DSC00001 - livret introductif

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à S. aux morts… en devenir.

« Une photographie est un secret sur un secret. Plus elle vous en dit, moins vous en savez. » Diane Arbus


D’abord il y a l’annonce de la mort. Puis la trace sur le sol. Après il y a cette unique photo trouvée, retrouvée, laissée là exprès, pour qui ? La trace d’une empreinte de la présence. Un écho à l’absence. On a choisi de faire mourir les autres images de sa vie pour n’en laisser qu’un extrait, celui qui montre sa vérité. Un « hors soi » qui en montre le plus intime. À y regarder de plus près j’y vois un autoportrait ; une universalité aussi. Entre les vides, on s’y reconnait dans le miroir.



PRÉFACE

par Samantha Barendson

Cela fait maintenant plusieurs mois que je regarde cette photo en attendant qu’elle se révèle, tout comme j’ai regardé les photos de mon père, longtemps après sa mort. En quelques heures j’avais su la vérité sur cet homme que je n’avais pas connu. Chaque image m’avait donné un indice, un fil à suivre et rapidement j’avais découvert un nom, un lieu, un détail, quelque chose qui était là sous mes yeux depuis le début et qui soudain prenait sens. Mais aujourd’hui c’est différent, la photo se tait, se cache et dissimule l’histoire singulière de cette femme au bord de l’abîme. Lister ce que je vois. Une femme, possiblement un homme devenu femme, homme habillé en femme ou homme transformé en femme grâce à la chirurgie et aux hormones, difficile à dire. Entrejambes sans relief, poitrine saillante, pomme d’Adam, mains fortes, visage glabre mais peut-être l’ombre d’un récent rasage, oreilles légèrement décollées, cheveux longs, peut-être une perruque. Quelques erreurs de goût dans la façon de s’habiller, de celles que font les filles timides qui veulent bien faire. Elle porte un pull rouge et une veste en cuir de mi-saison tandis que son sac à main est clairement un sac d’été. Elle a voulu cacher sa pomme d’Adam avec un foulard rose qui jure avec le rouge du pull. Ses lunettes sont trop carrées pour son visage qui l’est aussi et qu’il eut fallu arrondir. J’aimerais être cette bonne copine qui lui dit tout cela et lui enseigne non pas à être une femme mais à être une femme élégante. Derrière elle, la ville de Lyon depuis la colline de Fourvière. Elle pose contre un parapet de pierre, devant une connaissance – ami, amour, famille – ou a-t-elle demandé à un touriste de passage de l’aide pour cet autoportrait ? Elle ne sourit pas, ses lèvres en trait horizontal, son regard planté dans l’objectif. L’agrandissement ne permet pas de voir dans le reflet de ses lunettes le visage de celui ou de celle qu’elle regarde. En revanche, l’agrandissement montre un regard triste, le blanc de l’œil est rose, elle pourrait avoir pleuré.


J’ai cherché dans les faits divers l’article qui parle de sa mort, en vain. Il doit me manquer un élément – date, lieu, situation – pour trouver l’article correspondant. J’ai introduit sa photographie dans un moteur de recherche qui m’a répondu « Vacances ». Le grand ordinateur classe cette image parmi les photographies de loisirs et me propose des images similaires d’autres femmes et d’autres hommes qui posent eux aussi appuyés à des parapets, dos à la ville ou dos à la mer. Toutes et toutes sourient à l’objectif, disent à celui qui regarde que cet instant de mer, de plage ou de tourisme urbain, que cette parenthèse partagée avec celle ou celui qui saisit l’instant n’est que pur bonheur. Elle, ne sourit pas, ne sait pas sourire, ne sait plus sourire. La mort est venue l’attendre un peu plus tard dans son petit appartement. Son corps allongé sur le parquet ou dans un lit qu’elle ne partage plus depuis longtemps. Je n’en saurais rien. Je sais seulement qu’elle a gardé cette seule et unique photographie d’elle-même. Faut-il y voir le symbole de quelque chose ? Pourquoi la tour de la Part-Dieu, cet édifice en forme de crayon, figure-t-il au second plan de cette image ? Je refuse l’idée phallique, je préfère croire qu’il n’est là que parce qu’il fait partie du paysage lyonnais telle une tour Eiffel à Paris. Il n’y a donc rien, ne demeure que le banal. Une femme sur la colline pose devant un belvédère. Comme tant d’autres avant elle et tant d’autres après elle. Comme moi. J’ai cherché dans mes albums une photo de moi au même endroit. Je suis allée mille fois sur les hauteurs de Fourvière admirer la ville de Lyon. Depuis l’enfance, à chaque visite d’amis, à chaque réunion de famille, à chaque excuse pour aller marcher un peu et prendre l’air après un déjeuner copieux, toujours les deux mêmes alternatives, visiter le village médiéval de Pérouges et manger une tarte au sucre ou grimper la colline qui prie et manger une glace. Alors, j’aurais dû trouver des dizaines de photographies de moi dos au parapet, j’y ai posé des centaines de fois, seule, en groupe, en couple, à tous les âges et à toutes les couleurs de toutes saisons. Rien. Pas une seule image de moi sur la butte, ni dans les albums argentiques, ni dans ceux numériques. Tu poses dos à la ville et me regardes. Finalement je crois percevoir un sourire au coin de tes lèvres. Mon image a disparu de cette carte postale, je suis devenue le fantôme de moi-même, les vacances sont finies. Tu es désormais l’unique propriétaire des lieux.


SOMMAIRE Cette œuvre se compose de sept chapitres, du présent livret introductif, ainsi que de la plateforme numérique : www.dsc00001.com

I. SIDÉRATION - livret II. DÉVASTATION - leporello III. FAIRE TRACE - livret IV. CONVERSATION - livret V. DÉTACHEMENT - livret VI. TRANSFIGURATION - affiche VII. ACCEPTATION - leporello


GLOSSAIRE absence : état de celui dont l’existence est incertaine. Interruption passagère de la conscience. acceptation : action d’accepter l’adversité ; soumission, résignation. Consentir à prendre quelque chose, à recevoir ce qui est offert. Se déclarer prêt à faire quelque chose, à assumer une charge. Consentir à subir quelque chose, à le tolérer de la part de quelqu’un, l’admettre, le supporter. anamorphe : se dit des mille-pattes qui n’acquièrent que peu à peu, lors des mues, leur nombre définitif d’anneaux. découverte : action de découvrir ce qui était caché, dissimulé ou ignoré. Fait de prendre conscience d’une réalité jusque-là ignorée ou à laquelle on n’attachait aucun intérêt ; révélation. Espace entre deux parties de décor, qui laisse voir les coulisses. Laisser voir quelque chose, le montrer. Commencer à voir, apercevoir quelque chose (qu’on ne voyait pas auparavant) à partir d’un endroit. demi-vie : durée moyenne au bout de laquelle la moitié des animaux d’une espèce donnée, nés à une date donnée, sont morts. détachement : enlever, défaire le ou les liens qui tenaient attaché quelque chose, quelqu’un. Délier un lien, le dénouer, le défaire, l’ouvrir. Séparer quelque chose de quelque chose, le libérer, l’enlever de ce à quoi il était attaché, fixé, collé, etc. Amener quelqu’un à rompre progressivement ce qui le lie moralement, affectivement à quelque chose, à quelqu’un. dévastation : semer la ruine quelque part, causer de graves dégâts, des ravages. Provoquer chez quelqu’un de graves troubles, le pousser au désespoir.


disparition : action de s’effacer, de s’estomper, de ne plus être perceptible. Absence, plus ou moins bien expliquée, de quelque chose, de quelqu’un. Fait de ne plus exister. Mort de quelqu’un. imago : (n.m) Biologie : ou stade imaginal, désigne le stade final d’un individu dont le développement se déroule en plusieurs phases. Forme définitive de l’insecte adulte sexué, ou « insecte parfait ». (n.m) Antiquité : dans la Rome antique, l’ imago clipeata était à l’origine une empreinte de cire que l’on faisait sur le visage d’un défunt. Masque mortuaire. (n.f) Psychologie : selon C. G. Jung, prototype de personnages qui vont influencer de façon inconsciente le rapport d’un individu à autrui, il serait fondé sur ses premières relations interpersonnelles. miroir : ce qui offre l’image de quelque chose et le met en quelque sorte devant nos yeux, qui se présente comme l’image inversée de quelque chose. Zoologie : petit papillon de France, qui vit dans les bois, sur les graminées. Zoologie (aux) alouettes : ce qui fascine par une apparence trompeuse. métamorphose : changement d’un être en un autre, transformation totale d’un être au point qu’il n’est plus reconnaissable. mort : terme de l’existence de quelqu’un, considéré comme un moment du temps, une date. Perte définitive par une entité vivante (organe, individu, tissu ou cellule) des propriétés caractéristiques de la vie, entraînant sa destruction. Problème d’ordre médical. récit : développement oral ou écrit rapportant des faits vrais ou imaginaires. Dans une œuvre dramatique, narration d’un événement qui a eu lieu hors de la scène. reste : résultat d’une soustraction ; ce qui subsiste d’un ensemble dont on a retranché une ou plusieurs parties ou dont on considère à part une ou plusieurs parties. Ce qui subsiste de quelque chose qui est détruit ou qui est en voie de disparaître. sidération : anéantissement subit des forces vitales, se traduisant par un arrêt de la respiration et un état de mort apparente.


trace : suite d’empreintes laissées sur le sol par le passage de quelqu’un, d’un animal. Creux laissé par une empreinte. Remplit le vide. Ce qui subsiste de quelque chose du passé sous la forme de débris, de vestiges, etc. Ce qui subsiste dans la mémoire d’une action, d’un événement passé. Ce qui subsiste du passé dans le présent. Influence d’un événement sur son environnement. Marque physique ou morale faite par un événement, une situation, une maladie, un coup. Très faible quantité. Signifie la présence mais notifie l’absence. thrace : peuple indo-européen du IIe millénaire avant JC ayant vécu entre la mer noire et les Balkans. La culture des Thraces était faite de légendes et de mythes incluant la croyance en l’immortalité. trans- : préfixe, au-delà, exprimant l’idée de changement, de traversée. transcendance : existence des fins du sujet en dehors du sujet lui-même ; caractère d’une cause qui agit sur quelque chose qui est différent d’elle, qui lui est supérieur. transfiguration : changement d’une forme, d’un aspect en un autre. transition : état, degré intermédiaire, passage progressif entre deux états, deux situations. vie : durée d’existence d’un individu. Ensemble des activités, des situations, des relations entre personnes qui marquent l’existence. voir : être le témoin visuel d’un fait, d’un événement, assister à quelque chose en spectateur. Se trouver en présence de quelqu’un, lui rendre visite, le rencontrer. Prendre conscience de quelque chose, le connaître, en faire l’expérience. Se représenter mentalement une réalité qui n’est pas présente. définitions issues du Larousse en ligne


BIBLIOGRAPHIE

Barthes, R. (1980). La Chambre claire : Note sur la photographie, Cahiers du cinéma, Gallimard, Seuil. Beyern, B. (2012). Carnet de dalles, Le Cherche Midi. Calle, S. (2003). M’as-tu vue ?, Centre Georges Pompidou. Calle, S. (2008). Où et quand ? Berck, Actes Sud. Calle, S. (2018). Que faites-vous de vos morts ?, Actes Sud. Delory-Momberger, C. & Bardawil, V. (2020). Le pouvoir de l’ intime dans la photographie documentaire, Arnaud Bizalion Éditeur. Giannecchini, I. (2020). Voir de ses propres yeux, Seuil. Guibert, H. (1981). L’Image fantôme, Les Éditions de Minuit. Lehmann, C. (1995). L’Évangile selon Caïn, Seuil. Rogiez-Thubert, P. (2019). L’aveu des indices : Manuel de thanatologie, Payot & Rivages. Tisseron, S. (1996). Le mystère de la chambre claire : photographie et inconscient, Les Belles Lettres. Weinmann, F. (2018). Je suis mort, Seuil.


REMERCIEMENTS

Je remercie tout particulièrement Laurent Charles pour son écoute de chaque jour ; Dominique Mérigard pour son suivi éditorial et ses précieux conseils ; Samantha Barendson pour sa préface, Muriel Dugas-Andriocci et Pauline Picot pour leurs textes respectifs Imbroglio et Zone franche ; Alexandra Bouge pour l’aimable autorisation d’utilisation des photos de la série Flous de Flora Michèle Marin alias Florica Mihaela Marinescu, sa mère ; le musée Nicéphore Niépce de Chalon-sur-Saône pour l’aimable autorisation d’utilisation de photographies de son fonds, ainsi que tous les participants vivants ou morts.


ANA ANONYME ANONYME ANONYME ANONYME ANONYME ANONYME ANONYME ANONYME BAMPI SIMON BARENDSON SAMANTHA BARTHELEMY ÉMILE-CLAUDE BARRY FREDERIC BENNUN YESHOUA BOUGE ALEXANDRA BUSTIN JACQUES CAUSAN HENRI CHABOUD GILLES CHARLES LAURENT CHARLES-NAVARRE AUDREY CHARY JEAN-JOSEPH CHARY JEAN-LOUIS CLAN-CLAN COMTE GILBERT DESVIGNES ROGER DEMESTE JOSEPH DE VINCI LÉONARD DI FUSCO MICHEL DUCARRE PASCALE DUGAS-ANDRIOCCI MURIEL ESPAGNET FORTUNÉ-JULES EYANN MYRIAM


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