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Jacques Desse

NINO ET SON JUMEAU Visages et mythes de l’ami de Jacques d’Adelswärd-Fersen

Some historians feel defeated when forced to silence by a paucity of source material. Others, perhaps with fewer scruples, look upon such lacunae as an opportunity to give free rein to their imagination. (Will H.L. Ogrinc)

Nino Cesarini fut le compagnon du baron Jacques d’Adelswärd Fersen, exilé à Capri après le scandale dit des « Messes noires » (1903). Il semble que Fersen l’ait connu en 1904, alors que Nino, jeune Romain d’extraction modeste, avait à peine 15 ans. Ils partageront leurs vies jusqu’à la mort de Fersen, fin 1923 – d’une surdose de cocaïne, dissoute dans une coupe de champagne… La connaissance de la vie de Fersen, celle de l’œuvre des photographes Wilhelm von Gloeden, Wilhelm (Guglielmo) von Plüschow et Vincenzo Galdi, a fait d’immenses progrès ces dernières années, mêmes si les sources et archives sont rares 1. Pour autant, elle demeure très approximative, et on rencontre d’innombrables informations fausses, infondées ou purement hypothétiques, dont la circulation est facilitée par Internet. Les erreurs, inventions ou fantasmes sont d’autant plus prégnantes que l’on a affaire à des sujets ou personnages mythiques, comme Rimbaud par exemple, ou, toutes proportions gardées, Nino Cesarini. 1

Cet article est dédié à M. Charles Leslie, qui fut parmi les tous premiers à effectuer de véritables recherches sur Gloeden, et a créé avec Fritz Lohman le Leslie-Lohman Museum of Gay and Lesbian Art. Notre travail est largement redevable des recherches menées sur Fersen, en particulier par Nancy Erber, Patricia Marcoz, Wolfram Setz, Raimondo Biffi, Giovanni Dall’Orto, Giovanbattista Brambilla, Mirande Lucien, Patrick Cardon, JeanClaude Féray, les historiens de Capri… et à la remarquable étude de Will H.L. Ogrinc, Frère Jacques: A Shrine To Love And Sorrow, Jacques d'Adelswärd-Fersen (1880-1923), 2006 (http://semgai.free.fr/doc_et_pdf/Fersen-engels.pdf).

On connait quelques portraits attestés de Nino : les plus célèbres sont un tableau par Paul Höcker, qui ornait la merveilleuse villa bâtie par Fersen à Capri, deux photographies, et un portrait tardif par Vincenzo Gemito. Il existerait quelques autres portraits de Nino, dont l’un par le célèbre illustrateur Umberto Brunelleschi, qui paraît avoir disparu 2. Par ailleurs il ne serait pas surprenant qu’un autre illustrateur fameux, Edouard Chimot, ait pu réaliser des portraits de Nino, puisque cet artiste était très proche de Fersen.

La villa Lysis (vers 1906) et le tableau de Paul Höcker en situation. Photomontage réalisé par Malcom Gain.

_____________________ Avertissement : cet article contient des photographies à caractère sexuel. Les documents présentés ici ne peuvent être reproduits sans l’accord de leurs ayant-droits. © J. Desse, 2012

_____________________

2

Selon M. Brambilla, il s’agissait en fait d’une fresque sur un mur de la villa Lysis, qui a été victime du temps.

LE VISAGE DE NINO

Nino par Gemito– Collection Maezano

Ce dessin, qui est resté dans la famille de Cesarini, a été découvert par Giovanbattista Brambilla. Il semble que l’on puisse y lire la date « 1920 » 3. Nino serait donc ici âgé de 30-31 ans. Gemito, le « Rodin italien », dont les œuvres étaient très appréciées par les invertis installés en Italie, semble avoir été en relation avec Fersen, mais aussi avec Plüschow et Galdi.

3

Il est bizarrement daté de « 1914 » dans l’ouvrage A la jeunesse d’amour, p. 107.

Fersen et Nino dans le jardin de la villa Lysis, vers 1905 ?

4

A la jeunesse d’amour, p. 32.

4

Le plus fameux portrait de Nino est le grand tableau de Paul Höcker qui figurait dans la villa Lysis.

Nino par Paul Höcker (1908 ? Avant 1910)

5

La ressemblance entre le portrait et la photo n’a rien d’évident, mais on remarque les pommettes assez fortes, le menton volontaire, la mâchoire plutôt carrée, le modelé des joues, et les sourcils fins.

5

Collection privée, Suisse. Première publication : Good bye to Berlin, 100 Jahre Schwulen-bewegung, Berlin, Verlag Rosa Winkel, 1997, p. 62. Rien ne paraît attester que ce tableau représente Nino, mais il serait assez invraisemblable qu’une telle mise en scène puisse avoir un autre modèle que le garçon idolâtré par le maître des lieux.

On trouve en couverture d’un numéro de Jugend, en 1904, un portrait de jeune homme par Paul Höcker qui serait inspiré par Nino 6.

Paul Höcker, Jugend, 26, 1904

Cette attribution est plausible, puisqu’on remarque sur une photo de Fersen, accrochée au mur derrière lui, la couverture de ce numéro, à côté de celle du numéro de l’Assiette au beurre consacrée aux « Messes noires » :

Détail d’une photographie de Fersen (publiée par J.-C. Curtet)

7

6

S’il le modèle est Nino, il est clair que ce portrait est idéalisé. La légende indique : « Das Titelblatt dieser Nummer (Römlischer Jüngling) ist von Professor Paul Höcker (Rom) » (p. 521). L’identification de ce garçon à Nino semble avoir été faite par Andreas Sternweiler, organisateur de l’exposition Good bye to Berlin (1997). 7

Ce document sera présenté dans un second volet de ce dossier, consacré à l’image de Fersen. On remarque sur le mur, en bas à droite, un portrait de jeune homme de profil, bien dans le goût de l’école de Gloeden. Sachant que les documents figurant ici semblent être des souvenirs personnels de Fersen, il n’y aurait rien d’étonnant à ce que ce jeune homme soit Nino.

La date de publication, fin 1904, suggère que ce portrait a été réalisé avant la rencontre avec Fersen (qui daterait de juillet 1904). La version officielle de cette rencontre, véhiculée par Roger Peyrefitte dans L’Exilé de Capri, est donc à prendre avec des pincettes : Nino était peut-être déjà en relation avec le milieu des invertis artistes avant sa rencontre avec Fersen. Cela plaide en faveur de l’hypothèse, émise par Jean-Claude Féray, selon laquelle Nino était un modèle (plus ou moins gigolo ?) de Plüschow. Si ce n’est pas le cas, cela pose un gros problème : comment Paul Höcker, qui ne se trouvait pas en Italie à l’époque 8, aurait-il pu faire le portrait de Nino avant même que Fersen ne le rencontre ? A ce stade l’identification de ce jeune homme à Fersen reste largement conjecturale. On trouve un autre portrait de jeune italien par Höcker en couverture de Jugend en 1901 (jamais reproduit, à notre connaissance). Cet éphèbe méditerranéen pourrait faire un Nino plausible. Mis à part qu’en 1901 Nino était encore un enfant…

Paul Höcker, couverture de Jugend, 44, 1901, d’après l’exemplaire numérisé par la bibliothèque universitaire d’Heidelberg

8

Précision de M. Manfred Herzer, communiquée par Jean-Claude Féray.

Cette dernière œuvre apparaît dans une photographie de l’atelier romain de Paul Höcker en 1901 (en bas à droite) 9:

Les observateurs attentifs auront aussi remarqué, en bas à gauche, un portrait de jeune fille, dont un détail a également été publié dans Jugend :

La ressemblance avec le dessin publié dans Jugend en 1904 est étonnante : c’est le même visage en version féminine. On sait que Höcker, comme Gloeden, aimait à jouer avec l’identité sexuelle. Il s’était installé en Italie suite à un scandale dans son pays d’origine : il avait peint une madone ayant les traits d’un jeune prostitué de sa connaissance ! 10 Ce double portrait pourrait prêter à une brillante analyse sur les genres ; en attendant, cette jeune fille éloigne encore la possibilité que le modèle du jeune homme ambigü de 1904 soit Nino…

9

Source : http://commons.wikimedia.org/wiki/File:Paul_Hoecker-Atelier_in_Rom-1901.jpg?uselang=de

10

Selon Ogrinc, « In 1897 Höcker had fled to Italy, when it became common knowledge in Germany that he had used a rent boy from Munich, with whom he had an intimate relationship, as a model for a painting of a Madonna ». Achille Essebac évoque cet incident dans l’un de ses romans, publié en 1902 : dans sa version le modèle de Höcker ne serait autre que l’un des modèles de Plüschow.

On pourrait imaginer que le/les éphèbes qui figurent dans les illustrations du Baiser de Narcisse de Fersen soient inspirés par la physionomie de Nino 11. En fait ils pourraient être n’importe quel jeune méditerranéen, et on ne connaît pas à ce jour de photographies dont l’illustrateur, Ernest Brisset, aurait pu s’inspirer.

Détail d’illustrations du Baiser de Narcisse, 1912 – Photos Bibliothèque gay (http://bibliotheque-gay.blogspot.com/2010/01/le-baiser-de-narcisse-de-jacques.html)

11

Cet ouvrage, dont on fête cette année le centenaire, vient d’être réédité par Gay Kitsch Camp.

Le portrait « officiel » de Nino en éphèbe antique est forcément un peu idéalisé. Les autres documents ne donnent que des indications peu précises sur sa physionomie et son expression. Il existe encore une photographie prise à la villa Lysis que nous reproduirons plus loin. Enfin, un portrait de Nino adulte figure sur sa tombe à Rome (il est décédé en 1943, à l’âge de 54 ans) 12. Ce document est le plus sûr de tous les portraits de Nino ; il n’avait jamais été reproduit jusqu’à présent. On est ici loin du mythe : le jeune homme a vieilli…

Portrait de Nino sur sa tombe - © Tommaso Dore, 1998

On y retrouve le visage large, la mâchoire carrée, les joues plutôt charnues, le nez légèrement bossu et planté haut, le front droit et bas, la chevelure fournie. Pour autant, il ne faut pas prendre cette photographie comme référence absolue, de tels portraits étant habituellement retouchés, à cette époque.

12

Cette tombe a été découverte par Giovanbattista Brambilla.

Portrait de Nino sur sa tombe (Š Tommaso Dore, 1998)

Un portrait de jeunesse est très souvent reproduit :

A la jeunesse d’amour, p. 98

Le problème est qu’on ne possède aucune information sur cette photographie, qui semble également provenir des archives Cerio. M. Tommaso Dore a eu l’idée de la comparer avec le visage de Corrado (le futur acteur Corrado Annicelli), le dernier ami de Fersen, que celui-ci aurait fréquenté à partir de 1921. Ils ont le même nez, un menton similaire, les mêmes sourcils nettement dessinés… Fersen semble avoir aimé les garçons au nez busqué, ce qui ne nous facilite pas la tâche… On remarque cependant que le premier a un lobe d’oreille resserré, comme Nino, mais contrairement, semble-t-il, à Corrado.

Le « berger » et Corrado Annicelli - Document Tommaso Dore.

Le garçon semble être vêtu en berger, avec une veste en mouton, et le garçon de Jugend semble porter une veste similaire. D’autre part, il existe une photo de Plüschow qui présente un jeune homme au nez très similaire (busqué, fin et pointu) à celui du jeune « berger » : la bosse du nez est placée très haut, juste sous la racine. Cette coïncidence est troublante. S’il s’agit du même garçon, la photo est forcément antérieure à 1907 (date à laquelle Plüschow a stoppé son activité photographique puis quitté l’Italie), ce n’est pas Corrado qui y figure, et c’est très certainement Nino.

Plüschow, numéro inconnu - Serge Plantureux, Objets du désir, n° 182

Un dessin représentant Nino, appartenant à une collection privée capriote, a été publié dans des ouvrages sur Capri et Fersen 13. Selon Giovanbattista Brambilla, qui a pu examiner l’original, il s’agit d’un dessin par Fersen, sans aucune indication sur le nom du modèle.

Dans l’édition de luxe de Amor et dolori sacrum 14, le dessin était reproduit en tirage à part, en entier cette fois. Le garçon y apparaît nu, et dôté d’un membre aux proportions respectables (qui aurait pu faire s’exclamer une fois de plus à Fersen : « Mon mâle m’enchante ! »...). Or M. Brambilla a retrouvé la source de ce dessin, qui s’avère être le simple décalque d’une photographie, et d’une photographie bien particulière.

13

Cantone, Fiola, Fiorani, A la jeunesse d’amour – Villa Lysis à Capri : 1905-2005, Capri, La Conchiglia, 2005, p. 107. 14

Amori et dolori sacrum : J. Fersen La scelta di Capri-Poesie ed immagini, Capri, La Conchiglia, 1990.

Cliché clandestin de Galdi, carte catalogue n° 496

15

Cette découverte pose plusieurs questions. D’une part, cette photographie est manifestement un travail de Vincenzo Galdi, le jeune élève de Plüschow 16. Cela implique qu’il a existé des liens au moins indirects entre le jeune romain producteur d’images obscènes et le baron français, ce qui est une information 15

La même épreuve est reproduite en couleurs dans Galdi secret, p. 127. Un exemplaire de la carte catalogue figure dans les collections du Kinsey Institute (reproduit dans Galdi secret, p. 101, et par Pierre Borhan, Les vérités du sexe, Marval, 2003, p. 53). 16

Tout dans cette image rappelle le style de Galdi, et elle a été commercialisée - sous le manteau - au sein d’une série de photos par Galdi. Cependant le décor (papier peint ou tissu) et la chaise ne se retrouvent pas dans d’autres photos connues de Galdi (sauf deux autres photos clandestines, reproduites dans Galdi secret, pp. 141, 143).

tout à fait nouvelle 17. Si le modèle est Nino, comme le supposent les historiens de Capri, cela jette un jour surprenant sur Fersen. On s’attendrait en effet à ce que Nino ait été photographié par les aristocrates von Gloeden ou von Plüschow, plutôt que par un artisan pornographe… Le modèle n’apparaît pas dans d’autres clichés connus de Galdi. Ce jeune à l’air dépravé est-il Nino ??? Ce n’est pas impossible, à notre avis, mais à ce stade cela reste purement subjectif. En tout cas, la photo de Nino adulte montre une bouche plutôt fine, sans rien qui rappelle les lèvres pulpeuses du modèle de Galdi.

17

A plus forte raison si le modèle est Nino. C’est plausible, dans la mesure où Nino était romain et Galdi exerçait à Rome, dans le même quartier que celui où habitaient les Cesarini, et possible chronologiquement (cette image daterait de 1905 environ). Mais il n’est pas impossible que Galdi ait réalisé des photos à la villa Lysis vers 1906…

Le même modèle apparaît dans au moins une autre photo clandestine de Galdi (ci-dessous). Si ne le reconnait pas au premier regard, une particularité anatomique permet de ne pas avoir de doute. Il paraît ici plus juvénile, mais il est fort possible que les deux photos datent du même moment (la coupe de cheveux est identique). On distingue bien ici le dessin de l’oreille, de la bouche, et la forme du nez.

Galdi secret, p. 124, détail (voir aussi le garçon de droite dans le cliché de la p. 125)

Bref, il est difficile de s’avancer plus avant, la physionomie de Nino était en fin de compte très mal connue. Peut-être que les photos publiées représentant Nino pourront nous aider à y voir plus clair…

SAINT NINO ?

On sait – ou du moins on suppose – que Wilhelm von Plüschow a réalisé des photographies de Nino. Wikipedia va jusqu’à indiquer, sans mentionner de source : « parmi d’autres contrats, il fut chargé de photographier Nino Cesarini, le jeune amant du baron Jacques d’Adelswärd-Fersen ». La plus célèbre de ces photos est un portrait dit en « martyr chrétien », qui sanctifie - pour ainsi dire - la païenne beauté du « ragazzo ». Cette image figurerait dans les archives Cerio à Capri avec la mention manuscrite au dos (inscription qui peut être tardive) : « Nino Cesarini » 18.

Puig, Von Gloeden, p. 35 (ancienne coll. Texbraun) / Pohlman, Guglielmo Plüschow, NKM-Schloss Plüschow, 1995, p. 60 (collection Fotomuseum, Münich)

18

On sait que des photos tardives de la villa Lysis, vers 1921, avaient été offertes à Cerio par Fersen lui-même.

On connait quelques autres clichés de la même série. Le jeune homme y apparaît dans un dispositif rustique (une ficelle tient l’auréole…) mais élégant, qui ne sera utilisé que dans une seule autre série de Plüschow. Le tapis, vraisemblablement accroché devant la porte de la terrasse du studio romain de Plüschow, n’apparaît quasiment dans aucune autre série, à notre connaissance 19.

Weiermair, Plüschow, Taschen, p. 91 (collection Fotomuseum, Munich) / Cliché n° 8805, Galerie Au bonheur du jour / Swann Galleries (vente de 1997)

Ce beau jeune homme ressemble effectivement à Nino de profil, peint plus tard par Gemito :

On remarquera cependant que cette identification est très récente. Elle semble apparaître dans les ouvrages publiés à Capri (Amori et Dolori Sacrum, 1990 ; L’Esule di Capri, 2003 ; A la jeunesse d’amour, 2005…), et n’être documentée que par la mention au dos de la photo du fonds Cerio. A notre connaissance elle 19

Sauf dans un très beau cliché, avec un modèle inhabituel, reproduit par Lemagny, p. 57 ; et dans la photo reproduite ci-dessous p. 43.

n’avait jamais été faite auparavant par les ouvrages traitant des photos de l’école de Gloeden ; elle est reprise avec des points d’interrogation dans le livre de référence sur Fersen publié par le centre Rosa Winkel 20. La photo de Plüschow, recadrée, a été publiée en 1902. Cet ouvrage édité à Paris par un certain C. Klary comprenait une autre photographie de Plüschow (Vincenzo Galdi de dos), et la traduction française de l’important texte de Gleeson-White sur la photographie de nu 21.

Or Nino est né en 1889, le 29 septembre 22. En 1902, il avait 13 ans… Qui peut croire que ce jeune homme est âgé de 12 ou 13 ans, au plus ? En fait ce n’est pas, et ce ne peut pas être, Nino…

20

Setz, Steinfeld, Ogrinc, Snijders, Marcoz, Jacques d'Adelswärd-Fersen, Dandy und Poet, Hamburg, MännerchwarmSkrip Verlag, 2005 (comprend une importante bibliographie). 21 « The Nude in photographie », initialement paru en 1893. Divers documents d’époque confirment que le livre de Klary a bien été publié en 1902. Il a fait l’objet d’une seconde édition en 1906 (non consultée). 22 Cette date figure sur sa tombe aussi bien que dans le testament de Fersen.

Les portraits de ce jeune homme ornent de nos jours la villa Lysis, magnifiquement rénovée par l’Associazione Lysis et la commune de Capri, après être restée dans un quasi-abandon pendant plus d’un demi-siècle.

« Nino » et Fersen exposés à la villa Lysis à Capri.

Villa Lysis (source : http://tropfkerze.blogger.de/stories/1727790)

Détail d’un des portraits de « Nino » par Plüschow exposés à la villa Lysis

Il reste à savoir si d’autres clichés similaires, dans lesquels Nino est censé apparaître, représentent ou pas le même modèle. Pour ce faire, nous nous appuierons également sur les numéros des clichés, quand ils sont connus. En effet, les photographes de cette époque, dont Gloeden, Plüschow et Galdi, numérotaient leurs négatifs dans l’ordre de leur réalisation ou de leur commercialisation, et les épreuves tirées à partir de ces négatifs portaient le même numéro au dos, ce qui permettait à leurs auteurs de s’y retrouver facilement. En revanche les cachets et dates figurant parfois sur ces photographies ne sont guère utiles pour leur classement : les dates sont celles du tirage des épreuves ou de leur commercialisation, et une photo de Gloeden portant la date de 1920, par exemple, a très bien pu être réalisée 20 ou 30 ans plus tôt. En revanche, l’étude systématique des clichés classés par numéros apporte d’innombrables informations, même si cette numération est complexe 23.

23

Giovanni Dall’Orto a entrepris de reconstituer le catalogue des photos de Gloeden et Plüschow sur Wikimedia Commons. Ce travail considérable, auquel chacun peut participer, permettra à terme de disposer d’un véritable catalogue raisonné de l’œuvre de ces photographes (http://commons.wikimedia.org/wiki/Catalogue_of_Wilhelm_von_Gloeden%27s_pictures ).

« NINO » EST UN AUTRE Ces trois photos représentent le même garçon :

Ces trois photos représentent le même garçon, lors de la même séance de pose :

Ces deux garçons sont le même :

Ces deux garçons sont le même :

Ces deux garçons aussi (même séance de pose, avec le même tissu brodé et la couronne de fleurs) :

Donc ces deux garçons sont le même :

Ces deux garçons sont le même :

C’est bien le même garçon qui apparaît dans les trois clichés ci-dessous (de plus les accessoires sont exactement identiques).

Ces deux garçons sont bien le même :

Et ceux-là aussi :

Il n’y a pas doute, nous sommes en présence d’un même modèle, même si, selon le moment, la pose, l’éclairage, et la qualité de reproduction des clichés, il peut présenter des aspects légèrement différents (plus ou moins jeune, etc.). Toutes ces photos sont l’œuvre de Plüschow. Les numéros connus de négatifs sont assez proches, dans les 7000 et 8000. A notre connaissance, ce modèle apparaît seulement dans cette période dans l’œuvre de Plüschow. Ce modèle est présent dans trois photos reproduites par Peter Weiermair dans le volume de Taschen consacré à Plüschow. Ces clichés, dont les numéros ne sont pas indiqués dans le livre, ont été pris sur la terrasse du studio romain de Plüschow. Ils datent probablement des premiers temps de l’installation de Plüschow à Rome, puisque la porte de la terrasse ne comporte pas l’encadrement décoratif en bois qui apparaîtra ensuite, et sera comme une signature de Plüschow 24.

Weiermair, Plüschow, Taschen, p. 24, 21, 40 (détails) – Collection Fotomuseum, Munich.

On retrouve ce modèle dans de nombreux clichés figurant dans l’ « album Guerrier », constitué par un amateur français à l’époque et reproduit il y a quelques années dans un beau livre, Et in Arcadia ego 25.

24

Ce point a été souligné pour la première fois, à notre connaissance, par Giovanni Dall’Orto. Nous connaissons au moins un cliché dans lequel ce modèle apparaît devant la porte avec l’encadrement. 25

Tobias G. Natter & Peter Weiermair, Wilhelm von Gloeden – Guglielmo Plüschow – Vincenzo Galdi, Et in Arcadia ego, Zürich, Oehrli, 2000.

Différents des précédents, ces clichés ne présentent pas de nu frontal et sont réalisés en plein air, dans des sites antiques. Leurs numéros courent de 7910 à 8869 : ces prises de vue ont été réalisées sur une assez longue période. Nous les présentons ici les principaux, dans l’ordre de leur numérotation 26.

Plüschow, n° 7928 – Et in Arcadia ego, p. 24

Plüschow, n° 7964 (détail) - Et in Arcadia ego, p. 24 et couverture

Voir également : 7933 (p. 36), 7966 (p. 30), 7992 (p. 32), 7993 (p. 38), 8711 (reproduit ci-dessous, p. 33), 8809 (p. 17), et probablement le cliché 8869 (p. 43), où le modèle figure avec un grand sourire. 26

Plüschow, n° 7792 (détail) - Et in Arcadia ego, p. 39

Plüschow, n° 8304 (détail) - Et in Arcadia ego, p. 58

Plüschow, n° 8630 - Et in Arcadia ego, p. 68

Ce dernier cliché, pris à Lanuvio près de Rome, a d’ailleurs été publié à l’époque, avec un cadrage large, dans un ouvrage « touristique » :

Die Römische Campania, Seemann, 1910 (communiqué par M. Malcom Gain)

Il existe d’autres clichés, en extérieur, où ce modèle apparaît également.

Plüschow, numéro inconnu (vers 8000), détail - Collection Elysium Books, Hanover, USA.

Plüschow, Villa Lante, n° inconnu (vers 7960), détail – Collection JD.

Pl체schow, n째 8811 - Collection Raimondo Biffi

Pl체schow, n째 8711 (detail) - Et in Arcadia ego, p. 62.

Il s’agit donc bien du même garçon 27. Cette dernière photographie a été publiée par Stratz, dans Der Körper des Kindes und seine Pflege, en 1903, avec la légende « Romain âgé de 18 ans ». Mais, en 1903, Nino était âgé de 13-14 ans...

Stratz, Der Körper des Kindes und seine Pflege, 1903

27

Il apparaît peut-être aussi dans le cliché n° 8825 (à Ravello ?) - Collection Michel Megnin (http://michel.megnin.free.fr).

Le visage du faux « Nino »

L’assimilation à Nino du jeune homme à la couronne de fleurs repose en particulier sur le cliché ci-dessous, où la pose du modèle serait « identique » à celle de la statue commandée par Fersen à Francesco Jerace (ou Ierace) pour orner la terrasse de la villa Lysis, que nous reproduisons page suivante 28.

Plüschow, Taschen, p. 30 ; A la jeunesse d'amour, p. 101.

28

Un joli portrait photographique de Jerace jeune est en ligne ici : http://www.flickr.com/photos/47659710@N07/4801914979/

Nino par Jerace sur la terrasse de la villa Lysis Plüschow ?? n° 5107 (détail) - Et in Arcadia ego, p. 18 ; A la jeunesse d'amour, p.101

Dans le cliché ci-dessous, la pose est encore plus proche. Pour autant, personne n’a soutenu que c’est Nino qui apparaîtrait ici...

Plüschow (Weiermair, Plüschow, Taschen, 1993, p. 17)

La statue de Jerace (L’Esule di Capri, La Conchiglia, 2003)

En faveur l’assimilation de ce garçon à Nino on remarque la présence dans cette série d’un richissime tissu brodé oriental, qui n’apparaît dans aucune autre photo de Plüschow, à notre connaissance. On pourrait donc imaginer que cette série ait été commandée par un client fortuné, qui aurait fourni cet accessoire - pourquoi pas Fersen lui-même…?-. De là à penser qu’il ait également fourni le modèle, il y a un pas, un peu hâtif… Le même modèle, dans la même série

Leddick, The Male Nude, Taschen, 1998, p. 99 (collection Fotomuseum, Münich)

Lemagny, Taormina, p. 35 (et Plüschow, Taschen, p. 33, collection Fotomuseum, Münich)

Pohlmann, Plüschow, p. 37 – A droite, détail : médaillon sur le tissu de fond.

Cliché de la même série que les précédents Gloeden, Plüschow, Galdi, Janssen, 1991, p. 49

Peut-être Fersen et Jerace se sont-ils inspirés de cette photo, réalisée bien des années plus tôt, encore que cette pose puisse certainement être retrouvée à maintes reprises dans l’histoire de l’art. Quoi qu’il en soit, une chose est sûre : le modèle ne peut pas être Nino. La date de la photo de la terrasse est inconnue : forcément après 1905 et l’achèvement de la villa. On remarque sur un des autres clichés connus de cette série un garçon qui semble être, vu son type physique et son costume, l’un des deux serviteurs cinghalais de Fersen (voir illustration page suivante). Même chose sur le cliché pris dans le jardin de la villa Lysis 29. Or ces jeunes cinghalais seraient arrivés chez Fersen au plus tôt en 1907 30. 29

Ce fait, comme la très grande rareté des photos de la villa Lysis faites du vivant de Fersen, plaide en faveur de l’hypothèse que toutes les photos prises à la villa et présentées ici furent réalisées par le même photographe, vraisemblablement lors d’un seul séjour. Le catalogue de la collection Heinz Peter Barandun fait état d’un cliché dont la numérotation est proche, montrant la villa Lysis (n° 5108, Barandun # 793). 30

Cf. Ogrinc, p. 26. Cependant, dans une lettre à Chimot du 14 mai [1905 ?], Fersen indique en post-scriptum : « J’ai reçu mon cinghalais » (collection R. Biffi).

Jardin de la villa Lysis

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Plüschow ??, n° 5019 (détail)

Les photos de la villa Lysis posent d’ailleurs un sérieux problème : elles ont été réalisées en 1905 au plus tôt mais portent des numéros autour de 5000. Ces numéros ne peuvent pas être ceux de Plüschow 31 (ni bien sûr ceux de Gloeden). Nous ignorons d’ailleurs d’où vient cette attribution à Plüschow, sachant que les épreuves connues de ces photos de portent pas de cachet. Il reste une hypothèse surprenante : qu’elles soient en fait l’œuvre de Galdi. Leur style ne correspond pas du tout à celui du jeune photographe romain, mais il pourrait avoir agi suivant les consignes du commanditaire 32. Le fait est que la numérotation et la datation deviendraient alors cohérents : ces images seraient parmi les dernières réalisées par Galdi, vers 1906, avant qu’il ne soit contraint de mettre un terme à son activité de photographe établi, en même temps que Plüschow. On pourrait même imaginer que ce « reportage » a été réalisé par Galdi plutôt que par Plüschow tout simplement par ce dernier ne pouvait pas se déplacer (étant emprisonné ou assigné à résidence)…33

31

Les clichés n° 5000 de Plüschow sont a priori très antérieurs (vers 1895 ?). Ainsi la série de Pompéi publiée en 1898 par Scribner's porte des numéros autour de 8800. D’autre part il est impossible que Plüschow ait diffusé le reste de son œuvre commercialisée, soit 7000 sur 12000 clichés, en moins de deux ans, entre 1905 et 1907… 32

On connaît d’ailleurs quelques cas de photos portant le cachet de Plüschow mais un numéro de Galdi : peut-être s’agissait-il de travaux réalisés en « sous-traitance » ? 33

Plüschow est arrêté le 14 mai 1907, il est condamné le 4 avril 1908 à 7 mois de prison, ses recours sont rejetés en mai et octobre 1909, il quitte l’Italie l’année suivante (cf. Enrico Oliari, L’omo delinquente, Prospettiva Editrice, 2006, chap. 13). Début 1907, Fersen ne paraît pas encore avoir disposé de photos de l’intérieur de la maison (voir cidessous note 54).

Le faux « Nino » apparaît également dans un cliché peu connu de Plüschow 34. Il fait ici un peu plus âgé, mais ce cliché fut probablement pris à la même époque que les précédents : c’est le même tapis que dans la photographie du « martyr chrétien ».

Le second modèle est intéressant : pour le coup, c’est lui qui présente une ressemblance avec Nino (qui, selon la tradition familiale, était grand).

34

Reproduit dans Fotografia Pittorica: 1889-1911, Electa / Alinari, 1979, p. 68. Remarqué et communiqué par Giovanbattista Brambilla.

UN AUTRE « NINO » ?

Un autre cliché, célèbre, de Plüschow, est plus problématique :

Weiermair, Plüschow, Taschen, p. 15 (collection Hochschule der Künste, Berlin)

Certains commentateurs indiquent qu’il s’agit de “Nino Cesarini as ‘Roman with Nike’ on the terrace of Villa Lysis, in Capri, c. 1905”. Il n’est pas impossible que ce soit Nino, mais ce cliché a été pris à Rome, sur la terrasse du studio de Plüschow, via Sardegna.

Il existe une certaine ressemblance entre ce modèle et le précédent :

Mais on connait au moins trois autres clichés de la même série, dans lesquels le modèle ne ressemble guère au faux « Nino ».

Collection Galerie Photo Verdeau, Paris

Weiermair, Plüschow, Taschen, p. 14 (collection Hochschule der Künste, Berlin – Autre exemplaire : Serge Plantureux, Objets du désir, n° 199)

On remarque que la lèvre supérieure de ce modèle est assez particulière : large, charnue et légèrement proéminente.

Ce garçon est bien un autre modèle que le faux Nino, et il semble que ce soit bien le même garçon qui apparaît dans les différents clichés de cette série.

Dans les deux photos où il tient la statuette, il présente un aspect différent ; en particulier, dans la première, le visage paraît beaucoup plus rond. Pour autant le corps est identique et l’on remarque de nombreux détails concordants, comme les doigts longs, aux ongles fuselés.

Ce modèle ressemble fortement à celui jouant de la flute (sourcils, nez, bouche, torse…) :

On remarquera que, à tout prendre, c’est ce modèle qui offre le plus de ressemblance avec Nino : le nez un peu busqué (inhabituel chez les modèles de l’école de Gloeden), l’oreille… Et l’on retrouve la lèvre supérieure sensuelle. Le visage du modèle paraît cependant plus allongé, moins carré que celui de Nino.

On connaît une photo attestée de Nino avec une « Vittoria alata » (Victoire ailée), qui fut publiée par Magnus Hirschfeld. Cette photo-ci est bien prise sur la terrasse de la villa Lysis. Il est difficile de dire si le visage est ressemblant ou pas aux garçons précédents, mais une chose est sûre : ce n’est pas la même statuette (celle de la villa Lysis est plus petite). Si cette photo est de Plüschow, on ne comprend pas pourquoi il n’a pas utilisé la même statuette pour représenter la même scène à la « vittoria alata ». Sauf si ces clichés ont été réalisés à des moments très différents… On retrouve la grande statuette de la « Vittoria alata », cette fois-ci montée sur socle, dans au moins deux autres clichés représentant un plus jeune homme qui apparaît dans les numéros 810000 (voir ci-dessous p. 66).

Magnus Hirschfeld, Geschlechtskunde auf Grund dreißigjähriger Forschung und Erfahrung, 1926-1930 (scan de bonne qualité obligeamment transmis par M. R. Biffi)

Il est intéressant de reproduire cette image dans son contexte, avec sa légende. Hirschfeld y présente le portrait de « A. v. F. » (Adelswärd von Fersen), et son « ami romain », portraituré en style « antique » à la villa Lysis 35.

35

Hirschfeld apparaît donc bien informé, et il n’y a pas de raison de douter que ce soit bien Nino qui apparaisse sur cette photo (il est bien dommage qu’Hirschfeld n’indique pas le nom du photographe !). Le portrait de Fersen est également connu par cette seule publication, à notre connaissance. Les originaux ont probablement été détruits par les Nazis avec le reste des livres et archives d’Hirschfeld, en mai 1933 (voir http://en.wikipedia.org/wiki/File:1933-may-10-berlin-book-burning.JPG).

En effet, l’utilisation de cette statuette, comme d’autres dont le célèbre “Narcisse”, n’est pas anodine : il s’agit d’objets retrouvés lors des fouilles de Pompéi, à la fin du XIXe siècle, devenus très populaires, réédités par des fonderies napolitaines comme celle du photographe Giorgio Sommer et inspirant des artistes comme Gemito. Cet accessoire évoquait donc immédiatement, à l’époque, la Rome antique.

[Giorgio Sommer ?] La « Vittoria alata » du Musée de Naples, ou plus vraisemblablement sa réplique des années 1900 (Musée d’Orsay).

Nous ne connaissons pas d’autre photo prise à l’époque sur la véranda de la villa Lysis. La petite statuette et le tissu dont est drapé Nino n’apparaissent, à notre connaissance, dans aucun cliché de Plüschow, Galdi ou Gloeden.

En revanche la pose rappelle une de celles du précédent modèle :

A droite : H. Puig, Von Gloeden et le XIXe siècle, p. 43

Ici aussi, le visage de ce modèle présente des points communs avec celui de Nino :

S’il n’est pas possible d’affirmer quoique ce soit à ce stade, il nous semble que la piste de ce modèle mérite d’être suivie. Est-ce le même qui apparaît dans un magnifique portrait détenu par la fondation Alinari, jamais reproduit jusqu’ici, à notre connaissance ? L’oreille paraît nettement différente, le nez n’est pas busqué, mais il demeure un air de famille…36

Photo par Galdi ? (Alinari – détail)

36

Selon Alinari il s’agit d’un cliché de Galdi, mais les attributions de cette institution ne sont pas très fiables (de plus, bizarrement, les notices d’Alinari ne donnent aucune information sur les numéros pouvant figurer au dos des épreuves). La terrasse ressemble énormément à celle de Galdi, via Campania à Rome. En revanche, le cliché semble être retouché, ce qui n’est guère dans les habitudes de Galdi. Quoiqu’il en soit, c’est très certainement une photo, sinon de Galdi, au moins de Plüschow.

Notons, pour mémoire, une esquisse tardive de Gemito (réalisée en 1923, année de la mort de Fersen), représentant un modèle inhabituel chez l’artiste napolitain. Le visage présente des points communs avec le portrait de Nino par Gemito (outre le nez, le front, assez particulier, le cou puissant, le menton...).

Christie’s Rome, nov. 1999

Au verso de cette esquisse apparaît le même personnage, plus idéalisé (cheveux longs, pas de pilosité…).

Il est évidemment impossible d’affirmer quoique ce soit, mais ce modèle pourrait être Nino, âgé d’une petite trentaine d’années.

Signalons enfin un surprenant portrait par le célèbre illustrateur Georges Barbier. Cet « Alcibiade » évoque forcément l’éphèbe grec dont Socrate était épris, prétexte de tant de tableaux homo-érotiques. Ce dessin de jeunesse (daté 1903 37 ) s’inscrit dans la veine « arcadienne » de Gloeden et rappelle différents portraits « à l’antique » de Nino. La vie de Barbier est mal connue, on ne lui connait pas de liens particuliers avec les milieux invertis, mais il a forcément côtoyé des relations de Fersen comme Chimot et Brunelleschi. Il situe souvent ses œuvres en Italie, particulièrement à Capri, et son style est irrigué par « l’hellénisme » - comme le soulignait Pierre Louÿs dès 1911.

George Barbier, Alcibiade, 1903 – Collection R. Biffi (détail)

37

On notera que cette année 1903 est celle où Chimot aurait conçu l’architecture de la villa Lysis, selon le guide Fodor (donc avant même l’arrivée de Fersen à Capri).

Gérôme, Socrate et Alcibiade / Perrin, Alcibiade et Socrate (détails)

Régnault, Socrate arrachant Alcibiade du sein de la Volupté / Chéry, La mort d’Alcibiade

L’Alcibiade de Barbier n’est pas sans présenter des analogies avec Nino. On remarque en particulier le bas du visage, l’oreille, le front, le nez busqué et les narines nerveuses… Voilà donc une piste supplémentaire à garder en mémoire.

En résumé, à ce jour on ne connait aucune photographie de Nino qui puisse être attribuée avec certitude à Plüschow, pas plus qu’à Galdi ou Gloeden, et aucune photographie attestée de Plüschow où l’on est certain de voir figurer Nino, alors qu’il est quasiment sûr qu’il a fait le portrait de Fersen 38. Et il s’avère que la physionomie de Nino demeure mal connue. Jusqu'à nouvel ordre, rien ne permet de dire que Nino ait été un modèle de Plüschow : c'est une hypothèse, une éventualité ou un rêve, rien de plus. De même, si on suppose généralement – sans preuve aucune - que Fersen rendit visite à Gloeden, on ne connait à ce jour absolument aucune photographie de ce dernier où apparaîtrait Nino (toutes les photographies censées représenter Nino sont de Plüschow). C’est d’autant plus surprenant que Gloeden pourrait bien avoir, lui aussi, avoir réalisé des portraits de Fersen. Il existe bien des pistes de recherche, d’autant que l’on ne connait finalement pas tant de choses de l’œuvre de Gloeden et de son école, mais rien d’établi à ce jour. Ceci dit, trouver Nino parmi les modèles de l’école de Gloeden, c’est un désir, voire un fantasme, d’aujourd’hui. Etait-ce le désir de Fersen ou de Nino ? Les photos de Gloeden et Plüschow étaient commercialisées. Fersen avait-il envie que son compagnon plus ou moins déshabillé aille garnir les albums photo des invertis de la haute société à travers le monde ? 39 Il est fort probable que Fersen a fait photographier Nino par Plüschow, voire par Gloeden (la photo connue de Nino en empereur romain le suggère, comme celle de Fersen nu). Mais il est possible que ces clichés aient été des photos privées, qui n’ont pas été diffusées, dont les tirages ont disparu avec les papiers de Fersen et de Nino, et les négatifs avec ceux des photographes… 40

Photo de jeune homme sur le mur chez Fersen (détail de la photo de Fersen nu)

38

Voir la deuxième partie de cette étude : Gloeden et Fersen, visages de légende.

39

A contrario de ce que nous indiquons ici, il est certain que Gloeden a diffusé des photos du jeune amant du baron Carl von Platen. On peut supposer que c’est avec l’accord de Platen, lui-même photographe - amateur – de garçons dénudés. 40

Une chance sérieuse de pouvoir retrouver des photos de Nino serait donc d’étudier les négatifs subsistants de Gloeden, conservés par la fondation Alinari. En croisant les doigts pour que Gloeden ait photographié Nino, et que ces négatifs figurent parmi ceux qui n’ont pas été détruits…

Le destin du faux Nino

L’histoire ne s’arrête pas là. Nous voyons ressurgir le pseudo-Nino, plus mature, dans des photographies réalisées ultérieurement par Vincenzo Galdi.

Par Galdi ?

41

Galdi, n° 1070 (détail)

Le modèle a toujours le même air très particulier, volontaire, un peu triste, un peu « dominateur ». Adulte, il arbore une petite moustache et son corps est devenu assez athlétique.

Adulte, par Galdi 41

Jeune, par Plüschow

Collection Ordonez-Falcon, exposition Rostros y mascaras, 2005. Ce cliché est attribuable à Galdi, à cause du modèle, du style, mais aussi parce ce que le béret du navire « Re Umberto » se retrouve dans au moins un autre cliché de Galdi. On peut imaginer que si le modèle a disparu de la production de Plüschow, c’est tout simplement parce qu’il était parti faire son service militaire (dans la marine ?).

Adulte, par Galdi

Jeune, par Plüschow

Le même dans des photos par Galdi

Ce modèle a souvent posé pour Galdi. Avec un statut particulier, plus « sexué » que la plupart des autres, plus jeunes (à l’exception du fameux « Serpent »). Si chez Plüschow il arborait sans complexe un sexe un peu gonflé, chez Galdi il apparaît généralement en érection.

Galdi n° 1070 – coll. M. Stokes - Galdi secret, p. 77 (Cette image n’est pas un cliché clandestin, elle porte au dos le cachet de Galdi)

A l’époque où Galdi réalisait ces clichés il était un homme jeune, âgé d’environ 25-30 ans 42.

Galdi adolescent photographié par Plüschow

Le pseudo « Nino » paraît lui avoir à cette époque autour de 25-30 ans. Cela confirme que les photos de Plüschow le représentant datent de bien plus tôt, vraisemblablement de 1895-1900.

Le faux « Nino » adulte avec le « Serpent » (Keith de Lellis Gallery, New-York) A droite, le « Serpent » jeune 43.

Quelques années plus tard, ce modèle apparaît souvent sur les clichés clandestins de Galdi. C’est en effet avec lui (et le « Serpent ») que Galdi a réalisé la plupart de ses rarissimes autant que célèbres clichés pornographiques. 42

Galdi serait né en 1871 (il serait mort en 1961). Cette date nous paraît sujette à caution, entre autres parce que l’on connaît des photos de lui par Plüschow où il est à peine pubère : cela supposerait que Plüschow l’ait photographié dans les années 1880, ce qui ne colle pas avec ce que l’on croit savoir de la carrière de Plüschow (qui aurait débuté la photographie vers 1890). Les dates d’activité de Galdi sont aussi mal connues que celles de Gloeden et Plüschow. On suppose généralement qu’il a exercé de 1900 à 1908, mais c’est largement conjectural. D’ailleurs, Galdi a commercialisé au minimum 4000 clichés différents, ce qui paraît beaucoup pour 8 ans d’activité. 43

Galdi secret, p. 72.

Clichés clandestins de Galdi

44

Puisque nous connaissons désormais le visage adulte du modèle, il est intéressant de revenir sur la comparaison avec Nino.

Le moustachu et Nino

A part la moustache, que portaient tous les hommes à cette époque, et le type latin, il n’y a guère de ressemblance. Ni le même nez, ni les mêmes arcades sourcilières, ni les mêmes oreilles, ni la même bouche, ni la même expression…

44

1 : Collection Michael Stokes, Galdi secret, p. 129 / 2 : Détail d’une carte échantillon, collection Big Kugels Photographic, Galdi secret, p. 133 / 3 : Cochonneries, 2, Colonnese, 1982 (non attribuée).

En revanche c’est bien le même que le jeune homme pris pour Nino :

EPILOGUE Dans le beau livre que Nicole Canet vient de consacrer à Galdi 45 se trouvent plusieurs clichés inédits assez sidérants. L’un d’eux, de la collection Michael Stokes, montre des jumeaux, posant nus sur la terrasse de Galdi, à Rome 46. Un autre cliché de la même série, inédit, nous a aimablement adressé par Bob Loncar (Big Kugels Photographic). Eh oui : notre modèle était double…

« Si ce n’est lui, c’est donc son frère », mais on ne sache pas que Nino ait eu un jumeau. Même si Fersen eut sans doute apprécié le sel de cette situation… !

45 46

Nicole Canet, Galdi secret, Galerie Au Bonheur du jour, 2011.

Galdi secret, p. 131. Il ne s’agit certainement pas d’un montage, mais bien de jumeaux (on observe cependant une zone floue un peu bizarre en bas du cliché, au niveau des pantalons). Le numéro de ce cliché est inconnu, mais Galdi utilise souvent ce tissu, avec sa couture visible, dans sa maturité (clichés 2000 à 4000).

Coll. Michael Stokes (Galdi secret, p. 131)

Coll. Big Kugels Photographic, New-York 47

47

Ce deuxième cliché appartient à la même série que le premier, mais le tirage, peutêtre en contretype, est tardif. La plupart des photographies pornographiques de Galdi ne sont connues qu’au travers de tels tirages (des années 1930 ?), de qualité médiocre, souvent sur un support de carte postale (« cartoline »). Ces images ne sont peut-être entrées dans le circuit de la pornographie commerciale que tardivement, et n’ont pas forcément été diffusées par Galdi lui-même. Les épreuves en tirage albuminé de grand format, comme celle de la collection Stokes, sont d’une extraordinaire rareté.

Annexe : QUELQUES AUTRES CANDIDATS On peut soupçonner la présence du faux Nino sur quelques autres clichés, dont un de Gloeden, mais cela est loin d’être sûr.

Gloeden

48

/ Plüschow (Gloeden, Plüschow, Galdi, Janssen, 1991, p. 37)

Le modèle ci-dessous, qui apparaît dans des clichés tardifs de Plüschow, présente une certaine ressemblance avec le pseudo « Nino », mais son expression est complètement différente, et il nous pensons qu’il s’agit d’un autre garçon.

10957

48

Numéro inconnu

10962

Il existe un tirage signé de ce cliché, reproduit dans Taormina, Tweltrees Press, 1997, p. 58.

Le dispositif à l’auréole a été réutilisé plus tard par Plüschow. Le modèle, qui apparaît très souvent dans les clichés 8000-10000, est plus juvénile, ce n’est pas le même que le pseudo « Nino », contrairement à ce qu’imaginent certains auteurs.

9509

/

Bibliothèque nationale de France (numéro inconnu)

9834 ?

Numéro inconnu

50

8214

49

12501

49

Il existe au moins deux clichés de la même série où figure le bronze de la Vittoria alata (reproduits dans Lemagny, Taormina, 1975, p. 79 ; Turner, Baron Wilhelm von Gloeden, 1856-1931, 1999, p. 5 : celui-ci porterait la mention « Chez Gloeden »). 50

OMC Gallery for Contemporary Art, Rolf Goellnitz and Rox Ann Madera Collection (détail).

Il existe quelques autres photos de Gloeden, Plüschow ou Galdi dont la rumeur prétend qu’ils représentent Nino. L’un a été pris à la villa Lysis. Le garçon ne présente pas de ressemblance évidente avec Nino.

Plüschow ou Galdi ???, jardin de la villa Lysis (détail) 51 (Lemagny, Taormina, p. 97 ; cf. A la jeunesse d'amour, p. 33).

De même pour le jeune homme allongé sur un canapé dans la villa Lysis (on n’y distingue pas grand-chose, à part les fesses, mais ce garçon ne rappelle pas spécialement Nino…).

51

Cette photographie est forcément postérieure au printemps 1905. Dans une lettre à Chimot du 22 mars 1905, Fersen indique : « Ma maison monte. Le temple à Narcisse est fini ou presque. L’escalier principal est d’un bel effet » (collection R. Biffi).

Plüschow ou Galdi ??, numéro inconnu (probalement autour de 5100) 52 Puig, Von Gloeden, p. 47 (ancienne coll. Texbraun) ; A la jeunesse d'amour, p. 43 ; Weiermair, Plüschow, Taschen, p. 69 (source non mentionnée) 53

Les photographies ci-dessous, issue d’une fameuse série réalisée en commun par Gloeden et Plüschow, ne peut représenter Nino, ne serait-ce que parce qu’elles datent d’avant 1898 (Nino avait alors, au plus, 9 ans…).

Gloeden et Plüschow, clichés n° 1074 et 1052 (détail)– A droite : numéro inconnu. 52

Cette photo ne peut être antérieure à 1906. Si le gros œuvre était terminé courant 1905, l’aménagement de l’intérieur de la villa était en cours début 1906, comme le montre cette lettre de Fersen, datant probablement de fin février : « En ce qui concerne la bâtisse, je vous enverrai une petite saleté au kodak. La maçonnerie terminée, je connais les joies des stuccatori, des peintres, des menuisiers, des marbriers, un tas de gens qui me donneraient des attaques de nerfs si je n���étais devenu chaste. » Début 1907, Fersen indiquait : « Le temps est radieux et les travaux quasi finis. Je vous enverrai un kodak de la gueule de ma maison. » (Collection R. Biffi). A cette date, Fersen ne semblait donc pas encore disposer de photographies de l’intérieur de la maison. 53

La meilleure reproduction est celle donnée par Puig. Peter Weiermair indiquait en 1994 que ce salon était celui de Plüschow lui-même, mais il s’agit bien de la villa Lysis. De même, une des vues extérieures de la villa est présentée dans Et in Arcadia ego comme étant celle de la « maison d’Oscar Wilde à Capri », lapsus assez comique !

Dans certains cas, l’identification à Nino est totalement infondée, comme à propos de ces clichés, qui sont de Galdi :

En fait il semble que le critère, pour être identifié à Nino, ce soit surtout d’être joli garçon et d’avoir une certaine allure… Ainsi, c’est peut-être Nino qui apparaît dans ces deux très beaux et très rares clichés attribuables à Plüschow, mais, à notre connaissance, pas le moindre indice ne permet de l’affirmer. Le modèle de droite lui ressemble, mais cela pose un petit problème de date : il semble avoir dans les 30 ans, si c’est Nino le cliché daterait donc de 1910 environ, ce qui est très « limite » par rapport aux dates d’activité de Plüschow…

Numéros inconnus (collection Scheid, publiés par Leddick, The Male Nude, Taschen – non attribuées)

On remarquera cependant que le garçon au casque, qui ressemble à Nino, n’est pas sans ressembler, également, au faux Nino. Les sourcils, le nez, la bouche, le menton, les joues sont similaires, et l’on retrouve les mêmes rides d’expression au coin de la bouche et autour des narines.

Le visage du modèle ci-dessous, qui apparaît très rarement chez Plüschow, présente une similitude avec celui de Nino. Il parait difficile de s’avancer plus, d’autant que la datation pose un problème (ce cliché ayant probablement été réalisé vers 1895)…

Plüschow, n° 6864 (Pohlman, Guglielmo Plüschow, p. 61)

D’autres photos n’ont pas été très étudiées. Dans deux d’entre elles le cadre est inhabituellement luxueux, on peut se demander si elles n’auraient pas été prises dans une riche demeure, et les modèles ont l’air plus « raffinés » que les habituels prolétaires siciliens ou romains apparaissant dans les photos de l’école de Gloeden.

Plüschow, numéro inconnu (Pohlman, Guglielmo Plüschow, p. 25)

Le modèle ci-dessus ressemble un peu à Nino, avec son côté charnu (« smooth », diraient les Américains) 54. On remarque cependant qu’il n’apparaît aucun canapé de ce type dans les photos de l’intérieur de la villa Lysis (pas plus que dans d’autres photos connues de Plüschow).

Gloeden, n° 1004

55

54

Giovanni Dall’Orto nous fait remarquer qu’il ressemble également beaucoup au modèle de Plüschow à la Vittoria Alata (voir ci-dessus, p. 44). 55

On connaît également cette photo sous le n° 221, qui correspond à un négatif papier en grand format. Cette image négative est inversée (cf. Turner, Gloeden, 1999, p. 23).

Mais en fait la question ne se pose pas : ce cliché est beaucoup trop ancien. Il en est de même pour celui-ci, qui date d’avant 1893.

Gloeden

56

56

n° 114 – Collection JD

Cette épreuve ne porte pas de cachet, mais elle est attribuable à Gloeden, entre autres parce que Gloeden adorait jouer avec les « genres » et les déguisements, et a très souvent photographié de jeunes garçons travestis en filles.

Cette dernière image aurait pu être intéressante, puisque le modèle de droite présente un visage rectangulaire du même type que celui de Nino, et que l’épreuve connue porte au dos l’inscription suivante : « Nino il bello. Peppino il brutto con la parrucca ».

Peppino, « le vilain avec la perruque », est un des modèles favoris de Gloeden, dont certains imaginent qu’il pourrait être Pancrazio Buicini, dit « Il Moro », futur collaborateur et héritier de Gloeden 57. « Le beau Nino » n’apparaît pas souvent dans l’œuvre de Gloeden, mais il semble bien que ce soit le Nino Merluzzo du cliché n° 53 de Gloeden :

Gloeden, n° 53, Nino Merluzzo

Comme quoi un Nino peut en cacher un autre…

58

59

57

La mention au dos de cette épreuve, forcément inscrite par quelqu’un de bien informé, semble confirmer que ce modèle, s’appelant Peppino, n’est pas Pancrazio… 58 59

Turner, Gloeden, p. 8 ; Mussa, Gloeden, Galleria del Levante, p. 39

Je remercie vivement tous ceux qui ont bien voulu contribuer à cette recherche par leurs conseils, remarques, documents ou encouragements, en particulier Raimondo Biffi, Giovanni Dall’Orto, Giovanbattista Brambilla, Tommaso Dore, Malcom Gain, Jean-Claude Féray, Heinz-Peter Barandun, Patrick Cardon, David Deiss, Bob Loncar, Alexandre Dupouy, Nicole Canet, Daniel Carl Ridge et Denis Canguilhem.


Nino et son jumeau