tout leur premiers, de leurs petites leurs yeux brillants, mains tendues la faveur de nous porter à terre : « Capitaine ! capitaine ! sampan ». avec une insouciance soutenue de s'émouvoir, par l'espoir

corps, de intéressée Sans plus

quelques ils reçoivent force coups de triques des matelots blanches, qui vainement de faire les abords du bateau. Une congaï (2) essayent dégager se cramponne plus enragée que les autres, mais moins endurante, vigoupièces

reusement

à la

elle a été plus rigoureusement rampe. Comme cinglée, elle se retourne furieuse et grimaçante ; puis de sa main qui claque contre sa cuisse, elle esquisse vivement un geste non équivoque de gavroche vicieux en le scandant par un « cochon ! » irréprochablement O inénarrables

articulé. Au

bienfaits

de la civilisation

!

même

oubliant ce vacarme, les instant, je lève curieusement mon et, dans ce port si mouvementé, yeux sur tout ce qui m'entoure, sûr trois modestes des dont les s'attache bateaux, canonnières, regard noms aux grosses lettres d'or font brusquement surgir dans mes souvenirs

toute

Bobillot

!

(1) Sampan riverains.

l'histoire,

petite

embarcation

gènes

(2)

Cengaï

jeune

du

femme.

Tonkin

qui

! Francis

sert

en

même

Garnier,

temps

Henri

d' habitation

Rivière,

aux

indi-


LES REFUGES

D'HAI-PHONG


LES

REFUGES

D'HAI-PHONG

cet Haï-Phong, Il est bien triste, bien monotone, de constructions ses son entassement provisoires, vides de tracées, pierreuses, embourbées, maisons, colique

solitude

des tenains

de terre remuée beaucoup les émanations fétides sont

qui ont la mélandes travaux sont commencés,

vagues. Bien pour combler une

menace

les

marais

terrible

et à la vie et veut qui naît au mouvement du Tonkin. C'est du moins et commercial

ville taire

avec ses baraques, rues nouvellement

croupissants mortelle pour être le grand port et

le

rêve

dont cette mili-

de

quelques celle de mon comme le de ardentes, ami, Cuers, publiciste imaginations de officier de la veille, vient délaisser ce fin lettré, brillant qui l'épée de Venu créer le Courrier la d'Haïjours pour depuis peu plume. pour son remarquable sa verve toute talent, Phong, il consacre aujourd'hui à la poursuite de cette folle conception. et ses fatigues méridionale Car ne serait-il Puissent ses espérances ne pas se réaliser! pas plus naet plus facile, dans l'intérêt de tous une ville dans créer un port, de fonder

turel

frais

d'Alüng, aux surprises

et salubre

attachant

en dehors

les bords

de la demeure

costumes

friselis

sombre

de ce coin

du

fleuve, Là, deux ou trois

qui longe du résident.

cieux

Au

et nos

pour les plus puissantes, refuge redoutable les envieux pour qui

Rien de bien la concession

rangés doivent

le site

colons

des flottes

trême-Orient, oeuvre !

premiers mandations

nos

et surtout

blancs des

moments

enchanteur

inaccessible malades, de nos escadres d'Exconvoiteraient retiré

de

jusqu'au jardin en de grajolies françaises silhouettes détachées sur le nous

font

oublier

les

les graves et précises recomdonnant aux nouveaux débarqués

d'armes, autour de lui la date du départ et le numéro dans tous les coins du Tonkin. les éparpiller

moment, dans et, soupçonneux regard étrange de dépit

et charmant

notre

et surtout

du commandant

premier

finances, de de la baie

de l'hôpital

et roses, joyeuses branches des tamariniers,

d'affairement

de nos

des chaloupes

nos

les premières heures, tout nous allons pensées, jusqu'à

d'un

superbe

durant

prêtre

espagnol,

nous

qui

étonne, le remarquer bronzé et barbu,


SOUVENIRS

14

D'UN

OFFICIER

la porte de la mission catholique (1), voit passer des l'on dort mal la nuit : la vie oublions Nous déjà que car il est inutile de chercher à Haïerrante et désordonnée commence, entre nos relatif pour établir une douce transition Phong un confortable nattes dont la les France et de annamites, bons matelas simples maigreur du bambou. Deux misérables des châlits mal les aspérités dissimule Grand hôtel et cài nbas (2) sont là avec leurs hyperboliques appellations, où on paraîtrait difficile en exigeant des chambres pour Hôtel des Mandarins, qui, debout sur officiers français.

s'abriter

leurs, rencontrer

amis, des camarades, le chemin de France tandis que bien remplie, reprennent à cette installaaisément arrivent. Et puis, on pardonne défeccar dans l'une des deux maisons l'hospitalité

des

d'une

période de nouveaux tion

n'y est pas trop mal traité, d'ailverte, on a la bonne fortune d'y à la fin leur tâche terminée qui,

et des lits pour se reposer. On de l'inévitable et le soir, à l'heure

primitive, est largement

et le soules beaux yeux veloutés dont le grotesque mari se permet rire avenant d'une majestueuse Italienne, à nos joyeuses et très A nos d'être insolemment agaceries, jaloux. la même réponse : inoffensives toujours impertinences,

tueuse

— Nou

par

compensée

mon mari régarde ! pas, ze vous en soupplie, indédommagé par l'apparition Et, dans l'autre, on' est agréablement des fenêtres, de deux ravissantes et discrète, à l'une termittente Japode évidemment rieuses et fines, naises aux frimousses qui s'amusent notre

long

Aller

plus

veillés

mé parlé

ébahissement loin

serait

par l'heureux

et

de

imprudent, possesseur,

cette

contemplation car nous sommes

un vieux

barbon,

toute

platonique. sursérieusement propriétaire

de

la

maison. de à l'extrémité d'un genre bien différent Il y a aussi une hôtellerie la rue longue et sinueuse du quartier chinois, qui longe le canal, mais avec un vieil Espagnol à la figure de nuit, une hôtellerie crevassée, honneurs du et l'accent rasta à l'avenant pour faire les au teint bilieux, : logis. Nous nous présentons — Monsieur Alfonso Timla ? — Yo souis soi-même ; à la disposition troduisant.

de vô,

répond-il

en nous in-

au nombre de cinq encore, Japonaises quelques et ou six, drapées dans leurs longues onduleuses, tuniques chatoyantes avec leurs cheveux noirs lustrés, rayés par la dent du méthodiquement Pour

nous

sourire

espagnols évangélisent Ies populations de la rive gauche du (1) Les missionnaires leur apostolat dans Fleuve Rouge. Les Pères français des missions étrangères pratiquent les régions situées sur la rive droite. (2) Cal'nbà

maison

en paillotte

ou bambou

tressé.


TONKINOISERIES

15

peigne et relevés au sommet de la nuque dans un échafaudage savamment compliqué. Elles sont accroupies sur des nattes et fument un tabac idéalement fin dans des pipettes ou des narghilés dont l'eau ronronne à chaque aspiration vive et précipitée. Si, jusque-là, on n'a pu trouver bon souper et bon gîte, on est sûr du reste dans ce mystérieux refuge bourgeoisement aménagé. Mais il y a foule de visiteurs et, toute promiscuité nous semblant gênante, nous cédons bien vite la place à d'autres. Et bientôt, tandis que nous cheminons sous la pluie et dans la boue, un médecin de la marine me raconte les premiers débuts de cette création. Un philanthrope des plus convaincus, paraît-il, un aventurier quelconque, ayant toutes les audaces, aurait exposé dans une longue lettre adressée au résident général, Paul Bert, les grands avantages et le caractère humanitaire d'une telle oeuvre. Il souffrait de voir ceux qui venaient pour défendre et fertiliser le sol du Tonkin, des officiers, des des négociants, tourmentés par les masoldats, des fonctionnaires, laises d'une chasteté forcément prolongée, poussés par une imprudente curiosité et l'ardent désir de tout approfondir, s'exposer aux risques et aux conséquences d'une étude trop intime des moeurs annamites. Il rappelait que les rapports avec les femmes indigènes sont loin d'être agréables, car ils entraînent de douloureux souvenirs et de cuisants regrets. Pareilles à des plantes vénéneuses et cachées, disait-il, des vertus peu farouches réfugiées dans les quartiers sordides ou sur les sampans du fleuve — des embarcations rappelant de loin, oh ! de bien loin, les bateaux de fleurs — sont toujours prêtes à donner asile aux pauvres vagabonds errants, et cela sous l'oeil bienveillant d'une smala de parents, du père, de la mère, des frères, des soeurs, voire même des enfants. De tels passe-temps amoureux chez de pareilles prostituées, devenaient non seulement dangereux, mais restaient totalement dépourvus

de charme, de saveur imprévue et manquaient de cet isolement indispensable aux suprêmes effusions. Lui, le grand philanthrope, allait au-devant de tous les besoins, des plus urgentes nécessités! Pour prix d'une conception si éminemment pratique, comme récompense de sa réalisation patriotique — conserver au pays des défenseurs robustes et sains — il sollicitait une modeste récompense, un rien, une simple tache rouge à sa boutonnière, la croix d'honneur ! L'admiration et la reconnaissance des générations coloniales lui suffiront sans doute, car il a très bien fait les choses, il n'a rien omis, et tout a été sagement prévu ! Dans sa maison, sans rivale, Eros seul règne en maître et Mercure reste à la porte. Les mesures les plus rigoureuses, permettant de séparer le bon grain de l'ivraie, se trouvent consignées en trois langues sur une belle pancarte suspendue bien en vue au bas de l'escalier conduisant aux appartements intimes. C'est la curiosité que vont lire les passagers d'Haï-Phong. Et une jolie matrone de Yédo, impitoyable et incorruptible, se charge de


16

SOUVENIRS

faire exécuter

cette loi

ies fraudeurs

!

D'UN

OFFICIER

Gardienne au sage et préservatrice. impitoyable elle ne donne son laissez-passer avoir seuil d'un paradis promis, qu'après avec une de fouillé de ses mignonnes petites mains, expérience praticien consommé, les bagages des voyageurs pour Cythère. Tant pis poulchez Mademoiselle Et maintenant, messieurs, si n'êtes vous lieutenant, pas trop fatigués. des son musée antiques. — Mademoiselle Anna?

Anna ! dit un jeune sousHaï-Phong possède aussi

— Mais oui, Anna... — Sont-ils impaces nouveaux tients, !

débarqués

Encore

secondes et quelques vous verrez, vous jugerez, vous palperez même ce phénomène, par faveur spéciale de son seigneur et maître ici présent. Et il désignait voisin, le conteur de tout à l'heure. mon

En

effet,

quelques éclaitard, plus rés par les obséquieux et énigmatiques boys instants

lanternes

à l'allure

lou-

che et compromettante, — encore un produit

Eclairés par les obséquieux et énigmatiques boys lanternes.

du féminisme annamite, qui a suivi de fort près notre

installation

au Tonkin

nous arrivons

en face d'une

son à un étage avec des volets verts, où de grosses lettres rant le mot : « Cercle », indiquent les hautes prétentions

étroite

mai-

mal tracées figu-

de la maîtresse somnolent des conservateurs : civils large vérandah aux costumes bêtement et officiers de tous grades et étriqués gênants, de toutes armes groupés autour de tables disséminées. Des sous-officiers du lieu.

Sous

une

cachés dans une petite salle pour tonkinois, être plus boire et chanter à leur hurlent des refrains libres, aise, d'alpolissons cazar. Des boys, la paupière lourde de sommeil, tirent automatiquement les pankahs (1) qui passent lentement au-dessus des têtes humides de

de

tirailleurs

(1) Pankahs sorte de châssis entoilé suspendu au plafond et dont le balancement évente les assistants.


TONKINOISERIES

17

le long des murs et sous les plafonds, de petits lézards, souples et sveltes, des margouillas font la chasse aux moustiques. Dans les coins quelques grosses lanternes chinoises suspendues aux

sueur.

Cramponnés

poutrelles balancent leur lumière indécise sur tout ce monde. Enfin, voici la fameuse Anna! Figurez-vous un être tenant à la fois du clown, du pierrot et de la femme ! Une face de mitron affreusement plâtrée avec des lèvres artià faire pâlir un coquelicot, des joues flasques ; au coin des paupières des rides de vieux cabotin tanné aux feux de la rampe, des cheveux peut-être blonds taillés à la naissance du cou, humides et pendants comme les branches d'un saule pleureur, seulement retenus par ficiellement

rouges

un peigne en demi-cercle de toute jeune fille de dix ans. Mais, en revanche, sous des arcades désormais vides de sourcils, des yeux vifs et pénétrants, beaux et expressifs comme deux flammes ardentes capricieusement égarées sur ce masque grimaçant. Quel âge lui donner ? — Ma foi, prenons de la marge... entre quarante et soixante ! — Non, non, disent ses bons et intimes amis, intéressés à défendre besoin peut-être adorée dans un moment d'oubli ou d'impérieux ans. C'est une d'aimer, vous ne le croiriez pas, elle n'a que vingt-neuf ans de séjour en et très originale très gaie. Quinze bonne fille, Cochinchine et deux ans au Tonkin, dame ! elle est un peu détériorée. — Un peu, c'est beaucoup dire, murmure un capitaine; mais c'est l'idole

fort jeune ses premières campagnes en égal, elle a dû commencer Extrême-Orient ! Si elle pouvait seulement, cette chère enfant, m'en passer la moitié ! Elle, pendant ce temps, insouciante à nos moqueries, allait de l'un à l'autre, bruyamment démonstrative, toujours prête à nous fatiguer de Il fallait écouter ses sous-entendus discrets, laissant deviner de savantes perversités, des raffinements de luxure et des trésors de passion cachés dans toute sa personne. A faire de telles confidences, sa voix sonnait faux comme une épinette oubliée et vieillotte. — Quand on a connu Anna, disait-elle, monsieur qui souriez là-bas, ses lointains souvenirs.

pas ! Palpez donc ce corps et ces membres ! C'est ferme, n'est-ce pas ? C'est du marbre, vous dis-je ! Puis de ses gestes câlins, avec des paroles zézayantes de bébé grotesque,, elle couvait du regard de ses jolis yeux chargés de tendresse le on ne l'oublie

tout jeune médecin de marine. Pauvre charpente délabrée, pauvre grelot fêlé, malheureuse créature que le hasard de sa folie a jeté sur ma route ! Quand cessera-t-elle de montrer son alcôve prétentieuse aux jeunes affamés que l'éloignement sur une terre où les aimées sont rares, fait dociles et aveugles? Et de encore, en recevant le dernier baiser du dernier passant, longtemps voudra-t-elle enfin souffler son inévitable veilleuse aux volants de den-


SOUVENIRS

D' UN

OFFICIER

telle rose, cette suprême recherche d'une imagination de fille dont elle est pourtant si fière. N'est-ce pas la Vénus Malarienne ? Car il me semble qu'aux portes du Tonkin ses baisers ont l'âcre senteur avant-coureuse de ces maladies terribles, de ces fièvres innomées qui font se tordre sur leurs lits d'agonie bien des désespérés !


SUR LE FLEUVE

ROUGE


SUR

LE

ROUGE

FLEUVE

— bonne chance aux camarades Je souhaite pour Hanoï ! Mytho qui ont reçu l'ordre de route pour d'autres destinations. Il est six heures du matin. Dans la buée grise qui se lève, la cha-

En route du

jette un long coup de sifflet bientôt loupe sements de sirène formidables et fracassants,

suivi

de

plusieurs mugispuis remonte le canal des embarcaet des innombrables

de jonques chinoises Bambous au milieu Bientôt elle serpente dans tions Annamites.

Là-bas

la campagne. villages renouvelés

sans

des cesse font

dans la plaine, morcellement de vertes des taches

rizières,

sombres

plus comme

des

énormes

de verdure

invariablement tégés fourrés

dés

pro-

par d'épais et des haies

impénétrables bambous. Les fles

immenses

de bufet

gras, la peau reluisante et visqueuse, IIs s'arrêtent

le mufle haut et menaçant, le cou tendu

nous

regardent

et surpris passer, yeux bêtes et mau-

en agrandissant la blancheur de leurs méfiants, vais : ils s'arrêtent le cou tendu, pour flairer le mufle haut et menaçant, la forte senteur des Européens qui passent. Sur la berge, de petits mômes, le corps

nu, leurs toupets de cheveux un temps très long, et de leurs

au vent, suivent l'embarcation bras agités et tendus demandent Français ! Et les pièces capitaines

pendant des sous, toujours des sous, aux bons tombent dans la vase où vont se rouler nombreux

solliciteurs.

Là-bas,

dans

la montagne

une

bataille

de l'Eléphant

acharnée

les

que nous indi-


20

SOUVENIRS

D'UN

OFFICIER

et avec une généreuse complaiquent nos cartes. Tout naturellement du nom sance, nos regards cherchent dans cette masse la justification qui lui a été donné. Bientôt notre imagination enfante un corps inerte et endormi, un être immense accroupi sur ses jambes, la trompe pendante sur la rive dans une pose de sphynx toujours dans l'attente. Et après ce dernier ressaut de la nature, après ce dernier étonnement, le regard reste toujours obsédé par la jolie mais monotone vision ! Toujours les mêmes eaux sales et jaunes, comme un grand serpent de boue délayée, entre des rives invariablement plates avec leurs touffes de bambous qui se balancent doucement' en inclinant sur les eaux les fines dentelures de leurs innombrables feuilles. Toujours les mêmes radeaux lâchés à la dérive, les mêmes chaloupes redescendant rapides et bruyantes vers Haï-Phong et Nam-Dinh, dans un long sillage qui va fouetter les bords ! Puis les petits paniers bitumés montés par des indigènes accroupis sur l'une des extrémités et ramant avec un prodigieux instinct d'équilibre pour lutter contre le courant. Ça et là des agglomérations d'hommes et de femmes affalés devant des paniers tout ronds, sous un abri des plus primitifs, indiquent l'emplacement d'un marché avec des jonques amarrées sur la rive. Plus loin, des embarcations sont tirées à la cordelle par une longue file d'indigènes tortillant péniblement leurs corps, embourbés dans la vase. Ces malheureux s'accrochent ruisselants à toutes les racines, aux troncs d'arbres, aux herbes et se profilent sur la berge comme de fantastiques diablotins attelés à un lourd traîneau. Nous avons quitté le canal et nous pénétrons dans le Fleuve Rouge dont les eaux boueuses sur une largeur immense, dévalent furieusement entre deux rives qui se perdent là-bas, bien loin ! Les vagues, dans un continuel moutonnement, semblent courir les unes sur les autres. Et comme les eaux sont très hautes dans cette saison, notre chaloupe vient désespérément se heurter contre l'avalanche et remonte péniblement le courant trop rapide qui nous immobilise. Pendant des heures nous restons en contemplation forcée devant le même paysage, en face des mêmes arbres. Parfois des trombes de pluie tombent par grosses gouttes sur la vaste étendue du fleuve et dépolissent le miroitement de sa surface. D'énormes paquets d'eau vont se briser contre les flancs de l'embarcation rafales. Puis viennent des heures qui se penche sous les violentes d'acalmie et le soleil reparaît avec son rayonnement meurtrier. Nous

maintenant de plus près l'une des rives avec ses digues protégeant les villages à demi submergés. Des poteaux télégraphiques couchés sur le sol par l'orage ont entraîné dans leur chute des kilomètres de fil qui pandeloquent lamentablement. Sous les bouquets de très grands arbres, se dressent les pagodes aux toits pointus de brique sombre avec leurs monstres grimaçants capricieusement enroulés dans un bariolage de couleurs criardes. De l'autre côté, semés sur les bancs côtoyons


TONKINOISERIES

de

des

sable,

échassiers

immobiles

21

dorment

sur une

patte et digèrent. s'avance descendant le

une masse flottante Bien loin, devant la chaloupe, du fleuve. ou six corbeaux courant Cinq tournoient, voltigent, puis se sur la forme indécise en suivant le balancement des vagues. Ils posent croassent

avec entrain comme s'ils lacéraient rageusement, puis picorent . C'est en effet un cadavre que nous distinguons une charogne.. quand horriblement il passe plus près de nous vers notre gauche, mutilé et La

tuméfié. s'entrouvre — pirates

tête

tranchée

baillonnée un

reste

par frisson,

petit

passons,... Voici un poste militaire; le courrier impatiemment

fixée

des un

entre

les

et la bouche jambes — raffinement de organes génitaux cri d'horreur unanime Et nous

la machine

stoppe un moment pour remettre désiré. Le factionnaire porte les armes et les abrités sous des en demandant nous saluent hâtiveombrelles, officiers, de France. ment des nouvelles Arrivera-t-on

C'est la question mille fois adressée au jamais? à semble nous ses douteux impatienter plaisir quartier-maître qui par d'amiral hochements de tête et ses poses réfléchies surveillant les évolutions de son escadre. Il est si heureux de sa mission ! Et ne faut-il pas les pousse-cailloux, les culs et les pâles marsouins ! rouges épater et serrés sur cet étroit C'est que depuis trois jours nous vivons nombreux crasseux, des congaïs, des tirailespace ayant à nos côtés des chauffeurs des des reconnaissables à leurs grands peignes leurs, boys, interprètes d'écaillé retenant le chignon et à leurs long Câi ao (i) noirs flottants chevilles. jusqu'aux Gil Blas, de vieux

L'un

poste d'Haï-Phong. une vive curiosité. votre

prose, un lettré

par obsédée

O

eux

d'entre

journaux Il les lit

perdus avec une

Pendant

deux

Armand

de race

Sylvestre dont

jaune

me demande dans

mes

du quelques numéros et trouvés à la bagages

sorte de

et recueillement comique eu le rare de voir j'ai plaisir et vous Catulles savourée Mendès, troublée sera désormais l'imagination

heures

du brave

de Lekelpudubec fantastique les lisses rondeurs bien ou par

devisent

sur

par

l'image

et par les aventures et roses, les fossettes canailles de vos chères Zo et Lo.

Laripète, et les sourires si délicieusement moqueuses Le soir les sept ou huit officiers pressés autour

gaiement conserves ouvertes, toutes

d'une

table

improvisée tandis que les entrevues, premières dans les seuls plats de ces maigres repas, circulent choses

les

le mains.

Nous fastidieux Puis

n'arriverons voyage ! vient la nuit!

n'entendons (1) Câi

âo,

plus robe

à Hanoi

Des

que bruits

que le clapotement de soie

à manches

demain

dans la soirée ! Quel

long

et

nous planent sur la campagne, des eaux contre les flancs de la cha-

confus

s'attachant

sur

les côtés.


D'UN

SOUVENIRS

loupe ; des appellations passent des lumières.

insolites

Des sous-officiers

montent

OFFICIER

dans le lointain

et sur les rives

de marine, groupés sur un chaland d'une inexprimable et fredonnent dans un bourdonnnement remorqué, des chansons et tendres et tristesse douces, naïves, simples mélancolique et berçant la rêverie des heures indécises et tombant sur le fleuve endormi, d'infanterie

reviennent

les strophes

murmurées:

toujours

veux

Je

Mireille

chanter toujours mes amours.

....

Dans tout autre lieu, à une autre heure, j'aurais souri et peutde être raillé ces paroles sentimentalement niaises, ces refrains d'orgue de barbarie trop souvent serinés ! Mais ici, après le dernier grincement l'ancre

dévidée annonçant le mouillage, dans le silence de brusquement dans cet de cette nuit calme, toutes choses, les chers souapaisement dans une muette évocation. venirs du pays perdu se dressent vivants ! Mireille

le ciel bleu, les visions éblouissantes de et étoilées, les maisons blanches et ensoleillées les coins mystérieux et frais, le miroitement des eaux limpides travers des les au cailloux, montagnes superbes aux cimes imma-

Mireille clarté, du Midi, bruissant

! C'est-à-dire

les nuits sereines

culées noyées dans l'azur ! Tandis que maintenant c'est la rizière le torrent

de ce fleuve

condamnée ce sont lement tions

à son éternel

les amours

invariablement

verte et plate, et la plaine et jaune, toujours toujours Maintenant décor de touffes de bambous!

boueux

romans simples et cachés brutabrisées, les mille les tendresses promises, hélas retardées, les adora-

interrompus, infinies et pour

liaisons

les perdues ! Ce sont dés aujourd'hui longtemp et faciles, les caresses bestiales et muettes des femmes

banales

Annamites

avec leurs figures écrasées, leurs maxillaires et les sourires de leurs bouches petits yeux bridés sombres et vides derrière les dents noires de laque. Le passé, le présent ! Tout cela renaît silencieusement

leurs

proéminents,

épouvantablement

dans ces coeurs de soldats

forts

et

et surpris mais non pas effrayés par leur nouvelle de tes grands yeux noirs et profonds, par ce resaimé, dans cet appel à ta beauté divine, O Mireille !

bons qui sont étonnés vie. Et dans l'évocation souvenir ils

de l'être

dévoilent

patrie

absente,

le secret

de leurs

et comme

plus eux aussi Je veux Mireille

chères

pensées,

surtout

celle

de la

chanter toujours mes amours....

Mais pour me souvenir seulement à moi, ma prosaïque Car ma Mireille ou de Montmartre !

de mes amis, des êtres que je révère.. Mireille d'autan, est fille de la Villette


TONKINOISERIES

23

de ces voix, sur le dur encore bercé du murmure Et je m'endors, sa natte une place à côté d'un sous-lieutenant qui m'a laissé sur plancher, tout près de lui.


BAVARDAGES


BAVARDAGES La montée là-bas,

du fleuve

avec ses toits

blancs

les

parmi officiers

chaloupe. et lourd je débarque des yeux

brûlant

vainement

cherchant

venus

silhouette

de mon

Un long

et dernier

sur le quai de la Concession,

des

costumes

à notre

de verdure.

de notre

l'arrivée

Par un soleil

car j'aperçois terminée, Hanoï, et les deux tours de sa cathédrale

de brique rouge des grands massifs

au-dessus

émergeant sifflet annonce

est enfin

Rouge

la

rencontre

cher ami Lestac, prévenu de mon

très probablement arrivée. suis immédiatement Je entouré une de ceinture par pousse-pousses m'assourdissent n'ai

que m'installe

dont

les

de

l'embarras

du

voiture initiation celui tout

cris.

Je

choix.

Je l'un

dans

gauchement de ces petits véhicules si légers, s'effondrer

traîneurs

leurs

si gracieux, semble le voir

qu'il me sous moi, d'enfant. dans

que j'ai le monde.

comme

Porte monumentale les remparts de la citadelle

une

maùlen ! » (1) première langue, car c'est le seul mot que j'ai compris, le plus souvent prononcer ; et je le répète comme

crie:

Je la nouvelle entendu

trouant

« A

la

citadelle...

ont Et puis c'est le glorieux surnom que les indigènes de nos illustres généraux, véritablement le plus Français par son prestige, sa bravoure et sa d'exécution, par son allure par rapidité et martiale. C'est bien cela, le chef qui Maùlen. Le général juvénile va vite, très vite, laissant à tous les pionl'offensive, prenant toujours niers de l'oeuvre avec cette devise, dont tonkinoise son noble exemple donné

malgré semble

à l'un

d'un glorieux lui, comme blason, la légende populaire l'exergue l'avoir auréolé. Oui, " aller vite », très vite, sans nous arrêter

(1) Maùlen, rapidement, vite.


26

SOUVENIRS

jamais sur cette belle terre promise les mercantis et les aventuriers.

D'UN

OFFICIER

où ne viendront

pas, je l'espère,

que

Je pars au grand trot de mes deux bipèdes très sommairement vêtus. Je vais je ne sais où sous une allée de tamariniers longeant des maisons sans doute habitées européennes spacieuses et d'apparence confortable, D'abord je ne vois rien dans mon ahurispar des personnages officiels. sement. Je ne sais encore rien démêler dans cette cohue criarde d'annamites qui se découvrent, soulevant à mon passage leurs larges chapeaux pointus. Ma première impression c'est de voir la même ressemblance sur toutes ces faces jaunes. Où sont les hommes ? A quoi reconnaît-on les femmes ? Il doit y avoir certainement des types de beauté ou de laideur, des êtres intermédiaires, des physionomies ternes et inexpressives pour une rétine plus habituée et même préparée par une lente éducation. J'avance à peine au milieu de cette foule bruyante, changeante, mais de passants monEt par dessus tout ce grouillement toujours uniforme. des odeurs de choses très anciennes et tent, par bouffées, comme étranges très lointaines : des parfums bien exotiques où l'essence du Santal, les arômes des fortes épices, les vapeurs d'opium et les atomes épars du musc dominent confondus avec les relents de sueur ou de chair humaine et les émanations marines des coquillages et des poissons fermentés sous le soleil. De ci, de là, quelques rares européens dont la tête disparaît sous l'ombre des casques blancs. Je m'engage dans un labyrinthe de rues tortueuses aux maisons inéPlusieurs fois mon gales et basses avec leurs étalages multicolores. violemment les d'un rails Decauville. Maintenant il pousse-pousse heurte tourne

vers la gauche, frôle une sentinelle, roule sous une grande voûte, trouant les remparts de la citadelle, et s'arrête porte monumentale ensuite. Des zouaves se lèvent et saluent. Je demande le bâtiment où peut se trouver mon ami et je me fais conduire dans un dédale de baraet de casernes récemment construites dont ques, de pavillons d'officiers l'aspect neuf et les murs fraîchement recrépits contrastent avec la tristesse et la sombre grisaille des vieilles pagodes voisines. J'arrive chez Lestac ; la porte de son logement est ouverte ; il est là près de moi, le pied sur une chaise, le dos courbé, attentif à surveiller le boy qui noue bien soigneusement les cordons de ses escarpins. — Bonjour! — Ah ! mon vieux Léra. Et nous nous embrassons, nous nous serrons les mains en nous éloignant l'un de l'autre pour bien nous regarder: — Ceci c'est pour moi, mon cher ami ! mais encore pour les tiens, pour ton père, pour ton grand diable de frère : « Tu sais, m'a-t-il dit en me « pressant la main, — et sa voix était devenue sérieuse et tremblante, — « n'oublie pas de donner une longue accolade au brave frérot, là-bas ! »


TONKINOISERIES

27

Nous nous embrassons encore avec la large effusion de deux amis chers que le, hasard réunit et qui n'ont pas les fausses hontes des émotions visibles et douces. — Merci, merci! que je suis heureux de te revoir et comme nous allons bavarder. Je m'étais promis d'aller à ta rencontre sur le quai, mais je ne comptais sur l'arrivée de la chaloupe que fort tard dans la soirée.— A propos que viens-tu faire dans cette galère, mon pauvre ami ? — Que J'ai voulu voir. Et puis c'est si trissais-je ? Je m'ennuyais.... tement monotone cette étroite vie de garnison traînée pendant deux ans dans une froide ville du Nord. Des camarades charmants, c'est vrai, dont je regrette les chaleureuses et cordiales sympathies, comme si je venais de quitter une seconde famille ! mais enfin je commençais à me lasser d'entendre tous les soirs sonner la même retraite dans la même rue vide dans les allées du Mail et silencieuse, et le dimanche de tourner où les enfants de la lyre d'Or nous gratifiaient de leurs plus beaux morceaux. — Au fait, tu as peut-être raison ! mais lu ne dis pas tout, avoue-le; et sottement amoureux, il y a deux ans de cela ! En fuyant le danger, tu as bien fait, mon cher. Tu souffrais et tu aurais été malheureux. On oublie vite au Tonkin ; car dans car il me souvient

de t'avoir

connu tristement

cette vie mouvementée et imprévue, durant les heures de lutte acharnée, dans le tourbillon des émotions toujours renouvelées, il n'y a pas de place pour les rêveries malsaines et lâches. On y oublie aussi, parce qu'on affronte des souffrances plus avouables et plus grandes qui font s'évanouir les tristesses futiles d'autrefois. Et puis, vois-tu, mettre un océan entre la réalité présente et les chimères passées, c'est assurément le meilleur remède. L'aimais-tu donc tant que cela ? — Je ne sais Tiens, l'étouffer dans une suprême étreinte, dans un baiser fou, le dernier, voilà souvent mon rêve. A vrai dire je n'aimais pas, je ne pouvais aimer. Mais les effluves perverses de sa peau, la possession de sa chair, son élégance de coquette raffinée et savante, m'avaient insatiablement grisé. Maintenant c'est bien fini. encore un con— Oui, oui, c'est toujours ce que nous disons. Mais cruelles et lettres seil ; n'écris jamais, et réponds encore moins aux des vibrantes par les appels désespérés et menteurs, par l'évocation amours finies dont la vision troublante surchaufferait son imagination ! Enfin si tu possèdes quelque vieille relique de cette passion, des bouquets fanés, des chiffons froissés, des billets roses gardant dans leurs plis le parfum préféré avec l' image de l'adorée, oh! bien vite, débarrasse-toi de tout cela comme d'une robe de Nessus ; car à chaque heure qui sonneBrise, rait, la torture et l'angoisse te rendraient ce séjour insupportable. te les chers souvenirs brûle et ne rappelleront les déchire, qui garde que êtres saintement aimés sans avoir à eu rougir ! C'est dur ce que je dis là;


SOUVENIRS

28

mais

ici tu auras débuté

vaut

bien —

par un

D'UN

OFFICIER

acte de courage,

et après tout

celui-ci

en

d'autres.

à tenter plus qu'un simple. effort la guérison et traversée a déjà commencé pour alors même sais le malade n'est pas si gravement atteint. Mais toi si qui bien me convaincre, tu as donc vécu toutes ces douleurs ? As-tu déchiré, brûlé?.... n'aurai

Allons, rassure-toi, je être libre. Cette dernière

— Ce n'est

tu fuis une perverse adorable, Toi, plus la même chose. en somme ; tandis une mais une coquine que moi je vais retrouver mon le si fiancée et reprendre roman interrompu par départ brusquement convaincu d'avoir simplement Maintenant, ans d'Algérie et bientôt deux ans au Tonkin,

inattendu. trois

est de rentrer

ardent

bientôt

fait mon devoir,— — mon désir le plus

en France.

Et en effet, il n'avait pas été toujours mon cher Lestac, car heureux, — nous différé. Loyal et chevaleresque il avait vu son rêve cruellement affublé du titre d'hidalgo, car il en avait la tournure et la fierté, l'avions — froid

et réservé

envers

ceux qu'il n'a pas le temps de connaître, et un silencieux c'est en somme un timide

d'un

imbu esprit délicat et cultivé, d'une philosophie de la On prenait toujours mélancolique. pour pose et de ce qui n'était chez lui que tristesse et rêverie ; aussi n'était-il l'orgueil comme tous ceux qui ne se livrent apprécié, pas aux Maintenant il se déride, sa gaieté renaît, et après m'avoir laissé le temps il me de me délasser par de copieuses ablutions, en me conduisant hors de la citadelle, il me harprend le bras, et tout généralement pas relations banales.

de ces mille cèle, m'accable questions rapides, brusques parfois, débordantes de drôleries et d'enfantillages, venant tout naturellement chez ceux dont la pensée a la nostalgie et le ressouvenir de choses aimées et vécues. — Alors tout mon monde se bien ? porte — Mais n'ai de bonnes nouvelles à t'apprendre. oui, je que — Et mon mon brave Jean, quand l'as-tu vu ? frère, voyons, — Nous nous étions donné rendez-vous à Paris avant mon départ. — A Paris ? — Parfaitement, huit

quarante rables,

j'ai

parcourir dernière

car

heures. voulu

bien

il

à son pu échapper autrefois nous étions

avait

Et comme

revoir lentement

avec

lui

et

cueillir

la

longue encore

traînée dans

colonel les deux des

cette

pendant insépa-

boulevards, délicieuse et

flânerie

les jolis et frais sourires accordés. Ne généreusement fallait-il de partir si loin, dans son cerveau et pas, avant graver avec soi ces têtes folles de gamines rieuses ? Et comme deux emporter chats raffinés et gourmands flairent de leurs museaux roses et hérissés qui

des chairs nous

sentir

fraîches

et tendres, nous éprouvions les odeurs troublantes balayés par

encore quelque plaisir à discrètement éparpillée';


TONKINOISERIES

29

dans l'air, par ce fumet de femme élégante et facile qui grise et pénètre. — Arrête, misérable, que t'ai-je donc fait ? — Ah ! c'était bien triste ce à pèlerinage qui nous faisait retrouver les souvenirs de ancienne folie. place quelque chaque — Mais du Tonkin ? Que fait-on en politique ? voyons, que dit-on Aurons-nous bientôt la grande guerre ? — Mon cher, le Tonkin n'est plus qu'un vieux jouet fané, cruellele grand enfant. Vous avez beau vous dévouer ici, lutter comme par le passé, qui voudra le savoir en France ? Il n'est plus de mode de vous plaindre, et le silence se fait désormais autour des ment

délaissé

par

le succès inespéré? Et la poligrandes morts ignorées. A qui maintenant à Hanoï ? Tu n'es pas sérieux, n'est-ce pas ? La guerre, tique t'intéresse se c'est autre chose. A chaque année qui lève, des gens sérieux et graves dans le livre

de nos

grandes destinées avec la régularité les nous dire que de somannonçant éclipses, viennent sinistres précurbres nuages roulent sur l'Europe inquiète et frémissante, seurs du terrible ouragan qui crèvera sur elle au printemps prochain.

qui savent lire d'un calendrier

Depuis

plus de quinze ans, c'est en effet au printemps prochain que la Nous sommes des asiatiques maintenant et mêlée est inévitable.

grande nous pouvons

bien dire un peu de mal de nos vieux amis les européens. armés jusqu'aux Et, ma foi, je déclare que ce sont de vrais Tartanns ferrailles de sonores, toujours dents, couverts prêts pour une grande confins de la Sibérie, ce Gibraltar lutte imaginaire. jusqu'aux Depuis

de baïonnettes, on n'entend hérissement que le qu'un effroyable des canons à la gueule menaçante ! On les retient, roulement sinistre est un mon cér, mais si on ne les retenait pas... Ah ! oui, toute l'Europe n'est

peu de Tarascon ! — Ah ! ah ! mais c'est de la ça, que tu le veuilles ou non !... politique, Et les théâtres ? Quelle est l'étoile idolâtrée, quel est le nom qui flamboie sur l'affiche ? — En tu n'y penses pas ? A cette époque on ne plein mois de juillet, et grotesquement voit guère que la tête grimaçante composée du pître Powlus sur les kiosques et les vespasiennes du boulevard. — Mais enfin,

des livres ? Apportes-tu des derniers volumes parus, des tableaux — Oui, toute une collection vécus. Voyez Albert Wolff : la Haute de la vie parisienne profondément noce, la Gloire à Paris, l'Ecume de Paris ; puis une exquise et douce infusion

psychologique banalités de Georges Juive, enfin

les livres

!...

de Bourget : André Cornélis; Ohnet, la quatre-vingt-septième

quelques agréables édition de la France

et ce premier filon de scandales trop complaisamment divulgués les poëmes barbares c'est de circonstance, je te laisserai relire,


SOUVENIRS

du nouvel

immortel.

Eléphants,

que nous relisions

Te souviens-tu

D'UN

OFFICIER

de cette page parmi tant d'autres, :

les

si souvent

L'oreille

en éventail, la trompe entre les dents, l'oeil clos. Leur ventre bat et fume, cheminent, « Et leur sueur dans l'air embrasé monte en brume ;

« Ils

« Et bourdonnent

autour

mille

insectes

ardents

— A propos y en a-t-il réellement au Tonkin — Certainement, mais c'est un animal qu'on la haute

région,

dans le Laos par exemple,

»

? ne rencontre

et encore

est-il

que dans difficile de

l'y voir. — Oh ! affreux ! — Mon cher, le premier depuis bien longtemps ! Nous marchons ainsi, prolongeant notre cordial et joyeux entretien, sans plus nous soucier du chemin parcouru à travers les rues de Hanoï. Il est cinq heures et l'on peut enfin respirer et vivre. nous voici sur une place sans grande prétention, une Maintenant, d'un tout petit lac sorte de terrain vague qui enjolive la proximité de entouré maisons européennes, de demeures annamites, de pagodes, monument avec, au centre, un joli et minuscule bouddhique, composé aux de deux portiques à quatre faces aux angles rayés de chimères, frontons recourbés. Cet autel, élevé sans doute à quelque génie protecau milieu des eaux vertes, seul détail vraiment teur, surgit gracieusement asiatique de ce décor. Car dans les choses ambiantes de ce lieu, l'exotisme semble banni. C'est le premier envahissement de la vie provinde détails déjà vus dans quelque ville du Midi de ciale, la reproduction la France.

un café avec son étroite En effet, derrière nous, j'aperçois couverte de tables rondes, encombrée de tabourets et de Plus loin quelques magasins, une nouvelle construction rocking-chairs. vérandah

de carton

prenant des apparences d'hôtel ; à droite une enseigne indique et le siège administratif d'un journal, l'avenir du Tonkin. l'imprimerie Autour de nous vaguent, sur les bords du lac, des soldats, zouaves, chasseurs à artilleurs, pied, marsouins, en costume colonial. Au milieu d'eux se détachent les vestes rouges de ces grands diables de spahis, l'air bon enfant et comiquement à l'égard de ces annamites, — dédaigneux « même chose petite fille ! Qui qui c'est qui ça ? » — Des européens, émaciés et aveulis par les fonctionnaires élégants dont quelques-uns, longues iumeries

nuits

d'insomnie

et

les

rêvasseries

abrutissantes

devant

les

des négociants aux allures de bons bourgeois avec d'opium, leurs familles, des femmes, des jeunes filles aux visages anémiques, des gamins en costume de canotiers sont venus pour entendre la fanfare des chasseurs.

Cette

me souviens

constatation

me désillusionne

des enfants de la Lyre d'Or.

un peu, et malgré

moi je


TONKINOISERIES

31

Mais je me suis trop hâté de me plaindre, car devant nous, surprise inattendue et charmante vision, passe une délicieuse petite femme, une européenne, blonde ravissante au teint pâle avec de grands yeux bleus candides. Sa tête de vierge idéale est affreusement défigurée et comme écrasée par un

grand

casque aux

éteignoir. — C'est la petite Darlincq, — Mariée ?

larges bords : une

une Américaine,

étoile

sous un

me dit Lestac.

— Elle

te répondre : hélas, non ! Mais elle possède un pourrait affreux papa, armateur à Haï-Phong, très sévère, très honnête, mais pas du tout dans le mouvement. Figure-toi que cette impure mais gracieuse enfant s'était éperdument éprise d'un solide et robuste gaillard aux larges épaules, aux muscles d'acier, un mâle quoi, un employé de la maison le père prévenu surprit les couBurdson and Cie. Malheureusement, pables. Pour punir la fautive enfant, il l'enferma pendant trois longs mois dans un petit local, et pour lui enlever toute velléité d'évasion, le de la tondeuse, les lourdes cruel fit raser sa fine tête. Sous l'effleurement torsades blondes tombèrent découvrant une tête de novice éplorée qui va prendre le voile. Est-ce assez moyen-âge? — Les arrêts sont donc levés puisque la voilà ? — Oui, depuis quelques jours seulement ; mais on ne voit pas sa nuque et pas davantage son front, car il a fallu un salaka (1) d'un spécial pour cacher ce petit malheur. Les cheveux commencent à repousser, mais quand la petite Darlincq reçoit dans son salon, rieuse et gaie, toute transfigurée par ses boucles naissantes soigneusement modèle

frisées, on croirait voir un joli gavroche. — Qui donc a prévenu le terrible père ? — Cette grosse mère grisonnante que tu vois d'ici, à gauche de l'esMadame Burdson, une entêtée celle-là, automne finissant qui ne trade, sait pas vieillir. Ayant sous la main, dans la maison de son mari, le beau, le séduisant commis, elle le comble de faveurs et de cadeaux, le bichonne, le dorlote avec mille soins jaloux en échange de ses bons services. Lui la corvée ; mais comme un cynique larbin remplit complaisamment d'amour, il s'en va de par la ville révélant à qui veut l'entendre les perversions

les inexplicables de sa réveils de lubricité, despotiques, le mystère de ses ignobles caresses qui laissent maîtresse, et divulguant la pauvre vieille hurlante et pâmée. Un jour la petite Darlincq, cette exquise miniature qu'on n'oserait toucher ou profaner d'une étreinte de:

peur de voir s'envoler la vision, cette merveille d'apparence liliale et pure comme une sainte de missel qu'on voudrait adorer pendant de longs jours, les genoux, saignants, la gorge serrée par l'extase, cette frêle (1) Casque colonial.


32

SOUVENIRS

D'UN

OFFICIER

du colosse brutal et poupée, te dis-je, rêva des enlacements et des baisers ces contrastes. La vieille a de sans scrupules. Il y négligée, délaissée si tu veux pour l'idéale jeune fille, se vengea tu sais comment.. Du reste, sera la connaître, cette mère Casabom, nous te présenterons. Elle charmée, elle te racontera les difficultés de habituel de ses et sujet conversations, — ses couches lointaines. Elle te parlera de la naissance de ses cinq filles une petite page de Pot bouille. En style réaliste, elle te démontrera les de inconvénients pour une femme lès disproportions que présentent volume entre le contenant et le contenu. — Tu es trop bon, merci. Et ce gros brave homme, là devant nous, avec ces deux grosses filles, dans une charrette traînée par deux jolis poneys ? — Celui-là, c'est Curnidor entouré de ses nièces, un colon de bonne souche passé maître dans l'art de se débarrasser des créanciers. — Oh ! alors, présente-moi tout de suite. — Ce petit talent lui a valu le surnom de Curnidor le scélérat, par à Turnidor le bon qui est un homonyme habitant Sontay, opposition mais un brave homme celui-là. — Donne-moi donc la recette de son rare savoir. — C'est bien simple. Ce bon père de famille devait une somme assez considérable à un négociant. Un jour il le fait adroitement prier par un annamite de passer chez lui vers onze heures du soir pour prendre le thé ou'sous un autre prétexte. Il s'entoure de toutes les précautions pour que l'invitation

soit faite verbalement

et sans témoins.

Le malheureux comla somme due et confiant dans les

pensant qu'on va lui restituer promesses qui lui avaient été précédemment faites, prend sur lui le titre de créance. A l'heure convenue il se présente chez son ami, ouvre la porte du jardin, et ne voyant pas de lumière dans la maison, s'engage patriote,

dans les allées. Un chien de garde, lâché pour la circonstance, aboie rageusement après les chausses du nouveau venu. D'un massif un coup de feu part. Pas plus difficile que ça ! — Mais on n'a donc pas poursuivi l'affaire ? —

sans doute, mais pas une preuve Des présomptions donna les signes du plus violent désespoir. Il raconta que tout à coup, vers minuit, ayant entendu qu'il dormait profondément, de dans son bruit un jardin et croyant à la présence d'un maraudeur, pas s'était précipité vers la fenêtre et avait fait il s'était armé d'un revolver, feu sur l'ombre glissante entre les arbres. — Il est très fort ce citoyen-là, et peut-être fera-t-il fortune dans la Pourquoi? certaine. Curnidor

nouvelle colonie. — Que veux-tu ? tout le monde connaît l'aventure ; mais ici l'indulde la sagesse Seuls, gence et l'oubli sont le commencement quelques troupiers gouailleurs ont la cruauté de rappeler à Curnidor sa faute, car


33

TONKINOISERIES

les plantureux charmes de ses nièces, lui adresse des plus d'un, séduit par de lettres débordantes passion, signées de noms légendaires, dans les chambrées. Tous demandent à épouser malgré la tache, troublant ainsi, de réhabilitation, le sommeil du scélérat. par cette offre périodique Comme je me sens déjà très las par cette longue promenade et aussi très altéré, nous allons, Lestac et moi, nous reposer sous la véranda du café voisin. A peine installés, je vois se diriger vers nous, sortie du comptoir, une élégance un peu tapageuse, car des flots de un peu partout, dans ses cheveux, le long de son corsage des fines dentelles qui moussent de piqué blanc, dans l'emmêlement C'est une cou et des de blonde grasse, du autour physionomie poignets. un peu soufflée, dont la peau très blanche, sous l'influence des transpira-

belle et grande rubans volètent

fille

d'une

tions constantes, est criblée et comme pointillée de petits grains rouges et de boutons de chaleur. Elle sourit à Lestac, lui serre la main, effleurant ensuite d'un petit geste d'amitié le bout de ses moustaches. — Oui pas? Ne dis pas non, quérido Ça va ? Es-tu libre ce soir... mio. — Oui, mais il fait si chaud.... — Gros bêta, et le pankah si bien placé pour éventer nous deux. Puis sans attendre de réponse, elle disparaît dans la salle en fredonnant une chanson d'opérette. — C'est Liane de Vittel, me dit Lestac, une brave fille, une ancienne gauche, étoile de deuxième grandeur du théâtre Elle a Cluny, qu'un caprice du sort a jetée dans cette colonie lointaine. eu sa minute de folie, elle a vécu son heure de passion sublime et désinhabituée

de la rive

téressée, cette invraisemblable

naïve

et sentimentale

déséquilibrée.

Ecoute

plutôt

son

odyssée. de cavalerie, A Paris, Liane possédait pour amant un sous-lieutenant un camarade de ma promotion, qui avait été désigné pour faire campagne au Tonkin. Ils s'étaient autrefois rencontrés au Jardin de Paris. Début de liaison d'une banalité courante. Mais elle, avec un irrésistible besoin de se dévouer, de se donner un maître, de l'aimer cette fois beaucoup plus avec son coeur qu'avec ses sens, s'éprit très sérieusement du bel officielquelques semaines avant son départ imprévu. Que fut la séparation? Je Mais ce qu'il y a de certain, c'est que, six mois plus tard, l'ignore. cette courageuse fille ne recevant pas de nouvelles, bouleversée, désespérée, fouettée par un souffle d'héroïsme et de sacrifice, réunit quelques économies, prit place à bord d'un paquebot des messageries et débarqua un beau jour à Hanoï, trop tard, hélas ! pour le revoir lui, son beau Georges, mais assez tôt pour lire encore le nom à demi-effacé de l'aimé sur la petite croix de bois goudronné tière de la citadelle.

indiquant

sa tombe dans le cime-


SOUVENIRS

34

D UN

OFFICIER

Cette page d'un roman bientôt oublié n'est-elle la discrète pas-comme fleur blanche éclose et perdue sur un fumier, rédemptrice l'unique de toutes les autres souillures ? Car, après les premières crises d'un sin-

fleur

déception désespoir, sous la secousse de cette violente des la laissa inerte et sans semaines d'un comateux pensée, après qui des accès de délire et de rêves enfiévrés, abrutissement interrompu par sans la moindre dut à Hanoï la vie galante Liane, ressource, reprendre cère et farouche

Aussi

d'autrefois. société

est-elle

devenue

naissante.

Pas difficiles, Chez elle, même

ses faveurs.

l'horizontale

d'ailleurs, aux heures

de

les colons

dans cette marque cotent très haut qui

de sieste, on trouve l'hospitalité la plus large ; et la nuit, au-dessus de l'alcôve que

voile

comme

d'un

nuage une blanche et vaporeuse moustiquaire, dans une atmosphère embaumée de chypre et de corydu un lopsis Japon, incessamment pankah agité des

par un caresses

santes. Elle

boy, verse rafraîchisest de toutes

les parties, monte à cheval, éveille les jalousies, proles des voque potins peSur la croix de pierre qu'elle a fait élever

tites mots

lette

donne

bonne

le dernier

fille,

Liane

cri

fait

de la mode l'exportation

Ses bourgeoises. sont cités, sa toi-

et du de

bon goût. ses plantureux

Enfin, toujours charmes dans

les villes

et même dans voisines, Bac-Ninh, Hong-Hoa, Viétry, Sontay, des postes moins accessibles, pour consoler les isolés de leur abandon : — « C'est ma tournée, dit-elle ! ». Et, bien entendu, les malheureux affamés qui, pendant des mois et des mois, n'ont pas la moindre petite le plus française à se mettre sous la dent, lui réservent l'accueil pomme

généreux

et le plus enthousiaste.

de ce café. Elle emploie Liane, ajoute Lestac, est devenue propriétaire tu vois là, des boys irréprochables à son service ces Chinois que de tenue, au au crâne bleu rasé de frais, à la tresse finement nattée, linge immaculé. comme ils sont robustes. c'est ! Car les Dame, Remarque indispensable langues prétendent que Liane a des raffinements éveillées des curiosités par cette vie dissolvante étranges mauvaises

l'Extrême-Orient. nues et révèlent

ont peut-être le secret de caresses inconde sensations jamais vécues. Mais, s'il faut en

Ces Chinois le mystère

de perversité, et lascive de


TONKINOISERIES

35

du personnel, les exigences et les ardeurs implajuger le renouvellement cables de la maîtresse française doivent bien vite fatiguer et réduire à merci ces vigoureux mâles d'Asie, car, après quelques semaines, ils quittent la demeure, amaigris, exténués, les reins rompus, le cerveau vide et les jambes flageolantes. Etrange contradiction, pourtant ! La tombe de Georges reste toujours jonchée de fleurs, les plus belles et les plus éclatantes. Et sur la croix de pierre que Liane a fait élever pour remplacer l'autre, tu pourrais voir, naïvement suspendue, une couronne de perles et de verroteries qui supporte deux mains enlacées avec cette inscription au-dessus : «A mon bien-aimé, regrets éternels ! » et au-dessous : « Toujours à toi ! » Comme Lestac me voit tout songeur, presque triste, il me donne une tape vigoureuse sur l'épaule. — Assez bavardé pour aujourd'hui, n'est-ce pas ? Voici des camac'est l'heure de la verte. Je vais te présenter. et les rades grands chefs, — Messieurs, mon ami Léra, nouvellement débarqué... Des poignées de mains, des saluts sont échangés avec mille souhaits de bienvenue. Puis les causeries' reprennent, les curieux de fraîches nousur l'estrade branlante et velles m'entourent, tandis que, brusquement, sur le bord du se dresse délabrée qui petit lac, les trombones de la dans un maigre et chétif ensemble, musique des Chasseurs préludent, aux premières notes sourdes et lentes de la Vague, le dernier morceau du programme.


TY-BA


TY-BA


TY-BA Tout au fond de l'immense citadelle de Hanoï, sous la vérandah d'une formée par l'épaisseur des stores baissés, pagode, dans la demi-pénombre dans un coin presque frais et calme, je fais ma sieste habituelle, paresseusement étendu sur une longue chaise en rotin. Au dehors, le soleil arde avec des radiations aveuglantes les plantes et les fleurs du jardin, dans l'air que de lourds parfums épandent des somnolences embrasé. Tout près de moi, Dên, ma nouvelle et fidèle amie, ma chienne, reste allongée et dort. Elle tient son museau noir plaqué' sur les dalles ses plaintifs jappements, pour y trouver un peu de fraîcheur. J'entends dans ses rêves haletants, des toutous imaginaires. car elle poursuit, Pauvre bête sauvage et craintive qu'un officier trop insouciant, de retour en France, a délaissée dans la cohue de la populeuse citadelle. Elle a connu peu à peu le chemin de mon logement, et prise d'une affection

tandis

exclusive

pour

caresses qu'elle côtés.

maître, en échange des bonnes et seules ait jamais reçues, la voilà définitivement réfugiée à mes

ce nouveau

à peine, car des moustiques invisibles et de ma tête, et, comme dans les fiévreux cauchemars, la sueur ruisselle lentement de tout mon corps. mon repos. Conduites Deux visiteuses tonkinoises viennent troubler Maintenant

je sommeille tenaces bourdonnent autour

avec des par mon boy, elles se sont avancées presque silencieusement, frôlements furtifs et indécis d'ombres. Elles sont debout près de moi, l'une jeune, assez jolie, l'autre vieille et horrible. Celle-ci remplit la double fonction

d'entremetteuse

et de porteuse d'eau dans notre petit cénacle d'officiers réunis pour faire table commune. Difficile la conversation après un si court séjour dans ce pays lointain ! Aussi le boy, ce quart d'interprète, cette suprême ressource dans les moments difficiles, va-t-il venir à mon aide. Mais, au fait, je n'ai pas encore présenté cet inséparable rons bien vite l'oubli.

compagnon

de ma nouvelle

vie ! Répa-


38

SOUVENIRS

D'UN

OFFICIER

Monsieur

Lap, mon boy, personnage très correct et plein de dignité dans ses beaux vêtements blancs, avec son grand turban de crêpon noir enroulé autour des cheveux, et son parapluie rouge-sang serré sous le bras. Très fier surtout de ses chaussures — cadeau de quelque soldat — deux fois européen, trop grandes pour ses pieds, roublard et menteur, mais universel dans son savoir : blanchit et repasse, reprise et cuisine. pour faire les petits plats sucrés, les fruits Incomparable beignets de bananes, son triomphe ! Le dialogue commence entre la jaune beauté, le trait-d'union Lap et moi. — Comment t'appelles-tu ? — Ty-Ba. — D'où es-tu ? — De Hanoï. — Quel âge as-tu ? — Dix-neuf ans. — Es-tu bien contente

de

devenir

glacés

et les

ma

congaï, ma femme ? Ici un vague signe de tête et un moment Être contente, d'hésitation. Je comprends être contente? Suis-je assez naïf? Dame, je devrais me douter que c'est le seul et joyeux tintement de nombreuses piastres généreuseoffertes qui fixera son état d'âme. Je ne me suis pas trompé, car Ty-Ba, moins Monsieur Lap, mon boy décontenancée, reprend avec plus de vivacité : -— Combien donnera le lieutenant ? — Trente piastres. — Oh ! non, je veux cinquante piastres d'achat pour mes parents et dix piastres par mois pour mon entretien. Les chefs français sont riches ment

et bons. Pendant ce temps

un examen

rapide me permet de constater que sa que celle de ses pareilles, est franchement physionomie, plus intelligente Les éveillée, presque régulière. yeux petits et légèrement bridés ont une Le nez semble moins camard, les pommettes gaieté douce et simple. Les formes élégantes et graciles ont des ondulations moins saillantes. souples et félines. Un soupçon de poitrine d'enfant nubile, de tout petits pieds nus, sur des semelles recourbées en bois verni et de toutes petites des membres délicats et grêles aux attaches de patrimains terminant Oh ! cette bouche horriblement assombrie et cienne. Mais la bouche.... par la laque noire des dents, cette bouche où l'éclosion semble impossible, ces lèvres ensanglantées par la chique bétel, aurai-je jamais le courage de les baiser?

inexpressive tout sourire

de de


TONKINOISERIES

39

Mais la vieille, accroupie sur les dalles, écoute très attentivement et comprend mes hésitations. Son regard va de mes lèvres à celles de Ty-Ba Tout à coup comme pour mieux suivre et deviner notre conversation. clle intervient et se lève, puis passant la main dans les cheveux, sur les « tôt, tôt lam ! Jolie, jolie !. » épaules et le long des reins de la congaï : glapît-elle pour mieux me montrer les charmes et les séductions de cette perle du Tonkin et faire valoir les qualités plastiques de sa protégée. — Oui, oui, jolie comme « Madame la Lune ». Et Ty-Ba de rire aux éclats à ce compliment d'une tournure tout à faitlittéraire dans le style annamite. Comme je ne me défends pas contre cette mise à prix de cinquante piastres, Ty-Ba s'adjuge de bonne grâce et me promet d'être une petite compagne dévouée et soumise, et surtout, oh ! surtout de ne plus chiquer le bétel devant moi. Je remets la moitié de la somme convenue, et Ty-Ba me quitte pour aller annoncer l'heureuse nouvelle à son cher papa et à sa vieille maman.


PROMENADE

DANS

HANOI


PROMENADE

DANS

HANOI

Après les somnolences de la sieste et quand vient l'heure du coucher du soleil, ce soir comme les autres soirs, c'est pour moi une véritable joie de quitter la tristesse et le silence des grands espaces vides de la citadelle, le calme de ses pagodes aux murs délabrés, écaillés par le temps et verdis dans les rues de ce par l'humidité, pour faire ma promenade quotidienne le d'une immense foire tous les spectacle populeux Hanoï où se donne dans le de la foule Car renouvelée. grouillement gesticulante et tapajours geuse, dans la bourdonnante cohue de ce petit monde jaune plus tourmenté qu'une fourmilière, l'esprit semble revivre et se réveiller des inerties et des accablantes torpeurs de ces longues journées. A me perdre dans cette marée humaine, j'éprouve un réel intérêt. C'est la vie du Tonkin déroulée en quelques secondes. Je n'ai qu'à passer et voir. Ici, de chaque côté de la rue, des femmes sont affalées devant des paniers chargés de tous les produits de cette terre fertile et riche : des patates, des noix d'arec, des feuilles de bétel, des semences d'arachide, des graines de nénuphar, des plantes médicinales, des écheveaux de ramie, des balles de coton, des fruits variés : letchis rouges aux apparences de fraises, mandarines dorées, pamplemousses énormes, goyaves granitées, ananas roses, papayes aux formes de poires. Encore des marchandes de papiers argentés pour les offrandes aux divinités Bouddhiques, de bâtonnets parfumés réunis en faisceaux, de menus articles de bazar, des petits miroirs et des peignes. Encore et toujours des vendeuses de fruits glacés, de sucreries vraiment raffinées et succulentes, à côté de jarres pleines d'huile où baignent des poissons pourris, le nioc mam (1) si apprécié des gourmets Annamites. de vaisselles, de Partout le long des chaussées un écroulement faïences, de vases, de poteries aux nuances invariablement bleues. Là des barbiers en plein vent expédient en quelques secondes leurs glabres clients assis sur des escabeaux et des artistes auricures fouillent de huile provenant (1) Nioc-mam, jarres, — d'une odeur nauséabonde.

de certains

poissons

qu'on

hisse

fermenter

dans des


SOUVENIRS

42

D'UN

OFFICIER

avec une minutie les oreilles leurs petits instruments d'ivoire, parfaite, des élégants et des raffinés. à vide leurs véhicules, de pousse-pousses Des traîneurs promènent et musards que nos cochers flânent de gauche et de droite, aussi insolents Parisiens

et raccolent

maîtresses Sur

d'officiers

des Européens ou des congaïs ou de fonctionnaires.

le pas des portes

des

enfants

indolentes

et cossues,

nus roulent dans la presque des femmes du peuple, maus-

poussière, sades et revèches, s'invectivent des heures avec furie dans un basses et ignobles, d'injures voix aiguë,' mais restant monotones

leur

par

pendant crescendo

lâchées

formule

d'une

même quand invariable-

ment

exaspérée. Plus loin des congaïs, dont quelquesunes et de gracieuses jolies portant lourdes

dans des paniers disposés passent dans un trémousse-

charges

en balance,ment précipité

des hanches

hâtif

dinement

de tout

Sans doute

sortis

avec un dan-

leur

corps. des bureaux

des

résidence, interprètes, nables Hanoïtiens, se retirent le dédaigneux, Leurs fonctions à leurs à Des mendiants

vermineux

chignons

sont

graves et sous le bras. se

devinent

de soie brochée, lustrés que piquent

peignes en écaille et que rede larges turbans violets et verts. devenue subitement respectueuse,

Dans un brusque remous de la foule dans des palanquins dissimulés des mandarins soldats Annamites dont de escorte désordonnée rouillées

fashio-

d'énormes tiennent

baïonnettes

de la

vêtements

amples

leurs

parapluie de lettrés

ces

le juste, complément suivis d'un nombreux

et protégés par une les armes grossières, les de leurs défroques misé-

de serviteurs et ternies, cortège passent de parasols, de théières, de fumeries de affairés. Des porteurs d'opium, et de faisceaux de cadouille de bétel suivent très à boites chiques rables

de pygmées. empressés dans un trottinement demandent l'aumône Tout le long du chemin des mendiants vermineux « donne » la formule invariable : chou ! marmotant Capitaine le Puis je m'arrête pour laisser passer un cortège funèbre qu'annonce bruit

assourdissant

du

parents du mort vêtus de ramie s'éflilochant

tam-tam.

et

les sons

d'une flûte. Des aigrelets comme d'un voile de fibres

de blanc, enveloppés en tout sens, s'avancent

péniblement

aidés

d'un


TOSKINOISERIES

43

à reculons, les jambes le corps chancelantes, par une marche anéantis le d'une et comme immense douleur. Ils geipar poids de longs discours de regrets et et pleurent, improvisant chargés

bâton, voûté

gnent débordants

de désespoir. ces appels gémissements,

Mais

ces pleurs et ces cris de commande, ces vers l'âme de celui qui n'est plus, déchirants sont indispensables au caractère de la cérémonie

lamentations ces bruyantes des passants l'édification pour

et

des

Le cercueil, spectateurs. cadeau qu'un fils respectueux

le plus riche longue date constitue est porté sur un magnifique à son père, offrir Dans l'ensevelissement l'esprit populaire rouge.

de

qui

puisse baldaquin laqué or et des morts est entouré de

car de mauvais anciennes âmes de difficultés, génies errants, bohêmes restés sans et envieux ou de jaloux pauvres sépulture, suppliciés et de ces heureux rendus aux mânes des réguliers des honneurs bourgeois d'un cortège de parents et d'amis, cherchent les entourés par tous sérieuses

moyens l'éternel

à contrarier

la cérémonie

et à empêcher le mort d'aller jouir de détourner leur attention, des serviteurs épar-

Mais repos. pour des papiers du chemin le imitation de dorés, jettent long pillés tout de d'or. Ces mauvais et et vénaux ne pièces génies cupides lingots race s'ils ne se précipitaient seraient les ramasser. pas de leur pour Pendant demeure

ce temps, celui qui n'est plus sans crainte d'être tourmenté.

Sur les marches de petite

vérole,

monocorde de

claquettes placés devant

marcher

vers

d'une

un barde Tonkinois, pagode, aveugle et grêlé d'une voix nasillarde les vieilles les rapsodies, les gloires d'autrefois et aussi les exploits de la

bois

de

ces

Français

victorieux

le Chinois

! Il s'accompagne Sa femme scande le chant

posé sur le sol. et son fils frappe

alternativement

d'un

pour instru-

lui.

les

avec un vif

venus

en tapant des deux tambourins

des femmes carrefours, j'entrevois pauvres les dalles, l'oeil la figure béatement mi-clos, épanouie enfants debout effleurements de leurs derrière vagues qui, Dans

sa dernière

chante

légendes amoureuses, les combats guerre moderne, chasser l'éternel oppresseur — ment

peut

intérêt

et une

naïve

accroupies savourant elles,

sur les

furettent

dans les cheveux

complaisance épars et . bêtes. A dénoués pour y trouver petites chaque fois que ces fils ont fait choix dans le confus de cette pleins de tendresse grouillement avec des cris de joie et colonie d'un gibier gras et dodu, ils le montrent de triomphe à la maman satisfaite un de qui pousse petit grognement les ...

ils l'approchent bien être; de leurs doigts minces et adroits, de sa bouche ! les lèvres se tendent et se ferment, le pou est happé et, chose horrible et croqué. . . . Rien ne saurait se de ce régal incomparable. perdre C'est en prolongeant rencontré le lieutenant des marchands

Tonkinois,

ma Furet

promenade badaudant

les boutiques

dans

les rues de Hanoï

que j'ai les étalages polychromes d'incrusteurs et les devantures

devant


D UN

SOUVENIRS

44

OFFICIER

de parasols ou de panneaux de papier. Tous deux, nous nos flâneries et nos investigations confondons pour visiter les ateliers des des Célestes. Nous recherchons brodeurs et les magasins plus confortables des dessinateurs

les étoffes

voyantes, des monstres

cercle

semblables.

Nous

en les tapis de soie aux couleurs vives où zigzaguent des chimères, des tigres invraiailés, des papillons, les plateaux de cuivre aux délicates cisesoupesons

des ivoires fois nous marchandons cinquantième et ajourés comme des dentelles, des éventails longuesculptés et nos des cloisonnés aux convoités nos femmes soeurs, pour

lures, finement ment

et

la

pour

où s'effilent les longs becs et les et des porcelaines mosaïques fluettes jambes des échassiers rêvant sur le bord des étangs. notre bourse contre Et tout en discutant les prix, tout en défendant mièvres

Chinois de ces commerçants retors et âpres au ùme raconte les péripéties du siège de gain, lui, par phrases interrompues, il les mille courus la colonne dont faisait Ba-Dinh, par dangers partie. — A tu es entré le mon vieux, pas que premier je n'ignore propos, les prétentions

dans Ba-Dinh. ta belle

appris Puis

exagérées

ordre du jour du général L'éloquent — Félicitations conduite et ta bravoure.

nous Sansoucy sincères !

air gêné, avec une voix discrètement apitoyée . . . gravement? — Tu as été blessé, parait-il. — Toi aussi tu as entendu parler de ma blessure? d'un

: Moi avec hésitation — Mais oui. . . mais.

a

:

. . .

la même chose ! Tu crois devoir allons. . . . toujours Allons, . . Car ils se figurent, les prendre comme les autres une mine contrite. cette blessure va bons camarades, si localisée me faire que étrangement où les désormais les mutilés de la chapelle Sixtine prendre rang parmi gardiens la balle Liane —

de quelque du

sérail n'a

fait

et

ma

pirate de Vittel. . . . Je

nouvelle. — Ah!

croyais,

Asiatique. qu'effleurer foi

je

suis

Détrompe-toi, la question. enchanté

c'est une légende Demande plutôt

pour

toi

de la

et à

bonne

mon

tout mon séjour à l'ambucher, j'ai tremblé pendant les du affirmations docteur. Maintenant lance, malgré je suis consolé et rassuré. A ce sujet, figure-toi l'autre rencontré dans la rue jour j'ai que la main tendue : le général Sansoucy. Il est venu à moi souriant, va-t-il ?. . . . avons-nous Eh bien. ... ça essayé. . . . — Mais, mon . . . ça revient. général, — Tant tant mieux. ... Et s'il vous faut un excitant, mieux, je vous le donne en vous assurant, mon brave ami, que vous serez de la prochaine

promotion

pour

la croix.


ENCORE

TY-BA


ENCORE

TY-BA

Ty-Ba, petite femme devenue veuve et laissée libre par le départ ou la mort de quelque camarade inconnu, Ty-Ba, petit animal oublieux et indifférent que le deuil de l'absent n'a certainement pas tourmenté plus d'une semaine, peut-être plus d'un jour, Ty-Ba qui vient de rendre de filiaux devoirs à ses vieux parents avant de changer de maître et de mari, fait sa première apparition dans mon logis. Avec un dandinement de son petit corps menu, par une démarche ses bras et onduler l'immense chamnonchalante qui fait brinqueballer pignon posé sur sa tête, Ty-Ba s'avance souriante avec de petites allures mystérieuses, sans pouvoir cependant dissimuler la joie enfantine et le petit mouvement de coquetterie que mon étonnement et mon premier cri de bienvenue lui font éprouver. En effet, combien transformée ma Ty-Ba, dont la figure plus fraîche et plus épanouie a des finesses que je n'avais pas soupçonnées ! Quel lustre dans ses noirs bandeaux de cheveux très proprement déjetés de chaque côté du front et régulièrement séparés sur le milieu par une raie très blanche et très droite. Son corps disparaît sous une profusion à chacun de ses mouvements : Un d'étoffes soyeuses qui froufroutent pantalon de satin noir, des robes moirées, rouges, vertes, jaunes, blanches superposées comme une demi-douzaine de longs et impalpables cache-poussière dont on l'aurait revêtue ! C'est le dernier cri du genre Annamite, paraît-il. A la taille que serre une ceinture, même assemblage polychrome d'écharpes retombant sous forme de long pagne pour étaler aux yeux des connaisseurs l'infinité des nuances et les prodigieuses ressources de la garde-robe de Ty—Ba. Le grand chapeau rond, d'un diamètre invraisemblable, avec d'énormes glands de soie pandeloquant de gauche à droite, doit sortir de chez le bon faiseur, car ses lignes sont pures et son tressage est des plus compliqués et des plus fins. Aux doigts une bague, aux oreilles des bijoux en or mat. . . . Allons, allons, mes piastres ont fait merveille ! et en moins de deux jours Ty-Ba n'a pas perdu son temps !


SOUVENIRS

46

D'UN

OFFICIER

Je fais dérouler une jolie natte matelassée dans un grand cadre de bois Ce sera le lit de Ty-Ba. qu'entoure une moustiquaire. Un tub est d'en révéler la amie qui sans se dévêtir. La

là; mon premier soin est destination à ma nouvelle trop de façons consent à mousse

cieusement parfumé, d'une eau de toilette

d'un et

savon déli-

les

fleurant

aspersions bon la

et lui font pousser de petits Et pendant qu'elle s'ébroue gauchement avec des hésitations de chat mouillé, je détaille pour la première fois ravissent

cris de plaisir.

la fine silhouette tale.

de cette

Phryné orienje découvre

Juge complaisant, chez elle un certain charme vaguement dégagé par la finesse délicate de ses attaches, la mièvrerie de ses lignes et l'inde ses formes d'enfant. Mais décision vient le cette bouche horrire, lorsque

Oh ! qui s'entrouvre ! non, je ne pourrai jamais ! Et pourtant j'ai succombé sous la brurible

et noire

car cette Et désirs..... pendant qu'elle s'ébroue gauchement inerte et muette, sans une nuit, Ty-Ba pamoison, sans un cri, sans un geste de crainte ou de répulsion, a silencieusement subi mon étreinte.

talité

des violents


LE CHOLÉRA.

LA MORT

DU PETIT

LORRAIN


LE

Sur

la rivière Doan

première

Claire, je fois

DU

MORT

LA

dans

un

suis

CHOLÉRA

coin

envoyé après le terrible drame

PETIT

délicieux un qui

de la

court

passage

a déjà

fait

LORRAIN Suisse

Tonkinoise, à Hanoï, je vais

de si nombreuses

dans

le poste de Pbuse dérouler pour la victimes.... voir

Un détachement de légionnaires venus de Sontay pour opérer dans les hautes régions traverse notre poste. Il a suivi le chemin qui côtoie la rive droite de la rivière Claire. Dès le matin, quatre hommes de la petite colonne n'ayant pu continuer la route ont été couchés dans des hamacs à dos de coolies. On nous annonce leur improvisés et transportés arrivée très prochaine, car la marche des porteurs a été plus pénible et plus lente. Le lieutenant qui commande le convoi me prie de les recevoir dans mon ambulance. Personne ne semble se douter de ce qu'ils peuvent bien avoir ; l'officier lui-même ne nous donne que de très vagues renseignements. Il nous raconte qu'on a cantonné un peu partout, dans des pagodes et dans des maisons délaissées, qu'on a dormi près des villages où le sommeil était sans cesse troublé par des bruits insolites : nasillardes criées par des femmes, des invocations traînantes au rythme soutenu, de longs récitatifs pleurards. En regardant à travers les fissures des portes, il avait vu dans l'intérieur des maisons éclairées des scènes étranges jouées par des êtres donnant les signes du

des incantations

où s'affalaient plus violent désespoir. Tous se balançaient, s'inclinaient devant les autels des ancêtres aux couleurs criardes chargés d'offrandes. On apercevait des gâteaux de riz, des blanches carcasses de chiens bouillis ou de museaux

de porc, des feuilles de bétel et des noix d'aréc rangées dans des boîtes de laque, des bâtonnets aromatiques piqués dans la cendre, des vases brûle-parfums pour épandre des vapeurs d'encens, des silhouettes de bateaux et d'objets en papier doré. On a mal dormi, ajoute le lieutenant, au milieu des vibrations argentines des gongs minuscules, des coups sourds et scandés des tam-tams et des frénétiques trépidations des tambourins. Puis ça et là, dans la pénombre des maisons fermées, comme

une explosion

subite

de lamentations

affreusement.


48

SOUVENIRS

D'UN

OFFICIER

d'une douleur montée à son révélant l'affolement aiguës et tremblotantes dernier paroxysme. — Mais alors, c'est le choléra que vous nous apportez, mon cher lieutenant, dit un vieux capitaine ayant déjà fait plusieurs années de séjour au Tonkin. Et après un silence : -— Préparez-vous, docteur, à bien le recevoir. Car, voyez-vous, notre camarade de la Légion a traversé les villages de Lang-Xau et LangXuyen réputés par les épidémies qui deux fois l'an déciment la population. Et tout le tapage de cette nuit et ces exhibitions gastronomiques sont les cérémonies décrétées infaillibles d'après la tradition et de par la des bonzes pour détourner malfaisants. volonté

la colère de Bouddha

ou des génies

En effet, vingt minutes plus tard, on déposait devant moi quatre malheureux légionnaires exténués par les cahotements de la marche, les traits le corps voûté. A voir ravinés par l'angoisse, les jambes fléchissantes, sur la tête, leurs vêtements casques maladroitement équilibrés souillés, leurs mains traînant sur le sable dans un dernier effort les acces-

leurs

soires de leur équipement, on éprouvait un sentiment

des fusils, des ceinturons et des cartouchières, de pitié infinie et de navrante tristesse. Après

un court

bien vite deux coolies de l'ambulance les coninterrogatoire, dans une paillotte isolée, tandis que le détachement contaminé duisent abandonne notre poste pour aller camper à quatre kilomètres en amont.

Sous le misérable toit au chaume lamentable, délabré par les rafales et la pluie, avec ses parois menaçantes inclinées par les secousses du vent, les nouveaux venus hurlent leur atroce concert, exhalent leurs plaintes désespérées, poussent des cris aigus, et se roulent sur les lits de bambous -comme aiguillonnés par une suprême torture. Des Annamites au service de l'ambulance vont, viennent, allument un grand feu, apportent des briques brûlantes, des couvertures et en les malades, tandis que mon seul infirmier Européen, les enveloppent ruisselant de sueur, court de l'un à l'autre, se multiplie, bras nus, frictionne un bras, détend une jambe contractée par les crampes, donne à boire à celui-ci, aide celui-là à se dévêtir, le nettoie, acceptant avec entrain

et sang-froid les besognes les plus répugnantes. Il trouve encore dans ses brusqueries de bonnes et consolantes paroles pour chacun de ces pauvres diables. Il connaît cependant les terribles conséquences d'un Il sait que la mort implacable le guette, pareil voisinage. qu'autour de


TONKINOISERIES

49

des miasmes, lui voltigent poisons subtils exhalés des corps de ces supsa force, sa belle jeunesse et dans sa corvée, que répugnante pliciés, sombrer à tout agrippées par le mal invisible brusquement peuvent ce ce héros obscur, le vrai, le seul courage, simple paysan, jamais. Il a, Celui qui reste d'autant plus grand celui des modestes et des résignés! d'autant plus sublime que, par une convention stupide, qu'il est inconnu, il demeure incompris et comme dédaigné préjugé, par un monstrueux fanatisés par de factices excitations des professionnels ! Peut-on seulement se donner la peine de songer à la différence des à l'antagonisme des situations ? Là, les étendards déployés claquant sous le vent et les balles, les fanse perdre dans un concert de cris, de fares claironnantes qui vont de hurlements de bêtes déshumanisées, commandements le forcenés, milieux,

de la mousqueterie, le grondement des canons ! Et toujours crépitement irrésistible et contagieux, ruer sur l'ennemi, se ce cet entraînement pour dévalement torrentueux et formidable d'une foule immense de combatet d'enthousiasme ou furieusement tants grisés de poudre aveuglés par la rage et le mépris de vivre ! Autant d'anesthésiques, qu'on le veuille ou et étouffer la peur hideuse, inséparable non, pour endormir compagne de latente dans le coeur des forts et des plus la déroute, toujours plus braves. Et ceux-là seulement, tant sont creux et injustes nos jugements de femmes, ont droit à l'admiration, aux applaudissements, à la reconeux les plus belles naissance éternelle, à la gloire ! Pour triomphale couronnes de laurier seront tressées. ... ! Ici, dans un coin très retiré, loin, bien loin de toute galerie, dans un milieu où seule règne la souffrance sans d'autre soutien pour monotone, donner du coeur au ventre que la simple consolation du devoir accompli, c'est la lutte inattendue

silencieuse, qui s'avance

c'est

le corps

à corps désespéré contre la mort — Des deux sacrifices, qui nous

à grands pas. dira quel est le plus grand ? Des deux ennemis, quel est le plus redoutable ? On peut voir braver et vaincre le premier. Mais l'autre. . . , le choléra ! maladie impalpable, maladie dont le nom seul est sinistre, que de fils n'a-t-il

pas enlevés

aux mères de France

! Par lui, les êtres les plus en moins de temps qu'il solidement disparaissent décomposés organisés ne faut pour le dire. Par lui, en quelques heures, la vie la plus puissante s'envole et s'éteint comme un misérable souffle. Certes il est d'autres le colonies, d'autres territoires ravagés par des épidémies meurtrières, — de la marine et des médecins de la et guerre long glorieux martyrologe — mais ces invasions se font à certaines est là pour le prouver, époques, laissant de longs intervalles de répit. Tandis qu'ici, soit dans ce populeux le choléra et maussade delta, soit dans la splendide région montagneuse, entretenu accessoire régne en maître, inévitable est partout, dans chaque maison, sur les sentiers

comme

un feu sacré. Il

empuantés

des villages,


50

SOUVENIRS

D'UN

OFFICIER

dans l'eau dès mares croupissantes, sur les tertres des cimetières, dans la ouverte de jonque où le pousse-pousse qui vous porte, dans la main d'une dans les de la robe vous mandarin qui salue, plis l'obséquieux congaï furtivement accourue pour vendre ses caresses.

Sur les quatre légionnaires, deux sont Italiens, un autre originaire de Paris, et enfin le dernier, tout jeune, dix-neuf ou vingt ans à peine, est Lorrain. Chacun profère sa plainte particulière dans sa langue préférée : plus douce et résignée chez l'un, plus violente et presque coléreuse chez l'autre. Je console, j'encourage, je jure mes grands dieux que ce n'est que dans deux jours ils seront guéris. Eux, dans le désir de me comprendre soulèvent leurs têtes, et dans la mêlée de leurs cris de douleurs je surprends quelques paroles d'espoir. — Ah ! Monsieur le docteur, dit le Parisien, n'est-ce pas que vous me guérirez ? Et puis vous savez, faudra écrire à mon commandant à la rien,

fin de cette blague pour me faire rentrer en France. Je ne veux pas casser ma pipe dans ce sale pays. ... Ah ! mais nom d'un chien v'là que ça me tord les boyaux maintenant ! Je souffre, je souffre !... . Tenez, Monsieur le docteur, on dirait que des milliers de cabots enragés me boulottent le ventre. . . . Oh, là là ! Je vais ensuite aux deux Italiens qui jurent par la madone, par tous leurs saints, entremêlant leurs cris de douleurs de paroles tendres, de souvenirs évoqués, de noms aimés ; car dans ces moments où la vie chancelle, l'esprit se laisse naturellement entraîner vers les effusions tragigues et sentimentales. — Monsieur le docteur, zou ai soif! à boire, à boire ! Et les lèvres tendues se collent avides sur les pots de tisane brûlants du thé contenu. — Zou n'ai pas le choléra, n'est-ce pas ! ajoute l'autre. — Mais pas du tout, mon ami. Quelle idée, le choléra ! il n'y en a dans cette jamais région. — Merci, merci ! Car zou veux revoir l'Ilalia : il y a bien longtemps z'en souis . Mais zou veux la revoir que parti. quand même. Et ses yeux s'éclairaient en brusquement parlant de sa chère Italie. Italia ! ! Comme il détaillait bien chacune des voyelles en leur donnant une consonnance caressante et prolongée. Puis encore entre deux spasmes d'une voix toute confidentielle : — Quand zou serai bien portant, signor, ze vous zouerai de la viole. Enfin dans un coin le petit Lorrain, encore un adolescent, plus calme


TONKINOISERIES

51

et résigné ne parle pas. Mais son regard inquiet et épeuré me poursuit Il me comprend à peine, sachant seulement quelques mots obstinément. exhalant parfois une de Français. Il se laisse faire, docile et impénétrable, plainte. Et cependant la vie se retire à chaque minute de ces corps naguère exubérants de jeunesse. Peu à peu les forces s'épuisent. Les vigoureux, deviennent à peine reconnaissables pour ceux qui les avaient ravinés traits vus quelques heures auparavant. —Quelle puissance de destruction, quel — ! De visage il n'en est plus ; mais des ravage en si peu de temps dont les sinuosités, les aspérités et les masques à l'ossature squelettique se dessinent

sous la peau affreusement tendue et déjà assombrie de la cyanose. Les yeux perdus bien loin, tout par les teintes un grand cercle noir, brillent leur au fond des orbites qu'estompe dernière flamme dans l'attente d'une nouvelle douleur plus lancinante et creux

bleues

plus aiguë. Le nez aminci s'effile comme une lame et les lèvres frémisLa poitrine bondit et se santes se crispent déjà, violacées par l'asphyxie. et par un rythme pénible de soufflet dilate dans un effort puissant, crevé semble appeler l'air dans une dernière aspiration d'agonisant qui la bouche s'ouvre son dernier râle. A chaque mouvement : grande, le cou se creuse et la tête oscille lamentablement vit

toute

— De l'air, de l'air ! A boire, j'ai soif, à boire !. Puis les bras, les jambes tordus par les crampes se raidissent et craquent brusquement fléchis. Les muscles sous la peau ont des soubresants, comme

Raidis comme les cordes surpris par une décharge électrique. d'un arc, les tendons restent inflexibles et durs. Les doigts, aux extrémités ridées et ratatinées de momies, se crispent, enfonçant leurs ongles dans la chair inerte.

tout l'être bouleversé, secoué sans trêve dans les profondeurs de l'organisme, se roule dans l'angoisse de la douleur, dansdu supplice sans cesse renouvelé. Le ventre se contracte l'appréhension Enfin

sous une houle de convulsions, et du fond des entrailles jaillissent jusqu'à la bouche, dans des spasmes déchirants, les matières contenues, tandis que les selles aux mortelles émanations, comme un flot d'eau déversée, claquent sur les parois du bassin. A chaque seconde il faut se tenir près de ces exaspérés pour les immobiliser sur leurs lits, car les mains tendues soulèvent les couvertures pour

se débarrasser

jambes

violemment

poids écrasant heurtent projetées

d'un

briques avec fracas et ébranlent

et lutter

contre

l'étreinte.

Les

les coolies, font tomber 'les les parois de la paillotte de leurs coups

répétés. Mais c'est la consigne ! Tout doit rentrer dans l'ordre. Les couvertures enserrent de nouveau le malade, et les briques, les boules d'eau, l'entourent comme d'une gaîne brûlante. Et cependant la peau reste glacée de ce froid

visqueux

et horrible

de cadavre.

Le pouls

ne se perçoit


SOUVENIRS

52

D UN

OFFICIER

bientôt

plus. Le sang s'arrête comme figé dans les veines. La voix exhalés par ces malheureux sont s'éteint, se voile et les gémissements encore plus déchirants.

Il est huit heures du soir et vers la fin du dîner, mon voisin de table, un ancien sous-lieutenant de la Légion, aujourd'hui dans les Tirailleurs me demande Tonkinois, mes malades.

des nouvelles

du Lorrain

le plus désespéré de

me dit-il, son village est à quelques — C'est un de mes compatriotes, docteur, me permettre de vous accompagner pas du mien. Voulez-vous, tout à l'heure pour le voir et lui parler. mon cher, bien que votre place ne soit pas là-bas. — Volontiers, Mais votre visite fera du bien à ce brave garçon qui ne peut m'entretenir de ses peines puisque, je ne le comprends pas — et qui pour cela se sent bien plus délaissé et bien plus malheureux. Quelques, minutes plus tard, nous entrons dans la salle des isolés. des plaintes, mais moins bruyantes cette fois, toujours les Toujours mêmes paroles étouffées dans la gorge et comme sifflées dans un effort constant de la poitrine. — A boire, monsieur le docteur, à boire ! Les faces sont plus vides et plus émaciées, les orbites plus profondes se creusent davantage. Il n'y a plus que des têtes grimaçantes de morts sur lesquelles on aurait tendu une peau très mince. il pourra vous com— Voilà votre malade; . . . Dépêchez-vous, prendre encore.. . . Je le crois perdu. Tenez, pas de réaction. . . . Ses Ses membres sont glacés. En somme perdoigts se rident profondément. sistance des mêmes symptômes. Voyez comme il respire difficilement, l'asphyxie bat son plein. . . . Dans deux heures il ne sera peut-être plus. Et aussitôt l'officier

au chevet du malade

se met à parler doucement. de son village de Lorraine. La Il lui demande son nom et celui du soldat s'anime un instant. II tourne la tête vers cet ami physionomie inconnu qui providentiellement vient le surprendre. Et alors lentement, d'une voix souvent interrompue qui ressemble à un chuchopéniblement, très tement, il raconte son passé et confie ses, craintes. Le lieutenant, ému, me traduit cette suprême confidence. — Il a dix-neuf ans, me dit-il. Il me parle du pays et de personnes que je connais. Il ajoute que ce n'était pas la peine de venir si loin pour avoir

ses six pieds de terre.


TONKINOISERIES

53

de cette câï nhà (I) long silence dans la demi pénombre éclairée nos par photophores. imparfaitement vient pour continuer ses soins avant de passer au lit L'infirmier deux cuillerées d'une Il donne les couvervoisin. potion, puis soulevant Puis

un

s'assure sont toujours frotte chaudes, tures, que les briques le bas des jambes et enlève les sinapismes reusement qui ont sur la de tracé vagues rougeurs. peau

vigouà peine

de nouveau, et avec une tendre effusion, avec il lui parle de sa guérison Il ne une cordialité pénétrante, prochaine. le docteur le lui a Et ! . . . C'est . mourra pas qui promis. puis pouridées si noires ? . . . . Dans deux jours, demain, se faire des oui quoi ne restera-t-il plus trace de cet accès de fièvre. . . . peut-être demain, L'officier

se penche

fait

Mais l'autre

rouler

sa tête sur son traversin d'un geste incrédule bien que c'est fini, que tout se brouille autour et comme dans loin, pour ne jamais plus revenir,

Ah ! il voit

et désespéré. de lui. Il s'en va bien

suprêmes des grands dangers, sa pensée exalte et grossit en les idéalisant les plus intimes souvenirs de sa vie. Il revoit dans une rapide des êtres chers et aimés, et dans ses yeux passe comme la évocation

les moments

des choses qu'on ne reverra plus, tandis que deux grosses larmes et tombent au bord des paupières, le long de ses puis roulent perlent Ses paroles s'égrènent d'adolescent. défaites et joues mélancoliques les versets d'une mélodie et tous tristes comme allemande, deux, le lieurêverie

dans une touchante et le soldat, se comprennent intimité. Il parle et surtout de sa mère. . . . encore d'un tout petit frère, Kleiner Brùder, ! que de pleurs versés. ... et saura-t-elle chère vieille même pauvre et avec une certaine il est mort ? Puis brusquement jamais comment Lorrain : agitation en patois

tenant

— Ah ! mon

lieutenant, je veux voir le curé ! il me faut le curé. . . . . . Oui. . . s'il ne venait pas, ils ne seraient pas contents dans la famille. Il faut le faire demander. Oui je le veux. ... — Comment en m'entraînant faire ? me dit l'officier au dehors. Il est dans son désir. Je croyais un moment qu'il délirait, mais très catégorique non. ... il veut un prêtre. — Ah ! mon cher, je ne fais pas de miracles. ... où le trouver ? nous ne sommes pas de la paroisse ici. —

de la mission père Annamite du poste, qu'en pensez-vous quelques minutes n'est-ce pas ? Mais

le

Espagnole qui reste à ? Vous le connaissez,

mon boy pour le prier de venir, Certainement, je vais envoyer bien qu'il me répugne de donner aux malades voisins le spectacle d'une (1) Câï nhà, maison.


D UN

SOUVENIRS

54

Cette

considération

je donne

des ordres

cérémonie. pareille m'arrêter. En même

temps

OFFICIER

dernière

pour

aille

qu'on

Lang. réticences. Mais Hustein s'étonne de mes premières — Auriez-vous docteur ? . . . . Vous des regrets, est sacré. que le désir d'un mourant — C'est un nature. Mais il

seule

suffirait

prévenir

savez

pourle père

cependant

fidèlement que j'exécute quelle qu'en soit la sur mes semble deviner vous méprenez que vous une viintentions. Me supposenez-vous

ordre

par hasard ? Voyons, arrière-pensée, Il mon cher ami, c'est peu me connaître. y a quelques semaines, à trois ou quatre nous avons convoqué jours d'intervalle,

laine

le même d'un

pour les funérailles soldat d'administration

missionnaire

malheureux

et d'un sous-officier, Môser je crois, encore un de vos compatriotes, vous vous en bien ! j'ai donné la Tonkinois pour

bien ? Eh

souvenez

au

réplique dire les

petit

curé

prières des morts comme le ferait un

fosse, Dans ces circonstances fausse

honte

cérémonie

à aider célébrée

au bord

de la

jeune servant. je n'avais pas de l'officiant dans une

en

l'honneur

d'un

combien je suis des nôtres. Et cependant, loin de ces premières et douces croyances ! le Mais je vous assure que je mettrais Salve, salve capitaine !

même curer

qui m'en aura exprimé tous les empiétements contre pecter, veut mourir simplement l'agonisant qui prières

n'effraie

à celui

la même scrupule, les consolations

ardeur des

à prodernières

le désir, comme aussi à faire resle chevet de d'un zèle aveugle, en honnête

homme

que l'inconnu

pas.

minutes plus tard, tout près de la berge, un bruit de rames Quelques l'arrivée du pater. Il descend bien vite suivi nous annonce dans l'obscurité au devant de lui pour l'aider à monter. allons de deux serviteurs. Nous — Salve, salve capitaine ! —

Salve pater !


TONKINOISERIES

en causant

Et tout là,

dans

5

il trottine

vers la paillotte du mercanti Chinois. Et caisses défoncées, de bouteilles aux et de vermouth, de verres à demi d'absinthe de

encombrement

un

5

multicolores étiquettes vides, de jarres nauséabondes les yeux des célestes ahuris,

pleines d'huile rance et de poisson sec, sous mais visiblement le pater revêt gouailleurs, l'étole en nous demandant, d'un petit air contrit

son surplis, puis passe veut paraître sérieusement, qui mine

et affairée

vieillotte

des nouvelles

du malade.

Mais sa

de grand enfant dissimule mal la satisfaction été encore appelé à donner le secours de son

d'avoir

intime

affligé,

qu'il éprouve ministère auprès d'un Européen. du côte de l'ambulance. Une fois la toilette achevée, nous montons la des le dans entrant En cholériques, paillotte petit père Lang ôte son sur la pointe des pieds bonnet carré, et s'avance avec mille contorsions comme

ne réveiller

pour

Il regarde le malade déjà secoué par personne. et les hoquets de l'agonie. Puis se tournant

convulsions les premières vers moi : — Nomen ejous ? — Antonious, Pétrous, .... — Ah oui. . . . Gratias ! Et alors

il sort d'une

petite

caisse

boîte avec ses godets pleins d'huile, Il ouvre son bréviaire vient qu'il et alors

photophore souvent mêlés

il commence

et toute laquée une mignonne un linge très blanc et très fin. placer à réciter

sous

la

lumière

les prières

de

jolie . . . mon

se trouvent

les mots : Anlonious Pélrous, .... puis ses doigts passent sur les yeux, des signes sur le front, sur la bouche, puis sur les pieds découverts. Pauvre, pauvre enfant ! tout à l'heure il ne restera plus rien de toi, et en décrivant

du paler, après ce symbole ouvrant les que sous l'effleurement néant, tout ce qui était ton être s'efface irrévocaportes de l'éternel front ne pensera ne blement, pour jamais ! Ton plus ! Tes yeux de Lorraine ! Ta reverront les coteaux bouche ne chantera pas plus les il semble

Car peutgais refrain de la Légion et tu seras désormais immobile être pensais-tu, tes l'instar de tu aines, aurais, toi aussi, glorieux qu'à de t'élancer dans ce Tonkin, l'occasion bravement à l'assaut sous les notes vibrantes La cérémonie

du pas de charge. est terminée et le père Annamite tout heureux d'avoir s'il vous plaît, aubaine rare âme, une âme d'Européen,

pu sauver une dans sa vie, ne peut maîtriser ments. Puis me prenant par

sa joie et court au-devant de nos remerciela main il me conduit à nouveau devant le

malade et me prie de lui demander : « Si loui bien contenions ? » — Comment et ne plus soufdonc, mais il doit être ravi ! Disparaître frir. . . . Jamais ! Le lieutenant

et moi

ne pouvons

nous

empêcher

de sourire

devant


SOUVENIRS

56

D'UN

OFFICIER

cette

oui bien contengrosse naïveté, et tandis que je réponds : « Oui, tous ! » le petit troupier est remué par un dernier soubresaut et expire railler ce brave et simple paler. comme pour

du soir

Il est dix heures heures

Dans quelques maladie.

lui

et l'un

des Italiens, l'artiste, sera brusquement

va plus mal ! enlevé par la

aussi peut-être

pas encore des nouveaux cas, peut-être de décédés à faire ensevelir, lit pas une seule fosse n'est creusée au cimetière ! Qui aurait pu prévoir? Cependant — il serait tout doit se faire dans la nuit discrètement, silencieusement ; — d'attendre mon boy de lendemain. Vite, j'envoie jusqu'au imprudent des coolies au Quan phu (1), le manl'autre côté de la rivière demander Et avant le réveil, ou quatre

aussi trois

n'aurai-je cadavres

darin

de la région. Comme avec infirmiers Annamites retiré

de l'ambulance,

bizarrement au pinceau. semble qu'ils

tardent

à venir!

Pendant

ce temps, les de mauvaises caisses à biscuit, dans un coin un semblant de cercueil dont les planches sont

d'adresses et de mille indications tracées rayées de chiffres, résonnant Oh! ces bruits de marteaux dans la nuit! Il me tout le poste et faire deviner la triste besogne nous allons Avec l'officier qui n'a pas voulu me quitter, des coolies au cimetière. Mais ces gredins laissés sans

vont

qui s'accomplit. presser le travail surveillant

font

ils

réveiller

au village et au milieu du champ de repos il ne tristement avec un rond de lumière qui brûle

sont retournés

lanterne qu'une Mon boy retourne épandu sur le bord de la fosse à peine commencée. chez le mandarin et se fait indiquer hommes sûrs qu'il accomquelques

reste

ne perd pas de vue. et qu'il ce travail est Quand terminé, je fais mettre dans le cercueil le corps du mort encore souple et Il parait encore animé par de menues contractions sans rigidité. qui font des et se les les muscles visiblement jambes crisper doigts. panteler lui-même

pagne

docteur,

Docteur,

regardez,

effrayé, — Mais non, il est bien mort Et pendant quelques instants, et la terne fixité Des

coolies

des yeux. attachent

il

bouge

! me

dit

mon

camarade

! je lui montre

aux extrémités

l'immobilité

du funèbre

fardeau

de sa poitrine des liens

de

sur leurs épaules rotin et avec deux palans passés en travers,' le soulèvent dans le sentier trop étroit avec mille et s'en vont lentement précautions (I)

Quan phu,

petit

mandarin,

chef

d'une

fraction

de province.


TONKINOISERIES

du cimetière. de

dessus

Singulier ma

tête; Autour

lieutenant.

de cette

silence

le lointain

anhélants,

le les mares, au milieu sant chiens étoiles

nuit

nous

bruissement

et

tout

tenant à fait

l'ombre

Pour

impénétrable. les exclamations noire,

monotone

des joncs

et des roseaux, d'une rive à l'autre.

dans

voltigent

la marche

un falot

au-

en arrière

le

troubler

le

des porteurs de grenouilles croassantes dans et continu de la rivière Claire gliset enfin les aboiements espacés des

profondément concert des milliers

se répondant errantes qui viendraient

lucioles

! J'ouvre me suit

cortège l'infirmier

de

57

l'air

Et comme

accompagner et tracent dans

des feux follets

ou des

cette la

jeune âme envolée, des nuit de fugitives clartés.

pas et nous entrons dans le cimetière. quelques tout à côté de tombes plus anciennes Près du tertre de terre fraîche, les coolies déposent le mort. Sur les dont les croix sont à peine visibles,

Encore

fosse, tandis heurts

le cercueil dans la est descendu par l'un de nous, dans tout résenne tristement notre être le bruit des

données

indications contre

éboulés

sur

que les les

parois,

le sourd et

planches,

le

des pierres cordes

crépitement

des

grincement

et du gravier brusquement

ramenées. Et

la

tête

basse,

les

bras

ballants,

le

coeur

remué

de toutes

les

la poitrine nous voilà maintenant contenues, haletante, stupides de larmes. et désemparés devant ce trou béant que fixent nos yeux mouillés

émotions

nos accoutumances aux cruelles malgré déborde enfin ! C'est que depuis notre douleur Car

et

dernières

séparations, heures une idée

plusieurs ans cet enfant de Lorraine ! Et de plus : Il avait dix-neuf de cette cérémonie cette mise en scène le spectacle nocturne macabre, ont involontairement rendue et notre prudence que notre précipitation nous bouleverse

sinistre,

viennent

de briser

dans une suprême

détente

notre

insouciante

froideur

de coloniaux

blasés

!

secondes d'un lourd tous deux, Hustein et silence, quelques nous nous baissons dans nos une même et, prenant par pensée, mains un peu de cette terre, nous la jetons sur ce frère à jamais endormi. — Adieu ! adieu ! Après moi, mus

— Pauvre

petiot,

va ! dit Hustein

la voix

entrecoupée

de sanglots.


NOテ記


NOËL Noël ! Noël lueur, tandis

Autour

!....

sous la paillotte que le feu pétille

de la table où la lampe tamise sa blanche protège mal contre le vent humide et froid,

qui librement

sur

le sol et fait danser

ses clartés

sur

les parois de torchis, les officiers du poste de Phu-Doan sablent le Chamdes verres, dans un toast porté à nos pagne. Et dans le joyeux tintement belles espérances, chacun, sans le dire, se remémore les longues veillées et mais surtout d'autrefois, celle-là, plus longue plus intime, passée à côté des êtres aimés, près du foyer où flambait la grande bûche soipréféré choisie et conservée. Il a gneusement y parmi nous deux pères de famille, et l'un d'eux ne connaît pas encore son premier né. Ils sont plus mélancar ils ne pourront roses et joufflus,

coliques ceux-là, les jolis bébés entendre

les babils

ouverts

devant

la nappe blanche par les soins de la chère fée. Pauvres mères, elles seront bien tristes et bien

étalées

cette bonne

maman,

et gais, et s'amuser des grands yeux les miroitants et toutes les odorantes, gâteaux

étourdissants

les crèmes

belles friandises

pas bercer de leurs douces caresses des ébahissements jouir bruyants,

sur

seules, ce soir, et leurs sourires seront mouillés vides ! absents dont les places resteront Noël ! Noël

vaguement mon âme comme envolé

des

ce temps-là et cependant je me rappelle bien-aimée, jeune et belle, qui reste dans image la vision confuse d'un rêve troublé. Comme il s'est vite

! il

d'une

de larmes au souvenir

est bien

loin

douce

disparu, ce temps où, moi aussi, tout petit, je suivais les préparatifs secrets, cherchant à deviner les mystérieuses surprises et m'asseyant impatient près de la table trop haute, à côté de mon père ce bonheur

grave et plus affable ce jour-là, je disais : maman ! maman! ce mot si tendre ému que les si plein de charme plus, pour ceux qui né l'ont ! il larmes me viennent Hélas est encore aux yeux à ce seul souvenir. moins

bien loin

ce coin

du village

meil éternel

ignoré

où ma chère vénérée

repose du somdans mes lon-

! Ce village maintenant, que j'aime à revoir avec ses maisons blanches aux volets jaunes et verts, gues rêveries, rarement au clocher dont le cadran rouillé église marque pointu heures, vrantes

et la grande route senteurs éparpillées

son les

sous les grands acacias aux enipoussiéreuse sur la rivière étroite et jolie, tandis que plus


60

SOUVENUS

D'UN

OFFICIER

sur une cîme rocheuse et sauvage, un vieux loin, vers le couchant, déchire le ciel manoir sanglant du soir de ses tours grises et tronquées et traverse l'horizon de ses pans de murailles délabrées ! sur cette belle Noël ! Noël ! ce soir tu passeras triste et monotone terre d'exil où, indifférents à toutes les réalités d'un autre monde, hier encore nous ignorions la venue de ton jour si connue autrefois! Ce matin, un camarade s'est souvenu et nous a rappelé ta date joyeusement fêtée dans chaque coin du pays aimé. Bien vite nous sommes sortis, le fusil sur rôder dans les dans la campagne Tonkinoise, l'épaule, pour courir de rizières desséchées et battre la brousse en quête gibier. Grâce à l'infanous avons ma bonne chienne, pu trouver quelques tigable Dên, perdreaux, et surtout un paon superbe aux couleurs chatoyantes d'arc-enle menu de notre repas. Le boy chargé de nous ciel pour enrichir servir, et pompeusement appelé maître d'hôtel, vient de nous apporter la bête reluisante et dorée sur un grand plat d'où s'exhale un délicieux fumet

qui monte Mais ensuite,

et se répand autour de nous. quand les causeries alanguies et les conversations interrompues s'apaisent, tant on a épuisé de fois les sujets d'entretien pendant un long séjour, durant cette vie commune, restreinte et limitée entre les mêmes, il faut rentrer lentement et bien quatre officiers toujours à regret dans nos câï nhàs vides et froides. Dehors la brume lourde et grise s'élève en vapeur dans l'air ; pas une étoile dans le ciel voilé, et c'est en vain que les yeux cherchent sur le sol la couche épaisse de neige, dont notre terre de là-bas se couvre aux vastes et joyeuses ondulations, comme d'une blanche robe de fiancée. — Par Dieu, ce Noël est bien triste, dit un capitaine du génie. Il est à peine dix heures et nous allons grelotter sous nos couvertures. Voyons, une idée ! . . . . Qui donc trouvera un motif de réveillon ? — Allons chez le Chinois. — Non, non, pas riche l'idée ! Assez du céleste empoisonneur. Refusé ! Dyspepsie, pituite, congestions multiples. — Allons chez le mandarin de la contrée, le Quan phu. — Fumer n'est-ce ? l'opium, pas Consignée par le docteur la caï nhà du Quan phu : Anémie, abrutissement à brève échéance. — Faisons venir des danseuses du village. — Impossible, un jour de Noël, fi donc ! mes principes s'y opposent, dit un sous-lieutenant gouailleur : spectacles lascifs et peu édifiants, tout comme à l'Eden-Théâtre ! — Ah ! aller à l'affût du sanglier ? voyons, préféreriez-vous — Merci, rester six heures pendant penché sur un mirador boiteux et branlant pour respirer les brouillards des rizières. Bonsoir, allons plutôt nous coucher. — Impossible, dit le commandant du poste ! J'ai trouvé. ... Ah !


TONKINOISERIES

. Devinez ? Et bien je vous Ah !... minuit. — Très original le commandant ! — Qui se charge d'officier ? — Moi, dit un énorme lieutenant.

61

propose

d'assister à la messe de

— Et quel est le chérubin qui sera l'enfant de choeur ? — Moi, soupire le capitaine du génie colossalement barbu. — Allons donc, mais c'est très sérieux ce que je dis là. Oubliez-vous donc que nous avons à deux kilomètres d'ici, dans le plus beau village de la région, une mission Espagnole dont le père Annamite est un de nos bons vieux amis. Il inaugure ce soir sa nouvelle église pour laquelle vous avez donné des piastres, en échange do cadeaux variés : des tourterelles, des pigeons, des singes, des mandarines, que sais-je encore ? et peut-être même de quelque jeune et tendre brebis détournée du troupeau que dans « de vous bien content accepter! » son style barroque il vous priait: Des propagateurs aussi désintéressés de la foi ne sauraient manquer d'asme suivre, car j'ai reçu sister à pareille fête, et voudront certainement une invitation que je suis chargé de vous transmettre. personnellement — le commandant ! Adopté ! Bravo ! vive Et une heure plus tard, nous descendons lentement la rivière Claire sur un sampan dont les avirons maniés par les coolies à demi réveillés et paresseusement l'eau tranquille surface n'est brisée que par les sauts des poissons. viennent

battre

noire

dont

la calme

tombent sur la terre paisible et s'aplaLa ligne noire des bambous se distingue maintenant sur les deux rives assombries où passent et disparaissent des points lumineux. La lune, rouge et monstrueuse, se lève entre deux grands Bientôt

brouillards

les lourds

tissent dans la vallée.

arbres qui dominent là-bas la montagne haute et boisée du côté de Tuyen. Quan! Elle surgit derrière un rideau d'arbres dénudés dont les branches noueuses, capricieusement tordues, semblent se découper sur un brasier de flammes et son image, comme un trou béant ouvert sur les profondeurs de phosphoinfinies, va miroiter sur la saurface du fleuve qui s'illumine rescentes lueurs. Les coolies eux-mêmes, secoués de leur torpeur, scandent le mouvement

des rames. A la voix traînante

du Caï (I), d'autres voix litanies. L'un des bateliers

en spalmodiant d'étranges le nom d'un objet ou d'un être animé, un mot prononce en chantonnant bizarre et drôle, comiquement long, et les autres répètent dans une même cadence : gô là bakaï ta giô ta 1 (2) Au même instant j ils inclinent leurs corps aux lignes fines et indécises d'êtres non classés, et se penchent avec des

répondent

ondulations

comme

félines,

la tête basse, dans une brusque

Caï, chef d'équipe, caporal. (2) Gô là, bakaï ta giô ta, l'équivalent

chute en avant. Les

(I)

de : Oh hisse ! rame à babord, rame à trilord

! (?)


62

SOUVENIRS

tendus

bras doucement

dans pied gauche, heurter les planches

un

dont catholique l'incertaine joints chiens

de

mal jointes. de heurter

les maisons

contre

en aboyant ment. Un

rageusedes ser-

viteurs

mission-

du nous

d'une

de bois

laissent

et le au ras de la poitrine vient balancier, régulièrement la rive

amarrés

filtrer

au milieu

des nom-

en face du grand village les clayonnages dis-

à travers

à l'huile fumeuse. Discrètement lampes devant les partes à peine fermées et s'enfuient

lueur sous

sortent

et

OFFICIER

ramenés

mouvement

le sampan radeaux de bambou

breux

vivement

vient

Mais

naire

sont

D'UN

de

les nous

éclaire

torche

qui sur le fleuve

projette nos ombres

déme-

surées, et nous allons jusqu'à l'église dont les grands cierges aux points brillent mineux

lu-

de

La

fond

l'allée.

au

porte est largement ouverte entre quatre grandes colonnes de bois.

Le

le

képi sous nous ga-

bras, gnons les places qui nous sont réservées et

nous

marchons,

sous

l'éblouisse-

ment

de

la

clarté

Et nous allons jusqu'à l'église. nous qui inonde, entre deux rangées de faces jaunies dont les regards se concentrent sur nous tous. Jamais je n'oublierai vision cette froide nuit pareille par de décembre, dans ce pays si peu favorable aux exaltations mystiques. Le prêtre, notre ami est tourné vers l'autel, devant son cadebout, Lang, lice

caché, dans une pose muette et je remarque jointes avec ferveur tentacules. Ses cheveux noirs mal

et

Ses mains sont contemplative. ses ongles débordants à des pareils coupés',

rebelles

et

à la drus, taillés à plat sur le col

s'effilochent au-dessus des oreilles, retombent diable, de sa chasuble et font involontairement penser à la toison écolier mal peigné. Il n'a pas voulu commencer la messe arrivée

et depuis

quelques

instants

il attend

les

chefs

inculte

d'un

avant

notre

Français

qui

cer-


TONKINOISERIES

63

édifier ses chères ouailles. tainement vont Quand le bruit de nos remuées a cessé dans le silence général, il se retourne pas et des chaises lentement et montre sa bonne tête de cire vieillie, sa frimousse d'enfant drôlement impassible avec sa petite moustache pendante et sa barbiche aux Ses yeux, religieusement baissés, sont rapidement et poils clair-semés. furtivement dirigés vers nous. Son corps fluet semble raidi sous de somptueux ornements bizarrement exotiques, faits des étoffes légères du pays et des soieries du Tonkin aux couleurs ardentes avec des broderies dorées et sa ceinture ayant tout l'aspect et argentées, des franges frissonnantes, de celle d'un officier de marine. Il descend maintenant de l'autel en regardant décemment les bouts de ses pieds qu'il pose lentement sur chaque marche trop étroite. Puis il se tourne à nouveau et commence d'une voix traînante: «In nomine patris, et avec l'intonation filii, et spiritoui. ...» particulière que donnent les Espagnols à la langue latine, et avec une sorte de bredouillement escamoteur si cher à la grande masse des prêtres habitués et condamnés à relire tous les jours les mêmes oraisons, à répéter les mêmes phrases et à se Et pendant qu'il va, vient, monte, bercer des mêmes mots murmurés. Je descend, répétant les paroles d'église : « Dominons vobis coum ! .... où suis heureux d'avoir le milieu étrange je pénétré. regarde C'est d'abord l'autel avec ses nombreux cierges dont les flammes oscillantes dansent sur tous les assistants. On dirait un de ces reposoirs, aux draps blancs bien tendus piqués de feuillage, rapidement improvisés dans un coin de rue d'une petite ville de France, le jour de la Fête-Dieu. Là s'amoncèlent des vases remplis de fleurs, des papiers bariolés et dorés, des articles de bazar, mais surtout des lithographies, une nuée d'images souriantes derrière leurs grands cadres de bois enluminés. Cette profusion de tableaux s'étage dans le fond du choeur jusqu'au plafond bas de la petite chapelle. Partout des saints et des saintes qui nous fixent vaguement de leurs yeux doux et aimables et montrent la régularité agaçante de leurs traits. C'est le bon saint Joseph avec sa face débonnaire, saint Pierre avec les clefs du Paradis, saint Paul grave et dur drapé dans sa robe. Puis des petits Jésus diversement l'un rose et bouffi représentés: niché dans les bras de sa mère, l'autre gracieux et charmant sous ses cheveux méthodiquement bouclés, tient dans ses mains un petit agneau pas farouche du tout. Voici saint Jean-Baptiste inspiré dont la nudité se cache sous les blanches frisures d'une peau de mouton ; saint Ignace lui-même, O dérision ! les mains croisées sur sa poitrine dans une pose d'apôtre infiniment miséricordieux ! Enfin les Saintes superbes sous leurs bandeaux noirs, avec leurs nez droits et réguliers sortis du même moule et des yeux extatiquement levés vers le ciel : c'est sainte Thérèse, sainte Catherine, et la mater dolorosa sur la montagne, arrosant de ses larmes les genoux du grand

crucifié.

Dans un coin, trois tableaux

figurent

l'Enfer


SOUVENIRS

64

D'UN

OFFICIER

diables à longue queue cramponnés au bord d'un prédes grandes fourches gigotent cipice d'où bavent des flammes. Au bout les malheureux damnés médiocrement ravis, s'il faut en croire les grimaçantes contorsions de tout leur être ; puis le Purgatoire et enfin le Ciel où avec ses nombreux

divine avec sa belle barbe rayonne Dieu le père entouré d'une auréole blanche retombant à flots sur sa poitrine. Il est assis sur un trône magnide Saintes et de Bienfique, au milieu de sa cour de Saints, d'Archanges, se tandis que la Mère des élus heureux, perd à ses pieds dans une éternelle, cette grande félicité promise sur la terre aux justes et aux sages. C'est ce dernier et naïf chef-d'oeuvre qui doit certainement car cette adoration convenir le mieux à ces contemplatifs Asiatiques, admiration

n'exigera pas beaucoup d'efforts ; elle donnera au contraire la béatitude infinie, provoquera les somnolentes extases et aura le précieux avantage de remplacer là-haut l'opium absent. cette longue série, je remarque dans un angle Enfin, pour terminer le déluge tel qu'a pu le concevoir plus sombre une peinture représentant sans fin de la divinité

d'un pieux artiste indigène. Robida aurait crayonné une l'imagination de cet de l'histoire Sainte, charge épisode que certainement, pour notre il n'aurait trouvé de situations fantaisie, égayer pas plus étranges de naïveté et des antagonismes aussi fantastiques. Voilà le vénérable Noé avec sa vieille

sur l'avant

un rocher.

leurs

femme, Ils tendent

la reproduction être entendue.

doit

être

d'un gigantesque ponton adossé contre mains vers tous les êtres de la création dont

assurée

et leur bienveillante

invitation

semble

Ce sont

devant eux des cochons dodus, des oies à la et bête, des hippopotames grave superbes, des souris toutes blanches, des buffles paresseux, des cerfs gracieusement campés et des le ruissellement de leurs plumes. Sur la paons étalant orgeuilleusement

démarche

rive rongée

par l'écume et battue de tous les animaux

des flots, on ne distingue plus qu'un invariablement grouillement accouplés. Et le bon mes chères bêtes, .... le patriarche affairé semble dire: « Hâtons-nous, le danger presse !!....» sur un air connu. Les temps s'envole, semblent attristés de ce se laissent conduire éléphants déménagement, mais avec résignation l'une des belles filles de Noé les par qui pousse gentiment devant elle armée d'une simple petite gaule. Sem, Cham et Japhet, sans doute préposés au bureau des renseignements et à la distribution des se tiennent devant eux de la défilent des cabines, près passerelle. Et de jolis agneaux aux blanches frisures, des tigres subitement radoucis, rats énormes tout réjouis à l'idée d'un long séjour à fond de cale, des leurs ventres, crapauds avec de grands yeux ronds traînant lourdement — et même l'un d'eux, en des chiens, la queue en trompette, gavroche la en sa furtive sur l'un irrespectueux, patte l'air, projette pulvérisation — des pans de la jolie robe moirée de ce Enfin une nuée pauvre Sem ! d'oiseaux de toute espèce voltigeant dans l'air, viennent s'abattre sur les


TONKINOISERIES

65

cordages. Pour conduire tout ce monde là, l'ingénieux artiste a figuré trois congaïs Annamites dont le nez épaté, les cheveux collés sur le front se cachent sous de larges chapeaux aux énormes glands de soie retombant sur chaque épaule. Ce sont les trois femmes des fils de Noé qui chassent devant elles, en agitant les bras, tous les représentants de chaque espèce en cherdestinés à repeupler un monde nouveau. Et involontairement, autrefois entrevu il m'a semblé chant dans mes souvenirs, que j'avais avec les mêmes tons vagues quelque chose d'aussi simplement primitif, indécision la dans forme et la même naïveté de couleurs, avec la même des lignes ! Et qu'on me pardonne cette profanation, je me suis rapidement souvenu des fresques du Panthéon, des peintures de Puvis de Chavannes, ce grand devinateur des temps légendaires. Dans ce fouillis de fadaises mystiques, au milieu de cette profusion de figures mignardes, au centre de l'autel et au-dessus du tabernacle, rayonne une statuette de la Vierge, une toute mignonne poupée, veux-je dire, bizarrement accoutrée avec de petits rubans autour de la taille, une robe constellée d'étoiles, et une petite couronne qui se dissimule sous un Voile de gaze. Au milieu du silence à peine troublé par les montées et les descentes du missionnaire, je suis lentement détourné de ma contemplation par une plainte hésitante et douce comme un chant berceur. De tous les coins de la petite église les voix s'élèvent peu à peu plus vibrantes pour retomber dans des notes sourdes et traînantes qui semblent être données dans une seule expiration jusqu'à la limite possible d'un souffle prolongé. Ce sont les indigènes qui dans leur langue viennent d'entonner les hymnes relide gieux. Au même instant, à la même seconde, sans préparation avec un ensemble ils et néanmoins tombent insensisurprenant, rythme blement sur une note aiguë ou grave qu'ils tiennent fort longtemps au fond de leur gorge serrée et des lèvres fermées tout en lui donnant une sorte de tremblement pleurard ; puis les voix nasillardes se modulent dans quelques mots rapides et se fixent encore sur une même note qu'ils gardent jusqu'à ce que la respiration vienne à manquer. Les fidèles agenouillés sont là près de nous, accroupis sur leurs talons, pressés les uns contre les autres, dégageant de tous leurs corps une odeur rance et forte de choses vieillies. Les hommes à droite, les femmes à gauche. Et c'est de ce côté que notre camarade Hustein, au risque de perdre tout prestige, dirige complaisamment ses regards. Leurs longs cheveux noirs, largement dénoués, retombent sur les épaules en Tous les yeux restent fixés sur l'autel, signe de respect et d'humiliation. tandis que les mains jointes égrènent les points des chapelets aux boules de verre coloré. Lorsque sonne l'élévation, quand le petit prêtre dresse son calice au-dessus de sa tête, un étrange bruit de tonnerre crépite dans l'étroite chapelle causé par les coups de poings vigoureux et répétés dont


66

SOUVENIRS

D'UN

OFFICIER

ces malheureux

frappent leurs maigres poitrines qui résonnent comme de gros tam-tams assourdis ; puis le front baissé, ils exhalent de furieux gémissements, des cris de repentir et d'ardente contrition. Quelques pénivêtus de tents et de nombreuses blanc, symbole du deuil, pénitentes Ils reçoivent l'hostie s'avancent humbles et courbés pour la communion. et affecté, dans une sorte de ravissement bruyant chez ces à mobile, si géré grands enfants, l'esprit ports extatiques et dont l'âme égoïste et superficielle troublantes qui exaltent la pensée et enfantent les

mais surtout

bien exa-

peu enclins aux transest à l'abri des névroses fanatismes

horribles

et

sublimes

ou les folles abnégations. le prêtre à sa fin : « lle missa est ! », murmure qui sort bientôt par une petite porte latérale suivi de ses trois enfants de choeur dont les blanches robes, jaunies par le temps, comme imprégnées d'une couleur locale, contrastent avec le luxe apparent du maître. bien en règle avec le bon Jésus, roulent alors leurs Les Annamites La messe touche

des chignons, attachent leurs bandeaux hâtivement cheveux, improvisent baillent en étirant leurs bras, comme s'ils autour de la tête, largement étaient heureux de voir arriver la fin de la corvée, puis s'en vont par groupes pour se confondre et disparaître dans l'ombre du dehors. ami Lang dévêtu de ses somptueux ornements qui vient vers nous, tenant son bonnet carré d'une main, et de l'autre salue ; puis tout affairé et empressé il demande au commandant : « Si nous bien » Alors chacun de répondre: contents ? — Contenti, contenti, soumous ; balemous magnam gratiloudinim. — Si vous vouloir venir caï nhà moi, bibere liquorem ? — C'est-àdire : voulez-vous venir chez moi et accepter un petit verre ? Mais voilà

notre

O Lhomond,

la face ! car notre conversation se pourémaillée de timides solécismes et bien plus encore barbarismes. A nous toutes les langues du monde

c'est à se voiler

suit impitoyablement diamantée de superbes

le le Grec, l'Espagnol, ou mortes, le latin, l'Annamite, certains mots Allemands Français ! je crois même que par entraînement Le Volapùck, mais le voilà et Anglais ont fait leur malicieuse apparition. et correctement prononcé ! trouvé, irréprochablement Avant d'entrer dans la maison, près de la salle de je remarque entier,

vivantes

sous une galerie découverte, un réduit sombre avec un grillage Comme je suis très intrigué le mystérieux rayant un petit trou voyeur. père me dit en riant : — Peccala, peccata.... remissio ! — Ah très bien, je comprends, maison confesser. — Oui, oui, — Y en a moulli beaucoup de peccatores ? C'est-à-dire : (As-tu réception,

pécheurs ?) — Y en a titi,

titi !


TONKINOISERIES

67

Y en a ! cher commencement Ce qui veut dire quelques-uns. de introduction de inévitable toute et titi diminutif conversation, phrase, caressant ! Ces deux ou trois mots ont bien rendu service aux nouveaux venus qui tâtonnent, cherchent des tournures enfantines comme bégayées — « toi l'infinitif et irrésistiblement et emploient parlent petit nègre : D. — Combien capitaine donner moi, etc » vouloir faire congaï moi? R. ce ce bizarre les Annamites nous servent de Et c'est sabir, mélange que leur côté pour mieux se faire comprendre. Nous entrons dans une salle basse aux parois de torchis qu'éclairent deux ou trois bougies, tandis que dans le fond demi-obscur les serviteurs se tiennent debout les bras et les catéchistes, aux allures effiminées, A chaque ordre ils se raidissent puis s'en vont croisés sur la poitrine. : ia ! Sur les murs des images; toujours des Saints, tour à tour en criant des Saints, le Paradis, l'Enfer, des agneaux, des coeurs embrasés ! sur une table, quelques livres dont l'innocente simplicité pourrait faire les délices brave Le d'une vieille bigote. Lang nous fait passer du tabac, des bouteilles curaçao,

de vin

aux pompeuses étiquettes et un grand litre de pipperminth, de mercanti aventurier. boutique

quelque ses reflets verts ! il fallait

Espagnoles, des flacons de tous les vieux rebuts de Oh ! ce pipperminth avec

en boire à tout prix,

pour satisfaire ce malin-

tentionné

pater! Mais il est tard, et autant pour nous soustraire à un empoisonnement certain que pour aller jouir d'un repos bien mérité, nous serrons cordialement les mains de notre hôte, dont les ongles démesurément longs grincent sous notre étreinte. — Bonsoir pater, gralias ! — Bonsoir capitaine ! bonsoir tous ! vale ! Et nous remontons sur le sampan, alourdis par un impérieux besoin de dormir, comme engourdis par cette innocente orgie d'une nuit blanche contrairement aux habitudes régulières et simples de notre vie de tous les

Mais dans la profondeur jours. Tout le monde se tait sur l'embarcation; de la nuit les chiens aboient, et les êtres et les choses élèvent vers le ciel leurs plaintes et leurs murmures infinis. Hustein, ce détrousseur de vertus indigènes, semble préoccupé. Depuis plusieurs semaines il a répudié sa femme et voudrait bien la remplacer. — Eh bien, mon cher, avez-vous fait votre choix parmi les jaunes agenouillées de tout à l'heure ? lui dit le commandant en débarquant. Mais oui, mon commandant

! à demain votre bénédiction.


UNE EXÉCUTION


UNE

EXÉCUTION

le fleuve Rouge, où les nécessités du service m'ont envoyé, de enserré par la brousse et les roseaux, entouré le dans Tan-Quan poste les distractions sont rares. Combien je regrette de forêts impénétrables, dont maintenant ma jolie rivière Claire avec sa vallée riante et limpide, Sur

et les montagnes sont si heureusement ombragées d'arbres et nuances uniformément tendres douces, aux formes si exotiques gracieuses et si légères ! Aussi suis-je enchanté d'aller tous les quinze jours voir les camarades

les collines

aux

à Phu-Binh, où l'existence d'un d'un poste voisin situé dans l'intérieur, — aussi nombreux cailles, perdreaux, paons, poules que varié, gibier — peut satisfaire mes goûts cynégétiques. d'eau, coqs sauvages, Justement ce soir, tandis que je me repose sur le belvédère dominant la vallée, voici un tram (1), tout essoufflé par la montée du mamelon, de Phu-

une lettre du capitaine commandant la région qui m'apporte sans doute, pour une partie de nuit, Binh ; quelque invitation, du sanglier ou du cerf. Voyons :

à l'affût

" Nous avons beaucoup de malades, mon cher docteur, et nous comptons sur votre demain Si vous êtes curieux, vous assister à l'exécution matin. " aimable visite pourrez « d'un pirate dès votre arrivée. On chassera dans la soirée. « A vous bien cordialement, « Capitaine

Brr! chercher

Pimansec.

»

Certes, je suis curieux, mais pas assez cependant pour reavec avidité les émotions malsaines des spectacles sanguinaires.

Irai-je ? Mais, réflexion

faite, à quoi servirait ce long séjour dans un pays lointain, presque inconnu, si on ne savait faire taire les dégoûts et les de cet exil de deux longues années si on répugnances ? Que retirerait-on n'était fouetté par les terribles curiosités, par l'âpre désir de connaître les angoissantes émotions, et dans une étreinte anxieuse de notre âme de se sentir captivé pendant une seconde par la suprême souffrance d'un autre être, de trembler enfin dans cet affolement les inque soulèvent d'une autre civilisation ? Revoir dans un éblouissedignes monstruosités (1)

Tram,

indigène

chargé

de porter

les

courriers.


SOUVENIRS

les mêmes

ment

tortures

OFFICIER

ses plus belles à Paul Bonnetain et poursuivi des par les visions ? pas de huit heure, suivi d'une escorte

qui inspiraient comme lui obsédé

être pages, pouvoir éclaboussures sanglantes ! pourquoi, Le lendemain, dès la première tirailleurs, je pars cahoté sur mon contenir

D'UN

les frétillements

cheval noir dont j'ai peine à petit et rageurs. Et tandis qu'il trottine la route sous la voûte accidentée,

impatients à travers petit pas menu et impénétrables, épaisse des lianes immenses humides et glissants, les ravins montagneux, de son

le long des arroyos, dans je suis des yeux ma bonne

disparaît Dên qui, le museau au vent, affairée et bondissante, brusqueà la recherche de quelque ment dans les fourrés coq sauvage que le à la portée de mon fusil. hasard de son vol amènera peut-être Parfois, dans un joli

creux

de vallée, le long des clairières, je descends pour faire où les poules d'eau quelques pas et chasser sur le bord des rizières leurs plaintifs et monotones cachées interrompent gloussements. à Phu-Binh. On me raconte heures de marche, j'arrive Après quatre s'est emparé de plusieurs d'entre eux, un pirates : l'un qu'on une correschef de bande, paraît-il, gravement compromis par longue dans sa demeure et reconnu est trouvée condamné coupable, pondance les lois et les coutumes il aura la tête à mort. Suivant annamites,

bien

vite

dans quelques instants. les officiers je vais voir

tranchée Avec linhs.

(1)

Un

feu

le prisonnier au centre entre les

dans

le

casernement

des

deux longues rangées de le long des parois avec leur surcharge de mille à la vie du soldat Tonkinois l'attirail : indispensable, brûle

s'étendent

chalits

qui et de tout

objets des caisses rouges et dorées, des nattes roulées, des cài dio (2) primitifs des marmites bosselées avec des soucoupes et des petites en bambou, des fusils reluisants et coquets, des cartouassiettes veinées de bleu, chières

de toile,

des

couvertures

de fièvre pelotonnés grelottent tone et triste leurs gémissements On d'entre

me eux,

fait

remarquer des Annamites

rouges et scandent et leurs

dans

lesquelles dans un même plaintes

des tirailleurs

rythme : ôi cha ôi ! (3)

hommes autour du brasier. quatre entre les bras dont la tête émerge

mono-

Deux d'une

les mains tendues vers la nous regardent indifférents, cangue, vide et se laissant envahir la là physionomie douce froide, flamme, par les mains derrière le dos, chaleur qui se répand du foyer. Le troisième, ligoté à un pilier de bois se trouve à côté d'eux. — C'est me disent les officiers. celui-là, Nguyen-Xa-Sa, longue

(I)

Linb,

soldat.

(2) Cài dio, sorte de pipe, narghileh (3) Oi cha ôi ! exclamation

plaintive.

très simplifié,


TONKINOISERIES

ce misérable mollement affalé sur ses jambes, ayant Et je regarde l'incertitude de sa vie, car il aussi la cangue sur les épaules, abruti par doute encore, il espère et ses yeux lentement tournés vers nous ont la tristesse

lamentable

d'un

chien

qu'on va battre, et la mobilité hagarde veut cheveux fuir. Ses sont mal son attachés, qui Pas une plainte, un murmure ne sortent de ses pas

d'un fauve traqué cài khan (1) défait. lèvres décolorées. Ses paupières et gonflées sont lourdes jaune et crispée passent des reflets pâles de cierge qui saillantes. Il est là silencieux et désespéré. pommettes Et tandis

et sur font

sa face

luire

ses

le quatrième se lève tout près de moi. et obèse dont la barbe mal rasée reChinois, sale, déjà vieux, Sa maigre queue pousse sur sa figure flasque et joufflue d'hydropique. ses mal nattée pendille sur épaules. — C'est un un vagabond me dit le capitaine, diable, qui s'est pauvre et que nous avons surpris. Il ignore lui-même dans égaré sur sa route que

je l'observe,

C'est un

du Tonkin il peut bien être. On n'a pu obtenir de lui ni quel endroit une réponse ni un éclaircissement. Il ne semble pas fâché de sa nouvelle ne de et il vient situation, rien, s'inquiète chaque fois qu'il m'aperçoit vers moi la face réjouie et niaise pour me demander par signes et par être une cigarette. En somme c'est un un faible inoffensif, monosyllabes de la région. d'esprit perdu dans les montagnes — Inoffensif ce mon capitaine. et fou, croyez-vous, C'est peut-être de à a mieux faire en ce surtout si vous lui moment, qu'il témoignez quelque

intérêt.

En

tout

cas je

le crois

plus

dangereux,

beaucoup

plus

dangereux que l'autre. Et le Chinois, que je ne perds fatigué de la fixité de mon regard,

instants, pas de vue depuis quelques peu rassuré peut-être par la présence d'un chef étranger au poste, vient vers moi, désigne une brusquement en roulant vivement ses deux pouces contre l'index, cigarette puis se ses découvre convulsé un rire faussement idiot et niais penche par qui grosses dents blanches et acérées : Ha ! ha ! ha ! Cela veut dire ; « Donne-moi » une cigarette. crié Et ce, pendant que sur le commandement

hi ! hi ! hi ! d'une

voix

aiguë

et

enfantine par les gradés Annamites, de piquet se groupent les tirailleurs et s'alignent au milieu du poste dans un cliquetis et de de fourreaux baïonnettes entrechoquées. Les Européens, et sous-officiers, légionnaires réunis devant la porte, battant de la semelle, — car il fait presque froid — attendent

en

le passage du défilé causant, les mains dans les poches, eux aussi, à la cruelle dont ils ont entendu si exhibition

pour assister, souvent parler sans jamais l'avoir vue ailleurs illustrés de France. Sur la route, des Annamites (1) Çài Khàn,

bandeau roulé autour

que qui

de la tète et maintenant

dans

les

passent, les cheveux.

journaux se décou-


SOUVENIRS

72

vrent

en inclinant

et s'en vont Bientôt soulèvent

chapeaux sur le côté droit, puis et épeurés sans oser nous regarder.

deux hommes

le corps plié, la face atone malheureux se laisse traîner on fait une

ment

accusé,

le pas

pressent

du

le détachent, le condamné, Mais ses jambes fléchissent ; et et veule roulant au-dessus de la cangue, le entre les deux rangs de l'escorte. Devant le

s'approchent de marcher.

ordonnent

poste

OFFICIER

leurs

raides

et lui

D UN

halte de quelques minutes car il faut attendre le Quan a et avec tous ses reçu l'orde formel d'assister officiellement phu (1) qui à l'exécution. C'est n'est à l'abri de tout ce insignes qu'il pas soupçon, brave Quan phu et il ne vient certainement pas à la fête ! II est sourdeen

attendant

des preuves plus précises et plus graves, d'avoir à la bande Nguyen-Xa-Sa prêté son appui moral pour en retirer quelques tandis cette' duplicité matériels, avantages qu'avec particulière à sa race il endormait notre vigilance en caressant de ces laïs (2) de ses sourires pleins d'une hypocrite effusion la répétés et obséquieux, des officiers français. puissante autorité Mais là-bas, au bout de la route qui longe la rivière, se fait entendre et s'approche le bruit d'un petit tam-tam qu'on frappe de coups régulièrement annoncer le du mandarin. Il arrive espacés pour passage bientôt

d'une nombreuse suite de gens, les notables de accompagné d'une foule de serviteurs invariablement tout ce l'endroit, qui portent du maître. L'un qui est nécessaire à la vie et aux habitudes journalières avec ferveur contre sa la caisse noire laquée contepresse poitrine petite nant

du tabac, des noix d'arec divisées des feuilles de par tranches, et de la chaux; l'autre tient le narghileh de porcelaine avec son et mince un troisième balance la théière chaudement tenue long tuyau ; dans une petite boîte capitonnée; un quatrième, comme les licteurs de marche avec un faisceau de cadouilles sur ses Rome, épaules. Puis des bétel

de longues d'éventails, d'étendards, porteurs lances fantastiques montées sur des bambous. les officiers,

piques Et lui,

s'avance

rouillées descendu

ou

de

de son

sous son

vert palanquin par égard pour parapluie orné de bouffettes et de pompons, rayé d'arabesques rouges, blanches et tandis marche le de tous bleues, précédant que premier ce cortège, le bourreau dans son allure insouciante et vulgairement cynique dégagée. Alors, Nguyen-Xa-Sa comprend que tout est perdu et que rien ne le sauver et le convoi un tirailleur le pousse s'ébranle, ; pourra lorsque devant lui. Mais il s'arrête encore, se retourne vers nous brusquement et d'une

voix

faible

(1)

Quan

(2)

Laï,

phu, petit salutation.

(3)

Ong

Quan

et traînante, mandarin,

Ion, traduction

chef

il

murmure

administratif

: Monsieur

le chef,

: Ong d'une

très

Quan

subdivision

grand.

Ion,

(3)

de province.

Ong


TONKINOISERIES

73

un appel à notre pitié, une plainte éloquente, une exhale ! Rien ne rappelle la fierté guerrière et la prière suprême qu'il noble bravade du chef intrépide et dédaigneux de la vie. Tout est miséde ce malingreux ! Pas un cri de haine, rable, vil, étriqué dans l'attitude Quand

Ion ! C'est

pas même une insulte sortie de cette bouche contractée par l'angoisse. C'est l'abrutissante désespérance de tout ! lamentables à peine soupirées, je ne Et en écoutant ces supplications de sourire en rappelant dans ma pensée tous les récits puis m'empêcher l'impassibilité qui exaltent le sang-froid, durant les derniers Annamites suppliciés

et la résignation superbe des moments de leur vie. Je ne

de pareils spectacles pour bien me convaincre de pas à revoir de tout ce que j'ai pu lire à ce sujet. C'est assez d'une fois; l'inexactitude et certes le condamné qui passe là devant moi n'est pas brillant. Il s'en tiens

de tous ses membres, répétant toujours la va chétif et petit, tremblant comme dans un rêve troublé, dans un de ces cauchemars même phrase où il semble que tout va s'écrouler dans un éternel anéantissement. Il marche entre les pointes des baïonnettes scintillantes, à côté de ses deux complices, attachés eux aussi et conduits sur le lieu du supplice pour qu'ils puissent assister à la mort de leur maître. On les forcera plus

terribles

tard à compléter châtiment.

les révélations

et les aveux par crainte

d'un

Au moment où la tête du cortège débouche sur la place du se trouvent réunis dans un grand cercle tous les Annamites de hommes, femmes, enfants, — car c'est jour de marché, — murmure s'élève comme un long soupir de joie, un cri final

semblable village où la région, un grand d'énerve-

ment et d'impatience pareil à celui qui sort de toutes les poitrines au lever d'un rideau trop longtemps retardé. Oui, ces milliers de faces jaunes ont la curiosité cruelle et débordante ! C'est si agréable, si captivant de voir les flots de sang bouillonner et maculer la terre sèche par leurs flaques — et une miroitantes. C'est rouges réjouissance que ce spectacle promis et on a failli les faire attendre Les causeries

et gaies ; les insultes basses et bruyantes font rire sont qui échangés dans cette foule qui maintenant agenouillé au milieu d'un carré légè-

deviennent

lâches, les mots drôles crache sur ce misérable

rement exhaussé, ayant devant lui et son infamie. Aux quatre coins,

l'écriteau

qui des tirailleurs

montent

la garde. Le bourreau s'approche causant avec les spectateurs. Il enfonce un

y attache

ensuite

les mains

du condamné

porte

sa condamnation

placés l'arme souriant et familier

au pied tout en

court piquet dans la terre, désormais débarrassé de sa

sa nuque, il défait ses longs cheveux, les tresse, cangue, puis découvrant les relève et les noue au sommet de la tête. Sur le cou tendu du patient, il trace de son doigt glissé dans sa bouche et teinté du jus de sa chique de Oh ! l'affreuse sensation que le sale effleurement bétel, une raie rouge....


SOUVENIRS

74

D UN

OFFICIER

de cette main qui va bientôt frapper! Nguyen-Xa-Sa, inerte et inconscient, ne résiste plus, et tandis qu'on le tourmente ainsi, tournant encore vers nous, pour la dernière fois, son oeil perdu et vague, son visage pâle et bistré par les affres de la mort, il à la forcé de regarder longuement le Quan phu et d'une voix lente qui supplie toujours il demande: « Grâce ! mais faiblement. Grâce ! » Il parle longtemps, J'observe le mandarin qui rougit sous son parapluie subitement incliné par son ordre pour cacher son embarras. — le malheureux, tu me Ong quan Ion ! ong quan Ion ! murmure laisses mourir ! tu as oublié ! Et cependant je t'avais autrefois donné un superbe cheval et de nombreuses barres d'argent. — Assez, il n'est plus temps ! Un bandeau noir est placé devant ses yeux. Il laisse tomber sa tête, ses lèvres s'agitent rapides et frémissantes, son corps ploie et se penche en avant; il ne vit déjà plus. Le bourreau, sans trop se hâter, ramasse son grand sabre et saisissant la poignée entre ses deux mains serrées, les jambes maintenant, écartées, comme contracté dans un grand effort ! Un temps d'arrêt !.... il va frapper C'est affreux! C'est affreux ! vais-je regarder? Comme mon l'élève

au-dessus de

sa tête.

Le

voilà

debout

coeur bat ! ma gorge se serre, je Je dois être horriblement pâle..., sens mes jambes trembler. Je voudrais fuir, car la peur m'envahit et soulève tous mes dégoûts d'occidental affiné. Le capitaine tout près de moi tourne le dos Allons s'appuie, 'prêt à défaillir, et le sous-lieutenant suis veux et dois mes vite tout voir Là, je Je veux, je je prêt, yeux Ah! la lame largement dilatés, et je regarde, oui je regarde le roule et s'affaisse. Mais la tête tient Un tombe.... bruit sourd, corps toujours, on n'aperçoit qu'une forte entaille ; le coup a été mal dirigé. Et le bourreau n'est pas lapidé, et hué par cette foule ! Non certes, il rit et s'excuse, et chose inénarrable, qui dépasse toute conception, il parle au sont

supplicié. — T'ai-je fait mal, dit-il ? Puis le prenant par les cheveux, il le soulève au-dessus du sol et de sa main droite il coupe et scie maladroitement les chairs pantelantes qui se déchirent.

Eclaboussé par le sang qui jaillit, il taille patiemment, morceau par morceau, les muscles d'abord, les vaisseaux et la trachée ensuite. Mais ses efforts sont inutiles, la tête tient encore, les vertèbres résistent. Alors laissant retomber le cadavre, il frappe sur la nuque, il hache au hasard. Mais les coups portent mal sur ce singulier billot sans résistance fait de terre grasse et rouge. Tout à coup, pendant que je regarde éperdu, les poings crispés comme un fou

en délire

cette boucherie

un long rire s'élève humaine, parti de tous les points du marché, un rire férocement cruel qui salue cette longue et monstrueuse agonie. La tête est séparée maintenant, elle


TONKINOISERIES

75

est là horriblement reau qui la montre

bouffie et blafarde entre les mains du bourmutilée, à la foule. Il la lance dans l'air où elle tournoie pour retomber sourdement en roulant au milieu d'un grand près du corps, mille murmure Et lui, toujours et joyeux, joies repues.... plaisant de sa lame dans une essuie sanglante large feuille de bananier. Pas une colère, seulement un murmure de haine et de révolte, pas et et pas même une larme amie, pas même la charitable qui sait peut-être, silencieuse regret sérables

offrande

chez

tous

d'un

ces mi-

assemblés!

Non, que des rires et des insultes tombant sur cet rien

homme

de leur

de leur

ni

chant, plus qui voir

race

et mé-

pays, plus ni plus voleur, ni fourbe que tous ceux

sont

venus

sa tête

seul crime laissé

pour Son

tomber. c'est

surprendre.

chance,

pauvre

de s'être Pas de diable

!

Et à cette minute, je les ai trouvés vils et lâches, ces avortons jaunes, incad'un

pables d'une

révolte

héroïsme, et sublime

grande.

à

quel de

et

J'ai compris de bassesse degré

servile

indifférence

avaient

progressivement ce peuple, pources tous tant intelligent, cette succession d'oppresseurs conduit

La tête est séparée maintenant mandarins

voleurs

et concessionnaires, et et les chefs de de Hué, les grands pirates chinois, depuis les souverains bande pour venir jusqu'à la domination Sur cette terre grasse française. de nouveaux maîtres pour la pressurer, et toujours aussi despotes, depuis des siècles ; les derniers venus les anciens. Pour ces et injustes misérables, indigènes que

du Tonkin, toujours l'un chassant l'autre

aussi pillards sans cesse dépouillés, sibilité

de réaliser

de vivre, l'imposplus que l'incertitude et la fictive posde la propriété une fortune, l'instabilité enfouis au fond de trésors éphémères soigneusement ne subsiste

session de quelques cachettes mystérieuses est facile

à prévoir

et dissimulées

: une déchéance

à toutes absolue,

les convoitises. un

continuel

Le résultat

renoncement

à


SOUVENIRS

D'UN

un oubli des droits indépendance, de la vie noble stupide et l'ignorance

toute c'est

d'une

la fin

Eux qui ne ies malheureux, teurs que pour

et la décrépitude chez cette race.

sur

solidarité

devant

morale

reste,

devenue

comme

la générosité, pour les faibles, la pitié poulenvers les bienfaila reconnaissance et le dévouement

connaissent les avoir

les tablettes

maximes

la résignation les plus élémentaires, il n'en est plus, et grande. D'idéal

âme

nature

une seconde

OFFICIER

l'ennemi

seulement

tracés

en pompeuses mais vaincs comment avoir la pourraient-ils

de pagodes, commun et surtout

la fierté

patriotique tête tombée.

?

pensées que me suggère cette de respirer bien vite. J'ai besoin de marcher, Mais partons, partons à la face menteuse l'air froid du matin, je ne veux pas voir ce mandarin de ses mains jointes et et souriante qui s'avance vers moi pour me saluer tendues. Je suis fatigué, brisé par ces émotions. Je sens un grand vide se et continue, faire en moi. Là, sur ma nuque, je sens une douleur lancinante Et voilà

un

les tristes

agacement allait tomber.

effroyable

et je porte

ma main

sur ma tête comme

si elle

il me semble sentir le froid d'une lame La nuit, dans un rêve enfiévré, vers moi contre mon cou, tandis que je vois venir brusquement grincer la barbe mal rasée sale dont obèse et le vieux Chinois repousse sur sa Il désigne ma cigarette qui fume en roulant figure flasque et joufflue vivement ses deux pouces contre l'index, puis se penche convulsé par un découvre ses grosses dents blanches et niais idiot et rire faussement qui acérées : Ha ! ha!

ha!....

hi ! hi ! lai ! —


IDテ右S DE TY-BA


DE

IDÉES

tu t'étonnes Ty-Ba, feuilles où je note mes corps aux reflets d'ambre

TY-BA

si longtemps penché sur ces où de les souvenirs, j'essaie graver lignes de ton et les mystères de tes pensées. Comme un chat parfois

de me

voir

délicatement au coin d'une table, dans une attipelotonné qui ronronne et inquiétant fixité de ses tude de sphynx impénétrable par l'énigmatique tu suis avec la marche de ces de curiosité, pendant longues heures, yeux, étranges que ma plume souvent hésitante lignes noires, de ces caractères trace sur le papier. Ne m'as-tu pas dit l'autre

jour

dans ton délicieux

jargon : « Ong quan chose résident civil ? »

même haï (1) y en a faire beaucoup papier, tu es en admiration devant mon savoir et qu'en me C'est-à-dire que écrire ou travailler tu ne sais trouver de compliment voyant griffonner, à un fonctionnaire plus flatteur que celui de me comparer tu m'encourageais Pour m'hurailier encore davantage, » « Ça, beaucoup bien, Mésié Léra deviendra résident.

administratif. en ajoutant

:

Ah ! je me suis fâché. Je devais être bien drôle à vouloir te faire une chose inouïe, inconcevable fille de races toi, comprendre pour immobilisées. Dans ta vieille Asie, les mandarins militaires sont des forts de la halle, des brutes rompus à tous les exercices confinées dans les derniers de la hiérarchie échelons

du corps qui restent sociale et dans les

infimes

monter plus haut. Chez toi, degrés du grade sans jamais pouvoir on les de ta méprise, car seuls tes grands chefs civils, les administrateurs les finances sont des mandarins de la et des province, intellectuels, justice de vrais lettrés connaissent les mille avec les caractères, qui jonglent subtilités ties d'une Naïvement,

des maximes

et ont pénétré les arcanes et les argulégendaires, morale et d'une philosophie plus vieilles que le monde. devait en ainsi chez ces tu as être par analogie, pensé qu'il

sans doute, de nos malicieux sauvages d'Occident. Quelques-uns, mandarins lettrés que tu admires, laissé subsister le ont complaisamment heureux la fausse légende pour diminuer de faire accepter malentendu, (1) Ong quan baï, deux galons.

traduction

:

Monsieur

le chef

deux,

c'est-à-dire

le chef

qui

porte


78

SOUVENIRS

D'UN

OFFICIER

de sabres,

leurs

ces beaux traineurs compatriotes, sables pourtant dans l'oeuvre civilisatrice. Tu

crois

peut-être, de sincères et

comme vivre

dans la concorde

Nous

passons nous dénigrer, notre activité

Ty-Ba, que enthousiastes et l'union

sommes

inséparables temps à

au contraire

notre

nous

nos forces

usons

nous

défenseurs

auxiliaires venus

d'une

indispen-

dans ton pays cause pour

même

du succès.

Détrompe-toi.

et

en discussions

sottes controverses de

stériles, en et en puériles rivalité; Nous sommes les frères

préséances. ennemis en présence

de ces mandarins

an-

et fourbes, qui compnamites, gouailleurs nos tent nos maladresses, exploitent et dont les bridés petits yeux jalousies sourient

malicieusement

lorsqu'on

raconte,

la résident, par exemple, qu'un jeune subalterne de la maveille fonctionnaire s'est

rine, ayant

neur, d'arrivée bien

vieux général, plaint qu'un tout un passé de gloire et d'honn'est pas venu lui faire sa visite

avec assez d'empressement, ou de rares officiers quand ils voient

français çaises ques,

franpasser à côté de femmes à leurs cassans porter la main de ainsi tout sentiment oubliant et

respect les haines qu'enfin

de

Mandarin

de la justice

par aveuglés de sectaires, ridicules des légendes par d'un esprit élevé, sont de la famille d'un

galanterie,

stupides, ces femmes,

savant, d'un ardent patriote, Paul Bert. Oh ! petite Ty-Ba, j'ai été très vexé et surtout comiquement de ne connaître dans mon impuissance à vouloir te convaincre,

parce illustre

désolé, que les

cent pauvres mots de ta langue. Je te montrais alors mes chers livres, si souvent feuilletés ; car je suis, nous sommes des lettrés, ô Ty-Ba, et dans les pays d'Occident où tu n'es jamais allée, rien n'est plus noble et plus des armes. Cesse donc de mépriser ces mandarins grand que la carrière pays, car c'est le rêve orgueilleux les mamans de voir nos rangs s'entr'ouvrir toutes place à leurs fils ! militaires

de mon

et la suprême joie de pour faire une petite


UNE ÉTAPE DANS LA FORÊT


UNE

ÉTAPE

Après six jours de montée brissent les eaux tourmentées

DANS à travers

LA

FORÊT

les roches

fantastiques qui assomet bouillonnantes de la rivière Noire, je suis arrivé à Lang-Yut. la vaille les J'ai quitté jonques du convoi et je vais continuer ma route à travers la forêt dans l'intérieur des provinces Muongs... heures du matin. Il fait encore nuit et je suis réveillé par un Quatre de caisses remuées, de coupes-coupes sur les bambous, frappant par les appels répétés et impatients du sous-lieutenant chargé d'escorter le convoi. mes houzeaux pour Je me lève bien vite et j'attache rapidement bruit

me débarbouiller sous un voile

ensuite de brume.

au bord Tandis

de la rivière

Noire

qui roule ses eaux que le premier boy plie mes nattes et la cheval qui vient de passer la nuit à la

l'autre selle mon moustiquaire, belle étoile sous un immense banyan. Les coolies sont accroupis deux à deux devant

leurs lourdes charges : de vin, des barils de lard, des sacs ventrus, des cantines et de nombreuses caisses pour mon nouveau poste. Leurs têtes émergeant entre les genoux, ils attendent la distribution du riz qu'ils mettent ensuite des tonneaux

dans des poches libres en forme de gros boudins roulés avec le sel soigneusement plié dans de larges feuilles diables ! et de quel navrant cortège je vais être entouré

autour vertes.

du corps Pauvres

! Je suis pris de misérables sous leur eux car ils sont vraiment , pitié pour loques sales et déchirées par tous les pans, laissant entrevoir des formes squelettiques, des jambes maigres et sèches avec des tibias à lames tranchantes, des cerclées comme des cages grillées, des des poitrines épaules anguleuses, ventres plats et creux de faméliques vidés par des fièvres ardentes qui Leurs visages sont terreux consument et les dyssenteries qui dessèchent. les yeux caves, aux reflets de vieil ivoire jauni, regardent de vermine. Ils et les cheveux mal noués indifférents, geignent, grisonnent en montrant au sous-lieutenant des exhalant des plaintes ininterrompues, et vieillots,

maculés par toutes les souillures plaies hideuses et noires et des vêtements du corps. Il se de mauvais dégage de ces parias une odeur nauséabonde Ils ont passé la nuit couchés sur malades salis par toutes les pourritures. leurs ordures, vivant entassés dans un réduit humide et noir. Et pourtant


SOUVENIRS

80

D'UN

OFFICIER

et ploieront sous la journée; leurs os craqueront arriver à tout prix. Chaque jour et surtout les pesants fardeaux qui doivent de nouvelles évasions. Et certes, qui on nuit, compte après chaque ? Brusquement et contre leur gré, ils sont transs'en étonner pourrait toute

marcher

ils vont

et difficile un pays dans montagneux plantés du Delta, de leurs monotones et vertes rizières

qui

diffère

de

leurs

villages populeux de monter dans des régions

et

forcés, pour nous servir, que terribles considère comme mortelles et : de la plaine indigène n'a fait ses couches au-dessus du barrage « Jamais une femme tonkinoise

riches.

sont

Ils

tout

un proverbe du pays, et cet exil, cette nostalgie à certaines privations cette terreur matérielles, s'ajouter d'une eau malsaine en décimant leur cette crainte forêts,

! » (i) venant

de Cho-'Bo

peut-être, des grandes en nombre, rendent

dit

éparpillant

cadavres

leurs

dans

très

notre

tous

les

coins

parcourus, inertes Aussi, attendent-ils, favorable pour disparaître

occupation impopulaire. le moment la bonne et résignés, occasion, de l'instant où dans la brousse. Ils profiteront le dos, s'écartera de quelques pas ; ils guetteront

le factionnaire la minute

tournera

de défaillance

dans un demi-sommeil où le soldat par les fatigues du jour s'oublie et indifférent et s'endort debout, seulement appuyé sur son fusil, inattentif à tous lesbruits. brisé

n'est-ce sale corvée, pas ? me dit le sous-lieutenant. ces échalas n'en peuvent plus, et bien sais Comme vous, je que maigres mais je et rageur, furieux souvent, je crie, je violente, je fais cadouiller, aussi que c'est lâche et qu'il devrait être fait autrement. Mais comprends C'est

une

de vivres les camarades là-bas et les les hommes, manquent voilà, les Muongs-Chau meurent de faim : il faut arriver habitants eux-mêmes, eux tombe et s'affale sous la ! Aussi quand l'un d'entre quand même à toutes mes se lamentant dans une indifférent et reste menaces, charge mauvais et ma colère me plainte : Chét, Chét oï ! (2) je redeviens de justice et de commisération. tout sentiment fait oublier Après ça, n'allez pas croire que je sois une brute. Dure nécessité ! Et les plus doux, encourues. les plus humains en feraient autant en face des responsabilités même

nom

Ah,

d'un

Le convoi

chien

! Qu'on

s'ébranle

me renvoie

bien

vite

Le commandant

lentement.

dans ma compagnie ! du poste me souhaite

derrière les mon cheval par la bride, je marche voyage. navrée et maussade, suivi du boy et de ma pauvre petite Ty-Ba, coolies, dans cet enfer. car elle ne croyait pas tomber un

bon

Tirant

A Man-Chau chinois, beaucoup y en a beaucoup moi contente. et nioc lam chét tah faire sau pas

(1) (2)

Cho-Bo, Chét,

barrage

chét oï,

sur

traduction

la rivière

Noire.

: Je suis

mort

!

pirates

! y en a linb


81

TONKINOISERIES

: les pirates sont nombreux à Man-Chau, l'eau y est plus et de soldats meurent. malsaine, beaucoup Voilà ses lamentations depuis quatre ou cinq jours, quand elle a vu de en et boisée. plus plus dans la zône montagneuse qu'on s'enfonçait mais aussi comme il est joli à Quel affreux chemin pour un piéton, C'est-à-dire

! C'est

voir

d'abord

tout

le long

d'un

un sentier

arroyo,

détrempé

par

les

grosses gouttes qui des branches tombent Une épaisses et mouillées. pluie fine et pénétrante, le crachin, descend impalpable tandis

dans

l'air

terne.

Il faud

humide, que le jour se lève et sous un ciel brumeux descendre, le le derrière

sur

glisser

de la terre, glaise, long aux racines, s'accrocher attendre qu'u n coolie tombé,

à

moitié

écrasé

ou sous sous sa charge une lourde caisse, soit relevé

comme

les

tirailleurs, pendant le sous-lieutenant,

que

à regret

hurle désespéré, Mon un damné.

par

comme cheval

me suit, toujours prudent : il dans ses mouvements Au pied d'un grand arbre...

tâtonne,

deux cadavres

pose

puis l'autre, et roule saute lourdement cou, flaire un nouvel obstacle, en me heurtant Il faut violemment de ses reins tendus. passer le torrent de dix minutes lement droit

chasser immobiles lianes.

sur

escarpée devant lui

zigzags. chauffer

l'autre

et

L'ascension les

de l'eau

avec

cîmes

l'humidité au milieu

raide, sans être est des

ventre, sur grimper

jusqu'au

rive, suivre

son

adouci

dans

et

mince sa

longue pénible, arbres et sans qu'un

de

l'air attiédi, de l'enlacement

Il faut encore, encore un deuxième, enfin le dernier

nous

puis une

un

sabot, son allonge quelquefois maintenant

après

une

montagne

pause bruta-

va tout qui pente par de capricieux le soleil inattendu vient chemin

souffle

marchons

de cette forêt

de sous

brise

vienne

les

feuilles

et sous des festons

de

un premier atteindre monter, plateau, puis où il semble que tout est fini, où la vue se


82

SOUVENIRS

sur

repose lointain

La

les plus proches dans le bleu indécis du perdues montagnes des maisons dans l'heureux solitaires où les Muongs vivent du monde.

route un

lonne

OFFICIER

avec

isolement dans

D'UN

devient

accessible

pendant un épais rideau

derrière

ravin,

ses eaux contre

instants. Tout quelques de branches, une cascade

près, bouil-

les rochers

escalier. étages en immense forte odeur de par Brusquement, je suffoqué pourriture et les narines avancée. Je m'arrête, bouchées, je cherche autour de moi. de longues tiges, au pied d'un grand arbre, sur des Là, dans un écartement feuilles dans une altitude de calmeséchées, deux cadavres sont étendus pulvérisant

suis

une

et les mains sont décharnés, affreusement repos : les doigts démesurément Sur le crâne encore quelques lambeaux crochus.

longs et de peau,

avec

des plaques de cheveux; la face est rongée et polie, les pommettes et les orbites creuses et profondes semblent deux taches sombres tandis que les dents noires et laquées grimacent un rire l'infini, regardant

luisent

atroce

sous un nez échancré.

reste encore

nouée

autour

Une

ceinture

de toile, une sorte et couvre à demi la nudité

des reins

de pagne, du ventre

la peau verte et bleue moulant le bassin adhère aux côtes nettement au ventre bleu d'or, bourdoncerclées. Dans l'air, de grosses mouches nent, et des papillons blancs, rouges, noirs, piqués et rayés de nuances infinies et dansent sur ces chairs sordides et empoisonnées. Ce voltigent roulés par la fièvre et l'anémie, sont les restes de coolies qui, brisés par dont

de Man-Chau la fatigue, sans doute et n'en pouvant plus, se échappés de ces arbres attendant la mort sont étendus vers la fin du jour auprès dans une inconsciente Peut-être aussi ces deux misérables résignation. voulu

ont-ils

s'entre-tuer

blanches

pièces

silence

grand craquer

lentement de la

les branches bien

Je m'éloigne de tous côtés et me

forêt sèches vite

se dépouiller et se voler les quelques Oh ! mourir seul, la nuit dans le gagnées. affamés et font tandis que les fauves rôdent pour

sous leurs pour

fuir

pas ! l'écoeurante

encore.

émanation

qui m'envahit la route continue

Heureusement, deux heures que nous remontons pendant au milieu d'une eau claire et verte qui lèche continuellement nos pieds et rapide et glisse fuyante tout le long des rochers polis par sa chute nos lèvres sèches incessante. Comment résister à la tentation de mouiller dans un ravin

dans

couvert

poursuit et frais

sur un sable d'or ? Il fait si chaud — limpide qui filtre aller ! car nous nous laissons grands enfants nous sommes

le courant

et aussi quels dans les trous

ventre les plus profonds, délicieusement rafraîchis jusqu'au et si caressante. Hélas ! la pesanteur de tout à l'heure par l'eau si jolie revient obsédante, se dégageant de fourrés obscurs parfois qui cachent

aussi quelque nouvelle est onze heures. Il où se trouvent

humaine délaissée. charogne Nous arrivons dans une grande clairière, Dong-Ban, abris avec quelques d'épais branrapidement improvisés


TONKINOISERIES

de bananiers. Pour nous une bicoque larges feuilles où quelques jours plus tard un général bien faite de chaume, héxagonale de Man-Chau a passé la nuit, va nous la colonne commandant connu se dispersent à la servir de refuge. Tandis que les coolies et les tirailleurs et

chages

des

du bois

recherche faire

l'eau prendre le lieutenant et

le riz,

bouillir

pour conserves

et des oeufs durs.

civets

parfois fermentes, encore des romatours ou

nauséabonds

dans

leurs

moi

ouvrons

petites marmites les boîtes de

de nos repas : des pâtés froids des cristaux de charbon, des

la série habituelle pour reprendre douteuses enchassées comme

truffes

aux

sec et vont

Pour

dessert de petits biscuits, dans des petites boîtes en avec leur marque Saint-James

contenus

confitures fer blanc, et enfin de délicieuses un aux allures de vieux castel. bien connue : portail au bruit des grincements de mille nattes déroulées,

Fuis

couchés

sur les

ailés, nous insectes brûlées par le soleil. notre marche dans un sentier ombreux

sous les pailloites nous assoupissons A deux heures, nous reprenons le long des rochers qui déroule ses sinuosités un

nouveau

accablante déployant leurs taches

versant

oscillent de jolis

celui

Son-Ma.

et le paysage commence limitée dans une plaine

et descend

Bientôt

à s'éclaircir

par un de verdure

et douces

uniformes

aux Gai nhàs grises les cactus énormes minces

de

à deux

suspendues et gros, les aloës

la

maintenant

chaleur

vers

est

moins

: ça et là quelques rizières cirque de hautes montagnes tendre,

mètres

du sol

des villages et

Muongs

dissimulées

par les épaisses et rigides, dont les longues tiges aux verts panaches aréquiers épanouis sous le vent. La route n'est plus rocailleuse et se coupe parfois dont l'eau ne me tente plus. Encore un petit pont à ruisseaux aux feuilles

un léger coude du chemin à dépasser, et là-bas, tout au fond de traverser, les blanches spirales de fumée montent et s'éciasent par l'étroite plaine, d'un groupe de paillottes. traînées dans l'air pesant au-dessus longues Au

centre

les trois

d'un

en bonnet de police, par de petites toitures au sommet d'un tandis que bambou, gracieuses se meuvent nous regarder de là des silhouettes et semblent carré

couleurs

tout près dans l'attente.

formé

flottent

C'est

le camp

A ce spectacle, depuis un long murmure s'élève. des battements qui

s'en

allaient

de mains

de Man-Chau la tête du convoi

Encore éclatent

une dernière dans

tous

jusqu'aux

derniers

traînards,

pause. Et des cris de joie, les groupes. Pauvres gens,

les membres et triste, le visage morne ! pauvres diables que la fatigue faisait buter tout le à tout le transformés ! Ils sourient les voilà maintenant

tout

à l'heure

et chancelants

rompus long du chemin, monde, et leurs yeux s'éclairent sommeil réparateur pour toutes

car là-bas c'est le repos, d'espoir, les souffrances endurées !

le bon


PAYSAGE


PAYSAGE Il est certainement vellement

très

C'est

occupé.

beau

ce coin

un fouillis

tout nouperdu de Man-Chau de gracieux détails dans un grandiose

décor. Les rizières

incultes

raient

la plaine

de leurs

tertres

carrés comme

des

énor-

dalles

mes. Les petits arroyos zigzaguent sous les bambous et courent

les uns

sur

les

au-

tres, et tout au fond de la vallée

insen-

siblement trécie

rédans

une perspecloin-

tive

taine, des villages de féerie. Les maisemsons, blables à des

Les maisons, semblables à des chalets abandonnés, se cachent sous les arbres

chalets abandonnés, s'élèvent nant tache

se cachent dans

un

éternellement grise

sur

sous

les arbres ; et les hautes montagnes boisées cercle comme des murs infranchissables bor-

grand l'horizon

la verdure

bleu.

font une Seuls, les toits de paille des silhouettes et par intervalles

sombre, avec leurs gardiens, des gamins visqueux juchés des femmes Muongs de lourds portant coquettement

des buffles

mouvantes, sur leurs croupes,

sur les épaules voûtées paniers retenus de la tête, et nos petits chevaux libres

par des liens passés au-dessus et gais galopant furieusement


86

SOUVENIRS D'UN

OFFICIER

sur la plaine limitée. Plus haut, sur les versants sur l'herbe, passent de grands boisés et rayés blocs cabanes se rocailleux, quelques des comme dans l'immense forêt. Ce sont points imperceptibles perdent leurs biens, et les derniers refuges où les Muongs cachent leurs récoltes, leurs

surtout

enfants

et les femmes

si convoitées

des bandes

chinoises.

l'ennui me chasse du camp triste souvent et pauvre avec ses à ses toits de ses troncs d'arbres chaume, caï nhàs peine commencées, le sol fraîchement déracinés et coupés qui envahissent remué. Je fuis la et cruelle cohue de cette longue installation, première pour nos malheuBien

reux

Légionnaires

braves

sous le soleil énervant et lourd. qui se traînent de courage et d'admirable ! quelle vie de sacrifice,

garçons est la leur!

Ah, les renon-

pas en reconnaissance, exposés des pirates, on les utilise pour couper, scier, aux balles et aux surprises durant de longues et la sueur perle sur leurs faces journées, piocher creuses et jaunies. Les longues fièvres qui vont les abattre s'élèvent parmi cement

les touffes

vertes

ils ne marchent

Quand

de ce sol vierge. près de là, le fusil

sur l'épaule, errer dans les grands cimeIci encore un étonnement révélé qui pénètre l'âme d'une tières Muongs. Pas un un mélancolie. souffle, bruit, pas même une légère pas tranquille brise ne fait frémir les branches immobiles. Rien. C'est le silence qui Je vais tout

plane tueux

au-dessus

ensevelis.

des morts

me couvrent

qui des colonnes

de leur

L'air

semble figé sous ces arbres majeset se dressent d'une seule envolée

ombre

et noires se perdant là-haut sous la voûte à et s'épanouissant des chapiteaux démesurés. On dirait le vaste pareilles d'un caché et on voudrait entendre péristyle temple quelque musique dans le lointain confusément et tomber sacrée sourdre impénétrable — Et j'écoute, comme une douce caresse sur ces choses endormies. aux résonnances lentes et réaliser mon Comme rêve, un gong pour comme

immenses

espacées épand ses vibrations Sans doute quelque Muong mort ! Oh

oui,

ces arbres

lointaines rend-il

sont

de si imposants. Il tombe fait un silence effrayant

beaux

s'exalte que leur grandeur de et par l'atmosphère ombrages ce champ de repos. ment

autour

de moi

cloche

perdue dans les bois. devoirs à quelque cher

tels que jamais je n'en ai vu de leurs feuillages un recueillement profond, de tout un monde disparu. Il des mystères

semble

Tout

de

ses derniers

les anciennes

des

! Ils sont

par le caractère sacré de leurs et de calme qu'ils font planer sur

encore paix

au sol déprimé, sont netteenfoncées verticalement dans la

tombes,

pierres plates à de petits cromlechs. Les plus nombreuses, pareilles qui surgissent à un mètre du sol par des miniatures de maisons. récentes sont recouvertes par

indiquées

terre

Sur le tertre dans l'intérieur

du

charbon de la frêle

et sur répandu, des demeure, parents est

le plancher de bambou, de sollicitude ont pleins


T0NKIN0ISERIES

87

eu le soin de placer quelques grains de riz, du bétel et du tabac dans des paniers tressés. Le défunt n'aura pas à souffrir des nécessités matérielles dans sa nouvelle vie errante d'âme dont la destinée reste indécise et vague et bornés que ne traverse nul pour la pensée de ces cerveaux primitifs souci des choses inconnues et qui, à défaut des grandes religions déterminées, acceptent la lie des superstitions les plus abrutissantes.


TY-BA

ET LE TIGRE


TY-BA

Ty-Ba,

tu m'as souvent

superstitions car elle me

ET

LE

TIGRE

donné

des vieilles légendes et des l'explication du pays. Celle-ci, tant d'autres, m'amuse davantage, parmi permet enfin de répondre par une inoffensive aujourd'hui à tes malicieuses réflexions. taquinerie Tu me dis qu'il faut parler bien bas, très bas, du tigre, oh ! pardon, de Mon— c'est le seigneur Tigre, veux-je dire, ainsi qu'on ment dans

le désigne très respectueuseton pays. — Nous ne devons car ce grand pas en dire du mal surtout, dont l'ouïe est des plus fines personnage

entendre les imprécations pourrait proférées contre lui et sournoisement exercer sa vengeance impitoyable. Tu m'apprends sur les autels des ancêtres, à l'entrée que sur des pierres des villages, tumulaires, affiche de pompeuses de louanges, on brûle des bâtonnets basses flatteries,

on

parfumés destructeur

en. l'honneur pour

de

détourner

ce puissant sa colère et

ses maléfices.

Tu m'apprends que sur les autels des ancêtres, on brûle des bâtonnets parfumés firme

à très

haute

voix

qu'il

Alors, pauvre Ty-Ba, quand je rentre de la chasse, je t'annonce que j'ai menacé ce sale, ce cruel, ce vilain tigre. Je l'insulte et te voilà tout de suite affolée ! Je et tu me demandes grâce ! J'afl'invective est lâche, en fermant

et inquiète, tremblante en tes cinq petits doigts moi, appliquant : cette avalanche de blasphèmes le Tigre monsieur Assez, assez!.... crier,

content

hypocrite, hâtivement contre lui

fourbe

! Et

toi

de

les portes derrière mes lèvres pour arrêter

bien

entendre!

Lui

pas

!

Mais je vais te rassurer,

tremblante

Ty-Ba,

car aujourd'hui

même,

ce


SOUVENIRS

90

D'UN

OFFICIER

matin, dans les sentiers de la forêt, j'ai rencontré le terrible ennemi, ce demi-dieu si redouté. J'ai fait un pacte avec lui : — Respecte Ty-Ba, lui ai-je dit, ne touche pas au plus petit cheveu de sa tête, n'aie pas de mauvais dessins contre elle. De mon côté, je m'engage à ne jamais tourner les deux yeux de mon fusil contre toi. — C'est convenu, m'a dit monsieur le Tigre en rentrant ses griffes et en plaçant son énorme patte dans ma main. — C'est convenu. Nous voilà devenus de bons camarades. Toi tu redeviens joyeuse et tu tournes autour de moi en battant des mains, convaicue désormais que Monseigneur ne viendra plus troubler ton sommeil et que si tu le rencontres un jour paresseusement allongé dans les clairières ensoleillées de la forêt,

il se lèvera

respectueux et craintif pour incliner, par trois fois en de grajusqu'à terre, ses reins souples et puissants qui s'humilieront cieuses et félines révérences.


NOCTURNE


NOCTURNE C'est la nuit. Plus de lumière sous les caï nhas basses et muettes du conversations des légionnaires poste de Man-Chau . Les dernières Tout semble dormir dans le Le falot du sous-officier languissent. poste. de ronde vient de s'éteindre et tandis que résonne le brusquement, dernier : halte-là, qui viou ! répété d'une voix aiguë et enfantine par un tirailleur Tonkinois de faction sur la palissade, j'allume une cigarette et, perdu dans un rêve qui monte vers les étoiles semées dans le ciel sombre, comme de petites taches blanches, j'écoute les mille bruits qui s'élèvent confus et mêlés dans le silence de l'ombre. L'oreille inattentive d'abord et comme bercée par le continuel murmure des choses, note bientôt chaque souffle, sépare chaque plainte et distingue la moindre vibration. Là, tout près, dans la forêt voisine, qui borde notre fossé d'enceinte, un doux frissonnement de feuilles agitées sous le léger effleurement du vent vient adoucir Peu à peu, leurs branches

mes lassitudes et réveiller

mes forces engourdies. aux noires silhouettes qui tordent

de ces grands arbres énormes et prennent des allures

de fantômes, un grand et et doux, fait de tous les soupir large profond , mystérieux gémissements des êtres qui naissent, luttent et meurent, immense bourdonnement de la nature en travail déroulant sa destinée invariable et sort

concert éternelle, renouvelés.

grandiose

des

gigantesques

enfantements

toujours

dans le mystère de la grande forêt, suivant la coutume des sont ensevelies. Parmi les hautes herbes, dans Muongs, des générations des racines ou bien dans le creux des ravins, les ossel'enchevêtrement ments des grands fauves errants blanchissent. Les feuilles mortes lenteLà,

ment détachées s'envolent, et à chaque moment, à chaque seconde, le sol les branches est éternellement jonché de leur pluie d'or. Insensiblement arbres les plus vivaces tombent desséchées, et parmi les grands géants, les abattus par la tempête ou les plus puissants s'écroulent, plus vigoureux, chargés d'années pour s'émietter et se fondre dans la terre. C'est la mort bientôt suivie d'une splendide résurpoursuivant son oeuvre destructrice et de faunes rection. Car sur cet humus fécond, fait de végétations disparues,

jaillissent

de nouveaux

arbres à la sève débordante,

des lianes


SOUVENIRS

92

D'UN

OFFICIER

aux spires échevelées, des banyans superbes aux ramures mystiques, des des cactus épineux, des aloès aux feuilles épaisses letchis ronds et touffus, des lataniers aux larges éventails et rigides d'une hauteur invraisemblable, et mille encore merveilleuses dans leur magnifique d'or, plantes plus Sur toutes épanouissement. des infiniment nouvelles vies, fleurs aux couleurs éclatantes

ces

pourritures

accumulées

naissent

de des

petits, imperceptibles, organismes' d'un lourd et fade parfum, des larves ramleur cycle éphémère et seront perdus dans le

demain pantes qui finiront tourbillon des choses disparues. Il me semble encore. J'écoute tombant

des hautes

cîmes

entendre

et le bruissement

minute

le craquement du bois sec des feuilles agitées. A chaque de nuit se répétant comme un

le cri plaintif et sourd des oiseaux formitriste : hou ! hou ! — Maintenant, c'est le beuglement d'une espèce inconnue, se confondant avec le court dable d'un crapaud ululement

miaulement

du chat

se déplace, en quête d'une proie, dans le lointain Enfin, indécis, des grandes et fétides, le cerf auprès des étangs visqueux

tigre qui de la forêt.

dans tous

les coins

clairières

vides et mornes

rôde

et

se répète comme une plainte et son appel lamentable longuement amoureuse et désespérée dans un écho qui se perd sur les montagnes voisines. brame

et soufflant le point Je marche lentement rouge de ma cigarette qui brûle dans l'obscurité, j'écoute toujours les mille bruits qui montent plus assourdissants moi et voltigent en vibrations infinies dans l'air jusqu'à humide

et lourd.

pénètre peu à peu le cri cri des grillons, et prolongé des insectes ailés dont les hélitres ont

L'ouïe

affinée

le grincement strident des résonnances de crécelles, le chant saccadé d'un énorme lézard désigné berceur des par son cri : tacké ! tocké ! et là, dans la mare, le croassement au moindre bruit pour reprendre ensuite grenouilles qui s'interrompent une à une, dans un crescendo vertigineux, leur Au milieu de tout cela, les ronflements multiples dans le immense

invariable sonores

chanson. aux

tonalités

exhalés

étendus sur leurs chalits de bambou par des légionnaires casernement viennent donner une note grave à cet voisin, tandis que des paillottes de l'ambulance sortent les concert,

et scandées des malades se tordant dans l'angoisse de plaintes monotones leur douleur, les râles et les hoquets des longues agonies et les cris des délires bruyants et enfiévrés. Oui,

je les écoute

instants.

L'un

d'entre-eux, surpris les rêves où la vascille vers par l'impitoyable pensée les limites de l'inconnu, dans les chimères de son inconsciente douégaré s'acharne avec envie aux vieux souvenirs de sa vie. C'est à leur, présent depuis quelques accès, anéanti dans

une réminiscence

de l'autrefois.

de ses forces

plénitude Ah ! je le connais

bien,

Il se revoit fier et brave, dans toute la et de ses vingt ans, lui qui ne sera bientôt plus ! ce pauvre un malade désespéré, ancien Ignard,


TONKINOISERIES

93

de la marine, la guerre de 1870 avait vaillamment qui pendant à Bazeilles. la médaille militaire Après avoir posé devant de conquis la il s'en va indécis et dernière Neuville cartouche, pour dégoûté, traînant soldat

existence

une

et aventureuse

mouvementée

disent

ses camarades

le conduit

qui

de la

jusqu'à

la

crédules

Légion, toujours pour les — Il les histoires et passionnés merveilleuses. pour fait colonne dans le Étranger, jette le froc et s'engage enfin au régiment héros et vient mourir Sud-Oranais obscurément, pauvre chevronné, de insouciant et dédaigneux philosophe dans un coin perdu et sauvage la mort, Trappe, romans

des autres

du Tonkin. Je l'ai vu tout à l'heure dans ma ronde de nuit, et malgré son oeil atone et vague, bavant de ses lèvres et l'écume malgré sa face cyanosée j'ai bien retrouvé

d'homme le type

grand nez énergiquement sur le tableau du maître.

qui suffoque, crâne et fier, au tordue qui figure

à chaque minute, entre Et maintenant, d'une navrante deux souffles tristesse, il répète ces mêmes mots et impérieuse voix forte

martelés

d'une

qui résonnent le camp : à gauche !

dans tout

lugubrement — Tournez

Un silence.... — Tournez

puis encore: à gauche, vous de malheur, va !

dis-je, ah ! troupiers Il se tait et reprend bientôt après : — Voulez-vous tourner à gauche.... Oh ! oh ! c'est trop fort ! Et comme comprendre, — Mais

les soldats il se désole,

veillez !

ne paraissent qu'il commande et comme impatienté.

pas le

découragé ? vous allez à gauche ! — Voyons m'écouterez-vous à à moi! oui Bazeilles, Bazeilles!! Bazeilles, pas? J'étais

tournez

n'est-ce

m'obéir,

imaginaires

Sentinelle,

longuement

ainsi, et ce, pendant que les chiens aboient longtemps dans la nuit et semblent dans le lointain se répondre des

villages. A l'autre

extrémité

Il

continuera

heures sont

du

camp,

devant

la cai nhà

du commandant, du poste de police.

les

Et piquées sur un gong par un homme et meurent lentement détachées se dispersent dans l'ombre de la nuit. A ce signal, aux quatre coins des palissades, les factionnaires, des légionnaires en des tonalités inégales et ou des tirailleurs psalmodient les vibrations


94

SOUVENIRS

D UN

OFFICIER

exotiques le : « Sentinelle, veillez ! » répété comme un appel qui chassera l'irrésitible sommeil. Tonkinois de Je m'approche enfin de chez moi, mais le tirailleur croise la baïonnette et de sa voix et me crie : épeurée garde aiguë — Halte là ! qui viou ! — Puis comme s'il achevait une leçon mal apprise, il reprend plus lentement : —- Abance au oualliementl Et je rentre pour m'endormir bientôt, étrangement bercé par les cris perçants et les frémissements des rats qui, là-haut dans l'enchevêtrement de la toiture et sous le chaume, se poursuivent au-dessus de ma moustiquaire dans une course bruyante et vertigineuse .... Il est deux heures. On frappe il me semble — Qui est là ! — C'est moi, monsieur le docteur, Brochet, de garde à l'ambulance. — Ah ! quoi de nouveau ? — Ignard vient de mourir.


CHEZ LES MUONGS


CHEZ

LES

MUONGS

C'est le soir, un peu de fraîcheur vient réveiller les somnolences des longues heures passées dans J'attente d'une brise, dans l'alanguissement de tout le corps brisé et ruisselant de sueur. Je vais alors dans les villages voisins rechercher de nouvelles impressions, découvrir des coins de tableaux jamais entrevus, surprendre des scènes simples et naïves et jouir de l'effarement de tout un monde terriblement intrigué par ma présence inattendue. Ce sont d'abord des toutous gris et fauves, à la queue panachée, qui fuient et aboient en me montrant du haut des escaliers la blancheur de leurs crocs. Puis les Muongs robustes et forts dont le torse nu aux ils attaches vigoureuses et larges ont des reflets de bronze. Inquiets, s'arrêtent près de moi, le regard fuyant et bas; leurs mains ballantes serrent des coupes-coupes dont le grossier fourreau de. bois est élégamleur mobilité ment suspendu à la ceinture, et les yeux ne reprennent qu'après mon passage. Ce sont des congaïs, jeunes ou vieilles, qui décortiquent le riz dans une auge couchée devant la maison en le frappant lentement avec la pointe d'un palier qui tombe et remonte tenu d'une seule main, tandis que l'autre est collée sur les hanches. Elles sont nonchalantes, presque gracieuses. Leurs visages seraient réguliers si des lèvres épaisses et ne venaient en alourdir les charnues, dans un disgracieux retroussis, traits. Les yeux sont noirs et caressants. Sur la tête une étoffe gros-bleu, sur le front et à l'égyptienne dont les pans retombent coquettement cachent les cheveux abondants retenus en arrière par une chaînette Les bras ornés de quelques bijoux informes se détachent de la avec le reste du corps. poitrine et se fondent dans une belle proportion Les seins durs et puissants frémissent à chaque pas et sont à peine

d'argent.

contenus par de longues ceintures rayées de couleurs multiples se renouvelant dans un mime dessin. La taille veule et large a des déhanchements de bête toujours prête pour l'effusion des suprêmes tendresses. Un simple retombe à peine au-dessus des jupon jeté sur ces croupes mouvantes, des cuisses athlétiques, et cache faiblegenoux, moule complaisamment ment tout ce que la pensée a déjà pénétré. Et la vue de ces mollets


SOUVENIRS

96

la divination découverts, formes à peine dissimulées

D'UN

OFFICIER

de ces rondeurs roulant

riches

sous la toile

de fécondité, de ces toute la luxure indiscrète,

des yeux complaisans mystère à la concupiscence des idées de bestiale lubricité, donnent des envies folles et sants, éveillent un dans coin de la des désirs soulèvent, brute, qui sèchent la gorge. Oh ! rouler ces proies faciles et inertes sur l'herbe épaisse dans un coin de cette

sombre lûment! Bien

chair

livrée

de la forêt, puis

oublier,

souvent,

dans

un

comme

j'apparais

étroit tout

sentier honteux

brusquement alors la

s'en

scène

Ces femelles change. la fuite, ballottant prennent sur le dos. Elles suspendus

petits vont dans

la forêt et

des

celles

les

retraites

en poussant

de

server, plissant

dans le village. le devant

affolées d'une

boîte

appareil

bizarre

photogra-

pensent-elles qu'il y nuée de mauvais, de

qui n'attendent qu'un à s'accrocher leurs pour mieux les obCependant, pour

bien mauvais

jupes.

de

désespérés toutes préviennent

appels qui restent encore qui

Peut-être phique. une a là-dedans

connues

des cris

Elles disparaissent chef étranger porteur mon et mystérieuse,

signe

les baiser

goude l'impulsion inconsciente. derrière une haie de cactus et

effarouchées leurs

délaissé , et

génies

moi

bien j'arrive mes gestes

lentement

en assou-

d'exm'eflorçant de mes et l'humilité et

la douceur primer sentiments par l'attitude nante et la plus inoffensive.

la

aveplus D'une main, ma maudite barbe, car

j'essaye de cacher je ne suis plus un homme

Sur la tête

pour ces gensdes petites velu, et de l'autre je montre là, mais un être fantastiquement et plus curieux, veulent pièces blanches aux gamins qui, plus insouciants bien se laisser approcher. par des Je tâche de calmer leurs appréhensions par mon sourire le plus hypocritement je sens que je suis antipathique. dans une maison, par surprise j'entre

gestes très doux, peine perdue, Si parfois casser les reins

aux

marches

branlantes

de l'escalier

ébauché.

Mais,

au risque de me et d'endommager

où le pied s'enfonce et mes jambes entre les larges fissures du parquet des attitudes de chiens malheureux tous ces sauvages prennent disparaît, dans les angles de la se sauvent de la bastonnade, qui, par crainte Les enfants et détourné. le regard piaillent chambre, soupçonneux comme des diablotins affreusement et se démènent groupés autour des


TONKINOISERIES

97

et retirées dans l'ombre de la salle; car il y a là plusieurs et aussi plusieurs maris pour la même femme, des conséquence des pirates chinois et peut-être aussi vieux souvenir incursions fréquentes du Tibat et de traditions ou la potyandrie de moeurs est importées Celles qui n'ont pas encore connu le verbe — il y en chose naturelle. bien vite et gagnent en a encore quelques-unes, parait-il — disparaissent avachies

mères

familles

le haut de l'escalier ; si je leur fais dire par mon boy de ne pas rampant bêtement : ia ! ia ! Je recommence avoir peur, les hommes répètent alors de ma monnaie et quand tout ce monde ahuri la distribution blanche, dans tous les coins sombres, mes rassuré, je regarde portant remuant des objets couverts sur toutes de choses, doigts poussière et la s'élevant librement du fumée noircis dans son foyer qui flambe par cadre de bois plein de terre. Au-dessus du feu, sur un grand clayonnage, à un bouquet de branches coupées terminent des vers à soie accrochés semble

leurs

cocons

dorés.

Une

sont

arrivés

à leur

complet

les effile

brûlante ténue d'un

vieille

fait

bouillir

dans

une

marmite

ceux

qui puis les prenant dans l'eau roulés ; et la soie jaune et des méandres infinis comme le fil

développement, de ses doigts

patiemment dans un panier dessillant dévidé. Ici un métier écheveau lentement tombe

analogue seulement

à ceux

de nos

de France, des campagnes les proportions Là des arbalètes, des carquois sont plus réduites et la toile plus grossière. noircies des avec leurs flèches aux pointes par des poisons inconnus, tisserands

derniers

fusils

rouilles

aux ressorts

incertains

retenus

pour couper le riz, des paniers entassées dans des hottes indiquant

sécateurs hardes

des par des bouts de ficelle, aux fins tressages, de vieilles l'instabilité de cette existence

noires où s'abritent de nomades, des moustiquaires les petits mômes défiants et les aïeules décrépites. Enfin, près d'une fenêtre, à l'endroit confortablement sur une natte une fumerie le plus éclairé, étalée, même pas ces isolés de la luxe suprême du vice qui n'épargne d'opium, race jaune, bambou,

leur pauvreté. Au-dessous malgré ruminent et soufflent. les buffles

du Ils

faits de leur bouse d'épais fumiers descendues le long des fissures. Dans le coin retiré d'une habitation je remarque et hauteur d'arbres ronds, parfaitement d'égale dans visqueux tions humaines

surface.

Ils

sont

recouverts

d'étoffes

voyantes, rouge et noire.

branlant plancher se vautrent lourds et de toutes

polis aux dessins Tous

et

les déjec-

deux énormes sur

de

toute

troncs leur

et anguleux les deux reposent égales dans toute

de couleur bleue, hiéroglyphiques, sciés en deux moitiés et semblent sur un léger tréteau, mal sous le mastic grossier qui leur longueur, car la fissure se dissimule tandis que toute la famille la couvre. les draperies, effrayée Je soulève

de la présence de ces angoisse ; et comme je m'étonne les vieux on m'apprend parents, morts à très peu que sont couchés depuis près de quinze mois sous cette épaisse

me regarde avec meubles étranges, d'intervalle,


SOUVENIRS

98

enveloppe

creusée

qu'après certaines qui se retrouvent

D'UN

OFFICIER

ne peut avoir lieu pour les recevoir. Leur inhumation fêtes de famille et doivent s'accompagner de cérémonies à peu près les mêmes ici que chez les Tonkinois.

victimes passives Seulement, chez ces pauvres et besogneux montagnards, d'être assez riches pour pouvoir des pirates chinois, les fils attendent les d'un buffle tous d'un ou parents et amis du village en régaler porc l'honneur ment

C'est en bien mangeant la part qui était virtuelleou aux énigmatiques et indécises divinités, aux défunts et qu'on leur attire les bonnes grâces et la

des ancêtres.

réservée

à Bouddha

est agréable dans ce semblant tranquillité qu'on

seulement

de vie

les morts

future

à peine entrevue. Alors dans le sein de la forêt, on brûle

sont accompagnés sur la terre qui les couvre, et là, dans le grand silence quelques branchages entre quatre petits cromlechs des nuits, ils reposent éternellement audessous des grands arbres mystérieux. bizarre, je songe aux conceptions surpris de cette tradition : disparus Edgard Poë et Baudelaire, je pense fantastiques des visionnaires encore au subtil et macabre Rollinat, le poëte des Spectres et des Ténèbres, dont l'âme assombrie, après avoir chanté les tristesses et les larmes des Et tout

des dissociations dans l'analyse dernières, et rêve résignés, se complait devant le mystère des suprêmes désenchantements et le secret des lentes : putréfactions Sous le drap que mangent et rouillent L'humidité froide et le pus, Les innombrables vers qui grouillent Sont-ils affamés ou repus ?

Que devient donc tout ce qui tombe Dans le gouffre ouvert nuit et jour ?

Mais quand à l'âme revit-elle Avec son calme ou ses remords ? Faut-il crier qu'elle est mortelle, Ou qu'elle plane sur les morts ? Et quels beaux vers inspirés par les hantises des farfadets et des fantômes invisibles errant dans cette demeure, quels rictus amers seraient encore venus

vif, à la ballade du Cadavre, au rons'ajouter à l'Enterré au chant de la Morgue, si comme moi il avait pu voir deau du Guillotiné, ces cercueils étranges, objet d'une longue sollicitude de quinze mois, ces deux lourdes masses dissimulant dans leurs fibres des corps atrocement ridés, des chairs décomposées Certes sa fantaisie, sans le cruel

silencieusement effort

d'une

rongées

imagination

par

les

exaltée,

vers ? aurait


TONKINOISERIES

de réalisme ce contraste pour exprimer qui dans cette case Car isolée de à chaque heure esprit. Muongs, la vie sourit à la mort et la frôle. Ici, tout près, une nichée de

serti des rimes vient

99

frémissantes

à mon

du jour

nus rient, essaient leurs êtres, des enfants pleurent, grimacent, sur le se incertains aux mamelles vermoulu, plancher suspendent pelons et montent de la sur ses aux mère, glissent gonflées jambes, s'accrochant dorment de leur sommeil .. au deux Là, paisible. contraire, jupes, puis et anéantis dans la mort ! on les garde comme aïeux restent immobiles petits

des objets couder.

des

familiers,

meubles

aimés

sur

lesquels

on

aime

à s'ac-

La nuit, dans ce site paradisiaquement dans les ravins et tord les grands arbres, paillottes

ébranlées

faisant

sauvage lorsque le vent souffle quand la tempête gémit sous les les bambous tandis craquer disjoints, que réveille tout ce monde, deviennent les que

et terrible l'orage grondant les des réapparitions de trépassés ? craintes folles terreurs, spectrales troubler De telles conceptions peuvent-elles l'esprit de ces simples primine Hélas ! Que et chanter tifs ? de tels suis-je poëte pour deviner Et plus prosaïquement, je pense que le sauvage montagnard ce soir, cette nuit qui me parle debout devant sa maison, se réveillera chairs de sa femelle dont les attiédies sous les vieilles peut-être, près

cauchemars?

sans plus songer aux les bestiales ardeurs. Alors étoffes provoqueront ils et leur étreinte mouà ces choses ancêtres, mortes, s'accoupleront les vieilles momies vante secouera dans leurs cercueils ratatinées. Car c'est ici comme trailles dissocier

dans

la forêt

voisine

où l'arbre

de la terre

près de celui qui s'est écroulé sur les feuilles humides.

O l'éternel

recommencement

de la vie !

nouveau chargé

jaillit d'années

des enet va se


LES PETITS

HÉROS


LES

PETITS

HÉROS

on sort une longue D'un tout petit réduit voisin de l'ambulance carrée faite des débris de caisses du commerce caisse plus petites, car sur l'une des planches on peut encore lire : « haut — fragile ! » Sur ce cercueil improvisé qui cache les restes d'un légionnaire, on étend un drap blanc, puis on place une vareuse aux boutons de cuivre défraîchi, un képi avec sa grenade rouge sur turban noir, une épée baïonnette tenant au ceinturon, et enfin une couronne faite de feuillages sombres où sont piqués quelques camélias blancs et roses. Le tout est fixé par des enlèvent sur cordes sur des traverses de bambou que quatre légionnaires leurs épaules. — Portez armes ! — Arme sous le bras droit ! Et le petit convoi petit sentier tortueux

lentement, silencieux et recueilli, dans le de la forêt où le soleil qui filtre le long des branches comme au travers d'un crible, semble danser par places sur la blancheur

s'ébranle

immaculée

de nos casques. Le commandant du Castel, toudans sa tenue comme le serait un élégant jours correct, irréprochable officier dans une garnison de France, marche le premier, très grave, très de la Légion. et du lieutenant triste, suivi du capitaine des Tonkinois les sous-officiers, tous les Européens du Puis derrière nous viennent poste et enfin un groupe de tirailleurs indigènes qui frôlent doucement les feuilles sèches sous leurs pieds nus. Le chemin se rétrécit parfois arrêtant la marche des porteurs qui déposent leur charge funèbre pour la faire passer ensuite avec des précautions infinies.

Durant

ces longues minutes d'attente anxieuse, nos suivent les dures secousses et les oscillations de la lourde

yeux inquiets les troncs énormes des arbres caisse. Plus loin les branches inclinées, encore le convoi. les de lianes immobilisent Devant déracinés, chapelets ce nouvel

obstacle la pensée semble s'attrister davantage, basse, des chuchotements rapides

ordres donnés à voix

tandis que les viennent seuls

cette religieuse mélancolie. Sur les hautes tiges inclinées des bambous, les tourterelles de cendre jettent dans l'air leurs appels langoureux et semblent troubler

aux tons suivre de


SOUVENIRS

D4UN

OFFICIER

comme d'une musique primitive le mort prolongés nous accompagnons. que C'est là, tout près, dans la forêt, dans ce coin paisible à peine débroussaillé, où de petites croix grises avec des noms à demi effacés surgissent leurs roucoulements

trop nombreuses, qu'il a fallu créer le cimetière de ce poste récent, car dans la plaine des rizières l'eau envahissait les trous creusés laissant surles lugubrement nager corps ensevelis. Nous approchons

main-

tenant de la fosse béante entre ses profonde, de terre deux monticules et

qui cède et glisse sous nos pas. Les hommes de piquet, raides fraîche

et dorée

de et pâles, se placent chaque côté et portent les armes devant ce camarade de la veille suprême dat! Au

: premier et du solhonneur

milieu

du

cercle, le commandant, dont tous nous connaissons les idées de sa sort religieuses, un tout poche petit missel les prières des et lit morts; puis d'une voix et qui s'élève solennelle sincère, il répète la grande C'est là... dans la forêt... où de petites croix grises et sublime invocation que les faibles et les humbles de tous les mondes et de toutes les religions clament

aux heures de souffrance et d'épreuve vers l'Etre tout puissant » et mystérieux : « Notre père qui êtes dans les cieux descend et disparaît dans la terre, lenteAu même instant, le cercueil de pierres tombées sur quelque chose avec un bruit ment, sourdement, de creux. Chacun de nous s'avance, se découvre et jette sa pelletée de un adieu à celui qui n'est plus, les officiers d'abord, puis le des soldats qui sortent tour à tour des rangs et semblent troublés

sable comme

groupe par leur intime douleur. Et tandis que le trou noir se comble

des flots de terre précipitamment sur les planches qui résonnent, nous rentrons rêveurs et l'âme envahie par une tristesse infinie. En enjambant les tombes de nos morts, déversés


TONKINOISERIES

nous ceux cette

aux inconnus qui viendront songeons involontairement s'ajouter à déjà couchés sous nos pieds et feront se répéter encore une fois cruelle et triste cérémonie. A qui le tour maintenant? et les plus

faibles, les plus fatigués pâlissent. Ah! nos morts ne sont pas des grands comme les Garnier, les les Courbet tombés bravement la Rivière, pour grande patrie et que la acclamés et pleures. Non, ces morts sont des France a quelquefois des obscurs qui reposent silencieux et ignorés comme des modestes, sublime, sans les riants espoirs et de la gloire lointaine. Qui parlera d'eux ? Qui dira noms? versera des larmes sur leurs tombes cachées et relèvera leurs Qui leurs croix bientôt pourries et rongées ! Demain peut-être, nous aurons cette contrée quitté pour toujours. Dormez donc, braves et chers amis, dormez dans le sein de la grande de leur dévouement

héros inconscients

les vastes horizons

et mystérieuse forêt où votre cimetière semble un. berceau ! Reposez sur sous des guirlandes de lianes à l'ombre des ces montagnes du Tonkin, leur rosée sur vos tertres jaunis, banyans gigantesques qui égoutteront près de la clairière où le cerf brame sa plainte comme un chant de deuil sous les feuilles bleus

tombées

des grands arbres où des oiseaux rouges et dans les branches et chantent comme s'ils voulaient

papillonnent vous couvrir de redire vos rêves ! Des êtres chers ne pourront sur la terre là-bas oubli serait fleurs, mais, hélas ! natale, l'impitoyable aussi venu, plus rapide et plus banal peut-être ! Ici, du moins, vos cennous

dres dormiront

éternellement

sans être jamais remuées,

ni réveillées

par la pioche du fossoyeur. d'entre vous conserve pieusement vos noms et les redise pour Qu'un ceux qui sauront vous aimer, pauvres chers morts ! Sergents Barlé, de vingt ans volontaires dans la enfants Brun, jeunes Duboscq, André,

marine,

soldats

Bertrand, Point, Rudiger, Repsamenn, braves et intrépides j'en Buisson, Rose, Chouard, Conrath, légionnaires, comme bien d'autres semés dans tous et des tous tombés meilleurs, passe et petits avez faite les coins de cette terre du Tonkn que vous humbles nôtre.

caporal

Ignard,


PARFUMS

D'ORIENT


PARFUMS

D'ORIENT

A Lang-Yen, dans une ville du Delta, avoisinant la mer où je suis venu me reposer des fatigues supportées dans la haute région Notre repas du soir est fini, le thé fume dans les fines tasses bleues de Chine. Lap, connaissant nos habitudes, étend sur la table un maigre tapis aux couleurs douteuses et dispose avec un talent de croupier les cartes usées et dévernies qui depuis des semaines servent à nos interminables parties de whist. Mais au moment de prendre place, nous aperen bois de teck qui soutiennent le portique de la pagode la malicieuse tête de Ty-Ba brusquement apparue dans l'entrebâillement du store soulevé. D'un petit air mystérieux elle fait signe à comme pour lui confier un secret d'imporl'ami Bonafol d'approcher tance. Pendant quelques minutes un colloque animé s'engage entre eux. Nous entendons des chuchotements, puis le rire franchement moqueur de Ty-Ba et nous remarquons la mine contrainte et intriguée de Bonafol

cevons entre les colonnes

dont le visage s'empourpre sous l'émotion ne cesse de répéter : — Merci, merci, tu es bien gentille.

d'une agréable surprise,

car il

Et Ty-Ba de reprendre : — Si le capitaine veut voir tout de suite, la congaï est là. Bonafol n'ayant prévenu personne du petit complot tramé avec la complicité de Ty-Ba, paraît de plus en plus embarrassé et nous enverrait volontiers à tous les diables. Mais j'ai compris : — Allons, vieux satyre, à quoi bon toutes ces cachotteries inutiles ? Mais j'ai parfaitement deviné, mon cher, que depuis quelques mois la chanson monotone des chastetés contenues te lasse. Ta riche nature continence trop prolongée. Je te vois nous sortons dans les rues de inquiet, et, lorsque Lang-Yen, ton oeil s'allume reluisant de concupiscence et de convoitise à la vue de la moindre femelle annamite frôlée sur ton chemin. Sur toute ta physiosouffre

des tourments

d'une

taciturne

nomie, en ce moment là, éclate l'orage des désirs inassouvis et rageusement contenus. Je sais bien que tu as peur des coups de pieds de la Vénus retenu jusqu'à ce jour ; mais « l'amour jaune, c'est ce qui t'a prudemment est le plus fort », et pour combler le vide de ton coeur, tu as chargé


SOUVENIRS

106

D'UN

OFFICIER

de ta flamme anonyme. Et Ty-Ba, avoue-le donc, de trouver l'âme soeur ? combien pour la commission — Es-tu bête — N'est-ce je parie même deux juste ? Tiens pas que je touche derrière le store. — Al« Veuve Cliquot » que la femme rêvée soupire l'accusée. Ty-Ba, introduis Et ma congaï de rire aux éclats en se tapant les cuisses, hésitant malgré d'autorisatout devant le silence de Bonafol. Alors, sans plus demander baistion, je sors de la pagode et je traîne par la main un chétif avorton

lons

maussade et ahuri par les regards des camarades grognant, intéressés. En même temps Ty-Ba maintenant pousse devant elle un second personnage au visage hypocritement composé. à L'enfant peut avoir treize ans à peine. C'est une fillette indigène

sant la tête,

et peine nubile, aux formes indécises et grêles, aux épaules anguleuses des hanches et l'absence de poitrine dont l'aplatissement permettent hésitant dans toutes les suppositions et laissent tout d'abord l'observateur d'un sexe. Sa figure safranée est déjà vieillotte et misél'imprécision rable ; ses yeux presque chassieux, ses méplats fortement accusés, son suffiraient les meilleures nez horriblement camus, pour décourager et soulever des nausées. volontés, Ses vêtements, une vague odeur d'huile frappés et salis, dégagent rance avec des relents de hardes surannées et de vieux macérés linges dans la crasse humaine. Et enfin, par dessus tout, une platitude d'expresabrutissement sion, un indéfinissable répandu sur tout son être! — Mes ! mon cher félicitations, Puis chacun de nous, très grave et très comiquement va recueilli, serrer

la main à ce pauvre tenaillé par les impatiences

et Mais lui ne veut pas comprendre, d'une immédiate et complète possession, met à détailler favorablement les charmes absents de Bonafol.

une complaisance infinie la nouvelle venue. — Plaisanterie à part, elle est relativement ce pas, demande-t-il ? — Ecoute Bonafol, je connais un peintre ment séduit quand je lui proposerai le sujet

passable cette petite,

n'est-

de talent ; il sera certainede ce tableau : Bonafol en

amour, un bandeau sur les yeux. — Mais enfin, tout le monde ne peut pas avoir une Ty-Ba. sans plus nous demanPuis, sans plus se soucier de nos moqueries, der conseil, Bonafol entre en pourparlers avec làhideuse vieille, la mère, dont l'oeil s'allume cupidement à la vue des piastres miroitantes sous la lueur de la lampe posée sur la table. Le est débattu. prix longuement les intérêts de mon ami et dans son Ty-Ba défend énergiquement jargon enfantin répète les exigences croissantes des deux femmes. Elle réclame des piastres,

encore

des piastres,

la

vieille

dont

les

sordides

appétits


TONKINOISERIES

107

d'autant

besoin plus que Bonafol dissimule mal son impérieux de posséder sa nouvelle conquête. Elle empoche bien vite les nombreuses pièces blanches qui lui sont comptées, et se sauve enfin après d'obsés'exaltent

de reconnaissance quieux tchin-tchin et mille paroles débordantes Au milieu de nous et donnant la main à son nouveau tous, joie.

et de

maître, la fille reste seule, encore plus lamentable d'aspect et plus affreusement laide. — tous en choeur, comme Hyménée ! hyménée ! glapissons-nous un silence commence à devenir Alors le qui gênant. gros pour rompre

de la salle, prend une pose hiératiquement de de et sa grosse génie pagode avec son ventre bedonnant grotesque face épanouie : — A à genoux ! genoux, mes enfants, s'écrie-t-il, Comme Bonafol hésite, nous nous précipitons sur lui et l'obligeons à s'affaler de force sur les dalles. La petite congaï imite son exemple. Nurgère

s'avance au milieu

Nurgère, avec un air inspiré et solennel, étend ses deux mains sur leurs têtes : — Par le scintillant nombril de ce Bouddha qui de cet autel vous vous bénis. Allez et.... contemple, je péchez ! Et nous de nous tordre, secoués par un fou rire, tandis que Ty-Ba pâmée se roule sur une longue chaise en rotin, puis le couple disparait sous la huée de nos quolibets et de nos plaisanteries.

irrésistiblement

Le mystérieux silence plane Dans la chambre, l'obscurité profonde. seulement autour de l'alcôve, par le rythme de deux respiinterrompu avoir les pétales de cette Sans souffle haletant. rations au pu effeuiller assauts livrés contre chaste fleur, après de vains efforts et les inutiles résistance d'une faible puberté, après la chimérique poursuite l'opiniâtre anéanti et las, s'endort et complet de l'insaisissable Bonafol, bonheur, d'un lourd et fiévreux sommeil. Il rêve

maintenant.

un envolemenl

loin

Par une lente de la réalité

de son être, dans métamorphose des choses terrestres, par une montée des chemins paradisiaquement enchan-

à travers gradations, des palmes bruissement le discret teurs, sous semées éclatantes de fleurs troublante orgie aux douces

agitées, au milieu de la sous ses pas, dans la

et la paix profonde tombées des grands arbres aux majestueuse tranquillité clarté d'un ciel idéalement ramures démesurées et sous- la lumineuse et divine d'un pays vers la glorieuse il chemine splendeur bleu, légendaire.


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SOUVENIRS

D'UN

OFFICIER

se tranformation, par une étrange et incompréhensible Pourquoi, élevé à l'égal des dieux ? N'est-il trouve-t-il pas le frère de quelque ou quelque grand esprit ? Un nouvel Allah Musulman, divinité d'Orient ? Et voilà qu'au de l'Inde mystérieuse parmi les fastes religieux devant lui un palais de féerie, une terme de sa route, surgit brusquement sa nouvelle où il pénètre entre une double sorte d'Alhambra, demeure, ressuscité

de

rangée et

jade

de

colonnes

en porphyre les deux cents

gravissant de marbre marches le

qui une

de

rose sous

conduisent

coupole gigantesque. de Là, des marqueteries des nacre répandent des lueurs d'arc-en-ciel, de rayés chapiteaux blanches arabesques qu'âtténue

la douce

des lapis-lazuli, mauresques dont mière ment

profusion des vitraux

filtrant le

la lu-

ruisselleinonde

polychrome

la

mosaïque superbe sol. sur le rampe

qui

Et il s'avance

puissaqt dans lé beret triomphal cement d'une musique dans le concert lointaine, de symphonies sacrées où les cythares languissantes, les tympanons les timbres mélancoliques, les luths,

confondent clinent

leurs

douces

La plus splendidement argentins, harmonies.

belle

les harpes mystiquement éplorées Devant s'inlui, les thuriféraires

et répandent des grands

à profusion les fumées de l'encens. Des cassolettes de vases de bronze supportés par des tortues d'or monte cuivre, toute la gamme des parfums subtils de l'Orient, le cinname, la myrrhe le santal et l'ambre. Leurs troublantes embaument l'air et s'élèvent vapeurs en blanches

spirales sous les dômes de la sublime demeure, se mêlant à la d'or des grands rayons du jour. Le nouveau dieu monte à prépoussière sent sur un trône constellé de pierres précieuses qui projettent des étinet il s'asseoit au milieu des délirantes clameurs d'une multitude celles, prosternée. Devant

lui,

s'avancer

processionnellement

une

longue

théorie

de


TONKINOISERIES

109

bayadères et d'aimées qui vont charmer ses regards par les danses les plus lascives et les plus voluptueuses. La gorge nue, les hanches frémisdans la ronde magique, cambrant leurs reins et santes, elles tourbillonnent tendant les pointes de leurs seins gonflés. Les bras cerclés de joyaux et d'escarboucles éblouissantes, les chevilles enserrées de merveilleux bracelets d'or aux fines ciselures, se meuvent en des gestes d'une langueur et d'une mollesse enivrantes ; tandis que les serpentines ondulations de leurs robes transparentes, laissent deviner la perfection de leurs formes divines. De ce groupe merveilleux, dans le religieux silence de tout un peuple assemblé, la plus splendidement belle, la plus séduisante entre toutes se détache et montant lentement les marches du trône, dans un rayonnement de gemmes nimbant sa chevelure, s'avance près du dieu, incline la tête pour déposer sur ses lèvres l'ineffable, le délirant baiser. Sous le charme

de cette

suprême caresse, Bonafol sursaute et se réveille brusquement. O cruelle et triste désillusion, navrant retour vers la réalité, évanouis! Notre malheureux sement du songe bienfaisant ami, par une épouvantable chute, est précipité de cet Empyrée où l'aile du rêve l'avait transporté. Autour de lui, l'ombre profonde. Comme musique, les frémissements des rats se poursuivant dans les gouttières. Son trône, un misérable cadre de bois lui servant de couche ; et comme parfum une odeur bien terrestre, des senteurs que seules de viles créatures humaines peuvent dégager et qui laisseraient croire que sa chambre s'est subitement transformée en succursale des gracieux chalets, ornement de nos boulevards. A demi asphyxié et déjà inquiet, il allonge le bras. A côté de lui la soupçon traverse son esprit, Il frotte place est vide. Un horrible à sa faible clarté, dans un regard circulaire et prestement une allumette, promené dans tous les coins de sa demeure, il aperçoit, quoi ?..,.. la le visage convulsé, tranquillement petite congaï, les yeux ronds, besoin et un sans doute satisfaisant impérieux déposant.... sa accroupie, carte, pour bien marquer sa visite. — Le lendemain, nous ne fîmes pas grâce de nos sarcasmes à notre malheureux camarade qui nous conta l'aventure. — C'est, vois-tu, lui dit le gros Nurgère en guise de consolation, l'émotion d'une nuit tourmentée qui a troublé cette enfant, pareille cela à la belle Cécile Monbilan, l'actrice bien connue, que les faveurs le choix de notre dernière tête couronnée avaient paralysée d'effroi et crainte au point de la faire s'oublier dans le court trajet du cabinet

en et de de

malencontreusement à l'alcôve. Une véritable traînée, quoi, ! échappée à l'idée de cette étreinte impériale Mais Ty-Ba, l'espiègle Ty-Ba qui, plus que tout autre, s'amusait de la de ce mystère : cruelle déconvenue de Bonafol, nous donna l'explication toilette


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SOUVENIRS

D'UN

OFFICIER

quand une congaï ne veut pas du mari qu'on lui donne, c'est toujours ainsi qu'elle signifie son congé et son refus. Sans plus tarder, l'avorton fut rendu à sa mère et pendant longtemps, on a parlé de la nuit de noce de Bonafol. dans le poste de Lang-Yen,


PROFESSEUR

TY-BA


PROFESSEUR

TY-BA

Entre les pans soulevés de la moustiquaire enveloppant de camp, apparaît la souriante figure de Ty-Ba qui vient flâneries matinales et me dire que si je cède encore une fois rigible habitude de paresser dans mon logement, quittant

mon petit lit gronder mes à mon incorla natte pour

sur une chaise longue, passant mon temps à lire, écrire et rêvasser en fumant des cigarettes, allongé, toujours allongé jusqu'à l'heure du déjeuner, je ne verrai pas la grande fête des génies, qui m'étendre

encore

ce matin doit se donner dans Lang-Yen savante explication.

et dont elle veut me donner une

Mais, petite maîtresse, c'est si bon de rester mollement couché, de sans avoir l'obligation du moindre mouvement ou du vivre immobile, sans même l'effort des lèvres remuées pour articuler un plus petit geste, de ces Bouddhas rayonnants désir. Avoir enfin la suprême béatitude d'extase devant leurs énormes nombrils. Le temps de recevoir une douche, de m'habiller et je suis prêt. Et tout en marchant vers les quartiers populeux de Lang-Yen, j'invite mon gracieux professeur à faire sa conférence. Ces bons Génies, me fait comprendre Ty-Ba, sont les divinités protectrices des villages et des cantons de toute une région. C'est vers eux que montent toutes les prières pour obtenir des récoltes fertiles et les pluies bienfaisantes, pour détourner les terribles orages, les fléaux, la famine et les maladies. C'est à eux que sont adressés les ex-voto en papier doré ou argenté qu'on voit sur tous les autels des maisons ou des pagodes, fictions peu coûteuses d'ailleurs, qui sont ensuite brûlées ; et les spirales de leur fumée s'élèvent jusqu'aux marches du trône pour le transformer les ensuite en espèces sonnantes. Ces bons Génies sont certainement frères de nos saints patrons qu'on fête encore une fois l'an dans chaque et les paroisse de France, mais des frères devenus ici les tributaires de ce tout esclaves des appétits et des caprices peuple que préoccupent S'ils comblent tous les désirs seulement les soucis de la vie matérielle. à toutes les prières des des solliciteurs, s'ils répondent favorablement adorateurs et des fidèles, on les exalte, on chante leurs exploits et leurs bienfaits et les mandarins les signalent à la bienveillance de l'empereur de


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SOUVENIRS

D'UN

OFFICIER

Hué en demandant pour eux des récompenses, un grade supérieur, par exemple, dans la hiérarchie des Génies.Ce bon monarque, qui croit sans rire que son autorité peut s'étendre jusque dans le domaine des choses extra-terrestres, envoie tous les ans à chaque gouverneur de province des brevets d'avancement signés par lui pour les Génies bien méritants de son royaume. C'est précisément aujourd'hui que toute la population des villages environnants s'est donné rendez-vous à Lang-Yen pour recevoir des mains du mandarin les parchemins accordés par le roi. Et c'est cette fête que Ty-Ba me fait voir. En effet, dans les rues de la

ville,

j'aperçois une interminable théorie d'Annamites marchant processionnellement, des mandades rins, chefs de cantons, maires,

des des

notables, des paysans attifés de leurs Une interminable théorie d'Annamites marchant processionnellement

beaux plus vêtements de cérémonie et

casqués de petites mitres noires. De nombreux porteurs passent en agitant des étendards bariolés, des flammes d'étoffes lancéolées, des éventails de plumes, d'autres font tournoyer en l'air de larges parasols aux riches broderies et les derniers soutiennent des baldaquins dorés, des autels laqués aux riches et fines sculptures, tandis que dans l'air montent des parfums d'encens échappés des cassolettes de cuivre. Tout ce monde de petits pantins, aux défroques étranges, paraît très affairé. On voit que tous s'appliquent avec envie à bien remplir leur mission : ils s'avancent essoufflés, ruisselants de sueur, le visage animé et congestionné par la course et peut-être aussi par l'eau de riz trop copieusement absorbée. On dirait que leur incessant va-et-vient ne doit pas avoir de fin et leur interminable trottinement, avec des allures de nains, donne à ce défilé des apparences de cauchemar. Chose étrange, depuis leurs villages jusqu'à Lang-Yen, pas une minute ils ne se sont arrêtés.


TONKINOISERIES

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Mais pourquoi ? Oh, voilà ! on ne doit pas faire languir ces divinités qui, dans leurs impatiences d'enfants gâtés, réclament du fond de leurs pagodes le joujou tant convoité, le brevet ! — Si, lui. (le grand Génie) y en a attendre, lui pas content ! » Moi, bien entendu, voulant faire une niche à Ty-Ba, et contrarier un bon Génie, j'arrête le cortège pour examiner à loisir le plus beau des baldaquins, ruisselant d'or, barbelé de monstres hérissés et furieux et de convulsées qui se détachent sur la laque rouge. chimères horriblement Devant mon impiété et ce sans-gêne sacrilège, toutes les faces jaunes sont consternées, mais silencieusement résignées. Combien drôles ces petits yeux bridés et fuyants se cherchant pour échanger de navrantes pensées « Quel « notre « Mais

et se racontant leurs tristesses: «Croyez-vous ,semblent-ils dire ? scandale ! Ce Français, ce sauvage, ce barbare qui ose arrêter procession et faire poser les Génies? Quel grand malheur!

il n'en finira donc pas?.... « car les Génies vont se fâcher. »

Bouddha!

Bouddha!

protège-nous,

Comme tout près de moi Ty-Ba maugrée et crie à la profanation, je rends la liberté à ces pauvres diables et le cortège se renouvelle avec le complément indispensable des gougs retentissants, des flûtes aigrelettes, des monotones tam-tams, en somme tout le bacchanal des fêtes annamites. Devant chez le Quan-Phu, au centre de la cour qui précède sa demeure, dans une mêlée indescriptible, toute la population rassemblée piaille, crie, gesticule au milieu des autels posés sur le sol et des grands parapluies des joueurs d'instruappuyés contre les palanquins. Des porte-étendards, ments, des femmes, des enfants s'agitent dans un confus grouillement. Tout à coup le charivari atteint son paroxysme ; les flûtes, devenues assourdissantes, confondent leurs notes aiguës avec le continuel bourdonnement de gongs; sur les tam-tams, les coups scandés se précipitent en ments de tonnerre. C'est du délire ! car apparaissent, enfin, les comptés sous village, marchant gravement à pas solennellement leurs mains des boîtes tiennent dans Ils oblongues ges parasols. mant les précieux fardeaux qu'ils portent haut comme un prêtre

grondechefs de des larrenferélevant

l'ostensoir. — Et si ces Génies ne vous donnent pas de bonnes récoltes et n'empêchent pas tes parents ou tes amis de mourir du choléra ? S'ils restent sourds à vos prières ? — Alors, me dit Ty-Ba y en a fini ! C'est-à-dire que les idoles sont renversées et les bons Génies dégradés chassés de leurs temples, sont destitués comme de de leurs fonctions, simples ministres. — Allons, viens Ty-Ba,

rentrons.

Pour te récompenser,

tu déjeuneras


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SOUVENIRS

D'UN

OFFICIER

ce matin

à notre table avec mes amis et le joyeux capitaine Nurgère, tu le bon sais, gros qui t'aime tant? — Moi pas content ! C'est le refrain souvent répété par ma congaï depuis que j'ai froissé ses convictions religieuses. Aussi pendant le repas, émoustillée par les vins de France que lui font boire à plaisir les camarades amusés de son étoursa gaîté et reprend-elle sa revanche par de dissant babil, retrouve-t-elle malicieuses observations, et de petites taquineries d'enfant. Elle me menace

de ne plus limer et couper mes ongles pendant les heures de sieste, car c'est une manieuse expérimentée que Ty-Ba, sachant procéder avec une adresse attentive et patiente. Puis devenant de plus en plus révèle à mes camarades qu'elle est chargée d'arramoqueuse, l'indiscrète cher avec une fine pince d'acier les fils d'argent qui commencent à briller dans mes cheveux. Oh! oh! Ty-Ba, mais tu es complètement grise! Tu m'appelles « maintenant Monsieur le vieux », ma longue barbe d'occidental beaurude me l'air d'un ancêtre ou d'un donnant car toi, dont coup trop singe: le corps reste uniforme et dépouillé comme une statue sans la moindre ombre abritant les mystères, tu n'as de tendresses que pour les figures glabres. Tu trouves que mon nez et ceux de mes amis sont démesurément longs comme la trompe de l'éléphant du mandarin, notre voisin; et à ce sujet je connais encore ton idéal : des petits nez courts et camus, émergeant à peine à fleur du visage entre deux énormes méplats. Toi, l'élégante, la coquette raffinée qui épiles les malencontreux sourcils, ornement naturel de ton front, tu découvres que les miens sont hérissés et menaçants comme ceux d'un mauvais Génie. Tes petits yeux relevés sur les ont des malices et des tempes, comme tous les yeux de l'extrême-Asie, railleries à voir les miens largement fendus, droits et baissés comme pour d'éternels chagrins. — Tes dents que recouvre une laque noire, et que je trouve cependant si laides, se refusent à devenir les soeurs de mes dents blanches et sans apprêt, car tu dis qu'il n'y a que les « Chinois et les chiens qui les portent ainsi. » — Et pour comble, tu ajoutes que si les buffles poursuivent furieusement les Européens dans les rizières, c'est que nous sentons le cadavre ! Finiras-tu

bientôt tes jaseries, grise, te dis-je ! Va dormir, va !

bavarde Ty-Ba?

Tu es horriblement


UNE NUIT

SOUS UN BANYAN


NUIT

UNE

SOUS

UN

BANYAN

Une mission nouvelle m'a fait quitter le Delta et ses monotones rizières ma région préme permettre de revoir, va et semaines, pour quelques férée, la vallée de la rivière Claire jusqu'au soir sampans en-

On a marché rivière.

Des

le

voyés

du

proche l'autre

transportent rive des groupes de tirailleurs Ton-

serrés

poste

suivis kinois, bientôt la hurlante cohue coolies tous

les

et la petite

colonne

traverse

maintenant

la

plus sur

par des

loqueteux

avec

bagages

et tout

desl'approvisionnement tinés au poste de DangChiao. Mon petit cheval, arc-bouté sur lui-même, ses jambes, méfiant et rétif, est enfin poussé dans le courant, et le voilà na. comme un chien, la géant de l'eau, tête hors les oreilles quiet,

basses, qui vient

l'oeil

in-

s'ébrouer

sur la berge bruyamment où il a touché pied. La nuit tombe sur le silence

des grands

arbres, de l'enveloppement de son ombre fait planer comme

Un banyan est là

et

plus grande tristesse dans ce coin retiré et sauvage sans un sans une habitation. Un banyan est là refuge, sur la lizière de la grande forêt ou demain nous cheminerons pourtant, tout le jour, un banyan immense, dont les branches tordues chevelu, une


SOUVENIRS

116

D'UN

OFFICIER

un large espace et laissent pleurer vers le sol des lianes légères et droites, des racines pareilles à des cordages tendus qui vont retrouver la terre, trônes multiples soutenant la même voûte, péristyle grandiose d'un abritent

temple de verdure. C'est là que nous ferons notre halte et que nous passerons la nuit. Du moins, nous ne dormirons pas tout à fait à la belle étoile. Un campement provisoire est bientôt organisé. Sur une seule rangée les tirailleurs forment les faisceaux, et les maigres coolies exténués de fatigue, pauvres parias dont les reins saignent encore des coups de cadouille furtivement administrés par les despotiques cals, déposent leurs lourdes charges : des sacs de riz, des caisses de biscuits, des tonnelets de vin. Mon cheval dessellé est attaché à l'une des racines du banyan, et avec des hennissements d'impatience, la tête fièrement dressée, il regarde de son gros oeil boy Lap qui dans un panier tressé fait le triage de son Bientôt sous ce toit de feuillage, sur les bords de la paddy habituel. loin de la grande forêt, règne la plus grande animation. Au non rivière, milieu du cliquetis des armes se heurtant les unes contre les autres, dans tout

rond

mon

le bruit de ferraille des équipements entrechoqués, on n'entend plus que des appels, des rires, des cris de joie manifestant le soulagement souhaité à la fin de cette longue et pénible étape. On ne perçoit plus que les commandements rageurs des sous-officiers, dont l'autorité semble amoindrie dans le désordre et l'insouciance que fait naître l'attente du délassement les Mais tout n'est pas fini. Ne faut-il pas être préaprès grandes fatigues. voyant pour ces grands enfants et donner à chacun sa corvée ? Les uns vont à la recherche du bois mort et ramassent les branches sèches tombées des cîmes du grand arbre. D'autres vont remplir leurs bidons au bord de la rivière et soulèvent de lourdes pierres qui feront les fourneaux de cuisines installées en plein vent. Les coolies ne possédant pas de récipients s'acharnent après les troncs de bambous qu'ils coupent par segments et, faisant dans leur écorce de larges entailles, imaginent des marmites d'un modèle inattendu. Ils les remplissent d'eau et de riz et les poseront tout à l'heure sur les brasiers sans que la flamme puisse les consumer. Pour moi, près du tronc principal de l'arbre, une miniature d'abri est installé en quelques minutes à l'aide de branchages et de tiges de roseaux formant les trois côtés. Comme toiture, de larges feuilles de bananiers et des palmes de lataniers sont superposées. Sur le sol, des herbes et des feuilles sèches formeront

ma couchette. l'un Maintenant, après l'autre les feux s'allument, de blanches colonnes de fumée montent en tournoyant pour s'écraser et se fondre dans les De claires s'élèvent et dansent dans la nuit, flammèches feuilles, là-haut. donnant des apparences diablotines aux faces ocreuses des indigènes groupés en cercle. Ils tendent leurs mains vers la flamme de chaque foyer


TONKINOISERIES

114

Oh ! la bonne et douce chaleur que l'eau chante dans les marmites. les endoloris vient caresser et endormir la pensée ! Derrière eux, corps qui debout et les sous-officiers tout marche à souhait, plus calmes, puisque

tandis

silencieusement

fument pour

leurs pipes. non sans discussion

partager,

de riz bouilli, à la simiesques,

de biscuit

repas composé apparences silhouettes prestesse habituelles,

Les groupes se reforment de nouveau avec et le sommaire gloutonnerie, et de poisson sec. Et ils ont des vacillante des flammes, avec leurs

lueur

des genoux et la bestiale dont les mains crochues, à défaut des baguettesà même les aliments pour les porter à la bouche.

accroupies, de leurs bras saisissent

leurs têtes

à la hauteur

transformé cordon bleu en quelques palefrenier, à la de ce minutes, contemplation spectacle et m'annonce que le dîner est servi. Dans ma mignonne case, je trouve le couvert mis par terre, à côté d'une conserve de boeuf mode qu'il a précieusement gardée de fraîches au fond de ma cantine. Deux bananes cueillies le biscuits, tout

Lap,

à l'heure

m'arrache

long de la route de l'administration

et dans une timbale,

quelques lampées ce complètent repas princier.

du délicieux

vin

militaire, Je me lève pour faire les cent pas en fumant des cigarettes et en échanavec les trois sous-officiers geant mes impressions qui ont accepté avec de tafia réconfortant gouttes que Lap a versé dans des plaisir quelques Ce sont de braves et généreux garçons, fidèles à leur devoir, prêts quarts. à tous

les sacrifices,

dévoués la vie

surtout

dans

d'autrefois

les heures

et m'intéressent

mais qui difficiles, les souvenirs par

pourtant regrettent de leur cher pays natal, par leurs rêves d'une existence heureuse, vaguement ébauchée dans un avenir lointain et par les projets d'une vie moins L'un me confie ses aspirations vers le calme du foyer famitourmentée. : bientôt après sa rentrée de quelque sur la protection pour voir ses bons services

en France, il se mariera. L'autre compte haut personnage administratif ou politique modeste par la faveur d'un récompensés

lial

emploi.

Enfin

longues fatigues, seule ambition.

le dernier

voit

le premier

comme le couronnement rayonner, sa suprême galon de sous-lieutenant,

de ses joie,

sa

Autour de nous, les hommes, tirailleurs et coolies, tassés les uns contre les autres, frileusement sous les couvertures ou enveloppés protégés dans de misérables vont s'endormir d'un lourd sommeil haillons, près des entretenus toute la nuit pour éloigner les tigres feux qui seront si fréquents dans la région où plus d'une fois ils ont fait des victidu petit campement, mes. Quatre sentinelles se promènent aux limites traînant derrière elles leurs ombres fantastiquement agrandies. Quelques

grands errants

chansons peu

monotones

le silence

revient

planent

encore

et peu à ambiante; conversations languissantes,

dans la tristesse

après les dernières éteintes et les rares cris arrachés

après quelques paroles cauchemars. Et le grand

banyan

protecteur,

par de fiévreux cette demeure d'une nuit,


D'UN

SOUVENIRS

noueuses

les branches

dont

sur

multiples,

tout

fatigues et de toutes tude et le murmure

à la rougeur des flammes le long de ses colonnes

et tordues

prennent laisse tomber

des lueurs

tremblantes

OFFICIER

de brasier, ce monde endormi,

le calme

de toutes les réparateur de sa mélancolique soli-

les souffrances, l'apaisement berceur de ses feuilles scintillantes

comme

une voûte

d'or. Allons

dormir

ma natte,

roulé

ou

maintenant,

du

moins

et la tête

sous ma couverture

sur essayons. Je m'allonge enfouie dans le capuchon

Mais Dên, l'insinuante de ma pèlerine. Dên, qui aime aussi le confort, la chaleur de mon n'est Tout estime que doucetpas à dédaigner. corps en frottant son tement elle glisse à mes côtés, me dit un amical bonsoir museau

glacé contre la pointe se pelotonne contre

s'affale, immobile qu'une

et s'endort.

de mon moi

signe de reconnaissance, un reste après profond soupir trouve qui croit que je sommeille,

nez, et

A son tour,

petit

Lap pieds peut avoir ses avantages avec mille précautions pour ramper Pas bien loin, le cheval piaffe labourant

place mi-clos

yeux attention.

à mes

et je le vois de mes ne pas attirer mon la terre

à coups

de

sabots. Tous dans

la

nouvelle.

en ce moment, reposent peut-être vision de cette scène tant de fois Dans

l'impossibilité les souvenirs

j'appelle

de voir

le

et

moi

seul

me

complais et cependant toujours sommeil fermer mes yeux, vécue

l'hôte

passager étendu sous ce banyan, je songe avec amertume, avec une sourde colère contre l'aveugle destin, à mon pauvre ami Kustel, frère de mon existence ce joyeux cet inséparable d'autrefois, compagnon, Moi,

ce confident

de

toutes

tout

mes

espérances et qui, lui aussi,

près de Lang-Son couché repose éternellement muette

sur

évocation,

par un occulte pouvoir devant son moi, visage bleus et yeux profonds,

au pied

d'un

et

de toutes

mes

joies,

mort

coïncidence, par une singulière même arbre. Alors dans une

une

de souvenirs précision presque surprenante, de ma volonté, comme s'il revois, je surgissait au profit de médaille ses romaine, pâle, imberbe,

son masque énergique, sa haute stature d'homme Et la phrase me revient de son frère dans une vigoureux. désespéré, douloureuse et triste comme un venue le dernier lettre, sanglot, par courrier de France : «.... Il n'a pas eu le temps de nous écrire un mot, » peut-être de nous crier adieu ! Et il est mort, mort là-bas, pas celui » dans cet affreux exil des terres lointaines où l'on ne peut aller, d'où » l'on » mois

ne peut revenir qu'après de voyage; là-bas où

» bien

abstrait

» vois

sa tombe, retour.

» à ton

Penser

qu'il

des jours l'isolement

de tout

ce qui est patrie. embrasse la petite croix

et des jours, des des semaines, est si profond, où l'on est si Mon noire

brave pour

Léra, si tu me donner un baiser et cher

» ne reste

plus

rien

maintenant

de

ce grand

coeur

et de


TONKINOISERIES

119

et que les hasards de ma vie avantureuse ne me cette belle intelligence conduiront peut-être jamais sur cette tombe entre Lang-Son et Ky-Lua — c'est si loin de la région où je me trouve — pour lui dire un adieu désolé ! Ah, pauvre, pauvre cher ami ! Puis, peu à peu, tout se confond dans ma pensée. La fatigue reprend ses droits, une vague torpeur envahit mes membres harassés et lentement je. m'achemine vers les confins du rêve. Dans un sommeil troublé, le ses branches au-dessus de ma tête, innombrables grandit sa cime démesurée s'élève dans une s'élargissent, s'étendent, rayonnent ; envolée sublime vers le ciel, comme une merveilleuse divinité maîtresse banyan

Il m'a semblé qu'à genoux, sans crainte des railleries, souci des rires méchants, je lui adressais cette sublime invocation, du monde.

prière païenne : O calme, ô superbe et mystique Banyan ! Toi seul es grand dans la magnifique splendeur sement.

de ton

sans cette

épanouis-

dominant de ta taille ce Toi seul es sublime, sur cette terre lointaine, monde petit et vieillot ! Vers toi, sans doute, montent les espérances, les craintes et les hantises de l'au delà ; Et

tu dois

être

l'arbre

divin,

l'arbre

des vieilles

légendes,

le toit

préféré des bons génies. L'Arbre sacré jaillit au bord des grands lacs d'émeraude où tes noires ramures vont se mirer près des pâles lotus, ces frères d'Asie. L'Arbre protecteur de ces pagodes solitaires et mornes que les petits nains jaunes élèvent à ta base. Mais tu es plus majestueux, ô Banyan, que ces temples dont la lourde masse

semble

ramper

sur

le

sol

malgré

l'effort

de leurs

monstres

hiératiques. De ces temples, image, d'un peuple à l'âme impuissante et asservie, sans plus d'envolée vers l'idéal créateur que vers le ciel bleu. échappés de tes Car avec tes frêles racines, les troncs nombreux voûtes et rayant la grande paix de ton ombre comme des colonnes gothiques, Tu donnes

des grandes cathédrales, nos temples de là-bas, avec tout leur mystère et leur religieux apaisement. Tu es l'hôte hospitalier qui, la nuit, donne aux voyageurs égarés la protection de ton large feuillage, Et

le

l'illusion

de tes sombres ombrages la fraîcheur jour tu fais tomber et le sommeil, baume de toutes les douleurs. Sous les festons de tes lianes qui courent inextricables, légères et

bienfaisante

enlaçantes,


120

SOUVENIRS

Sous l'épaisseur

impénétrable

pantes, On doit dormir heureux, dures fatigues du jour ! Et si enfin

D UN

OFFICIER

de tes frondaisons

dans l'oubli

vaincu

complet

doucement

envelop-

du monde,

après les

et oublié, je dois succomber, c'est à tes pieds, géant robuste, que je veux être pieusement couché, Pour dormir comme l'ami regretté, mon dernier éternellement, sommeil ! O calme, ô superbe et mystique

Banyan !


UN DRAME

SUR LA RIVIÈRE

CLAIRE


UN

DRAME

Le docteur

SUR

Rochecourt

LA

RIVIÈRE

CLAIRE

était l'âme vivante

du poste de Ha-Yang. Dans et de découragement, il apportait un peu de gaieté au milieu de ses camarades abattus par le spleen et les fièvres. De sa bonne figure finement enjouée et toujours souriante se dégageait la confiance immuable et la joie bruyante de vivre. Dans tous ses gestes, dans ses paroles, dans son rire, dominait, avec une belle crânerie, comme un éternel défi jeté à la mort. Les soldats l'adoraient, car il savait calmer les heures de sombre

tristesse

leurs peines, adoucir les rigueurs de leur séjour et les défendre avec acharnement contre toutes les souffrances. Au moment des rudes épreuves, dissimulant

sa tendresse

sous la verve

comique d'un patois Picard qu'il le secret des paroles réconfortantes, il parlait à merveille et connaissant le chemin pour aller au coeur de ces simples et bonnes savait trouver natures. C'est ainsi qu'au jour de l'an il avait été l'objet d'une manifestation

touchante.

Les

du

poste n'avaient pas osé venir au leurs voeux caractère indifférent et froid, qui, commandant, exprimer avait consigné sa porte. Prétention voulant fuir les scènes attendrissantes, dont ces êtres après tout essentiellement et rudesse inutile, stupide affectifs et bons, dévoués quand même à leurs chefs, devaient lui garder Européens

bien plus que s'il les avait sévèrement punis. Alors ils vinrent cet élan le chez de leur coeur serait docteur lui, persuadés que surprendre favorablement accueilli par leur grand ami. Tous se présentèrent vers rancune

devant la porte de sa cal nhà, n'osant pas aller plus tout bas avec l'ordonnance. loin et parlementant Puis, gênés de leurs roulant leurs casques entre leurs doigts, ils bras, la tête découverte, lire un s'avancèrent pour petit speech préalablement rédigé sur une belle neuf heures du matin

feuille de papier. Oh ! pas de phrases ! seulement les amis pour prendre la parole, au dernier moment remettre son manuscrit en ajoutant très simplement: « teur, nous vous aimons bien ! bonne Et le gai Rochecourt vivait heureux

l'orateur

délégué par caponna et ne fit que « Monsieur le doc-

année et bonne santé ! » dans ce cortège d'affections

et de

sympathies. Cependant, lui aussi, comme bien des camardes, vit sa belle humeur terrassée par le mal. Sa santé d'abord ruinée par les fièvres exhalées de


122

SOUVENlRS

D' UN

OFFICIER

cette terre trop puissante, fut encore bien plus compromise par une affection chronique des intestins. Un jour le choléra fit son' apparition dans la région frappant mortellement plusieurs de nos soldats. Et c'est lorsque ce pauvre Rochecourt était à bout de forces, défaillant et brisé, pouvant à peine se traîner de son pour prodiguer ses soins et ses pavillon aux paillottes de l'ambulance consolations à de moins malades que lui, c'est au moment où le rapatriement, son seul espoir de salut s'imposait, que la hideuse et sinistre maladie faisait sa brusque irruption. de soldat modeste qui Lui, avec son courage et son intrépidité jusqu'à la dernière minute fait face à l'ennemi, pas un instant ne cessa de donner tous ses soins dévoués, tout son coeur, et toute sa science. Avec une scrupuleuse sollicitude, il se hâta de prescrire les mesures indispensables pour enrayer le fléau. Puis, soutenu par deux légionnaires, il visiter les pauvres isolés, et le diagnostic allait lentement, péniblement bien établi, surveiller pendant de longues heures l'application du traitement. Répondant aux appels désespérés, aux lamentations et aux cris de douleurs par des paroles consolantes, il trouvait encore la force de mettre une note joyeuse pour faire oublier et sourire. Et il était d'autant plus admirable qu'il savait bien que la mort était proche, inéluctable Ah ! sûrement oui, ce pauvre Rochecourt était trop bien fixé sur son sort.... On lui avait souvent entendu dire autrefois, dans des conversations sur l'hygiène de ces pays : « Un dyssentérique, voyez-vous, ou un »— anémié est fatalement perdu s'il tombe dans un milieu épidémique N'était-ce pas un arrêt prononcé, car lui qui maintenant réunissait ces deux conditions d'extrême débilité, comment aurait-il pu se faire illusion? Non, certes, il savait. Car un jour qu'il s'était surmené et qu'on avait été obligé de le rapporter exténué et tout pâle : — Docteur, lui dit un camarade du poste, c'est fou ce que vous faites vos forces vous trahiront. là, Il haussa les épaules: puis devenu tout songeur, le regard perdu bien loin, comme s'il devinait le dénouement voix mélancolique et triste : — Oui, oui, je sais.... Le lendemain, mon malheureux ami

d'un

mauvais rêve, avec une

se débattait

sous les étreintes-

torturantes du choléra. Le désarroi dans ce poste si cruellement éprouvé fut à son comble. Les mêmes hommes qui auraient gardé leur courage et leur calme en face d'assaillants — pirates ou pavillons noirs — dix fois plus nombreux, restaient découragés dans l'appréhension de ce mal invisible. Personne pour le prévoir et le combattre, personne ne pouvant complètement remplacer le savoir et le dévouement de ce brave Rochecourt. Mais en attendant l'arrivée d'un autre médecin, — c'est-à-dire douze


TONKINOISERIES

I23

à quinze lougues journées pour venir de Hanoï à Ha-Yang, — que feraiton pour sauver le malade ? Il avait bien droit à des soins éclairés, à mille lui qui jusqu'à la dernière heure témoignages de tendresse et d'affection, s'était donné par l'un l'ambulance

entier

à ses amis ! Bien vite l'idée de le savoir soigné la résolution de ses camarades, fit prendre de l'envoyer à tout

du poste le plus voisin, situé à deux jours de là, en descendant la rivière Claire. Lui ne voulait pas, trouvant pénible cette évacuation pleine de difficultés : — A dans les moments d'accalmie, d'abord quoi bon ? répétait-il, c'est expressément défendu, et puis ici ou là-bas ce sera la même chose, la tant d'autres, je n'ai d'un chimérique espoir ou d'une

fin. Comme

même

pas, moi, la dernière ressource illusion.... Je me vois tel que je serai dans deux jours, c'est-à-dire fichu, fichu ! Puis il se résigna, continuant à vivre sa souffrance, gravissant à grands

du calvaire, gardant un morne, silence seulement interrompu par les cris arrachés sous l'étau des fulgurantes douleurs. Il fut alors couché au fond d'une jonque et confié à une escorte de deux pas la dernière

tirailleurs

montée

Tonkinois

et d'un

Légionnaire, caressants et

un grand diable d'Allemand doux de chien fidèle. Deux

de bons yeux bleus rameurs indigènes devaient .conduire l'embarcation. — Vous entendez bien, Weber, dit un capitaine renouvelant ses allez marchez de ne vous arrêtez nulle recommandations, vite, nuit, part et soignez le docteur comme votre meilleur camarade. — Fous n'avez bas pesoin de me le tire, mon gabidaine, Monsieur le si bon pour la léchion ; che chure que mon docteur a été touchours

avec

gabidaine sera gontent de moi ! — C'est bien, bon voyage, docteur

bon voyage

et à bientôt

mon

cher

!

Rochecourt

par un simple signe de tête. Tandis que, sur la officiers du poste seuls spectateurs de ce départ d'un nouveau et désolés dans le vague pressentiment

répondit les deux ou trois

berge, restaient

silencieux

Et leurs yeux d'une plus grande tristesse. mouillés suivirent longtemps la petite embarcation glissant doucement sur les eaux vertes de la rivière Claire, laissant derrière elle un long sillage qui venait se perdre et mourir sur les deux rives. deuil

et sous

la

menace

Dix heures du matin. est accablante, le soleil éblouissant. Dans l'air planent des de fournaise. Sur les eaux calmes et dormantes l'atmosphère

La chaleur vapeurs


SOUVENIRS

124

D UN

OFFICIER

Sur la berge, où passent et disparaissent de rares silhouettes, les lourds bananiers laissent pendre leurs larges feuilles flétries. Dans le bleu du ciel, les gracieux panaches d'aréquiers et les sommets friselés des bambous restent immobiles et comme figés. vibre.

Sous la paillotte de la jonque, dans un espace restreint, Rochecourt de repose étendu sur un matelas, enveloppé dans un amoncellement Ses yeux grandement ouverts sont effrayants de fixité. Sa couvertures. respiration est courte et rapide. Les traits du visage par intervalle sont convulsés. Tout près dé lui, un quart plein de thé bouillant ; et à ses pieds, Weber attentif et prêt cette souffrance. A l'arriére, les tirailleurs

à répondre

au premier

cri, tout

désolé de

au supplice enduré nattes. Paresseusement étendus, par leur chef, se couchent ils étirent leurs membres fatigués ; et comme ennuyés de ce repos inespéré et de cette immobilité Ils ont trouvé forcée, ils baillent bruyamment. dans un coin une pipe de bambou ; ils la bourrent de tabac très mince et hument tour à tour la fumée qui passe dans un tuyau plein d'eau tonkinois, sur de vieilles

insouciants

une conversation clapotante. Avec des lenteurs et de longs silences, traînante s'engage; des causeries vagues, des paroles oisives d'indifférents sont échangées. Pour entretenir un feu qui brûle dans un cadre de bois plein de terre, ils se penchent soufflant à pleins pourrions sur le brasier. Des briques sont près du foyer qui serviront à réchauffer le malade. Dans l'eau chante et bout, qui doit faire cuire le riz. Puis pour tromper le temps, les deux tirailleurs dénoueut leurs longs cheveux, les de femmes, les lissent secouent en des gestes et des balancements les et enroulent ensuite en lourdes tresses pour en faire soigneusement un énorme chignon sur la nuque. Maintenant le torse nu, ils font de une marmite

Puis bientôt accroupis antour de petits bols rayés sommaires ablutions. de dessins bleus, avec de petites baguettes ils prennent leur premier repas. Sur l'avant, les bateliers, deux paysans tonkinois, scandent d'un chant monotone la chute des rames. Deux heures du soir. Tout

semble

mort

dans cette embarcation.

La

chaleur

dévorante

autour engourdit les hommes et les choses. Les mouches bourdonnent des tirailleurs profondément endormis. Les rameurs, comme alourdis sous ce soleil de plomb, ralentissent leurs mouvements. De temps à autre, sous la paillotte, un cri et des gémissements viennent rompre la monotonie de ce lourd silence. La voix de Weber s'élève suppliante. — Allons, Monsieur le Docteur, du courache, encore un peu de thé ! Six heures du soir. Le

soleil,

dont

les

mourantes

lueurs

empourprent

l'horizon,

va


TONKINOISERIES

112

disparaître derrière les montagnes. Une brise rafraîchissante passe dans l'air. C'est l'apaisement, c'est le renouveau de vivre vers cette fin du jour. Le long des deux rives, des habitants conduisent des buffles au bord de l'eau pour les faire boire. Sur des radeaux de bambous où sont construits des villages flottants, des groupes d'enfants regardent passer les voyageurs, se tandis que leurs mères, des congaïs presque nues, nonchalamment baignent et bavardent. Du sampan, les deux tirailleurs tonkinois mainteles interpellent nant réveillés de leurs somnolences, et joyeusement leur adressent des propos grivois et moqueurs. Parfois, dans un brusque évasement de ses rives, le ffeuve s'étale et s'élargit laissant émerger des bancs de sable et des îles verdoyantes où des hérons mélancoliques, la rêvent sur une patte. Des tête sous l'aile, dans une pose immuable, troupeaux d'oies sauvages, se levant par masses noires et serrées, tournoient lentement pour aller se poser plus loin. Des bécasseaux criards à chaque instant, Enfin, l'espace de leurs crochets capricieux. comme chassées par le crépuscule, de gracieuses aigrettes, aux blancheurs remontent à tire d'aile le de neige, dans un vol doucement rythmé, courant de la rivière pour gagner leurs nids de roseaux. raient

Le calme renaît. Seul le La nuit est devenue profonde, impénétrable. rames dans ce silence. Tout à l'un bruit des des soldats indigènes, coup tenaillé par des douleurs aiguës et lancinantes, s'affaisse. Les deux mains serrées contre le ventre, il se roule sur sa natte en poussant des cris à affreux : « chet oï, chet o ! (je suis mort, je suis mort !) répète-t-il de sa voix brisée. Il se relève bientôt, tous moments mais pour et de déjections. Il resouiller tout ce qui l'entoure de vomissements tombe

en avant, le corps douloureusement secoué par des bouleversé, sec et les le caves et cerclés de noir. violacé, crampes, visage yeux se déroule pendant des Et tout le cortège des souffrances innomées heures. inévitable et terrible vient d'abattre une deuxième contagion victime aux côtés de Rochecourt. Le pauvre Weber attiré par ce bruit apparaît sous la paillotte de la jongue, un falot à la main, montrant ses grands yeux bleus effarés. Devant le pitoyable garçon, sentant son impuissance et cette nouvelle infortune, l'inanité de tout secours, bougonne à voix presque basse, ne sachant plus que dire : « Nom te Tieu ! Nom te Tieu ! » La

Vers une heure du matin, le second tirailleur surpris, lui aussi, par le mal implacable, tombe à son tour à côté de son camarade. Et la même scène, horrible, brutale, se déroule une seconde fois. — Ils sont vraidu sampan, au milieu du désordre de tout ces deux êtres, presque couchés l'un sur les cheveux les vêtements défaits et maculés, les jambes l'autre, dénoués, et les bras emmêlés par les soubresauts de la douleur. ment

sur l'arriére lamentables, leur équipement dispersé,


126

SOUVENIRS

D'UN

OFFICIER

Tout plus

au fond, sous l'abri de la toiture, Rochecourt, qui s'affaiblit de' en plus, ne peut encore rien distinguer. La nuit est toujours

profonde,

impénétrable.

Cinq heures du matin. Les cimes, maintenant plus nettes des montagnes qui longent la vallée, se couvrent de teintes roses. Le ciel vers l'Orient s'embrase. Sur la rive sous les premiers rayons du soleil qui opposée, les hauteurs s'illuminent majestueusement se lève. Un vent presque froid souffle sur la rivière. Sur la berge, les graminées géantes s'inclinent et les arbres merveilleux aux frondaisons délicates et tendres, les palmes finement dentelées frissonnent légèrement. De nouveau, dans les rares villages riverains, quelques habitants se montrent aux portes des maisons. Des jonques chinoises, péniblement remorquées à la cordelle, remontent vers le Nord. Dans l'air, des nuées de perruEt sur les plus ches s'envolent rapides en raclant des appels discordants. les joyeux prochains monticules que bordent des rizières, tintinnabulent chants des perdrix répétant à l'infini leurs sonores tin da da, parfois dominés par les appels lamentablement longs et tristes des paons descendus des futaies. Les blanches aigrettes repassent aussi nombreuses, aussi jolies dans leur vol, qui semble effleurer la surface des eaux. Sur les bancs de Et là-bas, dans les noirs massable les hérons ont repris leur immobilité. des tourterelles innombrables sifs de bambous, reprennent leurs roucoulements monotones. C'est le réveil de la nature, c'est la vie puissante et magnifique que le soleil maintenant éclaire splendidement. A

ce moment

les deux tirailleurs,

à quelques minutes

d'intervalle,

expirent. Les bateliers affolés, transis de peur, regardent sournoisement les deux corps encore convulsés par les derniers spasmes. Le lieu sans doute doit leur sembler propice pour une évasion, car le paysage devenu sauvage et mystérieux se rétrécit et forme une gorge profonde. Des montagnes tombent sur les deux rives sans pentes atténuées et la forêt immense, impénétrable, fait pleurer ses lianes, ses branches tordues, et sa flore embroussaillée sur la calme transparence des eaux. L'un des rameurs jetant brusquement ses avirons, plonge et disparaît à la nage. Surpris par le bruit de cette chute, Weber survient, ne comprenant rien d'abord. Puis, devinant la fuite de la jonque maudite, il crie, jure, supplie. Mais l'Annamite touche déjà la berge et la tête basse glisse et se perd dans la jungle. A son tour, le second batelier bondit grandes brassées en poussant de petits cris se baisse, le visage terrible et menaçant, Tieu ! nom te Tieu ! » ne cesse-t-il. encore

dans la rivière, s'éloignant par joyeux et narquois. Alors Weber les yeux mauvais : " Nom te de répéter, et prenant son fusil,


TONKINOISERIES

127

il épaule et vise le fuyard. Une détonation sonore et longue roule dans la vallée. Là-bas un brusque soubresaut, des mains battent l'air, convulsivement et dans un remous un corps s'enfonce, laissant par places des de ternissent la du fleuve. nuages sang qui limpidité Au coup de feu Rochecourt sursaute. Soulevant à peine sa tête, il promène un regard effrayant. Autour de lui l'abandon et la mort. Ses yeux dilatés fixent largement avec obstination les deux cadavres des tirailleurs: — Ah ! Monsieur

le

dit

les

docteur,

les

lâches, bartis !

Weber, lâches sont

— Ah ! murmure-t-il en

retombant.

Et

après de siquelques minutes lence et de vague rêverie : Weber, Weber, mon pauvre vieux, je suis perdu. — Mais non, Monsieur le docteur, faut passe découracher parce que ces sales

Annamites

sont

mais Weber est bartis; là, nom te Tieu ! qui vous saufera. — Non, je sais bien passeque non ! Tiens, ce portefeuille..... moi là Une détonation sonore

dans ma vareuse. Puis

s'étant

ment retourné,

péniblela tête va-

dans une cillante, les coudes appuyés sur les planches de l'embarcation, ces mots sur un oscillation de tout son corps, de sa main tremblée, il trace feuillet

détaché.

« Petite toi.

Là sur

mère

avant de mourir, ma dernière je dépose un baiser, le dernier.

chérie,

ces lignes »

pensée est pour Pour te consoler

songe que s'arrête Mais il ne peut achever, car la main défaillante une s'éteint commence, agonie pour jamais, l'agonie terminée deux secondes, par soupirs, larges, profonds.

et la pensée de quelques


128

SOUVENIRS

D'UN

OFFICIER

le bateau désemparé, dévalant à la dérive, descendre doucement le courant de la rivière Claire. Et

maintenant

continue

à

Midi. Du belvédaire qui leur sert de salle à manger, les officiers de Phu-Doan voyant une embarcation abandonnée passer en vue du poste, sans rameurs et sans escorte, la font arrêter et amarrer sur la rive. Leur étonnement est grand de voir dans l'intérieur trois cadavres étiques et vidés, horriblement confondus dans un lugubre désordre. Au milieu d'eux un légionnaire ivre, stupidement affolé, les yeux égarés et fous, vide à pleines gorgées un bidon de tafia répétant avec obstination « Ah ! nom te Tieu, nom te Tieu !»

d'une voix larmoyante

:


NOUVELLES

IDテ右S

DE TY-BA


NOUVELLES

IDÉES

DE

TY-BA

c'est pour toi que j'écris ces petits Ty-Ba, petite Ty-Ba, aujourd'hui souvenirs, ces mille rien qui feront sourire les gens graves. Ils s'étonneront de mes préférences futiles, et je vois d'ici leurs lippes dédaigneuses; ils aimeraient mieux, sans doute, les discussions à perdre haleine sur navigabilité du fleuve Rouge inventée par ce farceur de l'hypothétique que je crois Dupuy, et les pédantes révélations sur l'avenir du Tonkin cependant prospère et plein de promesses. les controverses stériles, les Oh ! non, petite Ty-Ba, que m'importent communications secs et froids, ennuyeuses et monotones d'explorateurs les savants commentaires sur la culture de la ramie et du coton et sur de faire sûrement l'élève des vers à soie ! Je ne brigue pas l'honneur bailler et dormir par une triste soirée d'hiver les assidus, de la salle de géographie. Ce que je veux garder, c'est le souvenir de ta petite âme que je croyais banale et terne comme une glace sans reflet. Plus tard ce sera ma joie de revivre ces heures d'intimité. évocation si, relisant un Quelle troublante jour ces pages, je revois ta délicate silhouette d'enfant ; si, retrouvant ton rire, je m'amuse encore de tes gamineries et de tes propos inattendus ? Alors je serai bien loin, parti pour toujours ; et toi aussi tu disparaîtras confondue dans le tourbillon de ce monde jaune. Personne ne me parlera plus de Ty-Ba et si parfois tu veux encore te souvenir du grand ami, ne sauras jamais ce qu'il est devenu. A son tour il sera perdu dans monde différent, dans la cohue des cités populeuses d'Occident qui lui rappelleront la de tes les horizons de pas simplicité paillottes,

tu un ne tes

grands fleuves et les ombrages de tes bambous. Il sera retourné vers le pays du froid et de la pluie, dans la patrie des concierges et des cochers de fiacre. Je te reverrai alors, telle que et gaie, accroupie sur une natte, les pieds nus, tes cheveux plats gorge et les épaules découvertes,

je te vois aux heures de sieste, babillarde vêtue de ton seul pantalon de satin noir, bien lissés et soigneusement peignés, la le cou rayé d'un triple collier d'ambre,

tandis que sur ta poitrine de vagues rondeurs piquent un petit carré de soie très légère. Quand le soleil arde au dehors embrasant l'éther bleu,


150

SOUVENIRS

D'UN

OFFICIER

versant partout le silence et les somnolentes langueurs, alors qu'il fait bon se calfeutrer dans la pénombre et là fraîcheur des maisons dont les stores et les volets sont soigneusement fermés, c'est à ce moment là que tu deviens expansive et que j'arrive à pénétrer les secrets de ta petite — c'est déjà beaucoup — tu pensée. Je connais cent mots d'Annamite, cent mots de Français, et avec ce simple bagage, nous bredouilles à bavarder pendant des heures. Nous hésià nous comprendre, tons parfois, nous trébuchons souvent le long de nos causeries qui malgré notre mimique exprestout restent toujours intéressantes. Très,amusante sive, quand le mot juste ne vient pas poux rendre nos sentiments !

arrivons

Pendant que j'essaie de dormir, tu viens doucement t'asseoir près de moi sur la même natte, les jambes pliées comme une de ces divinités laquées d'or qui sommeillent

dans le silence des pagodes ; et les coudes appuyés sur les genoux, le menton posé sur les mains dans une pose attentive, tu veux savoir si j'ai des frères, des enfants. des soeurs, une femme, Chose touchante, petite Ty-Ba, tu m'as dit que ma mère sans doute vieille, très vieille, devait souffrir de mon absence. Je sais que dans ton pays la mère est l'âme vénérée du foyer ; elle groupe autour d'elle toutes les affections de la famille, toutes les préférences et toutes les tendresses des enfants. Aussi, as-tu gardé un silence discret, comme un pardon pour les regrets réveillés, quand je t'ai appris

Comme une de ces divinités. que cette mère n'existait plus. Si j'avais une femme, songe aux dangers que' me ferait courir un de deux années. Car là-has. comme ici, tes frivoles soeurs éloignement blanches se lassent des longues fidélités, maudissent les nuits sans sommeil

regrettent avec colère les heures d'un passées dans l'attente, bonheur perdu comme s'il leur était injustement ravi et pratiquent avec c'est-à-dire l'oubli perversité ce que toi, Ty-Ba, tu feras par indifférence, des plus chers et des plus troublants souvenirs. Je n'ai pas davantage d'enfants. Mais pour combler cette lacune, je connais bien la petite femme qui s'offrirait volontiers. Encore aujourd'hui, un obsédant désir. Par mille Ty-Ba, tu me confies un irrésistible, câlineries de chatte gourmande, avec des hésitations dans la voix qui mettent de pudiques arrêts dans ta singulière confession, par des minau-


TONKINOISERIES

deries

131

avec des pressions furtives de mains, tu me révèles l'étrange caprice de ta pensée : avoir un fils de moi, un fils a la peau très blanche et très fine que tu aimerais de toute ton âme, non certes pas en souvenir ou par amour du chef Français mais parce que Bouddha aime gracieuses,

les enfants issus d'un étranger; les enfants au teint pâle et clair comme étoiles d'une nuit vers son déclin et comble de longues félicités l'existence de leurs mères. Ce fils serait pour ta famille et ta maison une source de bonheur et de prospérité. Mais, pauvre Ty-Ba, je ferai l'impossible pour que ce désir ne se réalise pas, car bientôt viendra l'heure de la séparation et je connais les amertumes cachées et les douloureux remords de ces pères de hasard. J'ai entendu les poignants reles mourantes

grets, j'ai vu couler les larmes de ces camarades moins heureux que cette terre lointaine en y laissant moi qui ont quitté pour toujours la chair de leur chair et en emportant l'ineffaçable souvenir de la dernière étreinte de deux faibles petits bras enlacés autour de leur cou. vienne

d'une

noire, d'une femme jaune ou d'une Peau il me aimé qu'on reste, semble, l'être mystérieusement Rouge, ne peut oublier ou délaisser comme un objet perdu sur le talus d'un chemin désert ! Qu'il

femme

un fils

Mais

tu comprends que le sommeil me gagne. Tu reste près de moi immobile et patiente. Avec des chansons traînantes qui assourdissent tes lèvres à demi fermées, tu berces mes rêves et lentement, doucement, comme une caresse, ton éventail de plumes passe sur mon front chassant les moustiques invisibles et faisant évaporer la sueur qui perle le long de mes joues.


BALLADE

NOCTURNE


BALLADE

NOCTURNE

Quelques jours avant le départ, le retour vers la France, je reviens à Haï-phong où je dois m'embarquer. Sur la terrasse du café Gandaubert, tout flambant neuf et longeant la les grande rue, vers huit heures du soir, les officiers, les fonctionnaires, en costumes blancs, affalés sur les larges chaises de rotins, commerçants les jambes écartées, le casque ou le képi posé sur les genoux, sont réunis et vident leurs tasses de thé ou de café. Tous dans des poses nonchalantes se laissent envahir par les lenteurs d'une digestion pénible et dans les alanguissantes torpeurs après une longue et chaude journée sans un souffle de brise. Les uns, que les maladies et les fièvres ont rendus grincheux et misanthropes, s'isolent dans les coins comme pour cacher leurs teints bilieux et restent

résignés

la navrante

bouffissure

de leurs visages qu'encadrent mal les cheveux clairsemés et secs. Ils sont vraiment désolants et

et la barbe aux poils minables, tant leurs membres sont grêles dans des vêtements devenus et cordelés se balancent sur des trop larges ! Leurs cous amaigris poitrines efflanquées et voûtées. Ils restent impénétrables et maussades et leurs yeux jaunis se meuvent lentement et tristement comme dans des visions obsédantes d'un lugubre dénouement. l'appréhension D'autres, plus valides ceux-là, groupés en cercle, fument silencieusement des pipes ; et absorbés dans d'interminables flâneries, le regard en de béates et indécises soufflent dans l'air contemplations, perdu immobile

dans le

vide. D'autres

de longues spirales de fumée et font des ronds d'azur encore, plus gais ou plus jeunes, des camarades qui et devisent bruyamment. retrouvés, s'interpellent dans le fond de la salle, des officiers de marine A l'intérieur, de chemise font très consciencieusement des carambolages sur les

se sont en bras tapis de

qu'au-dessus de tout ce monde blanc, des pankahs monotone des dans un mouvement très lent, avec le grincement agités cordes glissant sur les poulies, font passer sur les têtes moites de sueur, sur les fronts et dans le cou, des caresses rafraîchissantes. billards neufs. Tandis


SOUVENIRS

134

D UN

OFFICIER

une joyeuse bande de lieuteTout à coup, dans la rue, fait irruption Ils me en reconnaissent. nants traînés pousse-pousse. — Léra, Léra, me crie l'un d'eux. Que faites-vous donc là tout seul ? dans le quartier Chinois. C'est très curieux, vous suivez-nous Allons, verrez ! Et sans trop me faire prier, je monte moi aussi dans un poussepousse, très désireux au fond de connaître les bouges dont j'avais si souvent entendu parler. les coolies aux larges pantalons relevés, les reins Brusquement, tendus, le corps fortement penché en avant entre les brancards de leur petit véhicule, les coudes écartés et le vaste chapeau pointu tombant sur le dos, seulement retenu au cou par un cordon de soie, tous ces petits êtres jaunes nous entraînent,, en poussant des cris assourdissants, dans une. Ils volent et se lancent furieusement course vertigineuse. dans la grande rue sans souci du danger, sans la moindre préoccupation des passants, cherchant tous à se dépasser, se bousculant au risque de nous renverser, excités par les nombreux maûlen des Européens. Nos s'invectivant, porteurs sont très contents en somme. Ils savent bien que cette joyeuse

Nous

nocturne

se prolongera fort tard ; et ils ont la pauses et surtout l'espoir d'un généreux salaire. maintenant devant les magasins Européens et les

et bruyante promenade certitude de nombreuses

passons des Nous longeons ensuite les petits négociants Annamites. échoppes boutiques chinoises toujours éclairées, car les Célestes travaillent jusqu'à une heure très avancée de la nuit. Sachant comprendre avec une extrême facilité d'adaptation, nos besoins et les secrets de nos habitudes, de nos

costumes et de nos manies, ils exercent tous les métiers en vue d'une de l'étranger. Les. uns penchés sous l'abat-jour des sage exploitation la natte enroulée autour du crâne le torse rasé et nu, lampes, bleuâtre, repassent nos chemises, nus manchettes et nos vêtements très convenablement blanchis. Et ils sont si drôles à voir, avec leurs joues gonflées de Bouddha terrible, l'eau contenue dans la pulvériser bruyamment bouche

sur les linges déployés, avant le passage du fer, une sorte de réchaud de fonte très lourd !— Les autres battent la semelle. Certains font gronder les machines à coudre et confectionnent des costumes. amusent et bercent leurs D'autres, dans le calme de la vie familiale, enfants dont les petits ventres bedonnants, les membres potelés, les frimousses éveillées et curieuses, les têtes au seul petit toupet de cheveux émergeant du sommet, se perdent dans l'évasement de leurs larges manches. Et c'est par des babillages bons garçons, en des consonnances en des gestes doux et enveloppants, modulées, joyeuses et drôlement des chansons traînantes tremblées et d'une voix perçante que s'exhale par toute

la tendresse de leur sollicitude et de leur affection. Enfin, les plus raffinés, au premier'et seul étage de leurs maisons, sous les poutrelles du


TONKINOISERIES

135

toit, charment leurs loisirs par des occupations artistiques et font grincer de minces et fluettes violes dont les sons, d'une discordance aiguë, traduisent ainsi leur état d'âme par de petites phrases musicales pleurnichardes et sautillantes. A notre violente irruption, nous laissant tous restent indifférents, sans nous ne même à voir, passer daigner pas s'offusquer de songeant nos gamineries et de notre exubérante gaieté. Il y a bien longtemps des frivoles mandaqu'ils sont édifiés sur la légèreté et le débraillement rins Français ! Mais bientôt la tête de colonne s'arrête : — « Capitaine y en a — me dit un malicieux beaucoup congaï ichi !» porteur comme pour me ravir et m'annoncer une nouvelle impatiemment attendue. En effet, des bouges, des maisons louches se dressent dans tous les coins à l'ombre d'une gracieuse et confortable pagode reluisante de ses porcelaines décoratives et toute fantastique, par cette nuit limpide, avec les silhouettes de ses chimères grimaçantes et de ses dragons hirsutes tout le long des arêtes aux courbes capricieuses de qui se poursuivent la toiture dans un enroulement inextricable de leurs spires sans nombre. Entrons dans le premier refuge. C'est presque un vaste hangar divisé par de nombreuses cloisons à une hauteur de deux mètres faisant autant d'habitations mal isolées dans une même enceinte et sous un même toit. Là, dès notre arrivée, à peine remis de notre première hésitation, des femmes maigres, étiques et vieillies nous prennent par le bras et tirant les pans de nos vareuses, nous pressent et nous entourent. Puis, d'une voie cassée et anxieuse, pour nous inviter aux caresses les plus elles se disent prêtes à toutes les concessions, aux plus immondes, abjectes résignations et nous montrent des loges noires et sales, petites et étroites, seulement limitées par des treillages de bambous à hauteur autant d'alcôves misérables tristement éclairées par des d'hommes, sur derrière ces êtres décréle sol. Et lampes de fumeries d'opium posées pits, caricatures de femmes, se pressent des boys terreux et squelettiques, adolescents chassieux aux regards ternes, aux visages émaciés par et par les complaisances sodomiques. Eux aussi, les nuits d'insomnie en de tremblantes supplications, s'empressent autour de nous : — Capitaine, capitaine, moi y en a bien connaisse !.... voisins envahis Tout près, dans les nombreux compartiments

par des légionnaires devenus mauvais sous le fouet du désir, des marins en bordée à l'ivresse brutale, des sous-officiers, des employés, des commerçants, tous bruyants et rageurs sous l'impatience des ruts déchaînés, s'élèvent des clameurs furieuses, des rires grossiers, des cris de colère et de déception. Ce sont les interminables dages : — Vingt sous !...

discussions, les fiévreux marchan-


SOUVENIRS

136

D'UN

OFFICIER

— Non, donne une — moi péate. y en a tout faire, l'équivalent du : « Gentil brun, viens chez moi, je serai polissonne ! » — Vingt sous, N.. de D... ! où je fais dégringoler la cambuse ! — Non, quarante sous ! Linh-tap y en a payer avant. Méfiantes,

elles aussi, ces prostituées

d'Orient

! Rien à envier à nos

pierreuses. Puis des ombres disparaissent sous les loques perdues en forme de avec une rideaux : des hommes par couples, ou un mâle quelconque fouiller en se dresfemme. Et dans ces étranges retraites qu'on pourrait ne sant sur la pointe du pied, ce que manquent pas de faire les plus toutes choses révélées par mille s'accomplissent bruits : de fugitives pâmoisons, des râles étouffés, car les voisins pourun reste d'involonraient entendre, — et ne subsiste-t-il pas toujours dans la plus déchaînée ? — taire et instinctive pudeur, même l'impudicité On saisit très nettement les trépidations des lattes de bambous, des craquements rapides, espacés, les derniers surtout plus violents et comme — Puis le silence, des chuchotements dans plus rien prolongés. curieux

l'ombre, nouveau

d'entre

nous,

un tintement

de monnaie

remise,

et les silhouettes

émergent

de

sous les haillons

déchiquetés. En guise de cabinet de toilette, derrière la maison, des mares infectes miroitent sous la lune. De la porte une planche s'avance en appontement et ceux ou celles qui ont subi ces sales étreintes se lavent par de somComme miroir, la louche transparence des eaux; et maires ablutions...... comme

lumière,

Phoebé

la blonde

qui,

de là-haut,

éclaire

l'ignoble

scène ! Nous allons plus loin. Au hasard, nous entrons dans une seconde maison. Ici, par un escalier à pente très raide, nous montons dans une salle habitée -par le même monde. Tout au fond du réduit, une femme étendue A chaque expiration sur une natte tousse affreusement. s'exhale une comme un râle d'agonie, un raclement pénible et la sensation de crachats obstinément figés dans les Tout à côté de la profondeurs de la poitrine. tête, une lampe projetant sur le visage des teintes de cire. plainte d'asthmatique, déchirant qui donne

Dans une autre maison où nous venons de pénétrer, deux types horribles de boys. Eux aussi sont étendus sur des nattes se faisant face, presque serrés l'un contre l'autre, visage contre visage, les genoux pliés touchant d'autres genoux. Entre les deux, une fumerie d'opium qu'ils regardent avec des yeux fixes, immobiles, vitreux comme ceux d'un cadavre dont on n'a pas fermé les paupières. On les secoue, ils ne bougent pas. Les fumées bienfaisantes du subtil et terrible ont anéanti leur être. poison Nous

nous baissons

pour gauche dégage une odeur

les voir de plus près. Ah pouah !... celui de fade et moite de fébricitant et ses mains, sa


TONKINOISERIES

figure

sont

grêlées de boutons

137

de petite vérole et couvertes de croûtes

purulentes ! Si nous avons encore le courage d'errer dans ce méandre de réduits sales et obscurs, sans cesse empuantés par les émanations des marais croupissants, par les odeurs de poisson pourri, mêlées aux relents d'opium et aux fumées d'une mauvaise huile brûlée, ce de qualité très inférieure sera toujours pour voir ces mêmes faces repoussantes, les mêmes haillons ce sera pour marcher sur les mêmes fumiers faits de chiques de fruits, ce sera sanglantes de bétel, de débris de tabac et d'épluchures enfin pour entendre les mêmes obscénités, les mêmes cris et écouter les mêmes trafics immondes Pour fuir cet horrible spectacle et oublier la sordide misère qui sem-

crasseux,

ble de préférence s'attacher à tous ces êtres résignés à toutes les besognes, nous sortons écoeurés de ces bouges vermineux et nostraîneurs nous conduisent installée

bientôt

jusqu'à la maison et de date toute récente.

Japonaise,

la plus confortablement

de joie, Notre entrée est saluée par de grands cris, des trépignements des battements de mains. Plusieurs de mes camarades, des assidus ceuxlà, sont reconnus parleurs gentilles amies d'une nuit. Et alors ce sont des salutations, des révérences ironiques à n'en plus finir, des oeillades coquines, des frôlements de chattes, des minauderies charmantes qui se terminent par un échange de très bruyants baisers. Moi-même, j'oublie le mauvais rêve de tout à l'heure, ces-fantômes Annamites apparus comme dans Le vice ignoble et dépenaillé entrevu il y a quelques insun cauchemar. tants, est maintenant plus aimable et plus propre. Par une involontaire tout ce que je regarde, tout ce que j'entends devient une comparaison, fraîche vision et va rester comme le souvenir ineffaçable d'heures trop rapidement envolées. Malgré leurs lourdes attaches et leurs grosses têtes, malgré cette disgrâce apparente, elles restent quand même très jolies, très gracieuses et ces Japonaises, ces presque soeurs de nos femmes,, toujours mignonnes, — Quel charme n'ont ces Françaises de l'Extrême-Orient. pas leurs pommettes rougies de fard rose de Chine ou hortensia ! Quelle fraîcheur et quelle attirance se dégage de leurs yeux si rieurs ! Quelle joie de vivre éclate sur leurs lèvres rouges, plus rouges que les fleurs d'ibiscus piquées dans leurs noirs cheveux. Et dans les ondulations de leurs corps, serrés dans de longues tuniques soyeuses tigrées de dessins, quelle nonchalante et délicieuse

câlinerie

!

Maintenant, pour nous distraire, elles viennent se grouper autour de sur notre et demande, d'eux d'entre elles, les plus jolies, se lèvent nous, bientôt qu'il pour nous dire des chansons du pays. Nous comprenons de amoureuses traduisant mille coquetde mélopées par l'expression s'agit teries mimées les séductions féminines

déployées pour vaincre les hésita-


138

SOUVENIRS

D'UN

OFFICIER

tions et faire tomber les timidités d'un amant figuré lui aussi par une autre mousmé. Les bras de la tentatrice, en des gestes d'enfant,esquissent des mouvements qui rendent la tendresse, la fièvre, la ruse ou les menaces. C'est la poursuite du désiré, de l'élu bien-aimé. Mais le vilain, le niais ou le chaste, détourne les yeux pour ne plus voir, bouche ses oreilles pour ne rien entendre, et semble vouloir fuir. Il est bien vite repris ! Il ne saura résister longtemps à la voix désirante, aux étreintes passionnées, au charme appétissant des voluptés offertes. Et tout cela se continue par des invitations aux longues joutes amoureuses, des appels à la virilité, à la constante énergie des sens, des encouragements au rut ininterrompu: Asa ma laè ! Asa ma laé !.... «Jusqu'à demain matin, pas un insne cesse tant, d'être le mâle » vigoureux...

Et les guitares pleurent et frissonnent

Djonkina, djonkina ! — « Dansons, dansons ». — Et les guitares

pleurent et frissonnent, les voix de toutes les autres petites femmes s'élèvent aiguës, assourdissantes, les babouches de bois claquent sur le parquet et les rires perlés animent de leur joyeux écho les murs froids du lupanar. Bientôt les mains friponnes s'égarent, c'est la course au salaire en échange d'une d'amour, avec des zézaiements si caressants, si enfantins qu'ils font oublier le hideux marchandage de la chair. On demande du Champagne,

nuit

et c'est si drôle de les voir se deux bouteilles, puis trois, puis quatre et babiller ! Puis dans l'escalier des ombres deux par deux dispagriser — raissent. Et dans les chambres au luxe presque européen, sous la blanche moustiquaire, commence et finit, dans un froissement de papier de Chine, Ce sera l'épithalame qui rappellera les amours et les femmes d'Occident... une variante à celui trop souvent Tonkin.

chanté auprès des femmes

jaunes

du


TONKINOISERIES

Et moi aussi, sans trop me faire prier, je suis le chemin trent les camarades et une mousmé très empressée. Deux heures du matin. — Encore tout meurtri et las,

139

que me mon-

je me suis insenréveiller me mais brusquement: j'ai senti que la assoupi pour elle est allée rejoindre mousmé n'était plus à mes côtés. Furtivement ses de la fenêtre. compagnes dans le jardin. Très doucement je m'approche

siblement

une lune de lumière, un ciel splendide, nettement aux contours aux blancheurs éblouissantes, découp��s, épanune sur les dant comme caresse, grandes flaques d'eau, des reflets d'aret là-bas, gent. Des appels montent dans le silence de la campagne, Au dehors une nuit éclatante

sous la pénombre des villages qu'encadrent les touffes d'un se fondent dans l'air en vibrade les sonorités noires bambous, gong de sèches trépidations de tamtions alanguies et tristes. Par intervalles, — d'interminables sans doute quelque bourins incantations, coupant de fléchir les mauvais famille en pleurs auprès d'un cholérique, essayant — Autour des maisons les chiens se répondent par de longs génies. Et comme si aboiements je pouvais comprendre les bruyantes j'écoute le jardin. Elle, ma mousmé, raconte une hiscauseries qui remplissent venues du lointain

toire bien amusante sans doute car elle est très entourée, et chacune sa tête vers la devant un diseuse dans une accroupie narghileh penche Avec des gestes comiques, attitude de réelle attention. une volubilité elle soulève extrême, des inclinaisons câlines, des inflexions mignardcs, autour d'elle un concerto de longs rires, de jolis rires inexprimablement jeunes et purs, malicieux et stridents, follement trilles comme des gazouilCe sont des pâmoisons à perdre haleine finissant en isolés. Que disent-elles, un caquetage effréné, en des commentaires en leur langue inconnue ? lements

d'hirondelle.

Oh!

peut-être mousmé, comme bles, les voluptés que l'Européen

la

la moqueuse, la cruelle mousmé, l'insouciante, celles de notre là-bas, raille-t-elle les ivresses véritad'amour fugitives et pourtant sincères, les bégaiements

maintenant

endormi

et las a su retrouver

dans ses bras.


CONTRASTE


CONTRASTE

LUI

C'est le lendemain du sanglant combat de Phu-Sa. Toute la nuit a étéavec passée à défendre les positions conquises. Les tirailleurs Algériens, cette fougue et ce mépris de la mort si particuliers aux fils du désert, se sont élancés trois fois dans le retranchement chinois. Aucun n'est revenu. Et quand paraît le jour, on aperçoit, semés tout le long de la digue, sur les palissades et entre les pieux des bambous, les cadavres de ces braves, horriblement mutilés, tous décapités. Les Pavillons noirs se sont retirés. Maintenant, ce sont les coups espacés des canons envoyant les projectiles dans la citadelle, dans les magasins à riz et les pagodes, incendiant les derniers refuges de l'ennemi. On entend le crépitement des Hochkiss crachant la mitraille du haut des tourelles des canonnières embossées sur le fleuve Rouge. Deux brèches sont ouvertes et de nouveaux obus viennent lès agrandir encore. Sur le côté sud des remparts flottent deux immenses étendards noirs, à l'aspect sinistre. Les troupes, tirailleurs légionnaires, marsouins sont massés derAlgériens, tirailleurs Tonkinois, rière les digues attendant le signal de l'assaut. A cinq cents mètres de la première brèche, le capitaine Donlabar passe les encourageant du entre les rangs de sa compagnie de légionnaires, geste et de la voix ! Oh ! les figures énergiques, les visages mâles et transfigurés que l'approche du danger et du dernier coup de main exalte et grandit. — Nous serons les premiers, mes enfants, à entrer dans la place. De l'oeil et du jarret ! — Oui, oui, vive le capitaine ! — Voyons, pas le moindre fanion, pas le plus petit carré tricolore ? Puis, s'adressant au premier soldat debout devant lui : — Coupe-moi un pan de ta ceinture rouge, allons, un peu plus vite que ça !... — Voilà,

mon capitaine


SOUVENIRS

142

D'UN

OFFICIER

Que va-t-il donc faire ce diable d'homme ? Puis avisant un turco égaré parmi ses soldats : — Et dis-donc, l'Arbi, rapplique par ici ; déchire-moi un carré de ta ceinture bleue. — Tiens, mon capitaine, mais moi perdu compagnie ! — Reste avec nous. On commence à comprendre, car Donlabar sortant un mouchoir blanc de sa poche, dispose bout-à-bout, avec des noeuds et des épingles, les trois lambeaux tricolores qu'il attache ensuite au bout d'un bâton. — Mes amis, voilà le drapeau de la compagnie. lapins, avant

Si vous êtes de vrais

cinq minutes il remplacera ce drap mortuaire flotte

qui là-bas

sur le rempart de la citadelle. La charge enterrible, veloppante, dans sonne le lointain. Les baïonnettes scin-

L'officier tombant sur un drapeau.

tillent et ondulent comme un champ d'épis d' argent sous les premiers feux du leurs armes, se précipitent en jour. Les hommes, tenant fébrilement poussant des cris sauvages. Donlabar marche à leur tête. — Mon vous êtes toucapitaine, mon capitaine, dit un lieutenant, cédez-moi un tour de faveur. jours le premier ; pour aujourd'hui, — En avant ! Jamais de rage et d'enthousiasme sur la brèche béante. Donlabar farouche, menaçant, sublime, le revolver dans la main droite, la loque tricolore portée haut dans sa gauche, surgit le premier sur la muraille démantelée. Mais au moment où il s'accroche victorieux en criant : « Vive la France ! » aux pans du noir étendard qui flotte et Et ils arrivent

frémissants

claque lugubrement dans l'espace, le malheureux s'aflale terrassé par un coup de feu tiré à bout portant par un chinois embusqué derrière un créneau. En tombant, sa main crispée ne lâche pas le pavillon ennemi qui


TONKINOISERIES

se déchire d'un

et glisse linceuil.

noir

Oh ! la belle,

le long

de la hampe,

la glorieuse

mort

143 venant

envevelir

le héros comme

!

ELLE Dans

des siestes, tandis que des blancheurs pendant l'heure des hauteurs de la Kasbah, que l'air vibre et aveuglantes rayonnent que les arbres poussiéreux leurs ombres immobiles sur le sol glabre profilent et brûlé, quatre jeunes filles se prélassent, nues, dans une complètement Alger,

salle fraîche souffle

aux volets

de curiosités

Avec

des

clos d'une maison française. Un hermétiquement malsaines passe sur ces têtes de femmes perverses.

chuchotements

et

les charmes

amoureusement

des petits cris admiratifs, elles de leurs corps dévêtus, comptent

détaillent avec des

frissons

de plaisir les fermes rondeurs et les fossettes creusées comme des nids à baisers, ombrant les coins mystérieux de leur peau blanche et rosée. Pour ces précoces vicieuses, c'est une douce volupté que ces effleurements

qui les transportent

délicats

dans les confins

presque

des paradis

de

Lesbos. Mais

deux

intimes

ébats.

annonce

un

coups Que

discrets leur

troubler frappés à la porte viennent veut-on ? C'est une femme de service

adressé

à deux

des

soeurs

ces qui de

jeunes filles, et au milieu de ces folles bacchantes tombe la ouvre, de la mort du frère, frappé dans les terres inattendue et terrible par la balle d'un chinois.

Donlabar.

télégramme

On

nouvelle lointaines

de ces cheveux dénoués, de ces de ces corps impudiques, en désordre, salissants ; l'aspect de cette chambre contacts comme après dans un mauvais lieu, les senteurs des parfums brûlés et un rendez-vous Oh ! la honte

au moment des cigarettes d'Orient, du frère exilé. nouvelle et la suprême

les fumées

où viennent

pensée contenus

Quels

dans les plis du papier bleu et combien aux explosions de douleur. scène si peu favorable

se mouillent désirs

grimacent corps,

de

inavoués

pleurs quand ; ces lèvres

affreusement

dépouillés

tout-à-l'heure ou

tordues

de leurs

voiles,

sanglots. Comme

de

venait

famille,

dédommagement à manquer à la modeste

la

navrante

de et

étrangement

mort

amers

reproches cette mise en

Et cependant, ces yeux encore ils s'illuminaient de

voltigeaient par la douleur sont

la dernière

furtives les

pâmoisons, regrets ; et ces

convulsés

par

des

de ce frère, dont l'assistance l'aînée des deux soeurs Mary Don-


SOUVENIRS

144

labar

fût

Hanoï.

nommée

C'est

à cette mêlée

de

OFFICIER

l'asile

sourds-muets

des

tout

jeune dans une

déroulée

directrice

D'UN

en

ce qu'une administration généreuse fille au tempérament d'aventurière. ville

du

Nord

pas été de chantage, dont les prêtre,

un vieux et dirigée contre soixante-dix ans passés laissèrent dans des jurés supposer l'esprit en vertu de Mary, ses n'avait affirmations, réalité, malgré pas dû, cour

d'assises

de grands dangers. L'arrivée de la jeune Sa remarquable beauté, hanches

voluptueuses, entr'ouvertes

fille

à Hanoï

un événement

fut

pour

tients

les

rêve,

celui

et à toutes

son teint éblouissant, ses formes ses opulentes, ses yeux ses lèvres et noirs, charnues, rouges enfin toute son comme pour de violents baisers,

ses faveurs.

et obtenir

les soumissions.

continences

longues de venir

que la courir

la colonie.

toujours de femme mûre pour les amours ardentes et passionnées, apparence toutes les têtes. Chez elle, ce fut un défilé de fonctionnaires, tourner de protecteurs nes et vieux, et de riches négociants puissants prêts les sacrifices

à

accorder

pouvait N'avait-elle

retentissante

à une histoire

Annamites

séjourner La nuit,

Les officiers,que

firent jeuà tous

rendaient

impan'avaient dans les postes éloignés, qu'un à Hanoï pour flirter avec la belle directrice devant

défilaient sur la berge du fleuve, et leurs douleurs espérances.

la porte close de sa maison, située les mâles qui venaient bramer leurs

tous

années écoulées en ce délicieux au Hanoï, Après deux bienheureuses la d'un cénacle d'adorateurs de leurs folles déclamilieu qui poursuivaient et en plein triomphe, Mary, qui avait soulevé autour rations, brusquement d'elle

tous

les désirs

et toutes

les convoitises, de la vie mondaine. disparut ne dans les on rencontra réunions, plus plus son frais visage de vie et de beauté, ni ses grands dans les yeux prometteurs rayonnant de la ville où elle de se faire nonchalamrues avait l'habitude traîner, On ne l'admira

ment cinq une

couchée et sept. maladie

d'Alger deuil. Un

tous lui

d'un

courant les magasins entre pousse-pousse, subitement frappée par que la pauvre enfant, était fatiguée et très anémiée. Sa porte restait

langueur, les visiteurs.

ses

prodiguer

la

femme

d'un

était

voisin

de celui

jour,

pavillon travaillait

fond racontait

de

pour

le

séparant attention.

On

à

consignée

au

sous

les

deux

sa véranda, maisons.

Mais les rires à fouiller

leur obstination

savait

soins.

deux Tout

étonnement

tout

de la navigation

dont fluviale, tandis aperçut, qu'elle la du terre jardin piochaient

boys

qui

elle d'abord, les conversations endroit

de l'horreur

n'y prêta des deux

pas

grande

Annamites,

l'intéressèrent

fosse était

bientôt

que sa soeur était venue Hanoï masculin était en

de la directrice,

remarqua surprise qu'une les monticules de terre s'entassaient que devint

aussi

Le

fonctionnaire

bruyants, le même

avec

On

Elle davantage. assez profondément, d'un trou béant'; et son

creusée autour

mêlée

de

crainte,

quand

elle

vit


TONKINOISERIES

145

les deux boys sortir d'un linge blanc roulé sur le sol, le cadavre d'un petit être ayant l'apparence d'un nouveau-né; puis, sans souci des regards indiscrets, comme s'ils accomplissaient une besogne journalière, prendre leurs dispositions pour l'ensevelir. La femme du fonctionnaire affolée par ce spectacle, écoeurée par le cynisme de cet enfouissement, se précipita hors de chez elle et vint frapper à la porte des deux voisines. Une jeune femme apparut. — Mademoiselle

Mary

Donlabar,

s'il vous

plaît?

Je voudrais

lui

parler. — Elle est souffrante et ne reçoit pas. Je suis sa soeur, que désirezvous? — Oh ! alors, Mademoiselle, je puis tout vous dire. Savez-vous ce qui se passe dans votre jardin? C'est tellement étrange que je crois devoir vous avertir. — Oui, oui, Madame, nous savons, fût-il répondu sur un ton de mauvaise humeur. C'est un petit cadavre indigène rejeté par les eaux du fleuve devant notre maison et recueilli par nos serviteurs. Nous avons donné l'ordre de l'ensevelir quoi de plus naturel? L'attitude glaciale de la soeur, sa voix dure, presque hostile malgré son calme apparent, indiquaient à la femme du fonctionnaire qu'elle ne devait pas pousser plus loin les investigations et que toute nouvelle demande serait superflue. C'était le désir impérieux, fermement exprimé de briser là toute conversation. — Ah!... ne sût que dire la pauvre femme décontenancée et la porte, brusquement poussée, se referma sur elle. Le soir, à la rentrée du mari, elle s'empressa de lui raconter la mystérieuse histoire, laissant deviner ses craintes et ses appréhensions. Quelle-» étrange coïncidence entre la longue maladie qui avait rendu Mary Donlabar invisible pendant de longs mois et l'apparition de cet enfant nouveau-né ? Fallait-il partager l'insouciance et la sérénité, peut-être calculées, des deux voisines? Ne serait-il pas préférable d'avertir les autorités locales ? Mais le mari, comprenant les sous-entendus de sa femme et flairant une mauvaise histoire : — Non, non, dit-il, tu n'as rien vu ! Ne nous mêlons pas de choses les deux petites d'à qui ne nous regardent pas. Qu'elles se débrouillent, côté ! Elles possèdent des amis trop puissants pour que nous allions, par des bavardages, compromettre ma situation. la discrétion et le silence de ce trop prudent Néanmoins, malgré la mystérieuse histoire fût chuchotée dans Hanoï et colfonctionnaire, portée dans toute la colonie. Le scandale fut grand. Mais, comme trop de complices involontaires de l'accident auraient été entraînés dans des accusations nettement formulées et que des noms de personnalités connues auraient été certainement prononcés devant le tribunal consulaire, l'aflaire


146

SOUVENIRS

D UN

OFFICIER

fut étouffée. On' fit comprendre à la belle directrice qu'elle ne devait pas séjourner plus longtemps dans la colonie. Elle rentra en France et vint juspasser quelques mois à Paris, continuant son existence d'aventurière, de un riche armateur de ses fidèles où l'un admirateurs, Hongqu'au jour Kong eut le courage de l'épouser et de la ramener en Extrême-Orient. Tandis que Lui, le frère, le soldat glorieux et sans tache, dormait son sommeil de héros dans le cimetière de Son-tay, après avoir semé dans ce un peu de notre gloire ; Elle, sur cette terre qui sembler sacrée, n'avait laissé qu'un souvenir de honte !

Tonkin

aurait dû lui


VISIONS

DERNIÈRES


VISIONS

DERNIÈRES

est calme et Cette nuit, la dernière passée sur cette terre d'Asie, inondée de lumière comme la Dans sereine. par un jour campagne d'un bleu transparent, sur les maisons basses et ensoleillé, vers l'horizon de monstres grises de la ville, sur les toits des pagodes embroussaillées et de chimères, tombent des clartés lunaires éblouissantes. Sur le fleuve des ruisselements de pierreries aussi nompassent de furtives lueurs avec les innombrables vagues qui se poursuivent breuses, aussi rapides que dans une course sans fin. Il neige comme une pluie d'argent parmi les de la Condentelures de bambous et sur les cîmes des noirs tamariniers des sveltes et des flamboiecession. Les panaches graciles aréquiers ont ments d'aigrettes, et des rayons descendent le long des mâts des navires, s'accrochant aux larges vergues, jouant à travers les cordages, dessinant où passent dans les moindres coins les taches blanches des canonnières des scintillements lée du Cacbar (I)

de cuivre et grandissant qui domine en colosse

la silhouette

grisâtre

et macu-

toutes les petites choses ranéclaire de lui. Elle autour spendidement cette rade et ce paysage, la gées comme la désignait poétiquement belle lune éclatante, l'OEil d'Argent Ty-Ba. Pour fuir la cohue de la dernière heure et la bousculade des dernières aux poignées de effusions, minutes, pour me dérober aux énervantes aux souhaits de enfin pour éviter l'encommains banales, convention, fiévreuse d'un départ retardé, prudemment brement et la précipitation vers dix heures du soir, après une dernière promenade port, je viens prendre possession de ma cabine, choisir passer la nuit à bord.

dans les rues ma

couchette,

du et

A cette heure tardive le pont du navire est encombré par des colis, des malles, des ballots, des paquets de cordages et de chaises tressées. Des boeufs ruminent dans les stales de l'avant ; des canards, des poulets, des tourterelles s'agitent et ont des battements d'ailes au fond des cages arilDe pâles falots se balancent aux cordages. Les matelots du translagées. (1) Grand transport

affrété.


SOUVENIRS

148

D'UN

OFFICIER

d'un bout du navire à tout sur leur passage, se hélant port bousculent une descend de lourds fardeaux l'autre. Sans interruption, par une grue de la cale avec des grondements tertrappe ouverte dans les profondeurs toute la charpente du ribles, des trépidations bruyantes qui ébranlent de dormir, Dans l'impossibilité mon où personne ne viendra troubler bateau.

sur la dunette je viens m'asseoir recueillement et la solitude que

recherchés. j'ai si ardemment et sous leurs toitures Maintenant des jonques passent sur le fleuve confus de voix litas'élève le bourdonnement qui psalmodient d'étranges monotone. nies sur un rythme très lent, très triste, infiniment Qui donc de indigènes peut prier à cette heure tardive ! sans doute les catholiques recevoir la bonne la contrée, venus à Haï-Phong des mispour parole de la marée desespagnols. A cette heure avancée ils profitent les Leurs cendante pour rentrer dans assourvillages. prières, vaguement à de navrantes montent comme le chant berceur dies, pareilles mélopées," sionnaires

les chapequi versera le sommeil et paralysera les mains lasses d'égrener verroteries. aux lets multiples la nuit et disparaissent Comme ces feux follets qui voltigent pour revenir encore dans l'ombre et le mystère des clairières sur la surface des et vapo étangs invisibles ; comme ces brumes légères, fantômes fuyants là-bas suspendus sur le long serpentement du fleuve reux que j'aperçois la brise venue de moindre la haute mer peut et que le plus petit souffle, ainsi ma indéou envolée, pensée capricieusement déplacer disperser, incitée vers l'évocation des souvenirs lentement cise et fugitive, passés, les chemins et réveille les moindres détails à travers parcourus vagabonde de mon existence pendant ces deux dernières années. Bientôt résurgissent et je revis avec la poignante tristesse et les visages aimés ou antipathiques anciennes que je croyais l'amer regret des choses disparues, les émotions oubliées.

en vue de Saïgon par une fin de jour. je me retrouve a remonté les sinuosités de Le Mytho qui depuis la pointe Saint-Jacques s'est insensiblement immobilisé. la rivière avec une lenteur exaspérante, Et d'abord

La nuit

noyant dans une même teinte les plaines de palétuviers de lumières. s'étoilent Nous Sur les berges les maisons

est venue

et les rizières.

dans le port. Autour du navire arrêté passent des ombres conà peine visibles qui se déplacent dans un inde fuses, petites embarcations les longues et intermiMais l'attente est insupportable, cessant va-et-vient. des nos murmures de la santé soulèvent et avivent nables formalités entrons


TONKINOISERIES

149

connaître cette contrée, soeur voisine du Tonkin, Voir, voilà faire le en mon seul et obséterre française, débarquer, premier pas dant désir dont la réalisation ne peut souffrir d'être plus longtemps différée! Oh ! la douce illusion, de ces voix musimais rien que l'illusion impatiences.

cales, câlines,

caressantes,

entendues

dans la nuit et exprimant

De petites embarcations

un dialecte

à peine visibles.

comme l'harmonieux ! inconnu, langage d'un pays de fées charmantes Enfin l'autorisation de descendre à terre, la dégringolade et rapide le de les hésitations et la peur véritable l'échelle, bruyante long que me cause ma première installation dans l'une de ces fragiles et oscillantes barques du pays qui va me déposer sur le quai. Il me souvient de l'instinctive horreur causée par les masques de deux — bateliers. Des hommes ou des femmes, je ne sais encore,-— faiblement éclairés par la lueur falote d'un lumignon sous la toiture de suspendu Et dire, que le son de leurs voix tout à l'heure l'embarcation. me ravissait ! Ils me sourient

d'un

leurs

et leurs

lèvres

rire

idiot, bouches

montrant

leurs

dents

affreusement

noires, sanguinolentes par la bave rougie du bétel ; ils me saluent aussi très familièrement des par paroles incompréhensibles « tchinn tchinn ! » Me voici Catinat,

brusquement transporté devant les cafés éblouissants

visages cadavéreux sins où les Chinois

en pleine de lumière

vie,

qui des consommateurs.

à l'entrée pâlissent Plus loin,

de la rue encore

les

et diaphanes des magatravaillent sans se laisser patiemment, longuement, distraire par nos regards curieux. Le long des murs, sous les plafonds des à la poursuite des moustimaisons, des lézards innombrables zigzaguent Dans tiède l'air et lourd flottent des indéfinissables : ques. parfums

fumé, atômes épars de musc, de santal et de floraisons d'opium Et comme Paul Bonnetain, moi aussi pour la première fois exotiques. senti l'Asie. j'ai

vapeurs


150

SOUVENIRS

D UN

OFFICIER

C'est dans le Haï-Phong maussade et boueux des premiers jours de l'occupation que je me retrouve maintenant. Par une nuit obscure, après le repas, nous cherchons un refuge pour abriter nos intimes causeries. Une pluie fine et froide tombe. Les inévitables et énigmatiques lucioles nous précèdent éclairant de leurs lanternes les larges flaques d'eau où nous pourrions tomber. Nous écoutons en marchant leurs tremblantes supplications qui nous révèlent les soumissions orientales et suggèrent à nos imaginations, encore saines, les perversités et les contacts dégradants, les raffinements monstrueux lentement acceptés par de rares détraqués, par quelques malades incapables de résister à la mollesse et à l'action dissolvante de la vie coloniale.

La vie errante a commencé depuis des semaines. C'est sur un coteau que m'entraîne le qui domine le fleuve Rouge, dans un poste lointain, caprice des souvenirs évoqués. A l'extrémité du mamelon qui domine un belvédère, Lap a desservi ma petite table et apporte le thé fumant. Ty-Ba, allongée dans son fauteuil, roule avec un art consommé de fines cigarettes, que nous fumons ensuite. C'est encore une fin de jour écoulée dans une exquise flânerie, dans le calme repos que versent les brises du soir. Je domine la vallée sur une vaste étendue, car le fleuve, large, immense, majestueux sedéroule entre des rives bordées de roseaux et de bambous. Vers l'horizon les collines s'étagent insensiblement pour se perdre dans un moutonnement de hautes montagnes, très loin. La poétique Ty-Ba, en taquinant les oreilles de Dên, annonce la venue de la nuit par une chanson languissante triste qui laisse encore deviner quelque mélancolie dans l'âme frivole insouciante des Annamites. J'ai voulu la traduire, la chanson de Ty-Ba :

et et

« La lune vers le soir a chasséles étoiles « Et le grand OEil d'argent roule dans le ciel bleu Brusquement, dans le silence des choses, dans l'apaisement de ce beau paysage, une sonnerie d'abord vibrante et rapide s'élève pour devenir plus lente, plus douce, et finir dans une longue note caressante qui va mourir amoureusement répétée par les échos des deux rives. Une seconde sonnerie répond à la première, aussi musicale et aussi tendrement modu-


TONKINOISERIES

151

des feux, c'est l'invitation lée. C'est l'extinction mystérieuse au sommeil qui semble mettre sa persuasion dans sa douceur et dans sa tristesse ; c'est la phrase consolatrice qui va faire oublier au pauvre petit soldat les rudes en lui rappelant dans un labeurs de la journée et peut-être l'endormira vague souvenir les lointaines chansons qui berçaient son enfance.

vision ! Oh ! la navrante et l'inoubliable situé sur C'est dans un coin délicieux et frais de la Suisse tonkinoise, un affluent de la rivière Claire, où les hasards de la campagne m'ont souramené. vent fait passer que je me sens involontairement de la région qui confisIls sont trois dans un site isolé, écumeurs quent les radeaux de bambous et font des razzias dans les villages, hommes sans scrupule et sans honneur, les pirates blancs, comme les désignent les Annamites.

Oh ! les vilaines

figures

hâves

et pâles,

aux

regards

et louches !

fuyants A table ils sont servis par des Chignons, une longue théorie de Chicanailles, des sougnons qui passent les plats avec des déhanchements rires intentionnels, tants.

avec des petites

manières

et des frôlements

inquié-

Et les trois malheureux aberrés que guettent les conseils d'enquête où sans doute plus tard là cour d'assises et le cabanon, ceux qu'achèveront les fumées de l'opium ou la balle du revolver au premier scandale révélé, ont donné des surnoms de femmes à ces frères des Lucioles : Joséphine, Léontine, M'zelle Frisette, comme pour obéir à un besoin de comparaison, maladives. Chose pour satisfaire une obsession de leurs imaginations étrange,

ces noms

particuliers

s'assimilent

aux visages ; ils

sont

vrais

pour chaque type. Ils s'inondent de parfums, les petits Chignons, comme des filles. Les plus infâmes empoisonnent le lubin. En marche et dans les siestes, ils partagent la natte des maîtres. Ils sont cent cinquante ou deux cents, les petits Chignons, et sous le couvert de raisons sanitaires on les voit, deux fois par mois, défiler tous sous les regards des trois pirates nus, les cheveux dénoués et tombants, deviennent les favoris dans blancs. Les plus beaux, les plus prometteurs, ce sérail improvisé jusqu'au jour où ayant cessé de plaire, ils montent, comme récompense des services rendus, à de plus hautes fonctions. Ils repassent encore, les dix ou douze petits Chignons préférés, après le repas du soir devant le premier maître, las et malade, celui qui a semé à la corruption autour de lui et cherche à fouetter son impuissance,


SOUVENIRS

152

réveiller

une lueur

D'UN

de désir par l'horrible

OFFICIER

baiser qu'il

pose sur la bouche

de chacun d'eux. Oh ! la navrante

et l'inoubliable

vision

!

Le temps s'écoule. Le fleuve Rouge est déjà loin et maintenant, sur la bâche d'une jonque, je vois se dérouler le paysage de cette sauvage Rivière Noire. Je monte vers le pays des Muongs. Encore vers une fin et au plus fracassant orage que j'aie de jour j'assiste au plus terrible s'est arrêtée au pied du mont Bavi. Des grondejamais vu. L'embarcation et formidables ébranlent Des aigrettes de ments terribles l'espace. flammes ceignent comme d'une auréole le sommet de la grande monéblouissants s'abat contre les rochers; de tagne. Une pluie d'éclairs chassés par le vent, tandis que, nuages passent et disparaissent Puis brussingulier contraste, vers la base, tout est calme et tranquille. de la quement, comme un voile qui se déchire, c'est l'évanouissement lourds

de ses grondante féérie, car le soleil superbe vient éclairer obliquement mourants rayons les flancs de la montagne dont la végétation prend des nuances plus précises et plus chatoyantes après la fraîcheur de l'averse. Et là-bas, sur la rive, les gracieuses femmes Mâns, aux costumes pittoresques zébrés de broderies bles et hiératiques.

et de blanches

appliques,

passent

impassi-

Plus tard encore, je redescends la même Rivière Noire. Je reviens vers le Delta pour me reposer des longues fatigues subies dans la haute sur lieutenant de Blavel m'accompagne, dévidant région. Le joyeux l'avant de la jonque tout le répertoire courant des chansons boulevardières qu'il détaille avec un tel entrain et une mimique si expressive que d'esde voir les têtes ahuries des rameurs et des tirailleurs me réjouis je en les chants cessent et les rires s'éteignent corte. Mais à Phu-Long Sibélon le chef de la provoyant la mine allongée du brave et hospitalier vince qui nous raconte ses ennuis. le seul Européen avec lequel il Il y a quelques jours, son subordonné, puisse vivre, celui qui semblait devoir rester son ami, seule âme pouvant partager ses tristesses et ses joies insulté. Deux coqs vivaient en paix, une poule survint.

la son- confident, l'avait gravement Cette poule

était


TONKINOISERIES

153

une superbe femme Muong. Au retour d'une reconnaissance, le subortrès droit et très dévoué mais ombrageux, trouve dans sa donné, esprit case un bout de cigare : Son imagination jalouse lui fait supposer qu'il sort des boîtes de Sibélon. Sans aucun doute,ce dernier est venu chez lui pendant son absence, offrant à la belle congaï la fumée de son cigare, comme l'encens dû à une divinité que l'on veut attendrir ou séduire. L'insulte a été grave. Sibélon qui est un garçon aussi brave, que généreux demande une réparation à son sous-ordre, au lieu de le signaler à la vindicte de 'l'autorité administrative, faire à sa place. Depuis trois jours,

comme

bien

d'autres

auraient

pu le ces deux hommes se haïssent. Ils ne à moins de s'adresser à des employés tout à

peuvent trouver de témoins, fait subalternes. Ils attendent le passage de quelque officier. De Blavel et moi qui sommes les premiers à venir demander l'hospitalité, seront inévitablement les témoins de l'affaire. La nuit se passe en promenades d'une

case à l'autre, en pourparlers chez les deux ennemis. Nos supplications sont vaines, nos paroles indignées restent sans résultat : « Quoi ! pour une petite sauvage, pour un bout de cigare peut-être dérobé par quelque boy, deux braves Français, deux amis exilés pendant des mois dans la même solitude vont s'entre tuer ? " Peine perdue ! L'un réclame des excuses, l'autre rageur et jaloux maintient ses accusations. Et le lendemain matin dans la brume grisâtre-, sur la berge du fleuve, sous l'abri des roseaux contre les regards indiscrets, deux balles sont échangées sans bientôt dans une cordiale étreinte et Les mains se reprennent après ces émotions matinales nous trouvons que le Champagne de Sibélon est plus pétillant que jamais. résultat.

Voyons où me mènera encore C'est toujours la descente en laisse quelques loisirs. C'est aux mont Bavi, que je viens pour une

la fée, divine évocatrice des souvenirs ? jonque vers le Delta, et ce voyage me roches Notre-Dame, pas bien loin du

nouvelle fin de jour. Je revois un site sur le bord de la Rivière Noire. Là, demeure le plus fantasque, le sauvage comme aussi le plus généreux et le plus hospitalier des plus original, dans la belle acception du mot, colons. Un chercheur d'aventures, la La silhouette indécise de l'étrange l'audace témérité. jusqu'à poussant passe et repasse devant moi. C'est Vincla, dans sa mise : grands bas de soie noire engainant des mollets vigoureux, excentrique culottes courtes, justaucorps de satin, chemise fanfreluchée de dentelles des voiles de gaze au cou et aux poignets, large salako où bouillonnent personnage'

verts, bleus, blancs, toute la gamme des couleurs et une canne Louis XV. et extraordinaire Voilà l'homme, explorateur Tonkinois, l'incroyable


SOUVENIRS

154

dont tence

les audacieuses

D'UN

OFFICIER

l'exisrésolutions, surprenantes de sa avait pour centre seigneurie ! Non moins dans notre colonie légendaire les

pérégrinations, et imprévue,

mouvementée ont fait un type habitation entourée

Notre-Dame, bizarre son

de

drôlement

gardée palissades, : « Sentinelles,

la

nuit

par des à vous ! »

garde indigènes, qui psalmodient Dans sa maison, une paillotte faite avec art où les étoffes rares pendent le long des cloisons de bambous finement tressées, où de larges divans de bibelots rares aux paresseuses siestes, on trouve une collection invitent et précieux des armes où scintillent

: des fusils damasquinées, des motifs

de nacre, ses sabres à la poignée ciselée, et des soieries du Japon, des bahuts de nacre. On y voit encore tous les accessoires

incrutés

des écrans

tenter les plus riches services à thé d'opium, qui pourraient de dessins, de et sur les tables une infinité un collectionneur de gravures, et de journaux illustrés de France. Accrochées après des photographies du fumeur

une série de pipes, méthodiquement font l'admiration culottées, râteliers, des connaisseurs. Sur les meubles de ci, de là, quelques grimacent crânes de chinois exécutés pendant la dernière Dans la salle à campagne. un concert inattendu se' fait entendre, car une boîte à musique, manger, on maniée par un boy, vidasse des airs d'orgue de barbarie. Chez Vincla, boit les plus délicieux crûs de Bourgogne, des vins généreux, envoyés par un père soucieux de la santé de ce fils prodigue. un service de gouverneur Enfin, autour de la table où miroite général, ne cesse de régner l'entrain le plus endiablé. Devant la maison dorment les eaux d'un lac mystérieux, enserrées par directement

de France

d'une énorme masse de roches calcaires la nuit, l'escarpement qui, donnent l'illusion des deux tours dix fois grandies de Notre-Dame. Là, se cachent les aigles et gambadent Il est un des bandes de singes criards. et fantastique ce coin sauvage où un négociant français, peu lugubre camarade de Vincla, est venu se suicider, choix bizarre d'une tombe ! Et et cette gaîté qui ne l'abandonnent lui, avec cette insouciance nous propose une promenade sur le lac : — Messieurs, vous invite à visiter mes domaines, c'est je se noie. Comme

seul

voisin

de

sa

demeure,

un

tigre

qui.

jamais, ici qu'on

la nuit,

rôde

et jappe : — ne le détruisez-vous Pourquoi pas ? — ce serait enlever toute de ma concession. Moi, jamais, l'originalité C'est aussi seul que Vincla des a soutenu des attaques nocturnes, et des fusillades des pirates. Jamais décontenancé, dédaiassauts toujours du comment cent fois ? ! n'a-t-il succombé gneux danger, Mystère pas Mais il est favorisé par une chance incroyable. La bonne fortune cet intrépide de longues qui personnifiera, je l'espère, pendant le vraiment du et colon encore, type français loyal généreux.

sourit

à

années


TONKINOISERIES

155

Et d'autres fins de jours se succèdent encore dans ma pensée. Fin de jour dans une pagode de Nin-Binh, où sous les guirlandes de lanternes vénitiennes suspendues entre les colonnes du temple, je vois la douce et évangélique figure d'un prélat français des missions étrangères. Avec son visage jeune, ses cheveux noirs, sa barbe fine et frisottante, son teint mat, sa voix lente et persuasive, il a toute la mollesse et toute l'affinité d'un oriental, ce pasteur des nouveaux croyants. A cette heure, entouré de ses catéchistes et de ses vicaires, il a l'air d'un apôtre puissant et respecté. Il a daigné s'asseoir à notre table, et pour fêter sa venue, nous sablons le Champagne. Mais le Bouddha de la pagode, immobile sur sa fleur de lotus, sourit dans l'ombre. Ses petits yeux bridés ont des éclairs de dédain pour ces d'un troubler son passants jour, ces misérables pygmées qui viennent immuable rêverie, vieille de trois mille ans, et se noyer aveuglément, pauvres ruisselets perdus dans l'Océan, au milieu de cinq cent millions d'êtres humains qui pratiquent sa doctrine. Et maintenant une brume légère tombe sur la campagne. Les formes des choses deviennent indécises. L'horizon terni s'efface. La lune semble jouer à cache-cachê à travers la chevauchée des nuages qui passent sous la voûte bleue. Avec la belle clarté de la nuit qui s'éteint, s'évanouissent aussi les ombres des lointains

souvenirs

évoqués et s'envolent les fuyantes silhouettes qui tout à l'heure encore flottaient autour de moi. La féerie touche à sa fin. Cependant, comme pour terminer ledéfilé des êtres familiers accourus pour me donner le dernier adieu, je revois le visage attristé de Ty-Ba, assise sur la berge du fleuve, à Hanoï, au moment où le bateau des Messageries va m'emporter sur Haï-phon. Muette et désolée, au milieu de ses amies, la tête baissée et soutenue dans ses petites mains, le corps secoué de sanglots, elle lève parfois lès yeux en essuyant une larme avec un pan de sa robe. Demain peut-être seras-tu consolée, petite Ty-Ba, et auras-tu oublié? Mais moi, que toutes ces séparations brisent et torturent, j'ai le coeur gros et déchiré. J'éprouve l'amère tristesse que laisse le dernier perdus. Accoudé sur regard dont on enveloppe les amis irrévocablement le bastingage de l'arrière, je mords mes lèvres, je fais le brave pour cacher mon émotion aux camarades gouailleurs et sceptiques et pour dissimuler ma faiblesse à ces malicieux Annamites. Lap, lui aussi, le précieux boy, qui malgré ses travers inhérents race fût pendant ces deux années un servitent dévoué et intelligent,

à sa reste


SOUVENIRS

156

affalé

sur

la rive

s'en va. — « Si

D'UN

dernier

jusqu'au

OFFICIER

moment,

pleurant

le

maître

qui

la main, revient Léra, m'a-t-il dit, en me prenant moi toujours vouloir faire boy. yeux humbles et caressants qui me regardent longuement avec une troublante comme s'ils voulaient obstination, pénétrer ma Mésié

encore

au Tonkin, Oh ! ces bons

une pensée, m'adresser d'un avenir incertain. C'est

Dên,

ma

prière

chienne,

qui

désespérée voudrait

et m'exprimer me parler

les angoisses

au moment

où je la

C'est Dên, ma chienne. de mes meilleurs camarades, avec mille recommandations en bien soin, comme de l'être le plus cher, le plus prenne pour qu'il sincèrement aimé que j'ai possédé au Tonkin. Elle a sans doute, compris avec sa petite âme de bête que je lui donne maître. Dans la maison familière un nouveau elle a vu un désordre confie

à l'un

inaccoutumé

de caisses clouées, de bibelots emballés et de nattes roulées. les longues sorties de chasse, Depuis plusieurs jours, le maître oubliant délaissait le fusil soigneusement serré dans sa gaine. Elle était inquiète et dans une la pauvre Dên ! Pourquoi l'attache-t-on aujourd'hui maison nouvelle ? Pourquoi me suis-je attardé à lui faire de plus douces caresses avec des appellations tendres ? Pourquoi encore ma voix tremet ne délivrée de ses liens ? blait-elle, pourquoi l'ai-je pas tourmentée

Oh ! le langage de ces bons yeux pailletés d'or qui semblent dire : « tu étais un bon maître et tu sais bien que je n'aurais jamais voulu te ! Je t'ai suivi partout, à tes côtés, fidèle, couchant gardienne quitter jalouse

de ton affection

et de tes caresses, veillant

sur ton sommeil

et ta


T0NKINOISERIES

demeure joyeuse avaient

; aboyant pour de te retrouver

séparés. tu sois si ingrat Ils

disent

157

les dangers des ennemis invisibles te signaler ; les hasards des en chasses forêt nous quand

vas-tu, dis, et si cruel ?

maître

? Que

t'ai-je

ces bons yeux. Et ces choses, et simples amis aux heures d'isolement toutes

donc

fait

pour

que

ceux

qui n'ont eu et d'abandon, ces à nos paroles, nos moindres gestes et répondent larme fait encore tomber de ceux-là ne railleront la mes yeux le que pas de. Dên. regard chargé de reproches O chers souvenirs souvenirs qui avez si qui êtes venus m'assaillir,

que ces bons amis qui comprennent

fidèlement

à mon évocation, me donnez-vous avec répondu pourquoi ne reverrai de douleur le des choses cuisante, regret que je ! jamais, plus jamais sur la grande mer le Demain, je vais partir, cependant, reprendre chemin du pays, revoir les parents aimés, les amis chers. une intensité

Et pourquoi

suis-je

triste

? Pourquoi

?


ERRATA

C'est

l'absence

de l'auteur,

parti pour une campagne a été imprimé. A son retour seulement, lointaine, que cet ouvrage alors que Tonkinoiseries allaient il a pu constater paraître, quelques — L'édition erreurs échappées à l'attention du correcteur. étant pendant

tirée,

complètement ci-dessous

— — — — — — — — — — — — — —

57, 64, 75, 82, 83, 92, 92, 93,

— — — — — — — —

106,

114,

116,

119, 128, 131, 153,

que les relever

par les rectifications

:

Page 14, ligne — — 30, — — 31, — 50, — —

il ne peut

— — — —

32, au lieu de : va — 17, qui enjolive — 22, salaka — 2, porte 5, 8, 33, 39, 17, 27,

— — — — — —

38,

17,

21,

10, 3, 23,

— — —

4,

20,

13,

lire : V d —

qu'enjolive

salako

portent

croassantes

coassantes

mère des élus

mer des élus

concessionnaires

concussionnaires

pesanteur

de Son ma

du Song ma

croassement

coassement

vascille

vacille

tordue

tordu

vêtements frappés....

vêtements fripés

manieuse

trônes

jaillit

belvédaire

belvédère

tu reste

tu restes

seront

serons

puanteur

manicure troncs jailli


TABLE

Piges

L'arrivée Les

; ;

d'Haï-Phong refuges le Fleuve Rouge

Sur

19 25

Bavardages

37

Ty-Ba Promenade

Hanoï

dans

41

Encore

Ty-Ba Le choléra. La mort

45 du petit

Lorrain

47

Noël

59

Une

exécution.

Idées

de Ty-Ba étape dans

Une

69 77 la forêt

79 85

............

Paysage et le tigre Ty-Ba Nocturne

89 91

Chez

les Muongs Les petits héros. Parfums

Un

drame

Nouvelles

idées nocturne

de

95 101 111

banyan sur la Rivière Claire

Contraste Visions

....

105

Ty-Ba sous un

nuit

Ballade

. .

d'Orient.....................

Professeur Une

9 13

115 121

Ty-Ba. ,,.

........

129 133 141

dernières

147


Glyptographie

SILVESTRE

& Cie, Paris.

97,

rue

OberkampĂŽ.


TABLE L'arrivée Les refuges d'Haï-Phong Sur le Fleuve Rouge Bavardages Ty-Ba Promenade dans Hanoï Encore Ty-Ba Le choléra. La mort du petit Lorrain Noël Une exécution Idées de Ty-Ba Une étape dans la forêt Paysage Ty-Ba et le tigre Nocturne Chez les Muongs Les petits héros Parfums d'Orient Professeur Ty-Ba Une nuit sous un banyan Un drame sur la Rivière Claire Nouvelles idées de Ty-Ba Ballade nocturne Contraste Visions dernières


Souvenirs d'un officier 1896