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civilisation

Zinovi Pechkoff, fils adoptif de Gorki et ambassadeur de France

Roger-Viollet

Maxime Gorki

lakov Sverdlov

La vie de Iakov Sverdlov est tout d’une pièce à son image. A seize ans, il adhère au parti de Lénine. A vingt-deux ans il devient membre du comité central. Déporté en Sibérie en 1913, il y reste jusqu’à la révolution de Février 1917. Rentré à Petrograd, il est élu secrétaire du comité central, réorganise le parti et prépare la révolution d’Octobre. L’arrivée des soviets au pouvoir le porte à la tête du comité exécutif central des soviets. Deuxième personnage de la Russie soviétique, il est le successeur naturel de Lénine. Mais la maladie en décide autrement : Iakov meurt de la grippe espagnole en 1919. Ajoutons, pour l’anecdote, qu’il a ordonné le massacre de la famille du tsar. 18

La vie de son frère Zinovi est tout autre. Elle est fondée sur une succession de rencontres. La première s’est faite à l’âge de seize ou dix-sept ans à Nijni-Novgorod. Dans les milieux socialistes qu’il fréquente, Zinovi qui rêve de faire du théâtre, rencontre Maxime Gorki, romancier et auteur dramatique. Le jeune homme lui raconte son rêve impossible car l’accès au cours dramatique de Moscou est interdit aux juifs. Gorki écoute, se laisse séduire par l’intelligence de Zinovi, lui offre un petit rôle dans une de ses pièces et fait une proposition audacieuse : une conversion à l’orthodoxie et l’adoption par Gorki. Zinovi accepte, se fait baptiser et prend le patronyme de son père adoptif : Pechkoff. On pourrait penser qu’il s’agit là d’une conversion de circonstance. Ce serait une erreur car Zinovi a montré un attachement très sincère au christianisme à partir de la cinquantaine. Notons également qu’il quitte sans regret un père avec lequel il ne s’entendait guère et qu’il ne revit jamais et un frère qu’il n’aimait pas. Zinovi n’est pas qu’un étudiant en art dramatique ; il est également un militant réformiste ; à ce titre il est emprisonné trois fois pour activités subversives. Craignant une nouvelle incarcération, Zinovi doit s’exiler.

Le Rotarien - FÉVRIER 2009

Gorki vient de faire une série de conférences aux Etats-Unis en 1909, Zinovi lui sert d’interprète Henry Dutailly

RC Chaumont

Saint-cyrien promotion 1953-1 955 Colonel(ER) d’infanterie Docteur en histoire.

La découverte du monde anglo-saxon

Deuxième rencontre, celle du monde anglo-saxon. Zinovi se rend au Canada anglophone puis aux Etats-Unis et en Nouvelle-Zélande. L’existence qu’il y mène est difficile. Quand il ne doit pas se contenter de petits boulots, il est ouvrier. Il fréquente les syndicalistes, les mouvements de gauche et, peut-être, des milieux moins recommandables. Une parenthèse importante s’ouvre au milieu de cette période de vaches maigres : Gorki vient de faire une série de conférences aux Etats-Unis en 1909, Zinovi lui sert d’interprète. Accompagnant son père adoptif, il rencontre les milieux littéraires et universitaires américains. Cette double expérience lui permet d’apprendre l’anglais, de connaître et de comprendre les mentalités américaines. Elles lui seront fort utiles en 1916 et plus tard. Revenu auprès de Gorki en Italie, Zinovi se marie avec la fille d’un colonel russe qui lui donnera une fille. Mais il divorce en 1916. Remarquons dès maintenant qu’il parle le russe, l’allemand, l’anglais, l’italien, un peu le français et probablement le yiddish. Dans les années 40, certains affirmeront qu’il parlait dix-sept langues ; on ne prête qu’aux riches.

La Première Guerre mondiale

Survient la guerre. Il est hors de question que Zinovi Pechkoff aille combattre les armées du tsar comme semble le souhaiter Gorki. Il est également hors de question qu’il demeure inactif face à l’impérialisme prussien. C’est pourquoi il vient en France et s’engage pour la durée de la guerre à titre étranger comme le font, entre autres, l’écrivain suisse Blaise Cendars, le musicien américain de jazz Cole Porter, le vainqueur luxembourgeois du tour de France Frantz Faber. C’est là la troisième rencontre de Zinovi Pechkoff, celle de la Légion étrangère à laquelle il demeurera attaché par-delà la mort : sur sa tombe,

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Il était une fois à Nijni-Novgorod en Russie, un imprimeur juif nommé Mikhaïl Sverdlov. Comme de nombreux artisans, il éprouvait de la sympathie pour les idées professées par Waldimir Illitch Oulianov dit Lénine, mais, prudent, il ne le proclamait pas. Mickaïl avait plusieurs enfants et, parmi eux, deux garçons Zinovi, né en 1884, et Iakov né en 1885. Ils étaient l’un et l’autre très intelligents. Pour le reste ils étaient dissemblables. Autant Iakov était sectaire, autoritaire et brutal, autant Zinovi était pragmatique, ouvert et pondéré. Ils reçurent une solide éducation de base.

Maxime Gorki.

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Philippe Berthelot

Sur sa tombe, ces seuls mots sont inscrits : légionnaire Zinovi Pechkoff

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Loin d’être abattu, Zinovi se fixe deux tâches. D’abord maîtriser son infirmité, écrire de la main gauche, s’habiller, se nourrir d’une seule main ; il y parvient en quelques mois. Ensuite, trouver une activité intéressante. D’où lui vient son carnet d’adresses ? On ne le sait,

Le général de Gaulle, lors de la libération de Paris.

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Roger-Viollet

ces seuls mots sont inscrits : légionnaire Zinovi Pechkoff. Très rapidement, il est nommé caporal. Le 9 mai 1915, à l’attaque des ouvrages blancs en Champagne, il est blessé au bras droit. La gangrène se met dans la plaie et impose l’amputation totale du membre. Son courage au combat lui vaut la médaille militaire et la croix de guerre ; sa blessure le fait réformer avec une pension d’invalidité.

Roger-Viollet

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mais, il est fourni. C’est ainsi qu’il rencontre Philippe Berthelot, directeur des affaires politiques au Quai d’Orsay. Quatrième rencontre. Nous sommes en juin 1916. La propagande pro-allemande qui se développe dans le nord-est des Etats-Unis inquiète le gouvernement français. Il faut la combattre. Zinovi Pechkoff connaît le pays, parle l’anglais, s’exprime bien en public jouant de l’humour, de l’émotion, du sérieux ; il est mutilé et, en plus, il n’est pas Français. Ces qualités en font l’homme de la situation. On le rappelle au service et on le nomme lieutenant interprète de réserve et le ministère des Affaires étrangères l’envoie faire des conférences aux Etats-Unis. Il va y rester huit mois qui marquent un tournant capital dans sa vie. Voici ce qu’en dit son biographe : “Sa mutilation le distingue ; son infirmité le stimule ; son uniforme le rehausse. Il est devenu quelqu’un. Il a, du même coup, découvert l’ambition”. Lorsque le lieutenant Pechkoff rentre en France en avril 1917, la situation inquiète le gouvernement. L’envoi d’une mission militaire est décidé. Philippe Berthelot y fait inclure son protégé. Pour en imposer plus, Zinovi Pechkoff est nommé capitaine à titre fictif, c’està-dire pour la durée de sa mission et il est fait chevalier de la Légion d’honneur pour les services rendus à la cause alliée. Très vite, il se rend compte qu’il n’a plus rien de commun avec la Russie soviétique. La rencontre avec Maxime Gorki témoigne de cet éloignement. L’écrivain dédicace ainsi son dernier livre A mon fils tendrement aimé, devenu - est-ce possible - un Français chauvin. D’autres officiers se sont éternisés à la mission militaire en Russie. Lui rentre en France dès qu’il le peut. Les missions se succèdent : Roumanie, Chine, Japon, Mandchourie, Sibérie auprès de l’amiral Koltchak et enfin adjoint politique auprès du haut-commmissaire français dans le Caucase puis en Crimée. Entre-temps, comme il faut garantir l’avenir, il est nommé capitaine à titre définitif au titre étranger. Retour en France en 1921. Il sera naturalisé français en 1923 mais, jusqu’en 1943, il continuera à servir au titre étranger.

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Officier de légion

Le 8 juillet 1922, le capitaine Pechkoff prend, au Maroc, le commandement d’une compagnie du 4ème Etranger. Pendant quatre ans, il baroude dans le Rif et dans l’Atlas marocain. Ses chefs le notent comme un officier d’une énergie et d’un sang-froid exceptionnel et comme un véritable entraîneur d’hommes. Les légionnaires qui savent reconnaître les mérites de leurs chefs le surnomment “le manchot magnifique” et ils ajoutent “qui nous aime et qui nous comprend”. A partir de 1926, les postes diplomatiques alternent avec les affectations en corps de troupe, attaché militaire adjoint à Washington, mission de liaison auprès du Haut-commissariat français au Liban et enfin commandant d’un bataillon du 2ème Etranger à partir de janvier 1937. Ses colonels successifs estiment qu’il mérite d’être promu lieutenant-colonel. Mais, le veulent-ils vraiment quand ils écrivent “le commandant Pechkoff pourrait être nommé lieutenant-colonel en fin de carrière”. Août 1940. Le chef de bataillon Pechkoff est atteint par la limite d’âge de son grade. Lors de la réception qui marque son adieu aux armes, il déclare “je vais à Vichy servir le maréchal”. Il est allé à Vichy, mais il n’y est pas resté.

Français libre

Zinovi Pechkoff débarque à Londres en août 1941 pour la cinquième et dernière rencontre qui marquera sa vie professionnelle. Le voici devant de Gaulle avec son intransigeance (le mot est de de Gaulle). Il n’est pas courant à Londres qu’un nouvel arrivant dise comment il veut être employé. Cela déplaît au Général qui met quatre mois pour changer d’avis et envoie le colonel Pechkoff le représenter en Afrique du Sud. Cette mission lui laissera surtout de mauvais souvenirs. Juin 1943, le général de Gaulle arrive à Alger. Il faut ouvrir une mission diplomatique avec la Chine de Tchang Kaï Check. On pense à Pechkoff. Il accepte et le voici qui se rend à Tchoung King remplir la fonction d’ambassadeur avec le grade de général à titre fictif. Le nouveau général se lie d’amitié avec le maréchal chinois. La réussite de cette mission lui vaut d’être nommé ambassadeur de France. Le grade de général est devenu inutile en apparence. La capitulation du Japon entraîne la création d’une mission militaire de liaison auprès du commandement suprême allié à Tokyo. Pechkoff y représente la France tout en étant ambassadeur de France au Japon. Et pour mettre la France à égalité avec ses alliés,

Pechkoff est nommé général de corps d’armée à titre fictif pour la durée de sa mission au Japon. Elle va durer quatre ans, jusqu’à sa mise à la retraite à l’âge de soixante-cinq ans.

En retraite

Pechkoff en retraite ! Allons donc ! Il lui faut d’abord régler un imbroglio administratif dont le règlement demandera trois ans. En vertu d’un décret ancien, le ministère des Finances ne veut lui verser qu’une retraite de colonel car l’administration de la Défense nationale l’a très régulièrement mis en retraite le jour anniversaire de ses soixante ans. Pechkoff se tourne alors vers celle-ci et lui demande de tenir compte de son grade de général de corps d’armée. Mais il n’était général qu’à titre fictif, en fin de mission il est redevenu colonel. Ses protestations aboutissent à une solution bizarre. Par un décret signé en 1952 non publié au Journal officiel, il est nommé général de corps d’armée honoraire comme étaient généraux honoraires les généraux issus de la Résistance, Chaban-Delmas, Malleret-Joinville ou Guislain de Bénouville et je crois qu’il en a perçu la retraite. Et puis, il y a eu les voyages à l’étranger. Et puis, il y a eu les deux dernières missions diplomatiques. Quand en 1964, le général de Gaulle décide de reconnaître la Chine communiste, il estime qu’il est nécessaire d’expliquer cette décision au maréchal Tchang Kaï Check et pour ce faire il rappelle à l’activité l’ambassadeur Pechkoff. Ce dernier exige (toujours l’intransigeance) d’avoir pour interprète le général Guillermaz qui avait été son attaché de défense en 1944. La seconde mission est toute protocolaire : le général Pechkoff a représenté la France aux obsèques du général Mac Arthur. Cette fois c’est la fin. En novembre 1966, le prince Obolenski, ancien officier de Légion et pope de l’église russe de Sainte-Geneviève des Bois, célèbre ses obsèques.

Pour conclure

Il convient de s’interroger : qui était Pechkoff ? Un ambitieux ? Sans aucun doute, on ne vient pas d’où il est parti pour parvenir où il est arrivé sans ambition, ambition de dominer son infirmité et d’être le meilleur, mais aussi ambition de servir sa patrie d’adoption. Un diplomate ? La durée des missions extérieures qu’il a remplies et sa dignité d’ambassadeur de France le prouvent. Un Général ? Par un paradoxe apparent, il tient à ses étoiles de général alors qu’il n’a jamais commandé qu’un bataillon. Mais c’est l’armée et la guerre qui l’ont révélé à lui-même. Et puis, souvenez-vous. On dit des grands magistrats qu’ils ont été de fidèles serviteurs de la loi, des grands préfets qu’ils ont été des serviteurs loyaux de la République et des grands généraux qu’ils ont bien servi la France. Zinovi Pechkoff, Français par le sang versé, a bien servi la France. n H.D.

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Zinovi Pechkoff, fils adoptif de Gorki et ambassadeur de France