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Courrier aux participants Bonjour, La nouvelle mouture de la revue jade (5 numéros parus dans la collection lépidoptère) poursuit son petit chemin. Uniquement dédié à la parole que les auteurs portent sur le monde la bande dessinée dans son acception la plus large : de l'imprimeur à l'éditeur en passant par les médias, les lecteurs, les festivals, les embrouilles, la reflexion sur sa propre pratique, etc... Mais bien des auteurs sollicités et intéressés par la démarche nous ont fait part de ne pas voir forcément par quel bout aborder ce vaste sujet, nous avons également écouté les critiques et avis faites à cette nouvelle mouture. Profitant de la constitution d'un vague mais motivé comité rédactionnel composé de James, Boris Mirroir, Tobhias Wills (chargé des interviews) et JP, nous avons décidé de réorganiser la revue afin d'en faciliter l'acces en proposant nous-mêmes aux auteurs des dossiers thémathiques et quelques rubriques (défini ou à définir) dans lesquelles ils pourraient plus facilement trouver matière à... tout en conférant à l'ensemble un aspect plus orienté "revue" que ne le laisse supposer la collection Lépidoptère. Le soin de jouer les docteur Frankenstein avec le look de la revue a été confié à Boris Mirroir. L'idée de fond reste cependant la même, parler du monde la bande dessinée sous toutes ses coutures par des souvenirs, anecdotes, observations et autres, rapportés sous formes documentaires, fictives, prises de positions, allégories... Les caractéristiques de Jade ne changent pas : toujours 48 pages trois ou quatre fois l'an (selon la matière) en noir, blanc et/ou gris, format 16x22 cm, imprimé sur du papier bouffant qui boit beaucoup trop. Toujours pas payé non plus, nos 3,27 lecteurs nous rappelant aimablement que notre idée de revue de bande dessinée manque singulièrement des élements culinaires suceptibles de chatouiller l'appétence d'un plus vaste public. Le Jade prochain, calé pour avril/mai 2008, bouclé au tout début mars, intitulé Jade 630U (bleu lapis-lazuli) vous propose d'investir un peu de temps et quelques souvenirs à son menu : le thème du dossier retenu, particulièrement odieux, s'intitulera :

À propos de la mythomanie dans la bande dessinée. Riche sujet s'il en est dans les milieux créatifs... On a tous rencontré une personne (voire bien plus) nous rappelant ce petit travers... parfois même juste un mirroir y a suffit. On a éventuellement tous été aussi le mythomane d'un autre, incidemment. Au delà du dossier, quelques autres rubriques/ séries sont déjà en place et ouvertes à tous, telles : - Les collègues (1 planche rapportant une conversation entre 2 auteurs). La première page est paru dans Jade 716U sous la plume de Boris Mirroir (le 7 février en librairies) - Les correspondances (2 pages de texte en forme de lettre à un tiers à qui l'on explique un particularisme du monde de la bande dessinée) dont on déjà usé aux cours des derniers numéros Monsieur Vandermeulen et Morvandiau. D'autres séries sont en cours mais réservés à leurs créateurs comme Smilin' Joe et captain Bulb (Laurent Percelay et Boris Mirroir), La Gazette de Marc Lizano, Les mythes de la bédé (James) ou la correspondance dessinée entre Guillaume Guerse et Marc Pichelin sur les raisons de leur travail commun. Nous restons à l'écoute d'autres propositions de pages ou de rubriques, toutes tournées vers des descriptions obliques du milieu qui fait vivre certains d'entres-nous et pas d'autres. Ce long mail barbant pouvant être considéré comme un appel à contribution pour, déjà, le Jade 630U, mais également les suivants et nous ne manquerons pas de vous annoncer rapidement la thématique du second dossier à venir (aout ou septembre). Les propositions sont à envoyer si possible au : format tiff, psd ou jpg non compressé (éventuellement dans une fichier archive .zip ou .rar) - taille 16x22 cm ou homotétique - 600 à 1200 dpi pour du bitmap et 300 à 450 dpi pour du niveau de gris. 1 à 4 pages principalement, les 48 petites pages de la revue faisant qu'on peut être rapidement à l'étroit. James / Boris / JP


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C’est dans un lieu familier que l’auteur de Fritz Haber nous accorde quelques instants de son temps au cours d’un festival. Pris au jeu de l’autonarration, David Vandermeulen élabore, à travers une rationalité chaude, les ponts entre son parcours et des problématiques collectives de la bande dessinée. Comment as-tu commencé la bande dessinée ? J’ai commencé, on va dire, tout petitement. Quand j’avais cinq ans, c’était ce que je voulais faire et j’ai eu cette ambition jusqu’à mes 21 ans. Entre temps, je suis passé par l’Académie des Beaux-Arts de Bruxelles pour faire mes études en arts plastiques, quoique là, je n’avais pas de cours de bande dessinée puisque elle y était très mal vue. Je me suis présenté vers mes 20 ans chez un gros éditeur. Mon interlocuteur regardait mes travaux alors qu’il répondait au téléphone... J’ai été très mal reçu et cela m’a véritablement effondré. Je me suis dit : « Plus jamais je ne ferai cette démarche, allez vous faire foutre ! » et de mes 21 ans à mes 27 ans, je n’ai plus tenu un crayon en main. J’ai tout abandonné pour préférer mes amis qui étaient dans la musique ; je n’étais pas un grand musicien mais tous mes amis d’enfance étaient par là et j’ai donc passé du bon temps avec eux, on s’appelait les Profondius Debilius, et nous chantions des conneries. Par la suite j’ai vu une petite convention de bande dessinée à Bruxelles, pas loin de chez moi, dans un bel endroit. Je suis tombé sur des originaux, une des toutes premières expos de Lewis Trondheim. C’est vraiment en découvrant des originaux de Trondheim que je me suis dit : « Mais oui, c’est ça que je veux faire ! ». Deux mois plus tard, je faisais mes propres petites productions, c’est pour ces raisons que j’ai commencé dans la ligne minimaliste. Mes livres étaient généralement réalisés en un jour. C’était comme de l’écriture automatique, il n’y avait pas de crayonné au début. J’ai très vite découvert qu’il y avait d’autres gars qui faisaient de même, j’ai découvert les travaux de José Parrondo, Jampur Fraize, Fifi, toute une pléiade de gens qui faisaient la même chose que moi. J’ai découvert qu’il y en avait aussi en France. C’était

les premiers petits ouvrages entièrement fait main. une époque très gaie, parce qu’il y avait une réelle insouciance, j’imaginais, je réalisais, je diffusais, j’allais moi-même avec un sac à dos, à Paris, Marseille, etc. C’était des Fanzines, des livres ? C’était des petits fanzines, de la small press, comme on dit, des petits livrets, avec une couverture en photocopie couleur, le reste en noir et blanc, deux pointes de fer, et c’était tout. Avec Jean Bourguignon, on a crée les Minis-Collections. Deux personnages principaux m’ont vraiment marqué quand j’ai commencé : le premier fut Stéphane Noël, qui est encore actif avec les Employés du Moi de temps en temps. C’est lui qui donnait leur souffle aux petites éditions Brain Produk, il m’a énormément appris, m’a fait connaître tout l’underground, la small press internationale, il avait des choses des États-Unis, du Canada, du monde entier, toutes les premières petites productions de Chacal Puant, de Blanquet, le Stronx, Popo Color, les premiers machins de Mattt Konture, d’Henriette Valium, la boutique Bimbo Power... La seconde rencontre marquante fut Jean Bourguignon. Je l’ai connu à ses tout débuts, en 96, et on a fait des petites choses ensemble, on était fasciné par un tout petit livre que Blanquet avait fait, de trois centimètres sur quatre, qui racontait un cauchemar, on trouvait cet objet magnifique. On s’est dit : « Et si on faisait des petits livres comme ça...». J’avais une petite machine pour faire des sacs en plastiques et on a donc fait ce qu’on a appelé les Minis-Collections, c’était des petits sachets où l’on y mettait cinq petits livres. Ça ressemblait à un petit sac de bonbons. Ces trucs-là, j’en ai produit près de quinze mille, quinze mille petits livres, cinq par pochette. Ça mettait des plombes mais c’était très drôle, insouciant et surtout, ce n’était pas du tout dans le but d’en faire un métier. Il s’est avéré que plus tard, ce travail est devenu une passerelle vers le professionnalisme, mais c’est le hasard.

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Tu ne faisais que ça à l’époque ? Je faisais ça, et en parallèle j’ai ouvert un bar clandestin. C’était une salle de concert, un petit cabaret, qui s’appelait le Galactica, je l’ai tenu pendant deux ans. Il y avait de tout, du théâtre, des expos, des soirées, des concerts, des projections de cinéma... J’y organisais aussi des petites conventions de bande dessinée underground. J’étais très content parce que tous les gens actifs en Belgique sont passés dans mon petit bouiboui, c’était véritablement des petites conventions appréciées et qui marchaient extrêmement bien. Les gens achetaient, se saignaient le portefeuille pour acquérir des petites productions, c’était vraiment très étonnant... Il faut dire aussi qu’on produisait notre bière nous-mêmes et je pense que ça aidait un petit peu à déraisonner notre public ! A cette époque, il y avait Winshluss, Cizo et Felder qui passaient, ils n’étaient pas encore dans Ferraille, Winshluss venait tout juste de sortir son premier fanzine Dites 33... Il y avait le groupe Hécatombe, avec Jürg et Ptoma, la 5e Couche, les Liégeois de Courant d’Air, de Brain Produk... J’ai fait la première expo de Witko. Il y avait Fifi, il y avait les mecs de Liège comme Phil ou Enkari, les Pic Pic André... J’avais la chance de pouvoir passer chaque nouveau dessin animé des Pic Pic André, je ne sais pas si tu vois qui ils sont ? En Belgique ils sont véritablement devenus incontournables, ils ont fait un truc qui s’appelle Panique au village, qui a dû sortir en DVD en France... C’est un peu les Tex Avery de l’an 2000, ils font des choses extraordinaires dans l’animation et j’ai eu la chance de pouvoir présenter leurs nouveautés, je passais aussi des cassettes de Bolino, du Dernier Cri. Après, en 1998, j’ai dû abandonner mon lieu, et nous avons organisé (je dis nous car nous étions deux, avec mon ami Vincent) une grosse soirée aux Halles de Schaerbeek. C’est une salle beaucoup plus officielle et on a fait une soirée Galactica dans les caves des Halles, où on a réorganisé une convention de bande dessinée pour laquelle j’ai fait venir les mecs de Ferraille. Il y avait Pierre Druilhe, Guillaume Guerse, Marc Pichelin... Tout cela, je le faisais en même temps que mes petits livres. Puis, au fur et à mesure, je me suis dit : « Tiens, ça me plait de faire de la bande dessinée ». Très étonnamment, j’ai vu que les gens achetaient mes petites choses, que j’en vivotais même... Avec ce que m’offrait la vente de mes livres, je parvenais à gagner 200, 250, 300 euros par mois, et donc j’ai continué là-dedans. Mais je pense que j’étais un des seuls à l’époque à en vivre. Enfin à en vivre... Si tant est qu’on arrive à vivre de ce truc-là, quoi. Après, j’ai décidé de fonder une famille, d’avoir un enfant, et là s’est posée la question de la

responsabilité, de se demander jusqu’à quand je pouvais jouer à ça. Je me suis dit : « Bon, maintenant je vais tout de même essayer de trouver un boulot, de faire quelque chose qui m’amuse mais qui rapporte un peu de caillasse, aussi ». J’aurais tout à fait pu partir faire l’idiot à la radio ou au théâtre, parce que j’en avais fait un petit peu, mais il se trouve que c’est la bande dessinée qui a proposé le plus d’opportunités et j’ai suivi cette ligne-là. Finalement, à force d’avoir mon petit nom sur Internet, dans les petites revues et d’être chroniqué, je me suis dit : « Voilà un acquis, on va essayer de profiter de cela ». Mais encore maintenant, j’ai du mal à me sentir « artiste » et à me dire que je vais continuer à être auteur de bande dessinée toute ma vie. Comment se fait-il qu’une fois que l’on fait un livre, on est censé en faire un tous les six mois ou tous les ans ? Je trouve ça tout à fait farfelu, en fait. Pourquoi la norme n’est-elle pas de faire trois livres et de dire : « Ben voilà, j’ai tout dit » ou : « Je n’ai plus envie de dire » ? Qu’est-ce qui pousse alors à continuer ? Le fric. Le fric, tout simplement. Ce qui ne veut pas dire que je ne fais pas mon travail avec un très grand intérêt. Je réalise mes bandes dessinées avec sérieux, avec plaisir, mais sans souffrance et sans passion - j’ai beaucoup de mal avec le mot passion, je ne le supporte pas. Je ne suis absolument pas un passionné. J’entends par passion un état qui mêle affect et intellect. Moi, il n’y a que l’intellect qui joue, j’exclus tout romantisme. C’est une chose que j’ai souvent dite à des collègues, lors de soirées passées dans les festivals, par exemple... « Demain tu me donnes 1 million d’euros, j’arrête, je n’en fais plus une, ça ne m’intéresse plus. » Ce type de discours est inévitablement reçu comme une provocation, c’est assez étonnant. Et tu ferais quoi à ce moment-là ? Rien ! J’en profiterais, je lirais, j’apprendrais. Alors oui, peut-être que je continuerais à écrire pour disposer de ce petit supplément d’âme, comme le faisaient les grands bourgeois du XIXe... Mais sinon... Bon, là évidemment, je me suis engagé dans un truc qui s’appelle Fritz Haber, qui doit faire cinq tomes et 800 pages, et si demain je gagnais au Loto -enfin je n’y joue pas- mais si j’héritais d’une somme telle, mon éducation judéo-chrétienne très prégnante me dicterait de continuer et de ne pas abandonner les bons lecteurs qui ont bien voulu m’acheter. Mais ce contrat passé, il est fort possible que je m’arrête. Tout comme il est fort possible qu’à force de travailler des années durant, je succombe au virus de la passion et


que je continue... Je pense que pour la plupart des gens, la fonction d’artiste ou d’auteur est tellement difficile et précaire que les intéressés se déterminent en se fabriquant des passions. Vois autour de toi, on vit dans un monde du tout-artiste, la peinture s’apprend en maternelle, désormais. En réalité, je m’en fous de mon devenir d’artiste, c’est un phantasme pour moi, des Dante, des Shakespeare, des Kafka, il n’est pas vrai que notre monde réussisse à en créer 500 millions, restons raisonnables.

détournement de tous les livres historiques sur ce sujet. Et d’un point de vue graphique, ça fonctionne sur le même mode. C’est à dire que pour faire une case de Fritz Haber, j’utilise à peu près entre 7 et 15 photographies différentes, issus de supports différents. Je remonte ces photographies pour en faire une image originale. Je vais aller chercher un costard là-bas, une oreille ici, un chariot, un carrosse dans le décor derrière, un monument, une chaussure, une main... Je recompose une photographie avec 15 photographies existantes et ce n’est qu’ensuite que je peins cette photographie recréée. Il n’y a donc pratiquement aucune création pure. Si tu me donnes tout mon matériel, tu me mets ici à cette table de café et me dis : « Fais-moi une case de Fritz Haber », je ne sais pas te le faire.

Dans ton blog et ton site autour du projet Fritz Haber, n’y a t-il pas une passion dans la manière raisonnée dont tu fais ton travail ? Non, ce n’est pas de la passion. En fait, je lis énormément, je passe ma vie à lire et j’ai des problèmes de mémoire ; je ne me souviens de rien. Un Et si tu étais ici, avec tes livres, ton matériel ? jour, je regardais ma bibliothèque et je tombe sur Le Je pense que je serais mal à l’aise. Tu sais, tous les Déclin de l’Occident, de Spengler. Ce sont deux gros murs de ma maison ce sont des bibliothèques. C’est livres bien ardus, bien denses. Je me dis : « Tiens je un peu un rempart sur le monde, c’est ma vais lire ça », j’ouvre les livres et je vois protection, c’est le seul endroit mes notes en marges un peu partout, je me suis dit : « Merde ! “La fonction d’artiste ou d’auteur où je suis serein finalement, et Je l’ai déjà lu, et je ne me souviens est tellement difficile et précaire où je peux aller me rechercher intérieurement. Évidemment, plus de rien ! » Tout part de cette démarche-là, en réalité. que les intéressés se déterminent j’ai déménagé dans ma vie, en se fabriquant des passions.” mais chaque fois j’ai reconstruit, Par exemple, mon livre Littérapas forcément sous les mêmes ture Pour Tous est né directement formes, mon bureau, mon intérieur. de cette démarche-là. Je lisais des livres Mes livres sont bien exposés, il faut que je les voie. et pour ne pas les oublier, j’en faisais des notes et un truc rigolo. Ce sont des pense-bêtes rigolos, en Comment tu situes la bande dessinée par somme. Et les démarches pour mes blogs, autant pour rapport à d’autres modes de création ? le blog de Fritz Haber que pour le fameux blog de Quand tu poses ce genre de question, je vais mon oncle, cela part du même principe : ce sont des directement penser au milieu socio-économique choses que je lis sur le moment, puis j’en fais des avant même de l’envisager de façon culturelle. petites notes détournées ; c’est une façon de faire Finalement, pour moi, le milieu de la bande dessinée, partager mes lectures à quelques amis qui me lisent c’est un milieu bon-enfant. Un milieu qui fonctionne mais en réalité, je fais surtout cela pour que ça encore avec une économie petite et ridicule, s’imprègne mieux dans ma mémoire. contrairement à celle de la télévision, de la publicité ou du cinéma, les gens demeurent encore gentils. Si Parle-moi de ton travail de création. les mêmes effets et les mêmes dynamiques se Mon travail de création est très intime, c’est à dire que retrouvent, tout cela est adouci et reste vivable. Je je suis absolument seul chez moi, entouré de mes pense que ce milieu doit être plus agréable que le livres. Si bien que je ne pourrais pas travailler autre milieu de la littérature ou celui du théâtre... part. Il faut absolument que je sois autour de mes Et puis, il y a le côté culturel. J’ai l’impression que la livres. Mon travail de création n’a rien de personnel. bande dessinée est un milieu qui se cherche une Ce ne sont que des choses détournées de livres et un légitimité. Pour le moment, la légitimité officielle, la assemblage d’idées que je puise et que je recompose. plus active, c’est la légitimité économique. J’ai En fait, j’adore le détournement, et tout mon travail vraiment l’impression que tous les acteurs de ce pourrait se résumer à ce mot. Par exemple, mon livre milieu essayent de légitimer la bande dessinée parce sur Van Damme, c’est un détournement de 120 qu’elle produit une offre et un appel de pognon. Ça, ça extraits de bouquins que j’ai tout bêtement remis à ma ne me parle pas beaucoup évidemment. Et puis il y a sauce et reconstruit. De même que Fritz Haber est un

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lire les mots cravate, assiette, chaussettes et une foule la légitimité intellectuelle qui parfois peut être cuistre. d’autres mots stupides du même type. Pourquoi y a-tMoi, j’essaie simplement avec mes bandes dessinées il cravate... ? Les éditeurs ne misent désormais plus d’aller chercher un public qui n’est pas un public de que là-dessus. Ils pensent autant aux ventes d’albums bande dessinée. Avec Fritz Haber par exemple, qu’au produit dérivé, car c’est aussi là qu’ils peuvent j’essaie d’aller chercher des gens qui ne sont pas des se faire de l’argent. Donc, si on réfléchit un peu, c’est bédéphiles. Quand une personne de soixante, ça qui fait la légitimité finalement : le produit dérivé. soixante-dix ans me dit : « J’ai lu votre ouvrage, je C’est du moins ce que je constate et c’est comme ça n’avais jamais lu de bande dessinée. » que je lui que je l’analyse. Vois comme il y a énormément de demande s’il n’a pas ressenti de difficulté particuséries enfants adaptées à la télévision. Je le sais parce lière et qu’il me répond : « Non, pourquoi ? », pour que j’en ai profité moi-même. Avec mon ami José moi, la chose est gagnée, c’est ce type de compliments Parrondo… Dernièrement, il a fait une série avec qui me fait vraiment plaisir. Parce que finalement, Lewis Trondheim chez Delcourt qui s’appelle Allez quelque part, je pense que j’ai également envie que la Raconte. Cette série a été adaptée en série télévisée, bande dessinée soit un petit peu légitimée. Disons que j’en ai écrit quelques histoires, j’ai vu ce que c’était c’est ma façon de faire à moi, j’essaie, quand j’écris un payé, c’est hallucinant. Je concevais un livre, que ce soit légitime en soi. En petit scénario pour un épisode de même temps, je ne porte pas de jugement sur les gens qui “Lorsque j’ai signé mon premier 5 minutes, cela me prenait une après-midi, disons une journée, essayent de légitimer la bande contrat chez un gros éditeur, on j’étais rémunéré deux fois plus dessinée, mais je pense qu’ils pouvait y lire les mots cravate, qu’un livre que je faisais chez sont impatients. Cela ne m’intéassiette, chaussettes.” 6 pieds sous terre en neuf mois ! On resse pas beaucoup parce que ces est vraiment dans une autre économie. personnes impatientes se sont justement fixé la légitimité comme enjeu et que Comment tu te situes par rapport à d’autres ce programme est devenu pour eux une façon auteurs ? d’exister comme une autre. Finalement je dois accepter le fait que je suis un auteur atypique. J’étais récemment en rendez-vous Impatient, dans le sens où s’ils se fixaient chez un gros éditeur et, comme ça se fait chez tous les d’autres enjeux, cela se ferait sans eux, gros éditeurs quand un auteur débarque au siège, tu naturellement ? arrives dans un bureau où il y a une foule de titres de Ça je ne sais pas, c’est vraiment des choses auxquelles l’éditeur et quelqu’un que tu ne connais pas te dit : je ne sais pas répondre. Les uchronies, je ne suis pas « N’hésitez pas, servez-vous, prenez en 3 ou 4, prenez très doué là-dedans... donc je ne sais pas. Mais de des bandes dessinées. » Je regarde ce qu’il y a au mur toute façon, les commentateurs, c’est une toute petite et je bredouille : « Excusez-moi, mais non merci. » On part du processus. À mon avis, c’est bien plus des m’a répondu : « Ah bon ? Oh eh ben ça ! C’est tout à phénomènes comme cette convention annuelle de fait atypique, vous êtes un drôle de dessinateur ! » Monaco qui décerne un « Prix de la Meilleure Bande La bande dessinée ne m’intéresse pas tellement et je Dessinée Adaptable » qui consolide le véritable pense, je constate, que ça me préserve, cela m’octroie processus de la légitimation. Les gens qui font cet une certaine fraîcheur narrative, cela m’offre événement priment une bande dessinée qui, selon l’occasion de pouvoir penser mes codes, d’essayer eux, est tout à fait adaptable au cinéma. Ce n’est d’être inventif sans être trop imprégné... Et puis, apparemment pas conçu pour un public mais avant fondamentalement, ça ne m’intéresse pas. Ça me tout pour des producteurs, ils essayent de créer des tombe des mains, chez les indés comme dans le passerelles un peu forcées entre l’économie du cinéma mainstream, il y a très peu de choses qui m’excitent et celle de la bande dessinée afin que la légitimité de -je dis mainstream pour définir les éditions qui la bande dessinée se fasse par le produit dérivé. Qu’ils donnent des avances sur droit, c’est un raccourci, on soient jeux-vidéos, dessins-animés, séries télévisées, est d’accord. Alors oui, j’en lis, à peu près une dizaine cinéma, c’est ça qui rapporte la caillasse. Quand tu par an, mais ce sont des choses très ardues. Le travail vois les contrats chez les grands éditeurs, la partie qui d’Ambre, de Pierre Duba, ils font des livres que lie l’auteur avec l’éditeur pour le projet en lui-même se j’admire et que je relis, ce sont vraiment des choses résume généralement à douze pages. Tu as ensuite 36 qui me plaisent énormément. J’aime beaucoup pages pour le reste. Lorsque j’ai signé mon premier la poésie. La bande dessinée de poésie, c’est contrat chez un gros éditeur, vers 1999, on pouvait y


même chose ? Qu’est ce principalement ça que je lis. que cela signifie pour toi ? Dernièrement j’ai lu la première C’est marrant, c’est une bande dessinée de Leatitia question très simple et il est un Bianchi, j’ai vraiment adoré son peu difficile de te répondre travail. Le travail que peut comme ça. Je ne fonctionne pas fournir une maison comme aux clivages, je fonctionne au Frémok, et plus particulièrerelationnel. Donc, il se trouve ment le Frémok Nord, ce sont que je m’entends beaucoup des choses qui me procurent de mieux avec les gens qui sont grands plaisirs de lecture. Je dis dans l’édition indépendante, ça mais cela ne m’empêche pas qui font l’édition indépendante. de faire de la bande dessinée Ce sont des gens qui pensent le classique également. Très récemPochette de Cd du groupe Scopitone livre de la même façon que moi. ment, j’ai fait un scénario avec Ce qui ne veut pas dire qu’il n’y ait pas des exceptions Daniel Casanave, chez Poisson Pilote, au sein de dans le mainstream, je n’en sais rien, mais j’aime Dargaud. C’était la première fois que je m’appliquais assez ce mot de Menu, qui disait avec un certain à écrire une histoire destinée au mainstream. Alors, orgueil (je paraphrase) : « Je suis fier de n’avoir c’est rigolo parce que pour moi, c’était tout aussi jamais publié une merde dans mon catalogue, c’est expérimental que mes autres travaux. C’était ma fierté d’éditeur. » Pour moi, le métier d’éditeur « l’expérience du mainstream ». J’ai adoré faire ça c’est ça : créer un catalogue où il n’y a pas de merde, alors que, vraiment, je ne suis pas client de ce genre de que l’on assume pleinement. Ça inclut bien bandes dessinées, je peux même dire qu’elles me évidemment les livres fragiles mais c’est ce point-là tombent des mains ! J’ai trouvé un parallèle pour qui, je pense, reste le point fondamental qui fait que je expliquer cela aux gens, parce que j’ai remarqué que me retrouve avec des gens comme les Requins, l’Asso, l’on me regarde toujours avec de grands yeux ronds 6 pieds ou d’autres éditeurs. Ces gens ont ce souci quand je dis ça : c’est comme un joueur de djembé, premier d’être cohérent avec leur goût. c’est super excitant de faire du djembé, mais le joueur Il est vrai aussi que d’un point de vue purement de djembé, il n’écoute pas de disques de djembé à la formel, la bande dessinée alternative permet plus de maison. Eh bien moi, c’est ça. Faire de la bédé choses, d’aller beaucoup plus loin, dans la poésie, mainstream, c’est super gai, c’est délassant, ce dans l’audace ou dans le littéraire. Ce programme, on Crémèr, je l’ai écrit en dix jours, Daniel l’a dessinée en va dire que le mainstream n’ose pas pleinement trois mois. À côté d’un livre comme Fritz Haber, qui l’appliquer parce qu’il est par nature beaucoup plus demande 18 mois de réalisation par tome et pour prudent. J’ai des projets que je ne peux faire que chez lequel j’ai lu durant 5 ans avant de m’imprégner de 6 pieds sous terre. Le Faust, par exemple, que j’ai écrit l’histoire, c’est vraiment de la récréation. Voilà, pour Ambre, il est vrai qu’on avait envie d’aller voir c’était quoi la question ? ailleurs. Chez 6 pieds, on est chez nous, on a cette liberté énorme de pouvoir faire nos livres comme on C’était : comment tu te situes par rapport à le souhaite. C’est tout juste si on n’a pas le choix du d’autres auteurs ? papier, on est vraiment comme des chefs, on peut Ah oui, ben voilà : atypique. Et puis très content parce faire tout ce que l’on veut, on bénéficie d’une que mes bons copains dans la bande dessinée, ce confiance énorme. Ce qui n’empêche pas une relation sont des gens qui lisent avant tout de la littérature éditoriale forte. Malgré cela, on avait envie d’aller voir et des sciences humaines. Daniel Casanave, Ambre, ailleurs, aussi pour percevoir des avances sur droits, Morvandiau, Jean-Phi de 6 pieds, Thomas Ragon, qui bien entendu. Ambre allait travailler pendant trois était mon éditeur chez Delcourt et qui est depuis ans sur ce projet réalisé en peinture directe. On s’est passé chez Dargaud... On pourrait résumer la chose présenté partout, on s’est fait jeter de partout, chaque ainsi : les gens avec qui je m’entends très bien dans la fois l’on nous disait : « Oui, ce que vous faites, c’est bande dessinée sont des gens avec qui je ne parle formidable mais c’est trop dur. » Mais pour être presque pas de bande dessinée. vraiment franc, si on a eu cette démarche d’aller voir ailleurs, c’était avant tout pour jouir d’un petit peu Qu’est-ce que représente pour toi la bande plus de visibilité, parce que c’est ça qui fait dessinée alternative ? Tu parles de bande malheureusement mal : chez 6 pieds, ils n’ont pas de dessinée indépendante, est-ce que c’est la

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temps pour la promo. Ils font des livres et ils les jettent quasiment dans le marché, comme ça. Ça ne me dérange pas outre mesure mais pour un livre comme Faust, quand tu y as passé trois ans, ça fait mal au bide. Le marché est tel aujourd’hui que le livre disparaît très vite, nous n’avons eu que très peu de presse sur ce travail.

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Tu ne fais pas de différence entre indépendant et alternatif ? Ce que fait actuellement Futuropolis, peut-être que certains appellent ça de la bande dessinée alternative, mais pour moi ça n’en est pas. C’est plus ce que certains on appelé de l’avant-garde soft, Futuropolis reprend certains talents mais en arrondissant les angles. Enfin, c’est compliqué parce que David B. est toujours aussi cohérent qu’à ses débuts, par exemple. Les choses évoluent assez vite finalement. Au début, Le cheval blême de David B. et toutes ces choses là, c’était des choses purement alternatives. Aujourd’hui elles ont été parfaitement assimilées en une dizaine d’années. Je suis très étonné et intéressé par cette capacité qu’a le public à s’adapter. J’ai l’impression que ça va très vite. À un moment, je me souviens qu’il y avait des questions au sein de Fréon du type : « Qu’est-ce qu’on fait, est-ce qu’on se radicalise encore plus ou est-ce qu’on emprunte une voie plus soft ? Est-ce que notre identité, c’est d’être à part et donc de faire des livres encore plus étonnants et étranges par rapport à la production générale, ou allons-nous mettre de l’eau dans notre vin pour survivre ? » C’était des questions qui se posaient alors qu’ils avaient quoi, 6 ou 7 ans d’existence... Le milieu de la bande dessinée évolue extrêmement vite. Regarde à quelle vitesse ce qu’ils appellent le graphic novel est devenu un truc à part entière. C’est quand même assez étrange. Est-ce que la bande dessinée véhicule des visions du monde ? C’est un peu un sujet de dissertation ! Oui, probablement. Comme je suis un mauvais lecteur, je ne sais pas. Par rapport à mon propre travail, il est certain que j’ai moi-même une vision du monde et que cette vision du monde, je la diffuse en sous-couche dans mon travail. C’est-à-dire que j’essaie de ne pas avoir d’angle politique clair. On peut néanmoins déceler mon point de vue dans mon ironie. Faut-il encore que le lecteur découvre où j’ai placé mon ironie, car j’aime bien camoufler. Comme disait Proust : « À trop afficher ses idées, on en devient vulgaire. » J’ai cette pudeur-là. Je ne pourrais jamais dessiner à Charlie Hebdo, par exemple. C’est trop frontal. Il y a pourtant

des gens de Charlie Hebdo pour qui j’ai beaucoup d’affection, comme Willem ou Charb, mais je ne pourrais pas faire ce travail-là. Dans mon travail d’écriture, j’arrive à l’être un peu plus, frontal, mais en même temps, ce que je publie dans la revue Jade, comme les Lettres à Joséphine, ce sont des textes pour lesquels j’ai imaginé un contexte bien précis qui m’autorise à user d’une prose décalée. C’est par cette construction que je Extrait de Fritz Haber, diffuse mon ironie ; et c’est éditions Delcourt, 2005-08 au creux de cette ironie que l’on peut peut-être entrevoir ce que je pense. Et encore, je fais bien attention à rester ambigu, parce que ma seule prétention, en publiant des livres, c’est d’agir dans l’espoir que l’acuité des lecteurs ne s’éteigne pas. C’est malheureusement tout ce dont je me sens capable. C’est mon programme à moi, je ne sais pas si j’y arrive mais le seul message que j’ai à dire est : restons vigilant. Ce n’est pas grand-chose, en somme. Es-tu engagé ? Dans le contexte, dans ce que tu fais. Est-ce que je suis engagé... je le pense, oui. Est-ce que je suis dégagé, je le pense aussi. Je suis engagé dans le sens où la condition socio-économique de l’auteur m’intéresse, c’est un sujet qui me tient vraiment à cœur. Je suis engagé dans le sens où, dans mon travail d’écriture et un peu moins dans mon travail de bande dessinée, j’essaie d’éclairer ce petit écart qu’il y a entre la représentation que se font les gens d’un auteur et la véritable réalité économique de cet auteur. Par exemple, je l’ai vu pour être passé dans des médias comme France Culture, Arte, ou des JT, tous ces médias chics et officiels, on va dire... Eh bien, après avoir fait cela, des gens qui me connaissaient m’ont dit : « On t’a vu là, ou encore là ! Alors ? Tu l’as, ta piscine, maintenant... ? » Ce type de réflexion m’intéresse beaucoup, car c’est très révélateur. Un de mes meilleurs amis d’adolescence, musicien dans un groupe de rock, a connu un succès avec l’un de ses disques. Avec son groupe, ils ont vendu 40.000 plaques en France, ils ont fait des émissions, des clips à MCM, à MTV, ils passaient chez Stéphane Bern, à Taratata, des live sur Canal Plus, et j’en passe. Ils ont fait tout ça, et mon copain, quand il allait faire son live à Canal Plus, il y allait avec en tout et pour tout 350


gros que le type qu’ils sont en train de descendre, euros de salaire mensuel en poche. et encore, quand je dis quatre fois, je dois être Ça, c’est quelque chose que grotesque ! j’aimerais bien que les auteurs, les Heureusement que j’ai le chômage ! Je suis un des artistes en général, osent dire. Il premiers auteurs en Europe à bénéficier d’un pendant était vu comme une « star », mais au statut d’intermittent du spectacle en tant qu’auteur il bénéficiait seulement d’un de bande dessinée. Je bénéficie de ce statut depuis 99 chômage minable. et cela me permet d’avoir un complément du chômage Avec Ambre, nous avons été et de gonfler les salaires que je gagne avec mes bandes signer chez un libraire, chez une dessinées. Je suis donc employé, je ne suis pas équipe de jeunes libraires, pour indépendant. Ce genre de problèmes, ce sont des être précis. On est allé manger choses dont j’aimerais bien voir les auteurs parler. avec eux, ils étaient quatre, ils Mais j’ai moi-même du mal à en parler. Je peux le dire avaient entre 25 et 30 ans, on ici parce qu’on est dans une petite revue comme Jade, discutait et à un moment on leur tirée à 1000 exemplaires et dont seulement la moitié dit : « Mais vous savez, on n’est se vendra, mais je me vois mal dire ça sur une antenne pas payé chez les indés, il n’y a de télévision. pas d’avance sur droits... » Et ces J’en parlais il y a peu à un copain qui travaille à la quatre libraires de nous regarder tous avec des yeux RTBF, j’ai deux trois copains qui sont dans la culture, ronds ! Agacé par cette candeur je me suis dit : « Mais ils me disent : « Ah mais formidable ! On va faire un ils sont cons ou quoi ? D’où sortent-ils ? » Je n’ai pas sujet là-dessus ! » Mais comment raconter eu le temps de le leur dire qu’un de ces ça sans se demander si mes jeunes nous a répondu : « Vous éditeurs vont apprécier ! Les êtes les premiers auteurs à nous “Il faudrait tout de même foudres que j’ai déjà eues, sans le dire, comment aurions-nous que les auteurs osent parler et même donner de chiffres, pu le deviner ?» Il faudrait tout osent dire leur réalité sociale.” quand j’ai écrit dans une revue de même que les auteurs osent assez lue... Lorsque j’ai fait dire parler et osent dire leur réalité dans la bouche d’un acteur influent : sociale, mais c’est un véritable problème « Avec nos éditions, nous ne saurions nous abaisser parce que chacun à sa propre raison de ne pas parler, à une quelconque surenchère, David, mais pensez au bien entendu. Il existe une certaine honte, on peut se prestige, s’il vous plaît…» C’était à l’époque où mon dire : « Moi, je me contente de ma renommée, car si projet Fritz Haber intéressait tout autant deux je dis ma réalité économique, ma renommée en sera éditeurs différents. Lorsque cette personne m’a dit écornée, on va peut-être me prendre pour une cela, sa phrase m’a amusé, j’ai trouvé ça cocasse et je louze. » Ça peut être également : « Oui, mais si je dis l’ai répétée en dévoilant le nom de son auteur. Certes, combien je suis payé, mon éditeur va me foudroyer » ce n’était pas très élégant de répéter une conversation et de fait, tout ça est tu. Je suis dans un élan où je me téléphonique, mais ce passage l’a mis dans une fureur dis : « Essayons de briser ces tabous, informons le noire. Je ne comprenais pas au début, j’ai saisi public ». Il y a des auteurs qui sont invités à des l’ampleur de ma bourde bien plus tard : en fait, en émissions de télévision, des auteurs de bande répétant tout cela, on apprenait par sa bouche que sa dessinée qui se font proprement tuer ! Ils sont obligés maison, éditeur dit « historique », ne savait pas d’y aller par leur éditeur, par leur attaché de presse, allonger plus de fric qu’une petite maison de 20 ans et parce que si tu refuses le plan médias que l’attachée de qu’il avait du mal à ne pas juger « putassière » dans le presse te propose, il se dit « Ah bon, celui-là, je me privé. C’était la fin du monde pour lui, et que l’on suis démené pour lui trouver quelque chose, et il me apprenne ça par sa bouche en plus, il m’en a laisse en plan, il ne m’aura pas deux fois... J’ai énormément voulu. Enfin moi, sur ce coup-là, je ne suffisamment d’auteurs qui désirent passer dans les pensais franchement pas à mal, il se trouve que je médias... Je ne vais pas travailler pour rien. » Donc n’avais pas du tout capté les enjeux. Parce qu’elle est les mecs acceptent, tu vois, ils acceptent tout ce qu’on là la réalité économique. Travailler au forfait, par leur propose et c’est très difficile de refuser quelque exemple. On parlait des romans graphiques, c’est très chose, on est dans l’idée du tout ou rien. C’est ainsi bien les romans graphiques, mais c’est surtout plus de que des auteurs peuvent se faire « killer », comme ils pages. Le mainstream, lorsqu’il a commencé à vouloir disent dans le métier, et les espèces de journalistes qui faire des 96, des 120 pages, il ne proposait plus un font ça ont très souvent des salaires quatre fois plus

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par exemple, on est bien d’accord. Par contre, ce qui projet payé à la page, comme c’était courant, il a dit : me met terriblement mal à l’aise, c’est qu’en acceptant « A présent, on cesse le prix à la planche, on travaille pareil forfait, j’autorise l’éditeur à aligner ses autres au forfait. Bon, alors tiens, voici une somme, auteurs sur ce barème. Grâce à moi, l’éditeur peut dire débrouille-toi avec ça, et si tu veux faire 16 pages de à tel ou tel jeune qui passera derrière moi : « Pour ce plus, n’hésite pas. » Moi, je fais des 160 pages, mais au boulot, c’est autant, d’ailleurs Vandermeulen, il final, l’argent que je touche net par page, cela travaille pour ce prix-là. » Cela, je le sais, on me l’a représente 80 euros la page, alors que la plupart des expliqué avec l’exemple d’un auteur bien plus connu auteurs du même éditeur sont payés trois fois plus. que moi qui était passé juste avant moi. Ainsi, je me Mon récit serait saucissonné en albums de 46 pages, sens mal non pas parce que je suis mal payé, mais je serais payé trois fois plus. Ce qui veut aussi dire que parce que je participe malgré moi au mouvement de pour être seulement payé au même prix que mes plus en plus grandissant de la paupérisation de collègues, il me faudrait vendre 45.000 exemplaires l’auteur. Et, encore une fois, je ne charge aucunement de chaque tome. Ce qui est impensable, bien tel ou tel éditeur, ce problème est global, c’est toute la évidemment, et quand bien même j’y arriverais, je profession qui est touchée, c’est tout le microcosme serais seulement payé de façon « correcte ». Mais qui veut jouer à manga sans les sous du manga… C’est attention, je te révèle mes prix ici mais chez d’autres pour cette raison précise que je parle, en fait. éditeurs c’est parfois 40 % moins cher ! Il y en a qui, par contre, vont bientôt tenter une politique du « on Ce serait peut-être à d’autres personnes de le va payer au même prix ». Mais tu peux être certain faire ? qu’ils ne feront pas ça avec des mecs qui ne sont pas Oui mais à qui ? Aux éditeurs ? déjà des locomotives. Ça, c’est un véritable problème, parce que les gens ne peuvent pas imaginer A des représentants syndicaux que par rapport à l’image que peut peut-être. rendre ma série Fritz Haber, qui “Je participe malgré moi Oui, oui... Il y a peut-être ça. Il y a a été sélectionnée à Angoulême, au mouvement de plus en en France un groupe qui se veut qui a été présentée par des plus grandissant de la syndicaliste, qui s’appelle la médias importants, assez prestigieux, et a reçu une presse unanipaupérisation de l’auteur.” SNAC, mais je reste assez circonspect car ils se présentent mement favorable, les gens ne comme un mouvement syndicaliste et peuvent pas imaginer que je touche les porte-paroles de ce « syndicat » sont pratiquement 800 euros par mois pour faire ce machin, que cela me tous auteurs et directeurs de collection dans le prend tellement de temps que je ne sais pas décliner mainstream. C’est un porte-à-faux qui va inévitad’autres travaux, de telle sorte qu’il m’est impossible blement vers le clash. Bon, c’est tout jeune, mais... Tu de dessiner autre chose. Je suis obligé de décliner des imagines ces mecs, directeurs de collections, dire ce scénarios pour bouffer. Finalement c’est heureux que je viens de te dire ? Pourquoi ne l’ont-ils pas déjà pour moi d’un point de vue relationnel, parce que je dit, d’ailleurs ? Ils sont plus au fait pourtant... Non, je peux travailler avec Daniel Casanave, avec Ambre, n’y crois pas beaucoup... Guerse ou Morvandiau, et ça, c’est un véritable Je me souviens avoir lu dans la presse les propos d’un plaisir, mais je serais payé correctement, pense bien auteur, par ailleurs directeur de collection, qui disait à que je ne ferais que ça, et je ne passerais pas dix ans peu près ceci, je résume de mémoire : « la politique du de ma vie sur un seul titre ! J’aimerais encore préciser forfait, c’est très bien, les jeunes auteurs devraient en une chose : je ne dis pas cela pour me plaindre, je suis être très content. D’accord, c’est moins bien payé, très content de vivre de mon travail, ce peu, j’ai mais c’est le prix de la liberté, c’est le prix pour toujours réussi à m’en contenter, comme je te le s’exprimer, ils n’ont qu’à faire du 46 pages couleurs disais, j’ai vécu plus de 15 ans avec 250 euros par pour vivre. » Le sol a vacillé sous moi quand j’ai lu ça, mois, je n’ai aucun mal à le dire. Je suis bien conscient je me suis dit : « Ce n’est pas possible ! On est que l’on pourrait très bien extraire de leur contexte vraiment mal barré ! » Mais comment essayer de dire quelques-unes de mes phrases et attribuer à mes mots ça ? Je le chuchote de temps en temps dans des petits des raisonnements odieux. Ce dont je parle, à côté de médias, des petits machins comme Jade, je parle de ce que gagnent les auteurs jeunesse, pourrait paraître mon problème personnel mais j’ai un tas d’amis qui totalement déplacé, et je ne parle pas des salaires de sont dans le même cas. La décence m’oblige à ne pas 1100 euros que gagnent très durement les manouparler pour eux, si ce n’est de façon anonyme, mais ça vrières travaillant pour le compte du groupe LVMH,


lecteurs de bande dessinée qui élaborent leurs choix en pensant maison d’édition, par exemple. Ça se fait encore moins en musique. Qui se dit : « Ah tiens ! J’apprécie cet artiste qui est signé sur ce label, je vais aller voir sur Internet le catalogue de ce label. » Ce type de curiosité est peu commun en réalité. Nous, on parle de ces choses et cela nous paraît normal, mais nous sommes dotés d’une acuité particulière, qui n’est pas dans la norme. La plupart des gens s’en foutent de découvrir la culture, ils sont liés à un gros tube, et c’est ce gros tube qui se charge de leur faire découvrir les choses... Dernièrement, j’avais une dame qui habite près de mon village, que je ne connaissais pas et qui me téléphone, elle me dit : « Je voudrais acheter votre livre ». Il y a une petite librairie de type bartabac dans mon coin, elle me dit : « Je peux acheter Fritz Haber dans le bar-tabac ? » Je lui réponds que non, je la dirige vers une grande ville, dans une vraie librairie, ou une FNAC, etc. « Ah bon, me dit-elle, je ne savais pas que vous étiez chez un petit éditeur... Vous n’êtes pas chez un éditeur belge ? » « Non, Madame, il n’existe plus d’éditeur belge, savez-vous ! » « Ah bon ? Mais Dupuis et Casterman ? » Car les réseaux sont leurs Voilà, la réalité, voilà où nous en instruments de travail ? sommes. Et c’est normal. Enfin, je Oui, les adresses mails de telle ou “Je suis effrayé par la tel, les numéros de téléphone, elles capacité qu’ont les gens ne sais pas si c’est normal, mais le rapport qu’ont la plupart des gens n’aiment pas du tout partager leurs à manger de la fiction ! ” face à la consommation culturelle, agendas, c’est très curieux, c’est un il est là. C’est une chose que je truc que je n’ai jamais compris. comprends parfaitement, du reste. Moi Mais ce n’est pas tout ! Après, elle m’a aussi je me sens complètement OVNI face à la rappelé pour me dire : « Non, écoute ça ne va pas, consommation culturelle : je ne vais plus du tout au envoie-moi l’attachée de presse de 6 pieds sous terre, cinéma, je ne consomme plus de fiction. Je suis je vais m’arranger directement avec elle. » Je lui ai effrayé par la capacité qu’ont les gens à manger de la répondu : « Mais enfin, ils n’ont pas d’attachée de fiction ! Quand tu regardes bien, que ce soit en bande presse chez 6 pieds sous terre ! » Il y a eu un blanc, elle dessinée, en cinéma, en DVD, en roman, les gens ne a éclaté de rire et elle m’a dit : « Ah ! Mais pourquoi cessent de manger de la fiction, ils peuvent en bouffer tu ne veux pas que je m’explique avec elle ??? » C’était deux à trois par jour. Je trouve ça tout à fait déroutant. inimaginable qu’il n’y ait pas d’attachée de presse chez Ce manque de réflexion qu’ont les gens à propos de 6 pieds. C’est ça qui est fascinant, c’est que, chez leurs achats culturels, je le comprends tout à fait parce presque tous les acteurs de Media Participation, de que quand j’étais jeune, j’étais comme ça, du moins Casterman, Delcourt, Glénat, tous ces gens pour la bande dessinée. Comme je te disais, mes goûts considèrent 6 pieds sous terre comme un concurrent culturels venaient du hasard, j’aimais uniquement ce comme un autre. Ils ne savent pas que c’est un seul qui venait à moi. mec, un seul employé pour toute une boite avec trois quatre autres personnes qui font leur petit machin C’est pour ça que tu fais "gratter" les gens ? après leur boulot, sur leurs heures de loisirs. Enfin si, Dans ton travail tu caches les choses pour ils le savent pour certains, mais ils s’en foutent, le qu’on prenne l’habitude d’aller chercher ce gâteau du marché, ça ne se partage pas avec de la qu’il peut y avoir derrière...? compassion, bien entendu. Ça, c’est fascinant. Et puis, Voilà. C’est exactement mon principe. J’atteins à quoi bon ? Toute cette cuisine, ça n’intéresse pas les certainement moins de monde, mais le lectorat qui gens, les consommateurs de culture, ils s’en foutent de découvre cela, je pense que je peux leur allumer une tout ça, pour beaucoup ça les énerve d’ailleurs. Vois flamme, quoi. L’acuité... Je vais chercher des publics comment les gens fonctionnent : rares sont les n’a pas de sens, quand c’est anonyme. Le truc c’est qu’il faut que les gens se rendent compte et s’écrient : « Ah oui, machin ! Mais oui, j’ai un livre de lui ! Ah bon ! Il ne gagne que 500 euros par mois, merde, je ne savais pas ! ». Je parle des auteurs mais l’économie d’un éditeur indépendant est très similaire. Un jour je demandais à une attachée de presse -que j’aime beaucoup au demeurant: « Ecoute je sors un Faust chez 6 pieds sous terre avec mon ami Ambre, et comme le livre que j’ai fait chez toi a reçu une excellente presse, j’aimerais bien que tu me files les contacts des gens qui en ont parlé comme ça je pourrais envoyer un service presse à ces personnes… » Alors là, je touchais un truc complètement tabou, on m’a répondu : « Mais tu es fou, tu es fou, on ne peut pas faire ça ! Écoute, non, je ne préfère pas… » On était vraiment dans l’espionnage industriel, ça me paraissait invraisemblable. On me dit ensuite : « Bon, allez, je vais te filer deux ou trois contacts ». Parce que, voilà, les attachées de presse gardent leurs infos et leurs contacts...

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Heureusement, en Belgique, le improbables, je sais que mon livre sur Van statut d’artiste (enfin, le semblant Damme a été beaucoup lu par des vrais de statut d’artiste que nous avons) fans de kick-boxing... C’est cette démarche est plus élargi, il s’étend à d’autres que j’aime, c’est l’inverse d’un dessin de groupes comme celui des auteurs Charb, qui lui est frontal. Tout est comme moi, mais aussi aux pigistes, frontal pour le moment. C’est fou aux journalistes, même à des comme ça s’oublie un dessin de dompteurs d’araignées ! Charb ! Moi, je place les choses qui me paraissent importantes Pour la France, il faudrait que l’auteur sous le tapis : tu vas mieux te ait le statut d’intermittent ? souvenir de ce que tu as trouvé sous Oui, d’ailleurs, SMart a vraiment comme ambition ton tapis, dans ta vie, que des choses de proposer son système en France, il y a déjà des que tu as ramassées sur ton tapis. contacts très sérieux qui sont en train de se faire. Ça, c’est ma démarche. Évidemment, le gouvernement français est très Je tiens à rajouter une dernière chose et prudent et c’est un pays beaucoup plus grand que la dire que je suis assez actif pour parler Belgique, donc les choses vont moins vite et sont vues de la condition de l’artiste en Belgique, et revues mille fois mais le système marche déjà en notamment avec une association loi 1901 Belgique. Avec SMart, j’ai été le premier auteur à qui s’appelle SMart et qui s’occupe signer, le 340e après des musiciens ou des gens du principalement des intérêts des artistes en théâtre, des vrais intermittents du spectacle. Belgique. Il y a eu des chiffres publiés Aujourd’hui, ils approchent les 19 000 adhérents en récemment, des enquêtes européennes sur Belgique, on est 10 millions d’habitants. En réalité, ce ce qu’engrangent tous les secteurs éconosont principalement des francophones, 8/10 miques européens. Le secteur le plus des adhérents sont francophones. La porteur, c’est le secteur artistique. Avec extrait de Initiation francophonie, en Belgique, c’est 4 millions 654 milliards d’euros de chiffre d’affaire. à l’ontologie de d’habitants, ils sont donc déjà à 19000 ! Et Pour bien comprendre ce chiffre, il faut JC Van Damme, 6 Pieds sous terre encore, SMart estime que seulement 10 % savoir que les chiffres du secteur auto- 2004 de la population artistique de Belgique a mobile, pour la même année, ne dépasadhéré à leur système. Il existe une vraie demande et saient pas les 271 milliards. Tu vois la différence... SMart répond à cette demande, qu’elle soit fiscale ou sociale. Ce n’est pas très étonnant vu la diversité du Une toute dernière chose à propos de SMart. Grâce à secteur artistique... eux, je suis assuré de toucher 850 euros par mois, Oui, parce que ce secteur, cela va du mec qui jongle quoiqu’il puisse m’arriver (incapacité de travail, avec des boules devant Beaubourg à un clip télé, c’est maladie, etc.). Mais cette protection financière n’est vraiment large. Mais en même temps, en 2003, il y a rien par rapport à la liberté artistique que cela eu une enquête en Belgique qui évaluait ce que m’offre : ce système m’empêche de courir après les gagnait un auteur belge. L’enquête s’est résumée à contrats ou à accepter des boulots de commande, à ceci : l’auteur belge gagne 5000 euros par an. Alors faire de la pub, enfin, toute cette foule de compromis ces chiffres débouchent sur une question très que les auteurs connaissent trop bien. intéressante : 654 milliards d’euros par an de chiffre d’affaire, un auteur européen gagne en moyenne 5000 euros par an, la bête question : où va l’argent ? Ça a l’air con, tout le monde dira : « Mais c’est normal, ça va aux intermédiaires, etc. » Non ! Où va l’argent ? Dis-moi où ? Il n’y a aucun travail qui a été fait là-dessus, personne ne sait exactement comprendre et dire où va ce pognon. Ce sont là des Entretien réalisé en janvier 2008 choses qui me fascinent. Parce que si ces chiffres par Tobhias Wills étaient un petit peu mieux analysés, je pense que ça Poursuivre avec David Vandermeulen : pourrait vraiment conforter le statut d’artiste, l’élargir fritz-haber.over-blog.com et le consolider surtout... Parce que, surtout en monsieurvandermeulen.over-blog.com France, on est en train de revenir en arrière.


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Appliqué à dédicacer un ouvrage, puis à une terrasse de café lors d'un festival, Daniel Casanave nous relate son parcours de proximité avec la bande dessinée. Témoignage feutré d’un auteur qui s’enracine dans des pratiques transversales.

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Comment as-tu commencé à faire de la bande dessinée ? Daniel Casanave : j’ai commencé il y a six ans en adaptant une pièce de Jarry : Ubu roi. Avant je faisais des livres pour les petits, du dessin de presse. Mais je n’avais pas du tout envie de faire de la bande dessinée, ça ne m’intéressait pas. Ce qui m’a donné réellement envie, c’est une émission à la radio, j’ai entendu Pascal Rabaté parler autrement de la bande dessinée, ça m’a donné envie d'en faire. C'était au moment où il sortait Ibicus, je crois. Comme avant je faisais du théâtre, je me suis dit que si il y avait bien une pièce à adapter, c’était Ubu roi. Le livre a bien marché, il a été dans la sélection d'Angoulême, donc tout s’est enchaîné rapidement.

Ça peut paraître un peu couillon mais c’est du boulot, de la pratique. Il y a peu de création là-dedans. Oui... du boulot. Mais ce n’est pas péjoratif ! C'est un savoirfaire. Comme un mec qui sait faire un joli meuble. Il a des trucs, des machins. Le dessin c'est pareil, il suffit de pratiquer. Tout le monde peut dessiner.

Et les adaptations ? Tu vois, moi j’ai surtout adapté du théâtre et j’en fais encore. Là, avec Noël Tuot, c’est un auteur de théâtre. Je trouve que le théâtre se prête vraiment à l’adaptation en bande dessinée, le système des dialogues, des didascalies ou tout est déjà en place. Donc j’ai commencé par Ubu et après je me suis dit que je ferai une sorte de trilogie que j’aimais quand j’étais plus jeune, ces pièces de théâtres qui ont révolutionné le monde théâtral du début du siècle, donc il y avait Ubu de Jarry, Les mamelles de Tirésias, d’Apollinaire, qui est une sorte de suite, à mon sens, dans l’absurde et le surréalisme. Et Pour quelle raison as-tu voulu ensuite, finir par une chose que faire de la bande dessinée ? “Je trouve que le théâtre faite chez 6 Pieds sous terre : Je pense que ça doit être un truc se prête vraiment à l’adap- j’ai L’histoire du soldat, qui est une refoulé. Un machin comme ça. tation en bande dessinée.” pièce de 1917 aussi, différente Quand j’étais môme, je voulais mais exactement de la même faire de la bande dessinée après je époque. Qui parle d’autre chose... Après, suis allé aux beaux-arts, tout ça et je pour finir cette histoire de théâtre, je me suis attelé à n’ai plus eu envie d’en faire, je voulais être un Macbeth de Shakespeare, qui est en fait le canevas artiste, tu comprends... La bande dessinée, surtout complet de l’Ubu Roi de Jarry. Ubu Roi c’est une à l’époque dans les années quatre-vingt, c’était un transposition comique et absurde de Macbeth ; tu truc pour adolescents. Pas très passionnant et donc vois, pour avoir le pendant. Après tout ça, j'ai pensé j’ai remis ça dans un coin et c’est ressorti un jour, que c’était bon pour le théâtre, je pouvais passer à peut-être un peu tard mais c’est ressorti. autre chose. Peux-tu nous parler de ton travail de création ? Comment tu situes la bande dessinée par Je ne sais pas ce que tu entends par travail de création. rapport à d’autres modes d’expression ? Je ne sais pas, c’est très difficile, j’ai beaucoup de Par exemple ce que tu fais là (il dédicace). mal à lire de la bande dessinée. Ça me demande un Je n’appelle pas ça un travail de création déjà, je trouve effort. ça stupide. Comment dire... C’est plus du savoir-faire.


Est-ce pour toi ou est-ce pour eux ? Oui, va savoir. Je n’en sais rien. Enfin je pense qu’ils prennent ça parce que ça leur plaît. Sinon ils ne le feraient pas... Que représente pour toi la bande dessinée alternative ? Ça ne veut rien dire du tout. Mais en fait, je n’y connais rien en bande dessinée. J’en fais depuis six ans. Je n’ai jamais été un grand lecteur, je ne le suis pas devenu réellement. Alternatif, je ne sais pas ce que c’est. Contrairement au théâtre ? Ah oui ! Même la simple lecture du texte des pièces me suffit. Pas toujours besoin d’aller voir des représentations. Je n’en sais rien, la bande dessinée, je n’en sais rien... Comment te places-tu par rapport à d’autres auteurs de bande dessinée, aux éditeurs, à l’univers structurel de la bande dessinée ? Disons que j’ai le cul entre deux chaises. Un pied chez ceux qu’on nomme “petit éditeur”, ce qui ne veut rien dire, et un autre pied chez des plus gros, je trouve que c’est très bien de pouvoir faire les deux. C’est bien de pouvoir faire des bouquins chez 6 Pieds et puis chez Dargaud. Parce que les bouquins que tu fais chez Dargaud vont te payer ce que tu pourras faire chez 6 Pieds. Tu vois, le plaisir de faire un bouquin dans une petite structure. Et puis c’est bien 6 Pieds, c’est comme une famille. Dargaud, c’est quand même un peu... Ils sont gentils hein, mais c’est quand même plus impersonnel. C’est plus commercial, tout simplement. Tu prends moins de plaisir ? Non, pas moins de plaisir, moi tu sais de toute façon, mon plaisir c’est dessiner, mais ce ne sera forcément pas les mêmes thématiques. Ils ne feront pas Les mamelles de Tirésias de Guillaume Apollinaire, pour en vendre trois... C’est des marchands aussi, il faut les comprendre. Alors qu’une petite structure comme 6 Pieds, ça les intéressera. En fait les petits éditeurs prennent beaucoup plus de risques. Donc c’est vachement bien. Ils prennent tout ce que tu proposes ? Je ne sais pas, je n’ai pas proposé grand-chose. Enfin si, on a fait quoi… cinq bouquins quand même. Oui, ils ont tout pris. Mais peut-être que... je ne sais pas, il faut leur demander, ce n’est pas moi... Pourquoi ils les prennent ?

Puisque tu sembles aussi loin de la bande dessinée, pourquoi faire ça et pas dessiner sous d’autres formes ? Ça je l’ai fait avant. J’ai fait du dessin de presse, des décors de théâtre, des affiches, je continue un petit peu d’ailleurs... du dessin animé, du livre pour enfants, du livre illustré. J’ai touché un peu à tout. Mais parce que j’aime bien ça. J’adore ça en fait. Mais je n’en lis qu'un petit peu, je n’ai pas le temps de lire la production qui sort, j’essaye de me tenir au courant mais ça demande... Tu vois bien tous les bouquins qui sortent, je n’ai pas le temps. Si tu dessines, tu n’as pas le temps de les lire. Et puis j’ai du mal parce qu’il me faut du temps pour lire une bande dessinée. Ça demande plusieurs lectures. Je lis d’abord les dessins et si ça m’a plu, je lis les textes et les dessins. Ou les dessins et les textes. Après je refais encore une lecture. C’est un peu compliqué. C’est aussi l’intérêt du livre, de pouvoir le reprendre. Oui, souvent quand ça marche, je repioche dedans tout le temps, je regarde. En revanche je m’en souviens très bien. Si il y a un truc qui m’a plu, je sais où c’est, une scène jolie que j’ai envie de revoir comme ça, je regarde. Tu étais éditeur aussi ? Oui, j’étais éditeur. Et je le suis encore de temps en temps mais notre structure a un peu du plomb dans l’aile. On sort un livre par an. J’ai été éditeur pour un autre truc aussi mais on s’est engueulé avec mon camarade éditeur et j'en suis parti. Là on a une petite structure mais qui fait une sorte de livre à caractère, pas régionaliste, je n’aime pas ce mot là mais ça parle d’un endroit précis de notre bled des Ardennes et on fait des choses autour de ça, autour d’écrivains méconnus ou oubliés.

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C’est de la littérature, vous ne faites pas de bande dessinée ? Non, par contre, c’est chaque fois des bou-quins avec beaucoup d’illustrations. Pas de la bande dessinée. On avait un carnet de croquis, tu sais c’est un peu à la mode, des carnets de voyage, mais dans nos bleds quoi. Des carnets de voyages ruraux, c’est encore plus fort. Je n’ai aucun point de vue sur... tu vois, je ne supporte pas les carnets de voyages. Il y a un couillon qui va passer un mois en Mongolie et il va nous faire croire qu’il a tout compris. C’est insupportable. Le côté exotique. Ça ne me plait pas beaucoup. Alors qu’on peut parler très bien de... Mon bled, ça fait quarante ans que j’y habite, les conneries des paysans je les connais bien et ça on peut le relater plus facilement et surtout aller plus au fond plutôt que d’avoir des jolies aquarelles représentant le Taj Mahal avec : « Ah ben, beaucoup de pauvres en Inde. », tu vois ce genre de conclusion...

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Des conclusions, il y en a dans tes carnets ? Ouais, ouais. On fait des machins qui ne sont pas consensuels, on fait des machins qui ne sont pas fait pour plaire aux gens. Il y a un regard un peu critique sur le monde rural que moi je connais bien, et je fais ça avec mon pote qui connaît bien ça aussi puisque lui il est paysan. Donc tu vois, c’est assez éloigné des travaux de 6 Pieds ou de Dargaud. Tu aimes la diversité. Oui. C’est le dessin qui permet ça je crois. Tu peux faire plein de choses différentes. Le dessin, c’est de la bande dessinée, de l’illustration, du croquis, du dessin de presse. Je fais du dessin de presse pour la télé régionale. C’est rigolo à faire. On s'amuse beaucoup. On en fait deux par jour, on a des conférences de presse avec des journalistes, des sujets qu’on traite avec une grande liberté... En fait, j’ai détesté la bande dessinée, mais c’était il y a vingt ans et à l’époque, l’offre était quand même assez pauvre par rapport à maintenant. Ça a beaucoup changé dans les années quatre-vingt dix mais à l’époque je faisais autre chose, ça ne m’intéressait vraiment pas donc je me suis tourné vers le théâtre et le dessin de presse. Parce que j’ai une grande passion pour les dessinateurs anglais, les gens comme Searle, Steadman ou Blake etc. Ou Topor en France. Le dessin se suffit par lui-même. Topor n’a jamais fait de bande dessinée, il trouvait ça lamentable, réducteur. Ce qui n’était pas tout à fait juste, il avait un propos assez raide et pourtant j’étais

plus dans cette veine-là. Du dessin, que du dessin. Tout tient dans le dessin. Et puis c’est bien. Est-ce que la bande dessinée véhicule des visions du monde ? Oui... Forcément. C’est compliqué dans la bande dessinée qu’on fait. Avec David Vandermeulen, c’est lui qui propose plutôt. Le truc qu’on vient de faire ensemble, Le commissaire Crémèr, c’est un vague galimatias humaniste... il y a beaucoup de bande dessinée gentille. Une sorte de monde où tout le monde est charmant, c’est ça un peu la bande dessinée, tout le monde s’aime... On aime les minorités, tout ça, ça me fait un peu chier. Pourtant il y a aussi un pan assez trash. Alors ça justement, je ne connais pas très bien. Mes copains, ils viennent pratiquement tous des fanzines. Eux ils ont vécu ça... Tu es engagé ? Oui, oui je pense... Je n’en sais rien. Dimanche dernier, je suis allé dans le nord des Ardennes. J’avais un copain qui présentait un film sur des évènements qui se sont passés il y a 25 ans. Quand j’étais adolescent, lycéen, j’ai beaucoup lutté contre l’installation d’une centrale nucléaire dans mon bled. Ça a duré 5 ans, ça m’a marqué. J’ai grandi, mais ce militantisme, le fait d’être avec des amis pour lutter oui je trouve ça important. Ça ne se retrouve pas forcément dans la bande dessinée mais dans ma vie je trouve que c’est important. C’est pour ça que j’ai beaucoup fait du théâtre parce que c’est plus simple. Parce que c’est un travail de groupe, où on vit ensemble. Même des textes là, pour le coup engagés ou pas, on a vraiment des trucs à faire, à dire. Et là maintenant je fais du cirque. Je m’occupe d'un cirque associatif avec toujours cette problématique d’accès à la culture pour tous et surtout pour les plus défavorisés. Mais c’est notre truc à nous. Là, c’est un vrai engagement. Moins dans la bande dessinée, je ne peux pas. Ça doit se sentir Parce qu’il n’y a pas ce côté collectif ? Oui, il n’y a pas ce rapport là. Mais faire un bouquin chez 6 Pieds, je pense que c’est un engagement.

Entretien réalisé en janvier 2008 par Tobhias Wills Biographie et bibliographie de Daniel Casanave : www.pastis.org/jade/juin04/macbeth/casanave.htm


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uand nous avons évoqué l’idée de révolutionner la bande dessinée par l’entremise de dossiers thématiques qui allaient enfin révéler les coulisses les plus cachées du milieu, l’accueil fut totalement enthousiaste de la part des auteurs. La rédaction croula sous les propositions des plus grandes pointures internationales du neuvième art, toutes décidées à faire jour de l’intimité de leur quotidien et prêtes à révéler les incroyables secrets qui se terrent aux racines de leur création. Certes, la date imminente du bouclage de la revue fit que nous subîmes quelques défections de dernière minute parmi les 2531 propositions initialement prévues. Mais qu’importe, la vérité doit triompher dans les délais accordés par l’éditeur, elle n’en est que plus belle. Au sommaire de ce premier dossier qui fera vaciller les certitudes de plus d’un lecteur -voire trois-, le décryptage des rapports ambigus entre l’artiste tel qu’il est et tel qu’il se pense : doux rêveur ou dangereux mythomane ? Habile démiurge révélant le monde au péril de sa santé ou créature ballotée au péril de sa santé par les forces obscures de l’édition ? Autant de questions dont les réponses feront basculer le monde du livre d’une économie de marché à une économie de l’esprit, celle de la survie.


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Courrier aux participants Archive manquante.


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Entre deux dédicaces au cours d’un festival, Fabcaro nous dévoile les modalités pratiques de son travail et exprime son regard sur la bande dessinée. Son « retrait du monde », un peu fictif, un peu méthodologique, existentiel, manifeste une compréhension tempérée que cristallise un parcours très personnel.

Comment as-tu commencé la bande dessinée ? Je n’ai pas le souvenir d’avoir commencé. J’ai l’impression d’avoir toujours dessiné, en recopiant les grands classiques, ceux de ma génération, Astérix, Tintin, Lucky Luke... Très tôt, j’ai eu l’envie de faire des livres. J’étais fasciné par l’objet. J’achetais des cahiers livres à pages blanches. Je croyais qu’ils étaient faits comme ça, des livres vierges qu’il fallait remplir, je ne savais pas qu’il fallait faire des planches séparées. Le tout début c’était comme ça, sur ces carnets. Quand est-ce que j’ai commencé à essayer de démarcher, à essayer d’en vivre ? Relativement assez tard. Je devais avoir 25 ans, dans ces eaux là. Au départ, je ne me destinais pas du tout à la BD. Droit dans le mur, éditions La Cafetière, 2007

Tu ne t’y destinais pas, tu te destinais à quoi ? Très vite, on m’a fait comprendre que la BD n’était pas un métier, que c’était le genre de hobby qu’on se réservait à côté. Comme j’avais la possibilité de faire des études, c’est ce que j’ai fait. Des études de sciences, donc rien à voir. J’ai eu un bac C. J’ai une licence de sciences physiques. J’ai même fait l’IUFM pour être prof. Mais à la fin de la première année, je me faisais chier à mourir et j’ai vraiment commencé à me demander ce que je faisais là. Je me suis dit : «Attends, maintenant il faut se poser les vraies questions : est-ce que j’ai envie de faire ça toute ma vie ou est-ce que je tente de vivre de ce que j’aime vraiment ? », quitte à ne pas en vivre d’ailleurs. Depuis tes débuts, qu’est-ce qui a le plus changé ? C’était il n’y a pas si longtemps finalement, malgré mon grand âge ! Dans le contexte de la Bande dessinée, étant donné que j’ai poussé sur le terreau des éditions alternatives, je n’ai pas ressenti de grands changements, mais j’imagine que les auteurs de l’ancienne génération ont dû mal vivre l’avènement des éditions alternatives, avec l’Asso dans les années 90. Enfin je dis ça mais je n’en sais rien, certains ont su tirer leur épingle du jeu, d’autres me semble-t-il en sont sortis plutôt aigris. Ce qui a changé en moi ? J’ai l’impression d’avoir perdu ma virginité, j’ai perdu en innocence, en sérénité. Avant je fonçais tête baissée dans une idée. Maintenant, quand je travaille, je me dis, inconsciemment, que ça ira chez un éditeur, puis chez le lecteur, et je trouve ça très parasitant. J’essaie de m’en détacher au maximum, de ne pas être

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départ, soit un concept, soit une ambiance... Ça dépend des projets. Pour les choses plus autobiographiques, ça peut partir d’un besoin, presque comme une thérapie. Après, il y a des choses d’apparence légère, comme m’y mettre, La Bredoute, qui partent d’une envie de poser un regard un peu il faut que je laisse monter social sur un thème, en l’occurla frustration jusqu’à sa rence la société de consomPeux-tu me parler de ton mation, mais comme je n’aime travail de création vis-à-vis dernière limite. ” pas aborder les choses frontalement, de la bande dessinée ? je prends ce biais là, la parodie. Il faut que ça parte d’une envie. C’est difficile de parler de création. Je n’analyse jamais ça, Tes études de sciences physiques je ne l’intellectualise pas. Disons qu’au départ, il y a t’ont apporté pour ton travail en une envie forte que je nourris, que je laisse grandir, bande dessinée ? jusqu’à être frustré. Pour pouvoir m’y mettre, il faut Non. En revanche, ce qui m’a apporté, c’est l’expéque je laisse monter la frustration jusqu’à sa dernière rience humaine. Tous les gens que j’ai croisés et les limite. Je laisse cheminer l’idée, je rêve, je réfléchis. Il décalages que ça a engendrés. C’est très bien de faire y a toute une période de contemplation où apparemles Beaux-arts, de bosser en atelier, de rencontrer et ment je ne fous rien mais en fait, si. Quand c’est mûr, de côtoyer en permanence des gens du même sérail, je m’y mets, je me colle à la feuille. Je dis « je me colle avec les mêmes passions, je pense que ça doit être très », ça fait corvée dit comme ça, c’est parce que je enrichissant au niveau de la technique et de beaucoup préfère toute la phase contemplative, la phase de de choses. Mais moi je me sens riche de n’avoir jamais maturation. J’aime l’idée, la genèse du projet, le tout été à ma place. J’ai toujours été dans des milieux qui début, jusqu’au moment où j’attaque. En fait, je ne ne me correspondaient pas forcément. Je pense que dois pas être un vrai dessinateur de BD parce que je ça m’a apporté beaucoup de choses, peut-être une n’aime pas spécialement dessiner. Je connais pas mal manière de regarder. En faisant des études de de dessinateurs qui font beaucoup de croquis à leurs sciences, je suis passé à côté de pas mal de choses, heures perdues, moi jamais. Je ne dois pas être un mais il me semble qu’en contrepartie, j’y ai gagné sur vrai passionné de dessin pur, je crois que c’est un certain plan. seulement la narration qui m’intéresse. Je ne travaille jamais mon graphisme. Concrètement, je suis assez Hors du contexte, la physique scolaire. Je me fixe des horaires, je bosse 5, 6 heures comme discipline ? par jour. Je me mets à ma table et ça sort ou pas mais Pas tellement. Je cherche le lien mais rien d’évident j’ai des horaires presque de bureau -dit comme ça, ne me vient. Il faut dire que ça ne m’a pas tellement c’est un peu déprimant. Il faut dire aussi que j’ai une passionné. J’ai fait ça parce que je suis d’une vie familiale qui me cadre. Je bosse pendant que mes génération où on nous disait : « si tu as la possibilité gamines sont à l’école, c’est une contrainte intéresde suivre la voie scientifique, fais-le, ne passe pas à sante. C’est des créneaux où je dois bosser, où il y a côté d’une chance pareille ! ». Tu parles d’une chance, des choses qui doivent sortir à ces moments-là. Mais ça ne m’a jamais plu, j’ai fait ça parce que j’avais les j’y pense en dehors de ces heures aussi, c’est pour ça capacités de le faire et parce que j’étais jeune et con, que ce n’est pas évident j’imagine, de vivre avec un mais c’est tout. J’ai passé des années à résoudre des auteur parce que c’est souvent absent mentalement. équations de 3 kilomètres, j’ai tout oublié à peine Même quand je ne suis pas à ma table de travail, je ne finies mes études et je ne m’en suis plus resservi suis pas là non plus, je suis souvent dans mes rêveries, depuis. Concrètement on ne se sert pas beaucoup de dans la maturation. Pendant les heures de repas par la résolution d’équations différentielles dans la vie de exemple. C’est assez insupportable pour les proches tous les jours, au supermarché ou au bureau de tabac. en général. Ce n’est pas gai dit comme ça mais c’est presque des années perdues. Humainement, ça m’a apporté Quand tu parlais d’envie, c’est une idée, beaucoup mais la matière, transversalement non, ça une forme générale d’histoire ? ne m’a rien apporté, absolument rien. Ça peut être différentes choses. Soit une idée de tributaire de ce qui se passera en aval de la création, j’essaie de retrouver mes envies à l’état brut. C’est ça mon moteur, retrouver ces pulsions de gosse qu’on perd avec l’âge. On ne les retrouve jamais mais on court après, je pense que c’est ça le moteur de tout auteur. Peut“ Pour pouvoir être même de toute personne.

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Qu’est-ce qui te plait le plus et le moins sion qu’il y a déperdition entre l’idée de départ et le dans le travail d’auteur ? résultat final. Et plus les moyens techniques engagés C’est un boulot très schizophrène. D’une part c’est le sont lourds, dans le cinéma par exemple, plus grande boulot le plus solitaire qui soit, et pour aboutir à un est la déperdition. En BD, quand tu as l’idée, il faut produit qui, à l’inverse, s’offre en pâture au public. La scénariser, découper, dessiner... Ça m’est très partie solitaire me passionne, la construction, laborieux. Voilà pourquoi je ne scénarise pas l’artisanat, jusqu’à l’aboutissement du livre, je suis beaucoup, j’aime improviser - et voilà aussi pourquoi comme un gosse la première fois que j’ai il m’arrive de bâcler des dessins. C’est pour l’objet-livre en mains. Mais après ça que j’aime l’écrit brut. La déperarrive tout le reste, et ça c’est vrai “ La déperdition de l’idée dition de l’idée première, c’est ma que ça m’intéresse beaucoup première, c’est ma hantise : hantise : tu as une idée précise qui moins. Parler du livre, affronter te fait vibrer, tu te lances et au tu as une idée précise qui te final tu ne la retrouves plus, elle tout le côté public, les retours, le fait vibrer, tu te lances et au regard de l’autre. Heureusement s’est paumée en route, tu l’as en ce qui me concerne tout cet sacrifiée pour des raisons final tu ne la retrouves plus, aspect est extrêmement restreint. techniques, matérielles. J’aime elle s’est paumée en route, l’immédiateté du roman. Il n’y a tu l’as sacrifiée pour des aucun intermédiaire entre l’idée et Quelles différences et raisons techniques, convergences y a t-il entre la l’œuvre, tu es totalement responsable bande dessinée et d’autres modes de ce que le lecteur verra. matérielles. ” de création ? Il se trouve que j’écris un peu par ailleurs, des C’est ton point de vue par rapport au romans, et pour moi, la BD c’est plus léger. Je sais que fait que tu fais les deux. Et en tant que ça va faire hurler que je dise un truc pareil ! Je vais me lecteur ? faire assassiner, mais c’est vraiment un point de vue En tant que lecteur non. Je ne délimite pas et surtout, personnel. Je peux bosser sur plusieurs projets de BD je ne hiérarchise pas les modes de création. Il y a une en parallèle alors que quand je suis sur le roman, je ne pensée commune qui dit que tout en haut, il y a la peux pas bosser sur autre chose que sur le roman. Le littérature, le cinéma et un peu (ou beaucoup) plus roman me demande beaucoup plus d’implication. bas, la Bande Dessinée. Heureusement, ça tend à Reste que je fais quand même partie de cette généchanger, mais il y a une hiérarchisation des arts que je ration qui à un moment donné, a voulu revaloriser la ne supporte pas. Il y a des auteurs de BD que je lis et Bande Dessinée. Longtemps, ça a été du gros nez pour que je trouve beaucoup plus profonds, beaucoup plus les gamins. Moi je m’en sers pour faire passer des pertinents, que des auteurs de roman. Je ne choses plus légères. Enfin non, pas plus légères, mais hiérarchise pas du tout. sous une forme plus ludiques. Pour revenir aux divergences, j’ai toujours l’impresTu mets la bande dessinée, la littérature et

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Comment tu te situes dans le milieu de la bande dessinée, s’il en existe un ? Oui, qu’on le veuille ou non, il en existe un. D’ailleurs, les auteurs La bredoute, éditions de bande dessinée sont les 6 Pieds sous premiers à créer des chapelles. terre, 2007 Moi je ne me sens d’aucun milieu. Peut-être le fait que je sois très excentré, j’habite au fin fond de l’univers, rien que ça, physiquement, m’exclut de tout milieu. Mais si on regarde ce que je fais, si, forcément. Qu’on le veuille ou non, on entre dans des cases. Je me sens proche d’auteurs de chez 6 Pieds Sous Terre, de la Cafetière, des Requins Marteaux... de leur démarche. De la bande dessinée dite alternative entre guillemets, bien que je n’aime pas le nom non plus. Oui, je me sens proche de ces gens-là. Leur démarche me plaît : celle qui désinfantilise le lecteur sans pour autant le prendre pour un adulte. le cinéma sur un même plan, si on parle de Je veux dire casser avec cette bande dessinée peinture ou de musique ? douillette qui maintient le lecteur dans des Je mets tout sur le même plan. Je crois habitudes, des codes un peu vieillots et que c’est Gainsbourg qui disait que la “ Je préfère accepter assez puérils. Mais en même temps, il musique est un art mineur, et faut avoir gardé une part d’enfance n’importe quel boulot de maintenant tout le monde reprend pour déchiffrer une bande dessinée commande pour vivre et ça, on cite ça, on l’érige en phrase et a fortiori y prendre du plaisir, il définitive. Moi je trouve ça complèn’avoir pas à me poser la me semble que quand on en lit tement con comme phrase. Il n’y question de la rentabilité sur une, c’est l’enfant qui est en nous a pas d’art mineur. ‘Art mineur’, les travaux qui me tiennent qui la lit, pas l’adulte, un adulte ne c’est un oxymore. Ça ne veut rien sait pas lire une bande dessinée. Les vraiment à cœur. ” dire. Ou un truc te touche ou il ne te auteurs que j’aime s’adressent à l’entouche pas, c’est tout. Il n’y a pas d’art fant qui est en nous tout en utilisant des mineur, c’est un contresens en soi. valeurs esthétiques et de narration qui obligent cet enfant à faire une partie du chemin tout seul, et c’est Pas de différence fondamentale ? très excitant pour lui, donc pour nous. Non, c’est juste des moyens d’expression différents. C’est Rezvani -un auteur de chansons, écrivain, On peut parler de familles de pensée ? peintre- qui dit, et c’est un peu ma démarche : «J’ai Oui, des familles de pensée, des gens qui créent quelque chose à exprimer, généralement toujours la sans se préoccuper de ce que sera l’objet d’un point même, mais je change seulement d’outil.» Il dit : de vue commercial. Maintenant, un auteur n’a pas « J’ai plusieurs arcs à ma flèche ». C’est exactement besoin de se dire : « Est-ce que ça va se vendre ? ça. On a quelque chose à faire passer, l’outil est Est-ce que ça va trouver sa place ? », parce qu’il différent, mais c’est seulement un outil. Que ce soit la existe des éditeurs courageux. BD, la musique ou le cinéma, ça reste un outil. C’est pour ça qu’on ne peut pas hiérarchiser. Ça n’a aucun Alternatif, ça ne te va pas, tu aurais un sens de dire qu’une perceuse c’est mieux qu’un autre mot à proposer ? marteau : tout dépend de ce que tu as à faire. Leur Disons que ça que ça me va déjà mieux que BD démarche me plaît : celle qui désinfantilise le lecteur indépendante : on est jamais indépendant, on est sans pour autant le prendre pour un adulte. dépendant du lecteur, on est dépendant du fric, on est dépendants du contexte économique. Je n’ai rien


d’autre à proposer alors je continue d’employer les termes alternatifs, indépendant. Alternatif, oui, en tout cas me va mieux qu’indépendant. Alternatif, c’est l’idée d’emprunter une autre voie. Mais indépendant. Hélas non, on n’est pas indépendants.

tout sauf méchant, c’est plutôt une sorte une vanne de copain, du genre « tiens j’ai vu que tu avais encore fait une merde... » Il se trouve que je n’ai pas d’autre métier qu’auteur, c’est mon unique statut. Il ne viendrait à l’idée de personne de reprocher à un auteur de bande dessinée d’être à côté prof, journaliste ou fleuriste.

La bande dessinée est-elle pour toi une profession ou une vocation ? Comment vis-tu le positionnement C’est plutôt une façon d’être. Ce n’est pas vraiment de l’auteur dans la société, qu’elle soit une profession. On peut être auteur de BD sans jamais « civile » ou professionnelle, dans les avoir publié. Une profession, ça sûrement pas. Et c’est salons ou vis-à-vis des prix par exemple ? justement parce qu’il y a beaucoup d’auteurs qui ne La société attend beaucoup d’un auteur, mais on ne considèrent pas ça comme une profession qu’il y a des lui donne pas énormément en retour. Je parle des choses si excitantes artistiquement. Je pense qu’à petits auteurs, je ne me fais pas de souci pour les gros. partir du moment où on se dit que c’est une Le statut d’auteur est le pire statut qui soit, même les profession, si on pense en terme de « Il faut que j’en intermittents, qui pourtant n’ont pas le statut le plus vive », on va droit dans le mur d’un point de vue enviable, sont mieux lotis. Je crois qu’un inconscient artistique. A ce moment-là il faut toucher le plus de collectif affectionne le mythe de l’artiste qui galère, il monde possible, donc il faut être consensuel, donc on en a besoin. Quant aux prix, j’ai beaucoup de mal avec y perd en créativité. Si on veut en faire une profession, ces idées de prix, de compétition en général. Je trouve on se perd quelque part. Je préfère accepter n’importe ça tellement infantilisant. « Tiens, tu as bien quel boulot de commande pour vivre et n’avoir travaillé, prends ton bon point, bravo pas à me poser la question de la tu es meilleur que ton voisin ». C’est rentabilité sur les travaux qui me “ Les lecteurs savent un peu ridicule. Les prix d’Angoutiennent vraiment à cœur. très bien discerner ce qui lême, le Goncourt, les Césars et Tu as d’autres activités vient du cœur et ce qui consorts, sont des manifestations professionnelles que la bande vient du frigo vide. ” purement marchandes. L’auteur et son éditeur sont très contents d’avoir dessinée ? un prix, au vu des retombées financières Non je n’ai pas d’activité autre que le des ventes, mais d’un point de vue artistique, dessin et le scénario. Des scénarios de bande qu’est-ce que ça signifie ? Qui peut prétendre que telle dessinée, des illustrations pour des bouquins de œuvre est meilleure que telle autre ? Ça n’a aucun maths, des illustrations pour des magazines, des trucs sens. Moi la seule chose qui m’intéresse c’est l’affect, comme ça. Cependant, les travaux de commande encore une fois pour moi l’art se résume à une seule n’ont aucun impact sur mon travail personnel, ce sont chose : ou tu es touché ou tu ne l’es pas. Quand je deux domaines clairement séparés et balisés. Non cherche un livre, je prends au hasard, je feuillette, seulement différents, mais clairement opposés. Dans j’attends d’être emballé. Personne n’a à me dire quel un travail de commande, je m’oublie pour répondre est le meilleur album, film ou roman de l’année. C’est exclusivement à une demande et des contraintes absurde. Tu imagines ça en peinture par exemple ? extérieures. Dans une œuvre personnelle c’est «Et la meilleure toile est... Les demoiselles d’Avignon !» exactement la démarche inverse : je tente de faire Mais ça fait partie du système. Et c’est aussi, un abstraction de l’extérieur pour n’écouter que mon moyen pour la BD d’exister dans le paysage culturel, intérieur. pouvoir toucher tout une frange du très grand public pas particulièrement bédéphile et qui a besoin de Est-ce qu’on te reproche de faire de la repères pour consommer. Un peu comme la pub. Les bande dessinée sur commande ? prix permettent de leur dire : tiens cette année c’est En fait beaucoup moins que ce que je craignais. Les cette bande dessinée que tu dois acheter. lecteurs sont intelligents, ils savent très bien faire la part des choses. Ils savent très bien discerner ce qui Est-ce que tu te sens ou est-ce que tu es vient du cœur et ce qui vient du frigo vide... Il arrive engagé ? qu’en dédicaces un lecteur me balance une petite On est forcément engagé. Quoiqu’on fasse, qu’on le private joke sur un boulot de commande mais c’est

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Notamment. Je pense que c’est aussi pour ça qu’on veuille ou non. Même quelqu’un qui se dit ne pas être me dit souvent que j’ai un univers assez absurde, je engagé s’engage en disant ça. Après, il y en a qui crois que ça vient de là. Des choses qui devraient être s’engagent plus fortement que d’autres. Quoi que tu acceptées, sur lesquelles on ne devrait même pas se fasses, il y a forcément un engagement qui transpire. poser de questions, mais qui moi me travaillent. J’ai Même les gens qui ne s’engagent pas explicitement, tu l’air d’en parler d’une manière déprimée vois très vite, tu peux deviner leurs comme ça mais en même temps, ça envies, leurs grandes orientations, “ Au milieu de groupes, peut être très drôle, les codes, si on politiques ou pas. Oui, je suis les regarde avec un petit peu de engagé à ma façon. Même si je je me surprends recul. Le fait de danser en groupe sur culpabilise parfois de ne pas l’être à intellectualiser les de la musique, par exemple, c’est assez et pas assez pragmatiquement. codes sociaux. ” quelque chose de très rigolo, si on fait abstraction de la musique, des gens qui C’est un engagement qui concerne dansent... quoi ? Qui concerne l’objet, qui concerne le contexte ? Tout ça, tu ne le théorises pas ? Tu prends Dans mon travail, j’ai l’impression que ce qui ressort, l’absurde de ces situations sans prescrire c’est un engagement d’un point de vue sociétal, qui autre chose. Tu dis : « on devrait concerne la relation à l’autre. C’est un peu le thème l’accepter » sans l’accepter totalement, commun à tout ce que je fais, la relation à l’autre, le tu laisses entendre qu’on ne pourrait lien qui nous unit, l’extrême solitude de nos sociétés, pas l’accepter non plus ? finalement. Ce n’est pas conscient, ce n’est jamais Ah si, on doit l’accepter. On est des êtres sociaux, traité frontalement, mais au final, c’est toujours un voilà. L’humain est un être social. On vit en groupe. peu ça qui se dégage de mon travail, la relation à Après on peut être cynique, on peut être goguenard, l’autre, la difficulté à communiquer, l’absurdité de nos mais les codes, tu ne peux pas vivre sans, et codes de vie pour que tout ait l’air le plus simple et le heureusement qu’il y en a. Sans codes, on redeplus naturel possible. viendrait, je ne sais pas, même pas des australopithèques, puisque même eux avaient des codes. Chez Et paradoxalement, le métier d’auteur est moi c’est juste des constats, pas des critiques. « Tiens quelque chose de solitaire non ? on fait ça, c’est marrant. » C’est de cet ordre là, ce Oui, ça n’aide pas, c’est un métier d’ours. Il y a des n’est pas plus critique que ça. gens qui bossent en atelier, qui bossent en ville, moi, je suis vraiment paumé dans ma campagne, je ne vois personne. Il n’y a qu’en festival que je croise des êtres humains. C’est peut être pour ça que le thème de la relation à l’autre me travaille beaucoup, parce que j’ai l’impression que le fait de vivre reclus -enfin reclus, c’est un bien grand mot, je ne vis pas non plus dans une grotte avec des peaux d’ours-, de vivre un petit peu isolé fait que quand je me retrouve confronté à l’autre, je me pose des questions qui me semblent essentielles, alors qu’en fait elles n’ont tout simplement pas lieu d’être. Au milieu de groupes, je me surprends à intellectualiser les codes sociaux , je Entretien réalisé suis constamment en train de me demander «Tiens, en juin 2007 pourquoi on fait ça ? Ça veut rien dire». C’est par Tobhias Wills maladif, c’est un défaut très handicapant qui t’exclut instantanément. Bon je dramatise un petit peu peut être mais il y a de ça. Donc, quand tu parlais de questions essentielles, c’est ça ? Pourquoi on fait telle chose, dans tel contexte etc. ?


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L’idée que les autres, jusqu’aux absents, participent de nous même, Kamel Khélif la façonne dans les recoins les plus concrets de son existence. Itinéraire d’un clandestin réfugié dans la bande dessinée. Comment êtes-vous venu à la bande dessinée ? J’ai commencé très jeune à dessiner, dès l’âge de sept ans, au crayon et au stylo bille. À l’école, car c’était là qu’il y avait des feuilles et des crayons, mais aussi un cadre propice à ça. Plus tard, vers dix-sept, dix-huit ans, j’ai senti que le dessin ne suffisait plus pour m’exprimer. Ce qui m’a conduit à découvrir la peinture et à travers elle : la couleur et la lumière. D’abord sur la gouache. J’ai peint sur du papier, du carton, du bois, tout ce qui était possible comme support. J’ai commencé à vendre ces petites gouaches à l’entourage et l’argent que je gagnais, je l’investissais en achetant des toiles et des tubes de peinture à l’huile. En peignant, je découvrais à chaque fois de nouveaux peintres, leurs histoires et avec eux l’histoire de la peinture. Ce besoin de peindre s’est transformé rapidement en passion qui m’a amené très loin. Peut-être, d’une manière inconsciente j’avais compris à ce moment-là que si je voulais devenir peintre, je devais partir et quitter Marseille et sans doute le monde de la peinture ancienne que j’avais découvert et dans lequel je baignais encore. Un jour, je suis parti sans rien dire à personne, mes tableaux sur le dos et ma boîte de peinture sous le bras. Dans mes bagages, trois livres : deux sur Van Gogh et un de R.M. Rilke, Lettre à un jeune poète. Trois livres importants que j’avais découverts par hasard. J’avais vingt et un ans. Avant ces trois livres, je n’avais pratiquement jamais lu. Je venais d’un monde où le livre n’existait pas et à l’école, j’avais appris le métier de mécanicien tourneur et de dessinateur industriel. Donc pas de place pour ce genre de chose. Quelques mois plus tard, je suis revenu à Marseille avec le désir violent de continuer à peindre. Mais ce rêve de la peinture est devenu, progressivement,

Les exilées, histoires, (texte de Nabile Farès) - éditions Amok, 1999 trop fort et trop grand et en même temps très fragile. Alors j’ai craqué, je n’ai plus peint ni dessiné pendant de longues années. Le hasard d’une rencontre dans un bar a fait que je suis venu travailler en tant qu’animateur socioéducatif sur un terrain d’aventure, avec des enfants à proximité de la cité où je suis revenu vivre (dans les quartiers nord de Marseille). Sur ce terrain, petit, j’y venais jouer. Le travail, auprès des enfants et de la population du quartier, a été, pour moi, une des expériences la plus importante de ma vie. C’est là que j’ai le plus appris dans la pratique et les échanges avec les membres de l’équipe pédagogique. Le dessin que j’avais abandonné est revenu à cette période, au fur et à mesure. J’en avais encore très peur à cause de l’expérience que j’avais vécue avec la peinture. Parfois, je repensais à Van Gogh, les années où il avait abandonné le dessin et la peinture pour aller travailler avec les mineurs du Borinage. Passer par les autres pour revenir à un autre moi, quelquefois c’est la seule solution pour traverser une crise et inventer quelque chose de nouveau. Vers le milieu des années quatre-vingt, le dessin a commencé à prendre de plus en plus de place. C’était un dessin à deux dimensions, au rotring, ce que l’on appelle la ligne claire, sans implication. J’avais vraiment conscience que je pouvais l’abandonner à tout moment, alors que la peinture à l’huile demandait plus d’investissement.

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pendant longtemps à un second plan, un statut Le dessin que je faisais correspondait à mes lectures inférieur à celui de la peinture et de ce fait, devenu de ce moment-là, où je redécouvrais la bande dessinée refuge qui permet d’échapper aux différentes formes grâce à un ami avec qui je travaillais sur le terrain de pensées et de courants artistiques. d’aventure. Très vite, mes goûts se sont portés vers des auteurs comme : Will Eisner, Alberto Breccia, Comment avez-vous commencé Edmond Baudoin, et quelques autres. Ce sont ces à être édité ? auteurs-là qui m’ont donné envie de faire de la bande Quand je travaillais sur ce terrain, nous avions un dessinée et qui m’ont servi de phare durant ces années petit journal de quartier destiné aux habide doutes et d’errances. Je trouvais que la bande tants. C’était une feuille A4 pliée en dessinée, à partir d’eux, pouvait être deux, dans laquelle je réalisais des un excellent moyen d’expression, un “ Quand on regarde illustrations accompagnant des véritable creuset où l’on pouvait une peinture, on se recule, textes, et le mode de reproducmettre ce que l’on voulait. quand on regarde un dessin, tion passait par la photocopie. C’était des dessins au trait avec des Quand vous êtes revenu on se rapproche. ” aplats de noirs, faciles à reproduire. à la peinture, ça a été un En même temps, je réalisais des affiches choc physique ? pour des associations ou des dessins pour des revues. Je ne suis pas vraiment revenu à la peinture. En 1986, nous avions édité un livre L’Éclosion, qui donnait la parole à sept jeunes de la cité. Des dessins Pas du tout ? à moi accompagnaient leurs textes. Quelques mois Si, si mais d’une manière différente. J’y suis revenu après, il y eu la rencontre avec Edmond Baudoin. Ce par d’autres portes. Par celle de la bande dessinée et n’est que quelques années après que j’ai collaboré à du dessin. Plus sur de la toile mais sur du papier. J’ai son livre La mort du Peintre au moment même où je souvent préféré les œuvres sur papier que celles sur dessinais Homicide et que j’avais renoué avec le toile. Cela induit un rapport différent au public. Plus peintre qui dormait en moi pour retrouver l’atmosintime peut-être. Quand on regarde une peinture, phère des tableaux que j’avais peints plus jeune. on se recule, quand on regarde un dessin, on se rapproche. Comment travaillez-vous actuellement ? Pendant longtemps, le seul moyen pour un dessinaQuand je dessinais Homicide, ou Les Exilées, teur de rendre visible son dessin était de faire de la histoires, j’avais besoin d’utiliser de la documentation bande dessinée. Mais le dessin de la bande dessinée a et de faire beaucoup de crayonnés. Je me suis détaché été réduit à peu de choses : une peau de chagrin. Mais de cette manière de travailler et je cherche à m’en on remarque aujourd’hui, par-ci par-là, dans les éloigner toujours d’avantage comme je l’ai fait dans manifestations artistiques, dans les galeries, que le La petite arabe qui aimait la chaise de Van Gogh. dessin refait surface et beaucoup d’artistes affectionJ’aime alterner entre un dessin fait pour un livre, nent cette forme d’expression qui a été reléguée inspiré d’un texte, le rapport étroit ou d’indifférence Les exilées, qui s’établit entre les deux m’intéresse beaucoup, et histoires (texte un dessin entièrement indépendant, sans support, de Nabile Farès) éditions Amok, dont la seule contrainte serait le choix de la technique 1999

Les peintures de Kamel Khélif ont été utilisées dans le livre La mort du peintre, d’Edmond Baudoin.


et du papier. Mais d’une manière ou d’une autre, et même à partir d’un dessin ébauché, j’aime improviser. Car ce qui se passe alors, entre la feuille et moi, dans le silence, le chemin parcouru pour arriver à réaliser une image, n’est jamais le même. Il est à inventer à chaque fois. Faire et défaire pour recommencer à nouveau, mais jamais le même dessin, le même livre. Je jette de la peinture plus ou moins diluée sur une feuille que j’étale parfois rapidement. Je laisse ensuite sécher. Ainsi, dans un premier temps, je restreins mon champ de possibilités. De même qu’une idée aide à ne pas partir dans n’importe quel sens. Ensuite, commence un dialogue entre la feuille et moi, à l’aide d’un tas d’outillage et de techniques diverses. Ce qui importe à ce moment-là, ce sont les nuances de gris, donc de la lumière et la richesse des matières. J’essaye alors, de ne pas interpréter trop rapidement ces taches. Commencer à partir de ce qui nous est donné dans le concret pour ensuite le transformer de notre imaginaire. Les textes sur lesquels j’ai travaillé sont une autre écriture que celle d’un scénario de bande dessinée ou de cinéma. Ici, aucune indication, aucune obligation. Texte et dessin font le même chemin parallèle que celui qui est entre l’écrivain et le dessinateur, même si c’est la même personne.

création des auteurs importants et des œuvres fortes, uniques, porteuses de sens et de beauté. Vos amis qui écrivent le font-ils dans le cadre spécifique de la bande dessinée ? Amine Medjidoub et Nabile Farès sont des amis de longue date. Nous avons beaucoup marché ensemble pendant des années avant qu’il n’y ait une collaboration commune. Dans les deux cas, c’est plutôt moi qui l’ai suscitée. Grâce à ce lien fraternel et la confiance qui l’accompagne, j’ai pu transposer leur texte dans un autre domaine que le leur. Tous les deux viennent d’une autre écriture que celle de la bande dessinée. Pour ma part, l’écriture comme la parole ont été pendant très longtemps défaillantes et, de ce côté, le dessin ne m’a pas aidé. Aussi, dans les écoles par lesquelles je suis passé, l’écriture n’existait pas. Nous étions formés pour travailler à l’usine, pas pour faire de la littérature ou raconter sa vie. Alors qu’avec le dessin, je pouvais le faire quel que soit l’endroit où je pouvais me trouver.

Comment vous situez-vous par rapport aux autres auteurs de bande dessinée ? Avec les éditions Amok, j’avais trouvé une petite communauté d’auteurs d’origines diverses avec qui j’avais assez d’affinité pour me retrouver dans le groupe. Avec la disparition d’Amok, ce groupe, ou Comment situez-vous la bande dessinée plutôt ces moments de groupes, n’existent plus. Je par rapport à d’autres modes de création ? suis très peu sollicité par le milieu de C’est un art très complexe et un moyen la bande dessinée. Encore moins d’expression très riche, dans la “ Le repli sur elle-même, aujourd’hui qu’à mes débuts. Je mesure où il y a double lecture. Celle du texte et des images. Mises l’autoréférence, le manque me souviens, il y a longtemps, ensembles, ces deux dimensions de liens avec les autres arts quand j’ai présenté mon premier livre Homicide au festival forment une troisième que le lecmais aussi avec le social, d’Angoulême, je n’avais pas pu teur invente. La première utilise le politique et le poétique, dormir pendant plusieurs nuits, les mots, la seconde le muet. Là où s’arrêtent les mots dans leur maintient la bande dessinée parce que j’étais à ce moment limite, l’image les prolonge en les dans ses préjugés et la réduit terriblement préoccupé de savoir comment mon livre allait être taisant, c’est dans ce sens que la à un statut inférieur. ” reçu et surtout par qui, pour bande dessinée m’intéresse. Ce qui pouvoir me faire une idée plus ou m’énerve dans la bande dessinée, c’est moins précise de l’univers dans lequel je m’inscrivais. qu’elle reste impersonnelle et sans mémoire dans sa De plus, à cette époque, les maisons d’éditions altergrande majorité : autant dans sa forme que dans son natives étaient peu nombreuses et ne bénéficiaient fond. Le dessin final ne porte pas avec lui toutes les pas encore de cette identité dont elles jouissent étapes qui ont permis son élaboration. De ce fait, on maintenant. J’ai toujours travaillé dans le milieu pourrait se demander alors si une aventure est alternatif, que ce soit dans le cadre de mon travail sur possible comme dans d’autres disciplines. Le repli sur le terrain d’aventure ou pour l’édition. Être à côté me elle-même, l’autoréférence, le manque de liens avec paraît la seule place possible. les autres arts mais aussi avec le social, le politique et le poétique, maintient la bande dessinée dans ses Par rapport aux « classiques » ? préjugés et la réduit à un statut inférieur. À côté de ce Ce n’est pas le même monde ni le même état d’esprit. constat, il a toujours existé au fil du temps et depuis sa

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Les exilées, histoires (texte de Nabile Farès) éditions Amok, 1999 Il est important de se radicaliser dans la vie, comme dans le travail. Sinon nous sommes perdus.

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Dans la bande dessinée, on peut se poser la question de l’émancipation des femmes dans le temps. Pourquoi dans cet art, cette absence là ? Et plus Que représente pour vous la bande encore du féminin et du sensible. Qu’en est-il dessinée alternative ? aussi de la pluralité sociale et ethniUn lieu possible de création et que ? La bande dessinée est-elle “ Il est important de se de liberté, d’où ont émergé de radicaliser dans la vie, comme un art conservateur et bourgeois nouvelles pratiques de la bande dans les idées qu’elle véhicule ? dans le travail. Sinon nous On observe que dans le peu de dessinée et de nouveaux auteurs sommes perdus. ” qui, sans ce mouvement n’auraient femmes qui ont commencé à faire de la certainement pas pu exister. C’est aussi bande dessinée après 1968 et qui sont grâce au travail de défrichage amorcé par encore présentes aujourd’hui (Chantal Futuropolis. Sa disparition engendrant de nouvelles Montellier, Florence Cestac, Annie Goetzinger...), on petites maisons d’édition comme l’Association, Amok, retrouve souvent dans leurs récits une préoccupation Fréon, Cornélius... qui ont elles-mêmes engendré de sociale et politique. On remarque aussi que leur nouvelles structures. Il est difficile aujourd’hui de se dessin (un peu moins chez Florence Cestac) ne se faire une idée générale du monde de l’édition différencie pas des autres auteurs. Un dessin qui alternative. repose beaucoup sur la maîtrise de la technicité. Dans le contexte qui était le leur, elles ont dû, pour Vous désiriez parler de la place des femmes pouvoir s’exprimer, se conformer aux règles de la dans la bande dessinée. Pourquoi ? bande dessinée. Si, dans la bande dessinée alterC’est une question centrale et qui, à mon avis, est très native, depuis plus d’une dizaine d’année, avec la peu abordée dans le milieu de la bande dessinée, création de petites maisons d’édition, sont apparus de parce qu’elle soulève beaucoup d’interrogations et nombreux auteurs et lecteurs, parmi eux, beaucoup remet peut-être en cause la manière d’envisager la sont des femmes. En parallèle, dans la bande dessinée bande dessinée depuis son apparition. classique, on ne constate aucune évolution en ce qui Quand les êtres humains échappent à leur condition concerne les femmes. La seule place qui leur est résersociale, dans le cas des prisons ou des hôpitaux vée reste le coloriage des planches des dessinateurs. psychiatriques, quels que soient l’âge, le sexe, le Une mise en couleur dans un très petit périmètre. milieu social d’où l’on est issu, tout le monde peut La manière dont la couleur est traitée en bande s’adonner à l’Art. C’est plus une question sociopodessinée, et d’une manière plus générale dans la litique et culturelle qu’une question d’êtres humains. culture occidentale depuis l’antiquité, renforce cette


après, l’enseignement dans les académies des beauxpeur en l’assimilant à un « corps étranger » - oriental, arts reposait sur quatre règles : le contour, la compoféminin, vulgaire, pathologique - soit en la reléguant sition, le clair-obscur (à différencier des ombres et des au domaine du superficiel, du superflu ou du lumières) et en dernier lieu, la couleur. cosmétique. En confiant le coloriage aux Le clair-obscur avait été inventé femmes, le dessinateur ou l’éditeur ne fait que renforcer ses propres “ Le clair-obscur avait été pour renforcer l’enfermement de la couleur dans une troisième peurs et se débarrasse d’une inventé pour renforcer dimension, de peur qu’elle ne partie de lui-même qui le l’enfermement de la couleur s’échappe vers le spectateur et le menace. Nombreux sont les dans une troisième dimension, contamine ou ne le pervertisse. auteurs de bande dessinée On pourrait se demander où a qui se réfèrent aux dessins de peur qu’elle ne s’échappe vers disparu toute cette noirceur qui a d’Ingres en oubliant qu’à le spectateur et le contamine dominé cette peinture ? Peut-être, l’opposé de cet éloge du trait et ou ne le pervertisse. ” vers les abîmes ou avalée par la nuit. du contour, un autre courant de Pour revenir à la bande dessinée alternapensée, moins académique, fut tive, il y a bien sûr les raisons économiques pour représenté par Delacroix. les auteurs et les éditeurs qui ont déterminé ce choix. Ce contour qui a dominé toute la peinture de la Mais pas seulement. D’un bout à l’autre de l’édition, Renaissance et qui fut, dans les académies des beauxce qui domine est un dessin au trait entourant du vide. arts, la première règle d’enseignement. Des peintres Souvent réalisé à l’encre de chine. On écrit et on comme Turner, Van Gogh et Cézanne vont l’abolir dessine avec la même encre et le même outil. La pour laisser exister par elle-même la matière et la question de la couleur ou de la matière est évacuée au couleur, et précipiter la peinture dans la modernité. Il profit d’un dessin qui devient écriture et d’une est très difficile en bande dessinée de tenir compte de écriture qui est dessinée. Il y a aussi un choix ces évolutions et rares sont les auteurs à donner à la esthétique et intellectuel qui induit de la rigueur, du couleur une plus grande expression. On peut citer le sérieux et rejoint quelque part, la non-considération travail des auteurs publiés par le Frémok, la seule de la couleur. Ce n’est pas par hasard que les deux maison d’édition à œuvrer dans ce domaine et qui par bandes dessinées qui ont eu un succès et une ses publications, a pu déplacer la bande dessinée vers reconnaissance au-delà du cercle de la bande d’autres lieux inexplorés. dessinée : Mauss d’Art Spiegelman et Persépolis de Cette année 2008, au festival d’Angoulême, a été Marjane Satrapi, sont toutes deux en noir et blanc présenté le film d’animation Peur[s] du noir. Il y a, avec un dessin simplifié (pictogramme) et traitent dans ce jeu de mot, quelque chose de terrible car on toutes deux de sujets sérieux. peut se demander de quel noir il s’agit ? Et pourquoi faut-il avoir peur du noir ? Alors que nous sommes Etes-vous engagé ? tous enclins à une certaine chromophobie en Je n’aime pas ce terme. Je comprends ce que vous éliminant la couleur partout où elle se trouve et pas voulez dire mais engagé, c’est comme rentrer dans seulement dans les arts plastiques. les ordres. J’aime quand il y a une grande cohérence entre la vie d’un auteur et son œuvre. La bande dessinée alternative a pourtant revendiqué le noir et blanc ? Aller vers l’auteur c’est aussi aller A propos du noir et blanc et du dessin, une légende vers l’œuvre ? raconte que le dessin est né d’une main d’une jeune Et vice-versa. Mais le chemin peut être long. fille qui, à l’aide d’un charbon de bois, trace le contour de l’ombre portée sur le mur, de l’aimé qui s’en va. Il est peu probable qu’à travers cette légende ce dessin soit né d’une jeune fille. Non parce que c’est elle qui Entretien réalisé en janvier 2008 est délaissée. Mais ce qui est délaissé ici, dans cette par Tobhias Wills ombre et sur ce mur, dans la peinture et la culture judéo-chrétienne, n’est-ce pas le corps de l’homme et ce qu’il nous reste, qui n’est que sa trace ? On voit, à travers cette petite histoire de trait et d’ombre ou de tache, toutes les questions qui ont traversé la peinture occidentale. Durant toute la Renaissance et bien

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u delà des clichés éculés sur le quotidien des auteurs, dont la station assise devant la page blanche reste le pic insurmontable de l’angoisse selon les lecteurs qui n’ouvrent les livres que jusqu’à la page de garde -souvent blanche, ceci expliquant peut-être celà- il existe des moments réellement difficiles à vivre, incontournables, parfois irrationnels ; des instants comparables, dans le désordre et selon les cas, à un entretien d’embauche, aux derniers jours avant son exécution, une sortie dans l’espace sans matériel spécifique, une heure de pointe dans le métro ou encore à la visite d’un huissier. Voilà, à chaque fois que l’auteur est publié cet instant se répète, invariablement. Les années et l’expérience venant, certains finissent par encaisser ce long instant de solitude, mais toujours, comme pour toute chose, il y a une première fois : un laps de temps, parfois très long, où l’on est en plein inconnu, incapable de se faire rassurer par ceux qui y sont déjà passé, imaginant les pires avanies, s’inquiétant tout autant de le vivre une première fois qu’une seule fois, redoutant un imprimeur peu coopératif, un éditeur sans scrupules, des médias dédaigneux, des lecteurs pas curieux ; bref, regrettant déjà d’y être allé, de se découvrir ainsi face au monde, de connaître la réaction de l’éditeur à qui l’on a volontairement -un comble- confié son bébé. Quelques années plus tard, l’on se remémorera avec affection cet instant précieux qui nous en a fait baver, pas totalement rassuré si un nouveau livre est déjà sur le feu. Pour ce second dossier de Jade, quelques auteurs nous rappellent les détails qui ont marqué ce passage obligé. Nous les en remercions.


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Fin 1991 : je déboule dans la “vie active” après cinq années de Beaux-Arts. C’est aussi l’année de la guerre du Golfe. La crise. Mais tout ça ne me fait ni chaud ni froid. Non pas que je sois un type calme ou insouciant, mais je suis en terrain connu. Sept ans plus tôt, c’était une crise d’un autre genre. Après des études dans le bâtiment, j’étais entré une première fois dans la “vie active” en pointant directement à l’ANPE. Cette fois-ci, je passe par la case RMI avec une seule envie : en sortir au plus vite pour un statut d’artiste. Durant mes études, j’avais commis quelques bandes dessinées sous les yeux amusés voire condescendants de la plupart de mes professeurs. L’un d’eux m’avait dit qu’à l’aube de l’ère informatique, assis à une table lumineuse, une plume ou un pinceau à la main, je faisais figure de relique. Intérieurement, je ricanais, car ma petite voix me soufflait que j’avais raison. Bref, je téléphone à des maisons d’éditions de bandes dessinées pour prendre rendez-vous. On m’explique que c’est pas comme ça que ça marche mon petit ! D’abord, il faut envoyer des photocopies de son travail, et ensuite ou vous répondra. Punaise, c’est du sérieux chez les éditeurs de bandes dessinées. Ils ne reçoivent pas n’importe qui. Je me ruine donc en photocopies couleurs, en timbres et en enveloppes. Peu de réponses. Et toutes unanimes : “Merci d’avoir pensé à nous, votre travail est intéressant mais... (ah, ce putain de “mais...”), n’hésitez pas à nous envoyer d’autres choses”. Comme si j’avais que ça à foutre. Comme si j’en avais les moyens. Parce que oui. Des thunes, j’en ai pas trop, je vis avec 8OO francs par mois. Il me faut trouver du taf un peu lucratif. Dessiner pour des revues me semble un bon moyen. Sur les conseils avisés d’une amie illustratrice, je me fais un “book” d’illustrations et prends rendez-vous avec des directeurs et des directrices artistiques de magazines. Je me ruine en allers-retours Nancy-Paris

tout en demandant à des copines si ça ne les dérange pas trop de m’héberger une nuit ou deux dans leurs 30 mètres carrés pourris. J’y vais parfois avec ma perceuse et des tournevis. Il y a toujours une étagère à fixer quelque part. Je montre mon book à qui veut bien le regarder et sème mes coordonnées. Je sors souvent des rédactions avec la banane car on adoooore mon travail. Mais, chez moi, mon putain de téléphone ne sonne pas. Je vérifie souvent s’il est correctement raccroché et que la tonalité fonctionne. Les directeurs et directrices artistiques savent causer, mais pour me faire bosser, mon cul. À leur décharge, je précise qu’à cette période mon style de dessin fait un peu peur et que mes histoires sont heu... horribles. Cela me fait marrer mais ça ne fait pas rire tout le monde. J’en ai la confirmation à L’Echo des Savanes, où là aussi on trouve mon travail graphique intéressant mais on me conseille de revenir quand je me serai fait soigner. Que répondre à ça ? 1992 : six mois d’incessants rendez-vous plus tard, mon premier dessin est enfin publié. Puis un deuxième, un troisième. Mais mes bandes dessinées n’intéressent pas les éditeurs. J’envoie des pages à la presse de bandes dessinées ; ce que je n’avais pas encore fait. Refus habituels sauf le mensuel Psikopat qui me prend trois pages d’un coup et même, en veut bien une ou deux par mois. Le tarif de jeune recrue est à se couper les veines (3OO francs la page), ce qui me fait revoir à la baisse la valeur de mon travail. Mais c’est un début, soyons positif.

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1993 : je dessine dans chaque numéro du Psikopat. J’apprends mon boulot, je progresse et même, je monte en grade puisque je passe de deux pages par mois à quatre et désormais on me paye la page 8OO francs. Je peux y faire absolument ce que je veux. Et ça, ça n’a pas de prix. Lors des bouclages mensuels de la revue, je rencontre d’autres auteurs. De mon âge, mais surtout des plus vieux, jusqu’à vingt cinq ans de plus que moi. On se parle comme si on était des potes de toujours. Ça me change carrément des “vieux” du monde ouvrier d’où je viens et j’entrevois mon vieillir sous de meilleurs augures. J’envoie des projets à la revue À SUIVRE. Pas de réponse. Je téléphone. On me dit d’envoyer des pages. Je réponds que c’est déjà fait alors la secrétaire me cale un rendez-vous. Chez À SUIVRE, le rédacteur en chef me montre trois tas de projets posés sur son bureau. Il y a le tas “je prends”, le tas “je prends pas” et le tas “je sais pas quoi faire avec”. Mes projets sont dans le tas “je sais pas quoi faire avec”. On discute un peu. Il cherche des histoires courtes, pour “boucher les trous” de la revue. À peine rentré chez moi, j’écris quelques histoires, les photocopies et les envoie illico à À SUIVRE. Un mois passe. Puis deux. Pas de réponse. Je téléphone à la rédaction et j’ai droit à un second rendez-vous. Je poireaute un peu, puis le rédacteur en chef revient d’un repas un peu arrosé. Il m’avoue n’avoir lu aucune de mes histoires mais... bon, comme j’ai fait le déplacement et que j’ai une bonne tête, il me propose de publier celle que je veux, là, dans le tas. À moi de choisir. D’accord. Je parcours mes projets et j’en choisi un. Il paraîtra quatre ou cinq mois plus tard. Les pages sont en couleurs et le tarif est de 15OO francs la page. Fin 1993 : ça y est, j’ai mon statut d’artiste à l’AGESSA. Exit le RMI. De quoi rassurer mes parents qui m’ont toujours encouragé à faire autre chose. Et à moi de me sentir moins blaireau vis à vis du reste de la terre. Entre la presse, le Psikopat et À SUIVRE, je ne chôme pas. La bande dessinée est un travail de chien. Surtout avec mon genre de graphisme. J’y passe un temps fou. À cette époque, point d’ordinateur, point de Photoshop ni d’internet à chaque coin de rue. Mes pages du Psikopat sont à la plume et au lavis, celles d’À SUIVRE et mes illustrations au pinceau, à l’acrylique. Il m’arrive de passer une semaine sur une page en couleurs. 1994 : je bosse, je bosse. 1995 : plus de cent pages publiées dans le Psikopat, une cinquantaine dans À SUIVRE et

toujours aucun album de prévu. Ça commence à me faire chier. Je veux un album ! Je demande à Carali, grand manitou du Psikopat, quand paraîtra un recueil de mes histoires. Il me répond que ce n’est pas à l’ordre du jour. Et voilà qu’il me refuse onze pages d’un coup. D’après lui, mes histoires glissent trop sur la pente intello. Je dis que c’est de la censure, on spolie ma liberté d’expression chérie. Il me réponds que non. Je réfléchis, je rumine. Je refais mes onze pages, puis je cesse de travailler pour la revue. Coup de fil d’un jeune Suisse qui me propose d’exposer mes pages parues dans À SUIVRE dans sa boutique de tampons, à Genève. Il s’agit de Pierre Paquet. Punaise, mon talent reconnu en Suisse avant la France ! Justement, chez À SUIVRE, on me demande si je suis partant pour faire un album. Un peu, oui. Le rédacteur en chef et ses acolytes ne sont pas chauds pour un recueil des mes histoires. Ils me proposent de faire une histoire de 46 pages avec mon personnage. Gonflé à bloc, j’écris un premier jet mais... tout bien réfléchi, ils n’en veulent pas. Par contre, ils ont finalement décidé de publier un recueil de mes histoires courtes. Ah bon, très bien. Faudrait savoir ce que vous voulez les gens. La sortie de mon bouquin est prévue en 1996. Mon premier album sera publié chez Casterman, hé c’est pas si mal. Je dessine la couverture. Aucune nouvelle d’À SUIVRE durant deux mois. Je reprends rendez-vous pour discuter de mon avenir dans la revue. Cette fois, je vois le rédacteur en chef adjoint. Il m’annonce que mon recueil ne se fera pas. Statistiquement, les histoires courtes ne se vendent pas très bien. Et puis mes histoires ne sont pas heu… assez commerciales. Mon album ne se vendrait qu’à 5OOO exemplaires, ce n’est pas assez pour eux. Est-ce que je comprends ? Je fais oui de la tête mais ma tête pense non. Et c’est pas fini. De mes histoires courtes et percutantes, ils n’en veulent plus dans la revue. Il me propose donc de dessiner des histoires plus gentilles, plus légères. Ainsi, quand je serai connu avec ces histoires-là, je pourrai faire ce que je veux. Je n’en crois pas mes oreilles. C’est un super plan de merde. Je rétorque que, quitte à être connu, je préfère l’être en faisant ce qui me plaît. Je sors de la rédaction dans un état de dégoût indescriptible. Puisque la bande-dessinée est un moyen d’expression dans lequel je ne peux pas m’exprimer, je décide que c’est terminé pour moi. Quand j’entends moyen d’expression, je veux dire moyen d’expression rémunéré (indispensable pour vivre de son art). Aucune envie de me retrouver au


RMI en dessinant gratuitement pour des éditeurs indépendants ou des fanzines. Je gratte pour la presse, de plus en plus pour la presse jeunesse. On me parle beaucoup de mes personnages qui sont heu… bizarres ; ils ont des oreilles et des nez bizarres, trop de dents, ils sont trop expressifs. Faudrait voir à désabizarriser tout ça. Je fais quelques tentatives médiocres, puis je contourne le problème en dessinant des animaux. Mes bêtes plaisent bien. Tant mieux pour moi. 1996 : je revois Pierre Paquet. Ce passionné de bandes dessinées est décidé à se lancer dans l’édition. Je lui dis que s’il me laisse faire ce que je veux, je suis prêt à faire un album pour rien (la preuve qu’à ce moment-là, j’étais complètement à la ramasse). Bien sûr, il est d’accord. Je lui dessine son logo et commence à bosser sur mon premier livre en plus de mon travail habituel puisque je ne veux pas redevenir RMiste. Je ne sors presque plus, j’arrête le jogging, prends sans m’en rendre compte quelques kilos. À fond dans mes illustrations de presse et mon album. Je travaille sept jours sur sept, dix, douze heures par jour. Au bout de cinq mois, j’ai des vertiges et des nausées. Merde, je vais crever d’un cancer du cerveau ou d’une maladie incurable inconnue du monde médical. Mon médecin me dit en souriant qu’il n’y pas que le dessin dans la vie. Je dis que si. Elle me dit que non. Bien sûr, elle a raison. Surmenage est le mot qui défini mon état. Je suis soulagé. Je me force à marcher deux à trois heures par jour. 1997 : mes pages sont enfin terminées. Avec l’éditeur et deux autres dessinateurs, nous allons en Belgique assister

à l’impression de nos albums. Très instructif. En juillet, je participe à mon premier festival de bandes dessinées en tant que dessinateur. Je découvre mon bouquin sur place et des émotions du passé ressurgissent. Moi qui m’étais tant questionné sur la nature du boulot que je voulais faire, c’est la révélation. Des livres. Putain de bordel de merde, je veux faire des livres (des livres, hein, pas forcément des bandes-dessinées). C’est pour ça que je suis né. Et l’avenir, heureusement, ne me contredira pas. J’ai 32 ans quand mon premier livre devient réalité. Le temps m’a paru long. Mais comme je le comprends très bien aujourd’hui : à chacun son rythme. Mathis, Novembre 2008

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Courrier aux participants Salut, Pour le Jade "spécial média" à paraître en septembre, James et moi avons eu l'idée d'inverser les rôles et d'organiser une interview de journalistes par des auteurs, on aimerait que tu y participes. L'idée est d'avoir un panel de questions que les auteurs posent à un panel de journalistes spécialisés bande dessinée, aussi voudrions-nous te demander 2 questions que tu aimerais poser à un journaliste estampillé "bande dessinée". Bon, il ne s'agit pas non plus d'un tribunal ou l'on cherche à coincer les média sur leurs pratiques mais plutôt une vraie volonté d'éclairer, pour les lecteurs, la façon de penser la bande dessinée par les média spécialisés. La méthode : nous regroupons et organisons les questions reçues dont nous ne retiendrons qu'une sélection (une dizaine de question), histoire de garder un spectre cohérent de problématique. Nous envoyons les questions à une dizaine de journalistes spécialisés, en leur précisant qu'ils s'agit de questions posées par des auteurs (dont nous ne donnons pas les noms en amont) et les priant de répondre à au moins 2 questions, celles qui les interpellent le plus. Nous regrouperons alors une sélection de réponses, celles qui nous semblent les plus pertinentes ou éclairantes. La présentation : A la publication, chaque question retenue pourra avoir plusieurs réponses et l'ensemble de l'interview aura un fil narratif si le besoin s'en fait sentir. Bien sûr, à ce stade, tous les intervenants seront clairement nommés (journalistes et auteurs). Voilà, en espérant que cela t'intéresse, nous aimerions pouvoir récupérer les questions d'ici une semaine. à bientôt Jean-Phi / James


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près son premier livre, sujet de notre précédent dossier (Jade 456U), l’auteur, poursuivant son travail, est amené à franchir les étapes obligées, tant pour accompagner la vie de son livre et des prochains que pour avoir une existence visible, un embryon de reconnaissance auprès des lecteurs, de ses futurs lecteurs, car c’est ainsi que se définit, dans notre contexte social, le déroulement d’une oeuvre : elle ne peut prétendre réellement vivre sans le lien humain de la figure de l’artiste. Concession dont certains créateurs se passeraient bien, que d’autres attendent avec envie et que le public réclame, avec curiosité mais fermeté. Pas d’échappatoire, le refus de reconnaissance de l’être derrière l’oeuvre est aujourd’hui considéré comme une originalité mal placée, éventuellement apprécié de quelques happy fews, décrié par l’éditeur, vue de l’esprit incompréhensible pour le lecteur. Nous lisions récemment sur une page web amateur consacrée à un livre, à son auteur et au prix qu’il venait de recevoir dans un festival ceci : “... c’est la première marche des escaliers qui mènent à la reconnaissance de la Culture !! Enfin une BD et surtout son auteur récompensés à leur (presque) juste valeur !!!!” et encore “j’espère que ce moment de gloire n’est que le premier d’une longue liste !” La messe est dite : gloire, reconnaissance sont la récompense obligée de l’oeuvre qui marque, c’est à ça qu’elle tend, nul ne peut s’y dérober sans donner l’impression de cracher dans la soupe. Le chemin d’un auteur croise ainsi celui du média. Organisé, quadrillant toutes les aventures humaines, puissant à l’excès, mais aussi amateur, passionné. La place des protagonistes des médias est une place convoitée qui focalise, presqu’autant que celle du créateur, le fantasme, l’envie et la colère. La rencontre de ces deux aventures est ainsi riche de compréhension et d’incompréhension, d’opposition et de soutien ou l’un suit l’autre, chacun attendant de l’autre le tremplin de sa propre réussite, celle de l’oeuvre, celle de l’information. Le public attend. Nous devons donc cohabiter, élaborer un dialogue, transmettre nos points de vue, paraître au mieux, être un “bon client” selon le média, avoir une “bonne écoute”, une “vraie compréhension” selon l’auteur. Tout ceci n’est pas simple. Pour ce Jade 200U, nous avons demandé à un certain nombre d’auteurs de nous raconter leurs aventures face à des journalistes, leur appréhension et leur compréhension des médias. Nous avons aussi demandé à plusieurs d’entre eux de nous livrer les interrogations qu’ils ont envers le fonctionnement des médias. Nous avons ensuite posé ces questions à des journalistes spécialistes de la bande dessinée afin d’éclaircir ces points, principalement liés à la pratique de leur métier.


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Les presentations

Sept auteurs de bandes dessinées questionnent cinq journalistes sur leurs pratiques de travail et le milieu professionnel dans lequel ils évoluent. L’entretien s’est déroulé à distance, en aveugle, les intervenants ne connaissant pas l’identité des autres protagonistes, ceci afin de ne pas fausser, de quelque manière que ce soit, la nature du sujet en fonction de rapports de personnes (la bande dessinée étant un petit milieu)

loic daUvillier, scénariste, fondateur des éditions Charrette, auteur de nombreux livres tant pour la jeunesse que pour un public adulte, de La petite famille (avec Marc Lizano, éd. Carabas) à Inès (avec Jérôme D’Aviau, éd. Drugstore/glénat). MaX de radiGUès, auteur au sein de collectifs ainsi que de deux ouvrages parus chez L’employé du moi dont Jacques Delwitte, Little White Jack. Ancien libraire spécialisé d’une vénérable maison belge, il est un des fondateurs du collectif internet Grandpapier. Pascal JoUsseliN, révélé par l’éditeur Treize étrange, il travaille tant en collaboration, avec Brüno (Les aventures de Michel Swing, éd. Glénat) qu’en solo (Somewhere Else, éd. Glénat). sylvaiN ricard, biologiste de formation, est scénariste. On lui doit de nombreux ouvrages dont Guerres civiles (avec Morvan et Gauthier) et Clichés Beyrouth 1990 (avec son frère Bruno). MorvaNdiaU, ancien membre de la revue L’Oeil électrique, co-créateur de Périscopages, rencontres de la bande dessinée d’auteur et de l’édition indépendante, à Rennes, est dessinateur de presse (Backchich, Marianne...) et auteur de livres atypiques dont Le Cid version 6.0 (avec Monsieur Vandermeulen, éd. Rackham) et D’Algérie (éd. Homecooking). séBasTieN lUMiNeaU, aussi connu sous le nom d’Imius est co-fondateur du Journal de Judith et Marinette, des éditions Les taupes de l’espace et à publié plusieurs livres chez divers petits éditeurs et parfois plus gros dont Une vingtaine (éd. Les requins Marteaux) ou Le chien de la Voisine (éd. Les taupes de l’espace). FaBrice erre, agrégé d’histoire, est l’auteur d’une thèse sur la presse satirique au XIXe siècle ainsi que de deux ouvrages aux éd. 6 Pieds sous terre : Démonax et Le roux.

PhiliPPe Belhache, Journaliste salarié du quotidien régional Sud-Ouest, responsable d’une agence locale et diplômé en histoire de l’art. Philippe Belhache tient à préciser que “... (son) travail de critique est parallèle à son activité de base, et effectivement bénévole”. Frédéric Bosser, Ancien galeriste, est le fondateur et le rédacteur en chef de la revue spécialisée en bande dessinée dBD chrisToPhe BrUNella, Journaliste freelance collabore à Arte Culture, le journal d’infos culturelles d’Arte et à JazzMatin, émission radio sur TSF Jazz. Xavier GUilBerT anime depuis plus de 10 ans, avec quelques autres, le webzine spécialisé sur la bande dessinée du9 (www.du9.org) dont l’orientation marquée sur les nouvelles tendances ont fait la particularité. FaBieN TeXier est rédacteur indépendant et collabore aux magazines Novo, Zut ! et Plan-neuf.

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Le CHOIX DeS OuVRAGeS

loic daUvillier : devant l’ampleur de la production bande dessinée, vous devez recevoir une quantité incroyable de services de presse. Que faites-vous des ouvrages que vous n’appréciez pas ? PHILIPPe BeLHACHe : Le terme “incroyable” est sans doute inadapté. Cela représente cependant un certain volume. Ils sont partagés entre les différents rédacteurs participant au BD Blog en fonction de leurs affinités. Chacun réalise ensuite ses chroniques en fonction de ses coups de cœur et/ou de ses déceptions. On peut chroniquer des albums que l’on n’apprécie pas, même si -faute de temps- nous préférons le plus souvent soutenir ceux qui nous ont touchés. Le temps où tous les albums étaient passés au crible de la critique est révolu. Avec plusieurs milliers de titres par an, ce n’est plus possible. Ce tri naturel se fait parfois au détriment de titres moins exposés. Ce qui nous incite à rester curieux et vigilants, de ne pas se limiter à la seule lecture des SP.

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FRéDéRIC BOSSeR : Je les offre ou donne à la bibliothèque du coin. Parfois quand un libraire accepte, je les échange avec des ouvrages non reçus. CHRISTOPHe BRuNeLLA : La fameuse question. Du feu pourquoi ? Sans rire, il y a deux catégories de livres que je rejette. Tout d’abord ceux que je trouve intéressants mais non essentiels à ma bibliothèque, mon appartement ayant une taille limitée. entassés en pile dans mon salon, ils ont une durée de vie supplémentaire de durée aléatoire et se voient offerts à ceux qui passent par là. À l’occasion, ceux qui s’adressent plutôt à un lectorat infantile finissent entre les mains d’un cousin et d’une amie tous deux profs des écoles, ça alimente leurs bibliothèques scolaires fort dépourvues lorsque la restriction budgétaire fut venue. Puis au bout d’un temps certain, ceux qui n’ont pas eu la chance d’une seconde vie rejoignent ceux que je n’apprécie pas comme vous dites -il y en a tout de même de très mauvais parmi eux- pour former un tas nommé “Rebut”. Rebut sera revendu dans des circuits de livres d’occasion. et, vous me croirez ou pas, j’utilise l’argent récolté pour aider des associations de mon choix. La déontologie (j’ai lâché le gros mot) qu’il me reste m’interdit de gagner de l’argent avec ces SP. Voilà quoi.

XAVIeR GuILBeRT : du9 ne reçoit pas de services de presse. en fait, quand on nous en propose, nous les refusons, parce que l’on estime que l’acte d’achat est un élément important dans le rapport au livre. FABIeN TeXIeR : Les bonnes bandes dessinées qui ne m’intéressent pas, je les donne, les autres je les stocke dans un carton que je vends dès que ça devient encombrant. loic daUvillier : comment se passent vos relations avec les attachés de presse ? PHILIPPe BeLHACHe : Dans la mesure où je suis implanté en province, nos relations sont essentiellement épistolaires. Les attachés de presse savent cependant nous interpeller sur les titres qu’ils ou elles défendent. Avec une sensibilité accrue à la problématique des quotidiens régionaux, les auteurs étant plus que jamais dispersés sur l’ensemble du territoire. FRéDéRIC BOSSeR : Bien dans la grande majorité. Comme partout, il y a les sérieuses et celles qui font semblant de l’être. On est finalement peu démarchés, considérant que nous sommes de la presse spécialisée donc sachant ce que nous voulons. C’est crétin de savoir cela car souvent, en appuyant sur un album, on pointe une attention plus grande... CHRISTOPHe BRuNeLLA : Plutôt bien, merci. À force, se connaissant mutuellement dans le cadre professionnel, les attachés de presse (principalement attachées d’ailleurs) savent quels livres sont susceptibles de m’intéresser compte tenu notamment de la ligne éditoriale des supports pour lesquels je travaille. D’ailleurs certaines maisons d’édition ne me font parvenir aucun livre suivant ce critère et deux d’entre elles ont d’ailleurs tout à fait raison. La relation entre l’attaché de presse et le journaliste repose sur un principe d’aller-retour entre les annonces de parutions, les réceptions de SP et les demandes de ma part. en continu, il y a aussi tout un travail d’information sur le prochain livre d’untel, le projet d’un autre, etc... evidemment aucun risque d’échapper aux grosses machines de promo liées aux stratégies marketing de l’éditeur. Il faut bien que tout le monde fasse son job dans le monde tel qu’il est. La relation est un peu différente avec les petites structures d’édition, notamment alternatives. Il n’y a pas forcément d’ “attaché de presse” à proprement dit et même s’il y en a un(e), il faut nouer une relation de confiance et de bonne connaissance réciproque avec ces structures. Cela pour une raison simple : elles


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n’ont pas les moyens d’inonder l’ensemble des journalistes de leurs parutions. Parfois elles pensent à un titre mais pas à un autre, elles aussi privilégient des stratégies par rapport à un livre potentiellement plus “bankable” (ah ah ah, sans commune mesure toutefois entre du 1 000 ex. et du 100 000 ex.). et

cela me permet de revivre l’expérience incroyable d’aller dans une librairie et d’acheter des livres ! le bonheur en quelque sorte ! Autre point de différence, le nombre de petites structures est grand -par définition l’“indépendance” s’acquiert aussi contre le processus de concentration capitalistique, à l’inverse


donc des grands groupes d’éditions de BD- et ça ne rend pas toujours simple le suivi de l’actualité de leurs parutions. C’est à nous journalistes de faire notre travail et nous nous y employons dans les contingences qui sont celles de notre profession. XAVIeR GuILBeRT : elles sont très limitées. Avec les grands éditeurs, il s’agit principalement d’organiser des entretiens, avec des fortunes diverses -visiblement, notre légitimité est encore à démontrer face à la presse traditionnelle, que l’on nous préfère

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souvent. Alors que je suis convaincu que nous serions beaucoup plus pertinents dans certains cas. Avec les éditeurs indépendants, c’est aussi (peu) fréquent, mais ils sont beaucoup plus sensibles au travail que nous faisons, et les choses se passent mieux. Moins de frustration, en quelque sorte. FABIeN TeXIeR : Ça dépend des attachés, de la maison d’édition, du média pour lequel je travaille, de l’ouvrage dont il est question (tirage, auteur, coût de fabrication et d’envois), du type de papier (de la


chronique en 600 signes à l’entretien de couv’) : il y a souvent un rapport de puissance et de séduction. Certains attachés de presse ne savent pas de quoi ni à qui ils parlent, d’autres sont les éditeurs eux-mêmes, ce qui rend l’échange plus intéressant, d’autres sont très pros, savent exactement quoi vous répondre ou vous proposer mais restent froids (stressés ?), d’autres tendent à personnaliser le rapport au maximum, y’en a même qui s’en foutent plus ou moins. Il y a aussi les attachés de presse indépendants chez qui on sent une certaine efficience, mais on peut aussi se dire qu’il vous fourgueraient aussi bien une lampe design. Refuser des SP ou des rencontres est bien accepté, même s’ils insistent souvent, certains préfèrent se boucher les oreilles si vous leur dites que non, c’est vraiment tout pourri leur bouquin. Grosso modo les relations sont plus franches et plus riches avec les petits éditeurs, le revers de la médaille c’est qu’ils ont souvent peu de moyens donc moins de SP et moins de temps à consacrer à la presse. MaX de radiGUès : comment se fait le choix d’un critique, pourquoi un livre plutôt qu’un autre. en général, les journalistes critiquent tous la même dizaine de nouveauté, pourquoi ? Faut-il en parler parce qu’un concurrent l’a fait ? PHILIPPe BeLHACHe : Parce que certains titres ou certains auteurs “font” l’actualité. Ils font dès lors l’objet d’une attention particulière de l’ensemble des médias. La parution d’un nouvel Astérix, du dernier Titeuf ou d’un nouveau XIII retiennent tout naturellement l’attention des rédactions. Mais également parce que les services de presse touchent plus facilement certaines cibles. Hors les supports spécialisés et les sites internet sans contraintes spécifiques d’encombrement, les médias n’ont souvent que peu de place à consacrer à la bande dessinée. un choix drastique est alors effectué, souvent favorable à des titres à la notoriété acquise. Ce n’est heureusement pas une règle absolue. Notre titre Sud Ouest Dimanche, dans son cahier “culture”, sait très bien s’en affranchir. FRéDéRIC BOSSeR : Je lis tout ce que je reçois. Puis en fonction de la qualité de l’album et de ce que je sélectionne, j’essaye de dispatcher les albums selon les goûts de mes journalistes en leur laissant une totale carte blanche. J’ai parfois des surprises quant à leurs appréciations. La seule chose que j’impose, c’est le nombre de caractères.

CHRISTOPHe BRuNeLLA : Avant de répondre, je voudrais attirer votre attention sur une distinction entre journaliste et critique. Faire un travail critique, à mes yeux, suppose d’avoir développé un appareillage analytique et théorique puis de l’expérimenter, de l’appliquer aux livres lus. et c’est assez rare de lire ce type de proposition dans la presse, en matière de culture en général, en matière de bande dessinée en particulier. Il faut reconnaître que le travail critique en bande dessinée est d’ailleurs assez maigre car le fait de peu de personnes qui la plupart du temps ne sont pas journalistes et s’expriment plus par le biais de revues (je pense à feu Les cahiers de la bande dessinée, à l’Eprouvette, etc) ou de livres. Hormis le cas exceptionnel des Cahiers du Cinéma où en effet a eu lieu autrefois, et parfois encore, une critique écrite sur un mode journalistique ; la critique relative au champ de la création culturelle se joue souvent ailleurs que dans la presse. Il faut citer tout de même, à titre de contre exemple, l’excellent Matricule des anges pour la littérature. Mais concernant la BD, que ce soit la presse générale ou dite spécialisée, il n’est pas de critique à mes yeux ou rarement, mais plutôt de la chronique. Rendant compte de l’actualité des parutions, le journaliste peu ou prou donne un avis sur la qualité du livre dont il parle ou sur l’effet provoqué par la lecture de ce livre. et on est très loin de la critique. Celle-ci suppose un espace que la presse d’aujourd’hui ne lui offre pas. et je ne pense pas que la critique soit le boulot du journaliste. Ce qui n’empêche pas un journaliste, notamment par l’expertise qu’il acquiert sur un sujet, de procéder à un changement de registre et à un travail de critique, mais c’est plus l’expertise en ellemême (nécessaire mais non suffisante) qui permet le travail critique et elle peut se construire de façon très diverse. Nul besoin d’être journaliste pour cela. La confusion, à mon avis, que vous opérez entre journaliste et critique est symptomatique au moins de deux phénomènes : un nivellement par le bas du discours qui tend à faire croire que tous les discours se situent au même niveau ce qui procède d’une confusion des valeurs, et d’une idéalisation de la pratique journalistique, contredite pourtant par son histoire, vision néanmoins souvent partagée à la fois par le lecteur/auditeur/spectateur et les journalistes eux-mêmes. Qui peut sérieusement attendre un propos critique en 500 signes, en un reportage de 2’30 ou un sonore de 3’ ? Il faut cesser de poursuivre des chimères et s’épargner une hypocrisie dont personne n’est dupe, le travail du journaliste est aussi à un moment donné de faire

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un bon papier, une belle télé, une belle radio qui, on l’espère, rassemblera le plus grand nombre. Pour cela il y a de bons et de mauvais clients, des sujets plus “gagnants” que d’autres. Refuser cela au nom d’un journalisme irréprochable et idéal c’est se méprendre sur la réalité des pratiques journalistiques. C’est considérer que le journalisme serait une pratique ex-nihilo, chaque jour renouvelée, in fine hors de la société. Cette longue précision faite, je vais tenter de répondre à la deuxième partie de votre question. Alors pourquoi ce livre plutôt qu’un autre ? C’est, en toute modestie, lié précisément au caractère de nouveauté de l’ouvrage, je ne veux pas dire seulement sa date de parution mais aussi ce qu’il représente de neuf soit dans le champ du 9e art lui-même (happy few), dans le parcours d’un auteur. Ca c’est pour les jours de grand soir. Les chefs d’œuvre -malgré tous les superlatifs appauvrissants la langue que les journalistes utilisent- sont rares. Parmi l’ordinaire, on s’efforce de distinguer ce qui est digne de lecture de ce qui ne l’est pas. Comment on fait ? A force de lire, je crois. La réponse est insuffisante, j’en conviens. et on se trompe aussi. J’envie mes confrères -forcément de la presse dite spécialisée- qui ont l’occasion de parler de dix nouveautés en BD, mais de toute façon c’est insuffisant car c’est à peu près le nombre de livres publiés chaque jour par ce secteur de l’édition. Je ne suis pas aussi certain que vous l’êtes du fait que les journalistes parlent tous de “la même dizaine de nouveautés.” Certes il est toujours plus facile d’hurler avec les loups que de bêler contre la meute, d’autant, que dans le tumulte, la voix dissonante est peu entendue. Toutefois ne pas l’entendre ne veut pas dire qu’elle n’existe pas. enfin, pour ce qui est des deux supports sur lesquels je travaille, aucun choix n’est dicté par la concurrence. Par contre il y a un phénomène indéniable de distorsion entre une maison d’édition qui publie 100 nouveautés par an et celle qui en publie 12. Il y a fort à parier que la première a les moyens de faire parvenir ces 100 nouveautés à l’ensemble de la presse alors que la seconde ne les a pas. ensuite je vous laisse imaginer le bureau du journaliste qui voit se côtoyer 15 livres des éditions A, 10 livres des éditions B, 5 livres des éditions C et 2 livres des éditions D. Si l’exercice hebdomadaire du journaliste est de sélectionner 3 livres, à nouveau il y a fort à parier que les maisons A et B soient représentées et soit la maison C soit la maison D pour le 3e choix. Avec tout le sérieux que nous pouvons mettre à notre tâche, même si

l’exemple est caricatural, nous n’échappons pas complètement aux effets de nombre qui joue en faveur de certains éditeurs. Parce que la probabilité qu’il y ait un bon livre parmi les 15 de la maison A est non nulle, de même la probabilité d’un mauvais livre de la maison D. enfin il n’y a aucune raison a priori qui protège les journalistes du mimétisme à l’œuvre dans nombre de phénomènes sociaux. On relira René Girard à l’occasion. FABIeN TeXIeR : Impossible de répondre par une généralité, ça dépend du média, de la liberté et de la place dont jouit le critique. Certains le font pour complaire à l’éditeur et s’assurer qu’il continueront bien à recevoir leurs BD gratuites, il y a aussi les tocades, nous sommes bien sûr influencés par l’air du temps, certains ouvrages paraissent incontournables ou nous avons tous envie d’en parler... Quand j’ai plusieurs chroniques, je recherche un équilibre entre le connu et le moins connu, le pointu et le moins pointu, le chef d’œuvre et le “pourrait peut-être mieux faire si”... Pascal JoUsseliN : comment pourraiton éviter la dictature de l’actualité ? PHILIPPe BeLHACHe : Nous n’avons pas vocation à éviter l’actualité. Dans le cadre du BD Blog, nous avons plus de latitude pour faire nos choix propres. Nous restons cependant dans une dynamique intimement liée au rythme des parutions. FRéDéRIC BOSSeR : Les gens demandent cela et c’est normal. Ils veulent savoir ce qu’ils vont trouver chez leurs libraires. Cela me gênait au début puis plus, car c’est le seul moyen de s’obliger à parler de tout... mais aussi d’avoir des auteurs ayant des choses à raconter au moment où on les rencontre. CHRISTOPHe BRuNeLLA : Ce serait en partie contraire à ma profession de journaliste qui est précisément de rendre compte de l’actualité en fonction de la périodicité du support sur lequel mon travail est publié ou diffusé. Cette dictature ne me gêne pas, elle ne m’empêche pas d’ailleurs de revenir parfois sur des livres manqués à leur sortie. Même si c’est plus difficile, évidemment. XAVIeR GuILBeRT : Nos choix de critiques se font en absolue liberté. On choisit un livre parce qu’on a quelque chose à dire dessus, parce que l’on a envie d’en parler. La structure de du9 (bénévole, gratuit) et son format (trois articles seulement par semaine)


nous libère complètement des contraintes d’actualité. De plus, comme nous ne nous sommes jamais limités à la sphère francophone, l’idée de suivre “une” actualité serait d’autant plus vouée à l’échec. Donc plutôt faire autre chose. ensuite, je dirais que notre positionnement et nos choix de lecture font que de toute façon, il y a peu de chance que quelqu’un d’autre parle des titres que nous évoquons. enfin, nous n’avons aucune ambition d’exhaustivité.

Même en tant que lecteur, il n’est pas possible de tout lire ou de tout connaître -par contre, il est plus important de rencontrer de belles lectures, et d’être capables d’argumenter leurs qualités ou d’explorer leurs défauts. FABIeN TeXIeR : en s’en foutant. en ce qui me concerne 2 écueils. 1) Parler d’un truc dont tout le monde a parlé avant vous est moyennement excitant. 2) On m’oppose l’argument que l’information c’est la

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nouveauté, les livres plus anciens (plus de trois, quatre, mois) seraient hors actu, bons pour la chronique perso ou le fanzine... sylvaiN ricard : Peut-on critiquer toute sorte de livres, même des livres de pur divertissement, ou bien l’exercice critique ne s’applique-t-il qu’aux livres qui expriment un geste artistique fort, par leur point de vue scénaristique et/ou par leur esthétique graphique ? PHILIPPe BeLHACHe : Tout titre peut faire l’objet d’une chronique. Tout est question de choix éditorial. un site comme le BD Blog Sud Ouest se veut “œcuménique”, tourné vers un lectorat nonspécialiste. Des titres comme Casemate ou dBD peuvent aller plus loin dans le décryptage dans la mesure où ils ont pris en main par des lecteurs portant un intérêt plus poussé à la bande dessinée. Le site internet du9.org se positionne clairement sur la bande dessinée à forte valeur ajoutée artistique avec un lectorat qui lui est propre. Chacun fait ses choix en fonction de sa politique.

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FRéDéRIC BOSSeR : J’aime essayer de tout défendre car à partir du moment où un album ou une série sont bien faits, ils méritent une place. une place qui est de plus en plus chère du fait de la production... XAVIeR GuILBeRT : Je pense qu’il peut y avoir des choses intéressantes à dire sur tout type de production. D’une part, il est des livres de pur divertissement qui évoquent aussi des thématiques fortes, ou des problématiques intéressantes, et qui donc méritent qu’on s’y arrête. (je fais une nette différence entre “livre de pur divertissement” et “concept marketing”). ensuite, tout livre peut devenir l’objet d’un discours pas forcément sur le livre lui-même, mais sur ce qu’il représente, sur ce qu’il porte dans l’intention qu’il cristallise. Par contre, on sort sans doute de la “critique” dans le sens de “chronique de livre” pour dériver vers un “regard critique”. FABIeN TeXIeR : Considérer le pur divertissement comme un objet ignoble ou impossible à analyser me paraît complètement absurde. On peut penser qu’il est inutile de perdre du temps et/ou de l’espace avec des cochonneries sans intérêt mais, même celles-là, ne serait-ce que par leur nullité ou industrielle banalité peuvent se prêter à l’exercice critique.

Quoiqu’il en soit, ça n’a rien à voir avec le caractère divertissant ou non d’une œuvre ou d’un produit. Pascal JoUsseliN : Pourquoi, selon vous, y a-t-il aussi souvent l’unanimité autour d’ouvrages ? d’une certaine manière, n’est-ce pas inquiétant pour la bonne santé de la critique ? FRéDéRIC BOSSeR : Quand un album est bon, il est logique qu’il fasse l’unanimité. Je ne vois rien d’inquiétant à cela. Faut-il jouer aux critiques de Libération ou Télérama capables de dire du mal d’un ouvrage rien que pour montrer leurs singularités. Ce alors qu’en aparté, ils avouent que l’album leur a plu. XAVIeR GuILBeRT : emettre un avis, c’est se mettre en danger, prendre le risque d’avoir tort. Donc il y a déjà cet aspect à prendre en compte. ensuite, il y a tout un tas d’éléments qui vont favoriser la concentration de l’attention des uns et des autres sur tel ou tel livre, sur des qualités parfois réelles, mais qui vont cristalliser ensuite tout l’intérêt que l’on pourrait avoir pour le livre, au point de le faire émerger. enfin, il est vrai que la critique BD au sens large ne reconnaît que très peu d’auteurs en tant que tels (Sfar, Satrapi, Bilal, Tardi, etc.) et que l’on tourne un peu en rond. Bien sûr, après, vu que la place réservée à la bande dessinée est limitée à la portion congrue, ça ne laisse pas beaucoup de place pour le reste. Mais là, c’est plus la question de la place de la bande dessinée dans la presse et de sa perception, qu’un problème lié à la critique elle-même. ensuite, c’est le serpent qui se mord la queue: tant qu’on ne montrera pas la diversité des œuvres de qualité que la bande dessinée est capable de porter, personne ne sentira le besoin de lui accorder plus de place auto-validant en quelque sorte l’hypothèse de départ de pauvreté de la bande dessinée. FABIeN TeXIeR : Plusieurs facteurs sont en cause. une certaine doctrine économico-journalistique qui considère qu’il vaut mieux parler de la même chose que tout le monde pour vendre, le manque de curiosité des journalistes, leur paresse, leur incompétence, leur conformisme, la force/faiblesse de la communication des éditeurs, la tendance naturelle à se recopier ou à se contaminer des médias...


L’APPROCHe CRITIQue

loic daUvillier : Qu’est ce qu’une bonne critique de bande dessinée ? PHILIPPe BeLHACHe : C’est extrêmement subjectif. Comme je l’ai écrit par ailleurs, il n’y a pas de critique immanente. Différents critiques peuvent avoir différentes approches. une critique doit être objective, sans parti pris, et prendre en compte le travail de chacun, tant en termes d’écriture que d’approche graphique. elle n’en reste pas moins un exercice d’opinion. une critique réussie est aussi (surtout ?) une chronique qui aura réussi à capter, intéresser, voire même toucher le lecteur. FRéDéRIC BOSSeR : Quelqu’un qui allie connaissance et objectivité. XAVIeR GuILBeRT : Pour moi, c’est un texte qui invite à réfléchir sur l’œuvre elle-même. Il me semble qu’il serait plus facile de dire ce que n’est pas une bonne critique de bande dessinée: ce n’est pas un résumé de l’histoire, ce n’est pas un décalque du dossier de presse, ce n’est pas une collection d’adjectifs sympas saupoudrée de quelques points d’exclamation pour signifier que l’on est enthousiaste et instaurer une sorte de connivence avec le lecteur. Ce n’est pas non plus cinq lignes conclues par “un livre à acheter” ou “on attend la suite...”. FABIeN TeXIeR : Originalité, pertinence, information, objectivité, subjectivité, analyse, description, style... Disons qu’il faudrait retrouver au moins trois de ces qualités là dans une critique. loic daUvillier : Pouvez vous nous expliquer la principale problématique d’une critique de bande dessinée ? FRéDéRIC BOSSeR : Le manque de culture. Souvent les critiques s’essayent à l’exercice uniquement pour recevoir les albums en service de presse. D’ailleurs, c’est souvent la première chose qu’ils me demandent. À ceux-là, je leur demande alors de me proposer des dossiers thématiques. et là, je ne les vois souvent plus revenir. Bizarre ! FABIeN TeXIeR : Être lue ? Faire découvrir un livre, un auteur ? Informer ? Développer une réflexion ? Dénoncer ? Applaudir ? Jauger un ouvrage ? Divertir ? Interpréter ?

sylvaiN ricard : Quels sont les outils d’analyse que vous utilisez pour écrire vos critiques ? FRéDéRIC BOSSeR : Le feeling. XAVIeR GuILBeRT : Aucun, en fait. Ou alors, aucun de manière consciente. Chaque texte s’adapte à ce qu’il y a à dire sur une œuvre, il n’y a pas de plan-type, pas de limite de longueur ou de format, parfois même il est plus intéressant de confronter deux œuvres (pas forcément deux bandes dessinées) pour en faire ressortir l’intérêt. Tout est à faire, et tout est possible. C’est d’ailleurs à mon sens, un choix important de la part de l’auteur d’une critique, que de choisir la forme par laquelle il va aborder une œuvre : chronique, mise en perspective, dossier avec analyse approfondie, voire entretien avec l’auteur. FABIeN TeXIeR : Aucun. MorvaNdiaU : Une critique réussie n’estelle pas une critique susceptible de dévoiler une facette du travail étudié, au propre auteur de ce travail ? FRéDéRIC BOSSeR : Pas spécialement. XAVIeR GuILBeRT : Je ne dirais pas que c’est une “critique réussie”. C’est certainement quelque chose qui fait plaisir au critique, mais ce n’est pas le but ultime. Le livre que produit l’auteur et le livre que lit le lecteur sont deux entités différentes, qui appartiennent à l’un et à l’autre au travers du prisme de leurs expériences respectives et de leur vécu. Parfois, la lecture de l’un peut éclairer l’autre sur son œuvre, mais écrire une critique, c’est d’abord s’adresser à un autre lecteur. et une critique réussie, c’est une critique qui va l’éclairer, le faire réagir, lui donner envie de reprendre le livre et de le questionner de nouveau, ou de le considérer d’un regard nouveau. Peut-être que de cela surgira une étincelle qui éclairera aussi l’auteur du travail, mais ce n’est pas une finalité. FABIeN TeXIeR : Si l’on s’adresse à l’auteur peutêtre, et encore, je ne suis pas sûr d’être un adepte des révélations. Pascal JoUsseliN : comment réussir, dans une critique, à prendre enfin en compte le découpage ?

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PHILIPPe BeLHACHe : Ce sont clairement des questions d’auteurs désireux de voir pris en compte ce qui fait l’essence même de leur métier. Pour un lectorat peu averti, cependant, ces questions techniques passent derrière l’impression reçue. Sud Ouest est un quotidien généraliste. La majorité de nos lecteurs ne s’intéresse pas à la bande dessinée, ou alors de façon marginale, comme un produit de pur divertissement. Les amener à une autre vision de la bande dessinée nécessite une approche plus

sensible que technique, sans les assommer avec des considérations qui leur échappent. Ou qui n’intéressent parfois que les auteurs eux-mêmes. Les médias spécialisés peuvent cependant avoir une autre approche. Celle de Casemate est très réussie, car elle permet aux auteurs de s’exprimer sur la question de manière interactive. FRéDéRIC BOSSeR : Cela va de pair. un bon découpage fait souvent un mauvais album et inversement.


FABIeN TeXIeR : Ben, en le prenant en compte quand il est remarquable que ce soit positivement ou négativement. On ne parle pas non plus systématiquement du montage des films ou de la structure des livres (sauf si l’on est structuraliste). On en parle beaucoup moins en bande dessinée, une question de formation et de sensibilisation des critiques. séBasTieN lUMiNeaU : comment prenezvous en compte l’assemblage “texte-imagemise en page” ? FRéDéRIC BOSSeR : Comme un tout ! XAVIeR GuILBeRT : À mon sens, cela dépend des affinités du critique lui-même. Nous avons chacun notre manière de lire la bande dessinée, et il y a certains éléments qui nous frappent plus que d’autres. ecrire une critique, c’est avant tout faire preuve de sensibilité à l’œuvre, et ensuite d’essayer de comprendre en quoi cette œuvre nous touche ou nous intéresse. ensuite, je ne sais pas dans quelle mesure il est nécessaire de “démonter” le fonctionnement d’une œuvre pour témoigner de sa qualité. Si dans certains cas l’aspect mise en page joue un rôle évident pour le critique, il peut tout-à-fait décider d’attirer le regard dessus (quitte à s’appuyer sur une illustration), mais pour moi il s’agit d’une alchimie, d’un ensemble de choses qui font sens et qui se répondent. et je trouve finalement plus intéressant de noter ces interactions, que d’observer les éléments séparés. FABIeN TeXIeR : Je ne saisis pas. C’est un peu comme si on demandait comment prendre en compte l’assemblage son/image/montage au cinéma ?

Le RÔLe Du JOuRNALISTe

FaBrice erre : est-il possible de s’affranchir du niveau de notoriété de l’auteur dont vous évoquez le travail ? PHILIPPe BeLHACHe : Bien sûr. Les critiques écrites dans la majorité des médias sur le dernier Astérix en sont la preuve. Il reste qu’il est difficile de passer à côté de la carrière d’un auteur qui a connu de tels succès. Les auteurs à forte notoriété -uderzo, Zep, Bilal, Tardi, Sfar... - bénéficient parfois de

couvertures médiatiques qui éludent ou contournent l’aspect critique. C’est souvent le cas pour des supports médias qui n’ont pas de rubrique régulière consacrée à la bande dessinée. Il faut cependant faire le distinguo, plus que jamais, entre une notoriété liée à un travail artistique médiatisé et une popularité constatée par les ventes. Nombreux sont les lecteurs qui peuvent citer Bilal ou Sfar sans connaître réellement leur œuvre. et d’autres qui peuvent parler des Profs ou des Femmes en blanc sans connaître seulement le nom des auteurs. FRéDéRIC BOSSeR : Oui si on est indépendant. en général, quand un auteur est connu, il y a toujours quelqu’un pour s’élever pour dire que son album est mauvais. Beaucoup moins pour un jeune auteur qui bénéficie toujours d’une certaine clémence. CHRISTOPHe BRuNeLLA : Oui. Le plus simple, compte tenu des conditions économiques de la presse aujourd’hui, demeurant d’éviter de parler de son livre. XAVIeR GuILBeRT : Oui, tout-à-fait. Ce qui m’importe plus à garder en tête, peut-être, c’est l’histoire de mon parcours avec cet auteur, la manière dont j’ai pu le découvrir et l’apprécier (ou non). Le fait qu’il vende beaucoup ou pas, qu’il soit connu ou non, ça n’a aucune importance. FABIeN TeXIeR : Pas complètement, je surévaluerait sûrement un auteur reconnu qui livrerait un truc moyen. Si c’est raté ou génial, il est plus facile d’être impartial. Ceci dit, je parle de reconnaissance en raison de la qualité des livres passés (une forme de politique des auteurs ?) ou de sa reconnaissance par une partie de la critique/auteurs/éditeurs/ amis, la seule célébrité m’indisposerait plutôt (quoique c’est aussi une forme d’influence de la notoriété). séBasTieN lUMiNeaU : la Bd est-elle encore trop jeune, ou trop immature, pour qu’on la critique sérieusement ? PHILIPPe BeLHACHe : elle souffre d’un mal beaucoup plus insidieux. La grande majorité des lecteurs entretiennent un rapport à la bande dessinée touchant à l’enfance, dont ils n’envisagent pas une seconde de se défaire. La bande dessinée n’est ni trop jeune ni immature. Simplement, le lecteur lambda ne la reconnaît pas pour ce qu’elle

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est. La grande difficulté de la bande dessinée à s’imposer comme moyen d’expression adulte et mature tient à ce que la “bédé” reste assimilée dans l’esprit de la plupart des familles à un objet ludique : pocket d’aventure, caricature ou albums d’humour potache, qu’on se transmet parfois de père à fils et ainsi de suite. Sans chercher autre chose. Des titres comme Tintin, Spirou, Astérix ou même aujourd’hui Titeuf, le Petit Spirou ou Les Profs, ont certes offert une véritable notoriété à la bande dessinée. Mais ils en cachent également la diversité. C’est notre rôle de la mettre en valeur. FRéDéRIC BOSSeR : elle a plus de cent ans. Il suffit juste de trouver les bonnes personnes et d’être très attentif envers ceux qui virent au copinage.

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CHRISTOPHe BRuNeLLA : NON, d’excellents ouvrages et revues l’ont fait et le font encore, malgré tout. Parler d’immaturité après les années 60 du manga, les années 70 de l’underground uS ou les années 90-00 en europe pour ne citer que ces exemples-là, c’est de l’ignorance ou de l’aveuglement volontaire. Mais l’ignorance n’est pas absente dans les salles de rédaction et les réunions de direction de programmes. XAVIeR GuILBeRT : Le cinéma est plus jeune que la bande dessinée, et personne ne pose cette question. Très honnêtement, ça sonne plus comme une mauvaise excuse que comme une vraie question.

FABIeN TeXIeR : Mon métier c’est journaliste ou rédacteur. La critique comme le reportage n’en sont que des aspects. Ici c’est l’occasion de travailler sur un domaine qui m’intéresse, de recevoir des livres à l’œil, de faire connaître des livres que j’apprécie, de donner mon avis aux lecteurs, parfois aux professionnels de la profession, de me la donner aussi... Pascal JoUsseliN : Quelle est la responsabilité des critiques ? FRéDéRIC BOSSeR : Indispensable pour que les lecteurs puissent choisir dans la flopée d’albums qui sortent chaque mois. FABIeN TeXIeR : Rester honnêtes envers le public, les auteurs et eux-mêmes. loic daUvillier : Que pensez-vous apporter à la bande dessinée ? FRéDéRIC BOSSeR : Ma passion... CHRISTOPHe BRuNeLLA : J’espère un peu plus de visibilité. FABIeN TeXIeR : Des lecteurs, peut-être une réflexion ou une information utile de temps à autres. MorvaNdiaU : Êtes-vous rémunéré pour votre travail relatif à la bande dessinée ? sinon comment l’expliquez-vous ? FRéDéRIC BOSSeR : J’essaie ! CHRISTOPHe BRuNeLLA : Oui.

FABIeN TeXIeR : Non, on manque surtout de critiques sérieux. et de théoriciens et d’historiens sérieux qui constitueraient au moins un socle culturel sur lequel s’appuyer. Pascal JoUsseliN : Pourquoi avoir choisi le métier de critique ? FRéDéRIC BOSSeR : Je préfère les interviews. Mais j’aime ce média et je souhaite le partager. XAVIeR GuILBeRT : Bon, déjà, ce n’est pas un métier. Mais le fait de s’être tourné vers la critique, c’est surtout à partir du constat qu’il n’existait pas grand-chose dans le domaine. et que certaines œuvres que nous découvrions méritaient d’être connues, et que si nous ne le faisions pas, personne ne le ferait. Cela reste, encore aujourd’hui, le credo central de du9 -la découverte.

XAVIeR GuILBeRT : Non. et en fait, j’y puise une véritable indépendance. Si je n’arrive pas à écrire quelque chose sur un livre, si je n’ai pas d’inspiration ou que je n’ai rien à dire, je n’écris pas. Je n’ai pas besoin d’écrire pour payer mes factures, je n’ai pas besoin d’écrire pour soutenir mon approvisionnement en livres (puisque je les achète), donc quand j’écris, c’est que j’estime que ça en vaut le coup. (pour être tout-à-fait honnête, j’ai été rémunéré pour très exactement un article et deux conférences, mais ce n’est certainement pas une motivation particulière). FABIeN TeXIeR : Souvent mais pas toujours. Mais ça n’a pas grand chose à voir avec le fait que ce soit de la bande dessinée.


sylvaiN ricard : sachant que la bande dessinée se situe au carrefour des arts graphiques et narratifs, auquel des deux êtes-vous plus sensible personnellement ? FRéDéRIC BOSSeR : Les deux vont de pair même si la première approche d’une BD sera toujours le graphisme. un bon scénario avec un mauvais dessin a moins de chance de survie. CHRISTOPHe BRuNeLLA : Cette question me surprend de votre part. Je pense justement que la bande dessinée n’est pas “au carrefour” des arts graphiques et narratifs mais bien une narration en image fixe, le fameux “art séquentiel”, un art graphique narratif ou un art de la narration graphique comme vous voudrez l’un ne primant pas sur l’autre. Il est donc question de forme, d’un langage à part entière avec son vocabulaire, sa grammaire, ses accents, ses registres, etc... Il se trouve par ailleurs que je suis un amateur d’art contemporain et un lecteur de littérature. XAVIeR GuILBeRT : Les deux. Franchement, je ne saurais dire. Ce que j’apprécie dans la bande dessinée, c’est l’alchimie qui s’opère. Pas d’un côté le texte ou de l’autre l’image -donc l’idée de “carrefour”, ça me gène. FABIeN TeXIeR : Peut-être plus au narratif, mais cela n’a rien d’exclusif. Pascal JoUsseliN : d’après vous, quelles sont les forces et les faiblesses de la critique Bd actuellement ? FRéDéRIC BOSSeR : Le manque de connaissance de ce média et la faible qualité littéraire ou objective. Je me souviens d’une réflexion de Didier Pasamonik qui disait que les critiques BD étaient mauvaises parce que les éditeurs ne soutenaient pas assez les supports BD. C’est ridicule. Comme si on était mauvais parce que l’on est pas payé... XAVIeR GuILBeRT : Principalement des faiblesses. La critique BD la plus visible est globalement très moyenne (pour ne pas dire médiocre), sans véritable exigeance de contenu, d’approche ou même d’écriture. Tout ce qui peut se faire d’intéressant est disséminé sur des supports divers (sites web, revues au tirage confidentiel) avec un aspect éphémère qui est assez inquiétant. La critique BD la plus visible manque souvent de culture -non seulement en dehors du domaine de la

bande dessinée, mais aussi en ce qui concerne la bande dessinée elle-même. enfin, la critique BD la plus visible ne fait pas vraiment preuve de curiosité -même quand il s’agit de la production en langue française (et je ne parle pas de regarder au-delà des frontières). FABIeN TeXIeR : Il manque un socle de culture classique que les autres arts se sont à peu près constitués, même si pour le cinéma c’est assez tardif. Les ouvrages de référence (quitte à les contester) sont à peu près inexistants: tant pour le corpus (ou est le Garnier-Flammarion de la bande dessinée ?), que dans l’histoire, la théorie ou la critique, ne parlons pas des dictionnaires truffés d’erreurs et complètement partiaux. Résultat: n’importe quel imbécile peut raconter n’importe quoi en l’absence de références sérieuses. Il y a aussi le mélange de préjugés et d’infantilisme qui la touchent: on laisse passer la concernant des énormités qu’on ne tolèrerait pas dans la musique ou la littérature (même si l’on y raconte aussi de sacrées conneries). Tout ça donne un manque d’exigence de la part des critiques et de leurs commanditaires, mais aussi du public, vis-à-vis du discours produit sur la bande dessinée, y compris dans des médias de “référence”. Le renouvellement des générations laisse cependant penser que la situation va en s’améliorant, et que nous sommes plus nombreux à essayer de travailler sérieusement. en revanche, cet essor s’accompagne d’une nouvelle “branchitude” qui peut générer autant d’inepties que le crétinisme qui l’a précédée.

Merci à tous les participants de cet entretien pour leur disponibilité. Réalisé par mail entre mai et juillet 2009. Organisation Jean-Philippe Garçon Illustrations James

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Jeune passionné de Bande Dessinée, j’ai pu, au fil des ans, m’essayer à la critique. Timidement d’abord au sein de la revue Comix Club, dont je suis devenu un collaborateur régulier, puis à travers des chroniques sur le site Du9, jusqu’à l’animation à la rentrée d’une émission radio bimensuelle consacrée à ce médium. Durant ces années j’ai eu l’occasion de fréquenter un certain nombre d’expos, galeries, conférences de presse, festivals... et de pouvoir par la même occasion en admirer la faune... Ce qui suit n’est pas un système théorique : il s’agit de simple notes et observations tirées de cette expérience modeste, mais parfois édifiante.

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C’est là que le bât blesse. On retrouve le même problème de légitimation qu’avec la diffusion des albums. Il a paru nécessaire de quitter le ghetto de la librairie spécialisée, pour que les ouvrages de bande dessinée rejoignent les autres livres. C’était d’ailleurs un combat légitime. Il n’empêche que sans certains de ces libraires militants pour la soutenir, la bande dessinée dite alternative n’aurait jamais pu avancer comme elle l’a fait, et ne pourra pas continuer à le faire. Le journaliste spécialisé connaît le même problème : il lui faudrait pouvoir intégrer des médias généralistes. en effet, bien qu’il lui soit toujours essentiel, la critique de bande dessinée aurait tout intérêt à sortir de son micromicrocosme. Il faut ces revues de fond, ces sites spécialisés avec un vrai travail et une vraie connaissance du travail des auteurs, des éditeurs, etc. Il faut avancer, et continuer de creuser le sillon ne serait-ce que pour donner une manne critique dans laquelle de “ vrais journalistes ”, un peu plus scrupuleux que d’autres, pourraient venir s’informer, apprendre, et vulgariser. C’est le lot de toute critique qui se veut pointue d’avoir un public restreint. Il n’empêche que, même en sachant cela, un sentiment de vacuité peut naître chez l’apprenti critique qui se rend compte que, quelle que soit la dose de sérieux qu’il mettra dans son travail, il ne pourra jamais concurrencer l’amateurisme de certains professionnels...

Le terme de Journaliste en Bande Dessinée porte en lui-même un paradoxe fort. en Au cours d’un micro-festival je effet, ceux qui traitent le mieux du médium sont surprends par hasard une discussion devant le rarement officiellement journalistes (ils n’ont pas stand de ma petite structure. une personne, qui se de carte de presse), alors que des journalistes révéle être malheureusement incontournable dans assermentés se transforment bien souvent en le microcosme, parle avec beaucoup de plaisir simples reproducteurs de services de d’un article qu’il vient de publier sur un presse... Le travail véritable sur ce médium site d’information. en écoutant discrèvient généralement de sites et revues “ Comme si c’était tement cette conversation, à laquelle spécialisées, dont les contributeurs je n’ai pas été convié, je reçois une nécessaire de lire sont amateurs, dans les deux sens leçon édifiante. Il évoque dans ce du terme : ils aiment ce dont ils un livre pour en parler. ” papier des planches d’Aurélia Aurita parlent -et le connaissent donc publiées dans Libération. La dessinatrice bien- et ne sont pas rétribués pour y racontait sa rencontre avec une journaliste leurs travaux. Bien souvent d’ailleurs, ce d’Elle, qui lui avouait sans honte n’avoir pas lu son bénévolat garantit une approche plus sincère. Ainsi, livre, après quoi Aurita refusait de donner l’intermême des sites de tendance mainstream, défendant view. Jusqu’ici je trouvais en effet cela instructif : quel une conception rétrograde ou purement commerculot de la part de la journaliste ! et bien non, notre ciale de la bande dessinée comptent parmi leurs homme expliqua alors qu’il était vraiment choqué de rédacteurs des gens passionnés (dont la démarche l’attitude de diva de l’auteur, que c’était vraiment se est d’une grande sincérité), qui ont le mérite de foutre du monde et que, franchement, “comme si savoir ce dont ils parlent. Ce qui parait rarement c’était nécessaire de lire un livre pour en parler”. être le cas hors de la presse spécialisée.

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être bavard, mais 500 signes représentent environ Cette phrase, caricaturale au possible, 6 lignes ! Je me suis essayé à triturer et découper est pourtant véridique. Le pire dans tout cela étant mon texte pour le réduire à cette portion congrue. qu’en plus l’idée peut réellement se défendre. Ce Qu’en restait-il ? un vague résumé et des journaliste tient le credo d’une bande dessinée compliments. Terminé les nuances, exit les petites diffusée le plus largement possible, d’où un réserves : on aime ou on n’aime pas. C’est ça la engagement vers une BD plus caricaturale et dictature du 500 signes, la revue qui me l’a appris souvent racoleuse, et d’un combat incessant contre n’est absolument pas un cas à part. C’est une marge la majeure partie des alternatifs, sa seule jauge naturelle ? Ma chronique ressemblait à un triste qualitative étant devenu les chiffres de vente. Dans service de presse, j’ai donc renoncé à la publier. Je ce schéma, il paraît simplement important que la compris mieux alors pourquoi un grand nombre de bande dessinée rentre dans un maximum de “ journalistes ” se contentent de les recopier... et la médias. Il ne s’agissait dans Elle que de faire un différence subtile que certains placent entre portrait d’Aurita et non pas un travail critique, chronique et critique. simplement faire découvrir l’auteur (et non son Quelques jours plus tard, je reçois un travail) à un public qui n’y connaît rien. courriel enthousiaste de l’éditeur de Yamaji . Il était L’incompétence de la journaliste d’Elle dans le vraiment heureux d’avoir vu sur Du9 une vraie domaine de la bande dessinée n’aurait donc pas lecture de son livre, un peu plus longue que d’importance puisqu’il ne s’agit que de vulgarid’ordinaire, même s’il me signalait n’être pas sation. Ce point de vue peut tenir, mais est-il d’accord sur tout. J’ai pu par la suite voir vraiment viable ? On ne peut certes pas d’autres réactions d’éditeurs, ou demander aux journalistes générad’auteurs, et tous étaient d’accord listes de connaître parfaitement la “ une bonne chronique pour apprécier une critique un peu chose, mais, en sacrifiant tout recul doit faire 500 signes. ” approfondie. en observant les critique au bénéfice de la médiatisalecteurs, j’ai pu constater qu’eux aussi tion, on ne fera certainement pas le préféraient plus de développement à un flot jeu de la bande dessinée : on préparera de textes courts purement informatifs, ne disant plutôt son caveau. Pourquoi paraît-il donc si rien d’original, et ne donnant envie de rien. C’est à aberrant de défendre une médiatisation populaire se demander alors pourquoi la pratique est si pointue ? développée si personne n’y trouve son compte. J’ai un jour eu envie de m’adresser une réponse se trouve peut-être du côté à un public un peu plus large et ai frappé à la porte des journalistes eux-mêmes. La plupart des d’une revue importante dans le monde de la journalistes reçoivent des services de presse, et cet japanimation. Mon idée était de traiter de mangas usage peut se défendre dans certains cas. Mais pour plus alternatifs au sein d’une revue à large conserver ce privilège, il faut en traiter un diffusion, pensant (et je le pense toujours) que les maximum (généralement un peu chez chaque deux n’ont rien d’inconciliable. Après avoir sollicité éditeur), même superficiellement. D’où une masse la rédaction, ils m’ont, fort logiquement, demandé de titres traités en une page, ce qui conduit tout un CV et un essai. J’avais justement publié un simplement à un paquet de notices illisibles, et une article sur Du9 à propos d’un livre de ebine Yamaji, saturation pour le lecteur qui ne sera pas plus une mangaka révélée par Asuka qui me semble être aiguillé qu’avant. Dès lors il lui est plus simple de se parfaitement accessible et exigeante. Je leur retourner vers des “valeurs sures” ai envoyé mon texte, il faisait environ deux pages, (toujours traitées en tant que telles dans car l’intrigue était particulièrement complexe et que les entrefilets) que d’être curieux. Traiter j’avais vraiment voulu traiter de tout le travail de plus de titres, pour gagner plus de l’auteur. On m’a répondu qu’il était trop long. services de presse ? Il serait sans doute Parfaitement prêt à faire des concesexcessif de réduire le problème à ce seul sions, je réduis l’article à une page et le renvoie. On facteur, il n’empêche que dans ce me répond qu’il est toujours trop long. “ Une bonne sacrifice de la qualité à la quantité, les chronique doit faire 500 signes ” me signale-t-on. seuls à vraiment y perdre sont une fois de 500 signes ! Je veux bien croire que j’ai tendance à plus les lecteurs...

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Texte pour les médias C’est dans un grand moment d’allègresse que toute la rédaction de Jade a décidé qu’il était grand temps de faire sa fête au festival d’Angoulême. On a paradoxalement tous quelque chose à raconter sur l'inénarrable festival d'Angoulême. Désireux d'aborder une thématique sur les festivals, nous avons trouvé judicieux de nous concentrer sur le plus emblématique d'entre eux, la gigantesque foire à la bande dessinée d'Angoulême. Anecdotes, découvertes, rencontres, plans foireux, week-end de travail ou de beuveries (voire les 2), problèmes de logement, de badges, d'accès, courbettes, empoi-gnades, amitiés et plus si affinités, rencontre avec des auteurs, des éditeurs, le public, c'était mieux avant ou pas, les présentations de projets, les soirées, les expos etc. Les souvenirs ne manquent pas pour aborder le quotidien d'un auteur en festival, en particulier celui d'Angoulême. Ce Jade spécial Angoulême qui paraîtra à l'occasion de l'édition 2010 du festival est le bon endroit pour les auteurs pour donner leurs impressions sur le plus gros festival de bande dessinée européen. Les auteurs : Olivier Besseron, Gilles Rochier, Benjamin Mialet et Loïc Dauvillier, Terreur graphique, Nicolas Moog, Matthias Lehmann, Wilizecat, Archibald, Joël Legars, Yuio, Fifi, Isaac Wens, Yannick Thomé, Bengrrr, Pascal Jousselin, James, Florence Dupré la Tour, B-Gnet, Fabrice Erre, Fabcaro, Guillaume Guerse et 6P


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ui n’a pas, dans notre riante profession un avis bien tranché sur le festival d’Angoulême ? De la sélection d’ouvrages reveillant chaque fin d’année les mêmes vieilles et stériles querelles entre classiques et modernes, aux mouvements de foules et d’humeurs qui ponctuent, quatre jours durant, une véritable messe ayant la particularité curieuse de réunir au même moment et en un même lieu fanatiques et sceptiques, professionnels et amateurs, curieux et intéressés, ouvriers et patrons, faut-il avoir le goût du sang ? Tout semblerait normal, presque cannois, si la bande dessinée brillait de l’aura d’un art reconnu, ou plutôt si toute cette foule aux couleurs complémentaires, avait le sentiment de la reconnaisance de l’objet qui l’anime, là, en plein hiver, au beau milieu de presque nulle part (oui, on n’est pas syndicat d’initiative non plus, on peut dire ça si on veut) dans une sorte de rave d’images aussi proches dans leurs conceptions que lointaines dans leurs sens. Mais voilà, malgré la foule de conquis s’y déplaçant chaque année, tous les professionnels et roadies, du plus connu au plus décalé, ne semblent toujours pas sûrs d’avoir convaincu le monde de la pertinence de leur travail (c’est agacant). On s’y rend donc animé d’un sentiment étrange, mélangeant fête et travail, retrouvailles immuables et esquives habiles dans un lieu au sol fragile. On pourra compter sur la sensibilité des auteurs participants à ce Jade spécial festival d’Angoulême pour savoir saisir des moments et des sensations que cet improbable bouillon suggère, souvenirs ou études, critiques ou énamourés, c’est toujours une photographie du milieu, vu des coulisses, qu’ils donnent à voir dans ces pages et c’est là tout leur sens... même si celà gomme, à n’en pas douter, quelques illusions aux habituels festivaliers. 6P & James


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Le gars qui adore les choux à la crème, si tu lui en fais manger 10 000, il finit par ne plus trop aimer ça. Quand j’étais un jeune homme poli, pas cette boule de haine aveugle que je suis devenu, il m’est arrivé d’aller au festival international de la bande dessinée d’Angoulême, où l’on trouve le plus de choux à la crème au mètre carré. Bien entendu, j’ai cherché sur une carte d’état major pour voir où ça se trouvait, ce festival international de la bande dessinée d’Angoulême, (à l’époque, Internet n’existait pas et de toute façon je n’avais pas encore l’électricité). Et bien, à vrai dire, c’est carrément au fond à gauche, en plein dans la France profonde ! Déjà, ça ne m’arrangeait pas, parce que c’est pas


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trop direct, et puis, fin janvier, je me suis dit qu’il n’y aurait personne. Vous m’croirez si vous voulez, mais impossible de trouver une place pour se garer ! Après avoir abandonné les clés de ma limousine, (une Renault Express achetée à Limoges), au groom de l’hôtel Formule 1, me voilà donc devant le palais du festival, un chapiteau genre foire à l’andouillette, dont les flancs secoués par les bourrasques d’un vent glacial, claquaient sinistrement comme la respiration chancelante d’un monstre à l’agonie, (c’est beau comme du Bernard-Henri Lévy, non ?). Je n’aurais pour rien au monde mis les pieds làdedans si j’avais dû attendre dans le froid pour payer le droit d’entrer au supermarché afin

d’acheter des livres directement aux producteurs, car n’étant ni fétichiste ni idôlatre, je me contrefous de savoir à quoi ressemblent ces types plus ou moins louches qui vendent des andouillettes et je n’ai pas besoin non plus qu’ils me fassent un dessin original sur le papier d’emballage. Il se trouve que par un curieux concours de circonstances, j’avais un badge et une place de parking pour moi et ma voiture. À partir de là, je n’allais pas cracher sur l’opportunité de passer devant la file des binoclards à cheveux gras et autres barbus à calvities qui se gelaient les miches une heure avant l’ouverture, alors que moi qui n’en avait rien foutre, je pouvais entrer gratos par la porte V.I.P.


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Il y en a qui, juste avant de pénétrer dans ce sanctuaire, se seraient retournés vers le peuple frigorifié pour lui faire un bras d’honneur, mais avec l’élégance d’un hobereau charentais, j’affichais seulement un sourire narquois et me contentais de quelques gestes à la Bill Clinton quand il essaie de faire croire qu’il connaît du monde dans la salle. Si encore tous ces types avec leurs sacs à roulettes étaient venus pour acheter mes livres, j’imagine que ça aurait un tant soit peu justifié à mes yeux leur présence dans mes pattes à chaque fois que j’ai essayé de me déplacer pour aller pisser.Bien évidemment, la plupart des lecteurs de BD ayant des goûts affligeants en matière artistique, ( sans parler de la façon dont

ils s’habillent ), ils étaient là pour prendre leurs doses de gnomes, de grands guerriers musclés et d’héroïnes à gros nichons, (toutes choses très en vogue à l’époque et disparues aujourd’hui au profit de la clique de dessinateurs clones de Joann Sfar, ce qui, il faut bien l’admettre, est un moindre mal). J’étais à Angoulême avec mon bel album broché noir et blanc, petit format, qui raconte l’histoire d’un zouave et d’une tortue, avec aussi, des Zorro sur des chevaux à bascule et un teckel qui est le fils de Dieu. Cette œuvre novatrice, un des phares de la contre-culture souterraine, boudée à l’époque par la critique, est depuis devenue un album culte que les collectionneurs s’arrachent à prix d’or.


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Ma carrière était donc lancée par cette consécration, (je veux parler du badge et de la place de parking), quand tout à coup, en sortant dans la rue, j’ai attrappé un rhume et c’est à ce moment là que j’ai décidé de mettre un terme à mon activité d’auteur de bandes dessinées à succès, pour me consacrer à ma vraie passion : le football. Ce qui nous amène tout naturellement à parler de Raymond Domenech, parce qu’un “spécial Angoulême” à la noix, ne doit pas nous faire oublier l’essentiel et l’essentiel, c’est qu’on est à la coupe du monde en Afrique du Sud, au mois de juin, nom d’une pipe ! Là, on voit clairement la supériorité du football sur la bande dessinée. C’est pas la FIFA qui organiserait une compétition internationale en

janvier dans un bled perdu des Charentes. Si Raymond Domenech faisait aussi la sélection des albums à récompenser pour leurs performances sur le terrain des ventes, croyez moi, on parlerait un peu plus de bande dessinée dans l’Équipe ! Depuis plusieurs années, je milite pour que les cendres de Raymond Barre, Raymond Kopa et Raymond Domenech soient transférées au Panthéon. Le fait que les deux derniers soient toujours vivants ne doit en aucun cas les priver des honneurs de la République et pour Raymond Domenech, le plus tôt sera le mieux. Je vois bien Frédéric Mitterrand lire le discours, des trémollos dans la voix, sous un grand parapluie à fleurs : “Comme Leclerc entra aux


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Invalides, avec son cortège d’exaltation dans le soleil d’Afrique et les combats d’Alsace, entre ici, Raymond Domenech, avec ton terrible cortège de matchs nuls...”. La bande dessinée, c’est un peu comme le foot, il y a des gens qui adorent ça et d’autres qui détestent. C’est la raison pour laquelle les membres de ces sectes se réunissent dans des endroits discrets pour communier et organiser des concours pour savoir qui sera champion du monde ou grand schtroumpf d’Angoulême. Tant que l’être humain sera obsédé par le culte de la performance, on fera des foires à l’andouillette un peu partout et il y aura toujours une foire à l’andouillette qui sera la plus grande foire internationale de l’andouillette de toutes les

foires à l’andouillette, avec son président, son jury, ses récompenses et son grand prix. Personnellement, je mets un point d’honneur à concevoir mes albums de telle sorte qu’ils ne puissent en aucun cas être susceptibles de recevoir une récompense. C’est plus prudent, je ne suis pas certain d’être assez fort moralement pour refuser qu’on tranfère un jour mes cendres au CNBDI. “On dira ce qu’on voudra, mais s’il y a quelque chose de vraiment chouette dans l’organisation de la coupe du monde de la bande dessinée à Angoulême, c’est que jamais personne n’y a encore sifflé Raymond Domenech.” Vikash Dhorasoo


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i la figure de l’artiste conserve dans nos sociétés une aura que l’admiration dispute à l’envie, l’auteur de bande dessinée – mais il n’est sûrement pas le seul – fait office de l’un des parents pauvres de ces regards plein d’émotion. Au delà des inconditionnels de la bande dessinée ou du phénomène fanisme fleurant bon l’enfance et savamment entretenu par toutes les world companies de la distraction, c’est plutôt l’incompréhension, bienveillante ou pas, souvent maladroite, qui préside aux relations entre l’auteur de bande dessinée et son entourage, qu’il soit familial, amical, périphérique ou même administratif. Ce regard particulier reflète bien aussi la particularité d’une pratique qu’on ne sait pas nécessairement caser dans la grille des professions. Elle évoque le propre malaise de ses pratiquants, leur statut social boiteux tant que la célébrité n’y a pas apposé son verni fixant. Ils travaillent mais restent souvent chez eux (Chômeurs ? Délinquants ? Feignasses ? Assistés ? Parasites ?), ils n’y gagnent pas forcément leur vie (ou cumulent avec une autre activité) ce qui les rend forcément suspects parfois même au fond des yeux de leurs plus proches. Ainsi, est-ce un vrai métier ? Une simple passion d’adolescent mal grandi ? Est-ce finalement bien sérieux ? Moins sexy que chanteur de rock, plus flou que cinéaste, moins sérieux qu’écrivain, c’est le cul entre d’innombrables chaises qu’ils dressent dans ce nouvel opus de Jade le portrait du quotidien qui les perçoit, qui participe à leur façonnement psychologique et les emprisonne dans des stéréotypes bien malgré eux. 6P & James


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L’auteur de Temps mort nous dépeint l’incertitude ordinaire d’un récent initié au temps complet de la bande dessinée. Au gré des mémoires de rencontres, des histoires de familles et de son amour du fanzine, Gilles Rochier exprime le trajet d'une composition intime entre le prosaïque d'une existence en société et la nécessité impérieuse de transiter par le trait. Comment as-tu commencé à faire de la bande dessinée ? J’ai fait plein de choses qui se rapprochaient du dessin : de la peinture, du graff - assez mal - mais je ne savais pas aller au bout. Je voulais faire des histoires mais je ne savais pas comment. À 15 piges, j’étais persuadé qu’il fallait forcément que ce soit publié chez des professionnels. Puis j’ai bossé dans une boite de reprographie. Un jour, un type vient faire des photocopies entre midi et deux. Il vient tirer son fanzine, il le finissait sur la vitre de la photocopieuse. Le type est pas très communicatif. Il donne l’impression de le faire un peu en douce. Je le vois faire les montages, plier, agrafer, je finis par comprendre où il veut en venir, j’en ai pas dormi la nuit qui a suivi ! Je le vois revenir presque toutes les semaines. À force je lui ai parlé et fait des prix sur les photocopies... C’était Paul Pomiès. Il avait été à l’école avec Laurent Lolmède. C’est comme ça que j’ai découvert son travail. C’est-à-dire qu’il dessine, fait sa maquette, agrafe, après il le donne à ses copains ou il le vend. Je me dis que c’est super ! Moi j’avais tous les outils à disposition. Mon tout premier fanzine, c’était Réveil 90. J’en ai fait un numéro. J’avais fait un truc super chiadé, avec un dos collé et tout, format carré. Je l’ai filé à mes cousins, aux copains, à la famille. La sauce a pris toute de suite. Après je me suis rendu compte que ça devait être beaucoup plus instinctif, rapide : photocopies, deux agrafes, tac tac, tu vois ? Pendant trois mois mon projet a germé : un fanzine en petit format et régulier. C’est comme ça que j’ai mis le nez dans Envrac, c’est devenu un truc super important pour moi. J’en faisais un par mois. À la même époque, je découvre le magazine Jade en kiosque, où il y avait

une rubrique, le Top Vain, qui parle de l’indépendant et de plein d’autres gens qui font aussi du fanzine. Le fanzine pour moi, c’est comme un môme qui découvre une passion, c’est se dire : “Oh putain, c’est ça qu’il faut !”. Avant les fanzines, je ne dessinais pas, je gribouillais, je ne savais plus quoi faire de mon dessin ou de ma peinture. N’étant pas sûr de moi, je ne voulais pas les montrer. J’étais avec ça, comme l’artiste de la famille, je faisais des petites têtes de Mickey à la fin des repas, tout ça. Mais ça n’allait nulle part. Là, je découvrais que je pouvais faire des trucs moi-même. J’avais fait une formule d’abonnement et les gens me filaient de l’argent pour que je leur envoie. Au dernier numéro, le 23, j’envoyais le truc à 160 abonnés. Pas que des proches, et autant à des gens que je croisais ou en dépôt chez des libraires. Tu disais être “l’artiste de la famille”. D’où ça vient ? Je ne sais pas. J’ai dessiné très tôt. À l’école je dessinais beaucoup et un jour, on passe devant une sorte de psy de l’école pour savoir où on en est. J’avais fait un personnage, avec les coutures sur ses vêtements, les boutons avec les trous etc. C’était ma came. Alors la psy a convoqué ma mère pour lui dire que je n’étais pas normal parce que “j’étais trop dans la précision”. Ma mère est partie en lui disant d’aller se faire voir et elle est allée m’acheter des crayons de couleurs. J’ai toujours dessiné mais j’étais fainéant et dispersé. Mes parents ne croyaient pas forcément en moi et le dessin - ou en le dessin et moi - et puis pour eux et la famille le truc se limitait à dire que je dessinais bien comme mon arrière grand-père, qui peignait des iris si bien que l’on pouvait les toucher. Voilà à partir de là le truc est fermé. Je n’ai pas été plus loin du côté académique. J’aurais peut-être voulu qu’ils me mettent de force dans un cours, quitte à ce que ce soit difficile au début, avec ma timidité, mais

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Donc tu travailles des choses techniques pour t’améliorer ? Il y a deux ans, des auteurs belges ont crée un site qui s’appelle Grand Papier où tu peux y poser les dessins que tu veux. C’est vraiment super beau, il y a plein de gens qui dessinent et c’est super facile pour poser un dessin. Tu peux faire 50 dessins et faire en sorte qu’ils

soient bien en vue sur internet, jour après jour. Je ne savais pas quoi faire et je me suis dit : “Tiens, je vais faire une galerie de portraits”. Pour commencer je voulais en faire 10. Là, j’en suis à 258. Je prends un bloc et je dessine des copains ou des cousins, des frangines ou des tontons dans les baptêmes, les mariages ou les kermesses et je les pose sur Grand papier. Je l’ai appelé “Get Fresh”. Quand j’aurais fait 500 portraits, je les exposerai. C’est une gymnastique. Le site te demande d’expliquer ton travail. Moi j’explique que c’est ma salle de sport, mon tatami ; ça me permet de dessiner, de tenir la forme, le trait, m’exercer. Avant quand je ne dessinais pas du tout pendant une semaine et quand je m’y remettais, j’étais en convalescence pendant deux jours pour retrouver mon dessin. C’était vraiment compliqué, il fallait attendre que mon dessin revienne. Je me suis dit que je ne pouvais pas avoir tous les handicaps de mon côté. Get Fresh m’a ouvert les bras, m’a mis de l’oxygène dans la tête, m’a permis d’ouvrir mon dessin... Comment travailles-tu au quotidien ? Pour moi c’est un gros problème. J’ai l’éducation du travail salarié. Je connais l’ambiance ‘arriver au travail, travailler jusqu’au temps de partir’. Je commence à 9h du matin et je termine de bosser à 18h. Sauf que là, en tant qu’auteur, c’est une catastrophe. Je suis en panne, je n’ai pas de trajet, je ne sais pas par où commencer. Le matin j’arrive pas à dessiner, le début d’après-midi c’est compliqué, je n’y arrive pas non plus. J’y arrive à 17h. Juste quand ma vie de famille commence à se mettre en place. C’est compliqué, c’est une éducation. Une fois que j’ai commencé à travailler à 17h, vu que le lendemain, je

Extrait de Ta mère la pute, à paraître en janvier 2011 (Gilles Rochier, 6 Pieds sous terre éditions)

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qu’après, j’acquière une culture du dessin que je n’ai pas et qui me manque encore. Aujourd’hui, j’ai trois filles, la cadette dessine super bien, elle tombe une demi ramette par jour, elle a une sensibilité. Je sais que je ne passerai pas à travers sauf si c’est douloureux pour elle mais je ferai peut-être l’effort d’être le père un peu relou, de l’emmener au dessin ou à la peinture dans des cours, des écoles. Moi je n’ai pas fait d’école mais après j’ai dessiné tout le temps. Je me rappelle avoir dessiné pendant tout mon service militaire. En ce moment, je fais un livre sur ma jeunesse donc je vais revoir des copains. La première question que je leur pose : “Est-ce que tu te rappelles si je dessinais quand j’étais avec toi ?”. Tous me disent que oui, que je dessinais, que j’ai toujours dessiné. Moi, j’avais oublié si je dessinais ou pas. Ils ne savent plus préciser ce que je faisais mais j’étais le mec qui dessine en classe. C’est tout. Pas plus. Je n’ai pas de souvenir. Je regarde les dessins que je faisais quand j’étais môme, ben c’est pas à se taper le cul par terre mais je dessinais quoi. En fait je dessine parce que j’aimerais savoir bien dessiner, je crois. Avoir des belles courbes, faire des hanches honnêtes à une femme... Pas aller dans la caricature pour cacher mon manque de technique dans le dessin.


Comment ça se passait quand tu travaillais ? n’ai pas un boulot éreintant, ni 40 mecs qui me Je dessinais à partir de 21h, je mangeais, je me braillent dans les oreilles derrière, il faudrait que je douchais, je commençais à bosser à 22h30, 23 h et dessine toute la nuit. Mais j’ai peur de vivre en jusqu’à 2h du matin. La première soirée du lundi, de décalage, de me lever à 11h, crevé et dans ce cas là, je 2h du matin à 4h du matin. Plus j’allais vers la fin de ne serais pas dans la dynamique d’aider ma femme semaine, plus j’étais crevé et tout se ralentissait. avec les enfants. Ce n’est pas parce que je me sens Quand je rentrais le soir, j’allais directement dessiner. artiste que j’ai envie de prendre ma famille en otage. C’était le truc, ça me purgeait, je ne pensais plus au Donc je ne dessine pas. Quand tu as trois enfants, boulot, je ne pensais plus à rien, j’enchaînais. Tandis entre 18h et 21h, c’est l’heure maudite, “le tunnel” que maintenant j’ai les pieds dedans. Il n’y a pas de comme je l’appelle, tu ne peux rien faire d’autre. Je recul. J’essaye de m’adapter, d’installer un truc. Je n’entame jamais un dessin dans ces moments-là. Je pense que le fait d’avoir parlé avec pleins d’auteurs travaille de 17h à 18h. Après, je vais rebosser une m’a permis de comprendre des trucs, qu’il fallait aussi heure, deux heures. C’est quand même pas terrible que je sois patient. Que je n’y arriverais pas mieux en surtout que ce n’est pas l’envie qui me manque. Je suis me flagellant. Je ne suis pas seul dans ce cas. Je crois plutôt un hyperactif. Alors je range 200 fois mon que c’est Crumb qui parlait bien de sa famille, il disait bureau, j’envoie des mails pour régler des problèmes que c’était dur d’être auteur et d’avoir une famille, qui n’existent pas... Et puis le problème c’est que si je qu’il fallait faire des sacrifices et que bien souvent me mets à bosser et que tu viens sonner à l’interphone c’était le dessin qui en pâtissait. Je n’ai pas envie de pour me proposer un match de foot, bah moi j’arrête dire : “Moi je suis un artiste, cassez-vous, vous ne me et je vais jouer au ballon, tu vois. Je me retrouve comprenez pas”. Des trucs comme ça “auteur à temps complet” depuis pas question ! Je me plains seulement moins d’un an, avant j’avais un emploi salarié. Je suis “Je me plains mais je sais que mais je sais que je suis un grand privilégié. Je m’occupe en gestation, je ne trouve pas je suis un grand privilégié. Je de mes enfants et je dessine ! mon rythme. Pendant 3 mois, ça m’occupe de mes enfants et je Je ne vais pas à l’usine et je a été n’importe quoi. J’ai fait tomber une page par jour dessine ! Je ne vais pas à l’usine vois mes enfants grandir. Je pendant 20 jours et après, une et je vois mes enfants grandir. suis un privilégié. catastrophe. Plus rien. Pas trouvé Je suis un privilégié..” Comment te situes-tu en tant l’intérêt. Alors je viens dans les qu’auteur, dans le milieu de festivals pour parler avec les autres la bande dessinée ? auteurs, pour savoir comment ils font. Tu découvres Mon statut a changé à partir du moment où j’ai décidé qu’on est une tribu... dispersée un peu, mais de faire auteur à temps complet. Tout le monde se globalement on est une tribu. Dans un festival, c’est pose la question : “Comment tu fais pour en vivre ?” super bien, on est en famille, on est cousins. J’en Mon entourage en premier, mes parents, mes beauxprofite pour montrer mon travail, parce que j’ai parents. Les gens sont persuadés qu’on gagne beaubesoin d’être rassuré sur tel ou tel projet. Ça fait 20 coup d’argent et qu’on s’éclate. Je n’ai pas trop envie jours que je mûris ça dans mon coin en attendant de de leur dire que c’est faux, de faire l’artiste maudit. En le montrer. Si tu le montres à ta compagne, elle te dit revanche, je dis bien que c’est le métier sans doute le “C’est super bien, tiens tu m’aides à plier le linge”. plus difficile que j’ai jamais fait de ma vie. Ceux à qui je le montre en festival ne sont pas obligés Je viens d’un milieu populaire où lire est ce que tu fais de me dire que c’est bien. en dernier. On n’a pas de bibliothèque. C’est déjà une incompréhension que je fasse des livres. J’ai fait une Avec tes proches c’est difficile dédicace près de chez moi, ma famille est venue, ils de parler de ton travail ? m’ont regardé comme au zoo. C’était mignon, tout le Ma femme est très inquiète de voir que je n’avance monde est venu, personne n’a loupé mais ils ont pas, que je me flagelle. Elle me demande souvent si j’ai l’impression que quand ils parlent avec moi, ils disent pu réussir à bosser, elle me protège, elle fait tout pour des conneries. Alors que je suis là pour les écouter que je travaille correctement. Moi, je suis obligé de lui parce que c’est ma famille. Parce que mon quotidien, mentir parce qu’elle met tout en œuvre pour que je c’est la working-class. Des fois ils me mettent en travaille et elle me demande si j’arrive à avancer et je colère parce qu’ils sont médiocres, parce qu’ils ne sont mens. Je dis “oui un petit peu” et ce n’est pas vrai.

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sur un autre planète mais ils m’encouragent. Ma femme aussi. La bande dessinée ce n’est pas son truc, elle a d’autres choses à faire. Ce n’est pas dans sa culture, c’est mystérieux. Là j’ai des nouveaux voisins en bas de chez moi depuis un an, on a sympathisé parce qu’on a des enfants du même âge. La voisine a demandé à ma femme : “Qu’est-ce qu’il fait ton mari parce que il est souvent là quand même ?” Elle lui a dit que je suis auteur. “Comment ça auteur ?” “Auteur de bande dessinée.” Parce que pour eux la bande dessinée, c’est des livres grands comme Tintin en Amérique et qu’on achète à Leclerc, alors déjà, leur expliquer que je fais de la bd, ça va, mais ensuite leur Rock’n roll et intellectuel, ça va ensemble ? dire que je fais dans l’indépendant ; l’autoproduction, Non, je ne les associe pas. Quand je dis intellectuel, le fanzine et que je préfère ça, wow !!! Il faut que je c’est un petit peu un gros mot. Pas intellectuel, mais trouve les images, les parallèles pour ils ne savent pas par où m’attraper. qu’ils captent et là, il peut encore C’est moi qui doit aller vers eux, “La voisine a demandé à ma se creuser un fossé. Et voilà, tu balancer la plus grosse connerie les sens super contents de te voir graveleuse pour leur dire : “Héfemme : “Qu’est-ce qu’il fait ainsi mais aussi super fébriles. oh... Calmez-vous là, j’habite ici ton mari parce que il est La dernière fois, ils sont venus quoi !” souvent là quand même ?” manger à la maison et la voisine me Mais pour eux la création, c’est dit : “Tu sais, on aimerait vraiment très mystérieux. Il y a plein de gens qui bien voir ce que tu fais.” Je lui explique ce sont animés par la peinture, les maquettes, que je fais, le côté alternatif etc. Et ben je ne sais pas la poterie mais qui se frustrent et qui se disent que s’ils dessinent de leur côté mais ils étaient super c’est pas beau ce qu’ils font. Ils préfèrent laisser ça contents. Mais même moi, montrer mon dessin c’est... dans le placard et regarder TF1. J’ai une voisine, par Leur montrer mes travaux comme ça, pour moi c’est exemple, elle est toujours en train de bricoler, de faire pas une évidence enfin tu vois c’est... Maintenant, des peintures, des trucs à la craie, au pastel etc. Elle le c’est un peu plus détendu. Ça se relâche au fur et à fait à son niveau mais elle fait des trucs. C’est pas mesure. J’y vais direct. Quand ma cousine m’invite à super beau mais il y a de l’action. Je les encourage. Je bouffer, je tape fort à table, je fais le con. Je rentre leur donne du papier ou des crayons. Ils me posent dans le lard. J’ai l’impression d’être tout sauf auteur. des questions sur quel matériel il faut prendre. Alors j’ai envie de leur dire que le matériel n’a rien à voir Les dédicaces, tu vis ça comment ? avec ce que tu fais mais c’est comme les enfants, si tu Les dédicaces, ça va beaucoup mieux, je commence à ne leur donnes pas des beaux crayons, des beaux prendre un plaisir fou sur les dédicaces. Alors qu’avant papiers, ils ne vont pas trouver le travail intéressant. j’avais vraiment des crampes, des suées. Dessiner Donc je leur donne toujours des noms de matériaux devant les gens, c’était une horreur. Encore il y a 2 ou qui les font kiffer, parce qu’il y a aussi le costard, le 3 ans, hein ! Tu sais les gens sont devant toi, ils matériel comme du papier épais, une marque de n’attendent qu’une chose, c’est que tu leur parles, tu crayon. Des fois ils sont plus intéressés par le matériel n’as pas forcément envie de leur parler... Ils autour. Les signes extérieurs de l’artiste plutôt que ce cherchent ton regard, t’as envie qu’ils te parlent... T’as qu’ils font. Un carnet de croquis et des crayons et tu pas envie... On est encore plus timide qu’eux. fais artiste auprès des autres, même si tu n’en fais rien. J’étais comme ça au début. J’achetais le meilleur carnet de croquis, les crayons les plus chers, et c’est Entretien réalisé en juin 2009 pas pour ça que je dessinais mieux. Mais je les par Tobhias Wills encourage parce que c’est mieux que rien, c’est mieux Poursuivre avec Gilles rochier : que de regarder la télévision. Moi je sais qu’il y a des www.envrac.info gens qui ne comprennent pas ce que je fais mais ils me grandpapier.org/GET-FRESH trouvent sympathique, alors ils m’encouragent. Par exemple mes parents. Mon dessin, mon travail, on est

pas bons et moi je me bats contre eux mais en même temps c’est eux qui m’animent. C’est ce talent de modestie qu’ils ont parfois, d’être rase-bitume mais d’être là. Et forcément, dès que tu fais un livre, pour eux, tu es un intellectuel. Alors j’ai beau leur expliquer qu’ils me connaissent depuis des années et que je ne suis pas un intellectuel, reste ce décalage. Mais j’ai découvert aussi que des fois ça les déçoit de découvrir que tu es normal, comme eux. Ça les fait chier. C’est hyper important pour eux que tu gardes ce côté un peu rock’n roll, artiste, autiste, perché, pas comme eux quoi.

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Appel à projet


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a bande dessinée sur ordinateur est née bien avant le web, par des expériences de dessin sur Macintosh (Et dieu naquit la femme dans Zoulou par Gerbaud & Toffe en 1984 ; Shatter, par Mike Saenz en 1985), par diverses tentatives d’égayer les services Minitel, par des échanges de fichiers sur serveurs BBS ou sur le réseau Compuserve, par des strips enregistrés dans des formats d’images à présent disparus et transmis sur disquettes (les lecteurs de ST Mag se rappelleront des chastes pin-ups de Bruno Bellamy), et enfin par des cdroms ludiques qui se prétendaient des bandes dessinées numériques, comme Opération Teddy Bear (1996), ou avaient l’ambition de compléter des bandes dessinées existantes, comme le classique The Complete Maus (1994) de l’éditeur Voyager. Il est difficile de relier tous ces objets épars, les choses sérieuses ne démarrent véritablement qu’avec Internet. Au milieu des années 1990, on pouvait entendre le prof de bande dessinée de l’université Paris 8, JeanLouis Chazelas, dire que l’informatique était une sorte de maladie : ceux qui s’y mettaient finissaient par se passionner tellement qu’ils abandonnaient totalement la bande dessinée. Il faut dire qu’il avait de quoi se sentir cerné : à quelques mètres de son atelier se trouvaient les départements Hypermédia (où l’on imaginait des outils de génération automatique de textes), Arts et technologies de l’image (où l’on travaillait à l’avenir du cinéma d’animation), le

laboratoire Esthétique de l’interactivité qui s’occupait de narration interactive visuelle et textuelle, et enfin, le laboratoire d’intelligence artificielle, où Daniel Goossens, notamment, se passionnait lui aussi pour le récit génératif, peut-être au détriment de sa production d’auteur de bande dessinée. C’est justement dans une petite salle du laboratoire d’Intelligence artificielle, juste un étage au dessus, que se préparait ce qui allait réellement révolutionner l’histoire de la diffusion des bandes dessinées sur le web. Un jeune étudiant, Frédéric Cirera, mettait au point le service Mygale.org, premier hébergeur gratuit français. Créé de bric et de broc pour tester la solidité d’un service web face à des milliers d’utilisateurs, Mygale offrait à qui le souhaitait, sans la moindre condition, deux méga-octets d’espacedisque. Deux mégas, aujourd’hui, ce n’est pas assez pour stocker


un fichier mp3 quelconque ou une photographie numérique standard, mais à l’époque, c’était l’espace suffisant pour héberger un site web complet. C’est la naissance de Mygale.org qui a servi de déclic, par exemple, à la transposition du fanzine Du9 vers Internet. En 1995, le réseau Internet était peuplé de quelques millions d’usagers dans le monde, quelques dizaines de milliers en France, dont la majorité était composée de chercheurs qui se connectaient depuis leurs universités. Les premiers fournisseurs d’accès commerciaux faisaient leur apparition : America On-Line, Club-Internet, Havas Online, Infonie... Le web n’existait que depuis quatre ans et il commençait tout juste à s’égayer. L’époque était celle du multimédia “off-line”, la grande époque du cdrom culturel, qui installait dans les esprits l’idée que l’ordinateur n’était pas qu’un outil mais pouvait devenir un média à part entière. Créé au départ pour diffuser des documents scientifiques hypertextuels rédigés en noir sur gris avec des liens bleu électrique, les options de mise en page du web se limitaient aux listes à puces, à l’enrichissement typographique de base (gras, italique, souligné), à l’emploi de quelques corps de typo plus ou moins grands et au choix entre les fontes Times et Courrier. Et puis sont arrivés les navigateurs Mosaic et surtout Netscape (1994), qui savaient afficher des images et offraient des options toujours plus évoluées : changer la couleur du fond de la page, y placer un motif, ou encore bâtir des designs complexes à base de tableaux invisibles. Tout ça était laborieux, réclamait parfois de l’astuce, les webmestres s’échangeaient des recettes et il fallait faire attention au poids de la moindre image : la connexion modem standard était de 14 ou 28 ko par seconde, on avait le temps de voir les images s’afficher, ligne par ligne, sur l’écran. Chaque petite conquête (le gif animé, la possibilité d’ouvrir une nouvelle fenêtre après un clic...) semblait comme un monde nouveau, on repoussait les frontières étriquées de ce pourquoi le web avait été créé au départ, à savoir l’échange de documents ennuyeux. Mais ça ne semblait pas assez. Dans le best-seller Et Dieu créa Internet (1995), Christian Huitema rêvait tout haut d’un web où la navigation se ferait en trois dimensions, qui véhiculerait du son et même, des

3 Extrait de Et Dieu naquit la femme, par Gerbaud & Toffe, 1984, dans le magazine Zoulou

odeurs, d’un Internet où chaque objet de la maison serait connecté. Pourtant, à cette époque, et ce n’est pas exagéré de le dire, il suffisait d’avoir réussi à monter une page web personnelle pour pouvoir espérer être embauché par le département web d’une grosse société. Il n’existait pas d’études pour devenir webdesigner, chacun inventait son métier sur le tas. On dit souvent que le premier webcomic est Doctor Fun, par David Farley (1993), qui relève plutôt du dessin d’humour, suivi de NetBoy (1994) par Stafford Huyler, une série de strips destinés à un public de geeks (de l’époque où “geek” était un titre aristocratique pour ceux qu’il désignait et un gros mot pour les autres). Un cas emblématique de bande dessinée en ligne à l’époque est celui d’un chercheur en géophysique finlandais, Teemu Mäkinen. Son travail le plus ambitieux était un récit de science fiction, nommé The Sixth Seal. Mäkinen était et est resté un amateur et il n’a, semble-t-il, jamais terminé son grand ouvrage qui


Du9, l’un des sites pionners sur la bande dessinée en 1999

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ne se trouve d’ailleurs plus en ligne. Sa “homepage”, où se mélangeaient des récits dessinés et de très sérieux articles scientifiques était accessible dans un recoin de serveur universitaire. Il est le premier surpris que la “comiclopedia” de Lambiek.net lui ait consacré une page. Les choses sont allées bien lentement ensuite, car le web avait deux handicaps : aucun modèle économique sérieux pour les créateurs, hors de l’autopromotion, et un public encore terriblement restreint. Il est normal, en 2010, de dire à quelqu’un “vas voir tel site...”, mais en 1995, on n’aurait pas eu l’idée de le faire, car la plus grande partie des gens avait seulement entendu parler du réseau, et s’en faisait une idée assez obscure. Plus que des bandes dessinées en ligne, les premiers sites d’auteurs ont été des “sites officiels”, des vitrines, souvent réalisées par un admirateur ou un ami de l’auteur : Omer Pesquer pour Stéphane Blanquet, Fabien Delpiano pour Joann Sfar, et David Rault pour Lewis Trondheim (puis Dupuy & Berberian, Jochen Gerner et David B). On peut citer aussi le site de Philippe Caza ou

Urbicande.be, par Schuitten et Peeters. Typique de l’époque, on remarquera que les “pionniers” du web d’auteur étaient loin d’être un groupe cohérent, l’auteur le plus grand public pouvait côtoyer l’amateur dans les listes de liens que l’on se transmettait. Il reste un peu de cela dans le web actuel, un amateur peut avoir un site professionnel et un professionnel peut disposer d’un site très amateur. C’est autour de l’an 2000 que les choses ont commencé à devenir sérieuses, les gros éditeurs de bande dessinée avaient tous mis des moyens dans leurs sites Internet, et les premières expériences de bandes dessinées spécifiquement adaptées au médium ont fait leur apparition (citons l’extraordinaire Demian5) et même, ont été théorisées, par exemple par Scott McCloud. On s’étonnera de voir que les possibilités multimédia du web, qui n’ont cessé de progresser, ont assez peu touché la bande dessinée et n’ont produit que peu de travaux formellement novateurs. Au contraire, le système qui remporte le plus grand succès est le blog, forme figée, standardisée, artistiquement contraignante, mais en même temps facile à maîtriser pour le créateur et familière pour le lecteur. Est-il envisageable, à présent, de démarcher un éditeur sans s’être déjà fait la main, voire même sans s’être constitué un public nombreux sur son blog ? Internet, ce n’était pas que le web, c’était aussi les forums Usenet, auxquels on souscrivait à l’aide de lecteurs dédiés – qui étaient souvent nos logiciels d’email. Ces forums sont à présent complètement La page d’accueil du site Urbicande.be, sur la série éponyme de Schuitten et Peeters


abandonnés par les fournisseurs d’accès. Il était un peu laborieux de s’y inscrire, mais ils devenaient souvent le lieu principal de débat pour le domaine auquel ils étaient consacrés. Si l’on excepte fr.rec.anime qui concernait l’animation japonaise et, par extension, les mangas, l’unique forum consacré à la bande dessinée sur Usenet a été fr.rec.arts.bd. Créé au tout début de l’année 1996, fr.rec.arts.bd (rapidement connu sous le nom “frab”) a connu quelques années assez intenses, notamment entre 1998 et 2003, époque qui a par ailleurs vu la bande dessinée dite “indépendante” gagner en visibilité et en prestige. Sur ce forum, se sont liés ou disputés des gens venus d’horizons apparemment différents : des auteurs de bandes dessinées plutôt mainstream tels que Thierry Cailleteau, Fred Duval ou Claire Wendling, des mini ou micro-éditeurs (6 Pieds sous terre, Cornélius, Pressibus, Centre du monde) et certains de leurs auteurs (Colonel Moutarde/Philippe Dumez, Kaze Dolemite, Joann Sfar, Ibn Al Rabbin, Stéphane Oiry, Olivier Appolodorus, Tanxxx), des critiques ou des théoriciens (Thierry Smolderen, Jessi Bi, Laurent Gerbier, Xavier Guilbert, Patrick Albray, Christian Marmonnier, Ronan Lancelot, François Boyer). De nombreux acteurs du monde de la bande dessinée ne participaient pas à frab mais en suivaient les échanges. Et puis bien sûr, on y trouvait de simples lecteurs. Cette population virtuelle était plutôt restreinte en nombre, ce qui donnait à frab un petit côté “select” que n’avait pas bdparadisio, forum “web” orienté très grand public mais qui, contrairement à Frab, est parvenu à survivre jusqu’à présent. Aujourd’hui c’est le principe même des forums qui a radicalement changé, il n’y a plus de lieu où le débat se centralise naturellement, mais un éclatement entre les pages facebook d’auteurs et d’éditeurs et les sections de commentaires des blogs. L’amateur de l’héroic-Fantasy à gros seins n’est plus forcé de confronter ses certitudes à celles de l’amateur de bande dessinée d’art et d’essai. C’est peut-être dommage pour tout le monde. De nombreuses rencontres et donc, de nombreux projets éditoriaux, n’auraient pas eu lieu sans frab. Citons par exemple ce qu’en dit le scénariste et critique Appollo : “frab m’a permis de rencontrer Stéphane Oiry : nous avons beaucoup échangé de mails en plus des conversations sur le groupe, et lorsqu’il a monté Capsule Cosmique, il m’a contacté pour me proposer

d’y participer. Je l’ai rencontré “pour de vrai” à cette occasion, lors d’un Angoulême. Ça s’est passé très simplement comme si nous étions amis depuis longtemps (ce qui était le cas, en fait, mais virtuellement). [...] La haute tenue des conversations de frab m’a permis très clairement d’affiner mon activité de critique : j’ai fait des articles plus longs, et avec une toute autre ambition que ce que nous avions auparavant dans le journal. Frab a été de ce côté là un vrai stimulateur intellectuel [...] Lewis Trondheim (que je n’avais jamais rencontré de ma vie) m’a un jour contacté par mail parce qu’il avait lu mes articles du Margouillat, et il m’encourageait vivement à continuer dans cette voie. A la suite de cette rencontre via internet, nous avons fait Île Bourbon 1730 ensemble [...] C’est lors de conversations sur frab que j’ai pu formaliser pas mal de choses qui me trottaient dans la tête à propos de la bd, par exemple, et c’est aussi sur frab que j’ai découvert qu’on pouvait construire une pensée sur la bd (la plupart des intervenants historiques avaient une réflexion passionnante sur la bd). Ca m’a directement aidé dans mon acitvité de critique, mais aussi dans mon boulot de scénariste.” Mais le même n’est pas totalement convaincu par le potentiel de la critique de bande dessinée en ligne : “Après, je suis plus méfiant sur d’autres aspects : si j’excepte le cas de frab (qui a été un moment singulier, qui ne s’est jamais reproduit), je trouve que le net a permis à tout un tas de gens de dire tout et n’importe quoi sur la bd dans le cadre des sites et des forums dédiés. La parole s’est libérée de manière assez médiocre finalement, et on n’a plus fait de différence entre l’avis d’un internaute quelconque et celle d’un critique / journaliste / amateur éclairé.” Jean-Noël Lafargue Enseignant à l’école d’art du Havre et à l’université Paris 8 (notamment) www.hyperbate.com/dernier

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“Le numérique, on sait pas faire, c’est compliqué ! Le numérique, c’est pas notre métier !” déclarent beaucoup d’auteurs et autres acteurs de la bande dessinée. Pourtant aujourd’hui, si on peut feindre d’ignorer le numérique, on ne peut l’ignorer réellement. Faire l’impasse dessus, c’est déjà prendre position. Cela peut déstabiliser de prime abord mais il faut démystifier : les technologies numériques n’ont rien d’ésotérique. Ces quelques lignes devraient vous en convaincre. Dressons un rapide état des lieux. La question du numérique interpelle les auteurs de bande dessinée : ils s’inquiètent pour leurs droits d’auteur. Cette problématique devient la principale préoccupation, et on oublie de s’attaquer au numérique d’un point de vue artistique. Les éditeurs et leurs prestataires techniques s’improvisent donc auteurs à la place des auteurs. Mettant en œuvre tout leur savoir-faire et leur grande finesse, ils sont capables de fondre l’intégralité de leurs catalogues papier dans un même et unique système de lecture numérique (player). Passent ainsi à la moulinette numérique des œuvres de tous genres, styles et qualité. Résultat : le plus insipide comme le plus génial des albums deviennent de vulgaires diaporamas, parfois vaguement agrémentés de sons et autres animations. Appelons cela le “48CC” du numérique, c’est de circonstance. Engluées dans ce contexte vaseux, les rares créations de bandes dessinées numériques originales sont encore des projets marginaux, et considérées comme expérimentales (1) quand elles se passent desdits players et de leurs modes de commercialisation. À ce stade, osons poser cette question : les auteurs de bande dessinée ne sont-ils pas encore les mieux placés pour inventer la bande dessinée numérique ? Le

numérique fait partie du métier, car on attend des artistes un regard et un positionnement dans leur époque. Il est impossible d’ignorer le numérique tant il irrigue notre société et l’art. On peut quand même faire mine de ne pas le voir : le refus du numérique est une position forte artistiquement et politiquement. Elle est de loin préférable à celle qui consiste à déléguer le charcutage numérique sans se poser plus de questions, volontairement ou parce qu’on a signé un contrat douteux. Par contre, celui qui se tournera vers le numérique, à commencer par l’adaptation de ses œuvres, n’a pas d’autre choix que de s’investir, au moins en supervisant cette adaptation. C’est encore plus vrai pour celui qui se lancera dans la création originale : il devra savoir s’entourer de collaborateurs techniques et apprendre à travailler avec. Bonne nouvelle : il n’est donc pas indispensable d’être programmeur pour être auteur de bande dessinée numérique, puisqu’on déléguera la partie technique du travail (les plus motivés pourront toujours apprendre la création de site web et autre langage de programmation). Par contre il est impensable de ne pas posséder une solide culture numérique. Il ne suffit pas de publier ses planches sur un blog pour faire œuvre de bande dessinée numérique. Le plus souvent les blogs ne sont utilisés que comme moyen de diffusion et les immenses potentialités créatives et sémantiques du numérique, celles qui touchent au contenu, y sont à peine effleurées. Mais pour pouvoir les mettre à profit et en tirer du sens, encore faut-il les connaître ! Que tout le monde se rassure : le numérique, c’est facile ! Un seul secret : être observateur. Comme chaque auteur a une utilisation toute personnelle des “codes” de la bande dessinée, chacun s’appropriera le numérique à sa façon. C’est exactement le sens des quelques exemples ci-après. Premier exemple : le chapitre Les masques de Prise de tête (2), bande dessinée interactive de votre serviteur. Parcourons ensemble ce chapitre. Première page, une simple planche, format paysage, adaptée aux dimensions de l’écran. Le personnage-pictogramme souhaite changer de tête et fait des essayages. Deuxième page, cette prise en compte du format de l’écran semble avoir été balayée : un ascenseur nous permet de faire défiler la planche pour parcourir du regard l’empilement de têtes. Plutôt désagréable pour la lecture, direz-vous. Mais si le navigateur web

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Extrait de Prise de tête, par Tony. Cette page se lit de bas en haut : on suit le personnage qui escalade.

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permet de faire défiler des page de haut en bas, on peut théoriquement détourner cet usage initial et faire défiler des pages de bas en haut. La page suivante se charge donc par le bas, et c’est notre main qui fait remonter la page, aidant le personnage dans sa partie d’escalade ! Enfin, quatrième page, c’est là encore le lecteur qui fait chuter le personnage jusqu’en bas (3). L’inversion de l’ascenseur demande un savoir-faire technique. C’est là que peut intervenir concrètement le travail d’équipe. L’auteur se dit qu’inverser le mouvement de l’ascenseur apporterait à la narration dans ce passage. Il demande au développeur si cela est possible. Celui-ci lui dit à quelles conditions, dans quelles limites (graphiques par exemple) l’auteur devra se tenir, et peut lui suggérer d’autres possibilités techniques auxquelles il n’avait pas pensé. L’auteur ajuste le scénario du dispositif (4) en fonction de ces indications, et enfin le développeur le réalise. Le dialogue doit être permanent, la balle doit sans cesse rebondir entre question technique et question artistique. Les rôles de chacun doivent être décloisonnés : l’idéal veut que l’auteur possède une culture numérique, et de même que le technicien possède une culture artistique (5). Que chacun sorte de sa bulle en somme. Second exemple, une sélection de deux réalisations de Moon Armstrong. D’octobre 2009 à juillet 2010, cet

amateur a publié sur son blog (6) des bandes dessinées numériques en Flash, souvent interactives. Malgré les apparences, il est allé au-delà du simple diaporama et s’est évertué durant ces quelques mois à détourner les codes propres au blog et au réseau pour réaliser des gags aussi absurdes qu’astucieux. Nous retiendrons notamment la note n°29, car elle n’a demandé aucune autre connaissance technique que celle de tenir un blog, mais fait preuve d’une grande ingéniosité. Moon nous y invite à ouvrir un lien vers un autre blog dans une nouvelle fenêtre de navigateur. Nous pouvons ainsi disposer côte à côte la fenêtre contenant le strip vertical de la note de Moon et celle contenant le strip spécialement réalisé par Bambiii sur son propre blog (7). Ces strips peuvent se lire indépendamment mais sont aussi les deux moitiés d’une même planche ainsi réunifiée. Autre exemple du même auteur : le “Facebook strips” n°2 qu’il propose sur la fan page de Bleuh (8). Premier détournement, celui de l’outil : il utilise l’application album-photos de Facebook pour publier des strips en remplaçant les photos attendues par des vignettes de bande dessinée. Jusque là, rien d’extraordinaire. Mais c’est sans compter sur la malice de Moon, qui réalise un strip à double lecture. En effet, les albums-photos de Facebook se parcourent sous la forme d’un diaporama, image après image, mais ils offrent également un aperçu de l’ensemble des images qu’ils contiennent sous forme d’une mosaïque de miniatures. La lecture du diaporama nous montre le héros à tête de Lune de Moon en train de chercher un Easter Egg (9), qu’il ne parvient pas à trouver. On comprend par les propos du personnage qu’il nous faut “adopter un autre point de vue”. Et c’est seulement en regardant l’aperçu de l’album que nous trouvons la réponse et l’Easter Egg : celui-ci est un œuf de Pâques géant qui chevauche toutes les cases, et qu’on ne peut voir qu’en prenant du recul. Moon concrétise l’analogie qu’on peut faire entre l’aperçu de l’album Facebook et la planche de bande dessinée : tous les deux sont des “gaufriers”. Le gag est produit par la double lecture. Ironie de l’histoire : une mise à jour de Facebook a


Voisin/voisine par Moon Armstrong et Bambiii. En ouvrant ces deux notes de blog dans deux fenêtres différentes, on peut reconstituer une planche complète.

modifié la mise en page des aperçus des albumsphotos. En conséquence, les vignettes du strip de Moon ont été complètement désorganisées. L’Easter Egg est devenu un puzzle dont les pièces sont éparpillés : le piège narratif tendu par l’auteur s’est retourné contre lui ! Grande question que la pérennité

des œuvres numériques, qui ne peut laisser indifférent aucun artiste… Tout le travail de Moon aurait pu être présenté ici. Les deux exemples retenus l’ont été car ils n’ont nécessité aucune connaissance technique particulière pour leur réalisation. Simplement l’utilisation classique d’un

Facebook's strip 2 par Moon Armstrong. La vision en mode “aperçus” de l'album permet de découvrir un dessin caché dans la planche.

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blog ou de Facebook. Moon a su détourner ces outils de leur fonction première, jouer avec eux, au profit du sens. C’est en cela que le numérique est facile. D’une part, les outils existent et sont accessibles à tous. D’autre part, ils permettent de déployer des trésors d’ingéniosité et de produire du sens dès lors qu’on les dévie, voire qu’on les détourne, de leur usage d’origine. C’est tout le sens du défi lancé par Julien Falgas sur son blog “Aux auteurs curieux de tâter de la BD numérique”. Ce défi est formulé ainsi : “Raconter une histoire graphique avec pour seuls outils votre navigateur web et une connexion Internet.” (10) Premier à avoir répondu à cette proposition, l’argentin Jeneverito a réalisé La nuit du hibou (11), avec des outils en ligne pour certains détournés de l’usage pour lesquels ils ont été créés. Les images ont été réalisées avec Google Docs, outil destiné à créer des schémas. Elles ont été recadrées avec Picnik, éditeur de photos en ligne. On notera l’intégration d’une séquence animée (planche 5), réalisée avec Ratemyanimation. Le tout a été publié de manière bien plus traditionnelle sur le site Webcomics, dont c’est bel et bien l’usage. Ce challenge fait une excellente porte d’entrée pour ceux que l’aventure numérique tenterait !

Que retenir de ces propos et exemples ? D’abord que cela fait partie du “métier” d’artiste que de s’intéresser et de se positionner vis-à-vis des media de son époque. Quand bien même un auteur prétend ignorer le numérique, il prend en cela position “à l’extérieur”, sinon “contre” ces media et technologies. Ensuite que le numérique n’est pas une affaire de techniciens. Les outils existent et sont accessibles à tous (12). Pourquoi alors laisser d’autres personnes s’emparer de ses œuvres en les faisant rentrer à tous prix dans des dispositifs standardisés ? Enfin et surtout, l’exploration du numérique n’est pas une affaire de spécialiste. Chacun peut s’interroger sur ses pratiques les plus courantes, telle que la navigation sur internet. Chacun peut détourner les outils et règles établies de leur usage d’origine pour produire du sens. Les outils et règles sont bien faits pour ça, et d’ailleurs peut-être que l’art dans son ensemble consiste en leur détournement. Ingéniosité, curiosité et même naïveté apporteront bien plus à la bande dessinée numérique naissante que haute voltige technique et standardisation par le bas. Anthony Rageul / Tony www.prisedetete.net lessiveuse.canalblog.com

(1) Et ce depuis le milieu des années 90 ! (2) www.prisedetete.net pour le site, www.prisedetete.net/pdt/m01p01.html pour le chapitre Les masques en question. Prise de tête est une bande dessinée interactive réalisée dans le cadre de mes études à l’Université Rennes 2, et accompagnée d’un mémoire consacré à ce médium. (3) Notons que cette quatrième page joue aussi avec certaines propriétés de mise en page des sites web, permettant de simuler la chute du personnage de case en case… mais nous entrons là dans des notions techniques plus complexes. (4) Le numérique impose de scénariser non seulement « l’histoire », mais aussi les « dispositifs » interactifs. (5) Ce serait tout l’enseignement artistique en France qu’il faudrait revoir… (6) Le Blog Girly de Moon : lebloggirlydemoon.blogspot.com (7) www.destrucs.net (8) www.facebook.com/pages/Bleuh/353070084143, accessible à tous, même non inscrit sur Facebook. (9) Easter Egg, littéralement Œuf de Pâques, désigne des fonctions cachées au sein de programmes ou de jeux vidéo. Ce sont des clins d’œil pour les initiés qui les auront débusqués. Moon en a dissimulé beaucoup sur son blog, et au cœur même de certains de ses strips… (10) blog.abdel-inn.com, voir note du 9 mai 2010 pour le challenge. (11) nuit-duhibou.webcomics.fr/about (12) Le panel de ces outils est très large : du plus simple et gratuit comme la plateforme de blog ou Facebook, jusqu’à l’apprentissage de langage de programmation et l’utilisation de logiciels de création multimédia (Flash par exemple).


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1er mars 2010. Sur nos écrans d’ordinateurs apparaissait une bande dessinée d’un nouveau genre, du moins de ce côté de l’Atlantique : Les Autres Gens. Une œuvre collective, une tonalité soap opera revendiquée, un épisode par jour mis en ligne et illustré par un dessinateur différent à chaque fois. Le premier mois était en consultation gratuite et les lecteurs pouvaient ensuite s’abonner pour continuer à suivre l’histoire. Près d’un an après son lancement, le feuilleton rassemble chaque jour une moyenne de 1000 abonnés. Qui avait eu cette idée originale de fédérer autant de participants autour d’une œuvre de création, et de créer un modèle économique pour de la bande dessinée on-line permettant d’en rémunérer les auteurs ? Eh non, pas un éditeur en fait, mais le pari d’un auteur, Thomas Cadène, pilote et scénariste de l’aventure. Quel a été l’élément déclencheur qui t’a donné l’envie de lancer cette expérience ? Les refus des éditeurs. J’avais un projet, une BD très ambitieuse, un truc un peu fou, bref, il a été refusé par tout le monde (ce qui était peut-être une bonne chose d’ailleurs, mais c’est une toute autre histoire). C’était en octobre 2009, on lançait la deuxième version du PPPIFBDM (1) (qui a finalement été annulée) et donc, on était là, dans ce bar, à Paris, avec quelques uns des auteurs présents au PPPIFBDM l’année d’avant et on discutait de ce qu’on aimerait faire dans la BD si on avait le choix. Très naturellement mon idée de soap est revenue sur le tapis, comme elle le fait depuis des années. En effet, j’ai cette idée de feuilleton depuis toujours, les développements autour de la BD numérique tout ça me titillait depuis pas mal de temps déjà (j’avais déjà fait un feuilleton par mail il y a 6 ou 7 ans). Depuis quelques années, les possibilités d’internet et ma fréquentation assidue des série américaines me conduisaient à réfléchir à l’idée du “temps réel” et le (1) Plus petit et plus informel festival de bande dessinée du monde

Ill. Aseyn

développement des applications iPhones donnait à cette époque là une dimension nouvelle à l’idée d’un modèle économique viable. C’est donc le mélange de tout ça qui a fait qu’à la suite de cette soirée j’ai commencé à y réfléchir de plus en plus. J’ai fini par en parler à quelques auteurs, à prendre quelques conseils et puis j’ai lancé tout ça sans trop savoir où j’allais. Le déclencheur a donc été le petit flottement dans ma courte carrière d’auteur mais le principal élément c’est que j’adore les récits en forme de feuilleton. Que c’est un format narratif que j’avais terriblement envie d’explorer à travers la BD. Tu parles de “temps réel”. Ça veut dire que tu travailles au jour le jour sur ce feuilleton, sans filet ? Te laisses-tu porter par l’inspiration du moment, l’actualité, ton quotidien ou est-ce que tu sais déjà où tu veux emmener tes lecteurs ? Au départ, en mars, on est parti avec un gros mois et demi d’avance au scénario. Depuis, j’ai été un peu surchargé et on est de plus en plus en temps réel. Je suis content quand j’ai deux semaines d’avance sur le scénario et je ne désespère pas d’arriver à atteindre les 3 semaines voire le mois avec l’aide de quelques scénaristes si d’aucuns veulent bien me suivre dans cette aventure. Quoi qu’il en soit, ce rythme en temps réel permet de coller plus ou moins à l’actualité. Mais c’est assez risqué. Le plus souvent c’est du registre de l’écho un peu décalé plutôt que de la prise en considération dans l’action de l’actualité immédiate. L’exemple le plus récent auquel je pense c’est le cas de la “rentrée sociale” et du grand débat autour des retraites. Il était très difficile d’imaginer la direction que tout cela pouvait prendre, même avec une semaine seulement de décalage. J’ai choisi d’en parler

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à travers un des personnages les plus forts de l’histoire dans un dialogue un peu particulier entre un milliardaire et sa domestique à Londres. J’ai joué des distances, géographiques et sociales. En ce qui concerne la construction du récit il y a quelques grands arcs narratifs que je maîtrise sur le moyen ou long terme mais tout le reste s’écrit presque au fur et à Ill. Joseph Falzon mesure. En fait j’ai pas mal de jalons prévus mais les personnages, la rédaction du récit, le rythme des épisodes imposent de manière assez naturelle des modifications ou de nouvelles idées. Il y a vraiment une logique de l’action, des personnalités qui échappent au scénariste que je suis dans la gestion de toutes ces histoires sans fin. Pour ce qui est d’emmener mes lecteurs, disons qu’il y a de temps à autres une thématique forte qui se dégage dans mes intentions mais je ne sais pas si ça ressort dans la série dans son ensemble. Pas plus qu’on est totalement maître de ses personnages, sur un travail au long court tel que celui ci on n’est pas maître de ses lecteurs (et c’est très bien comme ça). Cela ne signifie pas qu’ils choisissent d’une manière ou d’une autre où va l’histoire mais seulement et très simplement que je réalise en en parlant que ce qui m’apparaissait fondamental n’a que peu retenu l’attention alors que des éléments que je croyais être des détails ont marqué profondément. Mais ça je le ressens aussi en BD “traditionnelle”, le fait que le lecteur s’approprie l’histoire, c’est quelque chose que je trouve passionnant. Ill. Didier Garguilo

Est-ce que cette course contre le temps n’est pas une des limites du genre feuilletonnesque ? Que ce soit en termes de qualité d’écriture (et de dessin), de recul par rapport à son travail ? Y a-t-il également une pression supplémentaire qui s’ajoute liée au nouvel impératif d’immédiateté dû à la diffusion sur internet ? Oui à tout. Mais ce qui est une limite est souvent aussi un atout, une force ou disons quelque chose qui en “obligeant” permet d’explorer d’autres choses. Sur 9 mois de LAG j’ai écrit en scénario environ l’équivalent de 1000 pages de BD. C’est absurde. Tout n’est pas bon, il y a de l’épisode utilitaire, des passages dont je suis fier, d’autres que je regrette un peu et le reste je le laisse à l’appréciation des lecteurs. Mais je vais de l’avant parce que je ne peux pas me permettre de trop regarder derrière. C’est un projet en mouvement. Une expérience narrative qui ne se conçoit pas comme un tout global mais plutôt comme un mouvement. C’est une BD en construction permanente. On peut se planter un jour, exploser le lendemain. Un scénario raté pourra être rattrapé et métamorphosé par un dessinateur et parfois un dialogue génial sera complètement écrasé par un dessinateur qui ne l’aura pas “senti”. Ce sont des limites évidentes mais aussi ce qui fait un des intérêts de ce feuilleton. Son côté expérience en temps réel. Ceci étant dit, qualitativement, si je ne me prononcerai pas sur le scénario, je trouve qu’on a quand même une excellente tenue côté dessin. Dès le départ nous avons essayé de définir un “trait” spécifique. Je demande toujours aux dessinateurs de se trouver un espace entre le dessin de blog, éventuellement trop lâché et la finition BD. Bien sûr certains ont un dessin “de base” qui colle d’office et n’ont pas besoin d’y revenir. De même qu’ils sont encouragés à jouer du mode de lecture, case par case, et donc à jouer avec les répétitions, les disparitions de décors, les jeux de couleurs. Il y a aussi dans le dessin une grosse dimension expérimentale. En ce qui concerne la pression, elle est vraiment énorme. Un peu épuisante


d’ailleurs. Finalement, jusqu’ici, nous n’avons raté aucun jour depuis le début même si quelques rares fois nous avons eu un peu de retard dans la journée. En gros le feuilleton, tel que nous le pratiquons modifie la manière d’aborder son travail mais aussi de le faire. Comme toujours dans ce genre d’hypothèse il faut tacher de transformer les handicaps nouveaux, les limites, en nouvelles approches positives, riches, créatives. C’est aussi ce qui donne de l’intérêt à l’expérience. Et puis, petit à petit on se rode.

arrives à trouver un nouveau dessinateur par jour ? Tu dois avoir une des bases de données les plus riches du milieu maintenant, non ? Je rame. Mais pas tant que ça. D’une manière générale quand j’approche un auteur, l’accueil est plutôt enthousiaste. Après ça aboutit ou non à une collaboration mais pour le moment personne ne m’a envoyé chier violemment. J’imagine qu’au fur et à mesure on a construit une petite crédibilité et c’est ainsi qu’on a pu avoir des profils aussi variés que Tanxxx, Christophe Gaultier, Jean-Marc Rochette, En plus d’être le scénariste de Les Autres Gens Boulet ou Loïc Sécheresse. (et accessoirement dessinateur sur deux L’un de mes secrets c’est la cooptation. Je suis d’un épisodes), tu as aussi une casquette d’éditeur. naturel trèèèès timide, donc, après m’être appuyé Monter un modèle économique, créer le site, dans un premier temps sur les potes, Vincent Sorel, promouvoir le projet, trouver des dessinaBastien Vivès, Alexandre Franc, Erwann Surcouf ou teurs, faire qu’ils tiennent les délais, encadrer Marion Montaigne, j’ai fait jouer ce réseau. Et hop des scénaristes de passage... tu fais tout tout petit à petit les uns et les autres me faisaient des seul ? Comment est-ce que ça s’est mis en propositions ou, ce qui arrive souvent, quand j’ai très place et comment gères-tu cela au quotidien ? envie de travailler avec un dessinateur ou un Je fais ça grosso modo tout seul. Je suis scénariste, je fais le tour de mes auteurs bien épaulé pour la relecture par pour savoir si l’un d’eux pourrait Alexandre Franc, pendant un “le feuilleton, tel que nous le tâter le terrain pour moi. Ensuite moment Erwann Surcouf a pas pratiquons modifie la manière je prends mon courage à deux mal aidé à accompagner les mains et je fonce, je fais ma d’aborder son travail mais collègues dessinateurs dans leurs proposition. aussi de le faire. ” premiers pas, mais les délais ont L’autre raison c’est que je ne rendu ce genre de luxe impossible et demande pas une disponibilité de 8 donc, bref, oui... Et, heu, pour tout dire, mois, je demande quelques jours au c’est le bordel. Mais c’est chouette ! maximum. Les Autres Gens, ça peut-être une Là je vais redire ce que j’ai beaucoup dit mais c’est récréation, un entre deux projets, un espace vraiment important : Je pense que si j’avais su que ça d’expérimentation. serait aussi lourd je ne l’aurais pas fait. Il y a des Quoi qu’il en soit aujourd’hui c’est plus de 60 choses qui ne sont pas possible sans un peu dessinateurs ou scénaristes qui ont participé à d’inconscience. Après quand on est lancé, on fait l’expérience et c’est un motif de fierté. Plus parce qu’on doit et donc on avance et s’il y a un mur précisément, la qualité générale de leur boulot est un on l’escalade et on avance jusqu’au suivant. Mon rêve gros motif de fierté. maintenant c’est de prendre un peu de distance, de filer les clefs et de superviser de plus loin. Chaque Quand un auteur travaille sur un livre, un des nouvelle intervention d’un scénariste a été un tel plus moments les plus importants pour lui est la qu’il faut vraiment renouveler l’expérience et même réception du livre imprimé, qui concrétise aller plus loin que les seules “semaines spéciales”. J’y l’existence réelle de son œuvre. Il peut le travaille. soupeser, le feuilleter, le regarder sous toutes les coutures, le renifler pour certains. Dans le Quand on voit la difficulté que rencontrent en même temps, il s’agit d’un objet qui appartient général les scénaristes pour trouver un déjà au passé, puisqu’il a été bouclé au moins dessinateur disponible (comme on peut deux à trois mois plus tôt, et l’auteur est donc souvent les apercevoir errer parmi les stands passé à autre chose. Quel est ton rapport à cet d’un festival à la recherche d’un pauvre “objet” en ce qui concerne une œuvre immadesœuvré), je me demande comment tu térielle comme Les Autres Gens ?

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Ah ah ! C’était une question que je ne me posais pas sur ce que nous faisons aujourd’hui. Le papier est parce que l’œuvre est, par essence, en construction accessoire. Ceci dit loin de moi l’idée d’en déprécier permanente et que j’étais sur le pont tout le temps. Je l’importance ou d’en avoir honte. Bien sûr que je suis sentais bien que ça travaillait quelques auteurs ceci heureux que LAG passe au papier, non pas parce que dit, cette impression de fugacité, d’immatériel... Bon c’est un incontournable mais parce que quand un la question a été résolue par la volonté de Dupuis de éditeur comme Dupuis vient vous voir spontanément tenter l’expérience de l’adaptation sur le papier. Il y pour vous dire que votre BD numérique l’intéresse aura bien des livres donc. Mais pour moi il ne s’agit c’est bien évidemment une petite fierté ; ensuite parce pas, sur LAG, d’un aboutissement, c’est juste une que c’est évident qu’on se dit qu’on ne va pas cracher déclinaison. LAG est fait pour le web et existe dessus. sur un mode de lecture alternatif alors même qu’au C’est son format naturel et il nous reste à apprendre à début de nombreux lecteurs potentiels nous disaient appréhender nos travaux qui ne sont pas du blog mais qu’ils ne nous liraient jamais sur le web parce que d’autres expériences narratives sur les nouveaux pour eux la BD c’est le papier, etc. Les voilà exaucés. supports. Donc heu, je ne sais pas si j’ai bien répondu Il y a eu des réserves d’auteurs, non pas vis-à-vis du ou pas mais l’idée essentielle vis-à-vis projet lui-même, mais plus pour des cas de LAG est que c’est une œuvre particuliers. Par exemple un auteur “L’attrait du papier pour un mouvante et vivante, au présent. qui estimait que son travail pour dessinateur fonctionne encore la série était particulier (lié à un Perpétuellement. C’est ce qui la terriblement bien, et ce n’est rend très étrange. temps de réalisation plus court pas surprenant : nous sommes qu’une BD traditionnelle, basé Finalement, on est sur un sur des éléments de répétition ou une culture du livre.” marché qui en revient toujours des astuces qui prennent sens dans le au papier... Ce qui, pour nombre case par case) et qu’il n’était pas à l’aise à d’auteurs est une petite lueur d’espoir, même si l’idée de retrouver ce travail sur le papier où le rapport l’édition papier devient alors un produit au lecteur est différent. Dans ce cas là nous dérivé et non plus l’objet principal. As-tu redessinons les épisodes. Personne n’est obligé de rencontré des réticences au sujet de cette suivre le passage au papier. Heureusement ! déclinaison auprès de tes auteurs ? Mais d’une façon générale les dessinateurs ont plutôt En ce qui concerne le passage au papier, je te remercie été très enthousiastes. Les éditeurs peuvent se de noter qu’il est incident, qu’il n’est pas la finalité, rassurer : l’attrait du papier pour un dessinateur comme d’aucun ont pu le dire... Ce qui n’avait aucun fonctionne encore terriblement bien, et ce n’est pas sens puisque nous continuons à produire quotidiensurprenant : nous sommes une culture du livre. nement sans avoir le moindre contrat d’édition papier L’objet concret provoque encore des sentiments que le numérique n’égale pas. Ill. Ph. Scoffoni

Entretien réalisé en novembre 2010 par James www.lesautresgens.com


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Jade U - 375 pages sur la bande dessinée  

Une foule d'auteurs et d'autrices issues des rangs de l'alternatif explore le monde de la bande dessinée. 6 numéros thématiques parus entre...

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