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«14 octobre 1978 Je suis assis, j’écris et je me sens bien. C’est assez inhabituel de se sentir bien à Washington Square Park. Il y a tant de manières différentes de ressentir les phénomènes de la ville. Une situation donnée peut avoir une infinité d’effets différents sur les pensées d’un individu, selon son état d’esprit et son attitude. Ce qui m’affecte aujourd’hui ne m’affectera peut-être pas demain. Rien n’est constant. Tout change constamment. Après la naissance, nous sommes assaillis à chaque seconde de notre vie par une multitude d’impressions : différentes sensations, différentes interjections, différents vecteurs directionnels de force/d’énergie se composent et se recomposent constamment autour de nous. Le temps (des situations ordonnées en une progression logique visible) ne peut pas se répéter. Aucun des éléments émanant de l’expérience que nous avons du temps ne peut demeurer semblable parce que tout change continuellement. Physiquement l’être humain change constamment (la division des cellules) et personne n’est jamais dans le même état d’existence que ce soit mentalement ou physiquement.» Journal de Keith Haring (Flammarion, 2012)

SOMMAIRE DU PREMIER

page 4

Klein - Byars - Kapoor

page 5

Agnès Desarthe

page 6

Les Couleurs du ciel

page 7

Au théâtre

page 8 page 10

Portfolio: Claire Zaniolo

La pornographie, esthétique?

page 12

Gustav Klimt érotique

page 13

Tu ne mourras pas

page 15

L’omelette aux truffes

page 16

La Mongolie

page 20

He Yifu en Bretagne

page 21

Fouilles à Saint-Denis

page 22

La Leçon de piano

page 23

Le symbolisme et les rêves

page 24

Un couloir du Louvre

page 25

L’Eléphant Paname

page 27

Unter der Linden (nouvelle)

page 29

Endroits où promener ses rêves

page 30

Artistes

page 31

Rédacteurs & crédits photographiques

page 32

Manifeste

mirages fanzine artistique premier numéro édition limitée /200

regards sur l’'actualité culturelle L’eau, le vide, la chair Exposition Klein - Byars - Kapoor au MAMAC de Nice jusqu’au 16 décembre, par Jules Santucci Darmanin

Parfois, lorsque je suis pris entre la torpeur de l’art de vivre niçois et l’envie de, comme on dit, «faire quelque chose», je trouve un juste milieu en faisant un détour par le MAMAC - le Beaubourg local. Situé en plein centre ville, il propose actuellement l’exposition Klein – Byars – Kapoor, sorte de ménage à trois chromatique célébrant le cinquantenaire du décès du monochromiste de la Côte d’Azur. L’architecture du MAMAC, ensemble de 4 petites tours reliées entre elles à chaque étage, est telle qu’elle favorise les trilogies comme celle-ci. La quatrième pièce, condamnée, condamne donc à un aller-retour qui sera aujourd’hui le suivant : Klein – Byars – Kapoor – Byars – Klein. Ça a l’air idiot dit comme ça, mais ça a son importance. L’expo commence avec le bleu d’Yves Klein. L’adresse du musée étant Place Yves Klein, une des salles de la collection permanente étant la Salle Yves Klein, l’autochtone rentre sans trop de mal dans le bain. Rien de bien nouveau, donc, si ce n’est la piscine remplie du pigment célèbre qui monopolise le centre de la pièce. Le bassin, épais seulement de quelques centimètres, donne pourtant à toute personne saine d’esprit l’envie irrémédiable de plonger ; la chaleur niçoise y est peut-être pour quelque chose. Quoiqu’il en soit, cette piscine semble éclabousser les œuvres de la salle d’une eau surréelle, redonnant leur fraîcheur aux pièces de la collection permanente.

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Je vais me sécher à l’ombre de James Lee Byars. Je suis accueilli par une pénombre douce qui met en valeur les sculptures blanchâtres et abstraites du plasticien. Je sors de l’eau et je me retrouve à planer. Il y a au sol le collier d’une mariée gigantesque, des perles qui deviennent des sphères démesurées. À gauche, cinq blocs légèrement courbes qui font un peu plus d’un mètre et qui ont à peu près ma largeur ; à droite, un grand pilier dans lequel j’aurais aimé me lover si ce n’était pas passible de poursuites judiciaires. Le blanc mat des trois œuvres confère à l’ensemble une inquiétante tranquillité. Je suis sec, je me casse. Arrivée chez Kapoor. Je dis chez Kapoor parce que je ne suis plus tellement au musée ; la cire rouge engloutit tout et l’on entre dans une sorte de boucherie, où la cire devient chair triturée, comme scindée par les plaques métalliques. Le rouge profond se retrouve terni sur les murs, par les traces des doigts des enfants joueurs. Les œuvres de taille raisonnable côtoient le quart de sphère qui semble sortir d’un pan de mur entier, bouffant l’espace, c’est un cul-de-sac. Il faut faire demi-tour. Je retrouve avec Byars la paix de la forme pure. Contrairement à l’aller, j’attaque la pièce par le côté, et j’arrive en travers du collier de la mariée. L’inquiétude a disparu. Je peux repartir le cœur léger vers Klein, le temps d’un plongeon fugace. Je sors de l’eau, et je vais me sécher dehors.

Les entrailles de la terre Une partie de chasse d’Agnès Desarthe (éditions de l’Olivier, 2012), par Maïlys Celeux-Lanval

Agnès Desarthe, Une partie de chasse, l’œil est aimanté. La rencontre entre le lecteur et le livre, amoureuse, tiens, le lièvre de Dürer en couverture, Agnès Desarthe, l’auteure du très fameux Je ne t’aime pas Paulus. Alors voilà, on se saisit du livre qui est exhibé dans toutes les librairies parmi les nouveautés de la rentrée littéraire. Les premières phrases sont énigmatiques : « J’aimerais mourir de mort naturelle. Je voudrais vieillir. Personne ne vieillit chez nous. » Debout au milieu de la librairie, je commence le livre. Il m’intrigue, je le prends. En réalité, c’est lui qui m’a prise. Une partie de chasse (éditions de l’Olivier, 2012) est un magnifique roman où la pudeur s’allie à l’humidité des mots, dans une sorte de retour à la terre troublant. Tristan est un jeune homme dont l’enfance et l’adolescence sentent la glace et le froid, le sexe étouffé, un peu sale, l’aventure qui le prend malgré lui. Le récit de ses jeunes années se mêle à celui d’une partie de chasse angoissante qui se transforme en tempête torrentielle. Cette tempête lave le jeune homme de ses inhibitions mais aussi de ses certitudes et lui retire ses appuis. Après avoir creusé un trou dans un formidable instinct vital et sensuel, il se retrouve dans le noir complet, en mauvaise compagnie mais protégé de la catastrophe qui saccage le village à quelques mètres de là.

Agnès Desarthe nous présente petit à petit la biographie de Tristan tout en racontant l’événement marquant qu’il est en train de vivre et qui changera sa vie. En alternant les chapitres, on avance pas à pas dans un constat froid, sans trace d’épanchement. L’écriture est coupée par une ponctuation très présente, des phrases courtes comme des coups. Tristan s’enfonce dans les entrailles de la terre alors même que nous nous enfonçons en lui. En se retrouvant sous cette pluie torrentielle, enterré en terre pour se protéger, Tristan est au corps à corps avec une force très sexuelle, odorante et poisseuse. La grotte qu’il a creusée avec acharnement, grâce à une puissante volonté de survie, redessine les contours de l’utérus maternel. Il remplace sa mère par la terre ; sa mère qui a été si odieuse, si hystérique, et au fond si humaine avec lui, cette mère-là disparaît dans un souvenir, et ce sont les cailloux, les racines, la terre chaude et accueillante qui entoure Tristan qui devient sa famille, la seule qui le protège vraiment. La pluie lave, elle lave les apparences et fait apparaître la vérité ; Tristan va apprendre sur lui-même et sur ses proches pendant la tempête. C’est un exceptionnel morceau de littérature qui se finit sur un rictus inoubliable, comme un dernier coup de tonnerre avant l’accalmie…

L’adoration des images Exposition Les Couleurs du Ciel au musée Carnavalet, jusqu’au 24 février, par Barthélémy Lagneau

Nous avons trouvé, au fond d’un marais, Les Couleurs du Ciel. C’est sous ce joli nom que l’hôtel de Sévigné, qui abrite au cœur du quartier du Marais à Paris le musée Carnavalet (23 rue de Sévigné, Paris IIIe), réunit jusqu’au 24 février 2013 des toiles du XVIIème siècle, ayant toutes été créées pour orner les églises parisiennes. Chacune a son cartel, détaillant sa chapelle d’origine, que certaines n’ont quittée que pour l’exposition, et le parcours parfois sinueux de celles que la Révolution a forcé à émigrer. La scénographie déploie également ses trésors d’érudition pour nous transporter dans un Paris où les ordres religieux des provinces viennent agrandir la ville en peuplant sa périphérie de paroisses nouvelles, et où les églises deviennent les galeries d’art de l’époque, pour rivaliser avec les temples dans la paix de l’édit de Nantes. Mais bien vite, le novice laissera l’historien égrener ses dates et l’historien de l’art comparer les styles que les maîtres français rapportent d’Italie. Dans les petites salles de l’aile Nord, les toiles, conçues pour les hauteurs célestes des églises, sont grandes comme des portes une fois descendues face à leur spectateur. Elles sont autant d’accès à un monde mystique et lumineux, dans lequel la grâce des gestes et des postures est presque plus présente que celle de Dieu. La clarté d’une peinture pédagogique, qui doit délivrer le récit sans le livre, a quelque chose d’enfantin

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et de naïf. C’est un livre d’images que l’on feuillette de salle en salle, où la douleur du martyr et la félicité du saint partagent la même délicatesse édificatrice des stéréotypes. Au côté des pièces maîtresses, on peut admirer leur enfance, comme dans ces reliquaires absurdes où le crâne du saint adulte est accompagné de son crâne enfant. Supplices à la sanguine et purgatoire plein d’âmes esquissées, à peine, presque évanouies déjà, font oublier la bible pour réécrire par les images des récits qui touchent au merveilleux. Ça et là, comme des maquettes, se succèdent les gravures minutieuses des églises, de face, en coupe, en cavalière, sur le parvis desquelles passants et cavaliers semblent des soldats de plomb. Le jeu de construction se poursuit avec des toits, des coupoles, des tentures, des lambris, pendus aux murs, et peints de milles couleurs comme des décors de marionnettes. Enfin, une colonnade nous ramène à travers un jardin vers la sortie et la ville turbulente. Mais on a rajeuni par la peinture, et peut-être est-ce cela le miracle…

Théâtre par Maïlys Celeux-Lanval

Le monologue en crescendo Des Fleurs pour Algernon Jusqu’au 31 décembre au Studio des Champs Elysées L’homme est seul en scène, seul face à son texte et face à son public. Il joue Charlie, un arriéré mental employé pour nettoyer les toilettes d’une usine où les ouvriers ne sont pas tendres avec lui ; sa vie va basculer lorsqu’il est convoqué par deux grands professeurs pour subir une opération du cerveau qui a déjà réussi sur Algernon, une petite souris. Charlie devient à la suite de l’opération de plus en plus intelligent, il s’attire les faveurs des femmes, jusque-là inconnues, et l’intérêt des plus grandes universités mondiales. Puis, la petite souris Algernon meurt, alors que Charlie est au sommet de sa gloire et de ses capacités mentales. Juste à temps, il parvient à diagnostiquer la dégénérescence du cerveau qui a tué Algernon et qui va le détruire lui aussi… Peu à peu, Charlie va alors oublier son savoir, oublier sa culture et son goût pour la littérature et les mathématiques, et va retourner nettoyer les toilettes de l’usine. Ce texte de Daniel Keyes écrit en 1966 est mis en scène par Anne Kessler de la Comédie Française et est joué par l’excellent Grégory Gadebois sur les planches du Studio des Champs Elysées. Ce petit théâtre est un cadre parfait qui crée une intimité entre chaque personne du public et l’acteur… Le décor est mécanique et saisissant : Charlie est assis sur un fauteuil qui se meut sur un rail qui grince, signe de sa soumission à l’expérience scientifique, des spots de lumière rappellent la violence du bloc opératoire, des écrans en haut de la scène évoquent les incessants regards portés sur lui. Il y a ce décor robotique, et il y a Grégory Gadebois, quarantenaire boudiné, blond et blanc, qui joue à la perfection son personnage, allant de la délicatesse à l’érudition, en passant par la naïveté, la joie et la tristesse. Le danger était bien sûr de tomber dans la mièvrerie et le sentimentalisme… Mais la mise en scène d’Anne Kessler est saisissante et on sort du théâtre ébranlé plus qu’ému, les cliquetis du décor encore en tête. Le monologue est mis à l’honneur, et c’est sous forme de journal intime que la narration se déroule. Quel courage et quel force a cet acteur, ne peut-on s’empêcher de se dire, un rôle si dur, avec lequel il faut être si subtil... A la fin du spectacle, Gregory Gadebois s’avance, salue, sans un sourire. Il semble lessivé, et nous le sommes aussi. Cette pièce est épuisante, cette pièce est à voir absolument.

La mise en scène sublimée Le Porteur d’histoire A partir de février 2013 au Studio des Champs Elysées 15 avenue Montaigne, Paris VIIIe

A l’époque où nous avons vu cette pièce, elle se jouait au théâtre 13 ; c’est donc un drôle de hasard imprévu qui fait jouer nos deux coups de cœur au Studio des Champs Elysées… Le Porteur d’histoire d’Alexis Michalik est une des pièces les plus audacieuses, originales, formidables et inventives qu’il vous sera donné de voir à Paris cette année. C’est un petit bijou. On aurait presque envie de ne rien vous dire pour que votre surprise soit complète en allant voir ce spectacle d’une qualité rare ! En quelques mots, cette pièce est une excellente illustration du rôle de la «mise en scène». Il y a moins d’acteurs que de personnages et peu de moyens… C’est donc la narration, les changements de costumes et les déplacements sur la scène qui permettent à l’histoire d’avoir un acteur pour chaque personnage. On pourrait s’y perdre nous direz-vous ; mais pas du tout. La pièce est limpide et passionnante, on se prend au jeu et on attend la résolution de l’énigme avec impatience. Car oui, il y a une énigme… Des histoires s’imbriquent et compliquent l’intrigue initiale, dévoilant le désir coquin de l’auteur de créer un véritable univers autour de son invention. Reprenons les quelques mots au dos de l’édition du texte (éditions Les Inédits du 13) : « Par une nuit pluvieuse, au fin fond des Ardennes, Martin Martin doit enterrer son père. Il est alors loin d’imaginer que la découverte d’un carnet manuscrit va l’entraîner dans une quête vertigineuse à travers l’Histoire et les continents. » Au XXème siècle, au XIXème siècle, au Moyen Age, en Algérie, à Marseille, dans les Ardennes… Cette pièce est un véritable voyage, à la fois dans l’espace et dans le temps, qui vous fera rêver. On y croise des peintres, des écrivains, des romances, des jeunes filles, des vieilles femmes, de l’amour, des gros mots, des phrases sublimes, des histoires de famille... C’est un véritable kaléidoscope d’histoires et d’Histoire, de couleurs et de personnages. Indispensable, inratable !

Claire Zaniolo

Une ĂŠvasion

“Le porno est devenu un produit Pop” Interview de Stephen des Aulnois, créateur du site Le Tag Parfait, par Cheyma Lo

Interroger la culture visuelle de notre temps, l’analyser et réfléchir sur son aspect esthétique, voilà la mission que se fixe la revue Mirages. Chaque numéro comprendra l’interview d’une personne impliquée dans un milieu qui questionne notre perception de l’image. Ce mois-ci, nous sommes allés à la rencontre de la pornographie avec l’interview de Stephen des Aulnois, créateur du site internet Le Tag Parfait, qui sélectionne les meilleurs morceaux de ce genre un peu particulier. Alors, la pornographie est-elle esthétique ? Peut-on parler de certains films comme de chefs d’œuvres ?

Mirages - Beaucoup de personnes se souviennent généralement de leur première rencontre avec la pornographie, comme ils se souviennent de leur premier baiser, et ce, souvent avec amusement, parfois avec tendresse. Comment expliquez-vous cet émoi fabuleux face à ces images apparemment si banalisées?

Stephen des Aulnois, créateur du Tag Parfait - Si on

parle de première fois, elles ne sont pas à cet instant banales. Ce sont des images cachées, qui ont le statut d’interdit, qui montrent ce que l’on veut cacher, et qui provoquent en plus une réaction physique ; on est face à un cocktail explosif, surtout à l’âge où la perception de la sexualité prend forme. Il est alors difficile de ne pas être marqué par cette première rencontre. C’est l’accessibilité et sa consommation quasi quotidienne qui font que ces images sont devenues banales avec le temps. C’est pas tant la première image, c’est la première fois qu’un rapport sexuel filmé (porno ou érotique, peu importe le degré d’exhibition) provoque de l’excitation qui marque, c’est la découverte de la puissance de l’image, et c’est cette force disparue qui peut rendre nostalgique.

Mirages - Pourquoi la pornographie effraie-t-elle tant au point que la politique s’en mêle et la légifère de façon si rigoureuse? Est-ce justement parce qu’elle est le langage des corps dans son expression la plus pure? Que nous nous retrouvons face à ce que nous sommes réellement, c’està-dire des chairs animées de désirs ? Stephen - La politique s’en mêle assez peu au final, il y a certes toujours un député ou des gens qui vont vouloir se faire de la pub’ en montrant du doigt la pornographie, mais en réalité au niveau législatif, rien ne bouge vraiment depuis des décennies (à part dans sa diffusion, mais

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c’est un autre débat). Je ne pense pas qu’interdire le porno aux mineurs soit si rigoureux, c’est logique et ça va dans le bon sens (même si c’est assez éloigné de la réalité d’internet, mais il faut conférer à ces images un interdit, c’est important, même si cet interdit est transgressé par la grande majorité des moins de 18 ans). Ne pas l’interdire, ça serait laisser l’espace libre aux dérives. Prenons un exemple, l’alcool est interdit de vente aux mineurs, alors que ceux ci en consomment, si on faisait sauter cet interdit, accepteriez-vous que des enfants aient l’autorisation officielle de consommer de l’alcool ? Dans une société libertaire, ça pourrait marcher, mais c’est un modèle de société totalement utopique. Je suis d’accord pour donner un maximum de liberté aux gens, mais est-ce que l’humain est suffisamment raisonnable pour s’autogérer ? J’en doute. Puis, il faut voir la réalité de la pornographie, “le langage des corps dans son expression la plus pure”, c’est la théorie. Le porno a ses codes, je ne pense pas que filmer une double pénétration dans un angle qui favorise au maximum la vue des organes colle à cette définition.

Mirages - On a vu certains films pornographiques, notamment dans les années 70, devenir moteurs d’émancipation sociale. Encore aujourd’hui, il n’est pas rare de voir des plasticiens, des chorégraphes, des photographes, se servir de pornographie comme d’instrument de contestation. Pensez-vous que le porno puisse être porteur de message? Stephen - Le porno en lui-même, qui est avant tout une énorme industrie, ne porte aucun message. C’est le détournement de ces images qui peut l’être, un support de contestation, mais vu la démocratisation de ces images, je doute que ça devienne de plus en plus pertinent. Par contre, que le porno soit devenu une sous-culture (dans le sens anglais de subculture, c’est-à-dire alternatif), j’en suis persuadé, c’est devenu mainstream, un produit pop. C’est donc tout à fait logique qu’il soit aussi

un support pour l’art, il faut le voir à ce moment là comme de la matière brute à retravailler.

parfaite, le mini chef d’œuvre qu’on attendait.

Mirages - D’après-vous, où se trouve l’esthétisme de ces films? Mirages - Certains défendent la pornographie comme partie intégrante du 7ème art. Pensez-vous qu’elle ait fait naître des ambitions véritablement artistiques ? Pouvez-vous pensez à un réalisateur ayant dépassé la “trivialité” apparente du sujet et du médium pour atteindre le chef d’oeuvre? Stephen - Je fais partie des gens qui consomment la pornographie plus qu’ils ne la regardent, et je pense que c’est comme ça que la grande majorité des moins de 30 ans la perçoivent. C’est principalement pour nous un support masturbatoire, le porno doit exciter et c’est son but premier. Je ne regarde quasiment jamais de films en entier, car c’est globalement faible si on le compare au cinéma traditionnel. Mais c’est un point de vue personnel, le rapport au porno est très intime et propre. Pour la question du réalisateur, j’aurai donc du mal à y répondre. Un porno qui fonctionne est souvent dû à l’aura ou à ce que dégage telle actrice ou tel acteur. Des scènes avec Manuel Ferrara par exemple, peuvent être considérées comme du pur génie – Jacky Goldberg, journaliste cinéma aux Inrockuptibles, le considère même comme le meilleur acteur français, tout cinéma confondu. Puis c’est également lié au mode de consommation, on regarde principalement du porno via les tubes pornos comme Youporn, il n’y a que des scènes, dans la très grande majorité de gonzo ; le tout est mal taggué, c’est un peu la foire mais ça fonctionne car ça répond à un besoin simple, « j’ai envie de me masturber » et il n’y a plus qu’à cliquer. Même si ce n’est pas forcément si simple que ça, surtout quand on est exigeant. C’est pour ça qu’on appelé le site Le Tag Parfait, ça vient de cette utopie de croire qu’en tapant des fantasmes via des tags, le tube va nous sortir la vidéo

Stephen - Ce qui est intéressant de noter, c’est que malgré les apparences, il y a parfois du génie dans un regard, une expression, un geste ou une façon d’envahir la pièce. C’est compliqué après des années de pornos d’être encore ému ou terriblement excité devant une scène, si on va au-delà du côté pratique, voire mécanique de la masturbation devant un porno. Ça ne tient à rien, c’est une alchimie entre les acteurs, le plateau, et son histoire personnelle. Le regard que l’on porte sur une scène est tout aussi important que la scène en elle-même, on projette ses propres fantasmes ou ses souvenirs, et une scène qui peut paraître totalement ratée pour certains, va devenir un chef d’œuvre pour d’autres. C’est difficile de faire un cahier des charges d’une scène réussie, mais je pense qu’il y a une constante : si les images tendent à nous faire le même effet que notre première fois, c’est que ça marche, c’est qu’il se dégage quelque chose de la scène. Les images deviennent alors actives, elle prennent de la puissance et ont un pouvoir sur nous.

La ligne et les poils pubiens Les dessins érotiques de Gustav Klimt, par Maïlys Celeux-Lanval

Un homme regarde une femme se masturber. Elle est allongée sur le ventre, les yeux fermés et la bouche ouverte, douce contradiction de plaisir, expression de béatitude qui émeut son spectateur. Un bras replié sous son visage extatique, l’autre mène tout droit au bonheur, et la main apparaît sous la cuisse, fouillant une petite forêt bouclée. Gustav Klimt est inspiré, il dessine. Gustav Klimt est inspiré, il nous fait bander ! Quelle est cette magie qui s’opère et qui provoque l’excitation devant les dessins érotiques de Klimt ? La force d’évocation est très forte, car nous entrons dans la sphère intime de la masturbation. Voyeur, le spectateur est heureusement invisible pour la muse aux yeux fermés. Le bras qui passe sous la cuisse et réapparaît avec les doigts repliés dans les poils pubiens est merveilleusement excitant. Cette petite main est un secret, un trou de serrure par lequel nous regardons le plaisir monter. L’artiste est à la fois concentré et ému. Son crayon est ferme, il trace les contours de la cuisse, la cambrure du mollet, le bras raide, tendu par la masturbation. S’oppose à ce crayon assuré les lignes broussailleuses et nerveuses qui tissent un pubis poilu et un drap froissé. L’espace vide de la cuisse s’oppose à l’espace gribouillé du tissu. Le corps est le réceptacle du plaisir ; il prend la forme d’une ligne bouclée qui s’insinue dans l’académisme d’un corps bien représenté. Ce dessin émouvant doit sa réussite à la contradiction entre deux lignes, l’une tendue et l’autre nerveuse. Cette contradiction est à la source de la magie qui s’opère face aux dessins érotiques de Gustav Klimt. Toujours ces corps de femmes aux contours nets, sans ombres, espaces vides qui s’opposent aux foufounettes joyeuses et bouclées et aux drapés ornés et froissés. Parfois, une magnifique chevelure couronne le tout, glissant sur le lit et entourant le visage doux des femmes. Les dessins érotiques de Klimt font rougir le spectateur, ému et excité. Ouvrir un ouvrage de ces dessins dans une librairie, c’est comme entrer dans une cabine tendue de velours rouge où nous attend une surprise… La plus belle édition que vous pourrez consulter est celle de Prestel, entouré d’un ruban rouge coquin ; mais vous trouverez beaucoup plus facilement l’édition des dessins et aquarelles de Klimt chez Hazan. Par ailleurs, outre Vienne, une merveilleuse visite pour voir Klimt est celle de la Neue Galerie de New York (1048 5th avenue) qui présente une magnifique collection de dessins de l’artiste – ainsi qu’une petite mais exquise sélection de peintures.

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La seule enfance qui dure toujours Tu ne mourras pas de Bénédicte Heim et Edmond Baudoin, par Alice Pirotte

La bande dessinée Tu ne mourras pas de Bénédicte Heim et Edmond Baudoin est l’histoire d’une rencontre. Celle d’Aude, étudiante en philosophie, bien installée dans la vie mais n’ayant qu’un prénom, et de Corentin, petit garçon à la maturité exceptionnelle qui dit les mots qu’il pense, qui veut explorer les filles et dessiner ce qu’il aura trouvé. Ces deux personnages tombent amoureux, d’une façon qui leur est propre, de la même manière que leur histoire, bien sûr, est unique, puisque c’est la leur et qu’elle est d’une sincérité folle. Ils tombent amoureux, envers et contre tout et contre tous, sans que personne ne puisse les comprendre, ne voyant que l’écorce d’un amour exclusif et libérateur, d’une intimité que personne ne peut forcer depuis l’extérieur. «Ils s’avancent gauchement l’un vers l’autre, leurs gestes sont raides, embarrassés mais leurs visages sont des astres qui s’aimantent, des lunes irradiantes qui éclipsent le monde alentour.» C’est donc un sujet assez difficile et même assez cru qui est ici exploré par les auteurs de cette bande dessinée incroyable. Ils évitent les écueils par les nuances apportées dans l’expérience des sentiments, la multiplicité des points de vue, l’honnêteté et la magnificence qui sont insufflées dans cette histoire d’amour, pourtant énième version de l’histoire d’une rencontre de deux humains. Jamais de justification ou de constat. Seulement un désir de soulever des questions, à coups de petites observations, de traits particuliers essentiellement vrais. Parce que cette oeuvre remarquable est aussi une réflexion sur la vérité de nos désirs, sur ce qu’ils sont, sur la façon dont nous les appréhendons, sur le poids de ce qui est admis et approuvé, sur la spontanéité d’élans les moins prévus et pourtant là. Qui est-on seul ? Et à deux ? Et seul quand on est à deux ? Aude va en effet découvrir un monde oublié à l’intérieur d’elle-même, une infinité qui s’épanouit au contact d’un enfant aussi vieux qu’elle ou peut-être est-ce le contraire… Est-ce elle qui rajeunit ? Elle va trouver par ce contact inespéré un univers de vérité et d’amour, de solitude et de vertige, et par ce biais, dévoiler une identité au milieu du naufrage. D’ailleurs, elle est adoptée et renommée par l’enfant, une preuve d’un lien d’affection qui englobe l’autre dans sa différence et dans sa proximité. La fragilité de leur attachement composée d’un cortège de doutes et de blessures est surmontée par une sincérité et une foi dans la puissance de la confiance, un refus de prendre du recul pour mieux assurer sa sécurité. Rien ne compte plus que l’intuition spontanée, les sentiments et les pensées, sacrés désormais rois de l’espace qui leur appartient, terrain de jeu dont les possibilités sont à explorer, mais surtout, surtout, à réinventer. Cette histoire fabuleuse semble être une réponse pleine d’insolente provocation et d’espoir d’une jeunesse éternelle au poème qui disait : «Bien que rien ne puisse ramener l’heure De la splendeur dans l’herbe, de la gloire de dans la fleur.» (Wordsworth)

L'omelette aux truffes Maïlys Celeux-Lanval

Le retour de vacances est une longue route nostalgique qui part de l’endroit de nos dix derniers jours pour aller vers l’endroit de tous les jours. Les souvenirs se mêlent aux préoccupations. La transition est longue et droite, et les paysages campagnards qui bordent l’autoroute sont les témoins furtifs d’un visage pensif appuyé contre la vitre. Du sud au nord, du nord au sud, les villages où on ne vit pas se succèdent ; cette France profonde et inconnue qui défile nous inspire le vague soulagement de vivre ailleurs. Heureusement, le voyage est ponctué par les pauses. Et l’art des pauses, on l’a, ou ne l’a pas. Les pressés s’arrêtent sur l’aire d’autoroute, dont l’esthète a horreur, car on y mange des pâtes molles et des haricots verts déprimés, entouré par la marmaille des autres. L’esthète sort de l’autoroute. Il s’enfonce dans la France, et traverse un moment des villages mornes où des vieillards locaux regardent d’un œil vitreux la voiture passer ; puis, enfin, un restaurant ouvert. Commence alors le rituel de la pause… Sortir de la voiture, se dégourdir les jambes, puis entrer déjeuner dans ce restaurant de Pouilly-sur-Loire, village perdu dans la Bourgogne. Hum, la Bourgogne… Tout d’un coup, la perspective de manger en Bourgogne éclaire la pause d’une aura de miracle : on va bien bouffer ! En effet, un petit coup d’œil sur la carte du restaurant a priori banal dévoile des plats gourmands et une carte des vins fournie. Sur l’ardoise, « omelette aux truffes d’été », quatre mots qui mettent l’eau à la bouche. Un plat apparemment simple mais qu’on ne mange jamais. L’imagination fertile du citadin habitué des barquettes et des plats mal décongelés commence à œuvrer. On imagine le cuisinier qui connaît la poule, l’œuf et la poêle. On imagine la truffe dénichée, puis découpée, et enfin cuite. La grosse serveuse arrive, elle a les joues rouges, le fantasme continue : « Baveuse ou à point ? ». Baveuse, mais pas trop. Quelques minutes d’attente, la bouche salivante, le genou tremblant, des coups d’œil par-ci par-là, ce restaurant bourguignon sent bon le petit chefd’œuvre.

Et là, l’omelette arrive.

Comment exprimer le délice qu’inspirent les plats simples, présentés sans chichi, qui ont pour toute mise en valeur une assiette blanche? Une omelette. Aux truffes. D’été. Attaquons ! La première bouchée est une explosion : la douceur se mêle à un goût chaud et délicieux, le nom résonne encore, « omelette aux truffes d’été ». La deuxième est une frustration : on pense déjà à quand on aura terminé le plat. Manger lentement, savourer cette pause gustative en Bourgogne, bénir la France et ses merveilleux cuisiniers. L’assiette est vide, mais encore un peu jaunie par l’œuf ; malpoli, on passe le dernier morceau de pain sur l’assiette pour parfaire sa netteté et achever le repas. Remercier la serveuse, payer puis quitter avec nostalgie le repère de l’œuf magique. Cette petite pause complète les vacances du délicieux sentiment d’avoir approché de plus près une région française, la Bourgogne, de vouloir y revenir, pour peut-être remanger un jour une omelette aux truffes d’été.

regards sur Le monde

MONGOLIE Mangez du yak, devenez nomades

De l’exposition à la réalité... Récit d’un voyage d’un an en Mongolie et retour sur l’exposition La Mongolie entre deux ères, 1912-1913 au Musée Albert Kahn (10 rue du Port, Boulogne-Billancourt), jusqu’au 31 mars, par Emery Delmotte, jeune diplômé parti un an en Mongolie fonder une ONG.

N’avez-vous jamais rêvé de grandes étendues d’herbes, de pâturages verdoyant tranquillement entre des vallons illuminés par le soleil, d’un ciel sans nuage et d’une yourte plantée au beau milieu de ce décor ? Sans voisin pour vous embêter ou vous faire la morale ? Si ? La Mongolie est faite pour vous ! Enfin, si vous arrivez à vous acclimater aux hivers à moins 45 degrés, à parcourir plusieurs kilomètres pour faire vos courses, à aller chercher l’eau au lac et à planter des panneaux

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solaires pour avoir de l’électricité, cela s’entend. Car dans ce pays grand comme trois fois la France, il n’y a que trois millions d’habitants. Desquels un million vivent actuellement à Oulan-Bator (« Héros Rouge » en mongol), tenante de deux titres honorifiques, à savoir de capitale la plus froide du globe et de seconde ville la plus polluée au monde, la population brûlant du charbon pour se chauffer un peu en hiver. Postcommuniste au possible, s’il en est. Une

bonne part de ces urbains vivent eux-mêmes dans ce que l’on nomme les « ger districts », soit les quartiers occupés presque exclusivement par des yourtes (que l’on appelle, vous l’aurez compris, « ger » en Mongol), dont les propriétaires sont trop pauvres pour loger dans des appartements de style soviétique. Loin d’être insalubre comme elle peut parfois l’être dans des pays peu développés, la vie n’est cependant pas facile tous les jours. Autour des yourtes s’enroulent généralement des palissades de bois délimitant un petit territoire, où une minuscule cabane sans porte, aux planches disjointes, dans laquelle se trouve un trou béant tapissé de quelques planches branlantes, fait office de latrines. Voici ce qu’il vous faut savoir de l’économie mongole : avec un âge médian de 26,6 ans et donc une population majoritairement jeune, ce pays fait en ce moment même face à des choix stratégiques très importants pour son futur. Et pour cause : attirés par le boom minier, les investissements directs en provenance de l’étranger se sont multipliés. De considérables gisements de ressources naturelles y ont été découverts et sont maintenant sur le point d’être exploités (avec, à la clé, du cuivre, de l’or, du charbon, du molybdène, de l’uranium, du tungstène, de l’étain et de la fluorine, entre autres). La population, traditionnellement nomade, s’urbanise toujours plus. Un tiers pratiquerait encore le nomadisme ou le semi-nomadisme, mais l’exode rural reste une réalité qui vide peu à peu les campagnes. Avec une densité démographique de 1,9 habitant par kilomètre carré, la Mongolie est le pays le moins densément peuplé au monde. Comme seul 0,76% des terres sont arables, énormément de produits sont importés de Chine. À propos d’importation, la Mongolie ne produisant pas de pétrole, elle fait venir 95% de sa consommation de Russie, la rendant plus

que sensible aux sautes d’humeur du Grand Frère. J’ai ainsi pu assister, un soir froid et brumeux de janvier, à d’interminables files de voitures se formant en direction des stations-services. Le but était de faire le plein avant minuit, heure fatidique à laquelle le prix du litre d’essence augmenterait irrémédiablement… Notez que, dans le cas où vous voudriez essayer de vivre à la nomade, de nombreux sites internet vous proposent d’acheter une yourte (comptez entre 2000 et 5500 euros selon la taille), que vous pourrez monter dans votre jardin si le cœur vous en dit. Vous pouvez également peupler les alentours de votre nouvel habitat de sympathiques animaux, tels que des chameaux, des chèvres ou des yaks. Je ne saurais que trop vous recommander d’orienter votre choix vers un dzo, croisement entre un yak et une vache pouvant s’acclimater sans trop de difficultés à des altitudes inférieures à 3200 mètres (le yak ne s’y faisant pas, lui). Rentré de mon périple depuis trois mois, j’ai couru voir l’exposition « La Mongolie entre deux ères. 1912-1913 » présentée au Musée Albert Kahn dès que j’en ai eu vent. Elle y sera jusqu’au 31 mars 2013. Vous y trouverez 72 photographies et 2 films en noir et blanc d’époque, pour 3 euros l’entrée. On ne revient jamais assez de ses voyages, et je crois bien avoir oublié dans ce pays une partie de mon être, entre une steppe et un lac couvert de glace. Ces autochromes présentant diverses scènes de la vie mongole telle qu’elle a pu être il y a un siècle m’ont rassurés, mais m’ont également frappés. Et pour cause : en l’espace d’un siècle, les paysages de campagnes sont restés les mêmes. Vous trouverez toujours une ger au beau milieu de nulle part, peuplée d’un couple élevant des chèvres et

des yaks. On pourra noter toutefois deux très légères différences. La première : beaucoup de ger sont maintenant dotées d’un panneau solaire planté à proximité, chargeant une batterie à l’intérieur, pendant qu’une autre s’emploie à alimenter une télévision de marque chinoise ou une radio qui passe en boucle les chansons traditionnelles, empreintes de nostalgie, et qui semble ne jamais se taire (on taperait bien dedans !). Bon nombre de ces chants mongols vantent leurs braves chevaux. Les gamins de la campagne y sont jockeys jeunes. Dès l’âge de trois ans pour certains… La seconde différence : les montures se sont modernisées ; elles ont laissé place aux motards de la steppe. Vivre en Mongolie, c’est accepter de se retrouver plongé en arrière. Parfois de cinquante ans, parfois de cent. On débarque à Oulan-Bator, ville sans âme où errent de çà et là des ivrognes franchement belliqueux, des militaires en treillis, des vieillards en del (ce long et élégant manteau traditionnel), des étudiants bien vêtus parlant parfois anglais. Mais pour les langues, à défaut du mongol, tenez-vous-en au russe. Vous aurez aussi des surprises en tombant sur des personnes maîtrisant parfaitement le français, l’anglais ou l’allemand. Tout arrive, dans ce pays : le pire, et même parfois le meilleur! À travers steppes et déserts, pas de routes, ou très peu, serpentant seulement autour de la capitale. Si vous allez plus loin, ne soyez pas sensibles à l’inconfort d’un bus roulant sur la caillasse d’une piste, dont les parois vibrantes vous empêcheront de fermer un œil ; certains passagers, buvant et gueulant, prenant à leur charge de maintenir l’autre ouvert. Les photos de l’exposition sont formelles : une fois arrivés à destination, les feutres recouvrant les ger n’ont pas changé ; les structures de bois non plus. Quelques meubles, trapus et peints en orange, des svastikas en frises couvrant la devanture s’écaillent paisiblement, perdent un morceau de peinture quand l’envie leur en prend. Les portes sont

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restées minuscules, et leur linteau bas vous permet – aujourd’hui encore – de vous y fracasser la tête comme il vous plaira chaque fois que vous passerez dessous. On a donné vie au décor par des visages frappants. Inexpressif chez cette femme qui part tirer l’eau au lac. Rongé de curiosité pour cette petite fille qui nous observe cachée derrière sa mère. Indifférent chez cet éleveur pour qui nous ne sommes que des voyageurs dont aucune trace ne restera le lendemain. Ridés avant l’âge pour ces éleveurs qui continuent de braver le vent glacial hivernal, sans autre nourriture de l’esprit que leur troupeau, des jeux de cartes et quelques festivités annuelles. Chez ce chasseur à l’aigle kazakh de l’extrême ouest mongol, ce sont ses yeux qui me frappent : verts, perçants. Le même regard que son aigle. Et chez cette jeune fille, c’est son sourire timide, son regard profond, son air enjoué alors que ses mains habiles filent la laine sur un métier a tissé tout droit sorti d’un autre temps… Souvent, en entrant chez eux pour leur demander l’hospitalité d’une nuit, on les sent perplexes. Hésitants. Doivent-ils continuer leur routine devant ces étrangers dont ils ne comprennent pas la langue? On hésite, on s’observe. Ruski ? Parlez-vous russe? Non? On secoue la tête. Ce ne sera pas faute d’avoir essayé. Je me lève pour aller m’assommer contre le linteau de la porte. Puis je sors humer le grand air. Hors des villes, la salle de bain est partout et nulle part à la fois. Mais jamais je n’ai eu d’aussi belle vue de mes toilettes qu’en cet endroit. Le soleil dore la forêt de pin et un petit yak est né il n’y a pas trente minutes. Y a-t-il toujours de ce que l’on nomme « ville » quelque part? Difficile à croire. Le temps ne s’égrène plus ; c’est un ruban de soie qui virevolte doucement. La nourriture ne doit pas, elle non plus, avoir tant changé. Dans les ger, nous mangeons souvent le même plat, de la viande de yak séchée bouillie. À laquelle on ajoute des pâtes : un peu de farine et d’eau. On pétrit. Puis on étale la pâte pour former un grand cercle plat, que l’on fait chauffer

quelques instants sur le poêle pour que la forme se maintienne. Enfin, on le met à sécher au soleil, sur le toit de la yourte, en attendant de le couper en fines lamelles et les faire bouillir. Si d’aventure vous décidez de tenter l’exploration de ce vaste pays, choisissez de vous laisser porter par le flot des événements. Surtout, n’ayez pas l’idée malvenue de planifier votre voyage si vous sortez des sentiers battus. Plusieurs heures d’attente dans des ger, le temps que la Jeep russe ne se décide à repartir, nous l’ont bien fait comprendre. Pendant ce temps-là, le chauffeur finissait de désosser son moteur. Transformé en puzzle 3D grandeur nature, pour l’occasion. À défaut de vous y rendre, commencez l’exploration de chez vous à travers ces quelques œuvres qui vous permettront de vous en approcher : L’Histoire du chameau qui pleure (2003) et Le Chien jaune de Mongolie (2005), films germano-mongols réalisés par Byambasuren Davaa. Plus historique, Le Loup bleu (1960) de Yasushi Inoue, retraçant la vie de Gengis Khan (dit « Chinggis Khan » en mongol; prononcez le « kh » comme un « h » expiré). Les Mongols étant très fiers de leur héros, n’hésitez pas à leur confirmer que son empire a bien été le plus grand jamais conquis. Cela vous permettra peut-être de vous attirer la sympathie d’un chauffeur de taxi qui s’abstiendra de vous escroquer pour cette fois. Pourvu qu’il vous comprenne. Casez « Sukhbaatar », héros de la résistance contre les Chinois, et vous marquerez quelques points supplémentaires. Pour finir, Histoire secrète des Mongols, première œuvre littéraire mongole écrite vers 1227 par un auteur anonyme. Il relate la vie de Chinggis Khan au travers de ce que sont les premiers exemples de poésie mongole. Pour les autres, il y a l’exposition du musée Albert Kahn « La Mongolie entre deux ères. 1912-1913 », jusqu’au 31 mars.

Bretagne Le voyage d ’un peintre chinois

Le voyage d’un peintre chinois en Bretagne de He Yifu, par Solène Rascle

Quoi de plus commun que la Bretagne, dira-t-on ? Pourtant, qui s’y est déjà rendu s’est sans aucun doute arrêté pour en admirer les paysages. Si certains font de la pluie et du mauvais temps l’apanage de cette région, elle n’en est pas moins haute en couleurs et on ne saurait se lasser de ses côtes découpées, de ses granits roses, du relief de son ciel, de la fraîcheur de son air marin. Chaque saison des lumières nouvelles, chaque jour un vent nouveau, chaque instant un autre visage ! Vivante, la Bretagne est imprégnée d’une inépuisable poésie – cela, He Yifu l’a bien senti. Ce peintre chinois, également maître de calligraphie, effectue depuis 1992 de longs séjours en France où il enseigne et expose ; et comme bien d’autres, il tombe sous le charme de cette pointe de la France. « Pendant mon séjour qui a duré plusieurs années, j’ai visité presque tous les endroits les plus représentatifs de la Bretagne. Et maintenant, je transmets les sensations qu’elle m’a inspirées par mon pinceau et mon langage pour tenter de représenter son corps et son âme » écrit-il. C’est sous la forme d’une lettre à son père mort en 1996 que He Yifu préface son album Le Voyage d’un peintre chinois en Bretagne. (éditions Ouest-France, 2002). L’artiste y évoque la pluie fine, l’humidité, les épais nuages gris... C’est cette ambiance parfois triste qui « fait s’arrêter les gens qui en oublient leur retour, plongés dans leur contemplation. » De cette mélancolie émane une vraie poésie. Cette poésie se ressent tout au long de l’album, dans chacun des coups de pinceaux de He Yifu. Ce dernier représente aussi bien la grisaille bretonne que les vives couleurs de la flore et des roches. Au gré des pages, le fin connaisseur de la Bretagne reconnaîtra aisément la physionomie de Quimper comme de Pontrieux, du golfe du Morbihan, de Pont-Aven, de l’île d’Ouessant... Mais outre ce plaisir de retrouver intact tout le charme de la région, les œuvres de l’artiste offrent à l’amateur de peinture un regard neuf. Peut-être sera-t-il surpris de voir combien les dessins, les couleurs, l’encre, la calligraphie venus droit de Chine épousent à merveilles les paysages de Bretagne... Quoi qu’il en soit, cet ouvrage de He Yifu intéressera celui qui cherche à retrouver en quelques pages la poésie de cette région, celui qui souhaite la redécouvrir sous un œil neuf, et celui qui attend de l’aborder pour la première fois.

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Saint-Denis Une ouverture terrestre

Le chantier de fouilles de l’Ilot Cygne à Saint-Denis, en région parisienne, par Sandrine Autin

A Saint-Denis, entre le Stade de France, le marché et la basilique, on aperçoit une percée humaniste, une aventure commune à la recherche des origines de l’homme. Le chantier de fouilles archéologiques de l’Îlot Cygne s’étend en creux, attenant à une structure en forme de champignon blanc à pois rouges tout droit sorti d’Alice au pays des merveilles. Il abrite une maison médiévale à visiter et invite les amateurs de découvertes à vivre une expérience de retour vers le passé. Mettre au jour les délimitations de l’enceinte carolingienne en trouvant ses fossés défensifs, approfondir la connaissance de l’artisanat urbain dès la période médiévale, tels sont les desseins de ce chantier. Outre ces recherches, il renferme en son sein un patrimoine architectural exceptionnel du Saint-Denis pré-industriel, avec une blanchisserie, des lavoirs et un séchoir, et se destine, une fois les fouilles achevées, à devenir un jardin archéologique. Circonscrit par une palissade ajourée, derrière laquelle s’interprète une sérénade de truelles, le site s’infuse de la lumière urbaine, et crée ainsi une échappée enchantée. Les outils grattent, écorchent la terre, et en retirent le surcroît qui voyagera en pelle afin d’être exploré par des mains habiles à la quête d’artefacts, puis en seau, et enfin en brouette pour atteindre sa destination finale, un tas de remblais. La terre, ainsi déchirée, expose ses multiples couches patientées au regard famélique de l’archéologue (expression empruntée à Marguerite Duras dans Le Ravissement de Lol. V Stein). Le plus sub-

til changement de couleur ou de composition de la matière, et le voilà contraint à repenser sa conception du lieu ; les secrets terrestres ne se livrent pas aussi facilement. Le mobilier trouvé est classé dans des boîtes selon sa constitution ; les os et la céramique vont ensemble, les autres matériaux sont isolés, le bois immergé, et le charbon, les scories ferriques et le verre sont accompagnés d’un peu de terre. Toutes ces boîtes sont répertoriées pour être ensuite analysées de manière appropriée, générant ainsi un ordonnancement hors contexte stratigraphique. Précieux indicateurs à la compréhension du cadre de vie qui se dévoile doucement au chercheur, ces objets prendront ensuite place dans les collections des musées nationaux, et notamment dans celui d’Art et d’Histoire de Saint-Denis. Et enfin, il y a les rêves, ceux des archéologues amateurs qui peuvent venir fouiller l’été, ceux des visiteurs qui s’accordent une promenade dans le passé, et enfin ceux des enfants des centres de loisirs environnants. Les uns se vanteront peut-être d’avoir déniché une bague ayant appartenu à la reine Arégonde, les autres d’avoir entendu les plaintes de la terre, hurlant la séparation, les derniers de retrouver un temps où ils ne faisaient qu’un avec elle. A chacun son rêve originel ! Le chantier de fouille archéologique de l’Ilot Cygne est sous contrôle de l’Etat, c’est un projet de l’unité d’archéologie de la ville de Saint-Denis (UASD), et dirigé par Jean-François Goret.

Voir et découvrir, revoir et redécouvrir

De l’instrument à l’instrumentalisation du corps et du cœur La Leçon de piano, un film de Jane Campion (1993), par Chloé Kervio

Avez-vous jamais été ébranlé par un film ? Une œuvre si puissante qu’elle vous transperce de part en part et imprime son image en vous aussi sûrement qu’une balle tirée à bout portant ? La Leçon de piano de Jane Campion fait partie de ces créations qui vous saisissent par le collet et vous embrassent passionnément pendant deux heures jusqu’à l’extrême fin du générique en vous laissant le cœur à l’envers, la voix cassée et les yeux humides. C’est une histoire d’amour qui se lie entre le film et le spectateur tout autant qu’entre ses personnages principaux. Ada (Holly Hunter) quitte l’Ecosse avec sa fille (Anna Paquin) pour la Nouvelle-Zélande où son nouvel époux (Sam Neill) l’attend. Elle fait le voyage avec son piano, son unique moyen d’expression depuis qu’elle a cessé de parler ; un piano donc, que son époux laisse à l’abandon sur la plage à son arrivée et qui échoue chez un rustre illettré, Baines (Harvey Keitel), qui vit parmi les maoris. Intrigué autant par l’instrument que par celle à qui il appartient, il décide de le garder et propose à Ada un troc : le lui restituer en échange de faveurs charnelles. Par sa mise en scène épurée et sensible, Jane Campion parvient à faire s’identifier le spectateur, réduit au silence dans les salles obscures, à cette héroïne muette en proie aux plus forts transports. Il n’est plus qu’émotions quand il regarde ces scènes où les relations entre Baines et Ada s’intensifient, jusqu’à dépasser peu à peu la cruauté apparente du marché passé. Il est touché en plein cœur par la sensibilité et la passion qui se dégagent de cette alliance adultère où les mots ont été remplacés par les notes de piano, et le silence par le toucher. Ces scènes

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de mises à nus sont autant d’appel à l’amour, de suppliques à l’être aimé qui cède son corps mais point son cœur, le tout filmé sans artifices, dans l’esthétisme cru des images le plus parfait et le plus émouvant qui soit. Amour, haine, passion, jalousie, désir et peine s’affrontent en un regard, en une note, en un geste mais sans paroles. Gardien de l’histoire et garant des cœurs, le piano assujettit à ses mélodies. Le cadre idyllique du film sert à la fois de purgatoire et de renaissance pour son héroïne traumatisée qui s’épanouira dans le silence des souffles qui s’entremêlent. Pendant deux heures, notre vie est mise à la porte, abstraite par la musique entêtante, obsédante et magistrale du piano qui reflète les moindres pensées du personnage d’Ada. Elle s’adoucit quand elle est calme, s’accélère quand son cœur bat et est impressionnante lorsque l’époux trompé devient une menace. Un tourbillon musical, visuel, sensationnel qui nous emporte d’un bout à l’autre, du début à la fin, sans temps mort et surtout sans superflu. Dans la réalisation, rien n’est de trop, tout est dans la justesse, la retenue et la subtilité. Ainsi, le mari trompé n’est pas figuré comme un hystérique violent, mais plutôt comme un homme perdu qui ne parvient pas à saisir l’étrangeté de sa femme, tandis que son amant ne s’offre pas non plus le beau rôle puisqu’il est celui qui initie ce rapport d’avilissement entre lui et celle qu’il aime. Sa fille également est un personnage en demi-teinte, au début dévouée entièrement à sa mère, elle finit par la trahir pour se venger d’avoir été mise à l’écart. Il ne s’agit pas en somme d’un film manichéen, mais d’un film où l’humain est révélé dans toute sa splendeur, dans toute sa perversion et dans tout ce qu’il a de plus émouvant.

Le symbolisme et le rêve par Pierre Poligone

« Le rêve est une seconde vie… »

Gérard de Nerval, Aurélia (1855)

Matrice de notre mémoire, le rêve est un mystère se dévoilant dans l’oubli. Il échappe à toute interprétation cohérente et ne peut se comprendre que dans l’art. En particulier à travers le symbolisme, ce mouvement décadent ayant marqué la fin du XIXème siècle. Déjà Baudelaire l’annonce avec son goût pour le bizarre. Ce mouvement nous apprend que l’on peut jouir esthétiquement de l’Apocalypse, tout comme dans un rêve, nous pouvons prendre plaisir à la fin du monde. En effet, selon la formule d’André Breton « L’esprit de l’homme qui rêve se satisfait pleinement de ce qui lui arrive ». En outre, les artistes symbolistes tels que Mallarmé ou Maerterlink utilisent les mots et la littérature comme un outil de transmutation magique, ils s’éloignent du sens au profit de la sensation. Ils n’expriment pas une émotion mais suscitent un monde. Exactement comme le rêve qui, chez les Grecs, relèvent du sacré. Selon eux, c’est un moyen pour les dieux et pour les morts de communiquer avec les humains et de leur faire passer un message. Enfin, le rêve est un domaine de liberté, un poème visuel, que l’on doit traverser sans nécessairement chercher à le comprendre. Nous retrouvons cette volonté d’incompréhension chez Mallarmé qui a fait de l’hermétisme l’un des leitmotivs de sa poésie. Ainsi, il n’hésite pas à employer des formules obscures et sibyllines que les spécialistes s’échinent à interpréter comme « Aboli bibelot d’inanité sonore ». Le rêve aussi a voulu être déchiffré par les hommes. Ses arcanes ont longtemps fasciné les esprits. La plus fameuse tentative est celle de Freud qui, dans L’interprétation des rêves, affirme que les rêves sont la manifestation la plus évidente de l’inconscient et révèlent nos désirs censurés. Odilon Redon, peintre symboliste, a fait du rêve son sujet de prédilection. Ses toiles peuvent apparaître opaques, les contours ne sont pas précis et un sentiment d’étrangeté les imprègne. Elles ont une dimension onirique perceptible au premier coup d’œil. Pour les admirer, rien ne vaut le musée d’Orsay et sa galerie symboliste !

Découvrir ce qui est à la lisière Un couloir du Louvre, par Sandrine Autin

Le long des quatre dernières salles du parcours de la peinture française au musée du Louvre se présente un couloir fort peu emprunté, infusé d’une lumière naturelle, dont les ouvertures donnent sur la cour Carrée. Son caractère intimiste et ses dimensions modestes autorisent le visiteur à laisser ses yeux vagabonder et à être surpris par la rencontre. De part et d’autre d’une des fenêtres, le recueillement de deux vies intérieures, celle de Mère Marie-Héloïse des Dix Vertus (1852) de Camille Corot qui, dans un fond brun terreux, dissimule son visage sous un ample manteau noir, seulement éclairé par la blancheur délavée de la collerette ; et celui du Moine blanc, assis, lisant (1850-1855) de Corot toujours, et qui, dans un habit immaculé, est absorbé par la lecture. Entre ces deux retraites, une percée lumineuse, et le regard qui se trouve ainsi saisi par ce contraste. Et puis à un saut plus loin, le cartel du tableau de Julien Dupré, Les Landes (1845-1850), qui dialogue avec la scène exposée, et fait monter des sentiments inattendus. Le peintre a choisi la chaleur automnale et le mordoré de ses couleurs pour représenter un souvenir, la température des réminiscences comme possible à la variation des teintes, et à la création d’une palette d’émotions colorées.

A une extrémité du passage, seul, le tableau de Charles Cusin,

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Effet de crépuscule ; environs de Troyes ; la chaussée du Vouldy (première partie du XIXème siècle) offre deux enfilades d’arbres sombres qui se rejoignent au point de perspective, consentant ainsi à entrer dans le mystère du paysage. Cette échappée vers le paysage se perçoit également dans les œuvres tumultueuses de Achille-Etna Michallon qui loin de désirer peindre la nature, embrasse sa fougue comme dans Le Torrent Tivoli ou La cascade Tivoli (environs des années 1820). La nature fait alors vibrer de sa puissance le pinceau de l’artiste, et se laisse encore deviner au sein deux surprenantes vues de Camille Corot, l’une étouffant sous un vert prairie, Le Vallon (1855-1860), l’autre figurant, dans des tons sableux insolites, une petite ville de terre normande, Saint-Lô, qui ne s’abandonne pas d’emblée aux yeux du visiteur, lequel se devant de dépasser au premier plan un vide sablonneux pour y accéder. Enfin, nous retrouvons Desgoffe, Flandrin et Rousseau qui, au creux d’une dramaturgie personnelle, s’amusent à interpréter les modelés terrestres. Pour finir, un sourire, lorsque l’on passe devant la toile de Constantin Troyon, Troupeau passant le gué, 1852. Toutes les œuvres ne sont pas évoquées… Les lisières permettent souvent de regarder ailleurs, à vous d’aller les regarder, encore et encore.

Un pachyderme à Paris L’Eléphant Paname, 10 rue Volney, Paris IIe, par Malory Pacevicius

Le 14 septembre dernier, un nouvel animal a fait son apparition dans notre jungle urbaine ; imposant, tout en délicatesse, il a choisi de s’installer dans un ancien hôtel particulier de la rue Volney. Oui, c’est bien de l’Éléphant Paname dont il s’agit. Spécimen tout droit sorti de l’imagination de Fanny Fiat et de son frère Laurent, elle danseuse, lui artiste autodidacte. Mais d’où vient ce nom étrange ? Allez chercher la réponse au XIXème siècle: l’éléphant est alors un animal adulé dans la capitale, au point que l’on propose une maquette géante en forme d’éléphant pour la construction d’une salle de spectacle place de la Bastille... Le projet n’aboutira pas mais l’éléphant, dont l’esthétisme réside assurément dans un savant équilibre de masse et de finesse, restera désormais lié à Paris et son architecture. Plein d’ambition, ce pachyderme parisien n’a qu’un mot d’ordre : devenir le berceau d’un melting pot artistique, accueillant en son sein expositions, concerts, restaurant... Et nous sommes loin d’une liste exhaustive ! Voilà un animal qui en impose et qui ne compte pas passer inaperçu ! Pour cela, 500 m² de salons napoléoniens du XIXème siècle ont fait peau neuve, prêts à accueillir les œuvres d’art du mastodonte. Dans les escaliers, les murs patinés et fenêtres teintées vous font curieusement perdre la notion du temps, sorte de sas vers un monde où les arts communiquent, discutent, échangent. L’enveloppante hétérogénéité des genres vous transporte soudain...

Et la première exposition Ep ! De l’air... était un excellent moyen d’en faire l’expérience. Elle regroupait les curiosités que Fanny et Laurent avaient voulu nous présenter, telle une carte de visite artistique. Si la danse en était le fil rouge, la disparité des œuvres était évidente: La Petite Danseuse de Degas côtoyait les toiles surréalistes du japonais Aki Kuroda, les photographies de Barbara Morgan faisaient face au travail de César. C’était donc une bonne illustration de l’ambition de ce lieu... Ne nous le cachons pas, la bête accorde à la danse une affection et une place toute particulière ; ce n’est pas très étonnant car Fanny est une ancienne danseuse de l’Opéra de Paris (nous nous en réjouirons car la danse ne rayonne pas assez dans le milieu acéré de l’art contemporain. Mais passons...) Ainsi, en plus de ses nobles salons, l’Éléphant Paname s’est doté de 2000m² de studios de danse, neufs, abritant cours de danse et répétitions. Les studios étant aussi disponibles à la location. Un nouveau lieu dédié aux arts vient donc de voir le jour à Paris. Un lieu dont la seule ambition est de favoriser le dialogue et l’interactivité artistiques. On a hâte que la bête grandisse et qu’elle nous propose des événements toujours plus divers, intéressants et ludiques. On a hâte que le restaurant ouvre ses portes; confortablement assis dans un fauteuil, un verre de vin à la main, peut être pourrons-nous surprendre les fantômes de Georges Sand ou Madame Récamier...

Unter den Linden Gilles Celeux

Lorsqu’il poussa la lourde porte de son immeuble, l’expert-comptable Heinrich Dorfmeister fut saisi par la douceur de l’air. Tout son être fut envahi d’un bien-être violent qui l’émut jusqu’à l’étourdissement après le rude hiver et les graves soucis personnels qui le minaient. Vif et frêle, il avança d’un pas décidé faisant de grands gestes avec sa canne dans l’avenue bordée d’une double rangée de tilleuls à l’odeur persistante. Extatique, Heinrich Dorfmeister savourait chaque pas. L’éclat du soleil était atténué par le rideau de tilleuls. La lumière mordorée ainsi créée s’harmonisait à l’ocre des immeubles. Et le vert encore tendre des tilleuls se mariait heureusement avec celui des volets et des portes cochères. Le trot des chevaux, le bruissement des oiseaux apportaient une vivacité à l’atmosphère qui entretenait l’émoi du promeneur. Baigné dans cet environnement familier, il était maintenant plongé dans une rêverie. Heinrich se disait qu’il n’avait connu dans cette avenue que des moments heureux. Il se remémorait ses jeux d’enfant avec ses cousins, poursuivis par une gouvernante, une grand-mère ou une tante, les grands coups de pied dans les feuilles mortes, les batailles de boules de neige et aussi les promenades, qu’adolescent, le médecin lui avait prescrites pour se remettre de ses rhumes, otites et angines qui avaient empoisonné son enfance. Puis, il passait à sa vie de jeune homme, ses premiers flirts, les promenades en calèche avec sa fiancée. Il se souvenait de l’oie blanche qui lui avait été imposée par sa famille, ses effarouchements… Puis comment il la découvrit et se prit de tendresse pour elle… Et ce jour d’été où il la dénuda dans la calèche et il lui fit l’amour en pleine avenue… Il était maintenant aux anges ; il glissait plutôt qu’il marchait sur la prestigieuse avenue, son avenue… Au fur et à mesure qu’il approchait du but, il avait ralenti le pas, voulant inconsciemment retarder l’instant où il allait quitter sa chère avenue… Cependant, le temps où il allait devoir tourner pour rejoindre le bureau de son associé afin d’arranger ses affaires approchait… Quelques mètres avant de tourner, il soupira et ralentit encore. Il se retrouva dans une rue sombre où le soleil ne pénétrait jamais, arrêté par les hautes façades. Bientôt il atteindrait l’immeuble de son associé. Il poussa la porte et pénétra dans le hall, agacé de se retrouver dans le noir, entouré par trois hommes qui sans doute sortaient de l’immeuble. « Monsieur Dorfmeister ? » dit l’un. Il sursauta et recula pour mieux dévisager celui qui l’interpellait ainsi, tout en bredouillant un oui hésitant. Un deuxième en profita pour lui passer une paire de menottes et le premier reprit « Vous êtes en état d’arrestation, je vous prie de nous suivre sans tapage. »

Du thé + des livres + de jolis meubles + une terrasse hallucinante = …

Teavora, le havre de paix marseillais Certes les salons de thé fleurissent comme mauvaise herbe au milieu d’une friche industrielle… Mais celui-ci a la particularité d’être inspiré par les salons de thé que l’on peut trouver en Inde, ceux dont les expatriés et touristes raffolent. Le mobilier a diverses origines, sans doute est-ce le fruit des nombreux voyages du propriétaire. Pieds nus on s’y promène, sur du sable on marche, sur des coussins près du sol on se prélasse. La musique y est douce, les sources lumineuses varient pour se retrouver tantôt dans la pénombre, tantôt à la vue du jour survivant dans le patio central. Les différentes pièces rappellent ici un boudoir, là-bas un salon marocain digne d’un vrai hammam. Chez Teavora (65 boulevard Longchamp, Marseille), on prend son temps, cela est déroutant la première fois, plus plaisant les fois suivantes. La carte des thés annonce une douce rêverie. Mon choix ayant été fait, je me prépare à songer aux Secrets des Pyramides. Un délice à l’eau orangée nuancée d’un léger rose composé de thés verts, oolongs et noirs de Chine, rooibos d’Afrique du Sud; des parfums d’amande, de citron, cardamome, fleurs, datte viennent exciter le palais. L’hibiscus et autres morceaux de fruits et de fleurs finissent par me transporter vers un mirage de sable chaud caressant des épaules dénudées face à une pyramide que j’arrive à distinguer, majestueuse. Quand les yeux s’ouvrent de nouveau, le songe se prolonge au contact du sable de l’allée qui mène à la sortie. Après quelques jeux de mots échangés avec le propriétaire des lieux, nous sommes de retour sur le boulevard Longchamp. Quelques secondes sont nécessaires pour s’acclimater aux secousses de la ville impétueuse qui suit son cours. D. A.

Parfois, il y a des miracles. Ces gens qui ont plein d’idées et un local à retaper, et qui arrivent à des merveilles. La librairie-salon de thé-restaurant Mille Feuilles à Bièvres est un péché. Tout y est fait pour réjouir les sens. De bonnes lectures, pour petits et grands, une sélection éclectique qui réjouira toutes les personnalités, des expositions d’œuvres plastiques et de meubles (car oui, la chaise-trop-cool où vous êtes assis pour déguster un thé est à vendre), mais aussi, miam miam, des petits plats et des soirées concerts. Je n’ose vous parler du péché ultime, la splendide terrasse un poil vertigineuse, qui donne l’impression au Parisien fraîchement débarqué en RER C d’être en pleine campagne. Allez zou ! On file au Mille Feuilles , 28 rue de l’église à Bièvres, du mardi au dimanche, RER C station Bièvres. M. C.-L.

Je crêperai, tu crêperas, nous crêperons.... Il est de ces moments où, à la fin d’une soirée un peu trop arrosée et après avoir déambulé une partie de la nuit de bar en bar, de perron en perron, on voudrait pouvoir se poser au chaud, au sec et prendre le temps de manger un bout sans pour autant casser sa tirelire. Pour tous les noctambules affamés et enjoués du quartier latin existe L’Oroyona , au 36 rue Mouffetard (Paris Ve). Cette petite bicoque vert pâle perdue entre un magasin et un restaurant, toute de bois composée, séduit jour et nuit les gourmands gourmets en quête d’un havre de paix. Entre les crêpes au sarrasin et les crêpes sucrées, l’estomac balance. Tout y est charmant : de la commande que l’on note soimême sur un post-it aux verres qui rappellent étrangement ceux que l’on trouve chez grand-mère. On y entre et c’est comme une parenthèse moelleuse et délicieuse dans notre flânerie. Le must est sans conteste la petite salle à l’étage où l’on peut se poser en toute intimité et profiter de nos commandes sans se presser, se laisser vraiment le temps de jouir de chaque instant en bon hédoniste. Et puis, si l’on ne craque pas pour les crêpes, on craque au moins pour la gentillesse et le charme ravageur des serveurs souriants. C. K.

Trois artistes ont participé à ce numéro, trois coups de coeur, trois émotions. Il y a d’abord Magdalena Lamri, qui vous a accueillis en couverture... Découverte à une exposition organisée par le webzine Boum ! Bang ! à la galerie Le Chapon Rouge (Paris IIIe) en mai dernier, Magdalena Lamri nous a tapé dans l’œil. Nous avons regardé droit dans les yeux ses personnages… Et ils nous ont touchée. Ses peintures sont faites de chair et de sueur, les corps et les visages sont peints sans concession. Surprise, des animaux des bois complètent les tableaux et les poétisent. Icônes de térébenthine, qui sont les individus que peint Magdalena Lamri ? On aime à fantasmer et à voir dans les regards perdus de ces hommes et de ces femmes nus le début d’une histoire… Qu’est-il arrivé ? La suite, à nous de l’écrire ! Merci à Magdalena Lamri, c’est son œuvre Parce que (2012, mine de plomb) qui a fait la couverture de Mirages pour son premier numéro ! Iris Yassur est une formidable dessinatrice que nous avons découverte et immédiatement adorée dans une exposition au Shakirail (Paris XVIIIe). Inspirée par le thème «Trafics », elle dévoilait un univers humide et complexe, fait de plans de métro qui s’enracinaient dans le sol et de femmes-trains qui se glissaient dans les tunnels du métro. Mirages a fait appel à elle pour illustrer le premier numéro car la poésie de ses dessins est telle qu’elle n’est pas loin de nous faire verser une larme... Merci à Iris Yassur pour ses illustrations en pages 2, 14, 22 et 26, et notamment pour sa très jolie Tourterelle (2012, gravure sur plexiglas) que vous retrouverez face au sommaire. Claire Zaniolo est un coup de coeur cette foisci photographique. Son tumblr Wild-arty-thing ( .tumblr.com ) est une merveille qui dévoile une attention, peut-être même une fascination, pour la lumière, du jour, du soir, artificielle, et pour les ambiances, les paysages, les visages. Les mots ne sauraient dévoiler ce qu’il y a de fragile et de fort à la fois dans ses photographies, de la brume à la lumière du soleil, du mouvement flou à la netteté crue, de la fête forraine à la plage vide. Merci à Claire Zaniolo pour ses trois photographies que vous retrouverez dans son portfolio Une Evasion en pages 8 et 9.

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Mirages n°1 - automne 2012 Retrouvez Mirages en couleurs sur m i r a g e s f a n z i n e . t u m b l r. c o m Direction de la publication & rédactrice en chef: Maïlys Celeux-Lanval Conseillers artistiques: Sylvain Azzi & Iris Yassur Rédacteurs: Maïlys Celeux-Lanval Jules Santucci Darmanin Barthélémy Lagneau Cheyma Bourguiba Alice Pirotte Emery Delmotte Solène Rascle Sandrine Autin Chloé Kervio Pierre Poligone Malory Pacevicius Dalia Abdelmanam Gilles Celeux Artistes: Magdalena Lamri Iris Yassur Claire Zaniolo Ecrivez-nous à l’adresse: miragescontact@gmail.com ISSN en cours Imprrimé en France

Crédits photographiques: couverture: ©Magdalena Lamri, Parce que, mine de plomb, 2012 page 2: ©Iris Yassur, De la Tourterelle, gravure sur plexiglas, 2012 page 4: ©Anish Kapoor, vue de l’exposition Klein, Byars, Kapoor, Nice, Mamac, 2012 page 5: ©Albrecht Dürer, Lièvre (détail), aquarelle, 1502, Albertina, Vienne page 6: © Philippe de Champaigne, Le sommeil d’Élie (détail), 1656, Musée des Beaux Arts du Mans © Cliché Musées du Mans page 8: ©Claire Zaniolo, Heat, 2012 page 9: ©Claire Zaniolo, Christina, 2012 ©Claire Zaniolo, Above badlands, 2012 page 11: ©Titien, Vénus d’Urbino (détail), 1538, Galerie des Offices, Florence page 12: ©Gustav Klimt page 13: ©Edmond Baudoin, Tu ne mourras pas (détail de la couverture), éditions Les Contrebandiers, 2011 page 14: ©Iris Yassur, 2012 pages 17 > 19: ©Emery Delmotte page 20: ©He Yifu, Le Voyage d’un peintre chinois en Bretagne, éditions Ouest-France, 2002 page 21: © J.-F. Goret/UASD page 22: ©Iris Yassur, 2012 page 23: ©Odilon Redon, Ophélie, pastel, 1905 page 24: ©Camille Corot, Moine blanc, assis, lisant (détail), 1850-55, Musée du Louvre page 25: ©Eléphant Paname, visuel de l’exposition Ep! De l’air... page 26: ©Iris Yassur, 2012 page 28: ©Chloé Kervio, Islande, 2012

Manifeste Le plaisir comme intelligence. Le plaisir n’a rien à voir avec les idées. L’art est plaisir, l’art n’a rien à voir non plus avec les idées, il n’a rien à voir avec les -isme, il n’a rien à voir avec les étiquettes, l’art est vivant, il palpite, l’art explose et nous éclabousse, et la théorie repart déçue, car l’art lui échappe. Parler de l’art pose la difficulté intime au rédacteur de poser des mots étriqués sur l’infiniment séduisant, repoussant, étonnant. On ne saurait parler avec exactitude du charme indicible d’une couleur… Mais c’est justement ce charme de l’émotion, ce courant d’air qui inspire Mirages. La volonté de créer un journalisme esthète et informel a fait naître l’idée d’un journal des arts qui ferait partager autre chose que de l’information. La transmission de données a ses limites, mais on ne peut arrêter la créativité qui se trouve dans chacune de nos sensibilités. Car le meilleur moyen de s’enrichir est d’écouter ce que peuvent nous offrir les sentiments des autres, les rédacteurs de Mirages se proposent de vous parler de ce qui les a fait vibrer, pleurer, sourire. Nous vous ferons saliver, dans l’espoir de vous donner envie d’aller voir ce dont nous vous parlerons et de vivre, à votre tour, votre propre expérience.

Mais de quoi parlerons-nous ? Pour répondre à cette question, posons-en une autre : qu’est-ce que l’art ? L’art est un tableau, une statue, un film, un tag, mais l’art est aussi niché ailleurs, dans cette faille qui fait la beauté de toute une journée. Une bonne tartine de confiture dégustée avec une jolie copine sur une jolie place, c’est de l’art. Mais bien sûr ! Il suffit de le voir ! Mirages vous parlera de ses balades, de ses dîners, de ses expositions bien sûr, de pièces de théâtre, en somme, de tout ce qui nous a paru chouette, et que nous avons passé au filtre d’un œil esthète. Nous vous ferons envie, car notre motivation n’est pas de garder nos textes dans nos calepins, mais de faire participer le monde entier à nos plaisirs.

Redéfinir le sens du mot art, lui faire prendre l’air, et ce grâce à un journalisme contemplatif et amoureux, voilà la volonté de la revue d’art Mirages.


Mirages n°1