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Un Père avait deux fils

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Un Père avait deux fils

r…ÅmÚ∂a l∂b∂n Ow;bIl;Vb NyEa MyIhøl†a L’insensé dit en son cœur : — il n’y pas de Dieu. Psaume 141

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Pierre Cranga

Un Père avait deux fils

Un Père avait deux fils Préface Le père. Personne incontournable. Présence dynamisante ou traumatisante, parfois absente voire inexistante, mais au cœur de notre existence. Tour à tour, nous l’avons jugé, excusé, condamné, aimé. Enfant, nous l’idéalisions. A l’école nous en parlions avec nos camarades. Chacun parlait du sien. Plus tard, certains diront de leur père qu’il a été bon ou méchant. D’autres feindront l’indifférence pour se protéger des folles attentes et leur cortège de déceptions. Christ, par ses discours, nous emporte loin de la dualité de nos émotions filiales diverses et tourmentées. Loin de tout paradoxe, il affirme que tous les pères sont méchants, en rappelant malgré tout que Dieu fait lever sur tous, son soleil et qu’Il fait pleuvoir sur les justes et sur les injustes. Cela démontre Son entière grâce. Dans la présente affirmation pleine de grâce et de vérité du Christ, l’homme est dévoilé quant à sa nature profonde : Si donc, méchants1 comme vous l’êtes, vous savez donner de bonnes choses à vos enfants, à combien plus forte raison le Père céleste donnera-t-il le Saint-Esprit à ceux qui le lui demandent. Luc 1113. Dans la même veine, Jésus ajoute : Il n’y a de bon que Dieu seul Marc 1018.

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poneros = mal, le malin, le méchant, mauvais état, mauvais, envieux, infâme, puissance du malin, douloureux… !

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L’Ecriture enseigne que nous sommes tous des pécheurs séparés de la gloire de Dieu. Ces trois paroles dessinent le contour d’un paysage de méchanceté existentielle habitant même le meilleur des pères et ne laissent place à aucune once de bonté humaine. Quand bien même un père venait à se repentir, à se détourner de son péché, il ne pourrait cependant parvenir à devenir ce père parfait, cette bonté personnifiée que nous trouvons en Dieu seul. Cette désobéissance et cette méchanceté que nous partageons avec nos pères rendent intenses en nos cœurs, la quête d’un autre père – le Père – que nous sommes destinés à rencontrer dans Son amour. Si donc la méchanceté est le fait des pères, le désir du Fils est de leur faire miséricorde. C’est ce principe que l’on trouve en Romains 1132 : Car Dieu a renfermé tous les hommes dans la désobéissance pour faire miséricorde à tous. — Qu’en est-il de cette part idéale du père dont nous avons tant besoin ? Je n’ai pas la présomption de démontrer l’amour de Dieu à quiconque. Dieu a déjà prouvé cet amour en offrant Jésus son fils pour notre rédemption et celle de toute la création (Romains 58). La croix dressée sur le monde vaut tout ce que je pourrais écrire et dire. Mon souci est plutôt de découvrir pourquoi cette preuve n’est-elle pas fulgurante en nous ? Pourquoi l’enfant que nous sommes à tendance à rester au dehors et à se priver de cette paternité ? Pourquoi semblons-nous mieux appréhender le fait que les dieux babyloniens n’aient pas leur demeure avec les hommes (Daniel 211) et trouvonsnous si extraordinaire l’idée d’un Père voulant habiter notre cœur ? Enfin pourquoi cherchons-nous encore dans notre péché, une bonté à bon marché ? La demande de Philippe : — Montre-nous le Père et cela nous suffit (Jean 148) est sous-tendue à la fois par une puissante révélation et une grande cécité. 4

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Philippe pressent que s’il peut voir le Père, il sera tellement comblé qu’aucun autre désir ne pourra assiéger son âme2. L’étincelle a jailli dans sa nuit et Jésus de s’étonner de sa cécité : Il y a si longtemps que je suis avec vous, et tu ne m’as pas connu, Philippe ! Philippe n’a pas compris ce dont il a été témoin et n’a pas cru ce que ses yeux ont vu et ses oreilles entendu. Celui qui m’a vu a vu le Père ; comment dis-tu  : montrenous le Père ? Jean 149. Jésus ne parle pas du fait de voir avec de simples yeux mais de voir avec les yeux de l’esprit. Comme l’a dit Irénée de Lyon, le Fils est l’exact exégète du Père3. Revisitant la loi donné à Moïse, Jésus donne au YWHW de l’Ancienne Alliance, son visage de Père : Ne crois-tu pas que je suis dans le Père, et que le Père est en moi ? Jean 1410. Une telle proposition de credo semble difficile à comprendre. Comment une chose peut-elle être dans un tout et en même temps le tout être dans une chose ? La spongiaire – l’éponge de mer – réussit cette merveilleuse prouesse. Elle baigne au fond de la mer et la mer l’imbibe en la saturant. Elle est dans la mer et la mer est en elle. Ai@nsi donc le Père est en Jésus, Jésus est dans le Père. Jésus est en nous et nous sommes en lui (Jean 1420). Nos trous, nos manques, nos fêlures et nos cassures4 ne sont que des chances supplémentaires pour le Père de nous imbiber et nous saturer de Sa grâce. il m’a dit : Ma grâce te suffit, car ma puissance s’accomplit dans la faiblesse. Je me glorifierai donc bien plus volontiers de mes faiblesses, afin que la puissance de Christ repose sur moi. 2 Corinthiens 129 2

Le rêve bouddhiste consistant à trouver le bonheur par le détachement en cessant de se livrer aux désirs – en trouvant le Désir même – trouve ici sa vraie mesure. 3

Il est consubstantiel avec Lui.

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En Chine, les tasses de fine porcelaine cassées sont recollées avec de l’or. Les riches collectionneurs recherchent ces tasses car plus elles ont été réparées plus elles sont précieuses.

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Michel Audiard a reformulé ce verset à sa manière : “Heureux soient les fêlés car ils laisseront passer la lumière”. Un matin d’été, en vacance sur l’île de Ré, j’ai découvert une perle. Non pas dans quelque huître, mais en lisant la parabole du Fils prodigue dans l’évangile de Luc. Le matin suivant, tout en méditant sur cette perle je poursuis ma lecture et en découvre une seconde. Le lendemain également et ainsi de suite tous les jours pendant plusieurs mois. Aujourd’hui alors que je donne des conférences sur cette parabole, je continue mon activité de chercheur de perles. Cette lecture-découverte providentielle influence profondément ma vie et éclaire ma perception de Dieu comme Père. J’ose espérer que des parents, des éducateurs trouveront dans ce livre une libération de leur culpabilité foncière. Nos enfants ne sont pas la somme de nos actes éducatifs. Sans atténuer en aucune manière notre responsabilité d’éducateurs, un bémol doit être cependant aposé  : une bonne éducation ne peut se réduire à fabriquer de bons adultes. Plus tard, ces enfants seront entièrement responsables de leurs propres choix. Beaucoup survivront à leurs dysfonctionnements éducatifs et ne deviendront pas nécessairement de mauvais garnements. — Que penser maintenant du casting de deux fils dysfonctionnels au sein même d’une parabole destinée à nous montrer le Père ? De tels dysfonctionnements ne sontils pas aussi le lot de l’Église ? Cela ne fait aucun doute. Nous sommes tous libres de refuser un héritage ou au contraire de l’embrasser. Le fondement de l’amour divin n’est pas la contrainte, mais une liberté responsabilisante. Dieu nous veut libres dans la relation qu’il a instaurée avec nous dès le commencement. 6

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La bonté de Dieu peut se saisir à l’occasion de deux révélations qui se nourrissent mutuellement  : Jésus nous montre le Père et nous présente au Père tels que nous sommes en vérité. Quand un musulman insiste sur le fait qu’Allah soit unique, il fait essentiellement allusion à un aspect numérique afin de rejeter au loin tout polythéïsme. Lorsque la Bible affirme que L’Eternel est un5 – dxa (‘echad) en hébreu – il est fondamentalement question d’unicité mais aussi d’unité. Une tri-unité6 entre les personnes de la Trinité. Le Dieu biblique qui se dévoile dans cette parabole est un Dieu profondément relationnel. La parabole nous révèle le Père et nous dévoile.

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Deutéronome 64

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dxa est un mot de 3 lettres : a(Dalet), x(Chet), d(Alef), un mot trinitaire donc.

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Introduction

La parabole des fils Il dit encore : un homme avait deux fils. Luc 1511

Une image vaut mille mots De toutes les paraboles que Jésus a exposées, la Parabole dite “du fils prodigue” dans Luc 1511-32 est sans doute une des plus célèbres, si ce n’est la plus célèbre. Ce n’est pas forcément un avantage. Une fréquente utilisation a laissé l’illusion que nous la connaissions. Nous l’avons surtout fait disparaître sous un amoncellement de poncifs. La familiarité n’est souvent qu’une superficialité qui masque l’ignorance. Son thème est celui du Royaume de Dieu. Dans cette parabole, le Fils – qui est dans le sein du Père – nous parle pleinement du Père. Personne n’a jamais vu Dieu  ; Dieu le Fils unique, qui est dans le sein du Père, est celui qui l’a fait connaître. Jean 118. Jésus n’a disposé que de trois ans de ministère. Il n’a donc pas parlé en paraboles pour conter des fables à des badauds oisifs, mais pour enseigner des vérités à portée universelle en un temps restreint. Pour cela, il n’y a pas mieux qu’un récit imagé. La parabole est, en effet, en mesure de contenir plus d’informations qu’une explication détaillée ou qu’un discours complet. Pour déployer tout ce qu’il y a dans une parabole, bien des heures d’enseignement sont nécessaires. C’est ce que nous faisons, avec une joie sans cesse renouvelée, depuis plusieurs années au cours de séminaires. Il serait naïf de penser que la parabole sert à mettre à portée de tous des vérités profondes. Si, comme on me le dit souvent, une parabole est une vulgarisation de vérités cachées, dans ce cas pourquoi les disciples avaient-ils besoin de cours 9

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particuliers pour comprendre  ? Quand enfin Jésus cessa de parler en paraboles, les disciples parurent plutôt soulagés : Voici, maintenant tu parles ouvertement et tu n’emploies aucune parabole. Jean 1629 C’est dire si, pour eux, les paraboles étaient hermétiques ! Ils ne comprenaient rien et se mirent à douter d’une stratégie consistant à dire des choses incompréhensibles en public pour les décrypter ensuite en privé. La simplicité des paraboles n’est que formelle. Leur apparente accessibilité piège l’intelligent c’est-à-dire celui qui pense comprendre sans aide extérieure. La parabole reste cachée à l’intelligence autonome et donc au rationalisme. Son sens s’entrouvre à celui qui implore intérieurement secours. Dans cette dépendance à Dieu librement consentie, l’Esprit communique un supplément d’intelligence fait de révélation et de foi. Les vérités contenues dans une parabole ne sont pas cachées de nous, mais pour nous. Elles se ferment comme des huîtres pour ceux qui pensent être assez perspicaces pour les saisir d’eux mêmes. Elles seront dévoilées si, conscients de notre pauvreté, nous implorons un supplément d’âme pour recevoir l’aide de la révélation.

À l’abordage ! D’après le Grec, le mot “parabole” est emprunté au vocabulaire de l’art de la navigation et plus particulièrement à celui des batailles navales. Il est utilisé pour parler de la juxtaposition bord à bord de deux navires au combat. Comme dans les aventures de pirates de notre enfance. Au sens figuré, une parabole désigne l’action de poser une chose à côté d’une autre à titre de comparaison terme à terme. Une parabole est donc un récit imagé qui a pour but de cacher sous une apparente simplicité une vérité destinée seulement aux disciples. Jésus nous aidera à comprendre au travers de tout un jeu subtil de correspondances entre le visible et 10

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l’invisible, une réalité spirituelle d’une importance primordiale qui échappe ordinairement à l’intelligence naturelle. Pour reprendre le sens original, une parabole nous invite à l’abordage de réalités spirituelles invisibles, bien réelles. Chaque comparaison est comme un filin lancé sur l’objet à conquérir. Nous voulons encourager des “pirates” à s’emparer du Royaume de Dieu. Allez ! Pillez et appropriez-vous les perles déposées dans le vaisseau invisible. Entreposez ensuite votre butin dans votre barque. Mieux encore ! Faites du vaisseau assiégé le navire amiral de vos conquêtes à venir. C’est ainsi que l’invisible deviendra visible dans votre vie et ce qui est spirituel s’incarnera dans ce monde. Cherchez premièrement le royaume et la justice de Dieu et toutes ces choses vous seront données par-dessus. Matthieu 633.

Une tradition partiale Nous sommes fascinés par l’histoire du cadet : elle est plus spectaculaire, plus crue, plus chargée d’émotions. Son scenario paraît plus riche que celui du fils aîné. La tradition a favorisé le cadet, sans doute pour cette raison, en intitulant cette parabole : le fils prodigue. Elle n’a privilégié que l’aspect dépensier du cadet. Est-elle à ce point obnubilée par des histoires de gros sous ? Jésus n’a jamais souhaité que le cadet éclipse l’aîné ; encore moins que le cadet soit le centre de la parabole ou qu’il ne soit vu que sous cet angle unique. Le texte commence par des mots choisis : Un homme avait deux fils. Tout le projet du Fils se trouve dans ces cinq mots. Qu’avions-nous besoin d’un autre titre ? Si nous croyons que cette parabole a pour but d’imager une conversion spectaculaire, nous la fragmentons. Une interprétation plus globale et plus riche est alors occultée. Décidément, ce titre est bien réducteur. Ce livre démontre qu’il y a beaucoup plus que le retour émouvant d’un fils à la maison paternelle. Il faut regarder ce court-métrage dans son intégralité. Ce n’est pas bien de partir à l’entracte. Il y a plus 11

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aussi, à mon sens, qu’une comparaison symbolique et prophétique entre les Gentils représentés par le cadet et Israël représenté par l’aîné. Nous verrons que les deux fils ne sont pas si dissemblables qu’il n’y paraît et qu’il n’y a rien à gagner à vouloir les opposer. Puisse la Révélation souffler tout à nouveau sur cette parabole et emporter au loin la poussière des interprétations et le fratras des traditions humaines.

Nos 4 thèses Cette parabole poursuit plusieurs objectifs. 1. Jésus représente tout à la fois le Père et le chemin qui mène à ce Père. Rien d’étonnant à cela. Dès qu’un fils est mûr, il bascule à l’état de père. Le Fils veut se dévoiler à nous tout en révélant le Père puisque les deux sont indissociables. 2. Dieu est profondément relationnel. Recevoir une révélation de sa personne comme Père ôte le voile également sur le Fils, le Saint Esprit et sur nous ! 3. Cette parabole détaille cinq chemins de dix étapes. En premier lieu, Jésus est l’unique chemin vers le Père. Et, par extension, par notre style de vie et notre révélation personnelle, nous sommes aussi des chemins 7 vers le Fils. Ce n’est donc pas un hasard si les premiers disciples, avant de recevoir le nom de chrétiens, étaient appelés la voie dans le livre des Actes8 . Le chemin du cadet Le chemin du Père vers le cadet Le chemin de l’aîné Le chemin du Père vers le l’aîné Ce à quoi nous rajouterons, le Chemin du Fils dans l’Evangile de Jean au chapitre 17. 7

Ou malheureusement des impasses

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Actes 2414

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4. Nous ne lisons la Bible. C’est la Bible qui nous lit. Cette parabole est un miroir où se reflète notre propre relation au Père. Les fils nous dévisagent – sous deux angles – dans toute notre ambiguité. Heureux à qui le sens de cette parabole est adressé. Heureux celui qui se situe lui-même pour ensuite se positionner résolument et avec foi dans l’amour du Père.

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Le texte en question

Un Père avait deux fils Luc 1511 à 32

Jésus dit encore : — Un homme avait deux fils. Le plus jeune dit à son père : — Mon père, donne-moi la part de notre fortune qui doit me revenir. Alors le père partagea ses biens entre ses deux fils. Peu de jours après, le plus jeune fils vendit sa part de la propriété et partit avec son argent pour un pays éloigné. Là, il vécut dans le désordre et dissipa ainsi tout ce qu’il possédait. Quand il eut tout dépensé, une grande famine survint dans ce pays, et il commença à manquer du nécessaire. Il alla donc se mettre au service d’un des habitants du pays, qui l’envoya dans ses champs garder les cochons. Il aurait bien voulu se nourrir des fruits du caroubier que mangeaient les cochons, mais personne ne lui en donnait. Alors, il se mit à réfléchir sur sa situation et se dit : — Tous les ouvriers de mon père ont plus à manger qu’il ne leur en faut, tandis que moi, ici, je meurs de faim ! Je veux repartir chez mon père et je lui dirai : — Mon père, j’ai péché contre Dieu et contre toi, je ne suis plus digne que tu me regardes comme ton fils. Traite-moi donc comme l’un de tes ouvriers. Et il repartit chez son père. Tandis qu’il était encore assez loin de la maison, son père le vit et en eut profondément pitié  : il courut à sa rencontre, le serra contre lui et l’embrassa. Le fils lui dit alors : — Mon père, j’ai péché contre Dieu et contre toi, je ne suis plus digne que tu me regardes comme ton fils… Mais le père dit à ses serviteurs : — Dépêchez-vous d’apporter la plus belle robe et mettezla-lui ; passez une bague au doigt et des chaussures aux pieds. Amenez le veau que nous avons engraissé et tuez-le  ; nous 15

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allons faire un festin et nous réjouir, car mon fils que voici était mort et il est revenu à la vie, il était perdu et je l’ai retrouvé. Et ils commencèrent la fête. Pendant ce temps, le fils aîné de cet homme était aux champs. À son retour, quand il approcha de la maison, il entendit un bruit de musique et de danses. Il appela un des serviteurs et lui demanda ce qui se passait. Le serviteur lui répondit : — Ton frère est revenu et ton père a fait tuer le veau que nous avons engraissé, parce qu’il a retrouvé son fils en bonne santé. Le fils aîné se mit alors en colère et refusa d’entrer dans la maison. Son père sortit pour le prier d’entrer. Mais le fils répondit à son père : — Écoute, il y a tant d’années que je te sers sans avoir jamais désobéi à l’un de tes ordres. Pourtant, tu ne m’as jamais donné même un chevreau pour que je fasse la fête avec mes amis. Mais quand ton fils que voilà revient, lui qui a dépensé entièrement ta fortune avec des prostituées, pour lui, tu fais tuer le veau que nous avons engraissé ! Le père lui dit : — Mon enfant, tu es toujours avec moi, et tout ce que je possède est aussi à toi. Mais nous devions faire une fête et nous réjouir, car ton frère que voici était mort et il est revenu à la vie, il était perdu et le voilà retrouvé !

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Chapitre 1

Le chemin du cadet Le plus jeune dit à son père : — donne-moi Luc 1511

La mère La parabole ne met pas en scène la mère des enfants. Estelle décédée  ? Est-elle partie  ? Nul ne sait. Pourquoi la parabole ne met-elle en scène aucune femme ? Bien des raisons ont été évoquées. Evacuons tout de suite cette sorte de pseudo machisme qui veut que les hébreux ne citent aucune femme dans leurs énumérations. Le Christ, né d’une jeune fille vierge, ne peut-être soupçonné d’un quelconque machisme. Sa naissance virginale exclut, à dessein, tout intervention mâle. Le faisceau de circonstances particulières dont Dieu a choisi d’entourer la venue du Messie dans le contexte de machisme païen qui régnait à l’époque, a permis à trois catégories d’individus : le pauvre, la femme et l’enfant d’acceder à la dignité de personne humaine. Si le casting n’a retenu aucune femme pour cette parabole, la raison est à chercher ailleurs. Jésus a voulu nous parler de son Père, du Dieu El Shaddaï. Ce nom composé a pour première traduction le “ToutPuissant”. Le grand archéologue biblique William F. Albright a proposé comme hypothèse alternative de lier “shaddaï” à “shadayim” (les seins). Shaddaï serait alors lié à la fertilité de Dieu et Sa bénédiction sur les animaux aquatiques et volatiles, puis les hommes. En effet, Shaddaï apparaît souvent dans un contexte de fécondité, de fructification et aussi du fait d’avoir en suffisance. El Shaddaï c’est le Dieu nourricier. 17

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La découverte fortuite d’un tableau de Rembrandt “Le retour de l’enfant prodigue” a déclenché chez Henri Nouwen une remise en question et une quête spirituelle qui devaient l’amener à quitter la grande université américaine où il enseignait, pour accompagner des personnes handicapées de l’Arche. Dans l’ouvrage9 qu’il a écrit suite à la contemplation de ce tableau, l’auteur nous aide à décrypter l’attitude maternelle du père. Voyez comme il tient la tête de son petit serré sur son ventre. Sous la barbe, les traits du visage apparaissent avec une telle douceur ! Les mains posées sur le dos du fils : la gauche est féminine tandis que la droite est plus trappue, plus masculine. Quel talent d’avoir permis cela par un seul jeu d’ombres ! Cette dimension maternelle au cœur du Père est omniprésente dans cette parabole. Cette “féminité” en Dieu est déjà apparue dans une parabole précédente où l’on voit une jeune femme en quête d’une drachme perdue. Dans la suite, on surprendra dans des attitudes du Père des aptitudes toutes maternelles comme lorsqu’il enlace et embrasse le cadet, le couvre de baisers ou lorsque ses entrailles s’émeuvent de compassion pour lui. Le père illustre pour nous ce qu’est la miséricorde divine : des cordes lancées à notre misère ! Une femme oubliera-t-elle son nourrisson, pour ne pas avoir compassion du fruit de son ventre ? Même celles-là oublieront ; … mais moi, je ne t’oublierai pas. Esaïe 4915 En situant la mère au cœur du Père, Jésus a voulu éviter une confusion de taille. Il ne voulait pas qu’une représentation féminine fagocite une parabole destinée à révéler Dieu comme Père. Il fallait fermer la porte à toute possibilité d’interpréter une figure feminine comme un dieufemme, une déesse, une idole babylonienne s’arrogeant à tort le titre ronflant de “Mère de Dieu” ou de Reine du ciel comme dans Jérémie 4424à29.

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Le Retour du fils prodigue : revenir à la maison, Édition Bellarmin, 2001

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Le chemin de mort Le récit ne nous livre pas non plus les raisons qui poussent le cadet à vouloir déserter son foyer. On peut aisément discerner dans ce départ quelque chose de très douloureux. Réclamer son dû à la face de son père est un acte violent qui jaillit d’une souffrance bien réelle : sentiment d’injustice durement ressenti, griefs contre l’aîné… ? L’offense a trouvé un accès et finalement une place dans son cœur. Souffrance, rébellion et amour refroidi peuvent amener quelqu’un à raisonner ainsi sèchement : “— je ne reviendrai pas. Jamais. Pas même pour vos funérailles. Alors, réglons cela tout de suite et donne-moi ce qui me revient. Nous ne nous reverrons plus. Adieu !” La parabole nous montre comment un enfant qui a décidé de s’éloigner de son père se trouve engagé sur un chemin de mort. Dès le début du récit, on assiste en effet à une lente, mais implacable descente aux enfers. Contrairement à ce que l’on pourrait croire, il n’y a rien de désordonné dans la mort, rien de romantique ou de gothique. Que du séquentiel. Marche après marche, nous découvrons ce qui se passe lorsque nous nous éloignons du père et donc de notre Père céleste. Le chemin parcouru par le cadet peut également être celui, emprunté par une société qui, pour des raisons diverses (légalisme, athéisme, révolution,…), s’éloigne de Dieu. ➊ donne-moi ➋ la part du bien qui doit me revenir ➌ ayant tout ramassé ➍ il s’en alla dehors dans un pays éloigné ➎ il dissipa son bien ➏ en vivant dans la débauche ➐ une famine survint… il commença à être dans le besoin ➑ il s’en alla et se joignit à l’un de ces citoyens ➒ Il alla se mettre au service d’un des habitants du pays. ➓ moi, ici, je meurs de faim ! 19

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Les étapes d’une culture de mort ➊ donne-moi Qu’y-a-t’il derrière ce “donne-moi” ? Ce verbe à l’impératif sonne comme une détonation ! Ce sont les mots mêmes que les filles jumelles de la sangsue emploient dans les Proverbes : La sangsue a deux filles : — Donne ! Donne ! Trois choses sont insatiables, quatre ne disent jamais  : — Assez ! Le séjour des morts… Proverbes 3015et16a. La sangsue ressemble à une langue humaine au sens propre comme au figuré. Elle suce la vie du sang, mais tout comme la langue humaine elle peut aussi guérir grâce aux propriétés de sa salive : anticoagulantes, anti-inflammatoires, vasodilatatrices et anesthésiques utilisées dans différents domaines de la médecine. La mort et la vie sont au pouvoir de la langue ; quiconque l’aime en mangera les fruits Proverbes 1821 Réclamer sa part d’héritage du vivant du père équivaut donc à un meurtre symbolique. “Meurtre” parce qu’il y a bien mise à mort et “symbolique” parce qu’il n’y a pas de “corps”. Un tel acte va se retourner contre le cadet. Souvenez-vous enfants, lorsque vous jouiez à la guerre en mimant avec les doigts d’une main le pistolet meutrier. L’index et le majeur tendus vers l’ennemi imaginaire, le pouce dressé vers le ciel, l’annulaire et l’auriculaire repliés dans une sorte de réflexe pointés sur votre poitrine. Ce mime illustre bien le fait que les mots que nous employons sont révélateurs de ce qui se trouve réellement dans notre cœur (Matthieu 1234). On a beau vouloir tirer sur autrui, c’est nous qui sommes atteints. Par ricochet. Nos paroles agissent comme des boomerangs. Ce que le cadet dit va le tuer lui, plus sûrement encore que le Père. Tous les hommes qui annoncent la mort de Dieu finissent par mourir un jour. Ceux qui régulièrement nous anoncent la mort de Dieu, ne font qu’exprimer la mort qui agit dans leur esprit. Woody Allen a dit avec humour : Dieu est mort, Marx est mort et moi-même je ne me sens pas très bien. 20

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Où est la génération de mai 1968 qui célébra en France — au printemps — une révolution dionysiaque dans les rues du quartier latin puis dans toute la France ? Est-ce vriament une coïncidence si cette même génération a été décimée par le sida et les overdoses ? Rejeter Dieu comme Père, rejeter Son autorité sur nos vies revient finalement à invoquer la mort sur soi à l’exemple de la foule haineuse qui réclama la peine capitale sur Jésus de Nazareth Et tout le peuple répondit : Que son sang retombe sur nous et sur nos enfants ! Matthieu 2725 Par sa rébellion, le cadet s’engage sur un chemin de mort consistant en un rejet du modèle paternel dans toutes ses expressions sociales et spirituelles. Pour reprendre une image chère à la psychanalyse, le cadet “tue le Soleil” – son père – pour établir un nouveau système solaire dont il sera le nouveau centre. Pourquoi Freud a-t-il été chercher son modèle explicatif dans la mythologie grecque ? Il était là, offert, dans les textes mêmes de sa propre culture. Ce modèle de croissance qui consiste à tuer le père pour prendre sa place a imprégné toute la culture occidentale. Le monde politique français, à chaque scrutin, nous offre une nouvelle déclinaison et réinterprétation du meurtre du père. La différence entre un maître et un père se fait jour lorsque le disciple a grandi. Le maître se sent menacé par la croissance de son émule. S’engage alors un duel où le vainqueur sera celui qui aura dégaîné le premier. Comme dans les westerns ! Un père, au contraire, est celui qui se réjouit de voir son fils spirituel arriver à sa stature et même le dépasser. La devise des pères est : — que mon plafond, mon fils, ma fille, soit votre plancher. Un “meurtrier de Dieu” – Nietzsche – écrit : “Dieu est mort ! Dieu reste mort ! Et c’est nous qui l’avons tué  ! Comment nous consoler, nous les meurtriers des meurtriers ? Ce que le monde a possédé jusqu’à présent de plus sacré et de plus puissant a perdu son sang sous notre couteau. — Qui nous lavera de ce sang  ? Avec quelle eau pourrionsnous nous purifier  ? Quelles expiations, quels jeux sacrés 21

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serons-nous forcés d’inventer  ? La grandeur de cet acte n’estelle pas trop grande pour nous ? Ne sommes-nous pas forcés de devenir nous-mêmes des dieux simplement — ne fût-ce que pour paraître dignes d’eux ?”10 Dans la revendication de son dû, le spectre du séjour des morts apparaît derrière la sangsue et ses deux jumelles. On identifie aisément l’une d’elle : Avidité. Quel est le nom de sa sœur ? ➋ la part du bien qui doit me revenir Le cadet estime qu’on lui doit quelque chose. Il se sait victime d’une injustice. Dans un mélange de colère et de douleur, certain de son droit, il est bien décidé à le revendiquer et obtenir compensation. Il ne réclame pas un don, il demande son dû. Il tue, mais en appelle en même temps à la loi, à la justice ! Cela fait tellement penser à ces gens qui rouent de coups leurs victimes en criant : au secours ! L’amertume est toujours une vengeance avortée. Un sentiment d’injustice intériorisé. L’attente blessée d’une justice qui n’est pas venue. Pour savoir si l’on est soi-même dans l’amertume, il y a un test infaillible. Posez-vous simplement la question : — Quelqu’un me doit-il quelque chose  ? Dans le calme, patientez. Ne faites pas de la spéléologie. Si un visage ou une situation passée refait surface, alors il y a de la reconnaissance de dette dans l’air. Prenez la décision de faire grâce en vous aidant de ces deux points : définition : un salaire se gagne, une récompense se mérite, la grâce c’est ce qu’on ne peut pas mériter. Notre bourreau peut mériter la peine capitale et les foudres de notre justice. Il ne méritera jamais notre grâce car par définition la grâce est ce qui ne se mérite pas (ou ne se démérite pas). Pardonner consiste donc à donner à

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Le Gai Savoir, Livre troisième, p. 125

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quelqu’un ce qu’il ne mérite pas. C’est ce que Jésus a fait pour nous. Remets-nous nos dettes comme nous aussi nous remettons à nos débiteurs Matthieu 612. règle : puisque nous aimons tant la justice, il nous faut être justes à notre tour et accepter d’être jugés au dernier jour de la mesure même dont nous aurons nous-mêmes jugé les autres. Heureux les miséricordieux car ils obtiendront miséricorde ! Matthieu 57 La seconde fille de la sangsue s’appelle Amertume. ➌ ayant tout ramassé En embrassant et en ramenant sur lui son héritage le cadet va essayer de combler le cratère et colmater l’impact laissé par ses paroles meurtrières. Il cherche à apaiser la douleur naissante d’une angoisse existentielle en amassant tous ses biens. Il se grise à l’idée de posséder enfin les moyens financiers pour mettre à exécution ses rêves les plus fous. Après avoir tué le soleil, pourquoi ne pas devenir soleil soi-même. L’Iznogoud de la bande dessinée aurait dit : — Je veux devenir calife à la place du calife ! ➍ il s’en alla dehors dans un pays éloigné Le refus de toute paternité c’est le refus des origines et donc de l’appartenance à une famille. C’est la revendication d’une autonomie sans concessions. Le cadet veut voler de ses propres ailes en refusant tout point d’attache affectif, spirituel, géographique et matériel. Celui qui se tient à l’écart cherche ce qui lui plaît, il s’irrite contre tout ce qui est sage Proverbes 181. Ce pays éloigné est une contrée utopique où tout paraît forcément mieux puisque chaque chose reflète notre ego. Le cadet s’est affranchi de l’attraction du soleil, son père. Il va faire l’expérience effrayante du silence des espaces infinis dont parle Blaise Pascal. 23

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En tant que parricide et donc aussi de déicide, le cadet s’est retourné contre la communication même. Dieu étant profondément relationnel du fait de sa composition en trois personnes communiquant sans cesse entre elles, son “meurtre” ne peut que plonger l’assassin11 dans la plus terrible et la plus angoissante des solitudes intérieures12 . Ce grand vide au centre du cadet a la forme et les dimensions de Dieu13. Sa liberté est à ce prix : un vide sidéral, un tohu bohu, une terre informe et vide avec des ténèbres à la surface de l’abîme décrit en Genèse 12. Mais heureusement pour nous, l’Esprit de Dieu se meut pas loin, sur les eaux. Chez l’enfant comme chez l’adulte, l’exil intérieur fonctionne sur le même mode que la bouderie. Les parents devraient s’inquiéter de voir leur adolescent se réfugier sous un casque audio en écoutant de la musique violente. On dit que c’est pour évacuer des tensions. Ça c’est plutôt le rôle dévolu au sport. Lorsque l’adolescent agit ainsi, il ne fait qu’entretenir sa rancœur et accroître sa violence. Il s’ouvre à des messages philosophiques souvent aussi bêtes que méchants. Cette attitude ne peut que creuser un peu plus le fossé d’incompréhension qui s’installe trop souvent entre adolescents et parents. En s’éloignant du Soleil le cadet ambitionne de briller comme lui. C’est la tentation luciférienne par excellence (cf Ezéchiel 37) : devenir le centre égoïste et auto-proclamé d’un nouveau style de vie. ➎ il dissipa son bien

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Ne restent que les vestiges de cette Trinité : le moi, le ça et le surmoi.

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On raconte que Nietzsche qui avait banni scrupuleusement toutes les valeurs judéo-chrétiennes de son édifice philosophique s’abîma dans la démence le jour il vit un cocher rosser le cheval de son fiacre. Il se jeta en pleurant au cou du cheval. 13

Cette expression vient d’Augustine, une femme de Dieu qui vécut entre le IVème et Vème siècle de notre ère, elle sera reprise plus tard par Blaise Pascal.

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Un prodigue est quelqu’un qui fait des dépenses excessives, qui dilapide son bien. La prodigalité n’est pas la générosité. Dans tout ce que le prodigue donne, il y a un hameçon, une reconnaissance de dette tacite signée du nom de la victime. Sa folie dépensière a pour but d’acheter des amitiés pour combler son immense solitude et peupler à grands frais son système. Que serait un soleil en effet privé de ses satellites ? Que serait un atome privé de ses électrons ? ➏ en vivant dans la débauche Seulement voilà, les électrons ne gravitent pas assez près de lui. Un frottement produirait de la chaleur. Il voudrait fusionner pour devenir plus grand encore. La réalité est que les bras du père lui manquent. En multipliant ses partenaires sexuels, le cadet cultive son infidélité, accroît son insécurité et s’enfonce un peu plus dans l’angoisse. Sa conduite est addictive et son bateau est ivre comme celui de Rimbaud. Il tombe de Carybde en Scylla, d’Eros en Thanatos14 . En faisant l’amour, il se venge en possédant et réclame une fois de plus son dû. Il tente de retenir la vie qui le fuit dans une inexorable hémorragie. Il est plus dans la pornographie (qui considère l’autre comme objet à posséder) que dans l’érotisme qui considère l’autre comme fin en soi. Puisqu’on a relevé le texte terrible d’un Nietzsche, il est juste que nous parvenions à un équilibre par un des plus beaux textes de la philosophie écrit par Kant : “Agis de telle sorte que tu traites l’humanité aussi bien dans ta personne que dans la personne de tout autre toujours en même temps comme une fin, et jamais simplement comme un moyen.” Le matérialisme du cadet a fait de lui un partisan de Machiavel qui voit l’autre comme un simple objet à utiliser pour parvenir à ses fins. La sexualité est un don de Dieu mais un don malmené par notre Occident désacralisé. La dimension holistique de la sexualité est niée au profit d’une vision consumériste : le corps 14

dieu de la mort souvent représenté avec une faux

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comme bien de consommation courante. La sexualité est vécue de façon dissociée comme s’il s’agissait d’un simple exercice physique anodin sans conséquences15 . Cette banalisation est fréquente dans les films. La sexualité c’est l’implication de tout l’être et pas seulement du corps seulement. Elle est une alliance qui affecte la teneur de toutes les autres dimensions de la vie humaine. Parce que donner son corps à Dieu (1 Corinthiens 613,19-20) semblait passé de mode, ce pauvre corps s’est mué en produit de consommation. Nous avons revendiqué notre corps comme un bout de propriété, l’avons chosifié et pris un tel ascendant sur la vie à naître que nous l’avons nommé perfidement d’un mot emprunté à une langue morte  : le fœtus. L’avortement recevait ainsi son concept-clé et sa justification formelle. Lorsqu’un femme enceinte survit à un accident de la route provoqué par une chauffard mais perd malheureusement son bébé, la question est de savoir s’il y a homicide ou pas homicide ? Si on applique le raisonnement qui a conduit à la légalisation de l’avortement, il n’y a pas d’homicide. Si on se réfère au bon sens et à l’humanisme, il y a homicide. Tout comme le cadet, des enfants errent sexuellement parce qu’ils n’ont pas été éduqués et sevrés d’affection. Des parents n’ont pas pris le temps de les serrer dans leur bras. Une race de parents est née d’un XXème siècle en guerre : les parents-troncs  ! Des parents dont les bras restent désespérément pendus le long de leur corps. Ils sont issus de ces enfants et petits-enfants de pères qui ne sont jamais rentrés des champs de bataille. S’il m’était permis de donner un seul conseil aux parents, le voilà : vous avez des bras, faites-en usage avec vos enfants ! Rejetez votre propre embarras et enlacez-les souvent  ! Ce contact est un rempart contre l’égarement sexuel. Affirmez 15

Le nombre de partenaires sexuels en Occident a atteint aujourd’hui une moyenne de 10,5 partenaires par personne. D’après un sondage, la recherche d’amour reste pourtant pour 60,9  % des Français la principale raison de faire l’amour.

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leur identité par des paroles simples du genre : — tu es mon fils (ma fille). Rassurez-les souvent quant à votre amour avec ces paroles  : — je mets toute mon affection en toi. Une identité ça se construit, une sécurité aussi. Le Saint-Esprit descendit sur lui sous une forme corporelle, comme une colombe. Et une voix fit entendre du ciel ces paroles : — Tu es mon Fils bien-aimé ; en toi j’ai mis toute mon affection. Luc 322. Si Jésus a eu besoin d’être affirmé comme fils, à combien plus forte raison aurons-nous besoin d’être rassurés nous-mêmes tout au long de notre école pour devenir des hommes. ➐ une famine survint… il commença à être dans le besoin Les rebelles seuls habitent des lieux arides. Psaume 686. Le pays de l’éloignement du Père est un endroit où sévit la sécheresse, une famine qui affecte le corps, l’âme et l’esprit. Le besoin d’indépendance, le train de vie, l’achat d’amis et de partenaires sexuels vont conduire le cadet à la ruine. Les finances ont fondu comme neige au soleil. Ce soleil connaît une éclipse et n’a plus assez de force pour maintenir son pouvoir d’attraction et de séduction. Les prostituées se retirent les premières puis les faux amis partent les uns après les autres. Finalement le cadet se retrouve seul. La famine qui atteint le cadet ne provient pas seulement de sa situation personnelle, le texte nous dit qu’elle survient sur le pays tout entier. Est-ce une famine comme celle qui frappe trop souvent les pays du Sahel ? S’agit de quelque châtiment ? S’agit-il d’une famine d’un autre genre, comme celle que le prophète Amos a le plaisir d’annoncer ? Voici, des jours viennent, dit le Seigneur, l’Éternel, où j’enverrai une famine dans le pays ; non une famine de pain, ni une soif d’eau, mais d’entendre les paroles de l’Éternel. Amos 811 ➑ il s’en alla et se joignit à l’un de ces citoyens Une sexualité vécue hors mariage est, selon le prophète Osée, un égarement et une confusion (Osée 412). Excusez ce 27

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jeu de mot, mais le cadet ne sait plus à quel “sein” se vouer. La solitude aidant, les mauvaises compagnies rôdent. Le nombre des champions de l’argent facile, des chantres de l’égalitarisme et du refus de l’autorité s’accroît de jour en jour. Le bon sens et le discernement dans le choix des collaborateurs a disparu. Un autre “soleil” tout aussi solitaire que lui, un alter ego, va croiser alors la trajectoire du cadet. ➒ Il alla se mettre au service d’un des habitants du pays. Le cadet se retrouve lié avec quelqu’un qui traîne les mêmes souffrances et qui a les mêmes rêves brisés que lui. Ce genre d’alliance trouble a fini, comme toujours, par se renverser et devenir une aliénation et une exploitation. Le cadet travaille maintenant pour celui qui, il y a peu de temps encore se targuait d’être son associé, son égal. Lui, l’enfant juif, le voici réduit à garder des porcs. Quel contraste avec l’image du début, d’un soleil et de ces deux satellites, un père et ses deux fils ! Le fils se rêvait soleil dans l’infiniment grand – hélas – le voici simple électron, dans l’inifniment petit, en train de graviter autour d’un citoyen tout comme lui errant dans le même pays éloigné que lui ! L’image qui ressort est celle d’un cadet qui tourne et s’enroule autour de lui-même. Ainsi en est-il de tous les humanismes athées qui – parce qu’ils refusent toute référence au Dieu créateur – ne peuvent compter que sur eux-mêmes pour donner un pathétique et hypothétique sens à leur existence. Qu’il l’admette ou non, l’humaniste athée est lové, enfermé sur lui-même, aspiré par le vortex qu’il a ouvert en son centre. Il devient imbu de luimême. Séduit par sa propre sincérité, il veut faire tomber le masque 16 et devenir le propre comédien (en grec, hupocritès !) de sa vie. Selon l’origine probablement étrusque du mot personne désignant le masque que portait les comédiens de théâtre, il renonce au fond à être une personne, un masque pour le divin, pour devenir l’individu derrière le 16

Exactement comme dans la pièce de Rotrou, Saint Genest comédien et martyr Pierre Cranga

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masque, ce comédien sans auteur, sans dramaturge, condamné à improviser toute sa vie durant. Le philosophe (démasqué) et ancien ministre de l’Education, Luc Ferry, en digne successeur de Nietzsche, des stoïciens et des épicuriens, écrivait en 2006 sans grande originalité : “Il me semble que nous devrions, à l’écart du bouddhisme et du christianisme, apprendre enfin à vivre et à aimer en adultes, en pensant, s’il le faut, chaque jour à la mort. Point par fascination du morbide. Tout au contraire, pour chercher ce qu’il convient de faire ici et maintenant, dans la joie, avec ceux que nous aimons et que nous allons perdre à moins qu’ils ne nous perdent avant. Et je suis sûr, même si je suis encore infiniment loin de la posséder, que cette sagesse-là existe qu’elle constitue le couronnement d’un humanisme enfin débarrassé des illusions de la métaphysique et de la religion.”17 Ce n’est pas un des moindres paradoxe des philosophes de notre temps, ils ne trouvent pas prétentieux d’enseigner aux autres une sagesse qu’ils reconnaissent ne pas posséder. Faites ce que je dis, pas ce que je fais !… ➓ moi, ici, je meurs de faim ! La mort conçue dans le cœur du cadet, enfantée par ses lèvres, est venue au monde. La spirale descendante d’une philosophie de mort a beau tourner les têtes, elle demeure prévisible, ordonnée et séquentielle : ➊ Amertume ➋ Meurtre symbolique ➌ Matérialisme ➍ Exil intérieur ➎ Prodigalité ➏ Débauche ➐ Pauvreté ➑ Mésalliances ➒ Exploitation ➓ MORT 17

Apprendre à vivre p. 292

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Sans surprise, le “voyage” du cadet commence par un meurtre et s’achève par une mort intérieure. Proverbes 1821 dit : La mort et la vie sont au pouvoir de la langue ; quiconque l’aime en mangera les fruits. La fin d’une chose est révélatrice de ce qui était contenu dès le départ. Heureusement, aucune mort clinique n’est intervenue, mais la mort s’est pourtant bien exprimée dans cette vie vécue loin du Père : car mon fils que voici était mort Luc 1524. La mort n’a pas besoin de cadavres pour exercer son empire. Elle peut même faire l’économie de l’agonie physique. La mort est d’abord spirituelle18. La philosophie ne connaît pas la neutralité. On peut très bien ne pas s’intéresser du tout à la philosophie et cependant être profondément influencée par elle. Notre monde occidental a été façonné tout juste par deux poignées de philosophes19 . Que nous en ayons conscience ou non, ces philosophies ont imprégné de façon subliminale notre manière de penser. Elles constituent nos présupposés insconcients. Comme le Monsieur Jourdain de la pièce de Molière qui faisait de la prose sans le savoir, il est possible de faire du Nietzsche ou du Freud sans jamais n’avoir rien lu d’eux. Cela tient essentiellement au fait que nos façons de penser n’échappent pas aux effets de mode. On peut assortir ses manières de penser à ses choix de vie comme on assortit une ceinture à la couleur de sa jupe ou de son pantalon. Ainsi, la philosophie peut donner raison à peu près à tous les choix de vie, excuser le meurtre du père, le justifier, pire l’ériger en véritable modèle de croissance. Tuer symboliquement une figure paternelle pour grandir n’est pas loin d’être devenu un lieu commun  voire un poncif occidental. Tout cela est passé dans la culture de masse sans que personne ne s’interroge sur l’origine et les conséquences de tels présupposés sur l’être et l’avenir de nos enfants. Quand des philosophes accusent le christianisme d’asservir et d’infantiliser les gens et présentent le refus du Père comme 18

La résurrection aussi (Apocalypse 206).

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Platon, Aristote, Descartes, Kant, Hegel, Nietzsche, Freud, Marx, Macchiavel Pierre Cranga

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seul moyen d’accéder à l’autonomie, ils deviennent les serviteurs zélés d’une culture de mort. Quel profit pourra en tirer la société ? Si nous décidons de quitter ce pays éloigné pour revenir au Père, nous amorçons rien moins qu’un retour à la vie.

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Première demande Dieu, je ne te connais pas. Mais si tu existes, il ne faudrait pas que je manque cette découverte. Sans doute la plus grande qu’un homme peut faire dans sa vie. Tu ne t’éloignes d’aucun homme. C’est nous qui choisissons de partir loin de toi. Je me suis reconnu sur ce chemin de mort. Je t’ai oublié, mais si tu existes, alors je désire revenir à toi tel que je suis avec tous mes péchés. Pardonne-les-moi tous. Moi aussi je pardonne à ceux qui m’ont causé du tort ou m’ont blessé. Viens habiter dans mon cœur à cet instant même au nom de ce fils aîné que tu as envoyé pour ramener tous les frères et sœurs à toi : Jésus-Christ. Je ne comprends pas encore tout le sens, ni la portée de cette démarche, mais je désire faire l’expérience de tes bras de Père autour de ma vie. J’accepte Seigneur de me laisser persuader par toi simplement. Merci de faire ta demeure au tréfonds de moi. Je t’invite, habite ma vie. Merci. 32

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Résumé

Chemin du Cadet ➊ Amertume Luc 1512c ➋ Meurtre symbolique Luc 1512b ➌ Matérialisme Luc 1513a ➍ Exil, solitude Luc 1513b ➎ Prodigalité Luc 1513c ➏ Impureté Luc 1513d ➐ Pauvreté Luc 1514 ➑ Mésalliance Luc 1515a ➒ Exploitation Luc 1515b ➓ Mort Luc 1517c

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Chapitre 2

Le ret"r

Etant revenu à lui-même […] Luc 1517

Le retour du cadet Le meurtre symbolique de la figure paternelle révèle a contrario toute l’importance que cette figure peut avoir dans notre existence. Dans la rébellion, il n’y a pas de place pour l’indifférence. La haine n’est, au fond, que de l’amour inversé. Le rebelle s’emmêle dans son ambiguïté et ses nombreuses contradictions. Aussitôt rejetée, l’image du père se met à hanter le cadet. Il faut combler l’absence par toutes sortes d’artifices. L’enthousiasme du début laisse vite place à une nécessité angoissante. En tuant le père, le cadet ne s’est bien sûr pas rendu compte qu’il se tuait du même coup. Tout en revendiquant sa liberté sexuelle il semblait ignorer qu’il était un père en puissance et en devenir. Au fond, vivre définitivement sans père est un pari impossible et douloureux. Nous aspirons tous à vivre, peu importe où, pourvu que l’on sente une présence paternelle à nos côtés et une famille autour de nous. Ce besoin est tel que même les bandes et les gangs se créent une société avec des codes d’honneurs, dans une loyauté et une hiérarchie servant à pallier l’absence du père et la famille de base. Je me lèverai, je m’en irai vers mon père et je lui dirai : — père, j’ai péché contre le ciel et devant toi, je ne suis plus digne d’être appelé ton fils, traite-moi comme l’un de tes ouvriers Luc 1518.

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Les composantes du retour À l’approche de la Pâques, Jésus dit à Pierre : j’ai prié pour toi afin que ta foi ne défaille point ; et toi quand tu seras revenu, affermis tes frères Luc 2232. Le retour (epistrefo, epistrepho en grec) dont parle Jésus est celui de la conversion. Ce terme se retrouve très souvent traduit ainsi dans d’autres passages du Nouveau Testament. Le retour du cadet et le nôtre ne consistent pas seulement à se mettre en chemin vers la maison du Père. Il s’agit de retourner intérieurement au Père de cette maison. Pour mériter le nom de conversion, le retour géographique doit se doubler d’un retour spirituel pour produire le bienfait escompté. Voyons à présent les étapes qui conduisent le cadet à revenir à son père. ➊ Etant rentré en lui-même. ➋ Combien d’ouvriers chez mon père ont du pain en abondance, et moi, ici, je meurs de faim ! ➌ Je me lèverai, j’irai vers mon père, et je lui dirai : — Mon père, j’ai péché contre le ciel et contre toi. ➍ et je lui dirai  : — Mon père, j’ai péché contre le ciel et contre toi. ➎ je ne suis plus digne d’être appelé ton fils, traite-moi comme l’un de tes ouvriers. ➊ Etant rentré en lui-même. Quelle force dans ces quelques mots ! C’est avec eux que la fuite en avant du cadet prend fin. Après s’être grisé d’une liberté trompeuse, le cadet revient finalement à la source  : le centre de son être20. Il est clair que ce merveilleux mouvement qui conduit le fils de l’extérieur de lui-même à l’intérieur de lui-même est l’œuvre du Saint Esprit : Nul ne peut venir à moi, 20

Nous préférons cette périphrase au mot “cœur” qui est souvent mal compris. Dans la Bible le mot «cœur» ne désigne pas le siège de nos émotions, mais un mixte de notre esprit, de notre intelligence et de nos émotions qui constitue notre interface profonde avec Dieu.

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si le Père qui m’a envoyé ne l’attire Jean 644. Il ne s’agit donc pas d’une introspection stérile, mais d’une œuvre souveraine de la grâce qui nous ramène à la source de nos motivations – notre cœur21 – car de lui viennent les sources de la vie Proverbes 423. Pour cette même raison Jésus nous enseigne : quand tu pries, entre dans ta chambre, ferme ta porte, et prie ton Père qui est là dans le lieu secret  ; et ton Père, qui voit dans le secret, te le rendra Matthieu 66. La vérité intangible de l’Evangile est que le Père n’est pas loin de chacun d’entre nous. La chambre dont Jésus parle n’est pas la chambre à coucher mais celle d’un temple, le temple de notre corps. Dans ses Confessions, Saint Augustin déplorait déjà son erreur qui l’avait conduit à chercher l’Eternel au dehors alors qu’il se rencontre en soi : “Voici que tu étais au-dedans de moi et moi au-dehors… Tu étais avec moi et je n’étais pas avec toi” (Confessions X, 27, 38). Cet “Eternel intérieur” comme il le nommera se trouve et se rencontre dans une chambre situé au centre de notre être. C’est là et là seulement que l’œuvre transformatrice de notre vie procède. Cela peut paraître incroyable, mais Jeanne Guyon sera même persécutée et embastillée sous Louis XIV pour avoir affirmé que “rien n’est plus aisé que d’avoir Dieu et le goûter. Il est plus en nous que nous mêmes22. Il a plus de désir de se donner que nous de le posséder”. Elle écrit qu’il faut “s’occuper de la présence de Dieu par une foi vive que Dieu est en nous sans laisser répandre nos puissances et nos sens en dehors…Lors donc que l’âme est ainsi enfoncé en soi-même et vivement pénétré de Dieu dans ce fonds, lorsque les sens sont tous ramassés de la circonférence au centre, elle s’occupe suavement de la vérité lue”. 21

Au sens hébreu du terme, c’est-à-dire, le centre de notre être : émotions, volonté et intelligence confondues. 22

Il faut absolument lire ce petit ouvrage de 96 pages de Jeanne Guyon intitulé Moyen Court qui scandalisa la France de Louis XIV et qui fit l’objet d’autodafés à Grenoble et Dijon. Dans son ouvrage Jeanne Guyon explique comment prier (faire oraison) : cela est une chose aisée si on cherche Dieu en soi et non en dehors. Ed. Mercure De France (avril 2001) Collection Petit Mercure, ISBN 2715222432 3,42 €

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Toute transformation durable dans nos vies est le fruit d’un mouvement qui va du centre de notre être vers la périphérie. Ce mouvement est à l’inverse de la religion qui se propose de changer l’homme par l’extérieur, par la conformation à un ensemble de règles morales. La religion travaille dans le moulage, le christianisme dans la métamorphose. Jeanne Guyon a été persécutée par les puissances de conformation qui agissaient en France au XVIIème siècle. Darby traduit ce même passage : Etant revenu à lui-même laisse entendre que le cadet revient à la raison et à certain bon sens. La comparaison qu’il est amené à faire entre sa situation présente et celle des ouvriers de son père laisse à penser que le cadet revient effectivement de sa folie. Le Saint Esprit l’amène à appréhender la réalité et non à la fuir. Revenir à la maison c’est aussi revenir à la raison. Le Saint Esprit n’agit-il pas souvent dans notre vie au travers du simple bon sens ? Il nous faut lutter contre ce préjugé qui ne veut voir dans le Saint Esprit qu’un auxiliaire chargé de nous nous transporter vers l’irrationnel et fuir un réel douloureux. L’Esprit de Dieu ne nous est pas donné pour faire échec au réel mais pour faire échec à la volonté humaine rebelle (Galates 517) qui véhicule le mal au sein de l’humanité. Ce n’est pas le réel qui doit être vaincu, c’est la chair de l’homme. Le Saint Esprit nous envoie donc dans le réel non pour le fuir, mais pour le racheter pour Dieu. Nous ne sommes pas des êtres de chair qui faisons des expériences spirituelles. Nous sommes des êtres spirituels appelés à faire l’expérience de l’incarnation. La rédemption c’est ce mouvement initié par le Saint Esprit en nous qui nous ramène au réel en vue de le guérir et le racheter. Notre salut n’est pas dans un au-delà du monde, mais dans un monde dans lequel Dieu veut produire la rédemption que Son fils a acquis au prix de sa vie. Tout dépend bien sûr de notre opinion concernant les fins dernières, car notre manière d’appréhender l’éternité affecte fortement notre perception du réel et du présent. Si nous situons le terme de 38

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toutes choses et l’éternité dans un au-delà désincarné, éthéré et séparé du monde alors notre christianisme (s’il mérite encore ce nom) risque de se muer en une fuite quotidienne hors du temps et des contingences. L’hérésie qui nous guette est plus vieille que le christianisme : il s’agit du gnosticisme. Gnosticisme : mouvement religieux ésotérique qui se développa au cours des IIe et IIIe siècles après J.-C. et constitua un défi majeur pour le christianisme orthodoxe. La plupart des sectes gnostiques professaient le christianisme, mais leurs croyances divergeaient nettement de celles de la majorité des chrétiens de l’église primitive. Le terme de gnosticisme vient du grec gnosis (“connaissance révélée”). Aux adeptes, le gnosticisme promet une connaissance secrète du royaume divin. Des étincelles de l’être divin sont tombées de ce royaume transcendant dans l’univers matériel qui est tout entier la proie du mal, et sont emprisonnées dans les corps humains. Réveillé par la connaissance (gnose), l’humanité qui comporte un élément divin peut retourner vers le royaume céleste. Un christianisme de la fuite peut sembler dans un premier temps passionnant à cause de toutes les réalités et béatitudes célestes qu’il ne manquera pas de vanter dans l’éther. Il s’avérera à la longue beaucoup moins passionnant qu’un christianisme de la rédemption qui se propose d’oindre ceux que Dieu envoie, racheter sur la terre des réalités blessées et moribondes avec la puissance du ciel. L’Esprit du Seigneur est sur moi parce qu’il m’a oint pour annoncer une bonne nouvelle aux pauvres ; il m’a envoyé pour guérir ceux qui ont le cœur brisé, pour proclamer aux captifs la délivrance et aux aveugles le recouvrement de la vue, pour renvoyer libres les opprimés, pour publier une année de grâce du Seigneur. Luc 418-19. ➋ Combien d’ouvriers chez mon père ont du pain en abondance, et moi, ici, je meurs de faim ! Au travers de cette déclaration, on pourrait se prendre à douter de la sincérité des intentions de celui qui est parvenu à 39

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l’extrémité de ses forces et de ses ressources. N’est-ce pas l’intérêt personnel qui le motive ? Sans aucun doute et le Saint Esprit le prend en compte. Pour nous parler de Lui, le Père sait qu’il doit embrasser notre réalité. Comme nous le verrons au chapitre 7 avec Bernard de Clairvaux, Dieu doit rencontrer premièrement notre instinct de préservation avant de nous emmener plus loin dans la perfection de son amour. Dans cette comparaison avec les ouvriers qui mangent à leur faim, le Saint Esprit ramène le cadet à la raison et finalement au réel. ➌ Je me lèverai, j’irai vers mon père En se représentant la provision de la maison, le cadet se remémore l’amour et la provision de la maison paternel. Le projet d’un retour au père est inspiré par le Saint Esprit, car nul ne peut venir à moi, si le Père qui m’a envoyé ne l’attire ; et je le ressusciterai au dernier jour Jean 644. La porte de l’espérance s’est rouverte en lui. Le fait de se lever est toujours assimilé, dans la Bible, à une résurrection. Les chirurgiens l’ont appris à leur niveau et cherchent à faire lever leurs opérés de plus en plus tôt après une intervention. ➍ je lui dirai : — Mon père, j’ai péché contre le ciel et contre toi. Le meurtre symbolique est remonté à la surface de sa conscience sans aucun doigt accusateur pointé sur lui. Seul le Saint Esprit est en mesure de produire une telle conviction intérieure (Jean 168). La conscience de son crime réapparait en l’absence de tout jugement, sur fond d’amour. Sa relation souffrante avec son père a affecté une autre relation, celle qui relie tout homme au ciel, là où Dieu habite. Une grande partie de la première épître de Jean tourne autour de cette vérité fondamentale : notre vie relationnelle n’implique pas que notre psychisme, elle a une portée sprituelle (1 Jean 420). Notre relation avec le ciel est en effet fortement influencée par la teneur de nos relations avec les autres. Nous pouvons prétendre jouir de la meilleure relation avec le ciel qui soit, si 40

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nous entrons dans une relation douloureuse avec quelqu’un, notre relation à Dieu en sera forcément affectée. C’est pour cette raison que Jésus a enseigné : Si donc tu présentes ton offrande à l’autel, et que là tu te souviennes que ton frère a quelque chose contre toi, laisse là ton offrande devant l’autel et va d’abord te réconcilier avec ton frère ; puis, viens présenter ton offrande. Matthieu 523et25 Cette relation en deux axes indissociables dessine une croix dans toutes les vies. Je suis convaincu que le combat d’une vie chrétienne se gagne non pas contre l’incrédulité mais dans notre capacité à maintenir la foi en la grâce jusqu’à la fin de nos jours. Puissions-nous achever notre course libres de toute amertume. ➎ je ne suis plus digne d’être appelé ton fils, traite-moi comme l’un de tes ouvriers. On peut comprendre et sympathiser avec le sentiment d’indignité qui étreint le cadet à ce stade de son retour, mais une chose est sûre, il n’est pas le fruit du travail du Saint Esprit. Les quatre étapes précédentes du rapprochement du cadet vers son père sont dues à une initiative de l’Esprit qui ne lui dicte jamais une conduite mais le laisse libre de suivre la petite voix de l’inspiration ou de lui résister. Le cadet revient avec des plaies au cœur et l’odeur des cochons qui imprégne ses vêtements et sa peau. Plus il s’approche de la maison plus le contraste avec sa condition semble s’accroître. Lorsque le cadet exprime son indignité et évoque sa décision de ne plus être considéré comme un fils, il parle plus sous la pression des circonstances que sous l’inspiration du Saint Esprit qui l’a pourtant conduit jusque-là. Il commet l’erreur consistant à changer de guide en cours de route. Etes-vous tellement dépourvus de sens ? Après avoir commencé par l’Esprit, voulez-vous maintenant finir par la chair ? Galates 33. Dans le processus de retour à la vie, la chair s’est sentie en reste et humiliée. En sentant une odeur de fin de règne et de mort, elle se raidit, se braque, se cabre et se rebiffe dans un instinct de survie. La Mort qui a présidé au chemin 41

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d’éloignement du père, vient à la rescousse dans une dernière tentative de retenir dans ses serres, ce mortel présomptueux qui prétend lui échapper. Il s’en est fallu de peu pour que l’indignité passe pour de l’humilité. Le masque se déchire cependant laissant apparaître le visage orgueilleux de la chair. Par son indignité compréhensible mais au fond indéfendable il attriste et étouffe la voix de l’Esprit qui parlait doucement de filiation dans son for intérieur. Ce sentiment d’indignité est ce que la chair religieuse peut produire de plus séducteur et de plus stérile. Comme un loup ravisseur elle se déguise en brebis et suggère un calcul destiné à sauver les apparences. Voici les preuves à l’appui de notre accusation peu respectueuse pour la tradition qui elle, a plutôt tendance à exalter cette indignité et la rendre admirable. Sauver la face. Rentrer, avouer son échec devant tous, être reçu de surcroît comme un fils au milieu des gens de la maison est bien trop humiliant. Redevenir simplement le fils de la maison requiert une foi et une humilité dont il se sent incapable. Sans doute redoute-t-il par-dessus tout le regard indigné du frère aîné  ? Comment prendra-t-il ce retour  ? À ce moment précis le cadet n’aspire sans doute qu’à une chose  : se draper d’indignité et se cacher dans l’obscurité de sa culpabilité. Pourquoi pas se fondre au sein de la classe ouvrière de son père ? Surtout, refuser tout traitement de faveur pour ne pas susciter quolibets et railleries. Qui cherche à sauver sa face perdra celle du Père. Acheter la grâce. Le cadet préfère reconquérir durement et chèrement sa dignité en travaillant de ses mains plutôt que de se laisser choyer comme un fils pourri-gâté. Le projet du cadet de devenir un ouvrier chez son père trahit un calcul : monnayer son retour, se racheter pour sauver les apparences. Meurtre symbolique. L’exigence du cadet claque à l’impératif présent comme une seconde détonation mortelle, un deuxième meurtre symbolique : 42

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— traite-moi comme l’un de tes mercenaires Nier sa filiation revient à renier son père. Dans le chapitre suivant nous constaterons à loisir que le Père n’est qu’acceptation inconditionnelle. Il se livre, entièrement et sans ambiguïté, à l’accueil de son petit. Désobéissance. La différence entre un ouvrier et un fils est considérable. L’embauche fait l’ouvrier, la naissance ou l’adoption font les fils ou les filles. Cela ne dépend aucunement de la personne en question. Le seul choix qui reste à ce fils ou à cette fille c’est l’acceptation de cette identité en Dieu : — Et parce que vous êtes fils, Dieu a envoyé dans nos cœurs l’Esprit de son Fils, lequel crie : Abba ! Père ! Galates 46. Il y a autant de différence entre la prodigalité et la générosité qu’entre l’indignité et l’humilité. La véritable humilité se reconnaît à l’obéissance au fait que le Père veut nous élever à la dignité de fils et de fille, pas dans le fait de se rabaisser soi-même dans l’indignité de l’ouvrier. Que des parents nous aient désirés ou non, une chose est certaine  : Dieu nous a désirés avant la fondation du monde 2 Timothée 19. Prétention. Le cadet n’est pas en position de négocier quoique ce soit. Pourtant, il pousse le comble à fixer les conditions de sa reddition. Les règles de tout combat imposent que le vainqueur dicte ses conditions au vaincu et non l’inverse. Même en l’absence de bataille, lorsque l’on s’approche d’un plus fort que soi, Jésus conseille : pendant que tu es encore loin de lui envoie une ambassade et informe-toi des conditions de paix Luc 1432. Jacob fit ainsi avec son frère Esaü. Sa première idée fut d’amadouer son frère avec de nombreux présents mais après l’expérience de Péniel, Jacob, devenu Israël, vint seul en boîtant et en se protesnant sept fois au devant son frère et de ses quatre cents hommes. Les deux frères pleurèrent dans les bras l’un de l’autre. L’Eternel a su vaincre la cœur tortueux de Jacob et lui faire comprendre que son frère n’attendait pas deux cents chèvres et vingt boucs, deux 43

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cents brebis et vingt béliers, trente femelles de chameaux avec leurs petits allaitant, quarante vaches et dix taureaux, vingt ânesses et dix ânes. Esaü voulait retrouver son frère et sa famille. Un point c’est tout. Esaü courut à sa rencontre ; il l’embrassa, se jeta à son cou et le baisa. Et ils pleurèrent. Genèse 324. L’obéissance vaut mieux que les sacrifices. Versatilité. Les dires du cadet sont en opposition frontale avec ce que le Saint Esprit a pourtant tenté de lui suggérer : j’irai vers mon père. Dieu est-il un homme pour mentir et un fils de l’homme pour changer d’avis ? Non, il est le Même, il ne change pas. Il n’y a pas ombre de variation en Lui. Le comble de l’orgueil, nous dit Flaubert, c’est de se mépriser soi-même. Le fils n’a cure de son identité et préfère se racheter une conduite au mépris de ce qui lui est offert. Se rend-il compte qu’en aspirant à devenir mercenaire, il transforme son père en maître ? La relation cesse d’^tre intime pour devenir formelle. Les pères sont la gloire de leurs enfants (Proverbes 176) et non celle des ouvriers. Dans la parabole, ces derniers rehaussent le prestige, la réussite, la richesse et la puissance du Père mais ce sont les fils qui font le père et le père qui fait les fils. La tentation de s’acheter un retour est l’expression d’une vie encore très consciente d’elle-même, d’une vie fermée sur elle-même, d’une vie en rotation autour d’elle-même. D’un humanisme sans Créateur. Le fils a bien amorcé un retour vers le père mais ce retour reste inachevé. Il a changé d’avis et étouffé la voix de l’Esprit qui chantait pourtant en lui. Tout porte à croire que le cadet reste les bras ballants au centre même de l’étreinte du père. Plus pour longtemps.

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Epilogue — Mon fils que voici était mort, et il est revenu à la vie ; il était perdu et il est retrouvé. Et ils commencèrent à se réjouir Luc 1524. Si la cadet avait en effet persévéré dans sa propre justice, il serait resté dans la mort et la perdition. Si d’après les mots mêmes du père, il est revenu à la vie, c’est que, las et vaincu, il s’est finalement rendu, inconditionnellement, à l’amour du Père. — Combien de temps cela a-t-il pris ? Le temps que l’amour produise son effet subversif et qu’il renonce à ses calculs d’orgueilleux. Qu’il réalise la stupidité de sa proprejustice et accepte, cette fois complètement vaincu, son identité de fils dans les bras du père. C’est le miracle de l’amour qui a libéré le cadet. Ses bras qui pendaient comme des pieux, dans ce refus de la grâce, ont finalement retrouvé leur souplesse. Regardez-le enlacer et étreindre enfin le père. Tout un édifice est en train de s’effondrer à salut. Désormais le cadet pourra chercher à saisir son père comme lui même l’a attreint. Non que j’aie déjà reçu le prix ou que je sois déjà parvenu à la perfection ; mais je poursuis, cherchant à le saisir, vu aussi que j’ai été saisi par le Christ Philippiens 312 C’est là que Dieu nous attend tous.

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Résumé

Composantes du retour ➊ Retour en soi et au bon sens

➋ Constat réaliste Combien d’ouvriers chez mon père ont du pain en abondance, et moi, ici, je meurs de faim ! ➌ Projet inspiré Je me lèverai, j’irai vers mon père, et je lui dirai  : — Mon père, j’ai péché contre le ciel et contre toi. ➍ Conviction de péché et je lui dirai : — Mon père, j’ai péché contre le ciel et contre toi. ➎ Insurrection de la chair je ne suis plus digne d’être appelé ton fils, traite-moi comme l’un de tes ouvriers. Le cadet contredit la voix de l’Esprit : Et parce que vous êtes fils, Dieu a envoyé dans nos cœurs l’Esprit de son Fils, lequel crie : Abba ! Père ! Galates 46. Le cadet change d’avis. Le cadet parle sous la pression des circonstances et non sous la pression de l’inspiration du Saint Esprit. Le cadet donne des ordres au lieu d’accepter d’en recevoir. L’humilité consiste dans l'obéissance et non à l'expression de ce que l’on ressent (fausse humilité). Le cadet refuse son identité de cadet et commet un deuxième meurtre symbolique. Le cadet cherche à se racheter lui-même et rembourser ainsi sa dette. Il faut plus de foi et d'humilité de revenir comme fils que de revenir comme ouvrier 46

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Chapitre 3

Le chemin du Père L’accueil paternel

On perd facilement de vue que Jésus est le narrateur de la parabole. Toutes choses m’ont été données par mon Père et personne ne connaît qui est le Fils, si ce n’est le Père, ni qui est le Père, si ce n’est le Fils et celui à qui le Fils veut le révéler (Luc 1022). Le Père que le Fils nous dépeint dans cette parabole est tout simplement extraordinaire. Personne n’a jamais vu Dieu  ; Dieu le Fils unique, qui est dans le sein du Père, est celui qui l’a fait connaître Jean 118.

Les composantes d’une culture de vie En dix étapes descendantes, le cadet s’est abîmé dans sa culture de mort, voyons comment le père amène la rédemption au sein même du séjour des morts. Le père va recevoir son cadet sans aucune dureté. Bien au contraire, la passion du père prend le dessus sur toute autre considération. Le cadet est sur le chemin du retour, mais c’est le Père qui, par un comportement uniquement silencieux, mais ô combien éloquent, va parcourir l’essentiel de la distance que le fils avait mis entre eux : ➊ le père voit son enfant de loin ➋ le père est ému de compassion ➌ le père court à sa rencontre ➍ le père se jette à son cou ➎ le père le couvre de baisers ➏ le père lui fait mettre le plus beau vêtement ➐ le père lui passe un anneau 47

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➑ le père lui fait porter des sandales neuves ➒ le père fait tuer un veau gras ➓ le père commande qu’on se réjouisse avec chants et danses — Que pouvons-nous apprendre de ce Père à chaque étape ? ➊ le père voit son enfant de loin Il n’est pas d’endroit si éloigné que le Père ne puisse voir. Il voit le désert silencieux en chacun de nous. L’omniprésence et l’omniscience du Père inclut donc toutes nos ténébres : Où irais-je loin de ton Esprit et où fuirais-je loin de ta face ? Si je monte aux cieux, tu y es ; si je me couche au séjour des morts, t’y voilà. Si je prends les ailes de l’aurore et que j’aille habiter à l’extrémité de la mer, là aussi ta main me conduira, Et ta droite me saisira. Si je dis  : au moins les ténèbres me couvriront, la nuit devient lumière autour de moi  ; même les ténèbres ne sont pas obscures pour toi, la nuit brille comme le jour et les ténèbres comme la lumière Psaume 1397-12. Actes 1727 nous dit que Dieu n’est pas loin de chacun de nous. Si nous ne sentons pas Sa présence c’est que nous nous sommes éloignés de Lui à coup de préjugés, de pensées usées et vieillies par la souffrance, de mauvaises expériences et à cause de deux poignées de philosophes qui, quoique pourrissant six pieds sous terre, continuent d’influencer nos vies en nous dictant ce qu’il convient de penser. Car mes pensées ne sont pas vos pensées et vos voies ne sont pas mes voies, dit l’Eternel. Autant les cieux sont élevés au-dessus de la terre, autant mes voies sont élevées au-dessus de vos voies et mes pensées au-dessus de vos pensées Esaïe 558-9. ➋ le père est ému de compassion Les miracles de Jésus étaient plus le fruit de sa compassion que de sa puissance. C’est par compassion qu’il guérit le lépreux qui se jette à genoux en le suppliant de le rendre pur ou qu’il ressuscite un jeune homme qu’on allait porter en terre en le rendant à l’affection de sa mère. Jésus 48

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était ému devant les foules sans bergers, affamées et languissantes. Il guérissait leurs maladies, les nourrissaient, leur donnaient une parole nourrissante, une vision pour leur vie. Dieu ne nous sauve pas toujours de nos circonstances, mais dans nos circonstances. Il le fait en communiant à nos souffrances et nos peines. Il est le même hier, aujourd’hui et pour toujours. Dieu est un Père miséricordieux. L’abbé Mathurin Régnier a dit : “Sans nulle miséricorde, je serais digne de la corde”. Je lui préfère cette formulation : la miséricorde est une corde lancée à notre misère (Jean 112). Comme une bouée lancée au naufragé. L’attente active du Père est une corde lancée à chacun d’entre nous, à notre misère d’orphelins existentiels. Nous pouvons, la saisir, l’agripper et nous laisser attirer jusqu’à Lui ou bien la laisser choir. ➌ le père court à sa rencontre Un Père qui court ! Dieu court-il ? Quelle image dynamique aux antipodes des représentations païennes du divin qui tapissent nos imaginaires. Des dieux aux postures hiératiques, au visage tantôt menaçant tantôt impassible, assis en tailleur ou bien juchés sur des trônes de marbre ou alors couchés avec indolence sur le flanc. Comparé à ce Père courant, Bouddha, le dieu adipeux et à fanons ferait bien d’en prendre de la graine ! Attention ! Nous devenons ce que nous adorons. Si nous adorons des figures statiques, nous deviendrons statiques, etc : leurs idoles sont de l’argent et de l’or, elles sont l’ouvrage de la main des hommes. Elles ont une bouche et ne parlent point, elles ont des yeux et ne voient point, elles ont des oreilles et n’entendent point, elles ont un nez et ne sentent point, elles ont des mains et ne touchent point, des pieds et ne marchent point, elles ne produisent aucun son dans leur gosier. Ils leur ressemblent, ceux qui les fabriquent, Tous ceux qui se confient en elles. Psaumes 1154-8. Si nous adorons un Père de course, alors nul doute que notre foi gagnera en dynanisme. Nous serons inspirés, sur le 49

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modèle de Paul, à combattre le bon combat, achever la course et garder la foi. (2 Timothée 47). En courant à la rencontre du cadet, le Père abolit la distance qui le sépare de son fils. Il met ainsi un terme à toute possibilité de religion, car la religion a besoin d’un fossé entre Dieu et l’homme pour prétendre ensuite les relier. Le fond de commerce de toute religion est en effet la distance. Pas de distance, donc pas de religion. Comme en écho à cette abolition Jésus a dit : la cognée est mise à la racine des l’arbres Luc 39. Il s’agit des arbres issus de l’arbre de la connaissance du bien et du mal. Si par religion on entend : un système de rites à accomplir en vue de mériter l’approbation divine et d’impressionner Dieu un moyen d’apaiser l’inquiétude d’une conscience à l’aide d’un système répétitif de gestes pieux un moyen de relier (selon l’étymologie du mot “religare” en latin) l’homme à Dieu le moyen de se rendre juste vis-à-vis d’une check-list de pré-requis Alors le Christianisme n’est pas une religion. Je ne veux pas dire que le Christianisme ne puisse pas devenir une religion. Dans la mythologie, Midas transformait tout ce qu’il touchait en or. L’homme est un Midas capable de tout transformer en religion car il est un adorateur-né et un adorateur inquiet. Des grottes de Lascaux aux Temples modernes, l’homme est un homo religiosus. Un objet, une personne, un animal, une plante, une philosophie, un système de pensée, tout peut lui devenir objet de vénération. La religion lui est naturel et raisonnable. L’athéisme n’échappe pas à cette pesanteur. Quoiqu’il s’en défende il fonctionne comme un fait religieux. Il n’est pas rare d’entendre : “je ne crois pas en Dieu mais je crois en l’homme”. La religion a changé d’objet mais la dynamique inpliquant foi et adoration est restée identique. L’Epître aux Romains nous apprend que lorsque l’homme commence à 50

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adorer la créature plutôt que le Créateur il s’ouvre alors à la perversité. Comment la créature s’adore-t-elle ? Il suffit d’être grisé par un don de naissance (beauté, intelligence,…) un charisme (musical, pictural, littéraire…) qu’on nous envie et cesser de rendre gloire à Dieu pour entrer dans un processus pouvant conduire à la perversion. Une grande activité du diable consiste à faire croire qu’il n’existe pas et à flatter les gens doués dans leur intimité pour s’en faire des auxiliaires puissants. Il y a un véritable danger à être doué si l’on ne prend pas garde à se garder dans le humilité et rendre toute gloire à Dieu seul. Le diable n’a pas la puissance qu’on lui attribue. Sa force consiste à utiliser et à détourner la puissance que Dieu a déposé dans l’humanité au travers des dons et des destinées. Si les gens vivaient moins pour leur gloire que pour le bien des autres au travers de ce qu’ils ont reçu de Dieu, il y aurait moins de mal sur la Terre. Le livre de la Genèse nous montre comment fonctionne intimement la religion. Lorsqu’Adam et Eve désobéirent à Dieu en mangeant l’arbre de la connaissance du bien et du mal qui se trouve être par définition l’arbre de la religion (toutes les religions de la terre prétendent dicter à l’homme cette connaissance du bien et du mal), Adam et Eve virent qu’ils étaient nus. Ils cherchèrent à se couvrir afin de se rendre acceptables à leurs propres yeux et cacher leur honte. Pour cela ils cousirent un vêtement fait de ceintures de feuilles de figuier Genèse 37. Une véritable œuvre d’art. Seulement voilà, Dieu n’a que faire de la religion humaine. Les ceintures ligotent et le figuier est allergénique. La sève blanche du figuier (le latex) est un irritant contenant des enzymes ayant la propriété de “digérer” la viande. Les religions fonctionnent toutes sur un modèle unique. Elles posent toutes une distance infranchissable entre le ciel et la terre, entre Dieu et l’homme. Ensuite elles proposent un ascenseur rituel parcourant par degrés la distance vertigineuse. Ce paradigme religieux ressemble à s’y méprendre à un jeu de notre enfance. La marelle avec son hémisphère nommé “Terre” relié par une échelle à cet autre 51

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hémisphère nommé “Ciel” vers lequel nous essayons de nous hisser laborieusement représente fidèlement tous les fonctionnements religieux. La progression à cloche-pied représente notre infirmité essentielle. A chaque case nous essayons pathétiquement de nous débarrasser d’un caillou symbolisant notre péché en sautant par dessus 23 la case où nous l’avons jeté. Etonnante pratique quand on sait qu’en hébreu, le mot pâque (xop pessah) signifie précisément passer outre, épargner. Mais ce caillou colle tellement à notre nature que nous devons le récupérer à chaque descente du “Ciel”, à chaque désillusion. Le jeu de la marelle veut que si le joueur parvient au “Ciel”, il ne le devra qu’à sa constance et au mérite de ses propres efforts. S’il échoue en trébuchant, il doit alors tout recommencer. Parvenu au sommet de l’échelle, faute d’être parfait, il aura en tout cas atteint le sommet de son orgueil. Que sont les gourous, si ce n’est des champions du jeu de la marelle ? Ce n’est point par les œuvres, afin que personne ne se glorifie Ephésiens 29. Le Christianisme c’est tout le contraire de la marelle. Regardez à nouveau le jeu, vous verrez qu’il y a effectivement la possibilité d’une croix (cases 1 à 6). Pour nous, Dieu a rebroussé le chemin de ce terrible jeu, du Ciel jusqu’à la Terre. Les bras écartelés sur la croix, le Christ nous adresse un message simple mais puissant : ne passez pas par là (la marelle), mais passez par moi : je suis le chemin, la vérité et la vie, nul ne vient au Père que par moi. Christ n’a pas seulement sauvé notre âme, il a racheté la création tout entière qui gémit pour l’instant sous le joug 23

Vous répondrez : c’est le sacrifice de Pâque en l’honneur de l’Eternel, qui a passé par-dessus les maisons des enfants d’Israël en Egypte, lorsqu’il frappa l’Egypte et qu’il sauva nos maisons. Le peuple s’inclina et adora. Exode 1227

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de la vanité humaine. Il a voulu par lui réconcilier tout avec lui-même, tant ce qui est sur la terre que ce qui est dans les cieux, en faisant la paix par lui, par le sang de sa croix Colossiens 120. Ce verset nous montre donc la nouvelle situation obtenue par le Christ. Il n’est plus question de deux hémisphères reliées par une échelle, mais d’une seule sphère pleinement ré c onc i l i é e e t re c onst itu é e. Une d i me ns i on où s’interpénètrent les cieux et la terre conformément au vœu exprimé dans le Notre Père. Que ta volonté soit faite sur la terre comme au ciel. En Christ Jésus, Dieu s’est chargé de notre caillou et de notre infirmité. Dans ses meurtrissures, nous sommes guéris et pardonnés. Il aura encore compassion de nous, il mettra sous ses pieds nos iniquités ; tu jetteras au fond de la mer tous leurs péchés Michée 719. ➍ le père se jette à son cou En se jetant au cou de son cadet, le Père acte l’abolition de la distance. Le psaume 1395 trouve ici une illustration parfaite : Tu m’entoures par derrière et par-devant et tu mets ta main sur moi. Voilà un modèle de comportement paternel que nous ferions bien d’imiter  avec nos enfants en chuchotant les paroles du Père adressées au Fils : tu es mon fils bien-aimé en qui je mets toute mon affection, tu es ma fille bien-aimée en qui je mets toute mon affection. Marc 111 En l’enlaçant, le père se fait lui-même vêtement. Le plus beau des vêtements. L’amour couvre une multitude de péchés 1 Pierre 48. Le Christianisme a opéré le retournement subversif de la religion. En mourant cloué sur l’arbre de la connaissance du bien et du mal, Jésus a procédé au renversement du fait religieux. Il a retourné à notre profit la haine que la religion lui vouait. Il a utilisé cette haine meurtrière qu’il a inspirée à la religion pour nous débarrasser d’elle. En ressuscitant et en 53

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venant habiter le cœur de celui qui l’invite avec foi, il abolit la distance entre l’homme et Dieu. Du même coup, la religion perd son fond de commerce  : la distance. Le Christianisme c’est la mise en présence de la créature avec son Créateur. Réintroduisez une once de distance et vous réinstaurez la possibilité d’une religion. En alléguant son identité de mercenaire, le cadet insensé de tout à l’heure a réintroduit la performance pour tenter de racheter son retour au sein même de l’étreinte paternelle, alors que toute distance venait d’être parcourue, abolie, vaincue  ! Quelle folie  ! Le cadet a bien failli se priver de l’amour du Père, la communion du Saint Esprit et de l’incarnation de Christ en lui. Christ en nous, espérance de la gloire et désespoir des religions. ➎ le père le couvre de baisers Il est un verset que tous les perfectionnistes devraient retenir par cœur : la loi n’a rien amené à la perfection. Hébreux 719 Pour un perfectionniste, aimer la perfection est une bonne chose. Mais attention : la loi est spirituelle  ; mais moi, je suis charnel, vendu au péché. Romains 714 Le danger que courent les perfectionnistes c’est de rechercher la perfection par la loi, par une liste de règles au lieu de la rechercher par l’amour et la grâce. La loi nous montre la perfection, mais ne peut nous y conduire. En couvrant de baisers un fils qui sent pourtant le lisier de cochon, le père nous apprend deux choses primordiales : on ne perfectionne que ce que l’on aime l’amour seul peut perfectionner L’amour – et non le mépris – est donc la seule dynamique réellement efficace dans tout processus de sanctification et plus généralement dans tout perfectionnement. 54

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Seul l’amoureux de la nature est en mesure de mener une lutte efficace contre la pollution en faveur de cette magnifique planète que Dieu nous a léguée en héritage (Romains 413). Le père a lavé le cadet malodorant en le couvrant de ses baisers. Chaque baiser a laissé un échantillon de salive. Chaque goutte de salive contient l’ADN du père. Voilà donc notre cadet lavé et couvert de l’ADN paternel ! Quelle image ! Le cadet est lavé comme un lionceau par une lionne. Mieux, il est identifié. Marqué génétiquement par l’ADN du père. Comme si le père en embrassant le fils disait : tu es à moi, je veux que tu deviennes comme moi. ➏ le père lui fait mettre le plus beau vêtement La culture de la performance religieuse consiste, pour se rendre acceptable à ses yeux et devant Dieu, à se confectionner un vêtement de ceintures de feuilles de figuier cousues entre elles. Dieu invalide cette culture de la performance dans le récit de la Genèse, par un vêtement d’une tout autre classe  : l’Eternel Dieu fit à Adam et à sa femme des habits de peau et il les en revêtit Genèse 321. Ce magnifique et seyant vêtement de cuir souple signifie : qu’un animal innocent a été sacrifié pour offrir un moyen de la réconciliation avec soi, avec Dieu. Il s’agit de l’Agneau de Dieu immolé prédestiné avant la fondation du monde et manifesté à la fin des temps 1 Pierre 120. que l’homme n’a rien à offrir à Dieu si ce n’est sa nudité pécheresse débarrassée des artifices et des oripeaux de la religion. Esaïe 646 nous décrit comme déchus et notre justice est comme un vêtement souillé… que Dieu doit lui-même vêtir l’homme comme on s’y prendrait pour un petit enfant ou un infirme. Il n’est pas parlé ici d’un banal beau vêtement, mais du plus beau ; avec un superlatif absolu, celui de l’amour du Père, du Fils qui se sacrifie pour devenir le vêtement notre justice par son sang. 55

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C’est dans le même ordre de réalité que l’offrande carnée d’Abel sera agréée par Dieu au détriment de l’offrande végétale de Caïn (Genèse 43-5). La justice qui plaît à Dieu ne peut ni se cueillir ni se cuisiner, elle est le résultat d’une traque et d’une chasse sanglante. Rien de bénin, que du mortel. En lui, nous avons la rédemption par son sang, la rémission des péchés, selon la richesse de sa grâce. Ephésiens 17 La représentation par Léonard de Vinci de l’homme, nu dans un cercle, les bras en croix, est finalement une image assez exacte de la créature vis-à-vis du Créateur. Les bras ouverts signifient l’abandon et l’acceptation humble de l’homme à la solution divine. C’est aussi et surtout la seule posture qui permette pratiquement à quelqu’un de recevoir une aide extérieure pour se revêtir. Symboliquement, il représente la crucifixion que l’homme coupable aurait dû endurer si Christ ne l’avait pas été pour lui. Sans nulle miséricorde, nous serions dignes de la corde, mais le Dieu de miséricorde a lancé une corde à notre misère. Pour accorder aux affligés de Sion, pour leur donner un diadème au lieu de la cendre, une huile de joie au lieu du deuil, un vêtement de louange au lieu d’un esprit abattu afin qu’on les appelle des térébinthes de la justice, une plantation de l’Eternel, pour servir à sa gloire Esaïe 613. Voici ce que dit Dieu de son serviteur Josué dans Zacharie 34-5 — Ôtez-lui les vêtements sales ! Puis il dit à Josué : vois, je t’enlève ton iniquité et je te revêts d’habits de fête. Je dis : qu’on mette sur sa tête un turban pur ! Et ils mirent un turban pur sur sa tête, et ils lui mirent des vêtements. L’ange de l’Eternel était là. ➐ le père lui passe un anneau L’anneau est un double symbole d’alliance et de délégation d’autorité. La belle Rebecca fut promise comme épouse à Isaac au travers du don d’un anneau. Joseph reçut le second rang dans le royaume en recevant du Pharaon, son anneau, des habits de fin lin et un collier d’or Genèse 4142. Dans Esther 310, le roi Assuérus ne réalise peut-être pas qu’en donnant 56

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son anneau, Haman reçoit ainsi un pouvoir qui le rendra tyrannique. Le père introduit le fils dans l’alliance et le rétablit dans son autorité… et l’héritage perdu. Cette grace sera jugée profondement injuste par l’aîné qui se mettra très en colère. La grâce rédemptrice consiste en une restauration de ce qui était prévu à l’origine. Ainsi conçue, la rédemption se trouve à l’opposé d’une aliénation (du latin alienus, “étranger”, de alius, “autre”) qui éloigne la personne de sa véritable identité. Dieu nous promet une rédemption, pas une aliénation. Devenir chrétien, c’est naître de nouveau, ce n’est pas se transformer en un individu que le Père ne nous a jamais appelé à être. Le péché c’est ce qui aliène l’homme et le déshumanise. Au contraire la rédemption ré-humanise l’homme et le restaure dans son projet initial de serviteur de Dieu, serviteur des autres par amour. Mais la rédemption va encore plus loin. La Terre a été promise au premier Adam mais Satan la lui a volé. La promesse d’une restitution a été faite à Abraham et à sa descendance. Jésus-Christ est celui qui nous restaure dans notre héritage en sauvant notre âme d’abord pour ensuite nous introduire dans toute l’étendue de notre héritage : la Terre24 entière. L’anneau du Père est un sceau royal, un symbole de délégation d’autorité que le Roi des rois donne à chacun de ses enfants : tu as fait d’eux un royaume et des sacrificateurs pour notre Dieu, et ils régneront sur la terre Apocalypse 510. ➑ le père lui fait porter des sandales neuves Une épître nous exhorte ainsi  : mettez pour chaussures à vos pieds le zèle que donne l’Evangile de paix. Ephésiens 615. Le feu d’un zèle nouveau s’allume lorsque notre identité de fils ou de fille est restaurée et lorsque l’alliance nous réintroduit dans l’étendue de notre héritage. 24

En effet, ce n’est pas par la loi que l’héritage du monde a été promis à Abraham ou à sa postérité, c’est par la justice de la foi Romains 413.

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Les sandales neuves symbolisent la liberté recouvrée. Les esclaves ne portaient pas de chaussures afin qu’ils ne puissent pas s’enfuir. En offrant des sandales neuves, le père semble lui dire : la première fois, tu es parti loin dans tes chaussures. Tu es revenu pieds nus. Voici je te donne la possibilité de marcher avec moi, mais aussi la possibilité de fuir à nouveau, si tu le veux. Sans liberté, l’amour serait impossible. On ne peut aimer que dans la mesure où nous sentons libre d’aimer. L’amour repose sur un fondement distinct ; le socle de l’amour n’est donc pas l’amour, encore moins les sentiments. Le socle de l’amour c’est la liberté infinie que Dieu a déposée comme une empreinte en nous. Notre amour et nos sentiments interagissent sur ce socle pour s’en inspirer, se renforcer et choisir, mais ils procèdent ensemble de notre liberté fondamentale, de notre décision intime. En fin de compte nous choisissons d’aimer ou de ne pas aimer. Notre père nous accorde la liberté afin de nous qualifier pour l’amour. Même si ce don comporte le risque de notre propre reniement, le Père préfère avoir un fils ou une fille qui reste par choix que mille mercenaires qui restent par défaut parce qu’ils ne savent pas où aller. Le père veut que nous habitions sa maison pas dessein et non parce que nous y sommes contraints. Le message scandaleusement cannibale de Jean 657 : celui qui me mange vivra par moi, a opéré un tri volontaire dans les motivations de ceux qui suivaient l’auteur de ces paroles. Jugeant son message trop “anthropophage”, plusieurs, scandalisés, se retirèrent. L’incident mit un comble à leur incrédulité et leur refus de croire. Jésus connaissant leurs véritables motivations offrit sur un plateau le prétexte (les chaussures) qu’au fond ces suiveurs guettaient depuis un certain temps déjà. Ne restèrent que les disciples que Jésus interrogea ainsi  : — Et vous, ne voulez-vous pas aussi vous en aller ? Jean 667. Leur motivation pour rester ? — Tu as les paroles de la vie éternelle. Et nous avons cru et nous avons connu que tu es le Christ, le Saint de Dieu (68-69). 58

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Les disciples comprirent que Jésus en tant que Parole de Dieu cherchait des théophages25 qui le mangeraient comme Dieu, Pain vivant, car l’homme vivra de toute parole qui sort de la bouche de Dieu. Par sa question, Jésus les fit descendre dans la vallée de la décision afin de leur donner l’occasion de rafraîchir leur amour pour lui. ➒ le père fait tuer un veau gras La parabole possède son bestiaire. Trois animaux apparaissent dans cet ordre : le cochon, le veau et la chèvre26. Le cochon, animal non ruminant à ongle fendu et pied divisé est considéré comme impur par le judaïsme27. Il représente la fange dans laquelle l’animal se plaît, la vie de péché, l’égarement des Gentils. Le veau gras est un veau qui tète encore sous la mère. Il symbolise l’innocence, le sacrifice souverain, la bonté extravagante du Père, l’holocauste ultime et parfait. JésusChrist. Il est l’une des quatre facettes par laquelle les quatre évangélistes nous révèlent le Christ : le lion (royauté), le veau (le diaconat), l’homme (l’incarnation) et l’aigle (révélation). Le premier être vivant est semblable à un lion, le second être vivant est semblable à un veau, le troisième être vivant à la face d’un homme et le quatrième être vivant est semblable à un aigle qui vole Apocalypse 47. Le veau représente le sacrifice prédestiné avant la fondation du monde et manifesté à la fin des temps pour nous tous 1 Pierre 120. Un veau gras élevé sous la mère parvient à maturité au bout de quatre mois. Il ne peut donc pas être consommé n’importe quand dans l’année. Il y a une saison propice et c’est précisément à cette saison là que le cadet est arrivé. Cela n’a rien à voir avec le hasard mais avec la prédestination et la 25

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c’est avec une grande liberté que nous nous sommes permis de rajouter, l’éponge.

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Lévitique 117

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préconnaissance divine. On ignore combien de temps le cadet a pris pour mûrir son retour et prendre enfin le chemin. Pendant ce temps, un veau est né. Il a été mis à l’angrais jusqu’au jour où ses grands yeux marrons ont suivi depuis l’étable où il têtait, un jeune homme inconnu et émacié revenant pieds nus. Quand Jésus nous parle de ce veau gras amené puis saigné pour un cadet affamé et amaigri, il est parfaitement conscient que quelques mois plus tard ce sera son tour de manifester sur une croix romaine l’immolation que le père a cachée et réservée avant la fondation du monde pour le salut de ce monde. Le Christ fait bien plus que narrer, il prophétise et dévoile ce qui est accompli et qui est sur le point de se manifester. Il a été maltraité et opprimé et il n’a point ouvert la bouche, semblable à un agneau qu’on mène à la boucherie, à une brebis muette devant ceux qui la tondent ; il n’a point ouvert la bouche. Esaïe 537. Jésus est l’agneau de Dieu immolé avant la fondation du monde. En clair cela veut dire qu’un sacrifice a eu lieu, dans le monde invisible, en dehors de toute référence au temps et à l’espace. Ce n’est que bien plus tard que cette immolation s’est incarnée et a été manifesté sur une croix mais cette foisci dans l’histoire et la géographie des hommes. Cela ne veut pas dire que nous sommes en présence de deux sacrifices. Cela veut dire qu’une œuvre peut être faite dans le plus grand secret et être manifestée publiquement que plus tard. Il s’agit au fond d’un déploiement en deux temps d’une même et unique vérité. La croix n’est pas une réplique, ni une duplication de l’immolation de l’agneau antérieure au monde, elle en est le dévoilement. Une œuvre d’art peut rester longtemps dans l’atelier d’un artiste avant de faire l’objet d’une manifestation publique. Ce principe existe dans la création. Proxima du Centaure est l’étoile la plus proche de notre système solaire. Elle ne se trouve qu’à 4,5 années lumière de la Terre. Cela veut dire que la lumière de cette étoile s’est manifestée dans le ciel de la Terre que quatre années et demie après sa naissance. Cela 60

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prouve que la lumière existe longtemps avant qu’elle ne soit manisfestée. Le chevreau représente une forme de la bonté de Père dont l’aîné se sent frustré. Exode 125 nous apprend qu’un chevreau pouvait faire autant l’affaire qu’un agneau pascal : ce sera un agneau sans défaut, mâle, âgé d’un an; vous pourrez prendre un agneau ou un chevreau. Rebecca revêtit les mains et le cou de son Jacob préféré, avec des peaux de chevreaux pour tromper l’odorat du père devenu aveugle avec l’odeur caractéristique du premier-né dans le seul but que son cadet chéri obtienne la double portion. Lorque nous nous approchons avec assurance du trône de la grâce revêtu de la justice de Jésus, le Père respire la bonne odeur de son fils unique et nous bénit. ➓ le père commande la fête Le Père nous reçoit dans la joie et la fête28 . Les chants et les danses. Il y a de la joie devant les anges de Dieu pour un seul pécheur qui se repent Luc 1510. Les anges expriment de la joie. Dans le père, cette joie est plus qu’une expression, elle est centre, elle est source. Elle est l’essence du Père. Elle témoigne toujours de la présence de la foi. L’apôtre Paul désirait demeurer avec les Philippiens afin de travailler à l’avancement et pour leur joie dans la foi (Philippiens 125). La joie plonge ses racines dans la foi. Jean nous affirme que tout ce qui est né de Dieu triomphe du monde et la victoire qui triomphe du monde, c’est notre foi 1 Jean 54. La joie est donc l’émotion suscitée par la foi  ; elle est révélatrice du degré de victoire atteint dans notre vie. Il n’est pas de foi véritable sans cette joie. La foi est l’antithèse de la 28

Dans les mosquées sont interdites : femmes, louange, danses et chaussures. Les musulmans repoussent avec horreur l’idée même de considérer Allah comme Père. C’est péché pour eux, car Allah étant le Tout-Autre ne saurait prendre forme humaine et donc être associé à quelque chose ayant trait à notre humanité. Ce péché est identifié dans l’islam comme : “associationnisme”. Un telle conception tient éloignée toute notion de rédemption. Il ne peut y avoir de certitude quant au salut encore moins de rencontre personnelle avec Allah.

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tristesse, car la foi rend joyeux alors que l’incrédulité rend triste. Dans Esaïe 613, le remède que Dieu réserve à l’affligé c’est l’huile de joie au lieu du deuil, un vêtement de louange au lieu d’un esprit abattu. Cette joie profonde est donc bien l’apanage de la foi. L’Ecriture nous apprend même que Dieu rééquilibre les injustices économiques et culturelles entre pays riches et pays pauvres en accordant plus de foi à ceux que le reste du monde considère avec condescendance et présomption comme pauvres : Ecoutez, mes frères bien-aimés, Dieu n’a-t-il pas choisi les pauvres aux yeux du monde pour qu’ils soient riches en la foi et héritiers du royaume qu’il a promis à ceux qui l’aiment ? Jacques 25 Tous ceux qui ont voyagé entre l’occident et l’orient ont fait le même constat que sœur Emmanuelle. Dans son livre merveilleux Richesse de la pauvreté dans lequel elle traite à parts égales de la pauvreté de la richesse, Madeleine Cinquin nous dit combien elle fut saisie un jour par le contraste entre la joie de cet enfant de chiffonnier qu’elle venait de laisser au Caire sur son tas d’immondices et le suicide de ce jeune homme de famille aisée qu’elle apprit juste après sont attérissage à Paris. Il faut avoir fait l’expérience d’être invité à manger par des indigents africains qui se mettent en quatre, avec joie, pour vous recevoir avec de la viande et du soda et dépenser en un repas une grande partie des ressources d’un mois pour avoir une idée de ce que sœur Emmanuelle veut dire. Il suffit qu’en plus, sur le pas de leur humble demeure, ils vous remercient de les avoir jugés digne de votre visite pour vous en retourner à jamais chamboulé.

L’amour inconditionnel Avec un peu d’imagination, on peut se représenter le père de la parabole, âgé, peut-être même pesant, hors de souffle, mais courant cependant à la rencontre de son petit. Avec quels débordements d’affection il accueille son dernier ! 62

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Dès le début de la parabole, nous sommes touchés par l’amour inconditionnel du père. Le fils veut-il s’en aller  ? Jamais nous ne voyons le père sortir de ses gonds. Aucun reproche. Le père ne retient pas celui qui veut partir. Il partage même l’héritage. Ce comportement en dit long sur ce père dont on peut imaginer par ailleurs la pensée : — mon enfant, tu peux partir si tu le veux, je ne vais pas te retenir. Je ne suis pas d’accord avec tes choix, mais je t’attendrai. Souviens-toi, je serais là. Seulement, fils, prends garde, la mort est avide et cruelle ! Ce que tu vas apprendre par ce long détour j’aurais tellement aimé te l’apprendre de la bonne manière, dans ma grâce… Mais de toute évidence, tu as fait ton choix… Alors… Au revoir… Je t’aime et je t’aimerai toujours. Pendant les préparatifs du départ, la douleur du père a été vive. Serrer son fils dans ses bras une dernière fois ? L’envie le ronge, mais l’ingrat ne l’aura sans doute pas voulu. En regardant s’éloigner celui qui part sans se retourner, le père essaye avidement de retenir son odeur une ultime fois et tous les traits de son visage. Au détour d’une colline, longtemps après que le fils a disparu, on verra encore le père scruter l’horizon. Toujours scruter l’horizon. Je connais un père dont le fils est aussi parti un triste jour pour le monde glauque de la toxicomanie. Il a vécu comme le prodigue. Pour sa mère, cette histoire n’a pas été une parabole, mais une véritable expérience de l’enfer. Bien des mois ont passé, lorsqu’un jour le téléphone a sonné. C’est le fils qui, depuis une cabine et d’une voix à peine reconnaissable, s’est risqué enfin à composer le numéro de la maison. Le père avait pourtant une réponse toute faite, longuement et souvent remâchée. Il pouvait marteler à l’autre bout du fil  : — C’est maintenant que tu appelles pour nous donner de tes nouvelles  ! Sais-tu comment tu as fait souffrir maman ? Tu m’as fait souffrir ! Tu ne t’es pas trop occupé de ce que l’on pouvait devenir tous ces mois pendant que toi tu menais ta vie d’égoïste ! Et tu crois qu’il suffit de te pointer un beau jour en disant : — Coucou ! C’est moi, ton fils ! Je peux 63

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rentrer ? Au lieu de cela, malgré la souffrance, l’amertume et la colère, il laisse échapper : — Allez fils, rentre à la maison. Un fils ou une fille restent un fils ou une fille en tout temps.

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Résumé

Chemin du Père vers le cadet

➊ le père voit son enfant de loin ➋ le père est ému de compassion ➌ le père court à sa rencontre ➍ le père se jette à son cou ➎ le père le couvre de baisers ➏ le père lui fait mettre le plus beau vêtement ➐ le père lui passe un anneau ➑ le père lui fait porter des sandales neuves ➒ le père fait tuer un veau gras ➓ le père commande la fête

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Chapitre 4

Chemin de l ’aîné Le fils aîné de cet homme était aux champs. Luc 1525

Un fils laborieux Le moins que l’on puisse dire est que le fils aîné n’attire pas d’emblée notre sympathie. Nous avons décidé cependant de l’aimer. Il nous est présenté en train de travailler dans les champs du père. Ces champs représentent sans aucun doute les champs missionnaires de Dieu. Les nations et toutes les sphères de la société. Le voici, après une journée d’un travail harassant, rentrant fourbu et courbatu. À l’approche de la ferme paternelle, il entend les chants et des danses. Une fête joyeuse célébrant le retour inopiné du cadet bat son plein. Danses et chants se mêlent à l’allégresse du père pour un fils en danger de mort, mais désormais retrouvé. Lorsque le fils aîné revient, traînant derrière lui toute une dure journée de labeur, il doit se dire quelque chose comme : “— Que se passe-t-il là ? Pourquoi cette fête extraordinaire ? Pourquoi n’ai-je pas été invité ? Qu’est-ce donc que cela ? Il y a une fête chez mon père pendant que je suis aux champs et je ne sais même pas de quoi il s’agit ? Quelqu’un pourrait m’expliquer ce qui se passe ici ?” Il rencontre un serviteur qui témoigne d’une exacte compréhension des choses, d’une compréhension bien meilleure que celle des enfants  : ton frère est de retour et ton père a tué le veau gras parce qu’il l’a retrouvé en bonne santé. Nous discernons dans le labeur de l’aîné un fils en souffrance. On peut voir dans sa vie ces dix caractéristiques : 66

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➊ Colère ➋ Mérite à l’ancienneté ➌ Promotion au mérite ➍ Incrédulité ➎ Entêtement ➏ Mensonge ➐ Amour refroidi ➑ Injustice ➒ Reproches ➓ Mépris de l’alliance ➊ Colère Luc 1528a Il n’est pas du tout certain que l’aîné sache d’où lui vient cette soudaine irruption de colère volcanique. La frustration de n’avoir pas été tenu au courant a rencontré une colère plus ancienne contenue depuis fort longtemps. Elle jaillit d’un fond de ressentiment et d’injustice. L’irritation que nous ressentons devant la grâce est toujours une réaction de défense à la perception d’un danger imminent. Nous pressentons confusément que nos constructions intérieures religieuses et artificielles peuvent s’écrouler à tout moment. Etienne comparut devant le souverain sacrificateur sous une telle onction de grâce, que tous ceux qui entendaient ses paroles étaient furieux dans leurs cœurs et ils grinçaient des dents contre lui. En hurlant et en se bouchant les oreilles, ils se précipitèrent tous ensemble sur lui, le traînèrent hors de la ville et le lapidèrent Actes 754-57. La vérité et la grâce émanant d’Etienne les remettaient trop en question dans leurs choix de vie et fragilisaient des fondements existentiels qu’ils croyaient inébranlables. Ils préférèrent l’assassiner plutôt que d’affronter la triste indigence de leur existence et de voir l’œuvre d’une existence s’effondrer aussi platement qu’un vulgaire château de cartes. En tuant l’admirable Etienne, ils prolongeaient l’illusion d’au moins quelques années… 67

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Paul a compris que la loi, au fond, ne peut engendrer que de la colère (Romains 415). La perfection de la loi dont parle Jacques 125 rentrera toujours en conflit avec notre imperfection. Nous savons, en effet, que la loi est spirituelle ; mais moi, je suis charnel, vendu au péché Romains 714. Lorsque Moïse descend du Sinaï où il a reçu les deux tables de la Loi écrite du doigt de Dieu, il aperçoit le veau d’or et les danses dans le camp. La colère que Moïse a pourtant réussi à détourner de l’Eternel sur le mont Sinaï, s’enflamme alors en lui. Il fracasse les tables au pied du Sinaï (Exode 3219). Quoique lent à la colère, l’Eternel a pourtant été souvent irrité par des hommes au cou raide. La bonne nouvelle pour les enfants de Dieu est que le Christ a apaisé durablement la colère de Dieu en ce qui nous concerne : Dieu ne nous a pas destinés à la colère, mais à l’acquisition du salut par notre Seigneur Jésus Christ 1 Thessaloniciens 59. Bien que la colère humaine n’accomplisse aucune justice, nous vivons plus ou moins consciemment selon des principes qui règlent notre vie comme autant de petites lois. Que nous les appelions moralité, codes d’honneur, principes de vie, éducation, règlement intérieur, philosophie de vie, disciplines intérieures, peu importe  ; ces lois, ces préceptes intimes ont le pouvoir de faire entrer notre colère en éruption. Quand  ? Chaque fois que quelque chose vient les défier, les contrarier ou les bafouer. Cette colère est tournée souvent contre ceux qui ne vivent pas selon les mêmes lois que nous. Mais notre colère peut tout aussi bien se tourner contre nous chaque fois que selon notre échelle intime de valeurs nous échouons à satisfaire l’un de nos commandements ou que, après avoir tenté de les imposer aux autres, nous nous surprenons lamentablement en flagrant délit de d��sobéissance. Quelles que soient les constructions charnelles que nous avons érigées sur le sable de notre propre justice, nous assistons rarement paisiblement (mais toujours avec frustration et irritation) à leur ébranlement voire à leur 68

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écroulement. Parmi tout ce qui met en danger nos onzièmes, douzièmes commandements, il faut bien reconnaître que la grâce divine agit comme un éléphant dans un magasin de porcelaines. Acceptons à salut que notre moralité même puisse être un obstacle à l’accueil de la grâce. Jésus s’est autant heurté à l’hyper-moralité de son peuple qu’à ses péchés les plus grossiers. Quand notre propre-justice cherche à se protéger des subversions de la grâce, la grâce doit se préserver des ravages de notre propre-justice. La grâce mettra toujours en danger ce qui n’a pas sa source en elle. Que la grâce produise en nous une moralité, soit. Mais aucune moralité, aussi élevée soit-elle, ne pourra jamais produire en nous la grâce. La grâce ne se donne qu’à un cœur qui se propose de simplement croire, sur la base des mérites d’un seul sacrifice (celui que Jésus-Christ a accompli pour chacun d’entre nous sur la croix). Jésus est venu annoncer un royaume basé sur une relation d’amour avec le Père, dans la grâce du Fils et dans la communion du Saint Esprit. Quels sont donc les deux préceptes intimes de l’aîné qui produisent sa colère ? C’est ce que nous nous proposons de voir sans plus tarder. ➋ Mérite à l’ancienneté Luc 1520 Il est profondément blessé dans sa perception de la justice et son amour-propre. Sa colère trahit une tension intérieure issue d’un attachement douloureux à toute une série de lois et de valeurs personnelles en vigueur dans l’inquiétude de sa vie intérieure. La colère de l’aîné éclate dans un grand vide causé par une profonde ignorance de ce qu’est la grâce. Il est clair que pour lui, une grâce doit se mériter à cause du temps passé au service du père. Sa colère explose effectivement avec ces

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mots : voici tant d’années que je te sers29  ! C’est le principe du mérite à l’ancienneté qui a cours dans de nombreuses administrations et entreprises. Si un tel principe a toute sa légitimité dans le monde du travail, il manifeste sa mentalité de mercenaire. Il ne sait pas qu’une grâce ne se mérite pas et qu’une grâce qui se mérite cesse, sur-le-champ, d’être une grâce en devenant une récompense. Dans la forme, rien n’est plus approchant d’une grâce qu’une récompense, mais dans le fond, ce sont deux réalités on ne peut plus antagonistes. Alors qu’une récompense ou un salaire se méritent, la nature même de la grâce c’est d’être gratuite et imméritée parce que son prix est hors de portée du plus fortuné des hommes. Vous tous qui avez soif, venez aux eaux, même celui qui n’a pas d’argent ! Venez, achetez et mangez, venez, achetez du vin et du lait, sans argent, sans rien payer ! Esaïe 551. ➌ Promotion au mérite Luc 1529a L’obéissance que l’aîné manifeste n’est pas ancrée dans une relation d’amour et n’est pas accompagnée de l’espérance d’avoir part au fruit de son labeur. L’obéissance de l’aîné est tout en tension et en souffrance. L’aîné semble donc obéir par convention, pour pouvoir mériter avec son labeur un chevreau avec lequel il fera la fête avec ses amis. Il travaille sans assurance, avec le sens du devoir, mais avec une amertume vissée au corps : quelque chose lui est dû. Lorsque le père offre le veau gras à celui qui revient d’une longue absence au travail, l’aîné privé de chevreau ne peut tout simplement pas comprendre la logique de son père. Pour lui un cadeau doit se mériter. Il n’a pas compris que le corollaire d’une grâce qui ne peut se mériter est une grâce qui ne peut se démériter. Aucun mérite personnel ne me donne accès à la grâce. Aucun démérite personnel ne peut m’en fermer l’accès. Le seul principe sur lequel se donne la grâce est celui de la 29

Je ne suis pas certain que notre habitude évangélique consistant à faire le décompte de nos années de conversion soit une si bonne chose. Nous sommes nés de nouveau un jour bien précis mais ce jour-là notre conversion s’est inscrite dans un processus dynamique toujours en devenir.

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foi. Nous devons d’avoir eu par la foi accès à cette grâce, dans laquelle nous demeurons fermes Romains 52. ➍ Incrédulité Luc 1528b L’aîné n’est pas en mesure de comprendre le traitement qui est réservé à son cadet. Il ne peut pas croire que cette manière d’agir soit conforme à une quelconque justice ou une quelconque vérité. Il reste interdit devant la fête et ne peut tout simplement pas faire un pas de plus. Il est littéralement médusé, c’est-à-dire : frappé par le poison des aiguillons de la méduse. Il se noie. Il est incrédule, car il croit le mensonge selon lequel tout se mérite dans la vie. Dans la vie qui vient des hommes oui, mais dans celle qui vient du Père : non. Dans l’Ecriture, le fait de ne pas entrer est toujours lié au fait de ne pas croire. La foi est un domaine dans lequel on entre ou l’on refuse d’entrer. Aussi voyons-nous qu’ils ne purent entrer [dans le repos] à cause de leur incrédulité. Hébreux 319 ➎ Entêtement Luc 1528c Si l’aîné était entré dans la fête, la fête serait-elle entrée en lui  ? Rien de moins sûr, car pour cela il aurait fallu qu’il accepte que ses principes intérieurs soient bouleversés de fond en comble. Le problème de l’aîné est qu’il ne peut pas faire confiance à la grâce de son père car cela remettrait en cause trop de choses en lui. Son amertume liée à son légalisme ordinaire a raidi sa nuque. Il est devenu psychorigide comme une outre vieille qui ne peut pas recevoir le vin nouveau de la grâce du Père. Il craint de faire éclater son outre dans la colère. S’entêter est donc le moyen qu’il a trouvé pour protéger l’outre et ses conceptions. ➏ Mensonge Luc 1529b Au moment même où l’aîné clame son obéissance, il vient tout juste de repousser la supplication que son père 71

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vient de lui faire d’entrer dans la fête. En revendiquant son obéissance, l’aîné est pris sur le fait en flagrant délit de mensonge. Mais pas seulement, c’est comme s’il se présentait sans péché. L’Ecriture est pourtant claire à ce sujet : si nous disons que nous n’avons pas péché, nous le faisons menteur et sa parole n’est point en nous 1 Jean 110. Finalement, l’aîné est menteur a plus d’un titre car, dans 1 Jean 420, nous lisons que si quelqu’un dit  : j’aime Dieu, et qu’il haïsse son frère, c’est un menteur  ; car celui qui n’aime pas son frère qu’il voit, comment peut-il aimer Dieu qu’il ne voit pas  ? Dans cette parabole l’aîné est dépourvu d’affection fraternelle. C’est même un doux euphémisme  : disons plutôt qu’il hait carrément son frère. ➐ Amour refroidi Luc 1530 Le mot “frère” n’appartient pas à son vocabulaire. Il utilise une expression qui dans la langue grecque originale se traduit littéralement : “ce fils de toi”. Une expression tout en froideur et mise à distance. Le cadet n’a pas de proches, il n’a que des lointains. Comment ne pas rapprocher la prétendue obéissance de l’aîné et celle dont de Saul de Tarse se targuait en se disant irréprochable à l’égard de la justice de la loi, mais persécuteur de l’Eglise quant au zèle Philippiens 36 ? Le tueur des premières minorités chrétiennes, un génocidaire. Il existe deux conceptions de l’obéissance, deux sortes d’œuvres et donc, par conséquent, deux sortes de justice. Il y a une obéissance prétendument méritoire basée sur les performances de la chair religieuse (œuvres de la loi) et une obéissance consistant à aimer les frères et sœurs et d’obéir à ses commandements (1 Jean 53): ce sont les ouvres de la foi. ➑ Reproches Luc 1530 La colère de l’aîné éclate à la face du père sous la forme du reproche et d’un calcul comparatif : — Mais comment peuxtu pardonner et récompenser quelqu’un qui t’a renié et qui t’a 72

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plongé dans la tristesse du deuil après ton départ ? Tu crois que je n’ai pas vu tes larmes père ? Combien de fois ne t’ai-je pas surpris à scruter l’horizon plus longtemps que de coutume ? As-tu une si mauvaise mémoire ? Ne te souvienstu pas de ce qu’il a fait de l’argent que tu lui as donné  ? N’était-ce pas aussi celui de maman ? N’es-tu pas en train de l’installer dans la facilité en lui offrant une telle fête ? Où est la justice dans tout cela ? Le reproche a beaucoup de mal à se déguiser derrière l’expression  grecque originale : “ce fils de toi”. Par cette tournure, l’aîné désigne au fond deux coupables à ses yeux : le père et son cadet. L’aîné les perçoit dans le même camp. Qu’ont-ils comploté contre lui ? C’est comme s’il rendait même responsable le père du style de vie mené par le plus jeune. N’est-il pas son géniteur ? Qui lui a fourni tous les moyens de son exil ? Cette attitude n’est au fond qu’une réédition d’une ruse vieille comme le monde. Voilà bien en effet une ancienne réplique qui a connu un bel avenir  : la femme que tu as mise auprès de moi, c’est elle… Genèse 312. C’est ainsi qu’Adam essaya, après le désastre du jardin d’Eden, de retourner la situation en sa faveur en accusant sa femme et en détournant la responsabilité première sur le Créateur. Il s’agit d’une mauvaise foi qui est une faiblesse de la gent masculine. ➒ Injustice Luc 1512c L’aîné est-il jaloux  ? Il pourrait l’être effectivement si le cadet avait été le seul à recevoir l’héritage. Or, ce n’est pas du tout le cas. Souvenons-nous qu’au début de la parabole le Père leur partagea son bien. Leur partagea. Cela veut dire que l’aîné a touché, tout comme son frère cadet, sa part de l’héritage. Sans mot dire, le père a bel et bien partagé ses biens entre ses deux fils, et ce, dès le début du récit. L’aîné est donc injuste de réclamer une justice dont il est au fond incapable lui-même. Le père a été juste dans son partage, pourquoi l’aîné fait-il le reproche à son père de n’avoir 73

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jamais reçu un chevreau alors que par le départ de son frère il n’a jamais été aussi riche ! ➓ Mépris du droit d’aînesse Luc 1531 hypothèse moderne : le père a partagé la totalité de ses biens entre le cadet et l’aîné. L’aîné est devenu propriétaire de tout dans la maison de son père et le père n’a plus rien. Cette hypothèse, quoique plausible, n’est pas crédible car alors il faudrait que le père lui-même se considère comme mort. De plus, le père pouvait-il tuer un veau gras appartenant à son aîné ? hypothèse hébraïque : le père a partagé la moitié de ses biens. Ceci est plus conforme aux représentations que l’Ecriture donne du royaume de Dieu. Dieu ne se départit pas de son règne pour nous le donner, il le partage avec nous ce qui nous élève au statut de cogestionnaires avec et en Lui30. Il nous faut aussi prendre en compte le droit d’aînesse qui accordait au fils aîné une double portion (Deutéronome 2117). Dans cette deuxième hypothèse, si le cadet a reçu 16,66% du patrimoine, l’aîné possède un 33,33% du patrimoine31 . Le père 50%. Il possède donc un tiers des chevreaux, ce qui n’est pas rien. C’est amplement suffisant pour rendre ses reproches au père, infondés et surtout très injustes. L’aîné devait-il attendre que le père le récompense d’un chevreau et se comporter comme un mendiant ou avait-il la possibilité d’aller se servir dans le parc en tant que propriétaire ?

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Les versets suivants étayent cette hypothèse  : Esther 53 Le roi lui dit  : qu’as-tu, reine Esther, et que demandes-tu ? Quand ce serait la moitié du royaume, elle te serait donnée. Voir aussi Romains 817, Ephésiens 36, 31

La propriété après partage s’est trouvée amputée du quart que le cadet a dilapidé. Les parts de propriété se trouvent donc réparties entre le père (⅔) et l’aîné (⅓).

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Résumé

Chemin de l ’aîné ➊ Colère ➋ Mérite à l’ancienneté ➌ Promotion au mérite ➍ Incrédulité ➎ Entêtement ➏ Mensonge ➐ Amour refroidi ➑ Injustice ➒ Reproches ➓ Mépris du droit d’aînesse

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Chapitre 5

Le

chemin

vers l ’aîné

du

Père

Combien il est intéressant de mettre en parallèle le chemin que le père parcourt vers son cadet et celui qu’il entreprend vers son aîné pour la gagner . ➊ Le Père guette son retour ➋ Le Père va à sa rencontre ➌ Le Père cherche à le gagner ➍ Le Père le prie ➎ Le Père lui explique ➏ Le Père lui parle avec amour et acceptation ➐ Le Père l’identifie clairement comme fils ➑ Le Père n’est pas oublieux ➒ Le Père lui rappelle la vie abondante ➓ Le Père lui rappelle l’alliance qui fait de lui un copropriétaire ➊ Le Père guette son retour Luc 1528 Alors que la fête bat son plein, le père n’oublie pas son aîné. Pour un père la fête ne peut être complète que dans la mesure où toute la famille est réunie. Tout à sa fête, le père garde néanmoins un œil sur l’horizon prêt à apercevoir à chaque instant la silhouette et la démarche de l’aîné. Un serviteur a peut-être été chargé aussi de guetter. Lequel d’entre vous, s’il a cent brebis et qu’il en perde une, ne laisse les quatre-vingt-dix-neuf autres dans le désert pour 76

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aller à la recherche de celle qui est perdue, jusqu’à ce qu’il la trouve ? Luc 154. Nous avons scandé précédemment qu’il n’y a de religion que lorsqu’il y a distance. Souvent le Père nous envoie des messagers dans notre éloignement pour nous préparer au retour vers le Lui. Ceux qui connaissent le chemin vers le Père devraient se méfier de la tentation qui consiste à s’éloigner juste pour voir, juste une fois pour essayer. Car nous connaissons tous les chemins qui peuvent nous perdre, mais un fois emprunté l’un des ces chemins il paraît plus difficile qu’on le croit de retrouver par nous-mêmes le chemin de retour. ➋ Le Père va à sa rencontre Luc 1528b Le père ne veut pas simplement envoyer des émissaires ou des ambassadeurs qui feraient le travail à sa place. Ces hommes et ses femmes, ces anges également, le Saint Esprit, sont les signes de la venue imminente du Père en personne. De la même manière qu’il avait vu venir le prodigue de loin, le père sort à la rencontre de son premier-né. Le père va devoir parcourir la distance géographique et spirituelle qui le sépare de son aîné. D’un point de vue métrique, l’aîné n’est pas parti aussi loin que le fils mais la distance symbolique reste la même. L’aîné habite la même terre éloignée que son cadet. Le même exil. Ce qui est frappant dans les reproches que l’aîné adresse au père, c’est le fait qu’il parle des prostituées que son frère a fréquenté. — Comment peut-il savoir que son frère a fréquenté ces femmes puisque le cadet a caché sa vie de débauche dans un pays lointain ? Comment peut-il le savoir à moins de connaître intimement lui aussi cette terre éloignée. ➌ Le Père cherche à le gagner Luc 1528b Le père répond au fils dans un état d’esprit contraire à celui dont l’aîné est animé. C’est de cette manière qu’il tente de désamorcer la colère de l’aîné en lui parlant avec douceur. Dans l’Ecriture, la douceur est l’apanage des hommes mûrs 77

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spirituellement (Galates 61) et elle peut même briser des os (Proverbes 2515). Comment Moïse a-t-il pu devenir l’homme le plus doux de la terre (Nombres 123) alors qu’il commença sa carrière en tuant un égyptien (Exode 213) ? L’Ecriture nous invite à contempler ce que la patience et la douceur divines peuvent produire dans la vie d’un homme  : une reddition inconditionnelle. ➍ Le Père le prie Luc 1528b Quand on réalise que le père représente Dieu, imagine-ton le Père nous prier d’entrer dans Sa maison de bonté ? Au fond, rien d’étonnant si nous replaçons cette supplique dans l’amour même : exhortant par notre moyen ; nous supplions pour Christ : Soyez réconciliés avec Dieu ! 2 Corinthiens 520. La maison du Père représente plus qu’un lieu, c’est un tissu relationnel. Quand le père prend la parole pour la première fois dans cette parabole c’est pour supplier son aîné d’entrer dans nouvelle relation avec le Père. La vie éternelle c’est de Le connaître. Le père sait que son aîné a également besoin d’amorcer un profond retour. Chez ce fils ce pays éloigné se décline et se conjugue autrement que chez le cadet, mais il est tout aussi réel. ➎ Le Père lui explique Luc 1531a Le système de pensée de l’aîné est problématique. Il est aussi éloigné de celui de son père que le ciel peut l’être de la terre. Le père va devoir expliquer afin de produire un changement de pensée. C’est la définition même de ce qu’est la repentance. Elle est plus qu’un regret. La repentance est ce changement de pensée qui amène, par la puissance de Dieu, au changement et au renouvellement de notre vie. Contrairement à la foi du charbonnier, l’acte de comprendre est un ingrédient indissociable du fait de croire. La foi biblique est aux antipodes d’une foi de charbonnier 78

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qui croit sans comprendre ou de ce que Kierkegaard croyait être un saut qualitatif dans l’absurde. La foi au contraire vient de ce qu’on entend [comprend] et ce qu’on entend [comprend] vient de la parole du Christ Romains 1017. Nous ne voulons pas dire que dans la foi, la compréhension soit un préalable incontournable. La compréhension suit aussi souvent la mise en pratique confiante de la parole du Christ. Qu’elle intervienne au début du processus de foi, en cours de processus ou comme fruit du processus, la foi est indissociable du fait de comprendre. L’erreur de l’aîné est de vouloir tout comprendre avant d’obtempérer. À cause de cela, il se mure dans le refus. Rien n’est plus paralysant pour la foi qu’une telle attitude. La parole du Christ ne se comprend jamais aussi bien que lorsque nous la mettons en pratique. Si nous comprenons mieux, notre foi augmente. L’invitation du Père faite à l’aîné à entrer dans la fête a pour but de lui faire comprendre quelque chose. Seulement l’aîné ne peut lui faire confiance. Il veut comprendre avant d’entrer alors qu’il aurait suffi d’entrer pour commencer à comprendre. La foi grandit par la compréhension et la compréhension grandit par l’exercice de la foi : c’est par la foi que nous comprenons… Hébreux 113. ➏ Le Père lui parle avec amour et acceptation Luc 1531a Dans son déni de son lien fraternel et pour rejeter la faute d’un comportement sur le père, nous savons que l’aîné utilise un détour linguistique pour parler de son frère : “ce-fils-detoi”. Il pratique l’exclusion dans le langage même, alors que le – au contraire – utilise un langage d’inclusion tout en douceur, un langage d’appartenance  : ton frère… L’Ecriture nous dit clairement que celui qui n’aime pas son frère demeure dans la mort 1 Jean 314. Le père sait que la froideur avec laquelle l’aîné traite le cadet est un signe de cette mort qui agit en lui. Le père entend non seulement restaurer son aîné dans une relation père-fils, mais aussi il cherche à exciter ses 79

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fils à l’affection fraternelle. C’est dans ce but que le père parle avec amour et acceptation. ➐ Le Père l’identifie clairement comme fils Luc 1531a Aussi scandaleuse que puisse apparaître la réception du cadet aux yeux de l’aîné, c’est dans cette réception même que les fondations pour la réception de l’aîné sont également posées. L’aîné peut en tirer pleinement profit s’il le désire. La pédagogie du père est simple. Pour encourager l’aîné à dire à nouveau “mon frère” le père l’appelle à dessein : “mon fils”. Le père a bien compris que dans l’expression “ce-fils-de-toi”, il y avait une double exclusion. Il n’a pas relevé l’insulte et la provocation et persévère dans l’esprit contraire en appuyant gravement sur deux mots lourds de signification : — mon fils. Synonyme : “ton frère”. Ces quatre mots ont le même poids. ➑ Le Père n’est pas oublieux Luc 1531 En rassurant aussi : — mon fils tu es toujours avec moi, le père veut montrer qu’il n’est pas injuste pour oublier le travail et l’amour que nous montrons pour son nom, ayant rendu et rendant encore des services aux saints Hébreux 610. Le père sait faire la différence entre les œuvres de la foi que nous faisons parce que précisément nous agissons dans la foi et les œuvres de la loi que nous faisons pour apaiser notre conscience ou tenter de mériter la grâce. Dieu ne récompense que la foi. Or si quelqu’un édifie sur ce fondement de l’or, de l’argent, des pierres précieuses, du bois, du foin, du chaume, l’ouvrage de chacun sera rendu manifeste, car le jour le fera connaître, parce qu’il est révélé en feu et quel est l’ouvrage de chacun, le feu l’éprouvera. Si l’ouvrage de quelqu’un qu’il aura édifié dessus demeure, il recevra une récompense  ; si l’ouvrage de quelqu’un vient à être consumé, il en éprouvera une perte, mais lui-même il sera sauvé, toutefois comme à travers le feu 1 Corinthiens 312-15. 80

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➒ Le Père lui rappelle la vie abondante Luc 1531 Le père perçoit que le mépris de l’aîné pour son frère est ancré dans sa propre mésestime. Le Père veut donc lui rappeler qu’il n’a pas à vivre comme un mendiant de la bonté divine ni même comme un simple bénéficiaire, mais comme un participant de cette bonté. Pourquoi attend-il que le Père lui donne ce qu’il peut prendre de lui-même, de plein droit ? Le père n’est pas simplement là pour nous redonner la vie il est venu nous donner cette vie en abondance. ➓ Le Père lui rappelle l’alliance qui fait de lui un copropriétaire Luc 1531b La magnifique déclaration du père  : Mon fils, tu es toujours avec moi et tout ce qui est à moi est à toi, n’est rien moins qu’une parole d’alliance. Sa portée est éternelle. Remplacez le mot “fils” par “fiancé” ou “fiancée” et nous voilà avec une parole d’alliance qu’aucun amoureux ne pourra dépasser en puissance et en poésie lors de son mariage. Quelle puissance dans ces mots ! Dieu n’est point un homme pour mentir, ni fils d’un homme pour se repentir. Ce qu’il a dit, ne le fera-t-il pas ? Ce qu’il a déclaré, ne l’exécutera-t-il pas ? Nombres 2319. Dieu est un Dieu d’alliance qui ne fait rien à la légère. Alors que l’aîné se sentait exclu de la fête de la grâce du fait de ses propres conceptions le voilà maintenant clairement identifié et réaffirmé comme prince dans la maison du Père. Il ne le mérite pas, mais s’il accepte de se considérer comme tel dans le scandale de la foi en la grâce du Père alors il pourra le devenir vraiment.

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Résumé

Le chemin du Père

vers l ’aîné

➊ Le Père guette son retour ➋ Le Père va à sa rencontre ➌ Le Père cherche à le gagner ➍ Le Père le prie ➎ Le Père lui explique ➏ Le Père lui parle avec amour et acceptation ➐ Le Père l’identifie clairement comme fils ➑ Le Père n’est pas oublieux ➒ Le Père lui rappelle la vie abondante ➓ Le Père lui rappelle l’alliance qui fait de lui un copropriétaire

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Chapitre 6

Le Chemin du Fils

Le Fils comme Chemin dans Jean 17 Qu’est-ce qu’être un fils ? La question se pose après ce que nous avons vu des deux fils de la parabole. Nous avons dit en début d’ouvrage que dès lorsqu’un fils devient mûr, il devient du même coup une figure paternelle. Un père est un fils parvenu à maturité. Au fond, l’idée même de grand frère est assez étrangère à l’Ecriture car dès qu’un frère se comporte comme un grand frère avec affection et responsabilité son action se confond dans celle d’un père. C’est exactement pour cette raison que Jésus reprocha à Philippe de n’avoir pas contemplé plus tôt le père en lui. Voyons donc à quel moment les caractéristiques d’un fils se confondent avec celles d’un père. Pour cela voyons comment, dans l’intimité du jardin de Gethsémané la prière sacerdotale du Fils au Père reflète la relation parfaite dans laquelle de chutes en relèvements, nous sommes tous conviés à entrer, petit à petit par la foi. ➊ Le Fils connaît son identité ➋ Le Fils fait l’œuvre du Père ➌ Le Fils est un avec le Père ➍ Le Fils connaît l’alliance de son Père ➎ Le Fils garde ses frères au nom du Père ➏ Le Fils donne la joie et la Parole du Père ➐ Le Fils envoie ses frères dans le monde ➑ Le Fils est dans le Père et vice versa ➒ Le Fils donne la gloire du Père ➓ Le Fils connaît son Père et se sait aimé de lui 84

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1 Après avoir ainsi parlé, Jésus leva les yeux au ciel, et dit : Père, l’heure est venue ! Glorifie ton Fils, afin que ton Fils te glorifie, 2 selon que tu lui as donné pouvoir sur toute chair, afin qu’il accorde la vie éternelle à tous ceux que tu lui as donnés. 3 Or, la vie éternelle, c’est qu’ils te connaissent, toi, le seul vrai Dieu et celui que tu as envoyé, Jésus-Christ. 4 Je t’ai glorifié sur la terre, j’ai achevé l’œuvre que tu m’as donnée à faire. 5 Et maintenant toi, Père, glorifie-moi auprès de toi-même de la gloire que j’avais auprès de toi avant que le monde soit. 6 J’ai fait connaître ton nom aux hommes que tu m’as donnés du milieu du monde. Ils étaient à toi, et tu me les as donnés  ; et ils ont gardé ta parole. 7 Maintenant ils ont connu que tout ce que tu m’as donné vient de toi. 8, Car je leur ai donné les paroles que tu m’as données  ; et ils les ont reçues, et ils ont vraiment connu que je suis sorti de toi, et ils ont cru que tu m’as envoyé. 9 C’est pour eux que je prie. Je ne prie pas pour le monde, mais pour ceux que tu m’as donnés, parce qu’ils sont à toi ; 10 et tout ce qui est à moi est à toi, et ce qui est à toi est à moi ; — et je suis glorifié en eux. 11 Je ne suis plus dans le monde, et ils sont dans le monde, et je vais à toi. Père saint, garde-les en ton nom que tu m’as donné, afin qu’ils soient un comme nous. 12 Lorsque j’étais avec eux dans le monde, je les gardais en ton nom. J’ai gardé ceux que tu m’as donnés, et aucun d’eux ne s’est perdu, sinon le fils de perdition, afin que l’Ecriture soit accomplie. 13 Et maintenant je vais à toi, et je dis ces choses dans le monde, afin qu’ils aient en eux ma joie parfaite. 14 Je leur ai donné ta parole ; et le monde les a haïs, parce qu’ils ne sont pas du monde, comme moi je ne suis pas du monde. 15 Je ne te prie pas de les ôter du monde, mais de les préserver du malin. 16 Ils ne sont pas du monde, comme moi je ne suis pas du monde. 17 Sanctifie-les par ta vérité : ta parole est la vérité. 18 Comme tu m’as envoyé dans le monde, je les ai aussi envoyés dans le monde. 19 Et je me sanctifie moi-même pour eux, afin qu’eux aussi soient sanctifiés par la vérité. 20 Ce n’est pas pour eux seulement que je prie, mais encore pour ceux qui croiront en moi par leur parole, 21 afin que tous soient un, comme toi, Père, tu es en moi, et comme je suis en toi, afin qu’eux aussi soient un en nous, pour que le monde croie que tu m’as envoyé. 85

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22 Je leur ai donné la gloire que tu m’as donnée, afin qu’ils soient un comme nous sommes un, — 23 moi en eux, et toi en moi, — afin qu’ils soient parfaitement un, et que le monde connaisse que tu m’as envoyé et que tu les as aimés comme tu m’as aimé. 24 Père, je veux que là où je suis ceux que tu m’as donnés soient aussi avec moi, afin qu’ils voient ma gloire, la gloire que tu m’as donnée, parce que tu m’as aimé avant la fondation du monde. 25 Père juste, le monde ne t’a point connu  ; mais moi je t’ai connu, et ceux-ci ont connu que tu m’as envoyé. 26 Je leur ai fait connaître ton nom, et je le leur ferai connaître, afin que l’amour dont tu m’as aimé soit en eux, et que je sois en eux.

Dans ce chapitre nous pouvons relever ce qui caractérise le Fils. Le contraste avec les deux fils de la parabole est marquant. ➊ Le Fils connaît son identité Jean 171 Père, l’heure est venue, glorifie ton Fils, afin que ton Fils te glorifie Contrairement aux fils de la parabole, l’identité de Jésus comme fils est profondément enracinée dans sa relation d’intimité avec le Père. Tout ce que le fils fait, il l’envisage depuis cette position stratégique. ➋ Le Fils fait l’œuvre du Père Jean 174 Je t’ai glorifié sur la terre, j’ai achevé l’œuvre que tu m’as donnée à faire. Jésus ne fait pas des œuvres pour être reconnu du père, mais parce qu’il est fils, il fait les œuvres de son père. L’œuvre est un fruit de la relation, pas un préalable. ➌ Le Fils est un avec le Père Jean 177 Maintenant ils ont connu que tout ce que tu m’as donné vient de toi. Jésus ne recherche pas l’indépendance d’avec ce père pour marcher selon ses propres voies. Il ne cherche pas davantage 86

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son propre intérêt. Il ne veut pas être la source, mais désire que cette source qui coule de lui, en vie éternelle, soit perçue comme venant du Père. ➍ Le Fils connaît son héritage Jean 1710 Ce verset 10 : tout ce qui est à moi est à toi, et ce qui est à toi est à moi est l’exact pendant du verset de la parabole où le père dit : tu es toujours avec moi et tout ce que j’ai est à toi. C’est même la réponse la plus adéquate qu’il soit possible de formuler en écho à l’alliance initiée par le Père. C’est un modèle de réponse pour chacun de nous. Bien que personne ne puisse faire une telle réponse au Père à notre place, je ne peux qu’encourager à répondre au Père sur le modèle du Fils. ➎ Le Fils garde ses frères au nom du Père Jean 1712 J’ai gardé ceux que tu m’as donnés Pas de “fils-de-toi” qui tienne dans le langage de Jésus. Comme Jésus est la vie, l’amour fraternel est au centre de son être, car celui qui aime son frère aime Dieu. Il ne saurait y avoir de divorce entre les cieux et la terre pas plus qu’il ne saurait y avoir de divorce entre les frères de Jésus. La filiation n’est pas une notion statique dans laquelle nous nous asseyons béatement pour jouir égoïstement du Père. Le Père nous invite à le reconnaître aussi dans ses enfants dispersés dans le monde et même et surtout parmi les plus pauvres, les plus petits et les plus faibles d’entre eux : toutes les fois que vous avez fait ces choses à l’un de ces plus petits de mes frères, c’est à moi que vous les avez faites Matthieu 2540 ➏ Le Fils donne la joie et la Parole du Père Jean 1713-14 afin qu’ils aient en eux ma joie parfaite. Nous savons d’où vient cette joie : de la foi. Nous savons également comment est produite cette foi en nous  : par la Parole du Père. C’est elle qui nous vient du Lui et qui nous parle de Lui qui nous donne la joie. 87

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➐ Le Fils connaît l’étendue de son héritage et envoie ses frères dans le monde Jean 1715et18 Je ne te prie pas de les ôter du monde, mais de les préserver du malin… je les ai aussi envoyés dans le monde Jésus ne préconise pas une fuite pour l’Eglise mais une protection alors qu’elle est en mission dans ce monde que le Père aime tant et qui fait partie de notre héritage. Les mots “monde” ou “terre” reviennent une vingtaine de fois dans cette prière sacerdotale alors que le mot “ciel” n’apparaît qu’une seule fois pour situer l’endroit où se trouve le Père. ➑ Le Fils est dans le Père. Le Père est dans le fils. Jean 1721 Père, tu es en moi, et comme je suis en toi, afin qu’eux aussi soient un en nous Le Fils est l’éponge, le Père la mer. Le Fils est saturé du Père. Le Fils imbibe le Père comme l’éponge est dans la mer et la mer dans l’éponge. Cette communion, cette infusion devrions-nous dire, sont un modèle et un projet pour chacun d’entre nous. Elles ne sont pas réservées à des champions de Dieu, elles représentent le christianisme dans sa norme la plus accessible. ➒ Le Fils donne la gloire du Père Jean 1722 Je leur ai donné la gloire que tu m’as donnée. Le signe de la véracité biblique est lorsqu’un homme ne recherche pas sa propre gloire, mais celle de celui qui l’a envoyé. Chaque fois que quelqu’un s’attribue une parcelle de cette gloire, il perd de son authenticité32.

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Ce qui reste un mystère pour moi c’est de voir comment les hommes, souvent par millions, peuvent suivre aussi aveuglément des hommes à la quête de leur propre gloire. Préférer cette gloire qui vient des hommes est incontestablement la plus grande puissance d’aveuglement et d’avilissement qu’il soit. Dieu fait de nous des brebis, pas des moutons. La brebis entend Sa voix. La brebis met bas des agneaux et des agnelles. Le mouton ne pense qu’à lui et à suivre, sans réfléchir, le mouvement général.

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➓ Le Fils connaît son Père et se sait aimé de lui Jean 1724 tu m’as aimé avant la fondation du monde L’aîné ne mendie pas les chevreaux du Père, il va s’en saisir par la foi en la bonté de son père pour les distribuer ensuite autour de lui selon les besoins. Il sait que dans le Père il y a toujours assez  : pour moi, je sais que tu m’exauces toujours. Jean 1142.

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Résumé

Le Chemin du Fils ➊ Le Fils connaît son identité ➋ Le Fils fait l’œuvre du Père ➌ Le Fils est un avec le Père ➍ Le Fils connaît son héritage ➎ Le Fils garde ses frères au nom du Père ➏ Le Fils donne la joie et la Parole du Père ➐ Le Fils envoie ses frères dans le monde ➑ Le Fils est dans le Père et vice versa ➒ Le Fils donne la gloire du Père ➓ Le Fils connaît son Père et se sait aimé de lui

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Chapitre 7

Gué#r du cadet La thèse que nous défendons dès le début est que l’aîné et le cadet ont été convoqués au casting de la parabole dans le but de dévoiler qui nous sommes. En considérant en détail leurs parcours respectifs, avec amour, mais sans complaisance, nous avons mis en évidence combien ils nous ressemblent. Leur humanité pécheresse résonne en nous profondément. Leurs faiblesses entrent en résonnance avec les nôtres. Nous pouvons nous reconnaître dans l’indignité du cadet, dans ses efforts pour sauver sa face et se faire accepter en essayant de mériter une position dans la maison du Père ? Qui ne peut pas compatir à la colère de l’aîné et son sentiment d’injustice ? En eux, nous perdons la face, mais c’est pour mieux découvrir celle du Père. Apprenons suffisamment de ce cadet pour ne pas reproduire en nous son comportement. Cela touche à l’intime. En nous parlant du cadet, le Saint Esprit dévoile notre intimité de la façon la plus respectueuse qui soit. Il nous fait voir le cadet afin que nous puissions prendre position contre sa conception de la liberté et son calcul et voir au-delà de son indignité. En un mot, nous libérer du cadet et nous ouvrir le chemin d’un retour vers le Père.

Liberté Beaucoup aiment passionnément la liberté, mais peu savent en quoi elle consiste exactement. Interrogeons l’Ecriture : ils leur promettent la liberté, quand ils sont eux92

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mêmes esclaves de la corruption, car chacun est esclave de ce qui a triomphé de lui 2 Pierre 219. Il existe donc une vraie liberté et une pseudo liberté. Aucun philosophe n’a jamais égalé une telle définition. Il ressort de ce verset qu’une liberté qui se définirait comme une absence totale de liens ou de soumission est complètement fausse et illusoire. Elle existe dans un monde idéal à l’état de concept, de fantasme ou dans les discours révolutionnaires, mais dans le réel, elle n’existe pas. Avant de parvenir à une définition réaliste de ce qu’est la liberté, la vraie liberté, il est indispensable d’être pragmatique sur deux points : seuls les hommes réellement libres peuvent libérer les autres. Exit les libérateurs de tout poil et les charlatans. Comme le disait un homme politique : les promesses n’engagent que ceux qui les croient. A qui se fier alors ? Si donc le Fils vous affranchit, vous serez réellement libres. Jean 836 si tu ne peux pas te passer de quelque chose alors tu n’es pas vraiment libre. Tout m’est permis, mais tout n’est pas utile ; tout m’est permis, mais je ne me laisserai asservir par quoi que ce soit. 1 Corinthiens 612 Il n’y a dans le monde qu’une seule vraie alternative. Les libertaires qui prétendent qu’il en existe une troisième voie ne sont que des vains discoureurs et des sophistes. La seule alternative ici-bas est la suivante : soit nous nous prétendons libres alors qu’en réalité nous sommes asservis par toutes sortes de passions et d’addictions dans notre for intérieur, soit nous sommes esclaves de Christ pour la liberté. Car l’esclave qui a été appelé dans le Seigneur est un affranchi du Seigneur ; de même, l’homme libre qui a été appelé est un esclave de Christ. 1 Corinthiens 722 Si tu es un esclave, deviens un affranchi du Seigneur. Es-tu libre, devient un esclave de Christ pour être réellement libre.

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Mésestime Le cadet se sent parfaitement indigne et éprouve bien du mal à se considérer comme un fils. Pour cela il préférerait être reçu comme un mercenaire. Comme il n’existe qu’une alternative pour être réellement libre, il n’existe que deux fondements pour construire nos vies  : le mépris ou l’estime de soi. Le premier est le sousproduit de la religion et l’autre est le fruit de la grâce. Le premier requiert orgueil et incrédulité tandis que l’autre requiert de la foi et de l’humilité. L’orgueil du mépris de soi consiste à croire qu’en méprisant notre âme on pourra la rendre meilleure. C’est impossible, on ne peut améliorer et perfectionner uniquement ce que l’on aime. Le mépris de soi est un loup déguisé en brebis. Il nous séduit en se faisant passer pour de l’humilité. Il n’y a en effet aucune humilité à mépriser ce que Dieu a tant aimé au point de donner son fils unique. Si Dieu a tant aimé notre âme, qui sommes-nous pour la mépriser ? Notre appréciation est-elle meilleure que celle de Dieu ? Flaubert a dit : “le comble de l’orgueil, c’est de se mépriser soi-même”. L’erreur très souvent commise est d’identifier notre âme au péché que nous ne manquons pas de commettre. Rappelons-nous que Dieu hait le péché, mais il aime le pécheur. La rédemption de l’homme passe par le fait d’aimer le pécheur. Il n’y a pas d’autre chemin possible. On ne peut être sanctifié que par l’amour. Seul l’amour sanctifie. Ce n’est que lorsque nous aimons que nous devenons meilleurs. Quand nous sommes aimés aussi. L’amour des autres peut nous aider à nous dépasser. Quelqu’un qui n’aime pas la nature, par exemple, ne sera jamais désolé par la pollution qui l’enlaidit par contre un amoureux de la nature sera forcément écologiste. L’estime de soi n’est pas de l’égoïsme, car l’égoïste ne s’estime pas lui-même. C’est pour cette raison que dans sa carence d’estime, il ramène tout à lui-même et pratique le “tout-à-l’ego”. En regardant un jour une tasse à café qui n’avait plus de fond, j’ai pensé : voilà bien ce qui illustre le mépris de soi. J’ai 94

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réalisé que nous avions tous une tasse de porcelaine dans notre vie. Soit une tasse entière (estime de soi), soit une tasse dont le fond est brisé. Nous nous servons de cette tasse dans toutes nos relations. Lorsque par exemple quelqu’un nous démontre de l’affection, si notre tasse est entière, nous ressentirons son appréciation et pourrons même déborder. Si par contre nous utilisons une tasse brisée, nous serons incapables de goûter l’affection et l’apprécier à sa juste valeur. Nous serons même amenés à douter de la sincérité des sentiments de la personne. Notre relation avec Dieu, fonctionne également sur le même principe. Si notre tasse de porcelaine est entière, nous pourrons contenir, goûter et ressentir l’Amour. Nous serons même amenés à désirer que les autres goûtent le contenu de notre tasse. Si la tasse est brisée en son fond, nous resterons désespérément vides et perplexes quant à l’amour divin. Tu dresses devant moi une table, en face de mes adversaires ; tu oins d’huile ma tête et ma coupe déborde. Psaumes 235

Degrés de l’Amour Dans un Traité extraordinaire écrit aux environs de l’an 1124 et intitulé  “l’Amour de Dieu”33 , Bernard de Clairvaux distingue (aux chapitres VIII à X) quatre degrés dans la progression de l’âme vers l’Amour. L’un de ces degrés parle de notre tasse de porcelaine : ➀ l’homme s’aime pour lui-même ➁ l’homme aime Dieu pour soi ➂ l’homme aime Dieu pour Dieu ➃ l’homme s’aime pour Dieu ➀ l’homme s’aime pour lui-même

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En téléchargement gratuit sur le net à cette adresse : http://www.abbaye-saintbenoit.ch/saints/bernard/tome02/amourdieu/amourdieu.htm#_Toc54187574

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Bernard de Clairvaux nous invite à voir dans l’instinct de survie le premier de stade de l’amour donné aux hommes par Dieu. Sans cet amour de base, l’homme ne saurait se mettre en marche vers Dieu pour chercher à se sauver. Il nous explique en effet que sans cet instinct de préservation, cet amour basique que l’homme se porte à lui-même, nous ne pourrions même pas désirer nous sauver de notre propre état de perdition. Sans cet instinct, nous serions tout simplement indifférents à l’idée de salut et insensible à une description de l’enfer. Il faut déjà un tant soit peu aimer cette pauvre créature que nous sommes pour vouloir la sauver. Même si cet amour devait consister en un instinct de préservation, il nous faut cependant l’attribuer à Dieu qui en a pourvu tout le monde animal pour sa propre préservation. ➁ l’homme aime Dieu pour soi Un deuxième stade de l’amour attend l’homme qui s’est aimé un tant soit peu pour vouloir être sauvé. Il va maintenant découvrir les dons que Dieu lui accorde pour sa survie et sa subsistance. Cela peut-être la paix ou la nourriture, un travail ou bien les trois à la fois. À ce stade, l’homme découvre Celui qui donne et commence à l’aimer et le connaître pour ces dons. À ce stade, l’homme aime Dieu pour ce qu’Il donne, il aime les mains de Dieu. Petit à petit, au delà de ces dons, derrière ces mains qui donnent, nous allons découvrir ensuite l’auteur de ces dons. ➂ l’homme aime Dieu pour Dieu La diversité des dons a pavé un chemin unique qui mène au donateur. Chaque don a communiqué quelque chose du caractère même du donateur. Après avoir apprécié les dons, l’homme est amené à chérir celui qui a donné. Dieu n’est plus aimé seulement pour ses dons, mais pour qui il est en vérité. C’est à ce stade que l’homme commence à distinguer la face de Dieu. Avec nos parents, nous n’agissons pas autrement. Nous avons aimé nos parents pour la subsistance et l’affection qu’ils nous prodiguaient puis le jour est venu où 96

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imperceptiblement, à cause de leur absence, de leur faiblesse, nous nous sommes mis à les aimer vraiment pour ce qu’ils sont, en vérité et de façon désintéressée. Avant qu’ils ne partent définitivement, exprimez-leur à votre tout sans tarder, votre affection désintéressée. ➃ l’homme s’aime pour Dieu Le dernier stade de l’amour selon Bernard de Clairvaux c’est quand nous nous aimons nous-mêmes que pour Dieu. Voilà la béatitude que le St Bernard de votre âme nous adresse : “Heureux, qui en est arrivé à ne plus s’aimer que pour Dieu. À ce niveau, notre âme enivrée de l’amour de Dieu, s’oubliant elle-même et ne s’estimant pas plus qu’un vase brisé, s’élance vers Dieu, se perd en lui et, ne fait plus qu’un seul et même esprit avec lui” (cf. 2 Corinthiens 617). La vie du nourrisson nous offre, en miniature, une illustration excellente de cette pédagogie en quatre degrés vers l’Amour. ➀  le nourrisson entre en contact avec sa mère du fait même de son instinct de survie que lui fait crier famine. ➁ il entre ainsi en relation avec sa mère dont il ne connaît et apprécie d’abord que le sein nourricier. ➂ par delà cette extrémité toute maternelle, il finira par percevoir une voix, puis deux, puis le visage de sa mère et enfin celui du père auxquels il adressera son premier sourire. ➃ quelque mois plus tard l’enfant se nourrira lui-même pour faire plaisir à ses parents et faire perdurer l’amour nourricier initié par eux. — Comment expliquer que l’estime de soi à cause de Dieu représente le degré le plus élevé de l’Amour et non un pur égoïsme ? La réponse à la fois simple et surprenante peut se lire dans ces deux passages de l’Ecriture : Le scribe lui dit : Bien, maître ; tu as dit avec vérité que Dieu est unique, et qu’il n’y en a point d’autre que lui et que l’aimer de 97

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tout son cœur, de toute sa pensée, de toute son âme et de toute sa force, et aimer son prochain comme soi-même, c’est plus que tous les holocaustes et tous les sacrifices. Marc 1232-33. Car l’amour de Dieu consiste à garder ses commandements 1 Jean 53. Le raisonnement que l’on peut retirer de ces deux versets est en effet très simple. Puisqu’il n’est possible d’aimer Dieu et son prochain que dans la mesure où nous nous aimons nousmêmes, et que, de surcroît, aimer Dieu consiste à garder Ses commandements, l’obéissance au commandement consistant à s’aimer pour aimer son prochain et aimer Dieu est, en soi, une preuve d’amour. Si quelqu’un dit : J’aime Dieu et qu’il haïsse son frère, c’est un menteur  ; car celui qui n’aime pas son frère qu’il voit, comment peut-il aimer Dieu qu’il ne voit pas ? 1 Jean 420. — Comment pouvons aimer notre prochain (et même Dieu qui est invisible) si nous échouons à nous aimer pour Dieu  ? Si nous nous aimons pour Dieu nous pourrons alors aimer l’humanité entière, car cette humanité commence en nous de trois manières. ➀ Notre âme, cette étrangère. L’étranger qui séjourne parmi vous sera pour vous comme l’Israélite de naissance, et tu l’aimeras comme toi-même ; car vous avez été étrangers dans le pays d’Égypte. Moi, je suis l’Éternel, votre Dieu Lévitique 1934. Nous sommes en effet des inconnus à nous-mêmes. Nous sommes si étranges que nous sommes des étrangers à nousmêmes. Finalement, cet étranger en nous est l’inconscient – ce noyau infracassable de nuit34 – que, par définition, nous ne connaissons pas. Si, avec l’aide de Dieu, nous parvenons à accueillir cet étrange étranger, nous accepterons cette identité cassée, fêlée et instable. Nous pourrons alors finir 34

André Breton

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par aimer tous les étranges étrangers de la terre. Contrairement à ce que l’on dit, l’intégration de l’étranger dans nos sociétés ne passe pas par un éffacement de ce qui fait sa différence ou son altérité. A-t-on le droit de se livrer à cette forme de n��gationnisme ? Assimiler ne veut pas dire absorber ou biffer les différences de l’autre, mais de le recevoir dans toute son étrangeté. La mission commence en nous. Nous sommes insensés si, voulant évangéliser le monde, nous ne commençons pas par évangéliser nos profondeurs35. Le monde est-il censé croire un évangile qui ne travaillerait pas jusque dans notre intimité ? Dieu n’a que nous pour aimer le monde, il n’a que nous pour aimer notre âme, cette étrangère en quête d’hospitalité et d’accueil. ➁ Notre âme, cette adversaire. Aimez vos ennemis ; faites du bien à ceux qui vous haïssent Luc 627. Nous sommes également souvent en conflit en nousmêmes. Nous aimer en Dieu cela veut dire apprendre à nous pardonner et nous réconcilier avec nous-mêmes, car le Père a déposé en chacun de nous un saint ministère : Et tout cela vient de Dieu, qui nous a réconciliés avec lui par Christ, et qui nous a donné le ministère de la réconciliation. Car Dieu était en Christ, réconciliant le monde avec lui-même en n’imputant point aux hommes leurs offenses et il a mis en nous la parole de la réconciliation 2 Corinthiens 518-19. Nous sommes le terrain sur lequel nous devons nous entraîner à pratiquer ce ministère et cette parole de la réconciliation. Pour cela c’est tellement important de rencontrer notre âme et de lui parler comme une personne à rencontrer d’abord, à apprécier ensuite puis à évangéliser, à

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Lire l’excellent livre de Simone Pacot Evangélisation des profondeurs à commander sur : www.bethasda.org/

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réconcilier en elle-même et avec Dieu36 . Cette réconciliation en nous-mêmes et avec nous-mêmes est la base de la résolution de tous nos conflits présents et à venir. Ce faisant, nous pourrons tenter d’aimer tous nos ennemis. ➂ Notre âme, cette pauvresse. Quand il y aura au milieu de toi un pauvre, quelqu’un de tes frères, dans l’une de tes portes, dans ton pays que l’Éternel, ton Dieu, te donne, tu n’endurciras pas ton cœur, et tu ne fermeras pas ta main à ton frère pauvre Deutéronome 157. Enfin nous sommes foncièrement pauvres. Pauvres en justice. En dehors de ce pathétique et disqualifié vêtement réalisé avec des ceintures de feuilles de figuier cousues entre elles représentant notre religiosité, nous sommes dans l’incapacité de nous rendre acceptables devant Dieu. La solution ne peut venir de nous. Notre pauvreté essentielle fait de nous des mendiants de la justice divine. Nous aimer en Dieu et embrasser notre pauvreté nous amènera à apprécier l’innocence de Jésus qui peut, seule, nous revêtir efficacement et nous ouvrir l’accès au trône de la grâce. Si nous aimons la nudité de notre pauvreté, nous voudrons que quelqu’un la couvre d’un vêtement. Nous pourrons alors aimer tous les pauvres de la terre comme des frères et sœurs. “Il est plus facile que l’on croit de se haïr. La grâce est de s’oublier. Mais si tout orgueil était mort en nous, la grâce des grâces serait de s’aimer humblement soi-même, comme n’importe lequel des membres souffrants de Jésus-Christ.”37

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Dans nos séminaires nous encourageons toujours les participants à écrire avec humilité et avec foi, une lettre d’évangélisation, de réconciliation et d’acceptation dans l’amour, adressée à leur âme. Pour beaucoup c’est souvent le moment de prendre conscience de l’existence de leur âme et de la teneur du dialogue intérieur qu’ils tenaient inconsciemment jusqu’alors avec elle. 37

Georges Bernanos Journal d'un curé de campagne, page 316.

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Chapitre 8

Gué#r de l ’aîné Les problèmes de l’aîné proviennent essentiellement du fait qu’il méconnaît son rang de fils. Il échoue à se comporter comme le cogestionnaire qu’il est pourtant, de droit. Le départ du jeune frère a occasionné un partage qui l’a rendu copropriétaire de la maison paternelle. Malgré cela, il continue de mendier dans cette maison comme un mercenaire. L’anneau paternel n’est pour lui finalement qu’un banal bijou. Il crie à l’injustice et se montre parfaitement injuste en même temps dans ses reproches. Sa colère l’aveugle sur tout ce domaine de la bonté du père auquel il a pourtant droit. Les chevreaux sont aussi à cet aîné, qui quoique laborieux, reste passif, incrédule et frustré. En son temps un autre aîné du nom d’Esaü vendit son droit d’aînesse pour un plat de lentilles. Il y a quelque chose comme cela dans l’attitude de l’aîné, une sorte de dédain vis-à-vis de ce qui est à lui qui est assez incompréhensible et franchement insupportable.

Le Seigneur des anneaux Toute grâce excellente et tout don parfait descendent d’en haut, du Père des lumières, chez lequel il n’y a ni changement ni ombre de variation Jacques 117. Cela ne veut pas dire que nous devons rester passifs devant la profusion du Père. S’il nous a bénis de toute bénédiction spirituelle dans les lieux célestes en Christ (Ephésiens 13) c’est à nous de croire cette bonté paternelle et d’aller nous servir résolument avec foi dans cette bonté. Le Père ne peut pas être plus glorifié que de voir ses enfants user des privilèges de leur alliance et de se servir avec foi dans les provisions de sa bonté. A l’instar du 102

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veau gras qui représente le don souverain du Père pour nous, alors que nous ne l’avons pas demandé et encore moins mérité, les chevreaux représentent les inépuisables bontés et les interminables compassions du Père qui se renouvellent chaque matin. Que sa fidélité est grande ! Lamentations 322et23. Mais c’est à nous d’aller nous servir. Prier le Père ne consiste donc pas à mendier un chevreau, mais d’aller le chercher activement par la foi dans sa bonté : Tout ce que vous demanderez en priant, croyez que vous l’avez reçu, et vous le verrez s’accomplir. (Marc 1124). Certes, comme le souligne l’Ecriture dans l’épître aux Galates à la jonction des chapitres 3 et 4, aussi longtemps que l’héritier est enfant, il ne diffère en rien d’un esclave, quoiqu’il soit le maître de tout ; mais il est sous des tuteurs et des administrateurs jusqu’au temps marqué par le père. Le fait de mendier témoigne simplement de notre immaturité. Enfants, nous sommes placés sous l’autorité de tuteurs et de curateurs à qui nous ne pouvons en effet que “mendier” notre nécessaire. Mais au temps fixé par le père (magnifique expression !) nous sommes introduits de plein droit – en tant qu’héritiers – dans notre héritage. Mais en quoi cet héritage consiste-t-il ?

Notre héritage Ephésiens 118 révèle le besoin qu’ont les yeux de notre cœur d’être illuminés pour que nous sachions quelle est la richesse de la gloire de son héritage qu’il réserve aux saints. Trop souvent, les mots de notre foi manquent singulièrement de définition. Le danger de faire l’objet de fables grandit en proportion de cette imprécision. De quoi exactement devons-nous hériter ? Là est bien la question. Ecoutons la lecture du Testament qui doit nous mettre définitivement à l’abri du besoin : L’Eternel Ezéchiel 3612 La grâce de la vie (salut) 1 Pierre 37, Hébreux 114 Un corps glorifié 1 Pierre 14 Le Royaume de Dieu Jacques 25, Apocalypse 1115 103

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Le monde entier Matthieu 55, Romains 413 Le ciel ne fait pas partie de la liste des biens mis au compte de notre héritage. Et ce, pour une simple raison : les cieux sont les cieux de l’Eternel, mais il a donné la terre aux fils de l’homme (Psaume 11516). Le poncif selon lequel “nous devons aller au ciel” a la vie dure mais n’est basé sur aucun fondement biblique valable. Cela porterait à sourire s’il ne s’agissait pas en réalité d’une séduction, d’une hérésie ancienne38 et d’un aveuglement terribles pour l’Eglise qui, par ce biais délaisse ainsi une de ses portions les plus précieuses : la Terre. En Romains 413 nous lisons : ce n’est pas par la loi que l’héritage du monde a été promis à Abraham ou à sa postérité, c’est par la justice de la foi. Puisque nous sommes la descendance d’Abraham selon la foi, c’est le monde qui est notre héritage et non le ciel. Dans la foi au Christ nous n’avons pas reçu un héritage racorni sur le seul salut de nos chères âmes, nous avons reçu, avec notre père Abraham, le monde entier. Dans Apocalypse 1115 le Royaume de Dieu est même appelé le “Royaume du monde” : Le septième ange sonna de la trompette. Et il y eut dans le ciel de fortes voix qui disaient : Le royaume du monde est remis à notre Seigneur et à son Christ et il régnera aux siècles des siècles. C’est dans le don du Royaume du monde reçu en héritage que l’ordre de mission laissés aux disciples prend alors tout son sens : allez, faites de toutes les nations des disciples, les baptisant au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit et enseignez-leur à observer tout ce que je vous ai prescrit. Et voici, je suis avec vous tous les jours, jusqu’à la fin du monde [sunteleia aijwnoç] Matthieu 2819et20. Une pensée rabbinique estime que lire l’Ecriture dans une traduction c’est comme embrasser sa femme derrière un 38

Le gnosticisme a eu Platon pour père. Le corps, le monde et la matière en général sont considérés comme mauvais, voués à un démiurge méchant. La terre sera détruite, ce qui libérera les âmes inférieures tandis que les âmes supérieures peuvent commencer à être sauvées par une initiation ascétique.

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voile. Traduire “fin du monde” là où Jésus dit en réalité : sunteleia aïonos (sunteleia aijwnoç) “fin de l’âge” c’est embrasser sa femme au travers d’une tenture ! Ce n’est pas la fin du monde qui est annoncée mais la fin d’un âge. Jésus n’emploie pas l’expression sunteleia kosmos signifiant fin du monde physique. Pour saisir ce que ce mot kosmos (kosmoç) “monde” signifie dans la Bible, nous devons comprendre qu’il existe en réalité pour un même mot deux acceptions bien distinctes : ➡ Le monde que nous aimons à l’unisson avec Dieu représenté par la nerveilleuse Création, le Cosmos. ➡ Un monde, plus abstrait celui-là, un monde de nature spirituelle, conceptuelle que Dieu hait et qu’il nous demande de haïr avec lui. Selon Jean, ce monde-là est le produit de la convoitise des yeux, la convoitise de la chair et l’orgueil de la vie selon 2 Jean 216. Il est vain de vouloir fuir le second en se retirant dans un coin du premier car ces deux mondes s’entrelacent en réalité. Le premier est parasité par le second. Dieu veut que nous haïssions cette représentation impie du monde qui est tapie dans notre cœur afin que nous soyons en mesure d’aimer vraiment la Création comme Lui. Quand l’impie se représente le monde à sa manièreet non dans l’adoration du Créateur, il se comporte vis-à-vis de la création comme un propriétaire et un consommateur inconséquent. En un mot, comme un prédateur et non comme un intendant responsable. Le mot kosmos (kosmoç), “monde” possède une dualité de sens qui s’opposent : l’un est péjoratif et désigne le monde comme représentation et l’autre est mélioratif et renvoie au monde comme création. Le monde péjoratif périt une première fois par un déluge d’eau nous dit 2 Pierre 35à7. Le même passage nous apprend que par la même parole les cieux et la terre (ge, ge) d’à présent sont également gardés et réservés pour le feu, pour le jour du jugement et de la ruine des hommes impies. Dans ce passage, le monde voué à la destruction n’est pas le monde comme création, mais le monde comme 105

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représentation. La fin dont il est parlé donc n’est pas celle du monde créé, mais la fin d’un monde, un monde péjoratif. Comme au temps de Noé, le monde créé d’aujourd’hui est livré à la vanité et titube sous le poids des transgressions de ses habitants à cause de leurs conceptions39 mondaines. La pollution n’est rien d’autre que le sous-produit de notre culture mondiale. Du temps de Noé, un monde fut alors entièrement détruit par l’eau. Cent cinquante jours après le déluge, la terre engloutie (mais existante), réémergea, libérée, dans sa nudité originelle. Dans Romains 8, la création toute entière soupire avec espérance après sa rédemption et non après sa destruction. L’image utilisée par Paul est celle d’un enfantement et non celle d’un holocauste. L’Ecriture nous prévient que la terre sera à nouveau le théâtre d’un jugement, d’un jugement de feu40. Là encore, la terre innocente ne sera pas jugée, mais ceux qui la détruisaient feront l’objet de la colère divine (Apocalypse 1118). N’en déplaise aux gnostiques, ce n’est pas la terre qui sera détruite, mais ceux qui la détruisent. Nous devons nous comporter comme des intendants qui devront rendre compte non seulement de leur âme, mais aussi de l’état de cette Terre. Nous avons reçu par Abraham et en Jésus les nations et les extrémités de la terre comme héritage. Demande-moi et je te donnerai les nations pour héritage, les extrémités de la terre pour possession. Psaume 28 Quelle est la durée de validité de cet héritage ?

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Sic transit gloria mundi : ainsi passe la gloire du monde

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Comme dans Joël 2. La nature de ce feu n’est cependant pas précisée. Tout indique cependant qu’il s’agit d’un feu comme dans Exode 32 (buisson ardent).

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L’Eternel connaît les jours des hommes intègres et leur héritage dure à jamais41 (Mlwe, olam). Psaume 3718 Une génération s’en va, une autre vient et la terre subsiste toujours (Mlwe, olam). Ecclésiaste 14 Dans son Sermon sur la montagne, Jésus use de termes dénués de toute ambiguïté : heureux les humbles de cœur car ils hériteront la terre. Pour un simple plat de lentilles, Esaü vendit son droit d’aînesse. Les cieux sont-ils devenus notre plat de lentilles pour lesquels nous abandonnons notre droit d’aînesse sur la terre ? Est-ce par orgueil que nous avons jeté notre dévolu sur les cieux qui n’appartiennent qu’à l’Eternel ? Est-ce par peur des responsabilités ? Est-ce un pacte de non-agression passé avec l’ennemi qui nous a fait dire : “— à toi la terre, à nous les cieux” ? Si tel est le cas, alors nous avons été bien floués. Nous n’avons pas été appelés à flotter éternellement dans un ciel gnostique tels des angelots joufflus, cuissus, ventrus et fessus, à tirer sur des arcs d’or ou sur des cordes d’harpes encore moins à souffler dans des buccins ! Nous sommes nés pour régner avec Christ – la personne la plus extraordinaire de tout le cosmos – sur cette terre rénovée baignée de cieux également neufs. Dans le temps de ces rois, le Dieu des cieux suscitera un royaume qui ne sera jamais détruit, et qui ne passera point sous la domination d’un autre peuple; il brisera et détruira tous ces royaumes-là, et lui-même subsistera éternellement (Mle, alam correspondant à Mlwe, olam) Daniel 244. Dans Matthieu 24 qui a pour cadre le Temple de Jérusalem, joyau d’un système sacerdotal et expiatoire datant de la sortie d’Egypte, ce n’est pas d’avantage la question de la fin du monde physique qui est posée par les disciples mais

Le mot “jamais” ou “toujours” se dit Mlwe – olam en hébreu. C’est aussi sous les tamaris de Beer-Schéba qu’Abraham a commencé à invoquer YaHWeH sous le nom d’El Olam ce qui signifie : Dieu de l’Eternité (Genèse 2133). Olam signifie aussi : monde, univers, temps ou espace infini. 41

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celle de la fin d’un âge42 (aijwnoç, aïonos et non kosmoç, kosmos). Jésus promet la fin à ses contemporains (cette génération ne passera pas) et non à une génération située à plusieurs millénaires dans le futur. Cette fin en question ne concerne pas la fin du monde physique qui a continué d’exister fort heureusement jusqu’à aujourd’hui. Là encore, il est question de la fin d’un monde (sunteleia aïonos), l’extrémité d’un temps, le terme d’une ère. Dans les parages du Temple, il ne pouvait être question que du déclin du judaïsme comme religion médiatrice et expiatrice avec tout le système sanglant des holocaustes. N’oublions pas que Jésus a prophétisé à une époque où deux alliances se chevauchaient littéralement. L’ancien monde sacerdotal et ritualisé allait prendre fin pour qu’une âge meilleur et plus parfait inauguré par le sacrifice parfait de l’Agneau offert une fois pour toute à toute l’Humanité voit en fin le jour. La destruction du Temple par les armées de Titus en l’an 70 ap. J.C. n’a pas été une péripétie de l’Histoire, cette destruction était au centre même de la volonté de Dieu car Christ est la fin de la loi pour la justification de tous ceux qui croient Romains 104. Le sang de Jésus a rendu obsolète et dépassé en efficacité le sang des animaux et celui des grands hommes et a couvert le sang d’Abdel le juste jusqu’à sang de Zacharie Matthieu 2335.

Le Royaume du Monde La nouvelle terre et les nouveaux cieux nous parlent donc de rupture dans la continuité. Ils nous parle de la vue du Royaume de Dieu comme d’un nouveau monde qui est dans le déjà et le pas encore. Il ne s’agira pas d’une deuxième création ex nihilo comme si la première Terre n’avait été qu’une sorte de brouillon divin. Il s’agit plutôt d’une rénovation, d’une restauration, en un mot d’une rédemption de la terre dans son état originel. C’est le monde comme 42

lire l’excellent livre de David Chilton (en anglais) intégralement reproduit à cette adresse web : www.entrewave.com/freebooks/docs/html/dcgt/dcgt.html

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représentation qui a pollué et fait vieillir le monde comme création pour l’amener dans son état actuel. L’expression “de nouveaux cieux” signifie que les cieux seront purifiés de l’esprit du monde et de la pollution des hommes impies qui tentent, par tous les moyens, de modeler la terre et ses habitants à leur image. De nos jours, il n’est plus possible d’évoquer la pollution terrestre sans en même temps parler du trou dans la couche d’ozone. Les cieux et la terre sont liés dans un même destin. Tout comme le bistouri est désinfecté par le feu, une terre rénovée sortira du feu purificateur. Une fois que les cieux seront changés profondément, purifiés, la terre suivra et pourra alors redevenir ce qu’elle était à l’origine : le paradis, la montagne du Royaume de Dieu qui subjuguera toutes les nations. Ecoutons comment cette pensée traverse le dernier livre de la Bible : ils régneront sur la terre… Le royaume du monde est remis à notre Seigneur et à son Christ et il régnera aux siècles des siècles… ils régneront avec lui pendant mille ans… Et ils régneront aux siècles des siècles. Apocalypse 510, 1115, 206 et 225. Toute l’attente et l’espérance de Job se concentraient sur ce seul point de fuite : je sais que mon Rédempteur est vivant et qu’il se lèvera le dernier sur la Terre. Job 1925. Les cieux sont l’endroit d’où procèdent les choses, non l’endroit où nous devons nous rendre pour les obtenir. D’ailleurs, la Nouvelle Jérusalem descend des cieux dans Apocalypse 212. Les cieux sont des lieux de stockage, des greniers, des réserves pour tout ce qui appartient à la Terre. Dieu a préparé beaucoup de choses dans le ciel mais cela ne signifie pas que nous devions nous y rendre pour en jouir. Les repas sont préparés dans la cuisine, mais c’est dans la salle à manger qu’ils sont pris. Jésus nous enseigné à demander Que ta volonté soit faite sur le Terre. Le même Jésus, dans Jean 17, a prié pour nous que nous ne soyons pas ôtés du monde mais gardé de l’esprit du monde. Enfin, personne n’est monté au ciel, si ce n’est celui qui est descendu du ciel, le Fils de l’homme qui est dans le ciel Jean 313 ? 109

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Quand je vois sur le continent africain, par exemple, comment les musulmans achètent à tour de bras des terres des mains mêmes des chrétiens pour démarrer leurs entreprises, mon cœur saigne devant les ravages produits par ce pseudo évangile du ciel : il ouvre un large chemin à l’islamisation du monde et à une vision du monde située aux antipodes du Sermon sur la Montagne. Seuls la vision et l’Esprit qui animaient les Réformateurs, pour ne citer qu’eux, sont en mesure de lui opposer une alternative crédible43. Ce sera le thème même de notre prochain ouvrage.

De l’esclave au responsable Dans notre relation avec le Père, il y a forcément une première saison d’enfance spirituelle où nous devons vivre dans une obéissance et une dépendance étroite avec Lui : aussi longtemps que l’héritier est enfant, je dis qu’il ne diffère en rien d’un esclave, quoiqu’il soit le maître de tout Galates 41. Cela ne veut pas dire que Dieu nous traite comme des esclaves. Nous parlons de la teneur de l’obéissance pas de la forme de la relation qui restera toujours celle d’un Père envers ses enfants. Il n’y a qu’une forme d’obéissance qui sied au petit enfant, c’est l’obéissance inconditionnelle44. Ce genre de relation n’est pas l’aboutissement, mais le commencement d’une relation que Dieu entend construire avec nous. Le Père ne veut pas seulement régner sur nous. Il 43

Martin Luther King a repris fermement l’Elgise déjà en disant : “Toute religion qui prétend se soucier des âmes et qui ne se soucie pas des taudis où elles se damnent, de la misère qui les étouffe, et de la situation sociale dans laquelle elles s’étiolent, n’est qu’une parodie de religion. Elle est exactement ce que les Marxistes voient en toute religion : l’opium du peuple.” (Combats pour la Liberté p. 34) 44

Enfants, obéissez à vos parents, selon le Seigneur, car cela est juste. Ephésiens 61. Le petit enfant doit obéir d’abord sans comprendre et acquérir ainsi une discipline non raisonnée. La compréhension dans l’obéissance doit venir petit à petit non comme un préalable, mais comme un fruit et un renforcement. Ce n’est pas bon de négocier toutes les obéissances du petit enfant car c’est le rendre vulnérable vis-à-vis de la vie qui ne manquera pas de lui opposer des refus et le conduire dans des frustrations. Eduquer c’est apprivoiser la frustration. A l’âge de raison où l’enfant fait des choix, l’éducation évoluera vers plus de compréhension dans ce qui est requis de lui.

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veut régner avec nous comme avec des fils et des filles. Le Père cherche à dialoguer et peut-être plus encore, il recherche la concertation. Non qu’il ait besoin de nos conseils. Son désir le plus profond est de nous apprendre à régner avec Lui en nous introduisant dans le processus de décision qui est à l’œuvre à l’intérieur même de la Trinité. La relation qui a débuté nécessairement dans une relation maître-esclave doit évoluer. A la question mille fois réitérée : “— Seigneur que veux-tu que je fasse ?” Le Père finira par opposer un silence. Ce silence va dans un premier temps nous insécuriser et nous déstabiliser : “— Si tu te tais, comme sauraisje ce que je dois faire ? Pourquoi ne me parles-tu pas comme avant ?” Nous devrons apprendre à interpréter ce silence. L’obéissance inconditionnelle aux ordres de Dieu, les choses que nous avons souffertes par obéissance, nous ont introduit à ce qu’il y a de plus cher au cœur de Dieu. Ses rêves sont devenus progressivement les nôtres. Dieu ne veut plus seulement nous dire ce que nous avons à faire car cela peut s’avérer à terme infantilisant et contre-productif. Le Père veut que nous soyons en mesure de lui exprimer les rêves qu’il a déposés en nous. “— Et toi fils (fille), quels sont tes rêves ? Que veux-tu que nous fassions ? Comment les réaliserons-nous ensemble ?” Ainsi tu n’es plus esclave, mais fils et si tu es fils, tu es aussi héritier par la grâce de Dieu. Galates 47. Ces vérités ont révolutionné ma manière de prier. Au fond, qu’est-ce qui est plus facile ? Prier Dieu en lui disant ce qu’il doit faire ou aller chercher ce que les autres ont besoin dans la bonté de Dieu pour ensuite leur donner par la foi ? Laquelle de ces deux attitudes nous responsabilise plus et implique plus notre foi ? Quelle attitude pourra mieux amener le ciel sur la terre ? A l’image du Dieu de l’alliance, le père a une alliance pour chacun de ses fils. Lors du retour du cadet, nous le voyons renouveler son alliance, en lui faisant cadeau d’un anneau d’autorité ; mais c’est à l’aîné qu’il en réserve le sens. Il est vrai que pour le cadet l’héritage n’est plus celui qu’il a 111

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dilapidé, mais celui que le père de la parabole lui laissera dans le futur à sa mort. Pour l’aîné, l’héritage est un fait appartenant au présent. Le jour-là de son retour en effet, le cadet n’était pas vraiment disposé à entendre quoi que ce soit. Il était trop enfermé dans son indignité et le mépris de lui-même pour entendre ou comprendre une quelconque explication quant au sens de son anneau. Quel est son sens ? Le Père nous livre sa signification dans sa sublime réponse  : Mon enfant tu es toujours avec moi et tout ce qui est à moi est à toi. Luc 1531. Cette parole est valable pour chaque enfant du Père. Quand Jésus promet : je suis avec vous jusqu’à la fin du monde le Père affirme : mon enfant tu es toujours avec moi. Cette merveilleuse déclaration est lourde de la souveraineté et de la fidélité de Dieu. Quand l’âme prend vraiment la mesure de sa position perpétuelle en Lui, elle adhère alors avec une grande facilité au Père, puisque les efforts et les mérites humains n’y sont absolument pour rien. La souveraineté de Dieu nous parle en effet ainsi : “— mon enfant tu es toujours avec moi. C’est ma décision de Père que tu sois toujours avec moi. Même quand il te semble que tu t’es absenté, moi je reste fidèle et tu es sur ton cœur et dans mes pensées.” Et tout ce qui est à moi est à toi. Ici encore Jésus a vécu en étant pleinement persuadé de cette réalité  : Tout ce que le Père a est à moi ; c’est pourquoi j’ai dit qu’il prend de ce qui est à moi, et qu’il vous l’annoncera. Jean 1615. Ces termes semblent directement inspirés des vœux d’un mariage. Rien d’étonnant à cela, car la nature de Dieu est d’être un Dieu d’alliance et il n’est pas un homme pour mentir. Si lors d’une alliance de mariage, les époux échangent leurs corps ainsi que leurs possessions et leurs dettes, à plus forte raison, nous pouvons échanger notre pauvreté contre les richesses de notre Père. Si tout ce qui est à Lui est à nous, pouvons-nous entrer dans une alliance de ce genre en Lui donnant moins en retour que tout ce qui nous appartient ?

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Chapitre 9

Interprétation Tel frère, tel frère N’en déplaise à ce que la tradition a retenu de cette parabole, les deux enfants ne diffèrent qu’en apparence seulement. Chaque fils a sa manière bien à lui de décliner son propre éloignement du père en vivant dans sa terre lointaine, à l’ombre de l’arbre de la connaissance. Les deux échouent à entrer dans la bonté paternelle. L’exemplarité de la bonté du Père ne semble pas suffire. Les deux enfants sont comme empêchés d’entrer dans une véritable relation de confiance avec ce bon papa à cause d’un obstacle inhérent à chacun d’eux  : une sorte d’incapacité d’envisager la grâce et donc de lui faire pleinement confiance. Ils sont séduits par l’arbre de la connaissance. Ils ne vivent pas l’immédiateté de la présence paternelle (l’arbre de vie), mais plutôt une distance qu’ils ont posée entre le père et eux-mêmes et premièrement en chacun d’eux-mêmes. Or, la distance est l’essence même de la religion, car la religion est, par définition et par étymologie, ce qui prétend nous relier au divin (en latin  : “religare”). L’arbre de la connaissance a précisément introduit cette distance en rendant conscient l’homme du bien et du mal. C’est en mesurant constamment cette distance que l’homme naturel essaie de s’élever vers le divin. En prenant son cadet dans ses bras, le Père abolit toute distance, s’abaisse vers l’humain et nous montre ce qu’Il veut pour nous : une vie dans sa présence immédiate, une vie sous l’Arbre de Vie. C’est la définition même de la gloire. Nous devons réaliser que cette présence a été tellement voulue par Dieu que son Fils unique a été pendu au bois – au bois de l’arbre de la connaissance – afin que la gloire de la présence, 114

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nous soit restituée gratuitement. Non à cause d’un quelconque mérite humain, mais à cause du seul mérite de Jésus-Christ. En mourant sur cette croix infâme, Jésus-Christ est venu une fois pour toutes abolir toute distance et donc toute religion afin de nous donner librement, en tout temps et sans l’ombre d’une variation, le don de sa merveilleuse présence. Il est l’Arbre de Vie.

Un père, une éducation, choix multiples. Les parents doivent réaliser que leurs enfants deviendront des êtres libres et qu’une même éducation peut donner au sein d’une même famille des “résultats” très différents. Cela ne tient pas tant à l’éducateur qu’à la nature de l’éduqué et des choix qu’il fera dans le sens ou contre l’éducation reçue. Nous devons enseigner nos enfants que les choix qu’ils feront auront la puissance de façonner leur caractère et donc le cours même de leur existence. La liberté grise tout homme, mais les conséquences de cette liberté l’effraient. Le Père de la parabole ne peut en aucun cas être tenu pour responsable de l’attitude de ses deux fils, car ce sont des êtres responsables. Ils sont devenus exactement ce que leurs choix intimes les ont conduits à devenir. Ce qu’ils sont devenus n’est pas un modèle pour nous. Chacun, à sa façon, peut symboliser une étape de notre croissance en Dieu. Nous pouvons très bien commencer notre vie avec Dieu comme le cadet et la continuer tout simplement comme l’aîné. L’important sera de l’achever comme le Fils de Dieu. Finalement lorsque le Père nous étreint, restons-nous les bras ballants ou l’embrassonsnous, à notre tour, nous aussi, par la foi ?

Sous quel arbre ? La vie des deux fils est dominée par l’arbre de la connaissance du bien et du mal. Si nous les toisons du haut de ce même arbre nous voyons en chacun, du bien et du mal. Ce qui est tout à fait normal, car tout homme vivant de cet arbre portera indifféremment les deux fruits de cet 115

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arbre  : le bien et le mal. Egalement, tout observateur se nourrissant de cet arbre portera forcément sur tout, un regard dualiste sur les gens ou sur les choses. Le cadet semble prêt à assumer les conséquences de ses actes, c’est plutôt bien. Se justifier et se racheter par un travail rémunéré est plutôt une mauvaise chose dans une relation filiale. L’aîné prétend n’avoir jamais désobéi à aucun des commandements de son père mais il ignore son cadet et le méprise. L’arbre de la connaissance du bien et du mal est un arbre très ancien. Il se dresse immanquablement sur le chemin de quiconque se pose les questions fondamentales sur l’existence. C’est l’arbre des philosophes grecs. C’est celui de l’humanisme  : la philosophie de la Renaissance et des Lumières qui a repris à son compte cette devise de Protagoras : “l’homme est la mesure de toutes choses”45 . Vivre sous l’influence de cet arbre c’est donc présumer que la connaissance du bien et du mal est suffisante pour aider quiconque à choisir entre le bien et le mal. Socrate l’a cru. Paul balaye cette prétention à l’aide d���un constat que nous pouvons tous faire  : je ne fais pas le bien que je veux et je fais le mal que je ne veux pas Romains 719. Il est impossible d’être sous l’arbre de la connaissance du bien et du mal et d’être en même temps sous celui de l’Arbre de Vie. Ces deux relations s’excluent l’une l’autre. Ce n’est pas la connaissance du bien et du mal qui fait vivre l’homme46, mais bien plutôt sa foi d’après Hébreux 1038. Quand l’homme est sous l’influence de l’arbre de la connaissance du bien et du mal, sa conception de Dieu est toujours celle d’un dieu très lointain. Pour un Babylonien de l’époque de Daniel les dieux, n’ont pas leur demeure parmi les hommes. Daniel 211. Hermès est, pour les Grecs, une sorte de porte-parole des dieux mais son nom signifie “caché” et a donné notre adjectif  : “hermétique”. Le Dieu invisible que Jésus, du sein du même du Père nous fait connaître (Jean 118) 45

Aux environs de 485-410 av. J.-C

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À croire l’Ecclésiaste, elle augmente plutôt sa douleur.

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en nous-mêmes, n’est en aucun un dieu lointain hermétique même s’il nous faut le rechercher et nous efforcer de le trouver en tâtonnant, bien qu’il ne soit pas loin de chacun de nous Actes 1727.

“Coreligionnaires” La religiosité du cadet culmine dans son sentiment d’indignité et aussi par le fait qu’il entend être traité comme un ouvrier plutôt que comme un fils et cela en dépit des embrassades vécues au centre même de l’étreinte paternelle. Chez l’aîné, cette même religiosité se manifeste aussi dans une identité d’employé qui éclipse celle de fils. Il travaille pour son père sans jamais se laisser aller à lui demander le moindre chevreau pour lui et ses amis. Son obéissance admirable n’est pas le fruit de l’amour et de la grâce, mais d’une sainteté toute en tension. À cause de cela, ils ne demandent pas, alors que l’exhortation de Jésus est précisément : Demandez et vous recevrez afin que votre joie soit parfaite Jean 1624. Bien qu’il tienne à se démarquer nettement de son cadet, l’aîné manifeste au fond la même carence  : une absence de vraie communication avec le père. Cette parabole fait ressortir une unité de pensée paradoxalement meilleure entre les serviteurs et le père qu’entre ce même père et ses propres enfants. Le même paradoxe se retrouve dans le récit des noces de Cana où les seuls témoins oculaires du miracle de l’eau changée en vin ont été aussi de simples serviteurs. Il y a là quelque chose à méditer. Peut-être représentent-ils la compagnie discrète, mais ô combien laborieuse de ces compagnons que sont les anges gardiens ?

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Conclusion

Le Dieu de bonté

Considère donc la bonté et la sévérité de Dieu, la sévérité envers ceux qui sont tombés, la bonté de Dieu envers toi, si tu persévères dans cette bonté puisqu’autrement, toi aussi, tu seras coupé. Romains 1122 Une conversion partielle nous conduit à Dieu, une conversion complète nous conduit au Bon Dieu. Au Dieu bon, infiniment bon. Il n’y a d’ailleurs que Lui qui soit bon : Jésus lui répondit : — Pourquoi m’appelles-tu bon ? Il n’y a de bon que Dieu seul. Luc 1819. L’affirmation selon laquelle Dieu seul est bon n’est pas là pour nous convaincre que nous sommes tous mauvais – ce ne serait pas à proprement parler une révélation… Cela signifie plutôt que nous avons tous un immense besoin de nous confier, sans réserve, en Sa bonté et Sa miséricorde. Le Psaume 136 va jusqu’à répéter 26 fois  : Car sa miséricorde dure à toujours ! Le défi donc ne consiste pas à croire en Dieu car au fond les démons le croient aussi et ils tremblent. Jacques 219. Avoir la foi c’est croire que Dieu existe et qu’Il est bon. Le but du christianisme n’a jamais été d’ailleurs de croire en Dieu. On s’est abîmé à le croire. Toutes les religions croient au moins en un Dieu. La cryance en l’existence de Dieu ne saurait suffire. Ce qui distingue notre foi de celle des démons c’est que nous avons foi en la bonté de Dieu. Dieu est bon par essence47. Ce genre de foi n’a aucune mesure avec celle qui 47

La bonté n’est pas un accident en Dieu c’est la nature et l’essence même de Dieu. Le mot “Père” n’est pas une image ou une formule, c’est un terme qui rassemble, résume et synthétise ces vérités. Le Dieu bon est le Père.

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existe dans le monde des ténèbres. La foi qui sauve ne consiste donc pas à croire en l’existence de Dieu mais dans le fait que Celui qui existe est bon par essence. Cette foi implique donc de comprendre ce que Dieu a fait de grand pour la création tout entière et pour nous en particulier en offrant de mourir spirituellement et physiquement à notre place afin que nous puissions expérimenter la vie éternelle dès maintenant et la résurrection de nos corps lors de son avénement. Le défi du christianisme consiste donc à croire en un Dieu bon, en produisant les œuvres dignes d’une foi vivante en la bonté du Père. Le problème est que sous les coups cruels et répétés de l’adversaire, il est possible de graduellement cesser de croire en la bonté tout en continuant de croire en son existence. Cette évolution négative peut se faire sans bruit dans l’initmité de notre cœur de façon très insidieuse.

Bonté ou sévérité Dans Romains 1122 l’apôtre Paul nous lance un vrai défi : considère donc la bonté et la sévérité de Dieu, la sévérité envers ceux qui sont tombés, la bonté de Dieu envers toi, si tu persévères dans cette bonté puisqu’autrement, toi aussi, tu seras coupé. Notre foi est encouragée chaque fois que nous expérimentons la bonté de Dieu sous une forme ou sous une autre. Quoi de plus humain  ? Mais ce que nous dit Paul ici est d’une tout autre teneur. La bonté de Dieu se manifestera plus sûrement encore si nous persévérons à nous confier en cette bonté. Autrement dit, la persévérance dans sa bonté n’est pas une conséquence, mais un préalable indispensable pour voir cette même bonté se manifester. La démarche n’est donc pas expérimentale. C’est même l’inverse : c’est une démarche de foi. La bonté de Dieu se manifestera si nous acceptons au préalable, de nous fier avec persévérance en la bonté divine. Si nous croyons la bonté de Dieu qu’une fois seulement que nous l’avons expérimentée nous finirons par nous méfier de cette bonté et nous défier d’elle. Pourquoi  ? Parce que cette bonté peut, si la 119

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souveraineté de Dieu le permettait, nous être cachée pour un temps plus ou moins long48 . Elle peut également se manifester sous une forme qui échappe à notre définition actuelle de ce qui est bon. Nous avons tous pu expérimenter que lorsque Paul nous dit en Romains 828 que toutes choses concourent au bien de ceux qui aiment Dieu, de ceux qui sont appelés selon son dessein, le bien en question ne veut pas forcément dire : ’“agréable”. Une démarche expérimentale basée sur nos cinq sens, doit céder le pas à une démarche de foi. C’est si tu crois que tu verras la gloire [bonté] de Dieu Jean 1140. Tu ne verras la gloire que si tu crois. D’où une telle foi peut nous être donnée ? De nos circonstances ? Non, de la Parole de Dieu et plus précisément de ce que nous avons compris d’elle suite à la révélation de l’Esprit.

Si tu crois, tu verras Voici le credo qu’il nous faut donc répéter : le but de notre vie ici-bas n’est pas de croire en Dieu seulement mais de croire en un Dieu infiniment bon et de persévérer dans cette bonté. Nous ne demeurerons en Lui que dans la mesure où nous persévérerons dans cette foi en la bonté du Père. Ce qui devrait devenir pour nous comme une discipline de vie. Tout juste vivra de sa foi en la grâce, de sa foi en la bonté du Père. Une vie investie pour Dieu devrait être l’hommage courant rendu à la bonté du Père. C’est cette compréhension de la bonté du père qui faisait le plus défaut au cadet comme à l’aîné. Ils partageaient bien le même père mais les deux ont échoué à le voir comme un bon père. Leur conception était plus patronale que paternelle. Quand Moïse a demandé à Dieu de voir sa gloire de Dieu, il l’a exaucé en faisant passer sa bonté devant lui. Dieu n’avait-il pas entendu la requête de son serviteur ? Y a-t-il eu un malentendu  ? Sans risque de blasphémer, nous pouvons 48

Comme dans le cas de Job

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dire qu’en Dieu, la gloire et la bonté sont des réalités absolument interchangeables : Moïse dit : — Fais-moi voir ta gloire  ! L’Eternel répondit  : — Je ferai passer devant toi toute ma bonté et je proclamerai devant toi le nom de l’Eternel ; je fais grâce à qui je fais grâce et miséricorde à qui je fais miséricorde. Exode 3318-19. Dans la société des hommes, la gloire désigne la célébrité et le clinquant social. Dans l’Ecriture et la société de Dieu, la bonté et la gloire de Dieu forment, avec la grâce du Père, une seule et même réalité. Mais pour être pleinement comprise, cette bonté doit être complétée impérativement par son exacte contrepartie : la sévérité de Dieu.

Sévérité L’exhortation de Paul ne s’arrête pas là. Elle est même assortie d’une sérieuse mise en garde. Si nous nous fatiguons à nous fier en la bonté de Dieu et que donc nous commençons à murmurer ou bien que nous échouons lors d’une saison d’épreuve, nous risquons alors d’expérimenter la sévérité. Paul nous rappelle au sujet de cette sévérité divine que Dieu a plongé Israël dans l’endurcissement afin que la totalité des païens soit entrée. Il a retranché les branches naturelles afin que toi et moi soyons greffés sur l’olivier franc. Et Paul de conclure  : Cela est vrai  ; [ces branches naturelles] ont été retranchées pour cause d’incrédulité, et toi, tu subsistes par la foi. Ne t’abandonne pas à l’orgueil, mais crains ; car si Dieu n’a pas épargné les branches naturelles, il ne t’épargnera pas non plus.» Romains 1120-21. Nous ne subsistons que par la foi en la grâce de Dieu. Chaque fois que nous commençons à douter de cette bonté, nous glissons insensiblement du Père au père du mensonge. Si notre foi se lasse ou échoue à croire en la bonté de Dieu, elle glisse imperceptiblement vers ce genre de foi par défaut que possèdent les démons. Dès lors, nous expérimentons ce qu’ils expérimentent eux-mêmes : la sévérité de Dieu. La vérité est que Dieu ne nous ne jettent pas dans la sévérité, nous y venons de nous-mêmes. Finalement, la foi en la bonté de 121

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Dieu n’est sûrement pas une option pour le christianisme  ; elle est la seule foi possible. C’est une foi par dessein. Entre la sévérité et la bonté divine, il n’existe pas une troisième voie. Si ma foi en la bonté de Dieu se change en ce genre de foi que possèdent les démons alors – en termes spirituels – je suis tombé ou j’ai chuté par rapport à la grâce. Je suis sur le point d’être coupé de mon héritage ou d’être séparé des promesses. Pour toutes ces raisons, il est vital que nous persévérions dans la compréhension des Ecritures : Ainsi la foi vient de ce que l’on comprend et cette compréhension ne peut venir qu’une d’une révélation de la Parole de Christ accordée à notre intelligence naturelle. Romains 1017 (traduction libre). On l’aura compris la question n’est pas tant de savoir dans quoi quelqu’un est tombé mais plutôt de réaliser d’où ce quelqu’un est tombé. La compréhension de l’origine vaut mieux que la description de la zone d’impact. Se relever signifie se relever dans cette position élevée qu’est la foi en la grâce et la bonté du Père. Se relever autant de fois que cela sera nécessaire.

Le défi du mal Pourquoi y a-t-il tant d’horreurs dans ce monde  ? Ce triste spectacle provient du père du mensonge qui entend prêcher un contre-évangile cynique : “— Dieu n’est pas bon ! Regarde, si Dieu était bon, regarde bien ! Y aurait-il cela ? Et ceci ? Et cela aussi ?”. C’est ainsi que le père du chaos travaille avec succès à faire douter l’humanité de la bonté du Père et d’attirer le monde vers un dieu en tout semblable à Allah. Son “succès” le plus récent est sans aucun doute l’horreur de la Shoah contre laquelle il nous faut pourtant affirmer, faute de quoi nous sommes perdus  : Pourquoi te glorifies-tu de ta méchanceté, tyran ? La bonté de Dieu subsiste toujours. Psaume 521 ou : Mon Dieu vient au-devant de moi dans sa bonté, Dieu me fait contempler avec joie ceux qui me persécutent. Psaume 5910. Car si l’humanité doute de la bonté du Père, elle s’éloignera du Père et vivra sa vie comme le 122

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cadet ou l’aîné de la parabole c’est-à-dire loin du Père mais près du père du mensonge. Chaque fois que nous accusons Dieu nous passons immédiatement dans le camp de l’accusateur. Un tel égarement n’est rien moins qu’une forme de satanisme. Cette attitude témoigne d’un éloignement du Père pire que l’athéisme même. Elle est le chemin qui conduit à l’exil et au désert où les seuls habitants sont des rebelles et des prodigues selon l’enseignement des Proverbes : le rebelle habite dans une terre aride. Dépassée cette erreur, le danger peut se retirer dans une sorte de chaud et froid, c’est-à-dire, dans une foi ignorante de la bonté du Père. La bonté divine ou la grâce si on préfère, ne sont pas des plus pour le christianisme, elles sont l’essence même de ce christianisme. La qualité de notre existence dépend uniquement de notre foi à marcher dans la grâce du Père. Cette grâce est tout à la fois commencement et fin, fondement et achèvement, anneau d’alliance et couronne (Psaume 1034). Le défi que représentent les progrès du mal dans le monde doit nous pousser toujours plus à mener le bon combat de la foi en la bonté de Dieu. Ici-bas, cette foi représente une déclaration de guerre d’une violence inouïe contre l’esprit du monde pour la possession de notre Royaume inébranlable. Ce sont les violents qui s’en emparent (Matthieu 1112).

Héritier ou esclave ? Seuls l’incrédulité et l’orgueil ont aveuglé les deux fils. Chacun à sa manière se comporte comme si le parc à chevreaux de la propriété familiale avait été verrouillé de l’intérieur par le Père. Il s’ensuit que le cadet se propose de vivre sa nouvelle vie, au mérite, dans l’indignité d’un ouvrier en rachetant son passé à la sueur de son front. L’aîné lui, entend recevoir quelque chose du parc à chevreaux, plutôt à l’ancienneté. Chacun des deux fils se comporte comme un petit enfant qui bien qu’il soit héritier ne diffère en rien d’un esclave, quoiqu’il soit le maître de tout Galates 41. Chacun se 123

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trouve sous l’esclavage des principes élémentaires qui gouvernent ce bas monde comme, par exemple, la promotion de ses habitants au mérite ou à l’ancienneté. Tout en étant fils et donc héritier par la grâce de Dieu, l’aîné et le cadet se comportent encore comme des esclaves (Galates 47). Ils ont tracé au-dedans d’eux-mêmes, dans l’épaisseur de leur religiosité, une limite qui les empêche de dépasser enfin cette identité d’esclave pour jouir pleinement de celle de fils.

La Lumière qui éclaire tout homme La vérité immuable que les deux fils de la parabole semblent avoir perdue de vue est qu’on ne devient pas fils à coups de mérites ou à l’ancienneté mais du seul fait que l’on accueille la Lumière qui éclaire tout homme : Mais à tous ceux qui l’ont reçue, à ceux qui croient en son nom, elle a donné le pouvoir de devenir enfants de Dieu, lesquels sont nés, non du sang, ni de la volonté de la chair, ni de la volonté de l’homme, mais de Dieu. Jean 112-13. De toute évidence cette lumière les appelle fils mais ils ne semblent pas disposés à la recevoir pleinement : Elle est venue chez les siens, et les siens ne l’ont point reçue Jean 111. Elle ne peut donc pas pleinement les adopter et leur donner un libre accès dans la bonté du Père ou, ce qui est la même chose, dans sa gloire. La meilleure façon de devenir un bon ouvrier avec Dieu est encore de devenir un bon fils. Le christianisme nous lance ce défi de devenir des ouvriers dans Sa moisson sans perdre un instant notre identité de fils. Les champs missionnaires sont plus nombreux que les ouvriers prêts à s’y rendre. Serait-ce parce que trop d’appelés échouent à entrer dans la bonté du Père ? Si tel est le cas, notre prière au Maître de la Moisson (Luc 102) doit inclure une pétition pour une plus grande révélation et une meilleure acceptation de l’Evangile dans le cœur des fils. Cher lecteur, cet ouvrier qui tarde c’est toi… Le Royaume de Dieu est un royaume équilibré où il y a, à perte de vue, des champs missionnaires prêts à être moissonnés et des chevreaux qui nous attendent dans un parc pour des fêtes à 124

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célébrer avec des amis. Le Père a donc pour chacun d’entre nous un champ missionnaire49 et un parc à chevreaux qui participent tous deux de sa bonté. Jésus, plein de grâce et de vérité, est la Porte du parc à chevreaux.

Les leçons à retenir Les cadets doivent revenir de leur éloignement du Père en acceptant toute la lumière de la grâce et non pas seulement celle qui leur raison peut accepter. Ils doivent cesser de vouloir se comporter en esclaves alors qu’ils sont fils, héritiers et cogestionnaires de tout dans la grâce. Ils doivent cesser de donner des ordres à Dieu quant à leur propre identité et croire humblement et avec persévérance ce que le Père dit à leur sujet : parce que vous êtes fils, Dieu a envoyé dans nos cœurs l’Esprit de son Fils, lequel crie : — Abba ! Père ! Galates 46. Les aînés doivent se souvenir que la grâce du Père agit d’après les seuls mérites de Jésus-Christ. La grâce ne s’émeut pas de nos mérites ou de notre ancienneté de service. Seule la foi en la bonté du Père est nécessaire pour entrer dans le parc à chevreaux et porter des fruits qui glorifient vraiment le Seigneur. Aux aînés, le Père parle clairement en termes d’alliance et d’autorité afin d’ancrer leur âme dans la pleine assurance de sa bonté. Dans la parabole nous voyons le Père ordonner qu’un anneau soit passé au doigt du cadet verbeux et religieux. C’est aux aînés que revient le privilège d’en comprendre le sens profond de cette déclaration que le Père adresse à chacun d’entre nous avec la même signification, la même intention et la même intensité : Mon enfant, lui dit le père, tu es toujours avec moi et tout ce que j’ai est à toi Luc 1531. C’est un peu comme si le Père nous disait : “— Même si tu n’as pas toujours l’impression d’être avec moi, moi je suis toujours avec 49

Ce champ n’est pas nécessairement une région du monde. La mission commence sur notre palier. Dieu a réservé à chacun “une tribu” au sens le plus large c’est-à-dire une famille de gens avec lesquels nous nous sentons bien et que nous voudrions influencer et servir avec les valeurs du Royaume de Dieu.

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toi. Je suis lent à la colère et riche en bonté. Cesse de te morfondre dans la culpabilité et viens dans ma grâce. Cesse d’attendre la récompense d’un chevreau. De ces pierres je peux susciter plus de fruits que tous tes efforts réunis. Entre dans mon parc et, s’il te plaît, prends le chevreau qui te plaît. Le parc est à toi. Il n’est pas cadenassé. Il est ouvert. Alors je t’en prie mon fils, entre. En tant que fils tu as pleine autorité pour le faire. Tu es héritier et maître de tout.” Si nous répondons par la foi à Sa gracieuse invitation, le Père est glorifié. Le veau gras nous parle de la bonté débordante du Père donnée souverainement. Le cadet en a profité, surpris, à son retour. Le chevreau nous parle de cette bonté quotidienne qui se renouvelle chaque matin et que nous pouvons recevoir par la foi. Il appartient à chaque aîné de trouver le chemin ouvert qui le mènera, par la foi seule, dans le parc à chevreaux du Père. Chaque aîné doit bien réaliser que Dieu accorde toujours un veau gras de bienvenue à tous les cadets qui s’en retournent à Lui. Malgré les apparences, l’offrande du veau gras n’est aucunement motivée par la vie passée du cadet mais par la joie présente du Père qui retrouve son fils sain et sauf – et uniquement par cette joie. Les aînés peuvent vaincre leur jalousie en s’exerçant à entrer jour après jour dans le parc à chevreaux. Un chevreau quotidien est sans doute préférable à un veau gras exceptionnel ! Il est fort possible que nous ayons commencé notre marche avec Dieu comme le cadet l’a commencé : dans l’indignité, la culpabilité religieuse et dans une identité minée par l’incrédulité. Il est même fort possible, pour plusieurs d’entre nous, que nous ayons poursuivi notre marche comme l’aîné de la parabole : dans la colère et la frustration. L’important est que nous ne terminions notre marche ni comme le cadet, ni comme l’aîné, mais de la manière dont le Premier-né de Dieu a marché ici-bas, dans une plénitude de confiance en l’amour et en la bonté de son Père : nous avons contemplé sa gloire, une gloire comme la gloire du Fils unique venu du Père. Jean 114. 126

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L’aîné véritable c’est Jésus et c’est lui seul notre modèle. Il est l’exemple même d’un fils qui a élu domicile dans la bonté de son Père : Tout ce que le Père a est à moi… Jean 1615. Sa compréhension des deux autres fils fait de lui un allié de taille pour nous qui cherchons la grâce et la bonté du Père. Ayant revêtu une humanité comme la nôtre il peut donc compatir à nos faiblesses et nous aider sur ce chemin avec l’aide de son Esprit. Il est le chemin de ce retour vers le Père : Jésus lui dit: Je suis le chemin, la vérité, et la vie. Nul ne vient au Père que par moi. Jean 146. Il est la vérité de cet amour paternel : Personne n’a jamais vu Dieu ; Dieu le Fils unique, qui est dans le sein du Père, est celui qui l’a fait connaître. Jean 118. Il est la vie de cette relation : Je vous ai dit ces choses en paraboles. L’heure vient où je ne vous parlerai plus en paraboles, mais où je vous parlerai ouvertement du Père. Jean 1625. N’est-ce pas ce que le Fils a voulu nous dire lorsqu’il a commencé sa parabole par ces mots : Un homme avait deux fils ?50

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Il est possible d’interpréter cette parabole en utilisant une autre clef : Ainsi parle l’Eternel : Israël est mon fils, mon premier-né. Exode 422

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Un Père avait deux fils

Dernière demande

Seigneur, je te demande pardon parce que j’ai mis des distances avec Toi, à cause de la méchanceté de mon cœur. A cause de cette même méchanceté, j’ai avalé les mensonges du père du mensonge trop et trop de fois et douté de Ta bonté. Je reviens à Toi en venant à Ta bonté. Donne-moi de persévérer dans cette bonté afin que je ne sois jamais ôté. Je désire donner cette bonté aux autres. Mon Père, je suis toujours avec Toi et tout ce qui est à moi sera désormais aussi à toi. Merci pour cette merveilleuse réalité qu’est Ton parc à chevreaux et l’incommensurable beauté de Tes champs missionnaires. Maître de la Moisson nous te prions que tu pousses autant d’aînés dans Ton parc à chevreaux que tu en pousseras dans les champs missionnaires. Si je dois être l’un d’eux qu’il en soit ainsi pour Ta gloire.

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Pierre Cranga

Un Père avait deux fils

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Pierre Cranga est aussi l’auteur de ces livres :

La Maison du Vin nouveau Une étude sur la joie et la sobre ivresse de l’Esprit

Ouvrez le colombier du ciel Une étude sur Malachie

Quelqu’un a-t-il soif ? Une étude sur Malachie

Sang pour sang grâce Un enseignement complet sur la grâce

Copyright © 2009 Pierre CRANGA Mise en Page : Pierre Cranga Couverture : Sarah cranga ISBN 2-914424-15-9 EAN 978291442458 Un Père avait deux fils 129


Un Père avait deux fils