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Le licenciement, et après...

Portraits et tĂŠmoignages recueillis par Pierre-Olivier Mazoyer


Š Pierre-Olivier Mazoyer photo@mazoyer.com http://www.mazoyer.com


La série « Le licenciement, et après... » est née de ma volonté de me confronter à ceux à qui on annonce vers 50 ans, après 30 ans d’ancienneté dans leur société, que l’entreprise ne peut plus leur donner de travail, qu’il faut rechercher un emploi ailleurs. On évoque souvent à chaud au moment du licenciement l’impact sur la vie des salariés concernés, leur douleur, la brutalité de la rupture, l’absence d’avenir. J’ai voulu m’éloigner de l’actualité et rencontrer les anciens salariés du bassin d’emploi de Montauban, les anciens Bouyer, les anciens Capelle, les anciens Valéo, … plusieurs années après... 5 – 6 ans au moins... Ces hommes, ces femmes, ces couples m’ont reçu dans leur environnement intime actuel (cuisine, salle à manger...). Avec le recul, ils m’ont raconté leur nouvelle vie et leur souvenir de leur licenciement. J’essaie par ce travail d’apporter quelques réponses aux questions qui ont hanté mes nuits pendant de longs mois quand, alors Directeur Général de mon entreprise, j’ai présenté un « plan de sauvegarde de l’emploi »: Le licenciement peut certes être justifié, nécessaire à la survie ou au développement de l’entreprise... Oui mais... • Que deviennent ceux dont l’emploi est sacrifié à la réalité économique? • Réussissent-ils à se reconstruire après le traumatisme du licenciement? • Retrouvent-ils un travail, une vie heureuse? Cette démarche humaine associe portraits photographiques et témoignages retranscrits sous la forme d’écrits (extraits et résumés), tous deux parties prenantes du projet. J’ai aussi recherché les traces de leurs entreprises à la fois par les souvenirs qu’ils en ont gardés, et en allant sur place sur le site de leurs anciens emplois. Pierre-Olivier Mazoyer


BOUYER

Claudie

Licenciement: en août 2003 à 54 ans Ancienneté: 35 années Fonction: magasin

J’ai fait une dépression, hein, parce que j’ai pas admis la façon dont ça s’est passé, j’ai pas admis... La haine... Ah oui, la haine contre eux! Hein, parce que franchement t’es qu’un numéro, et, bon... t’es rien, hein! Ils ont jamais pris en considération ce que la personne elle avait apporté dans le travail... J’ai pas fini, j’ai pas été jusqu’à le retraite, jusqu’à 60 ans. J’ai pas fini! Moi je dis... ça aurait été l’apothéose, c’est tout: tu rentres et tu sors... tu pars à la retraite, c’est quelque chose de beau... que d’être cassée à 55 ans... t’as plus de boulot, t’as plus rien alors que toute ta vie tu l’as passée là!... Nous, maintenant, on est bien partis. Prime de licenciement, le prud’homme,... faut être honnête quand même! Alors je me suis dit « Attends, tu vas pas rester entre... là ici... » Donc j’ai créé une association sur Montbartier qui s’appelle la boutique du cœur... donc c’est social... On récupère les vêtements, tout ce qu’on peut récupérer. Ça fait que tous les jours je vais là bas, voir si je peux vendre mes frusques. Ça marche très bien parce que en plus c’est à coté de l’école donc les mamans elles montent le matin, c’est une occasion de se rencontrer, de boire un café, tout ça. Ce qui nous permet de faire des micro-crédits... donc on prête de l’argent aux gens... on a commencé il y a 6 mois... à prêter l’argent, et on est à 15 micro-crédits quand même... pour des gens qui peuvent pas payer la lumière...


CAPELLE

Édouard

Licenciement: en mars 2005 à 48 ans Ancienneté : 32 années Fonction: préparateur de commandes

Le licenciement? Ça m’a même rendu service! Parce que moi j’ai découvert autre chose, ça m’a fait évoluer. J’étais déjà dans le CHS-CT donc je savais déjà un peu ce qui se passait, et donc j’avais déjà anticipé un peu. J’avais déjà une idée. Je savais que sur le Tarn et Garonne il y en avait qui devaient arrêter de faire les œufs parce qu’ils allaient prendre leur retraite. Donc je faisais des œufs normaux et des œufs oméga 3. J’avais des producteurs et je distribuais. Et comme ça commençait à vraiment prendre, les gens ont senti une menace et c’est là où on a commencé à mettre les bâtons dans les roues. Donc plutôt que galérer, j’ai préféré tout arrêter. Je me suis remis en question. Bon ça a été dur parce que: licenciement Capelle, 2 ans après dépôt de bilan... Ça a été un peu dur... j’ai eu un passage à vide... et après bien sur je me suis remis sur les pieds... Après, j’ai fait de l’intérim. Et après comme on m’avait averti qu’on cherchait des gardiens... donc j’ai postulé directement par l’ANPE. Comme j’ai une conseillère qui est très bien, elle m’a tuyauté, et... ça s’est bien passé. Et là je suis sous contrat aidé donc je vais faire 1 an. Et après je pense qu’on va partir sur un CDI, quoi! Parce que là bon apparemment ça se passe bien et ils ont une personne qui va partir à la retraite. Et puis bon comme ils se développent je pense qu’il y a de grandes chances que je finisse ma carrière là. Tranquille !


VALEO

Zahia

Licenciement: en octobre 2003 à 43 ans Ancienneté: 26 années Fonction: câblage

J’ai acheté ici exprès pour être à côté de Labastide Saint-Pierre et maintenant je suis embêtée. Ici, Il n’y a rien! Il faut payer les bus, la cantine... on a les enfants sur Montauban... Vraiment on est pas bien! On n’est pas bien. Je regrette d’être habitée ici! J’avais essayé de vendre. J’avais essayé, mais j’ai pas trouvé. Ça marchait pas. Faut brader! Et on part pas sur cette idée. Il y a encore quelques années à rembourser. C’est à dire, si je la vends, je vais me retrouver avec 20.000€. Qu’est-ce que je vais faire avec 20.000€? Il y a vraiment un souci. Si une société elle fait des bénéfices, c’est à dire: sur 50 ans elle fait des bénéfices, il suffit qu’une année elle fait pas des bénéfices, elle licencie des gens. C’est pas normal! C’est pas normal. Ça regarde les politiques! Le pouvoir ils ont lâché les gens. C’est à dire, il faut pas qu’ils laissent partir les sociétés qui… Les gens, ils s’impliquent pour leur donner une place mondiale, et après: Partir dans un autre pays... en faisant des profits, en faisant des bénéfices et en disant merde à leurs ouvriers d’ici, et laisser les gens d’ici,... qui ont fait... des choses bien, et au maximum, … galérer! C’est pas logique! Voilà! C’est simple. Et là je fais un contrat aidé, à l’école. Mais là c’est bientôt fini! Maintenant qu’est ce que je vais faire, à 50 ans? Le patron, il dit qu’on est trop vieux pour travailler. Et on est trop jeune pour la retraite. Et qu’est-ce que je sais faire? à part... les embouts qu’on faisait à l’usine, les faisceaux, c’est tout! Moi j’ai pas été à l’école, alors moi je sais rien faire.


BOUYER

Sylvette

Licenciement: en novembre 2003 à 48 ans Ancienneté: 32 années Fonction: montage

J’ai eu ma lettre de licenciement comme tout le monde. Et ils se sont rendus compte qu’ils avaient licencié une personne de trop au magasin. Ils ont demandé si un licencié voulait se présenter. Ça m’a fait double truc, double coup parce que... j’avais de l’espoir, je me suis dit « Et ben hop je me présente ». Et je suis allée au magasin. Et puis bon... j’aurais pu rester... mais c’est l’intérieur que j’ai pas pu supporter, les gens de l’intérieur. Parce que j’avais changé de poste, il fallait un temps d’adaptation. Et... j’ai pas été aidée... Certainement qu’ils devaient être pas bien! Mais de me parler comme ils me parlaient, moi j’ai pas supporté! Et toujours j’entendais « Ah toi t’avais le choix de partir avec de l’argent... » « Toi tu veux rester! » tout ça... « ben tu partiras avec rien! » Et chaque fois que je demandais des choses, chaque fois ils me remballaient... Un jour j’ai pété les plombs! Je faisais une dépression. Je supportais plus cette mentalité! J’ai dit « Bon, et ben je m’en vais! » Je suis partie. J’ai recommencé à fumer. Ça faisait 5 ans que je ne fumais pas. J’aurais préféré ne pas avoir l’argent qu’on a eu, et rester jusqu’à la retraite! Je veux pas dire que ça ne me plait pas l’aide à domicile, mais... des fois... je me dis... c’est peut-être con ce que je vais dire, mais je me sens rabaissée! C’est vrai, à l’usine, je faisais la sérigraphie, c’était quelque chose de minutieux... Et puis on n’a plus le contact des autres! Personne! J’ai des gens malades, j’ai des gens âgés. Il y en a qui sont gentils comme tout. Mais je suis hors... c’est plus pareil du tout! Maintenant j’ai plus de dialogue avec personne. Enfin en famille ça oui! Mais après à part les gens âgés, c’est fini! Et puis on parlait de nos gosses... on parlait de tout...


Capelle à Montauban - Ancienne entrée des Bureaux Valéo à Labastide-Saint-Pierre - Ancien parking du personnel

Bouyer à Montauban - Entrée principale Carpenter à Albias - Anciens locaux désormais réutilisés


Bouyer - Plieuse Bouyer - Tireuse de plan

Bouyer - Soudeuse par point Capelle - Charriot élévateur


CAPELLE

Raymond

Licenciement: en 2004 à 58 ans Ancienneté: 34 années Fonction: maintenance

Moi, je vous dis, moi quand j’ai été licencié, j’ai dit « Ben tant mieux! Tant mieux! Ah franchement oui! » Et croyez-moi qu’à l’époque, j’ai pas été le seul à dire « OUF! » Parce qu’il y en a qui vivaient... Ah, fallait voir le train de vie qu’on leur faisait mener! Parce que... vue la tournure que ça prenait à l’époque, parce que Capelle a monté lentement, il a grossi lentement le père Capelle, parce que c’était une entreprise familiale à l’époque. Et du jour où ils ont été rachetés... C’est des grosses boites qui ont repris ça, vous savez... Ils ont pas fait de sentiments! Au contraire, ils nous ont achetés, je crois, pour nous... ffffiiiiiuuuttttt! Pour nous faire couler! Moi j’étais en âge de... en âge limite de retrouver du travail. On m’a dit « Ben vous c’est pas la peine! Vous chercherez pas du travail. A votre âge, on vous met en préretraite directement. » Moi j’ai dit « De toute façon, moi, j’en chercherai pas du travail! J’en aurais jamais cherché, ah non! » A l’âge que j’avais! J’allais pas me creuser la tête pour... Moi, ça a été de suite... du bénef, pour ainsi dire! Du bon temps de suite! On était dans une boite qui payait bien! Alors que d’autres à côté touchent peut-être une retraite de misère parce que les rémunérations n’étaient pas les mêmes! Et ça maintenant... moi je le dis à beaucoup de gens que je rencontre de l’usine « Et ben tu vois, si on touche une bonne retraite maintenant... on peut dire merci à Capelle! » Parce que tout est en rapport: Salaire... et retraite maintenant: c’est en rapport...


BOUYER

Martine

Licenciement: en août 2003 à 52 ans Ancienneté: 32 années Fonction: trans-stockeur

Jean-Louis n’a pas été licencié. Il a continué à aller travailler chez Bouyer jusqu’à sa retraite. Elle: C’est après, quand tout a été fini, qu’il y avait plus rien... et qu’il partait tous les matins et tout, que ça m’a fait... le contrecoup, quoi! Lui:

Oui ça a été dur pour moi aussi. (silence) Après elle est au chômage pendant 3 ans...

Elle: 3 ans... et puis j’avais pas envie, hein! Lui:

Non, tu avais vraiment pas envie parce que...

Elle: Bon, j’en veux à l’employeur, euh... à vrai dire, j’en veux aux syndicats, c’est tout! Ils n’ont vraiment rien fait pour moi parce que... étant donné que le poste a continué à tourner, ils auraient dû me défendre là dessus! Il devait disparaître, mais il a jamais disparu! C’est ça qui m’a fait le plus de mal! Je me disais « Pourquoi chercher du travail? Alors que j’ai mon poste qui... continue à tourner! Pourquoi? » Lui:

En fait c’est ça. Elle s’était mis ce raisonnement dans la tête.

Elle: La maladie est venue après... Le cancer au sein s’est déclaré 3 ans après! Donc mon cancer se serait sûrement decl... je peux pas le dire à 100% parce que... mais... Lui:

Mais ça c’est des spécialistes qui te l’ont dit parce que... tu as vécu un grand stress! Et puis à partir de là, bon ben... ça a dû jouer, quoi!


VALEO

Serge

Licenciement: en octobre 2003 à 55 ans Ancienneté: 30 années Fonction: Responsable plateforme international

J’avais un peu de chance parce que j’ai eu droit à 5 ans de chômage parce qu’on a fait partie de l’ancienne loi qui s’arrêtait en 2003. J’ai cherché, j’ai regardé, mais bon... c’était des salaires de misère et ils voulaient m’envoyer à 60-70 km d’ici. Il n’y a rien qui s’est concrétisé. Il y en a un qui avait failli aboutir, la conseillère a essayé de me faire rentrer mais ça n’a pas marché. En fait, même, à la fin je ne voulais plus en retrouver parce que vu les salaires qu’ils me proposaient, ça ne m’intéressait pas! En retravaillant j’aurais gagné moins qu’au chômage. Quand on a donné la 206 à la Tunisie, ça a fait mal! Parce que la Tunisie employait 2000 personnes dans des conditions catastrophiques... que nous on n’aurait jamais acceptées en France! Ils travaillaient en plein air, sans conditions d’hygiène, de sécurité... N’importe quoi! Le transport ça coûte rien par rapport à la marchandise qu’il y a dedans, ça coûte que dalle! C’est ça qui nous fait mal en France! On en garde un goût amer ça c’est sûr! Quand on voit ces grandes usines qui ferment, même maintenant, que ça continue à la pelle! J’aurais aimé que l’usine elle reste! même à Villemur, même Molex! On peut rien contre ces financiers! S’ils ont décidé... même le gouvernement, vous le voyez bien, il peut rien faire! Ils disent toujours... qu’ils sont contre, qu’ils l’éviteront mais... ça continue! Il y en aura tous les jours! A Villemur, on faisait les câblages à 100%. Après on nous a dit « On va en donner 20% au Portugal. On gagnera de l’argent, et on continuera pas! » Après on nous a dit « On va mettre 50% ». Alors ça a été un peu... Après l’étranger ça a continué de plus en plus! Après on nous a dit que nous on garderait 25%. Le pire c’est qu’on y croyait parce qu’ils nous on dit « Vous avez tout! Vous avez les méthodes, les prototypes... » On était pour ainsi dire l’usine modèle! « On vous licenciera jamais! » 2 ans après on nous a licenciés, on nous a dit qu’on n’était pas rentable!


BOUYER

Maryse

Licenciement: en août 2003 à 52 ans Ancienneté: 34 années Fonction: montage

Pendant 2 ans et demi j’ai fait de l’intérim. 15 jours sur Fronton... On m’a appelé pour du repassage... Après dans des hôtels pour le ménage, pour la vaisselle... Et puis après je suis passée en préretraite. J’avais les trimestres. Et puis là je fais la distribution de journaux que je faisais déjà... pour compléter... et j’ai quelques ménages. Voilà. Voilà ma vie! C’est dur. C’est très dur. Parce que moi je pense que je suis allée un peu partout, quoi, et je vois que c’est dur partout, et que chez Bouyer on était bien finalement. Parce que quand on est intérim, on vous regarde... c’est pas pareil quoi! Ça a fait très mal parce que ça faisait 34 ans que j’y étais! Moi j’ai pas accepté parce que bon, j’ai pas fait de faute, j’ai... pour ainsi dire j’ai jamais manqué, j’ai toujours fait mon travail, mon rendement et tout, alors je... Et, pour ainsi dire, j’ai jamais manqué, moi. j’étais polyvalente et tout, et puis... j’ai manqué une seule fois pendant un mois parce que j’avais eu un problème aux cervicales. Moi j’étais du montage. Quand je suis revenue, on m’a dit « Il faut aller à l’atelier transfos pour 4 jours »... parce qu’ils étaient en retard. Et puis j’y suis restée un an jusqu’à la fermeture de l’atelier. Donc je peux penser que... ils savaient déjà les noms, sans doute, qu’ils voulaient... me licencier... je pense, moi.


LA PRESENTATION COMPLETE DE CE TRAVAIL EST DISPONIBLE:

- EN EXPOSITION - DANS UN LIVRE (format A5 à l’italienne) - PAR TELECHARGEMENT (haute résolution)

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Le licenciement, et après... -extraits  

La série « Le licenciement, et après... » est née de ma volonté de me confronter à ceux à qui on annonce vers 50 ans, après 30 ans d’ancienn...

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