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TECHNOLOGIE

Centrale nucléaire de Cruas, France

Innover pour un nucléaire durable

ÉCONOMIE

Débat sur la compétitivité de l’atome

SOCIÉTÉ

Nucléaire, un choix de société Interviews de Claude Birraux, député et président de l’Office parlementaire d’évaluation des choix scientifiques et technologiques (Opecst), et de Marie-Claude Dupuis, directrice générale de l’Agence nationale pour la gestion des déchets radioactifs (Andra).

Tous les deux mois, ce cahier La Recherche vous permet de comprendre les défis technologiques, économiques et environnementaux des énergies.

chercheurs d’énergies

L’énergie nucléaire 5.

Cahier spécial réalisé avec le soutien de la direction scientifique de

L’ÉNERGIE NUCLÉAIRE TECHNOLOGIE

Innover pour un nucléaire durable Controversée, l’énergie nucléaire n’a d’autres choix que d’identifier de nouvelles filières d’avenir. Objectif : mettre au point des réacteurs plus sûrs, utilisant mieux l’uranium et limitant les déchets radioactifs, et… néanmoins compétitifs.

Taishan, Chine, 24 octobre 2011. Sur le chantier du futur EPR, une puissante grue installe le dôme du réacteur 1.

C

ertains y voient une solution aux défis énergétiques et environnementaux. D’autres réfutent cet argument en rappelant ses dangers. Dans les faits, le nucléaire reste un acteur important du mix énergétique. En 2011, 440 réacteurs étaient en service dans 30 pays différents, fournissant 16 % de la production mondiale d’électricité. Certes, un ralentissement de la progression de l’industrie nucléaire est possible suite à l’accident de Fukushima, notamment en Europe, où l’Allemagne, la Suisse et la Belgique ont choisi de tourner le dos à l’atome. Néanmoins, l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA) envisage toujours la possibilité d’une croissance du nucléaire civil, portée par les pays émergents comme la Chine, l’Inde et le Brésil. À ce jour, une soixantaine de

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réacteurs sont en construction dans le monde, et la recherche dans ce domaine est très active. « L’innovation est une nécessité pour assurer la viabilité à long terme des installations nucléaires », explique Georges Servière, conseiller nucléaire du président d’EDF. L’enjeu majeur est celui de la sécurité. Dans son rapport d’expertise publié en novembre 2011, l’Institut de radioprotection et de sûreté nucléaire (IRSN) estime que les installations françaises « peuvent être légitimement considérées comme sûres ». Elle souligne aussi les « améliorations proposées » pour allonger la durée de vie initiale de certaines centrales, comme cela a déjà été décidé aux États-Unis dans 50 % des cas. « Toute décision de prolongation implique des examens visant à évaluer la durée de vie des différents composants », explique Paul Rorive membre

du Comité exécutif de GDF-SUEZ en charge du développement nucléaire. « Dans le cas de la cuve du réacteur, on prélève des échantillons que l’on soumet à un rayonnement complémentaire de façon à anticiper leur vieillissement. » Malgré tout, l’IRSN demande de nouvelles actions pour tirer les leçons de l’accident de Fukushima, précisant que des catastrophes extrêmes (inondation, séisme, explosion, agression extérieure…) pourraient mettre en échec les systèmes de sécurité actuels, et notamment entraîner la perte prolongée des sources d’énergie électrique et des sources de refroidissement nécessaires à l’évacuation de la chaleur produite dans le cœur du réacteur. Une évolution de la sécurité Parmi les solutions envisagées, on trouve la mise en place d’une force d’intervention rapide capable d’acheminer sur site des pompes et groupes électrogènes mobiles pour tenter de reprendre le contrôle. Actuellement en cours de construction à Flamanville, le réacteur pressurisé européen (EPR) bénéficie pour sa part de protections supplémentaires par rapport aux réacteurs en exploitation, estime l’IRSN. Il dispose d’une double enceinte en béton et de catalyseurs destinés à recombiner l’hydrogène en vapeur d’eau afin de limiter les risques d’explosion. « Il intègre également quatre systèmes de refroidissement d’urgence indépendants ainsi qu’un récupérateur de corium, destiné à recueillir le magma qui traverserait la cuve en cas de fusion du cœur », explique Betrand Barré, conseiller scientifique d’Areva. Le contrôle commande des centrales, de plus en plus numérique, est également crucial d’un point de vue sécurité. « Dans le cas de l’EPR, nous avons alerté sur la nécessité de disposer de systèmes informatiques indépendants les uns des autres, explique Thomas Houdré à la direction des centrales nucléaires de de l’Autorité de sûreté nucléaire (ASN). Sans cela, le logiciel chargé des fonctions de routine pourrait interférer avec celui chargé des fonctions capitales de sécurité. » L’EPR constituet-il une rupture technologique ? « Non,

Dans la cuve du réacteur, l’eau sous pression du circuit primaire (en jaune) est chargée de récupérer la chaleur produite par la fission des atomes d’uranium. Cette chaleur est ensuite transférée à un circuit secondaire (en bleu), où l’eau est vaporisée avant de faire tourner à grande vitesse une turbine, laquelle entraîne un alternateur qui produit de l’électricité. Un circuit de refroidissement (en vert) permet la condensation dans le circuit secondaire.

directeur de l’Énergie nucléaire du CEA (Commissariat à l’énergie atomique et aux énergies alternatives). En permettant un recyclage récurrent du plutonium issu des réacteurs à neutrons lents, ces systèmes permettraient d’utiliser l’intégralité de l’uranium. » La disponibilité mondiale en ressources fissiles serait alors multipliée par 100, et les stocks français d’uranium suffiraient à alimenter une production nucléaire au niveau actuel pendant plus de 3 000 ans. À un horizon plus lointain, l’avenir pourrait être aux surgénérateurs, des RNR capables de produire directement plus de plutonium qu’ils n’en consomment. L’intérêt de la quatrième généra­ tion est aussi environnemental. L’un des problèmes majeurs de l’industrie nucléaire est la production d’actinides mineurs, des éléments radioactifs à vie longue. Des expériences ont montré que les RNR pourraient les transmuter,

des minicentrales à l’étude Des recherches sont menées en vue de la mise au point des petits réacteurs nucléaires modulaires (SMR), dont la gamme s’étendrait de 10 à 700 mégawatts électriques (MWe). En France, elles sont portées par Areva, EDF, le CEA et DCNS (naval de défense). L’une des idées envisagée est Flexblue, une minicentrale immergée à 100 mètres au-dessous de la surface de la mer. Parmi les technologies déployées, les réacteurs à eau pressurisée sont envisagés, mais les réacteurs refroidis au gaz connaissent aussi des avancées. « Une des difficultés est de miniaturiser les technologies existantes », indique Alain Porracchia, directeur de l’Innovation et du soutien nucléaire de l’énergie nucléaire du CEA. Ces SMR conviendraient aux sites isolés et aux petits pays dont la taille du réseau électrique n’est pas compatible avec une centrale de forte puissance. Ils seraient aussi adaptés aux nouveaux besoins en énergie : production d’hydrogène pour les transports, dessalement d’eau de mer, cogénération et propulsion nucléaire de bateaux. Le coût des SMR est le principal défi : une centrale est d’autant plus rentable que sa puissance est élevée. Aussi, « la compétitivité des SMR doit être établie et les marchés potentiels clarifiés », explique Alain Porracchia. Fabriquer et assembler le réacteur en usine est une piste pour une compétitivité accrue. De même que l’accumulation progressive de réacteurs, en fonction des évolutions de la demande.

c’est-à-dire les transformer en isotopes de durée de vie plus courte : 300 ans au lieu de dizaines de milliers d’années. Les déchets ultimes se limiteraient alors aux produits de fission, soit actuellement 4 % du combustible usé. Sur le papier, cette nouvelle génération a de quoi séduire. Mais la viabilité du procédé à l’échelle industrielle n’est pas encore acquise. La France travaille sur un prototype baptisé Astrid, qui devrait voir le jour aux alentours de 2020. Il s’agit d’un réacteur à neutrons rapides refroidi au sodium liquide – l’eau ralentit les neutrons, il faut donc trouver d’autres fluides pour extraire la chaleur du réacteur. « C’est l’option la plus réaliste pour un déploiement en 2040 », affirme Christophe Béhar. Elle est aussi plus sûre. En cas de panne électrique, la puissance du réacteur est évacuée de manière passive par convection naturelle grâce à des échangeurs sodium-air, alors qu’à Fukushima il fallait de l’eau pour refroidir le cœur. Dans le cadre d’une collaboration européenne, la France travaille également sur un réacteur expérimental de petite taille refroidi au gaz, baptisé Allegro. Innover pour traiter les déchets L’autre grand chantier du nucléaire concerne la gestion des déchets. Ils représentent chaque année 1 kg par habitant en France, soit environ 60 000 tonnes. La plus grande partie (90 %) est de faible et moyenne activité à vie courte. Ce sont principalement des déchets technologiques (combinaisons, outils, ferrailles, bétons…), dont la nocivité ne dépasse pas 300 ans. Le reste est de haute activité à vie longue. Issus du cœur du réacteur, leur radioactivité reste notable pendant des centaines de milliers, voire des millions d’années. Selon leur nature, ces déchets peuvent subir des traitements différents. Mais l’objectif reste le même. « Il s’agit de concentrer la radioactivité dans >>> nº 459 • JANVIER 2012 | La Recherche • 71

chercheurs d’énergies

assure Bernard Tardieu, président de la commission Énergie et changement climatique de l’Académie des technologies. Il s’agit d’évolutions importantes en termes de sécurité, mais le principe de fonctionnement du réacteur reste le même. » La véritable révolution viendra des réacteurs de quatrième génération. Faisant l’objet d’une coopération internationale dans le cadre du forum Génération IV, ils ont pour but de faciliter la gestion des déchets radioactifs à vie longue tout en utilisant au mieux l’uranium. Parmi les technologies sélectionnées, trois sont des réacteurs à neutrons rapides (RNR), susceptibles de bouleverser l’équilibre des ressources. En effet, dans les réacteurs actuels à neutrons lents, l’énergie produite résulte essentiellement de la fission de noyaux d’uranium 235, seul isotope directement fissile de l’uranium. Le reste est composé d’uranium 238, non fissile. Or celuici n’est pas sans intérêt : dans le cœur du réacteur, une partie se transforme en effet en plutonium, dont l’isotope le plus abondant, le plutonium 239, est à son tour fissile. « En France, le plutonium n’est pas considéré comme un déchet, il est mélangé à de l’uranium afin d’être réutilisé sous la forme d’un nouveau combustible baptisé Mox », indique Bernard Boullis, directeur du programme Recyclage et gestion des déchets au CEA. Le recyclage du plutonium est cependant limité à un cycle. Au-delà, la proportion d’isotopes non fissiles par des neutrons lents est trop grande. « L’intérêt des réacteurs à neutrons rapides réside dans leur capacité à brûler tous les types de plutonium, explique Christophe Béhar,

L’ÉNERGIE NUCLÉAIRE 1. Piscine d’entreposage des combustibles usés à La Hague. Ces derniers y séjournent pendant trois à cinq ans afin de laisser leur radioactivité décroître.

TECHNOLOGIE

1

2. Chargement d’un colis de déchets nucléaires vitrifiés avant son transport. 3. Laboratoire souterrain de Meuse/HauteMarne, située à 500 mètres de profondeur. Dans ce réseau de galeries souterraines, des recherches sont menées sur le stockage profond des déchets radioactifs.

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>>> un volume minimal », indique

Patrick Landais, directeur scientifique de l’Andra (Agence nationale pour la gestion des déchets radioactifs). Des pistes sont explorées afin de développer des filières innovantes pour traiter et conditionner des déchets dont la réactivité chimique perturbe le stockage, mais aussi réduire le volume des déchets à stocker, comme les graphites issus de la première génération de réacteurs nucléaires. Les déchets sont ensuite conditionnés sous forme de « colis ». Là encore, plusieurs méthodes coexistent. L’une d’elles, la vitrification, piége les déchets dans une matrice de verre. Une nouvelle technologie, dite du creuset froid, a été installée en 2010 à l’usine de La Hague, pour augmenter la teneur en produits de fission dans le verre. « Des études de formulation se poursuivent pour optimiser la composition des verres et apporter des garanties sur la durée du confine-

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ment », indique Estelle Desro­ches, de EDF division Combustible nucléaire. D’importantes recherches sont enfin menées dans le monde pour trouver un lieu d’accueil définitif pour ces déchets. Ceux à faible durée de vie sont stockés en surface dans des centres spécialement aménagés. Ceux à longue durée de vie sont actuellement entreposés sur leur site de production. Mais un consensus international existe sur leur devenir. Tous les pays misent sur le stockage géologique en couche profonde. Il s’agit d’enfouir les colis dans des alvéoles creusées sous terre. En France, l’Andra conduit depuis 1999 des études sur le site de son laboratoire souterrain de Meuse/Haute-Marne, implanté à 490 m de profondeur dans une roche argileuse. Ce milieu présente plusieurs avantages : forte perméabilité, stabilité, homogénéité et faible sismicité. Reste à garantir le confinement de la radioactivité sur de très longues

Les enjeux de la simulation

L

a modélisation est incontournable pour innover dans l’industrie nucléaire. « Elle permet d’explorer des domaines difficilement atteignables par l’expérience tout en balayant de nombreux paramètres », indique Christophe Béhar du CEA. Il s’agit de décrire des phénomènes physiques en utilisant des modèles mathématiques qui sont ensuite intégrés au sein de modèles numériques prédictifs, après validation par l’expérimentation. « Le défi consiste à développer une approche multi-échelles, explique Jérôme Jaffré, directeur de recherche à l’Inria (Institut national de recherche en informatique et en automatique) Paris-Rocquencourt. On doit prendre en compte plusieurs échelles de temps et d’espace, et leurs interactions. » Le cœur d’un réacteur est un milieu hétérogène : on simule son comportement neutronique, mécanique et thermique. Les échelles considérées vont du crayon de combustible jusqu’au réacteur complet. Le stockage géologique des déchets est un autre enjeu. On cherche ici à simuler son comportement, de l’échelle du colis de combustible à celle de la région, et ce sur des centaines de milliers d’années. « Tandis que les modèles évoluent vers plus de complexité, il faut mieux contrôler les incertitudes physiques et numériques », indique Jérôme Jaffré.

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durées. En surface, des analyses sismiques en trois dimensions ont été réalisées afin de préciser la géométrie des couches géologiques. Sous terre, chercheurs français et internationaux collaborent pour mieux comprendre le comportement à très long terme des radionucléides, du milieu géologique, des matériaux et des infrastructures de stockage. Des essais de diffusion des éléments radioactifs dans l’argile ont été réalisés. L’impact de l’eau, principal facteur d’altération des colis de déchets, est étudié de près. « De telles recherches innovantes sont synonymes d’avancées scientifiques », assure Patrick Landais. Des progrès sont attendus dans la mise au point de capteurs durables et résistants. En effet, des moyens de mesure (déformations, température, pression...) ainsi que des réseaux de transmission de données seront placés dans des alvéoles. Ils devront fonctionner sur de longues durées et dans un environnement difficile, soumis à des rayonnements.  Une coopération indispensable Les opérations de stockage pourraient démarrer en 2025 en France. De leur côté, la Finlande et la Suède sont sur des échéances comparables pour un stockage dans une roche granitique. Les États-Unis recherchent un nouveau site possible. Quant à la Chine, elle compte créer son laboratoire géologique d’ici à une dizaine d’années. « Aujourd’hui, la faisabilité du stockage géologique a été démontrée et sa sûreté évaluée sur plusieurs centaines de milliers d’années, assure Patrick Landais. Mais des études doivent se poursuivre en vue d’améliorer le conditionnement des déchets et mieux comprendre leurs interactions avec le milieu. Dans ce but, la coopération scientifique internationale est indispensable. » 

Débat sur la compétitivité de l’atome L’accident de Fukushima et les retards dans la construction des EPR vont sans doute peser sur le prix du mégawattheure. Mais le nucléaire dispose d’autres atouts. Affichant des coûts stables dans le temps, il peut aider à la lutte contre le réchauffement climatique.

L

a catastrophe de Fukushima va-t-elle contrecarrer le développement du nucléaire ? Dans une étude fin 2011, le cabinet de conseil Capgemini indique que « la grande majorité des projets nucléaires prévus avant Fukushima iront à terme, presque toutes les centrales existantes resteront en activité et l’essentiel des réacteurs en construction seront achevés ». Toutefois, l’Agence Internationale de l’énergie atomique (AIEA) oscille entre un scénario « nouvelles politiques » où la production nucléaire s’accroît de plus de 70 % jusqu’à 2035, et un scénario « nucléaire faible », postulant qu’aucun nouveau réacteur n’est construit dans la zone OCDE et que les autres pays n’installent que la moitié des puissances prévues. Il est donc encore trop tôt pour

évaluer les conséquences de l’accident japonais. Néanmoins, « tout porte à croire que les stress tests menés dans les centrales européennes vont contraindre les opérateurs à prévoir des mesures de sécurité supplémentaires, ce qui entraînera une hausse du coût de l’électricité », indique Jean-Marie Chevalier, directeur au Cambridge Energy Research Associates (CERA). Le coût fait déjà l’objet de débats. Certains affirment que celui-ci est sous-évalué en France : il ne tiendrait pas compte du démantèlement futur des installations et de la gestion des déchets radioactifs. Une expertise en cours de la Cour des comptes devrait permettre d’y voir plus clair. En attendant, une chose est sûre, « aucune technologie de production d’énergie ne dispose d’un avantage économique

permanent », assure l’Agence internationale de l’énergie (AIE). Le nucléaire reste intéressant tant que les prix des combustibles s’orientent à la hausse. Là où les énergies fossiles sont meilleur marché, comme le gaz aux États-Unis suite à l’exploitation massive des gaz de schiste, l’atome est moins compétitif. En outre, on s’attend à ce que les tarifs du nucléaire soient revus à la hausse. À ce jour, les Français payent l’électricité nucléaire environ 31 €/MWh. Mais selon la loi Nome (Nouvelle organisation du marché de l’électricité), les prix devront s’aligner d’ici à 2015 sur les tarifs de cession de l’électricité nucléaire aux opérateurs alternatifs, fixé à 42 euros/MWh dès janvier 2012. Les énergies renouvelables deviendraient ainsi de plus en plus concurrentielles. L’atome Aucune technologie de production d’électricité ne peut prétendre être la moins chère dans toutes les situations. La compétitivité du nucléaire dépendra notamment du coût de financement, du prix des énergies et du carbone, et des politiques énergétiques mises en œuvre.

COÛTS PRÉVISIONNELS DE PRODUCTION D’ÉLECTRICITÉ (€/MWh) PAYS DE L’OCDE (Organisation de coopération et de développement économiques) 160 LCOE : Levelized Cost of Electricity

101

140

LCOE 10%

120

73 59

80 60 40

44

67

68 64

48

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CHARBON

CHARBON w.css

72

20 0 NUCLÉAIRE

GAZ

ÉOLIEN

LCOE 5%

source: OCDE/IEA-NEA 2010

100

Étude réalisée en utilisant un coût moyen actualisé (LCOE) par MWh sur la vie d’une centrale et assumant un prix de 22 d par tonne de CO2. Les résultats sont ici donnés dans deux hypothèses principales, celle d’un taux d’intérêt à 5 % et l’autre à 10 %.

dispose néanmoins d’autres atouts. « En contribuant à une plus grande diversité du portefeuille énergétique, il apparaît comme un élément de régulation des prix de l’électricité », explique Jean-Marie Chevalier. Il permet également de délivrer de grandes quantités d’électricité à un coût stable comparé aux énergies fossiles, très sensibles aux fluctuations économiques sur les matières premières et à la valorisation du CO2 », souligne Paul Rorive, membre du Comité exécutif de GDF-SUEZ en charge du développement nucléaire. En effet, le minerai d’uranium n’entre que pour une faible part, environ 5%, dans le MWh nucléaire. Les centrales nucléaires réclament des investissements importants (de 5 à 6 milliards d’euros pour un EPR), qui représentent la majeure partie du coût de l’électricité produite. Ce dernier sera donc d’autant plus faible que la durée de vie des centrales sera prolongée. Mais cela pourrait tout de même coûter de 150 à 200 millions d’euros par réacteur estime l’IRSN (source : Le Monde du 24 novembre). Un autre facteur déterminant pour l’avenir du nucléaire sera la lutte contre les gaz à effet de serre. Les scénarios de prospective énergétique précisent que le réchauffement climatique sera mieux maîtrisé dans l’hypothèse où le nucléaire est le plus fortement développé, aux côtés des énergies renouvelables. « Le nucléaire n’est pas toute la solution contre le réchauffement climatique, mais sans lui la solution n’apparaît pas », assure Fatih Birol, chef économiste à l’AIE.  

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L’ÉNERGIE NUCLÉAIRE ÉCONOMIE

L’ÉNERGIE NUCLÉAIRE société

Nucléaire, un choix de société Au vu de l’ampleur des enjeux posés par l’énergie nucléaire et des oppositions qu’elle suscite, la participation des citoyens est nécessaire. Ils doivent être informés de manière transparente pour leur donner les moyens de participer en toute connaissance de cause aux choix énergétiques de demain. Claude Birraux

député et président de l’Office parlementaire d’évaluation des choix scientifiques et technologiques (Opecst).

« Ce qu’il faut à tout prix éviter, c’est de tomber dans la caricature. C’est trop facile de dire que le soleil et le vent ne coûtent rien. Comme il est irresponsable d’affirmer que le nucléaire ne présente aucun danger. Le débat ne doit pas se limiter aux “pro” et “anti”. » 74 • La Recherche | JANVIER 2012 • nº 459

L’Allemagne a récemment annoncé sa décision de sortir du nucléaire. Cela peut-il changer la donne en France ? Claude Birraux : Regardons tout d’abord ce qu’implique la décision allemande. Dans l’immédiat, le pays va devoir remplacer une énergie d’où provient 22 % de son électricité par du charbon et du gaz, des énergies fossiles fortement émettrices de gaz à effet de serre, dont la part est déjà prépondérante (45 % pour le charbon et 13 % pour le gaz). Cela contribuera à accroître sa dépendance visà-vis des pays exportateurs de gaz comme la Russie. De plus, les importations d’électricité vont augmenter, ce qui pèsera sur les coûts. Pour ce qui est de la France,

les choses sont très différentes. Notre parc nucléaire est plus de trois fois celui du parc allemand. Il contribue à une certaine indépendance énergétique tout en fournissant de manière régulière une électricité à un prix compétitif. Et ce en émettant très peu de gaz à effet de serre. En effet, plus personne ne parle du réchauffement climatique. Dans notre pays, la question est de remplacer les énergies fossiles par des énergies renouvelables, pour aller vers un mix décarbonné. Le problème est complexe, et il n’existe pas de réponse simple. Pourquoi l’énergie nucléaire fait-elle autant polémique ? Cl. B. : La catastrophe de Fukushima a relancé le débat sur les risques et les avantages associés à la production d’énergie d’origine nucléaire. En Europe, un processus de réévaluation complémentaire de sûreté, les fameux stress tests, a été lancé . L’IRSN (Institut de sûreté et de radioprotection nucléaire) a ainsi recommandé l’adoption d’un niveau supplémentaire d’exigence de sûreté pour faire face aux catastrophes extrêmes. De leurs côtés, les experts de l’ASN (Autorité de sûreté nucléaire) doivent rendre leurs conclusions en décembre. Mais ce contexte particulier n’explique pas tout. Le nucléaire ne sera jamais une énergie comme les autres. Son pouvoir destructeur lui a fait faire une entrée tragique dans l’histoire, avec les bombes atomiques d’Hiroshima et de Nagasaki, sans oublier les retombées radioactives de la catastrophe de Tchernobyl. Ces raisons font que le nucléaire est entré dans l’inconscient collectif des nations. Un débat sur le nucléaire est-il possible en France ? Cl. B. : Mais bien sûr. Ceux qui disent le contraire oublient qu’un débat sur l’énergie nucléaire a déjà été conduit en 2003 dans tout l’Hexagone, à travers une série de rencontres en région, un site Internet et des actions d’information vers le grand public. Placées sous l’égide d’une commission composée de personnalités indépendantes dont Edgar Morin,

Justement, les citoyens se sentent souvent exclus du processus décisionnel. Comment débattre ? Cl. B. : La meilleure façon de procéder est d’impliquer tous les acteurs : associations, scientifiques, secteur privé, pouvoirs publics et autorités indépendantes. Ensuite, il faut mettre tous les éléments sur la table, avantages comme inconvénients. Cette transparence est indispensable en vue d’instaurer un climat de confiance. Ce qu’il faut à tout prix éviter, c’est de tomber dans la caricature. C’est trop facile de dire que le soleil et le vent ne coûtent rien. Comme il est irresponsable d’affirmer que le nucléaire ne présente aucun danger. Le débat ne doit pas se limiter aux « pro » et « anti ». Tout le monde doit être entendu. Mais c’est au Parlement, organe représentatif du peuple, de prendre la décision finale. C’est cela une approche démocratique. L’un des aspects les plus controversés du nucléaire est celui des déchets. Comment informer sur ces enjeux ? Marie-Claude Dupuis : En communiquant tout d’abord sur les risques. Dans ce but, l’Andra, organisme indépendant chargé de la gestion des déchets, a par exemple initié une exposition itinérante intitulée « La radioactivité : de Homer à Oppenheimer ». Son rôle est de donner au grand public les clés pour mieux comprendre ce phénomène, source d’interrogations et de peurs. Expliquer comment gérer ces risques, grâce à des installations adaptées, fait partie du quotidien de l’Andra. L’Observatoire pérenne de l’environnement (OPE) sur le site de Meuse/Haute-Marne a aussi été mis en place. Il informera sur l’évolution du milieu dans son ensemble (faune, flore...) pendant plus d’un siècle, durée prévue de l’exploitation du stockage géologique en couche profonde. Aux réponses techniques doi­vent toutefois être associées des réponses sociétales. La plupart des pays buttent sur ces questions. En 2008, deux villes françaises se sont par exemple retirées après avoir envisagé d’accueillir le stockage de déchets en sub-surface.

Nous devons répondre aux questions de développement du territoire, d’impact économique, du respect de l’environnement et du maintien de l’identité rurale. Comment la science peut-elle s’accommoder des échelles de temps qui nous dépassent ? M.-Cl. D. : En effet, c’est très difficile d’expliquer que l’on va être en mesure de stocker en toute sûreté les déchets pendant des centaines de milliers d’années. Et que nous pouvons le démontrer scientifiquement. Les gens ont tendance à nous prendre pour des savants fous. Pour faire face à ce défi, nous nous entourons de chercheurs en sciences sociales. Car l’enjeu, c’est aussi la mise en place de processus de décisions adaptés à ces échelles de temps. L’une des clés est la réversibilité du stockage, prévue par la loi. Cette réversibilité peut être définie comme la possibilité de piloter le stockage de manière flexible et par étapes. L’objectif est de laisser aux générations futures une liberté de décision quant aux choix de gestion, et notamment de retirer les colis stockés. Là encore, cette réversibilité sera soutenue par des dispositifs d’observation et de suivi des ouvrages souterrains. Après la fermeture du stockage, l’enjeu sera la transmission de la mémoire aux générations futures. C’est-à-dire ? M.-Cl. D. : Une installation de stockage géologique de déchets radioactifs est conçue pour être sûre pendant plusieurs centaines de milliers d’années, même si on l’oublie. Mais pour permettre aux générations futures de prendre des décisions quant au

MarieClaude Dupuis

directrice générale de l’Agence nationale pour la gestion des déchets radioactifs (Andra).

devenir du site, selon les évolutions techniques et sociétales, nous devons réfléchir aux différents moyens de les informer sur l’existence et le contenu du site. L’une des principales questions est celle du support. L’évolution permanente des techniques informatiques est un problème majeur pour la conservation à long terme de la mémoire. C’est pourquoi l’Andra a imprimé sur du papier permanent tout ce qui doit être conservé au titre de la mémoire des stockages. La langue peut aussi évoluer. Aussi, il a été imaginé, lors de réflexions internationales, de construire en surface, au-dessus des centres de stockage géologique, des ouvrages d’art. Encore faudrait-il, pour nos descendants, en retrouver le sens. Les réseaux sociaux sont une autre piste étudiée.  PROPOS RECUEILLIS PAR Jérôme Viterbo

22 %

c’est la part de l’électricité produite par l’énergie nucléaire que l’Allemagne va devoir remplacer par du charbon et du gaz, énergies fossiles fortement émettrices de gaz.

Ce cahier spécial a été réalisé avec le soutien de la direction scientifique de Comité éditorial : Jean-François Minster, Total - Olivier Appert, IFP Énergies nouvelles - François Moisan, ADEME Bernard Salha, EDF - Bernard Tardieu, Académie des technologies - Marc Florette - GDF SUEZ Jean-Michel Ghidaglia, « La Recherche ». Rédaction : Jérôme Viterbo Conception graphique et réalisation : A noir, Crédits photographiques : Areva/Philippe Baudin, EDF/TNPJVC, EDF, Areva/Jean-Marie Taillat, Areva/ Stéphane Bouyer/TN International, Véronique Paul, DR, Patrice Maurein/Andra. Retrouvez ce cahier spécial en français et en anglais sur le site

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chercheurs d’énergies

«  Une installation de stockage de déchets radioactifs est conçue pour être sûre pendant plusieurs centaines de milliers d’années. Mais comment s’assurer que la mémoire du site ne sera pas perdue ? Nous devons réfléchir aux différents moyens d’informer les générations futures sur l’existence et le contenu du site. »

ces discussions ont nourri le projet de loi d’orientation sur les énergies du 13 juillet 2005. Rappelons aussi qu’en ce qui concerne les grandes opérations publiques d’aménagement du territoire, type EPR, la loi Barnier institutionnalise la participation du public au processus décisionnel au niveau régional.


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